XXXVI

Nous avons parlé bien longuement de la Justice, mais n’est-elle pas le grand mystère moral de l’homme, et ne tend-elle pas à se substituer à la plupart des mystères spirituels qui dominaient sa destinée ? Elle a pris la place de plus d’un dieu, de plus d’une puissance anonyme. Elle est l’étoile qui se forme dans la nébuleuse de nos instincts et de notre vie incompréhensible. Elle n’est pas le mot de l’énigme, et quand nous saurons mieux ce qu’elle est, et qu’elle régnera véritablement sur la terre, nous ne saurons pas davantage ce que nous sommes, ni pourquoi nous sommes, ni d’où nous venons, ni où nous allons ; mais elle est le premier ordre de l’énigme, et quand il sera obéi nous pourrons aller, d’un esprit plus libre et d’un cœur plus tranquille, à la recherche du secret de celle-ci.

Enfin, elle comprend toutes les vertus humaines, et seul, son sourire accueillant les purifie, les ennoblit et leur donne le droit de pénétrer dans notre vie morale. Car toute vertu qui ne peut soutenir le regard clair et fixe de la justice est pleine de ruses, et malfaisante. On la retrouve ainsi au centre de tout idéal. Elle est au milieu de l’amour de la vérité, comme elle est au milieu de l’amour de la beauté. Elle est également la bonté, la pitié, la générosité et l’héroïsme, car ils sont les actes de justice de celui qui s’est élevé assez haut pour ne plus voir uniquement le juste et l’injuste à ses pieds et dans le cercle étroit des obligations que le hasard lui impose, mais par delà les années et les destinées voisines, par delà ce qu’il doit, par delà ce qu’il aime, par delà ce qu’il rencontre, par delà ce qu’il cherche, par delà ce qu’il approuve ou ce qu’il désapprouve, par delà ce qu’il espère et ce qu’il redoute, par delà les torts et les crimes mêmes de ses frères les hommes.