POSSIBILITÉ DE FAIRE FORTUNE PAR LE JEU
Les déceptions du monde inclineront ton esprit à des réflexions amères. Vers cette époque, longeant le fleuve d’or, de billets de théâtre et d’amour qui coule entre la Madeleine et la Porte Saint-Martin, tu rencontreras un ami peu connu de toi, qui te tutoiera et t’offrira de te protéger. Tu lui raconteras tes ennuis et il rira, te tapera sur l’épaule en t’affirmant qu’il peut te faire gagner beaucoup d’argent. Il te conduira dans des cercles. En ne jouant que sur certains coups sûrs, l’homme patient et qui a de la volonté gagne sans aucun risque, te dira-t-il.
Tu glisseras, plein d’anxiété sur son sort, une pièce de cinq francs sur un de ces coups. Un hasard très rare voudra justement que tu perdes malgré toutes ses prévisions. Une somme plus importante, confiée à ton nouvel ami partant pour les courses, disparaîtra de la même manière, contrairement au calcul et à la raison.
Cela vaut mieux. Seuls, peuvent vivre du jeu, des personnages passagers, sans autre but précis que celui d’avoir de l’argent, sans foi en eux-mêmes. Tu n’es pas de ceux-là. Ne regrette ni l’illusion du luxe que donne le cercle, ni le dîner qui ne coûte rien, mais qu’il faut payer de conversations avec des vieillards, épaves de tous les mondes, que l’on ne trouve que là.
Renonce au salon solennel où il y a tous les journaux illustrés, à l’orgueil d’être connu par des domestiques en uniforme.
Les cartes à jouer ont un double visage. Pour avoir tes quelques sous, elles te tendent des billets de banque. Ne te laisse pas prendre à cette ruse grossière.
LES PETITES ANNONCES :
EMPRUNTS, BEAUX MARIAGES, MAITRESSES DÉSINTÉRESSÉES
En lisant le journal, un samedi, tu découvriras que la vie est riche et qu’elle s’offre à toi dans son infinie variété.
Petites annonces du journal, vous êtes le paradis des espérances ! Après t’être émerveillé de l’extraordinaire prospérité du commerce des vieux dentiers, tu liras avec allégresse l’offre d’un monsieur qui offre à n’importe qui de prêter n’importe quelle somme d’argent.
Paris est plein de philanthropes qui ne demandent pas mieux que de favoriser de jeunes écrivains comme moi, te diras-tu. Le tout est d’être en relation avec eux ; le journal est pour cela un commode intermédiaire.
Ce philanthrope habite très loin, dans un faubourg. Sa maison est une misérable maison ouvrière. C’est sa femme qui vient ouvrir la porte et elle regarde anxieusement celui qui arrive comme si on venait l’arrêter. Le philanthrope est derrière un petit bureau ; il est mal vêtu et mal rasé ; il demande sévèrement au visiteur ce qu’il veut.
Tu crains de t’être trompé, tu balbuties, tu parles confusément d’un emprunt possible. Alors l’homme sourit ; il a vu d’un coup d’œil que tu es honorable, il comprend que tu as de l’avenir ; il demande de quelle somme tu as besoin. Tu dis un chiffre : cinq cents francs par exemple. Il rit aussitôt parce que c’est une toute petite somme très facile à prêter.
Tu le suis des yeux ; l’argent est là dans un tiroir, il va te le donner tout de suite. Quel philanthrope !
Il te promet en effet de te le donner, mais dans trois jours seulement. Il a une absolue confiance en toi, mais les affaires sont les affaires. Il faut qu’il ait d’ici là une fiche de renseignements : c’est une simple formalité, l’usage de la maison. Les frais de cette fiche que donne une agence sont à la charge de l’emprunteur, bien entendu. Tu trouves cela trop légitime et tu lui donnes avec joie une somme qui varie entre trois et quinze francs. Vous vous quittez les meilleurs amis du monde et il doit t’écrire le surlendemain.
Tu n’en entends plus jamais parler.
Si tu en conçois quelque regret, console-toi en songeant que le philanthrope prêteur d’argent n’aurait peut-être pas dîné ce soir-là, ainsi que sa femme et ses enfants, sans l’argent de ta fiche. Et il ne t’a trompé en somme qu’à demi. Il a des renseignements sur toi : il sait désormais que tu es un homme honorable. Celui qui vous offre à dîner n’est-il pas toujours honorable ?
Il y a aussi, dans les petites annonces, de beaux mariages et des maîtresses désintéressées. Tu pourras te dire, qu’en effet, une foule d’admirables jeunes filles sans relations, d’étrangères aux yeux langoureux, de femmes désireuses de nouveauté mettent des annonces dans le journal.
