III
Je ne crois pas qu'il y ait au monde chose plus belle que ces jardins et ces vallées de la Provence maritime durant les six ou sept semaines où le printemps qui s'éloigne mêle encore ses verdures aux premières ardeurs de l'été qui s'installe. Mais ce qui donne à cette miraculeuse joie de la nature une mélancolie qu'on ne retrouverait en nul autre lieu, c'est la solitude inhumaine et presque douloureuse où elle s'épanouit. Il y a là, dans le désert, dans le silence et pour ainsi dire dans le vide, des treilles aux terrasses, des terrasses aux portiques de mille villas abandonnées, une émulation de beauté qui va jusqu'à la souffrance aiguë de l'ardeur, jusqu'à l'épuisement de toutes forces, de toutes formes, de toutes couleurs. Il y a là une sorte de prodigieux mot d'ordre, comme si toutes les puissances de grâce et de splendeur que recèle la nature s'étaient coalisées pour donner à la même minute, à un témoin que ne connaissent pas les hommes, une preuve unique et décisive de la béatitude et des magnificences de la terre. Il y a là une sorte d'attente inouïe, solennelle et insupportable qui, par-dessus les haies, les grilles et les murs, guette l'approche d'un grand dieu; un silence d'extase qui exige une présence surnaturelle, une impatience exaspérée et insensée qui de toutes parts s'extravase sur les routes où ne passe plus que le cortège muet et transparent des heures.