A LA JUSTICE
16 mai 1871. Au ministère de la Justice. Cinq heures. La colonne est par terre. Je ne m’en irai pas sans dire bonjour à l’ami Besson. Depuis qu’il a été officiellement investi des hautes fonctions de concierge, Besson ne quitte plus le large et magistral fauteuil qui orne la loge d’entrée de la rue Cambon. Ce fauteuil est pour lui un trône. Je suis sûr qu’il ne le changerait pas pour le siège du délégué lui-même.
Besson est venu quelquefois avec moi à la brasserie Saint-Séverin. Je l’ai rencontré pour la première fois à la manufacture d’armes du quai d’Orsay. Mon bataillon, le 248e, tardant d’être armé, j’ai fini par regarder avec dédain, presque avec honte, mes brillants galons de lieutenant. J’ai rencontré un jour mon vieux professeur et ami Joseph Moutier, qui m’enseignait la physique à l’institution Barbet, rue des Feuillantines, vers 1863.[216]
—Allez donc au quai d’Orsay, me dit Moutier. On y fait des cartouches au lieu de tabac. Vous y verrez X... de ma part.
Voilà comment je fis des cartouches jusqu’au 22 janvier. Le lendemain, ma foi, je jugeai plus prudent de ne plus paraître. N’avais-je pas promis aux amis, en cas de succès de l’émeute, de livrer la manufacture, et, bien entendu, les cartouches avec elle?
Besson faisait, lui aussi, des cartouches. Ou, plutôt nous étions, l’un et l’autre, surveillants d’un atelier de cinq ou six cents jolies filles, qui collaient les amorces au fulminate. Parfois, une amorce éclatait. Toute une tablée s’envolait, pour revenir bien vite, comme de gentils papillons.
Je crois bien que ce furent mes conseils subversifs qui détournèrent Besson de la bonne voie, et qui le lancèrent dans le mouvement. Il était du 11e, un arrondissement dévoué d’avance à la Commune. Quand vint le 18 mars, Besson marcha sur l’Hôtel de Ville avec son bataillon.
Quelques jours après les élections, je ne fus qu’à demi étonné de le voir entrer dans notre échoppe du Père Duchêne, rue du Croissant.
—Citoyen Vuillaume, tu me donnes un mot pour Protot? Je veux entrer à la Justice.
—Mieux que cela, tu vas venir le voir avec moi. Je déjeune au ministère ce matin.
A midi, nous étions au ministère. A l’heure de la table, Besson prit place près de moi. C’était une joie pour ce brave garçon de manger avec une fourchette marquée aux armes royales et d’asseoir son postérieur sur les mêmes sièges où s’étaient reposés peut-être des derrières de princesses.
—Cette fois, ça y est bien, me disait-il en se carrant. Nous sommes chez nous.
Le lendemain, quand je revins place Vendôme, je trouvai Besson rayonnant. Je ne sais quelle fonction lui avait été confiée. En capote verte, le képi vainqueur, il causait avec vivacité dans un groupe de fédérés qui gardaient la grande porte de la place Vendôme.
Je revoyais Besson chaque fois que j’allais chez Protot.
Un jour, c’était dans les premiers de mai, Besson me prit à part et m’emmena dans le jardin, ayant, disait-il, à me confier quelque chose de grave.
—J’ai besoin de ta protection. Il y a ici une bonne place libre. Le vieux réactionnaire qui était encore concierge ces jours-ci à la porte de la rue Cambon s’en va. Ce n’est pas trop tôt. On peut me confier ça. Sûr, que je ne laisserai passer personne de suspect... Enfin, parles-en au délégué... Ma femme viendrait avec moi... Ce qu’elle serait contente d’être là! Et puis, c’est pour la vie... Une place sûre.
Je regardai ce brave Besson. Il ne se doutait donc de rien! Il croyait fermement que cela allait durer toujours. Il ne connaissait pas, l’excellent garçon, le mot profond de la vieille Lætitia, qui au milieu des splendeurs de la cour impériale, regardait du coin de l’œil, avec méfiance, toutes ces dorures et tous ces falbalas. «Pourvou que ça doure!» grommelait, avec son accent italien, la mère de César.
