MÉTHODE DU VIOL
On voit dans les journaux que des êtres instinctifs et grossiers renversent des femmes sur des chemins déserts et parfois les mettent à mort. Ces tentatives criminelles inspirent évidemment l’horreur. Mais comment se défendre d’une certaine admiration en songeant que ces personnages aux nerfs peu délicats accomplissent l’amour en quelques secondes, sans les défaillances habituelles aux imaginatifs ?
Jadis, j’entendais un certain R…, qui depuis trois ans était aimé follement par une toute jeune personne au visage ingénu, dire qu’il n’avait obtenu cet amour que parce qu’il avait pris de force cette maîtresse. Il racontait qu’il l’avait fait venir dans sa chambre d’une façon d’autant plus aisée qu’il avait été jusqu’alors poli et respectueux à son égard. Il s’était alors jeté brusquement sur elle. Une lutte s’était engagée qui ne s’était terminée qu’au bout d’une heure de temps par sa victoire que je n’ai jamais pu m’expliquer.
Il y a, en effet, des femmes qui aiment la sensation de voir un être charmant, raisonnable et doux se transformer brusquement en un inconscient sauvage qui les brutalise. Mais l’on ne peut pas jouer le personnage du sauvage. Il faut l’être réellement. Qu’arriverait-il et de quelle confusion ne serait-on pas saisi si l’on faisait tous les gestes du viol et si, à la dernière minute, au moment où la victime se résigne avec curiosité, on n’avait ni l’autorité ni l’absence d’émotion indispensables ?
Ces battements du cœur, ces tremblements, cette fébrilité qu’occasionne une étrange faiblesse, peuvent être à la rigueur excusés par une femme qui a l’habitude de l’amour, si on les met sur le compte d’un excès de désir, d’une immense tendresse. Ils couvriront d’un juste ridicule celui qui aura voulu se parer du prestige de la brutalité et qui n’aura pu en donner les bienfaits.
MÉTHODE DU CYNISME
(ART DE TROMPER)
J’avais jadis un excellent camarade qui s’appelait Henri D… Il était intelligent, il avait une jolie femme et surtout il m’admirait beaucoup. Je me plaisais infiniment en sa compagnie.
Nous nous voyions assez souvent et un jour il m’invita à dîner. Son intérieur était très agréable, j’étais de bonne humeur et tout faisait prévoir que j’allais passer une très heureuse soirée. Je vis aux préparatifs que l’on avait faits que cette invitation à dîner était un événement important. L’on se réjouissait beaucoup de m’avoir.
— Ma femme et ma belle-mère, me dit Henri D…, vous ont fait un plat spécial qu’elles ne font que dans les grandes occasions et pour les gens qu’elles aiment beaucoup.
On se mit à table et la conversation porta uniquement sur le point de savoir si j’aimerais ou non le plat en question. Il vint enfin. J’y goûtai au milieu de l’anxiété générale. Le plat était pour moi une chose effroyable dont la seule odeur me soulevait le cœur. Je déclarai en souriant que c’était un plat délicieux et je félicitai les auteurs. Je fis un effort sur moi-même et je me forçai à manger ce qu’on m’avait servi. Toute ma soirée fut empoisonnée.
Quelques semaines s’écoulèrent et je revins dîner chez mon ami Henri D… :
— Il y a une surprise pour vous, me dit tout de suite madame Henri D…
— On sait que vous êtes gourmand, ajouta la belle-mère de mon ami.
— On ne me gâte pas comme ça, dit Henri D…
La surprise était le terrible plat. J’eus assez de présence d’esprit pour parler d’une atroce migraine et d’un manque total d’appétit. Je ne mangeai pas et sortis à jeun.
J’eus l’imprudence de dîner une troisième fois chez Henri D… Rien ne pouvait me faire supposer, sauf l’œil brillant de sa femme, que le plat me guettait encore. Il apparut sans que j’aie pu me défendre de lui. On m’en servit une assiette toute pleine parce que, disait-on, il fallait rattraper mon manque d’appétit de la fois précédente.
