MAURICE MAETERLINCK
LES SENTIERS
DANS LA MONTAGNE
QUINZIÈME MILLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1919
Tous droits réservés.
Copyright in the United States of America by Dodd, Mead and Co, Inc., 1919. All rights reserved.
OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK
| EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER A 3 FR. 50 LE VOLUME | ||
| La Sagesse et la Destinée (69e mille) | 1 vol. | |
| La Vie des Abeilles (83e mille) | 1 vol. | |
| Le Temple Enseveli (28e mille) | 1 vol. | |
| Le Double Jardin (22e mille) | 1 vol. | |
| L'Intelligence des Fleurs (36e mille) | 1 vol. | |
| La Mort (50e mille) | 1 vol. | |
| Les Débris de la Guerre (17e mille) | 1 vol. | |
| L'Hôte Inconnu (23e mille) | 1 vol. | |
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| Tome II.—Pelléas et Mélisande (1892), Alladineet Palomides (1894), Intérieur (1894), LaMort de Tintagiles (1894) | 3 fr. | 50 |
| Tome III.—Aglavaine et Sélysette (1896), Arianeet Barbe-bleue (1901), Sœur Béatrice (1901) | 3 fr. | 50 |
| Joyzelle, pièce en 5 actes (13e mille) | 3 fr. | 50 |
| Monna Vanna, pièce en 3 actes (12e mille) | 2 fr. | » |
| Monna Vanna, drame lyrique en 4actes et 5 tableaux,livret (musique de Henry Février) (9e mille) | 1 fr. | » |
| L'Oiseau Bleu, féerie en 6 actes et 12 tableaux(40e Mille) | 3 fr. | 50 |
| La Tragédie de Macbeth, de W. Shakespeare.Traduction nouvelle avec une Introduction et desNotes (6e mille) | 3 fr. | 50 |
| Marie-Magdeleine, drame en 3 actes (6e mille) | 3 fr. | 50 |
| CHEZ DIVERS ÉDITEURS | ||
| Le Trésor des Humbles (96e édition). (Mercurede France) | 3 fr. | 50 |
| Serres Chaudes (poésies). (Lacomblez, édit.) | 3 fr. | » |
| L'Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbroeckl'Admirable, traduit du flamand et précédéd'une Introduction. (Lacomblez, édit.) | 5 fr. | » |
| Les Disciples à Saïs et les Fragments deNovalis, traduits de l'allemand et précédés d'uneIntroduction. (Lacomblez, édit.) | 5 fr. | » |
| Album de douze Chansons. (Stock, édit.) | Épuisé. | |
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
20 exemplaires numérotés sur papier du Japon;
80 exemplaires numérotés sur papier de Hollande
LES SENTIERS
DANS LA MONTAGNE
I
LA PUISSANCE DES MORTS
Dans un petit livre qui est une sorte d'étrange chef-d'œuvre: la Ville enchantée, une romancière anglaise, Mrs Oliphant, nous montre les morts d'une ville de province qui tout à coup, indignés de la conduite et des mœurs de ceux qui habitent la cité qu'ils fondèrent, se révoltent, envahissent les maisons, les rues et les places publiques, et sous la pression de leur multitude innombrable, toute-puissante quoique invisible, refoulent les vivants, les poussent hors des portes, et faisant bonne garde, ne leur permettent de rentrer dans leurs murs qu'après qu'un traité de paix et de pénitence a purifié les cœurs, réparé les scandales et assuré un avenir plus digne.
Il y a sans nul doute sous cette fiction, qui nous semble poussée un peu loin, parce que nous ne voyons que les réalités matérielles et éphémères, une grande vérité. Les morts vivent et se meuvent parmi nous beaucoup plus réellement et plus efficacement que ne le saurait peindre l'imagination la plus aventureuse. Il est fort douteux qu'ils restent dans leurs tombes. Il paraît même de plus en plus certain qu'ils ne s'y laissèrent jamais renfermer. Il n'y a sous les dalles où nous les croyons prisonniers qu'un peu de cendres qui ne leur appartiennent plus qu'ils ont abandonnées sans regrets et dont, probablement, ils ne daignent plus se souvenir. Tout ce qui fut eux-mêmes demeure parmi nous. Sous quelle forme, de quelle façon? après tant de milliers, peut-être de millions d'années, nous ne le savons pas encore, et aucune religion n'a pu nous le dire avec une certitude satisfaisante, bien que toutes s'y soient évertuées; mais on peut, à de certains indices, espérer de l'apprendre.
*
* *
Sans considérer davantage une vérité puissante mais confuse qu'il est pour l'instant impossible de préciser ou de rendre sensible, tenons-nous à ce qui n'est pas contestable. Comme je l'ai dit ailleurs, quelle que soit notre foi religieuse, il est en tout cas un lieu où nos morts ne peuvent pas périr, où ils continuent d'exister aussi réellement et parfois, plus activement que lorsqu'ils étaient dans la chair: c'est en nous que se trouve cette vivante demeure et ce lieu consacré qui pour ceux que nous avons perdus devient le paradis ou l'enfer selon que nous nous rapprochons ou nous éloignons de leurs pensées et de leurs vœux.
Et leurs pensées et leurs vœux sont toujours plus hauts que les nôtres. C'est donc en nous élevant que nous irons à eux. Nous devons faire les premiers pas; ils ne peuvent plus descendre, tandis qu'il nous est toujours possible de monter; car les morts, quels qu'ils aient été dans leur vie, deviennent meilleurs que les meilleurs d'entre nous. Les moins bons, en dépouillant leur corps, ont dépouillé ses vices, ses petitesses, ses faiblesses qui abandonnent bientôt notre mémoire aussi; et l'esprit seul demeure qui est pur en tout homme et ne peut vouloir que le bien. Il n'y a pas de mauvais morts, parce qu'il n'y a pas de mauvaises âmes. C'est pourquoi, à mesure que nous nous purifions, nous redonnons la vie à ceux qui n'étaient plus et transformons en ciel notre souvenir qu'ils habitent.
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Et ce qui fut toujours vrai de tous les morts, l'est bien davantage aujourd'hui que les meilleurs seuls sont choisis pour la tombe. Dans la région que nous croyons souterraine, que nous appelons le royaume des ombres et qui est en réalité la région éthérée et le royaume de la lumière, il y a eu des perturbations aussi profondes que celles que nous avons éprouvées à la surface de notre terre. Les jeunes morts l'ont envahie de toutes parts; et, depuis l'origine de ce monde, ne furent jamais aussi nombreux, aussi pleins de force et d'ardeur. Alors que dans le cours habituel des années, le séjour de ceux qui nous quittent ne recueille que des existences lasses et épuisées, il n'en est pas un seul dans cette foule incomparable qui, pour reprendre l'expression de Périclès, «ne soit sorti de la vie au plus fort de la gloire». Il n'en est pas un seul qui ne soit, non pas descendu mais monté vers la mort, tout couvert du plus grand sacrifice que l'homme puisse faire à une idée qui ne peut pas mourir. Il faudrait que tout ce que nous avons cru jusqu'à ce jour, tout ce que nous avons tenté d'atteindre par delà nous-mêmes, tout ce qui nous a élevés au point où nous sommes, tout ce qui a surmonté les mauvais jours et les mauvais instincts de la nature humaine, n'eût été qu'illusions et mensonges, pour que de tels hommes, un tel amas de mérite et de gloire, fussent réellement anéantis, à jamais disparus, à jamais inutiles et sans voix, à jamais sans action, sur un monde auquel ils ont donné la vie.