Besson, lui, n’avait aucune méfiance. Quand, du portail du ministère où il plastronnait, il avait vu, pendant le jour, scier la colonne, ou caracoler quelques brillants officiers de l’état-major, installé dans l’hôtel en face, sa tranquillité d’âme était complète.
—Un gouvernement qui a le toupet de foutre en bas Napoléon, se disait-il, ça doit être un gouvernement fort.
Et Besson, plus confiant que la mère de César, croyait que cela ne finirait jamais.
Son rêve fut réalisé. Il fut nommé.
Si Besson ne connut que peu de jours la joie et l’orgueil d’être un fonctionnaire important, il savoura ces huit jours de pouvoir avec délices.
Il voulut absolument qu’un soir nous allions, Vermersch et moi, dîner chez lui, dans sa loge.
La femme de Besson, une forte et gentille ménagère, qui était un peu de mon pays, avait bien fait les choses. Elle nous avait préparé un dîner exquis. Pauvre femme! Elle avait apporté là toute sa batterie de cuisine, qui reluisait, appendue aux murs, comme un arsenal.
Besson, lui, avait voulu dîner dans son fauteuil, qu’il ne quittait plus.
Quand nous sortîmes, le canon tonnait. Sur la place, un grand remuement d’hommes armés. Des estafettes arrivaient en courant. Serait-ce la défaite définitive? Mais non. Une simple alerte, comme il y en avait tous les jours.
Nous regagnâmes le Quartier, après nous être arrêtés un instant sur le pont des Arts, écoutant le roulement de la canonnade.
Une large lueur éclairait le ciel à l’horizon. Ce grand silence de la nuit, le fleuve qui coulait mystérieux au-dessous de nous, la bataille que l’on devinait acharnée, là-bas—tout cela était bien fait pour nous serrer le cœur.
—Mon vieux,—me dit subitement Vermersch, avec cette pointe d’ironie gouailleuse qui était pour lui une pose constante—les gens comme Besson sont les vrais heureux. Je te parie qu’il dort maintenant à poings fermés avec sa femme.
—A moins qu’il ne soit à ronfler dans son fauteuil, répondis-je en riant.
Le mercredi 24 mai—le ministère de la Justice avait été occupé par les troupes le mardi—je rencontrai Besson, boulevard Voltaire, à mi-chemin du Château-d’Eau. Équipé. Son chassepot à la main.
—Eh bien! Et ton fauteuil? lui dis-je en riant.
Son fauteuil! il ne le reverrait plus. Il avait même dû, pour échapper aux Versaillais, laisser entre leurs mains sa magnifique batterie de cuisine. Adieu les bonnes soirées, les dîners tranquilles, adieu les honneurs, et la satisfaction d’une bonne place pour la vie, avec la retraite au bout.
—Et qu’est-ce que tu fais par ici? lui demandai-je.
—Mais... j’ai rejoint mon ancien bataillon. Cela ne va pas être longtemps sans ronfler. Pour l’instant, je crois que nous allons foutre le feu là-dedans.
Et il montrait l’église Saint-Ambroise.
Nous nous quittâmes.
Je n’entendis jamais plus parler de Besson.
Longtemps, ses proches cherchèrent à connaître son sort. L’infortuné, brave autant que simple et dévoué, fut-il un de ceux que l’on fusilla à la Roquette, et desquels M. de Mun a dit qu’ils étaient morts «avec insolence»?[217] Dort-il dans quelque square ou dans quelque fosse creusée dans les nécropoles après le massacre? Nul ne l’a rencontré, ni dans les prisons de Versailles, ni en Calédonie, ni en exil.