Cette distraction est inoffensive. Elle ne coûte qu’une boîte de papier à lettre élégant, des timbres, des démarches à la poste restante. Tu iras dans des kiosques d’omnibus, tenant à la main soit un bouquet de fleurs, soit un numéro du journal, comme signe de reconnaissance. Il t’arrivera d’y trouver une femme ayant passé la cinquantaine qui te fera fuir aussitôt. Il t’arrivera de te tromper, d’aller parler à des dames qui attendent simplement l’omnibus et d’être fort mal accueilli. Il t’arrivera d’être en butte à la moquerie de plusieurs jeunes gens, auteurs des lettres que tu as reçues et qui seront venus guetter ta déconvenue.
Peut-être un jour, sur l’offre d’une dot de plusieurs millions, iras-tu dans une agence matrimoniale. Mais quand une personne âgée, en te regardant bien en face, te demandera combien tu gagnes par an, tu te troubleras, tu diras qu’il ne s’agit pas de toi, que tu viens de la part d’un de tes amis fort riche et tu t’en iras en maudissant les petites annonces, ce marché trompeur de l’espoir, à un franc soixante-quinze la ligne.
FAUT-IL AVOIR UNE SITUATION ?
Tu chercheras une situation et voilà le plus grand danger qui te guette, ta vie ou ta mort, selon ton étoile bonne ou mauvaise.
Sur les dix personnes auxquelles tu te seras adressé, amis de ton père, députés de ton pays, vieilles dames qui ont beaucoup de relations, il y en aura neuf qui te promettront de faire des démarches et de t’écrire bientôt et dont tu n’entendras plus parler. Tu n’en seras qu’à demi fâché, l’état de celui qui cherche une situation est agréable parce qu’il est au bord de l’imprévu.
Mais la dixième personne, un homme bienveillant, oisif et protecteur, sera saisi pour toi d’une mystérieuse activité, d’un inquiétant désir de te voir casé. De quelle reconnaissance ne devras-tu pas être chargé à l’égard de ce terrible ami ! Il fera des visites avec toi, écrira des lettres élogieuses sur ton compte, et cela sans raison, à cause de la sympathie personnelle que tu lui auras inspirée. Il t’annoncera enfin qu’il a trouvé une situation sérieuse, un poste sûr.
C’est alors qu’il te faudra un grand courage.
Ce poste sûr, tu dois le refuser, si quelque espérance est en toi, si quelque vertu t’anime. Mieux vaut déjeuner encore pour quelques sous, être un sujet de colère pour ta repasseuse, courir dans la rue lorsqu’il fait trop froid, ne plus revoir l’ami de ton père actif et bon.
Tout jeune homme qui vient à Paris trouve cette situation. C’est une machine quelconque aux rouages inexorables, société industrielle, grande maison d’édition, compagnie d’assurances où il est jeté et broyé pour cent cinquante francs par mois avec la certitude d’en avoir deux cents dans dix ans.
N’accepte pas, meurs plutôt.
Surtout ne te dupe pas toi-même en acceptant à titre d’essai pour deux ou trois mois. La servitude dans laquelle tu tomberais, l’amitié de tes compagnons médiocres, les petits bonheurs du dimanche feraient rapidement de toi un lâche dont les désirs sont bornés. Tu perdrais l’habitude de l’effort véritable, qu’on accomplit pour soi-même, librement. Peut-être finirais-tu par croire que tes sept heures d’écriture constituent un louable travail. Tu serais invité dans de petits appartements par d’autres employés où des femmes laides mais laborieuses font le ménage, préparent le dîner. Le charme de la pauvreté propre et honnête te saisirait. Tu te trouverais des prétextes pour attendre les cent cinquante francs du mois suivant. Il te faudrait plus de force pour vaincre l’espérance misérable de ces cent cinquante francs, qu’il ne t’en a fallu pour vaincre ta province coalisée et venir à Paris.
N’accepte que des situations incertaines. Les nouveaux journaux, les théâtres qui se fondent, les cabinets des ministres, si cela t’est possible, doivent être plus désignés à ton ambition, parce qu’ils sont passagers par leur nature. Tes maîtres n’exigeront pas trop de toi pour que tu n’exiges pas trop d’eux-mêmes. Ce seront des hommes dans ton genre avec quelques années de plus.
Ne prête pas d’attention au mépris apparent que pourront te témoigner des médiocres, parce que tu ne gagnes pas un argent régulier.
Si tu rencontres un ami arrivé, jadis semblable à toi, aujourd’hui bon fonctionnaire, richement marié, et s’il te prend en pitié à cause de ton état instable, appuie-toi, pour résister à son hypocrite sympathie, sur l’amour de toi-même, comme sur une colonne de marbre. Pardonne-lui l’excès de bonté qu’il te témoigne puisqu’il ne soupçonne même pas quelle hauteur tu veux atteindre.