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Il est à peine possible qu'il en soit ainsi au point de vue de la survivance extérieure des morts; mais il est absolument certain qu'il en est autrement au point de vue de leur survivance en nous-mêmes. Ici rien ne se perd et personne ne périt. Nos souvenirs sont aujourd'hui peuplés d'une multitude de héros frappés dans la fleur de leur âge et toute différente de la pâle cohorte alanguie de naguère, presque uniquement composée de malades et de vieillards qui déjà n'étaient plus avant que de quitter la terre. Il faut nous dire que maintenant, dans chacune de nos maisons, dans nos villes comme dans nos campagnes dans le palais comme dans la plus sombre chaumière, vit et règne un jeune mort dans l'éclat de sa force. Il emplit d'une gloire qu'elle n'eût jamais osé rêver, la plus pauvre, la plus noire demeure. Sa présence constante, impérieuse et inévitable, y répand et y entretient une religion et des pensées qu'on n'y connaissait point, consacre tout ce qui l'environne, force les yeux à regarder plus haut et l'esprit à ne plus redescendre, purifie l'air qu'on y respire, les propos qu'on y tient et les idées qu'on y rassemble; et de proche en proche, comme jamais on n'en avait eu d'exemple aussi vaste, ennoblit, anoblit et relève tout un peuple.
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* *
De pareils morts ont une puissance aussi profonde, aussi féconde et moins précaire que la vie. Il est terrible que cette expérience ait été faite, car c'est la plus impitoyable et la première en masses aussi énormes que l'humanité ait subie; mais à présent que l'épreuve est passée, on en recueillera bientôt les fruits les plus inattendus. On ne tardera pas à voir s'élargir les différences et diverger les destinées entre les nations qui ont acquis tous ces morts et toute cette gloire et celles qui en furent privées, et l'on constatera avec étonnement que celles qui ont le plus perdu sont celles qui ont gardé leur richesse et leurs hommes. Il est des pertes qui sont des gains inestimables et des gains où se perd l'avenir. Il est des morts que les vivants ne sauraient remplacer et dont la pensée fait des choses que les corps ne peuvent accomplir. Il est des morts dont l'élan dépasse la mort et retrouve la vie; et nous sommes presque tous à cette heure les mandataires d'un être plus grand, plus noble, plus grave, plus sage et plus vivant que nous. Avec tous ceux qui l'accompagnent, il sera notre juge, s'il est vrai que les morts pèsent l'âme des vivants et que de leur sentence dépend notre bonheur. Il sera notre guide et notre protecteur; car c'est la première fois depuis que l'histoire nous révèle ses malheurs que l'homme sent planer au-dessus de sa tête et parler dans son cœur une telle multitude de tels morts.
II
MESSAGES D'OUTRE-TOMBE
Sir Oliver Lodge est un illustre physicien anglais, un des savants les plus considérables de ce temps. Il est en outre l'un des chefs les plus anciens et les plus actifs de la célèbre Society for Psychical Research, fondée en 1882, qui depuis trente-sept ans s'applique à étudier avec une rigueur scientifique irréprochable, tous les phénomènes merveilleux, inexplicables, occultes et surnaturels qui ont toujours troublé et troublent encore l'humanité. A côté de ses travaux scientifiques, dont je ne parle pas, n'ayant pas qualité pour les juger, il est l'auteur de livres extrêmement remarquables; entre autres: l'Homme et l'Univers, l'Éther de l'Espace, la Survivance humaine, où les spéculations métaphysiques les plus hautes et les plus hardies sont sans cesse contrôlées par le bon sens le plus prudent, le plus avisé, le plus inébranlable.
Sir Oliver Lodge, qui est donc ensemble un philosophe et un savant positif et pratique, rompu aux méthodes scientifiques qui ne lui permettent pas aisément de s'égarer, qui est en un mot l'un des cerveaux les mieux équilibrés qu'on puisse rencontrer, est convaincu que les morts ne meurent pas et peuvent communiquer avec nous. Il a essayé de nous faire partager cette conviction dans son livre: la Survivance humaine. Je ne crois pas qu'il y ait complètement réussi. Il nous donne, il est vrai, un certain nombre de faits extraordinaires, mais qui peuvent, à la rigueur, s'expliquer par l'intervention inconsciente d'intelligences autres que celles des morts. Il ne nous apporte pas la preuve irréfragable, comme le serait, par exemple, la révélation d'un incident, d'un détail, d'une connaissance à tel point inconnue de tout être vivant, qu'elle ne pourrait provenir que d'un esprit qui n'est plus de ce monde. Accordons du reste qu'une telle preuve est, comme il le dit, aussi difficile à concevoir qu'à fournir.
Le plus jeune des fils de Sir Oliver Lodge, nommé Raymond, né en 1889, était ingénieur et s'engagea pour la durée de la guerre en septembre 1914. Il fut envoyé en Belgique au commencement du printemps de 1915, et le 14 septembre de la même année, devant Ypres, tandis que la compagnie qu'il commandait quittait une tranchée de première ligne, un éclat d'obus le frappait au flanc gauche; et il mourait quelques heures après.
C'était, comme nous le montre une photographie, un de ces jeunes et admirables soldats anglais, types parfaits d'une humanité vigoureuse, fraîche, heureuse, innocente et splendide, dont la mort semble d'autant plus cruelle et plus incroyable qu'elle anéantit plus de force, d'espérances, de beauté.
Son père vient de lui consacrer un gros volume sous ce titre: Raymond, or Life and Death; et chose d'abord assez déconcertante, ce n'est pas, comme on s'y attendait, un livre de plaintes, de regrets, de sanglots; mais le rapport précis, volontairement impassible, presque heureux par moments, du savant qui refoule sa douleur pour voir clair devant lui, lutte énergiquement contre l'idée de la mort et regarde se lever l'aube d'un immense et très étrange espoir.
Je ne m'arrêterai pas à la première partie du volume qui s'attache à nous faire connaître le jeune homme. On y trouve une quarantaine de lettres écrites dans les tranchées, des témoignages de ses compagnons d'armes qui l'adoraient, des détails sur sa mort, etc. Ces lettres, soit dit en passant, sont charmantes, pittoresques et d'un enjouement délicat et délicieux qui ne songe qu'à rassurer ceux qui sont en sûreté. Je n'ai pas le temps de m'y attarder et ce n'est pas ce qui nous intéresse ici.
Mais la seconde partie que Sir Oliver Lodge intitule: Supernormal Portion, abandonne la vie qui s'agite à la surface de notre terre, et nous introduit dans un monde tout différent.
Dès les premières lignes, l'auteur nous rappelle sa conviction, à savoir, et en ses propres termes: «que non seulement la personnalité persiste après la mort, mais que son existence continuée s'enlace à la vie quotidienne beaucoup plus étroitement qu'on ne se l'imagine; qu'il n'y a pas de véritable solution de continuité entre le mort et le vivant; qu'en réponse aux demandes urgentes de l'affection, des moyens de communication peuvent être établis par-dessus ce qui semble être un gouffre et qu'en fait, comme Diotime le disait à Socrate, dans le Symposium, l'amour jette un pont sur l'abîme».
