VILLERS
Je n'en suis pas moins son père.
ROMAGNY, s'énervant
Vous ne l'aimez pas comme moi!
VILLERS, vivement
Qu'est-ce qui vous fait croire que je n'aime pas mon enfant?
ROMAGNY, même ton
Votre indifférence depuis treize ans.
VILLERS, calme
Je vous ai déjà donné les motifs qui ont dicté ma conduite jusqu'à ce jour.
Faut-il vous les répéter?
ROMAGNY, avec rage
Comment vous croire, avec la vie que vous avez toujours menée!
VILLERS, froidement
Je pourrais vous répondre, monsieur, que ma conduite passée ne regarde que moi. Mais tout à l'heure, comme beau-père de Lucienne, je vous ai reconnu certains droits. Je prendrai donc la peine, sinon de me disculper, du moins de remettre les choses au point. (S'échauffant) Parce que j'ai mené jusqu'ici une vie joyeuse de plaisirs, de fêtes, d'aventures, parce qu'en un mot, j'ai fait la noce, pour me servir de l'expression courante, s'ensuit-il que je sois incapable de ressentir les mêmes sentiments qu'un autre mortel plus sage et plus calme que moi?… d'après vous, le rire exclurait les larmes, le bonheur ignorerait l'inquiétude et les soirs de folies ne seraient jamais suivis d'amertumes matinales! A l'homme rangé, seulement, les sensations du coeur et le pouvoir d'aimer; aux autres, la froideur, la sécheresse et l'indifférence, alors!!… (plus doucement) Non, l'humanité n'est pas si compliquée que ça: elle pleure quand elle souffre, elle rit quand elle est heureuse. Dans tous les coeurs, il y a place pour ces deux sentiments: la joie et la tristesse, qu'on soit léger, volage, sérieux ou grave. (Un temps. Il réfléchit, puis a un rire nerveux) Ah! ah! j'ignore ce que c'est que d'avoir eu toujours un être chéri auprès de moi! Mais vous, monsieur, avez-vous connu la tristesse de la solitude?
ROMAGNY, amèrement
Je vais l'apprendre si vous m'enlevez Lucienne.