Je ne revins plus chez Henri D… Il m’écrivit à plusieurs reprises pour m’inviter à nouveau, mais je déchirai ses lettres sans y répondre, car il ajoutait toujours en post-scriptum :
« Il y aura le plat que vous aimez. »
J’ai perdu cette charmante relation à cause de ce plat. Je n’ai plus jamais parlé à mon ami Henri D… et, l’ayant aperçu une fois sur les boulevards, je me suis enfui au plus vite, croyant sentir monter à mes narines l’odeur fatale du plat.
Ainsi, pour ne pas vouloir avouer nos goûts et nos dégoûts, dès le début, pour manquer de sincérité, nous nous trouvons vis-à-vis des femmes dans d’insolubles situations qui quelquefois nous obligent à ne plus les voir.
Celui qui n’entend rien à la musique et qui, en présence d’une musicienne, au lieu de dire cette phrase si commode : « Je n’entends rien à la musique, mais je l’aime cependant », se flatte d’être un musicien accompli, s’expose à bien des périls s’il devient l’amant de cette musicienne, ou si seulement il entre davantage dans son intimité.
Il faudra qu’il l’accompagne dans des concerts dont il aura à supporter l’ennui, il faudra qu’il complimente avec un enthousiasme simulé des personnages jeunes et inspirés dont le violon aura rendu des sons divins ; il faudra qu’il se prononce sur la musique moderne et s’il condamne tel musicien, il faudra qu’il se le rappelle, pour ne pas le porter aux nues quelques jours après. Comment son ignorance ne transpirera-t-elle pas à la fin et quelle miraculeuse distraction sera-t-il obligé de feindre si on lui demande de venir près du piano pour tourner les pages d’un morceau ?
Il faut tout dire, tout avouer, avec franchise, avec cynisme même. Les paroles sont comme un feu qui brûle les pensées et les actes. Ce qu’on a de mauvais en soi, devient, sinon excellent, du moins neutre, par le fait qu’on l’exprime, qu’on lui donne la vie des mots.
Le mal est dans le silence. La mobilité des paroles le transforme. Le cynique donne de la beauté à ses vices et les fait admettre en les proclamant.
Les femmes qui ont une horreur native de la vérité, en présence de celui qui leur oppose une sincérité absolue, sont comme ces nègres très sauvages des îles de l’Océanie qui n’ont jamais vu un blanc. Ils croient d’abord qu’il est peint en blanc et que, si on frotte sa peau avec vigueur, la couleur noire qui est la couleur normale va reparaître. Quand ils s’aperçoivent de leur erreur, ils tombent aux genoux du blanc et l’adorent comme un Dieu.
Quand votre maîtresse vous demande : « A quoi penses-tu ? » il ne faut pas lui répondre comme tous les amants qui existent : « A toi. » Et si on lui dit qu’on ne pense à rien, ce qui arrive la plupart du temps, on grandit aussitôt dans sa pensée, car ce néant qui lui est familier a pour elle une valeur.
De même, pour bien tromper sa maîtresse, il faut lui dire en riant la vérité. On ne craint que les choses inconnues. La femme n’aura pas peur d’une aventure présentée sous un jour plaisant, invraisemblable. On aura beau jurer que ce qu’on dit est vrai, toujours en riant bien entendu, elle n’y ajoutera pas foi.
Si cependant ses soupçons se sont précisés et si, par une série de plaintes, de scènes intolérables, de violences de langage, d’objets brisés, elle vous oblige à apporter une solution à cet état de choses, il faut opter entre deux partis :
Dire simplement et gravement :
« Tu sais bien, au fond, que je suis incapable de te tromper. »
Cette parole est, je ne sais pourquoi, revêtue d’une grande force ; en tout cas, quand les femmes nous la disent, elle est toujours irrésistible.
Ou bien, s’écrier : « Eh bien ! oui, je t’ai trompée ! » et en expliquer, avec une sincérité véritable, les causes et les circonstances.
Le deuxième parti est le meilleur. L’aveu est puissant. Il a l’éclat de tout ce qui correspond à un fait vrai. Si on aime, on peut se faire pardonner. Si on n’aime plus, grâce à cet aveu, on a fait un pas en avant qui sera, hélas ! suivi de pas en arrière, sur le chemin escarpé, hérissé de cailloux et d’épines aiguës, qui conduit à la rupture.
Mais, seul, celui qui a une âme haut placée a le courage de la sincérité absolue.