Sir Oliver Lodge est donc persuadé que son fils quoique mort n'a pas cessé d'exister et ne s'est pas éloigné de ceux qui l'aiment. Raymond, en effet, onze jours après son décès, cherche déjà à communiquer avec son père. On sait que ces communications, ou soi-disant communications d'outre-tombe,—ne préjugeons pas pour l'instant,—se font par l'intermédiaire d'un médium qui est ou se croit inspiré ou possédé par le mort ou par un esprit familier qui parle au nom du mort et rapporte ce que ce dernier lui révèle, soit de vive voix, soit par l'écriture automatique ou encore, bien que très rarement dans le cas qui nous occupe, par les tables parlantes. Mais je passe sur ces préliminaires qui nous entraîneraient trop loin, pour arriver tout de suite à la communication qui est, je pense, la plus étonnante de toutes; et peut-être la seule qui ne soit pas explicable, ou du moins qui soit le plus difficilement explicable, par l'intervention des vivants.
Vers la fin du mois d'août 1915, c'est-à-dire peu de jours avant sa mort, le jeune héros, qui se trouvait, comme nous l'avons vu, aux environs d'Ypres, avait été photographié avec les officiers de son bataillon, par un photographe ambulant. Le 27 septembre suivant, au cours d'une séance avec le médium Peters, l'esprit qui parlait par la bouche de celui-ci, dit tout à coup et textuellement: «Vous avez plusieurs photographies de ce jeune homme. Avant son départ, on a fait un bon portrait de lui, deux,—non, trois.—Deux où il est seul, et un où il se trouve au milieu d'un groupe d'autres hommes. Il tient beaucoup à ce que je vous dise cela. Sur l'une des épreuves vous verrez sa canne.»
Or, à ce moment, dans l'entourage de Sir Oliver Lodge, on ignorait absolument l'existence de ce groupe. On n'attacha du reste pas grande importance à cette révélation; mais dans des séances subséquentes, notamment le 3 décembre, avant l'arrivée des épreuves, avant que personne les eût vues, les détails se précisent. D'après les déclarations de l'esprit, il s'agit bien d'un groupe d'une douzaine d'officiers, ou peut-être plus d'une douzaine, pris en plein air, devant une sorte de hangar. (Le médium trace avec le doigt des lignes verticales dans l'espace.) Les uns sont assis, les autres debout, dans le fond. Raymond est assis, quelqu'un s'appuie sur lui. Plusieurs épreuves ont été prises.
Le 7 décembre, les photographies arrivent à Mariemont, résidence de Sir Oliver Lodge. Ce sont trois épreuves légèrement différentes du même groupe de vingt et un officiers, sur trois rangs, le dernier rang debout, les deux autres assis. Le groupe est pris devant une sorte de hangar en planches, dont le toit présente des lignes verticales très apparentes. Raymond est assis au premier rang; à ses pieds, se trouve la canne dont on avait parlé dans la première révélation, et, détail extrêmement frappant, dans tout le groupe, il est le seul sur l'épaule de qui, dans deux épreuves, quelqu'un appuie la main, et dans la troisième, la jambe.
Cette manifestation est une des plus remarquables qu'on ait obtenues jusqu'ici, parce qu'elle exclut presque entièrement toute ingérence télépathique, c'est-à-dire toute communication de subconscient à subconscient, parmi les personnes présentes à la séance, qui toutes ignoraient absolument l'existence des photographies. Si l'on se refuse à admettre l'intervention du mort,—qui ne doit, j'en conviens, être admise qu'à la dernière extrémité,—il faut, pour expliquer la révélation, supposer que le subconscient du médium ou de l'un des assistants, à travers les dédales et les déserts immenses de l'espace et parmi des millions d'âmes étrangères, se soit mis en rapport avec le subconscient d'un des officiers ou des personnes qui avaient vu ces épreuves dont rien ne faisait soupçonner l'existence. C'est possible, mais tellement hasardeux, tellement prodigieux, que la survivance et l'intervention du défunt, sembleraient presque, en l'occurence, moins surnaturelles et plus vraisemblables.
Je n'entrerai pas dans le détail de nombreuses séances qui précédèrent ou suivirent celle-ci, et n'entreprendrai pas non plus de les résumer. Il faut, pour en partager l'émotion, lire les procès-verbaux qui reproduisent fidèlement ces étranges dialogues des vivants et des morts. On a l'impression que l'enfant qui n'est plus se rapproche chaque jour de la vie et s'entretient de plus en plus aisément, de plus en plus familièrement avec tous ceux qui l'ont aimé avant les ténèbres de la tombe. Il rappelle à chacun mille petits incidents oubliés. Il demeure parmi les siens, comme s'il ne les avait jamais quittés. Il est toujours présent et prêt à leur répondre. Il se mêle si bien à toute leur existence que personne ne songe à le pleurer. On l'interroge sur sa situation, on lui demande où il est, ce qu'il est, ce qu'il fait. Il ne se fait pas prier; il se déclare d'abord étonné de l'invraisemblable réalité de ce monde nouveau. Il y est très heureux, il se reforme, se condense, pour ainsi dire, et se ressaisit peu à peu. L'existence de l'intelligence et de la volonté, débarrassée du corps, est plus libre, plus légère, plus étendue, plus diffuse, mais se continue à peu près pareille à ce qu'elle était dans la chair. Le milieu n'est plus physique mais spirituel; et c'est une transposition sur un autre plan plutôt que la rupture, le bouleversement de fond en comble, les transformations inouïes que nous nous plaisons à imaginer. Après tout, n'est-ce pas assez plausible, et n'avons-nous pas tort de croire que la mort change tout, du jour au lendemain, et qu'il y ait, entre l'heure qui précède le décès et celle qui la suit, un abîme subit et inconcevable? Est-ce conforme aux habitudes de la nature? Le principe de vie que nous portons en nous, et qui sans doute ne peut s'éteindre, est-il à ce point modifié et opprimé par notre corps, qu'au sortir de celui-ci, il devienne, en un clin d'œil, tout à fait différent et méconnaissable?
Mais il faut que j'abrège; il faut même, pour ne pas dépasser les bornes de cette étude, que je néglige deux ou trois révélations moins frappantes que celle de la photographie, mais qui n'en sont pas moins assez étranges.
Évidemment, ce n'est pas la première fois que de telles manifestations se produisent; mais celles-ci sont vraiment d'une qualité plus haute que celles qui encombrent plusieurs volumes des Proceedings. Apportent-elles la preuve que nous demandons? Je ne le crois pas; mais cette preuve péremptoire sera-t-on jamais à même de nous la fournir? Que peut faire l'esprit désincarné qui veut établir qu'il continue d'exister? S'il nous parle des incidents les plus secrets, les plus intimes d'un passé commun, nous lui répondons que c'est nous, en nous-mêmes, qui retrouvons ces souvenirs. S'il entend nous convaincre par la description de son monde d'outre-tombe, tous les tableaux les plus sublimes, les plus inattendus qu'il en pourrait tracer, ne valent rien comme preuve, n'étant pas contrôlables. Si nous lui demandons de s'attester par une prédiction de l'avenir, il nous avoue qu'il ne le connaît pas beaucoup mieux que nous; ce qui est assez vraisemblable, attendu qu'une telle connaissance supposerait une sorte d'omniscience et partant d'omnipotence qui ne doit pas pouvoir s'acquérir en un instant. Il ne lui reste donc que les petites échappées, les précaires commencements de preuve du genre de ceux que nous trouvons ici. Ce n'est pas suffisant, j'en conviens, puisque la psychométrie, c'est-à-dire une manifestation de clairvoyance analogue, entre subconsciences vivantes, donne des résultats presque aussi étonnants. Mais ici comme là, ces résultats montrent tout au moins qu'il y a autour de nous des intelligences errantes, déjà affranchies des lois étroites et pesantes de l'espace et de la matière, qui parfois savent des choses que nous ne savons pas ou ne savons plus. Émanent-elles de nous, ne sont-elles que des manifestations de facultés encore inconnues; ou sont-elles extérieures, objectives et indépendantes de nous? Sont-elles seulement vivantes au sens où nous l'entendons pour nos corps, ou appartiennent-elles à des corps qui ne sont plus? C'est ce que nous ne pouvons pas encore décider; mais il faut convenir que dès qu'on admet leur existence, qui n'est plus guère contestable, il est bien moins difficile d'accepter qu'elles appartiennent à des morts.
