VILLERS

J'en conviens.

ROMAGNY, changeant de ton

Tenez… jouons franchement, cartes sur table. (Un temps) Vous ne connaissez pas Lucienne… ou si peu! Vous voulez la reprendre parce que, surtout, vous espérez puiser à ses côtés, le courage qui vous manque pour recommencer tout seul votre vie… (Avec une émotion grandissante) Moi, j'ai élevé l'enfant, je l'ai vue grandir, pendant treize ans, j'ai vécu de sa vie, formant son intelligence et pétrissant son coeur. Je l'aime autant que si elle était vraiment ma fille. La pensée de la perdre me cause un déchirement profond. Ce m'est atroce de songer que je puis cesser de la voir… Je ne sais si vous comprenez tout mon affolement. Vous avez vécu seul, vous ignorez ce que c'est que d'avoir toujours eu un être chéri auprès de soi… Mais moi!… (il regarde le portrait tristement) En trois mois, perdre la mère, perdre l'enfant… C'est ma vie complètement brisée.

VILLERS, gêné du désespoir qu'il cause

Vous saviez bien que Lucienne n'était pas réellement votre fille… vous n'ignoriez pas mon existence… ce qui arrive aujourd'hui était prévu.

ROMAGNY, même air

Non, je n'avais pas prévu!… Votre long silence… vous vous êtes si peu occupé de Lucienne jusque-là… J'avais fini par vous oublier… (Un temps. S'animant) Mais, voyons! il doit y avoir un moyen… Je suis riche, très riche! Outre le bonheur de votre fille, je puis aussi faire le vôtre… Votre fortune est compromise, je puis vous fournir les moyens de la rétablir et vous assurer une nouvelle existence sans soucis matériels.

VILLERS, sans comprendre

M'assurer une nouvelle existence?

ROMAGNY, fébrilement

Oui, vous faire riche, tout de suite… un chèque… cent mille francs! Deux cent mille francs, tenez! Avec cette somme, vous payez vos créanciers et vous vous remettez à flot. C'est la vie large et facile, à la minute même, comprenez bien!… C'est plus sûr que votre travail cela! (Il va à son bureau, prend un carnet de chèques dans un tiroir et vivement, en griffonne une page). Vous acceptez, n'est-ce pas?… (Villers le regarde agir sans répondre) Deux cent mille francs. Il vous faudrait plusieurs années pour gagner cette somme en admettant que vous réussissiez… (cessant d'écrire) Tenez, c'est fait!… (Il revient vers Villers) Vous n'avez plus qu'à me signer un reçu… Lisez…

(Villers lit, puis fixe longuement Romagny).

VILLERS, très calme

Vous voulez?… Quoi?…

ROMAGNY, nettement

Je veux garder Lucienne.