III
Après le Bousier, ce pitre de la bande, saluons encore dans l'ordre des Coléoptères, le ménage modèle du Minotaure Typhée, assez connu et extrêmement débonnaire malgré son nom terrible. La femelle creuse un immense terrier qui a souvent plus d'un mètre cinquante de profondeur et qui se compose d'escaliers en spirales, de paliers, de couloirs et de nombreuses chambres. Le mâle charge les déblais sur la fourche à trois dents qui surmonte sa tête, et les porte à l'entrée de la demeure conjugale. Ensuite, il va quérir dans la campagne les innocents vestiges qu'y laissent les brebis, les descend au premier étage de la crypte et, à l'aide de son trident, se met en devoir de les moudre; cependant que la mère, tout au fond, recueille la farine et la pétrit en énormes pains cylindriques qui deviendront plus tard la nourriture des petits. Trois mois durant, jusqu'à ce que les provisions soient jugées suffisantes, sans aucun aliment, le malheureux époux s'épuise à cette besogne de géant. Enfin, sa mission accomplie, sentant sa fin prochaine, pour ne pas encombrer la maison d'un débris misérable, il use ses dernières forces à sortir du terrier, se traîne péniblement et, solitaire et résigné, se sachant désormais inutile, s'en va mourir au loin parmi les pierres.
Voici, d'autre part, d'assez étranges chenilles, les Processionnaires, qui ne sont pas rares, et dont précisément un monôme long de cinq ou six mètres, descendu de mes pins parasols, se déroule en ce moment dans les allées de mon jardin, tapissant de soie transparente, selon les coutumes de la race, le chemin parcouru. Sans parler des appareils météorologiques d'une sensibilité inouïe qu'elles portent sur l'échine, ces chenilles, on le sait, ont ceci de remarquable qu'elles ne voyagent qu'en bande; à la queue leu leu, comme les aveugles de Breughel ou de la parabole, chacune d'elles suivant obstinément, indissolublement, celle qui la précède; si bien que notre auteur ayant un matin rangé la file sur le rebord d'un grand vase de pierre, le circuit se trouvant fermé, durant huit jours entiers, durant une atroce semaine, par le froid, par la faim, et la lassitude sans nom, la malheureuse troupe, de sa ronde tragique, sans relâche, sans repos, sans merci, parcourut jusqu'à l'arrivée de la mort le cercle impitoyable.