En tout cas, si de telles expériences ne démontrent pas, de façon péremptoire, que les morts peuvent directement, manifestement et presque matériellement se mêler à notre existence et rester en contact avec nous, elles prouvent qu'ils continuent de vivre en nous beaucoup plus ardemment, plus profondément, plus personnellement, plus passionnément qu'on ne l'avait cru jusqu'ici; et c'est déjà bien plus qu'on n'osait espérer.
III
LES MAUVAISES NOUVELLES
Durant plus de quatre ans, sur près de la moitié de la terre habitable, ont cheminé nuit et jour les mauvaises nouvelles. Depuis qu'existe notre monde, on ne les vit jamais se répandre en foules aussi denses, aussi affairées, aussi impérieuses. Au temps heureux de la paix, on rencontrait çà et là les sombres visiteuses, s'en allant par monts et par vaux, presque toujours isolées, quelquefois deux par deux, rarement trois par trois, discrètes, intimidées, s'efforçant de passer inaperçues et se chargeant humblement des plus petits messages de douleur que leur confiait le destin. Maintenant, elles marchent la tête haute, elles sont presque arrogantes; et, enflées de leur importance, négligent tous les malheurs qui ne sont pas mortels. Elles encombrent les routes, franchissent les fleuves et les mers, envahissent les rues, n'oublient pas les ruelles, gravissent les sentiers les plus âpres et les plus rocailleux. Il n'est pas une masure tapie dans le faubourg le plus obscur et le plus ignoré d'une grande ville, il n'est pas une cabane dissimulée dans le repli du plus misérable village de la plus inaccessible montagne qui échappe à leurs investigations et vers laquelle l'une d'elles, détachée de la sinistre troupe, ne se hâte de son petit pas pressé, assuré et impitoyable. Chacune a son but dont rien ne peut la détourner. A travers le temps et l'espace, à travers les rochers et les murs, elles progressent ainsi, obstinées et rapides, aveugles et sourdes à tout ce qui voudrait les retarder, ne pensant qu'à remplir leur devoir qui est d'annoncer au plus tôt au cœur le plus sensible et le plus désarmé la plus grande douleur qui le puisse frapper.
*
* *
Nous les regardons passer comme les émissaires du destin. Elles nous semblent aussi fatales que le malheur même dont elles ne sont que les porte-voix, et nul ne songe à leur barrer la route. Dès que l'une d'elles arrive inopinément parmi nous, nous quittons tout, nous nous précipitons au-devant, nous nous rassemblons autour d'elle. Une sorte de crainte religieuse l'environne, nous chuchotons respectueusement et nous ne nous inclinerions pas plus bas en présence d'un envoyé de Dieu. Non seulement personne n'oserait la contredire, lui donner un conseil, la prier de prendre patience, d'accorder quelques heures de répit, de se cacher dans l'ombre ou de faire un détour; c'est à qui, au contraire, lui offrira son zèle et ses humbles services. Les plus compatissants, les plus pitoyables sont les plus empressés, les plus obséquieux, comme s'il n'y avait pas de devoir moins discutable ni d'acte de charité plus méritoire que de conduire le plus directement et le plus promptement possible, au cœur qu'elle doit atteindre, la noire messagère.
*
* *
Une fois de plus, nous confondons ici ce qui appartient au destin avec ce qui nous appartient en propre. Le malheur était peut-être inévitable; mais une bonne partie des douleurs qui le suivent reste en notre pouvoir. C'est à nous de les ménager, de les diriger, de les asservir, de les désarmer, de les retarder, de les détourner et parfois même de les arrêter net.
En vérité, nous en sommes encore à ignorer presque complètement la psychologie de la douleur, aussi profonde, aussi complexe, aussi digne d'intérêt que celle des passions auxquelles nous avons consacré tant de loisirs. Dans la vie ordinaire, il est vrai, les grandes détresses, si elles n'étaient pas aussi rares qu'on l'eût souhaité, étaient néanmoins trop espacées pour qu'il fût facile de les étudier avec suite. Aujourd'hui, hélas! elles forment tout le fond de nos méditations; et nous apprenons enfin qu'autant que l'amour, le bonheur ou la vanité, elles ont leurs secrets, leurs habitudes, leurs illusions, leur casuistique, leurs recoins obscurs, leurs labyrinthes et leurs abîmes; car l'homme, qu'il aime, qu'il se réjouisse ou qu'il pleure, est toujours semblable à lui-même.
Il n'est pas vrai, comme nous l'acceptons trop volontiers, que le malheur devant être connu tôt ou tard, le seul devoir soit de le divulguer au plus tôt; car il y a une grande différence entre un malheur encore flagrant et celui que le temps a déjà amorti. Il n'est pas vrai, comme nous l'admettons sans conteste, que tout vaille mieux que l'ignorance ou l'incertitude et qu'il y ait une sorte de lâcheté à ne pas annoncer aussitôt, à ceux qu'elle doit atterrer, la mauvaise nouvelle que l'on connaît. Il y a lâcheté, tout au contraire, à s'en débarrasser au plus vite et à n'en point porter seul et secrètement tout le poids aussi longtemps que possible. Quand survient la mauvaise nouvelle, le premier devoir est de l'isoler, de l'empêcher de se répandre, de s'en rendre maître, comme d'un malfaiteur ou d'une maladie contagieuse, de fermer toutes les issues, de monter la garde autour d'elle et de la mettre dans l'impossibilité de sortir et de nuire. Il ne s'agit pas seulement, comme le croient les meilleurs et les plus prudents d'entre nous, de l'introduire, avec mille précautions, à petits pas feutrés, obliques et mesurés, par la porte de derrière, dans la demeure qu'elle doit dévaster; il s'agit de lui en interdire formellement l'entrée et d'avoir le courage de l'enchaîner dans notre propre demeure qu'elle remplira de reproches et de récriminations injustes et insupportables. Au lieu de nous faire l'écho complaisant de ses cris, ne pensons plus qu'à étouffer sa voix. Chaque heure que nous passons ainsi dans un tête-à-tête impatient et pénible avec l'odieuse prisonnière est une heure de larmes que nous prenons à notre compte et que nous épargnons à la victime du destin. Il est presque certain que la malfaisante recluse finira par échapper à notre vigilance; mais ici les minutes mêmes ont leur importance et il n'est pas de gain, si minime soit-il, que nous ayons le droit de négliger. L'horloge qui mesure les phases de la douleur est bien plus exacte et plus scrupuleuse que celle qui marque les étapes du plaisir. Le temps qui passe entre la mort d'un être aimé et le moment qu'on apprend cette mort, emporte autant de peine que de jours. Ce qui est à craindre par-dessus tout, c'est le premier coup du malheur; c'est alors que le cœur se déchire et reçoit une blessure qui ne guérira plus. Mais ce coup n'a sa force éclatante et quelquefois mortelle que s'il frappe à l'instant sa victime et pour ainsi dire au sortir même de l'événement. Toute heure qui s'interpose en émousse l'aiguillon, en brise l'efficace. Une mort qui remonte à quelques semaines n'a plus le même aspect que celle qu'on annonce le jour même qu'elle eut lieu; et si quelques mois la recouvrent, ce n'est plus une mort et déjà c'est un souvenir. Qu'ils s'écoulent avant qu'on l'apprenne ou après qu'on la connaît, les jours qui nous en séparent agissent presque pareillement. Ils éloignent d'avance des regards et du cœur l'aveuglante horreur de la perte, ils la reculent préventivement, hors de portée de la folie, dans un lointain semblable à celui qu'adoucit le regret. Ils forment une sorte de souvenir rétroactif qui opère dans le passé comme le véritable opérera dans l'avenir et apporte d'emblée tout ce que ce dernier eût donné peu à peu, heure par heure, durant les longs mois qui séparent du premier désespoir, la douleur qui s'assagit, se résigne et se reprend à espérer.
