IX

Revenons donc au Karma proprement dit, au Karma idéal. Il récompense le bien et punit le mal dans la suite infinie de nos vies. Mais d'abord, se demandera-t-on, qu'est-ce que ce bien, qu'est-ce que ce mal, qu'est-ce que la pire ou la meilleure de nos petites pensées, de nos petites intentions, de nos petites actions éphémères, au regard de l'immensité sans bornes du temps et de l'espace? N'y a-t-il point disproportion absurde entre l'énormité du salaire ou du châtiment et l'exiguïté de la faute ou du mérite? Pourquoi mêler les mondes, les éternités et les dieux à des choses qui, monstrueuses ou admirables d'abord, ne tardent pas, même dans les dérisoires limites de notre vie, à perdre peu à peu toute l'importance que nous leur accordions, à s'effacer, à disparaître dans l'oubli? Il est vrai, mais il faut bien parler des choses humaines en êtres humains et à l'échelle humaine. Ce que nous appelons mal ou bien, est ce qui nous fait du mal ou du bien, ce qui nuit ou profite à nous-même ou aux autres; et tant que nous vivrons sur cette terre, à peine de disparaître, il nous faudra bien y attacher une importance qu'en eux-mêmes ils n'ont point. Les plus hautes religions, les plus altières spéculations métaphysiques, dès qu'il s'agit de morale, d'évolution et d'avenir humains, furent toujours obligées de se réduire aux proportions humaines, de devenir anthropomorphes. Il y a là une nécessité irréductible, en vertu de laquelle, malgré les horizons qui tentent de toutes parts, il convient de borner ses pensées et ses regards.