LES YEUX DU TIGRE
Je me suis toujours considéré comme très intelligent parce que je me suis gardé des livres et de la culture et que mon esprit s’est développé sous l’influence directe de la vie, mais je n’ai jamais pu dire avec certitude si le fond de ma nature est vraiment bon.
Il est difficile d’établir dans l’âme d’un homme la différence entre la bonté et la méchanceté. On est bon avec certains êtres, mauvais avec d’autres. Les sentiments généreux sont relatifs à la façon dont on a dormi ou digéré son repas.
Je ne sais pas si je suis bon, mais je sais que possédé par la passion de la vengeance, je m’abandonnai à cette passion avec la même ardeur que si elle avait été un devoir.
Ali le Macassar n’avait pas trompé les indigotiers de M. Varoga, les malheureux habitants de la vallée de Mérapi. Son maître, le dompteur, avait de bonnes raisons pour faire souffrir le tigre captif, le tigre géant, le tigre unique de Java.
Je commençai par l’enfermer dans la plus solide, la plus épaisse cage que je possédais, car les animaux sauvages trouvent dans certains accès de fureur des réserves de force inattendues.
Son étonnante mâchoire allongée sur ses pattes de devant, le tigre s’obstinait à demeurer immobile et silencieux et il plongeait son regard dans le mien, dès que j’apparaissais devant lui. Pour le forcer au mouvement et le faire tourner dans sa cage, je le privai d’abord de nourriture, car le premier effet de la faim chez les fauves est l’ancestrale poursuite de la proie.
Quand je l’eus affamé, je l’assoiffai pendant des jours. Mais comme s’il comprenait mon désir et s’il était résolu à ne plus le satisfaire, il se recoucha, après des milliers de tours, et il se mit à souffler sinistrement, sans me perdre de vue.
Je fus saisi du besoin impérieux de l’entendre rugir. Je le réveillais dès qu’il s’endormait en lui donnant des coups avec une barre de fer. Mais il se contentait de grogner, et c’est moi qui éprouvais la rage que je voulais lui communiquer.
Alors, je me fis apporter une lance malaise et je lui trouai une patte de part en part. Il rugit enfin. Ce rugissement couvrit toutes les voix de bêtes, emplit mes vastes jardins convertis en ménagerie, retentit dans les rues avoisinantes. Mais ce rugissement terrible, ce cri de douleur et de fureur impuissante n’eut pas parmi les autres animaux, l’effet d’épouvante qu’engendrent d’ordinaire les voix des lions ou des tigres.
Le soir de la patte trouée, comme si elles avaient répondu à un ordre, toutes les bêtes s’éveillèrent dans toutes les cages, une communication s’établit, un souffle de révolte passa.
Les singes bondirent, se suspendirent par leur queue, lancèrent des morceaux de noix de coco à travers les barreaux, jacassèrent furieusement en montrant les dents. Les condors des Andes ouvrirent leurs ailes comme s’ils allaient s’envoler vers leurs terres lointaines. Les aigles étirèrent des ongles démesurés. Le tapir se mit à renifler stupidement. Les pecaris se heurtèrent les uns les autres, l’ours dansa les bras en croix ; une sarigue, oubliant tout sentiment maternel, lança son petit contre la muraille de sa cabane ; les gavials firent claquer leur mâchoire hors de la vase des bassins grillés ; les fourmiliers fendirent l’air avec la projection de leur langue ; les hyènes ricanèrent ; les tortues coururent dans le jardin, tirant de leur carapace une mince tête inaccoutumée ; les serpents endormis se dressèrent et firent craquer leur peau ; les panthères répondirent aux jaguars ; une girafe caracola au hasard en lançant des coups de pied ; deux éléphants apprivoisés se mirent à barrir désespérément comme aux jours de rut et même des puces savantes, qui étaient dressées par une nièce d’Ali, firent des sauts si prodigieux qu’elles disparurent à tout jamais dans les herbes.
Tous les gardiens furent sur pied en un instant. Les fouets claquèrent. Quelques revolvers partirent. Les cornacs des éléphants accoururent. L’ordre fut rétabli avant la venue de la nuit et il n’y eut que les puces de perdues.
Mais je ne pus comprendre ce qui était arrivé et ma fureur s’accrut de cette sorte de complicité que je sentais autour de moi entre les bêtes.
J’en arrivai, au bout de quelque temps, à être comme hypnotisé par le tigre. Je pensais à ses yeux phosphorescents en m’éveillant, je croyais les voir devant moi et je m’habillais à la hâte pour courir dans le jardin, réveiller le tigre avec la lance ou un fer rougi et fixer ses yeux, les fixer inlassablement.
Cette envie de regarder le tigre devint une hantise, une torture quotidienne si grande que j’en souffrais physiquement. Mes traits se tirèrent et je maigris sous l’empire de cette obsession.
Pour m’en débarrasser, je conçus, d’accord avec Ali, le projet de crever ces yeux maudits, ces énormes yeux magnétiques. Je fis forger deux pointes d’acier séparées entre elles par une largeur à peu près égale à la tête du tigre et je les assujettis au bout d’un épieu, de façon à pouvoir d’un seul coup détruire les deux prunelles verdâtres, les deux prunelles émeraudes, couleur d’eau, couleur d’absinthe en mouvement.
La cruauté de cette action ne m’apparaissait pas trop grande, de même qu’elle semblait normale à Ali, car nous pensions tous les deux à nos angoisses des jours précédents, quand nous fouillions la forêt de Mérapi au bruit des tam-tam, nous pensions à Eva errante et à son corps sans doute déchiré par le monstre dans quelque tanière inaccessible.
D’un seul coup ! Je voulais que ses deux yeux soient crevés d’un seul coup ! Quand la lance à double pointe fut prête, je profitai d’une heure où le tigre avait son mufle allongé sur ses pattes, face à moi et où il me fixait avec ses immenses prunelles couleur de l’envers des feuilles du palmier nibong et de certaines étoiles, par certains automnes clairs.
Au lieu de me fier à moi-même, j’eus l’absurdité d’écouter Ali qui prétendait avoir appris depuis sa plus tendre enfance à jeter la lance et être sûr de ne pas le manquer. Je lui confiai le soin de la crevaison des yeux.
Le tigre dut comprendre. Malgré la rapidité du mouvement d’Ali, il fit un mouvement de la tête en se dressant et une seule pointe s’enfonça profondément dans un de ses yeux, dans l’œil gauche.
Le rugissement qu’il poussa fut effroyable, mais il n’y avait dans ses sons qu’une douleur désespérée et la ménagerie autour du tigre, désormais borgne, resta silencieuse.
Il s’était dressé sur ses pattes de derrière, entraînant la lance et dans le mouvement qu’il fit, il retomba sur le bois de l’arme et le cassa net.
Ali voulait recommencer, mais je l’en empêchai. Le spectacle de cet œil ouvert était trop atroce. Puis je sentis tout de suite que le magnétisme dégagé par deux yeux fixes avait disparu et qu’il ne pourrait plus se dégager par un seul.
J’étais délivré et je voulais que le tigre gardât la faculté de reconnaître, à travers les barreaux de sa cage, son maître et son bourreau !