IV
L'AME DES PEUPLES
Dans l'admirable et touchant écrit où Octave Mirbeau nous lègue sa dernière pensée, le grand ami que viennent de perdre tous ceux qui en ce monde ont faim et soif de la justice, s'émerveille de découvrir aux suprêmes moments de sa vie combien l'âme collective du peuple français diffère de l'âme de chacun des individus qui la composent.
Il avait consacré la meilleure partie de son œuvre à rechercher, à disséquer, à mettre en aveuglante et parfois insupportable lumière et à stigmatiser avec une éloquence et une virulence qu'on n'a pas égalées, les faiblesses, l'égoïsme, les mesquineries, la sottise, la vanité, les bas instincts de lucre, le manque de conscience, de probité, de charité, de dignité, les tares honteuses de ses compatriotes; et voici qu'à l'heure urgente du devoir, de ce bourbier qu'il avait si longtemps remué avec un âpre et généreux dégoût, s'élève tout à coup, comme dans une féerie, le plus pur, le plus noble, le plus patient, le plus fraternel, le plus total esprit d'héroïsme et de sacrifice que la terre ait connu, non seulement aux jours les plus glorieux de son histoire, mais aux temps même de ses plus invraisemblables légendes qui n'étaient que de magnifiques rêves qu'elle n'avait jamais espéré de réaliser.
J'en pourrais dire autant d'un autre peuple que je connais bien, puisqu'il habite le sol où je suis né. Les Belges non plus, tels que nous les montrait la vie de tous les jours, ne semblaient pas nous promettre une grande âme. Ils nous paraissaient bornés, étroits, assez vulgaires, mesquinement honnêtes, sans idéal, sans pensées généreuses, uniquement préoccupés de leur petit bien-être matériel, de leurs petites querelles sans horizon; et pourtant, lorsque sonna pour eux la même heure du devoir, plus menaçante, plus formidable que celles des autres peuples, parce qu'elle les précédait toutes dans un effroyable mystère; ayant tout à gagner et rien à perdre, fors l'honneur, s'ils se montraient infidèles à la parole donnée, dès le premier appel de leur conscience réveillée dans un coup de foudre, sans hésitation, sans un regard sur ce qu'ils allaient affronter et subir, d'un élan unanime et irrésistible, ils étonnèrent l'univers par un choix qu'aucun peuple n'avait fait et sauvèrent le monde tout en sachant qu'eux-mêmes ne pouvaient pas être sauvés; ce qui est bien le plus beau sacrifice que les héros et les martyrs qui semblaient jusqu'à ce jour les professionnels du sublime puissent accomplir sur cette terre.
D'autre part, à ceux d'entre nous qui avaient eu l'occasion de fréquenter des Allemands, avaient séjourné en Allemagne et croyaient en connaître les mœurs et la littérature, il paraissait incontestable que le Bavarois, le Saxon, le Hanovrien, l'habitant des bords du Rhin, malgré certaines fautes d'éducation plutôt que de caractère, qui nous choquaient un peu, possédait des qualités, notamment une bonhomie, un sérieux, une application au travail, une constance, une résignation, une simplicité familiale, un sentiment du devoir, une façon d'accepter consciencieusement la vie, que nous avions toujours ignorés ou que nous achevions de perdre. Aussi, en dépit des avertissements de l'histoire, fûmes-nous frappés de stupeur et d'abord incrédules au récit des premières atrocités, non pas accidentelles, comme en toute guerre, mais voulues, préméditées, systématiques et allégrement perpétrées par tout un peuple qui se mettait délibérément, avec une sorte d'orgueil sadique, au ban de l'humanité et se transformait tout à coup en une horde de démons plus redoutable et plus dévastatrice que toutes celles que l'enfer avait jusqu'à présent vomies sur notre planète.
Nous savions déjà, et le docteur Gustave Le Bon nous l'avait curieusement démontré, que l'âme d'une foule ne ressemble en rien aux âmes qui la constituent. Selon les chefs et les circonstances qui la mènent, elle est parfois plus haute, plus juste, plus généreuse, le plus souvent plus instinctive, plus crédule, plus cruelle, plus barbare, plus aveugle. Mais une foule n'a qu'une âme provisoire et momentanée qui ne survit pas à l'événement presque toujours violent et bref qui la fit naître, et sa psychologie aléatoire et fugitive ne peut guère éclairer la façon dont se forme l'âme profonde, séculaire et pour ainsi dire immortelle d'un peuple.
Il est assez naturel qu'un peuple ne se connaisse point et que ses actes le plongent dans un étonnement dont il ne revient qu'après que l'histoire les lui a plus ou moins expliqués. Chacun des hommes qui le composent ne se connaît pas soi-même et connaît moins encore les autres hommes. Aucun de nous ne sait au juste ce qu'il est et ne peut répondre de ce qu'il fera dans une conjoncture inattendue et un peu plus grave que celles qui forment le tissu habituel de l'existence. Nous passons notre vie à nous interroger et à nous explorer; nos actes nous révèlent à nous-mêmes autant qu'aux autres; et plus nous approchons de notre fin, plus s'allonge l'étendue de ce qui nous reste à découvrir. Nous ne possédons que la plus petite partie de nous-mêmes; le surplus, qui est presque tout, ne nous appartient point et baigne dans le passé et l'avenir et dans d'autres mystères plus inconnus que le passé et l'avenir.
