LA VISITE DE MONSIEUR MUHCIN

Monsieur Muhcin vint me voir.

Il avait été l’ami de mon père et j’honorais, depuis mon enfance, ce petit marchand d’éventails, pour sa probité, sa douceur et sa modestie. Je ne lui trouvais qu’un seul ridicule : celui d’être bouddhiste, mais je l’excusais, pensant que cela tenait à son origine hindoue.

C’était un homme maigre et pâle avec des yeux sans éclat remplis de bonté et une longue barbiche jaunâtre. Il avait beaucoup vieilli depuis que je ne l’avais vu. Cela tenait, m’expliqua-t-il, à sa santé qui n’était pas excellente.

Je l’avais fait entrer dans le grand salon de réception et sous les immenses panoplies qui recouvraient les murailles, sous les armures chinoises et cinghalaises, avec son dos voûté, et sa tête projetée en avant, il avait l’air encore plus petit, encore plus insignifiant. Je pensai, en apercevant, à côté de la sienne, ma large stature dans une glace, que nous représentions des espèces d’humanité tout à fait différentes et je souris intérieurement.

Je compris qu’il avait quelque chose à me dire et qu’il n’osait pas. Il avait toujours été extraordinairement timide. Puis j’en impose. Il prit plusieurs fois du tabac dans sa tabatière et il fit le geste de priser. Mais comme il tremblait, le tabac se répandit sur sa jaquette, dont je remarquai la vétusté.

Je savais que son modeste commerce d’éventails de papier dans le bourg Choulia était loin d’être prospère et l’on m’avait dit récemment qu’il faisait de mauvaises affaires.

L’idée me vint brusquement qu’il voulait m’emprunter de l’argent. Cette idée me fut très agréable, car ma fortune était très grande, je n’ai jamais tenu à l’argent, et ç’aurait été pour moi un véritable plaisir d’obliger monsieur Muhcin. Je faillis taper sur son épaule fragile en lui disant :

— Monsieur Muhcin, combien vous faut-il ? Je suis là.

Mais non, ce n’était pas cela qui l’amenait.

Monsieur Muhcin s’intéressait beaucoup à moi. Il avait appris que j’avais eu de grands malheurs. Il voulait les connaître, les partager, les alléger, peut-être.

Je faillis hausser les épaules. Un homme de son âge, enfermé depuis des années dans une boutique d’éventails à bon marché était-il susceptible de comprendre quelque chose à l’amour que j’avais éprouvé.

Pourtant, je lui fis le récit détaillé de mon voyage à Java, de ma rencontre avec Eva, de sa disparition, de la capture du tigre.

— Je comprends, dit-il doucement, c’est ce qui peut-être…

Et il toucha du doigt son front comme s’il faisait allusion à quelque folie, mais je ne saisis pas le sens de ce geste.

— N’avez-vous pas entendu dire, me demanda-t-il, après un moment de silence, qu’il y eut dans la région de Mérapi une lamaserie de femmes ?

Je ne voyais pas quel rapport cela pouvait avoir avec mon histoire, mais je me souvins brusquement qu’Eva m’avait, en effet, parlé d’une lamaserie de nonnes bouddhistes qui se trouvait dans la montagne, un peu plus loin que la lamaserie de Kobou-Dalem.

Je me souvins en même temps de l’intonation respectueuse que sa voix avait eue, quand elle m’en avait parlé.

— Oui, répondis-je, j’ai entendu dire qu’il y avait une lamaserie de femmes dans un endroit très sauvage de la montagne Mérapi.

— Alors, dit monsieur Muhcin vivement, ce doit être celle qui dépend de l’abbaye de Palté dans le Thibet. Leur abbesse est Khoutouktou et cette secte de lamas femmes rend un culte particulier à la déesse Dorjé-Pagmo que l’on représente avec une tête de truie.

En prononçant le mot de Khoutouktou, monsieur Muhcin avait baissé les yeux avec une sorte de vénération.

— Une Khoutouktou, reprit-il, est l’incarnation d’une sainte thibétaine. Il y a en ce moment très peu de ces incarnations sur la terre. Nous sommes dans le Kali-yuga, je veux dire l’âge de fer.

Je me mis à rire de bon cœur.

— Je ne vous cacherai pas que je n’ai aucune sympathie pour les lamas bouddhistes. Il y a, notamment, l’un d’entre eux qui m’inspire une vive aversion.

Je pensai à mon chapeau en paille de Manille.

— Je suis moi-même bouddhiste, dit avec douceur monsieur Muhcin. Il y a dans les enseignements de ma religion… C’est pour cela du reste que je suis venu vous trouver… Le but de ma visite…

Monsieur Muhcin se mit à balbutier. Il tenta de prendre une prise qui se répandit encore. Il articula enfin :

— Il y a ceci dans les lois de Manou :

Celui qui a tué un chat, un geai bleu, une mangouste ou un lézard doit se retirer au milieu de la forêt et se consacrer à la vie des bêtes jusqu’à ce qu’il soit purifié.

J’avais déjà entendu cette phrase, mais je ne me rappelais ni où ni quand. Elle me fit comprendre pourquoi le pauvre vieux Muhcin était venu me trouver. Il voulait me faire des remontrances sur ma manière de traiter les bêtes. J’eus pitié de lui et je l’écoutai en silence, car il faut avoir des égards pour la vieillesse, même quand elle radote.

On parlait de moi dans Singapour. Il avait été question d’un héron enflammé, d’un castor privé de ses enfants d’adoption, d’un éléphant que j’avais tué. Monsieur Muhcin avait beaucoup aimé mon père. Il m’aimait aussi. Il me voyait avec tristesse maltraiter mes frères les animaux.

Je me repris à rire à l’idée que je pouvais être considéré comme le frère du tigre de Java.

— Je ne sais pas, dis-je, quel est ce Manou dont vous me parlez, pas plus que cette Khoutouktou du Thibet et je crois que ce n’est pas très intéressant pour moi.

J’avais orienté, sans en avoir l’air, l’ennuyeux donneur de semonces vers la porte de sortie.

— C’est très intéressant pour vous au contraire, me dit-il, en levant son doigt tremblant et en baissant la voix comme s’il s’agissait d’un secret. Je vous promets de me renseigner sur cette lamaserie de femmes de Java. Je vous le promets. Naturellement, il faudra que vous me promettiez de ne rien faire si…

Il n’acheva pas. Je l’écoutais à peine. Je me disais qu’il avait eu raison de toucher son front avec le doigt, et je m’étonnai qu’il pût avoir conscience de son radotage. Ce n’est que plus tard que ses paroles me revinrent.

Je le regardai s’éloigner dans la rue. Il s’effaçait avec discrétion quand il croisait quelqu’un. Il avait l’air de ne pas vouloir gêner les passants. Comme il était petit et timide ! Je pensai à son misérable commerce qui périclitait, à la salle basse et sans soleil, derrière sa boutique, où il passait ses journées.

Un bouddhiste ! Quelle pitié !