Ce qui est vrai de chacun de nous, l'est à bien plus forte raison d'un grand peuple composé de millions d'hommes. Il représente un avenir et un passé incomparablement plus étendus que ceux d'une simple vie humaine. On admet et répète à satiété que ses morts le conduisent. Il est certain que les morts continuent de vivre en lui beaucoup plus activement qu'on ne croit et le mènent à son insu; de même qu'à l'autre bout des siècles, l'avenir, c'est-à-dire tous ceux qui ne sont pas encore nés et qu'il porte en soi comme ses morts, prennent à ses résolutions une part aussi importante que ces derniers. Mais dans son présent même, dans la minute où il vit et agit sur cette terre, outre la puissance de ceux qui ne sont plus et de ceux qui ne sont pas encore, il y a hors de lui, hors de l'ensemble des corps et des intelligences qui le constituent, une foule de forces et de facultés qui n'y ont pas trouvé ou n'y ont pas voulu prendre place, ou qui n'y séjournent pas constamment, et néanmoins lui appartiennent aussi essentiellement et le dirigent aussi efficacement que celles qui s'y trouvent contenues. Ce que renferme notre corps où nous nous croyons circonscrits, est peu de chose au regard de ce qu'il ne renferme pas; et c'est dans ce qu'il ne renferme pas que paraît résider la partie la plus haute et la plus puissante de notre être. N'oublions pas qu'il se confirme chaque jour davantage que nous ne mourons ni ne naissons tout entiers, qu'en un mot nous ne sommes pas intégralement incarnés et que, d'autre part, il y a dans notre chair beaucoup plus que nous-mêmes. Or, ce sont toutes ces forces flottantes, bien plus profondes et plus nombreuses que celles qui semblent fixées dans le corps et l'esprit, qui composent l'âme réelle d'un peuple. Elles ne se montrent pas dans les petits incidents de la vie quotidienne qui n'intéressent que l'étroite et chétive enveloppe qui le couvre; mais elles se réunissent, se concertent, se passionnent aux heures graves et tragiques où le sort éternel est en jeu. Elles imposent alors des décisions qu'enregistre l'histoire et dont la grandeur, la générosité et l'héroïsme étonnent ceux-là mêmes qui les ont prises plus ou moins à leur insu et souvent malgré eux et qui se manifestent à leurs yeux comme une révélation d'eux-mêmes, inattendue, magnifique et incompréhensible.
V
LES MÈRES
Elles ont porté la grande douleur de cette guerre.
Dans nos rues, sur nos places, par les routes, dans nos églises, dans nos villes et nos villages, dans toutes nos maisons, nous coudoyons des mères qui ont perdu leur fils ou vivent dans une angoisse plus cruelle que la certitude de la mort.
Essayons de comprendre leur perte. Elles savent ce qu'elle est, mais ne le disent pas aux hommes.
On leur prend leur fils au moment le plus beau de la vie, au déclin de la leur. Quand ils meurent en bas âge, il semble que l'âme des enfants ne s'éloigne guère et attende, autour de celle qui la mit au monde, l'heure de revenir sous une forme nouvelle. La mort qui visite les berceaux n'est pas la même que celle qui répand l'épouvante sur la terre. Mais un fils qui meurt à vingt ans ne revient point et ne laisse plus d'espoir. Il emporte avec lui tout ce qui restait d'avenir à sa mère, tout ce qu'elle lui donna, tout ce qu'il promettait: les peines, les angoisses et les sourires de la naissance et de l'enfance, les joies de la jeunesse, la récompense et les moissons de l'âge mûr, l'aide et la paix de la vieillesse.
Il emporte bien plus que lui-même: ce n'est pas sa vie seule qui finit, ce sont des jours sans nombre qui se terminent brusquement, toute une lignée qui s'éteint, une foule de visages, de petites mains caressantes, de rires et de jeux qui tombent du même coup sur le champ de bataille, disent adieu au soleil et rentrent dans la terre qu'ils n'auront pas connue. Tout cela, les yeux de nos mères l'aperçoivent sans qu'elles s'en rendent compte, et c'est ce qui fait que nul d'entre nous ne peut, à certaines heures, soutenir le poids et la tristesse de leurs regards.
Pourtant, elles ne pleurent pas comme celles des autres guerres. Tous leurs fils disparaissent un à un, et on ne les entend pas se plaindre et gémir comme jadis, où les grandes douleurs, les grands massacres et les grandes catastrophes s'enveloppaient des clameurs et des lamentations des femmes.
Elles ne s'assemblent pas sur les places publiques, ne récriminent pas, n'accusent personne, ne se révoltent point. Elles ravalent leurs sanglots et écrasent leurs larmes, comme si elles obéissaient à un mot d'ordre qu'entre elles elles se sont transmis, sans que les hommes en aient eu connaissance.
On ne sait ce qui les soutient et leur donne la force de supporter les restes de leur vie. Quelques-unes ont d'autres enfants; et l'on comprend qu'elles reportent sur eux l'amour et l'avenir que la mort a rompus. Beaucoup n'ont pas perdu ou tâchent à retrouver la foi aux promesses éternelles; et l'on comprend encore qu'elles ne désespèrent pas, car les mères des martyrs ne désespéraient pas non plus. Mais tant d'autres, dont la demeure est à jamais déserte et dont le ciel n'est peuplé que de pâles fantômes, gardent le même espoir que celles qui espèrent toujours. Qu'est-ce donc qui maintient ce courage qui étonne nos regards?
Quand les meilleurs, les plus pitoyables, les plus sages d'entre nous rencontrent une de ces mères qui vient furtivement de s'essuyer les yeux, afin que son malheur n'offense pas ceux qui sont heureux, et tandis qu'ils cherchent les mots qui, dans l'aveuglante vérité de la plus effroyable douleur qui puisse atteindre un cœur, ne sonnent pas comme des mensonges odieux ou dérisoires, ils ne trouvent presque rien à lui dire. Ils lui parlent de la justice et de la beauté de la cause pour laquelle est tombé le héros, du sacrifice immense et nécessaire, de la mémoire et de la reconnaissance des hommes, du néant de la vie qui ne se mesure pas à l'étendue des jours, mais à la hauteur du devoir et de la gloire. Ils ajoutent peut-être que les morts ne meurent point, qu'il n'y a pas de morts, que ceux qui ne sont plus vivent plus près de nos âmes que lorsqu'ils étaient dans la chair; et que tout ce que nous aimions en eux subsiste dans nos cœurs, tant que notre souvenir l'y visite et que le ranime notre amour…
Mais à mesure qu'ils parlent, ils sentent le vide de ce qu'ils disent. Ils comprennent que tout cela n'est vrai que pour ceux que la mort n'a pas précipités dans l'abîme où les mots ne sont plus que des bruits puérils, que le plus ardent souvenir ne remplace pas une chère réalité que l'on touche des mains ou des lèvres, que la pensée la plus haute ne vaut pas les allées et venues familières, la présence aux repas, le baiser du matin et du soir, les embrassements du départ et l'ivresse du retour. Elles le savent et le sentent mieux que nous; et c'est pourquoi elles ne répondent pas à nos consolations, elles les écoutent en silence et trouvent en elles-mêmes d'autres raisons de vivre et d'espérer que celles que nous cherchons à leur apporter du dehors en fouillant vainement tout l'horizon des certitudes et des pensées humaines. Elles reprennent le fardeau de leurs jours sans nous dire où elles puisent leurs forces, sans nous apprendre le secret de leur sacrifice, de leur résignation et de leur héroïsme.
VI
TROIS HÉROS INCONNUS
Le gouvernement belge a publié l'année dernière une Réponse au Livre Blanc allemand du 10 mai 1915.
Cette «Réponse» réfute de façon péremptoire et une à une, toutes les allégations du Livre Blanc, au sujet des francs-tireurs, des agressions de la population civile et de la cruauté des femmes belges envers les prisonniers et les blessés allemands. Elle a recueilli sur les sacs et les massacres d'Andenne, de Dinant, de Louvain et d'Aerschot, un ensemble de témoignages authentiques et accablants, qui d'ores et déjà permettent à l'histoire de prononcer son verdict, avec plus de certitude que ne le ferait le plus scrupuleux jury de cours d'assises.
Des effroyables épisodes que rapportent ces récits de témoins oculaires, je ne veux retenir aujourd'hui que deux de ceux qui marquèrent le sac d'Aerschot; non qu'ils soient plus odieux ou plus cruels que les autres;—au contraire, à côté des assassinats sans excuse et des exécutions en masse d'Andenne, de Dinant, de Louvain, dont rien ne saurait dépasser l'horreur, ils semblent presque bénins;—mais je les choisis justement parce qu'ils montrent mieux qu'en ses plus grands excès la psychologie pour ainsi dire normale de l'armée allemande et ce qu'elle fait d'abominable quand elle se croit juste, modérée et humaine. Je les choisis surtout, parce qu'ils nous font voir, dans une terrible épreuve, l'admirable et touchant état d'âme d'une petite cité belge, innocente entre toutes les victimes de cette guerre, et offrent à nos méditations des traits d'héroïque et simple sacrifice, dont on n'a pas parlé et qu'il est bon de mettre en lumière, car ils sont aussi beaux que les plus beaux exemples des plus belles pages de Plutarque.
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Aerschot (prononcez: Arschot) était une humble et heureuse petite ville du Brabant flamand, une de ces modestes agglomérations inconnues que, comme Dixmude, à jamais regrettable et ensevelie dans le passé, personne ne visitait, parce qu'elles ne renfermaient aucun monument remarquable, mais qui n'en conservaient et n'en représentaient que mieux, du fond de leur silence et de leur isolement sans tristesse, la vie flamande dans ce qu'elle a de plus spécial, de plus intime, de plus calme, de plus recueilli, de plus amène et de plus traditionnel. Dans ces petites villes à demi campagnardes, il n'y a guère d'industrie: une ou deux malteries, une minoterie, une huilerie, une fabrique de chicorée. La vie y est presque agricole; et les gens aisés vivent du produit ou du revenu de leurs champs, de leurs prés et de leurs bois. Toute la semaine, la grand'place, dont les maisons sont cossues, plus ou moins cubiques, et virginalement blanches, à portes cochères ornées de cuivres étincelants, toute la semaine la grand'place est presque déserte et ne s'anime que le jour du marché et le dimanche matin, à l'heure de la grand'messe. En un mot, c'est la paix, l'attente des repas et du repos dans le repos, l'existence lente et facile; et peut-être le bonheur, si le bonheur consiste à être heureux dans un demi-sommeil sans ambitions qui dépassent le clocher, sans passions trop vives et sans rêves trop ardents.
C'est dans ce paisible séjour d'une tranquillité immémoriale, que la guerre même n'avait jusqu'ici troublé qu'à la surface, que le 19 août 1914, à 9 heures du matin, après la retraite des derniers soldats belges, la grand'place est soudain envahie par le flot dense et intarissable des troupes allemandes. Le fils du bourgmestre, un enfant de quinze ans, se hâte de fermer les persiennes de la maison paternelle et est blessé à la jambe par une des balles que les vainqueurs envoient à tort et à travers dans les fenêtres,
A 10 heures, le commandant allemand fait appeler à l'hôtel de ville le bourgmestre, M. Tielemans. On l'y reçoit grossièrement, on le brutalise, on le traite de «Schweinhund», c'est-à-dire de chien mâtiné de cochon, espèce d'animal qui, apparemment, ne se trouve qu'en Allemagne.
Puis, le colonel Stenger, commandant la 8e brigade d'infanterie, et ses deux aides de camp s'installent dans la maison du bourgmestre, sur la grand'place; et, soit dit en passant, cambriolent immédiatement tous les tiroirs de leurs appartements; après quoi, du haut du balcon, ils assistent au défilé de leurs troupes.
Vers quatre heures de l'après-midi, hantés par l'idée fixe d'imaginaires francs-tireurs, des soldats pris de panique se mettent à tirailler dans les rues. Le colonel, au balcon, est atteint par une balle allemande et tombe. Un des aides de camp descend quatre à quatre en hurlant: «Le colonel est mort, il me faut le bourgmestre!» Celui-ci se sent perdu et dit à sa femme: «Ceci est grave pour moi.» Elle lui serre la main en lui disant: «Du courage!» Le bourgmestre est arrêté, maltraité par les soldats. Sa femme fait vainement remarquer au capitaine que son mari et son fils ne peuvent avoir tiré puisqu'ils ne possèdent aucune arme. «Ça ne fait rien, répond le soudard, il est responsable.» «En outre, ajoute-t-il, il me faut votre fils.» Ce fils est l'enfant de quinze ans qui vient d'être blessé à la jambe. Comme il marche difficilement, à cause de sa blessure, il est brutalisé sous les yeux de sa mère et conduit, à coups de pied, à l'hôtel de ville, près de son père.
Cependant, le même capitaine, soutenant toujours qu'on a tiré sur ses hommes, exige que Mme Tielemans visite avec lui la maison de la cave aux greniers. Il est obligé de constater que toutes les chambres sont vides et toutes les fenêtres fermées. Durant cette perquisition, il tient constamment la malheureuse femme sous la menace de son revolver. La fille de celle-ci se met entre sa mère et le sinistre personnage. Il ne comprend pas. Arrivés dans le vestibule, la mère lui dit: «Qu'allons-nous devenir?»—Froidement, il répond: «Vous serez fusillée ainsi que votre fille et vos domestiques.»
Maintenant, commencent le pillage et l'incendie méthodiques de la ville. Toutes les maisons du côté droit de la place sont en feu. De temps en temps, les soldats interpellent les femmes en s'écriant: «On va vous fusiller, on va vous fusiller!»—«A ce moment, dit textuellement Mme Tielemans dans sa déposition, les soldats sortaient de chez nous, les bras chargés de bouteilles de vin. On ouvrait les fenêtres de nos appartements et tout ce qui s'y trouvait était enlevé. Je me détournai pour ne pas voir ce pillage. A la lueur sinistre des incendies, mes yeux rencontrèrent mon mari, mon fils et mon beau-frère, accompagnés d'autres messieurs que l'on conduisait au supplice. Jamais je n'oublierai ce spectacle et le regard de mon mari cherchant une dernière fois sa maison et se demandant où étaient sa femme et sa fille; et moi, pour ne pas lui enlever son courage, je ne pouvais pas lui crier: je suis ici!»
Les heures passent. Les femmes sont chassées de la ville et, par une route jonchée de cadavres, menées comme un troupeau, dans une prairie lointaine où on les parque jusqu'au matin. Les hommes sont arrêtés. On leur lie les poignets derrière le dos, à l'aide de fils de cuivre si cruellement serrés que le sang gicle. On les groupe et on les force de se coucher sur le sol, de façon que la tête touche terre et qu'ils ne puissent faire aucun mouvement. La nuit s'écoule ainsi, tandis que la ville se consume et que le pillage et l'orgie continuent.
Entre cinq et six heures du matin, l'autorité militaire décide de commencer les exécutions, et que l'un des principaux groupes de prisonniers, composé d'une centaine de civils, assistera à la mise à mort du bourgmestre, ainsi qu'à celle du fils et du frère de celui-ci. Un officier annonce au bourgmestre que son heure est venue. En entendant ces mots, un citoyen d'Aerschot, nommé Claes van Nuffel, s'avance vers l'officier et le supplie d'épargner la vie du chef de la cité, il offre de mourir à sa place, ajoutant qu'il est l'adversaire politique du bourgmestre, mais qu'il estime qu'en ce moment celui-ci est nécessaire à la ville. L'officier répond sèchement: «Non, c'est le bourgmestre qu'il nous faut.»—Le bourgmestre se lève, remercie M. van Nuffel, ajoute qu'il mourra tranquille, qu'il a passé son existence à faire tout le bien qu'il pouvait, qu'il n'implore pas sa grâce, mais demande celle de ses concitoyens et de son fils, un enfant de quinze ans, dernière consolation de sa mère.—L'officier ricane et ne répond pas. A son tour, le frère du bourgmestre demande grâce, non pour soi, mais pour son frère et son neveu. On ne l'écoute pas. L'enfant se lève alors et va se placer entre son père et son oncle. A dix mètres, six soldats les couchent en joue; l'officier fait un geste du sabre, et, comme le dit la veuve de l'héroïque magistrat, «ce qu'il y avait de meilleur en ce monde avait vécu».
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«On plaça ensuite les autres civils par rangs de trois, nous dit dans sa déposition M. Gustave Nys, témoin oculaire de l'horrible drame dont il faillit être l'une des victimes. Celui qui avait le numéro 3 devait sortir du rang et s'aligner derrière les cadavres, pour être fusillé. Tous les civils avaient les mains liées derrière le dos. Mon frère et moi étions voisins; j'eus le no 2, mon frère Omer, âgé de vingt ans, eut le no 3. Je demandai alors à l'officier: «Puis-je remplacer mon frère? Pour vous, peu importe qui tombe sous vos balles; pour ma mère qui est veuve, mon frère, qui a terminé ses études, est plus utile que moi.» Encore une fois, il reste insensible à cette prière.—«Que le no 3 sorte du rang!»—Nous nous embrassons, et mon frère Omer se joint aux autres. Ils sont une trentaine, alignés. Alors se passe une scène horrible: les soldats allemands avancent le long du rang, et lentement, en tuent trois à chaque décharge commandée chaque fois par l'officier.»
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De pareils traits passeraient inaperçus si l'on ne prenait la peine de les rechercher et de les recueillir pieusement dans l'énorme amas de drames qui durant plus de quatre ans a bouleversé et ravagé les malheureux pays que torturait l'envahisseur. S'ils se fussent rencontrés dans l'histoire de la Grèce ou de Rome, ils auraient pris place parmi les grandes actions qui honorent notre terre et méritent de vivre à jamais dans la mémoire des hommes. Il est de notre devoir de les mettre un instant en lumière et de graver dans notre souvenir les noms de ceux qui en furent les héros. Résumés ainsi, simplement, sèchement, comme il convient à la vérité historique, d'après des dépositions faites sous serment et qu'un greffier anonyme dépouilla de tout ornement littéraire ou sentimental, ils ne donnent d'abord qu'une bien pâle idée de l'intensité de la tragédie et de la valeur du sacrifice. Il ne s'agit pas ici d'une glorieuse mort affrontée dans l'ivresse de la lutte, sur un vaste champ de bataille. Il ne s'agit pas non plus d'une menace imprécise ou à longue échéance ou d'un danger incertain, éloigné et peut-être évitable. Il s'agit d'une mort obscure, solitaire, affreuse et imminente, au fond d'un fossé; et les six canons de fusil sont là, braqués presque à bout portant, qui, sur un signe du chef qui accepte votre offre, feront de vous, en un clin d'œil, un tas de chairs sanglantes et vous enverront dans la région inconnue et terrible que l'homme redoute d'autant plus qu'il est encore plus plein de forces et de jours. Il n'y a pas une seconde d'intervalle ni d'espoir entre la question et la réponse, entre la vie et son bonheur et le néant et son horreur. Il n'y a pas d'encouragements, pas de paroles ou de gestes qui soulèvent ou entraînent, pas de récompense; en un instant tout est donné pour rien; et c'est le sacrifice dans sa nudité, sa pureté si pure qu'on s'étonne que même des Allemands n'aient pas été vaincus par sa beauté.
Il n'y avait pour eux qu'une façon de s'en tirer sans se déshonorer; c'était de faire grâce aux deux victimes: ou bien,—à supposer ce qui n'était pas, ce qui n'est jamais le cas,—qu'une mort fût absolument nécessaire, il y avait une deuxième solution qui était d'accepter l'offre et d'exécuter le martyr qu'ils eussent dû adorer à genoux. De cette manière ils n'eussent agi que comme les pires des barbares. Mais ils en ont trouvé une troisième que seuls, avant eux, les Carthaginois eussent sans doute inventée et adoptée. Ils ont du reste dépassé les plus barbares des barbares et égalé l'abominable morale punique, dans un autre cas qui rappelle celui de Régulus et qui sera le troisième trait d'héroïsme civil que je veux rappeler ici.
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Quelques jours après les scènes que je viens de rapporter, le 23 août de la même année, avaient lieu à Dinant des massacres en masse qui firent exactement six cent six victimes, parmi lesquelles onze enfants au-dessous de cinq ans, vingt-huit âgés de dix à quinze ans et soixante et onze femmes.
Rien ne saurait donner une idée de l'horreur et de l'infamie de ces massacres; et dans la longue et monstrueuse histoire des hontes de la Germanie, c'est une des pages les plus honteuses et les plus terribles. Mais je n'ai pas, pour l'instant, l'intention d'en parler. Il y aurait trop à dire. Je n'en veux aujourd'hui détacher qu'un épisode dont le héros de Dinant la Wallonne est digne de prendre place à côté de ses deux frères d'Aerschot la Flamande.
A l'entrée de Dinant, près du fameux Rocher Bayard, gloire légendaire de la jolie et riante petite cité, les Allemands occupent la rive droite de la Meuse et commencent la construction d'un pont. Les Français, dissimulés dans les broussailles et les replis de la rive gauche tirent sur les pontonniers. Leur feu est assez peu nourri; et les Allemands en infèrent, sans aucune raison, qu'il provient de francs-tireurs qui du reste n'ont jamais, dans toute cette campagne de Belgique, existé que dans leur imagination. Quatre-vingts otages, pris parmi la population de Dinant, sont à ce moment rassemblés et gardés à vue, au pied du rocher. L'officier allemand envoie l'un d'eux, M. Bourdon, greffier adjoint au tribunal, sur la rive gauche, pour annoncer à l'ennemi que si le feu continue, tous les otages seront à l'instant fusillés. M. Bourdon traverse la Meuse, accomplit sa mission, puis, repassant le fleuve, revient magnanimement se reconstituer prisonnier et déclare à l'officier qu'il a pu se convaincre qu'il n'y a pas de francs-tireurs, et que seuls les soldats français de l'armée régulière prennent part à la défense de l'autre rive. Quelques balles tombent encore, et, sur-le-champ, l'officier fait passer par les armes les quatre-vingts otages et d'abord, pour le punir comme il sied de son héroïque fidélité à la parole donnée, le malheureux greffier, sa femme, sa fille et ses deux fils, dont l'un est un enfant de quinze ans.