PROTOT ET ME ROUSSE
Me Rousse, qui fut bâtonnier de l’ordre et membre de l’Académie française, a laissé, d’une visite qu’il fit à la délégation de Justice en avril 1871, un récit, publié tout d’abord dans la Revue des Deux-Mondes,[218] et qui, depuis, a eu les honneurs d’innombrables reproductions. Voici ce récit. Nous n’en donnons ici que la partie purement descriptive:
Comme j’ouvrais la porte de l’antichambre du ministère de la Justice—raconte Me Rousse—deux hommes sortaient, portant, accroché en travers d’un bâton, un seau rempli de vin. L’un d’eux me salua comme une vieille connaissance. Après quelques mots échangés, il me dit qu’il est à la chancellerie depuis sept ans, qu’il y est entré sous le règne de M. Baroche. Voyant que la salle d’attente est pleine de monde, j’ai prié ce brave homme de faire passer ma carte à M. Protot. Au bout d’un instant, je suis introduit par cet huissier improvisé, bras nus et le tablier retroussé, dans le cabinet du garde des sceaux, et c’est bien le cabinet où ont passé les plus hautes gloires de notre magistrature. Dans cette grande pièce solennelle, pleine de si imposants souvenirs, une demi-douzaine d’individus très sales, mal peignés, en vareuse, en paletot douteux ou en blouse d’uniforme, remuaient des papiers entassés pêle-mêle sur des tables, sur les chaises et sur les planchers. Devant le grand bureau de Boulle, j’aperçus un long jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, mince, osseux, sans physionomie, sans barbe, sauf une ombre de moustache incolore, bottes molles, veston râpé, sur la tête un képi de garde national orné de trois galons. J’étais devant le garde des sceaux de la Commune; il se tenait debout, des lettres à la main. En me voyant, il devint très pâle, et m’invita très poliment à m’asseoir pendant que ses secrétaires continuaient à dépouiller la correspondance...
Nous causions, un de ces jours derniers, à la Bibliothèque Nationale, avec Protot, de ce tableau tracé par Me Rousse.
Les individus mal peignés, très sales, étaient nos amis dont j’ai déjà dit les noms.[219] Plusieurs fils de riches bourgeois. Bricon, dont le père était plus que millionnaire. Dessesquelle, fils d’un gros huissier de Neuilly, également fortuné. Le premier, mort assistant à Bicêtre du docteur Bourneville. Le second, mort avocat à Saïgon. Da Costa, le frère du substitut de Rigault; son père professeur de mathématiques à Sainte-Barbe. Et d’autres, que Me Rousse a également vus hirsutes et très sales.
—Mais, à propos, me dit en riant Protot, vous êtes renseigné, mieux que personne, sur la visite de Me Rousse. C’est vous qui me l’avez amené...
Ce fut moi, en effet, qui introduisis Me Rousse dans le cabinet de Protot.
Par une belle matinée d’avril, j’entrais à la délégation de la place Vendôme. Un groupe de fédérés, causant sous la voûte, m’arrêta. Parmi eux, Besson, dont je viens de raconter l’histoire. J’allais poursuivre mon chemin, me diriger vers le cabinet du délégué, quand un nouveau venu s’approche de notre groupe.
—Pardon, messieurs, pourriez-vous me dire à qui je dois m’adresser pour être introduit près de monsieur le ministre de la Justice?
—Vous voulez, citoyen, parler du citoyen délégué?
—Oui..., monsieur... le délégué.
Je regarde le nouveau venu. Le parfait magistrat. Lèvre rasée. Favoris. Haut-de-forme. Pardessus gris...
—Alors, venez avec moi. Je vais précisément vers lui.
Le visiteur me suit, sans mot dire.
A l’entrée de la cour, nous croisons la corvée du poste. Deux fédérés portent le vin dans des seaux. D’autres les vivres.
La grande antichambre, la salle aux portraits, est pleine de monde. Le plus grand nombre en uniforme, dans cette vareuse que nous n’avons pas quittée depuis le siège. Presque seul, mon compagnon est en vêtement civil impeccable. Je suis en lieutenant fédéré...
—Voulez-vous, monsieur, me dit le visiteur, vous charger de faire passer ma carte?
—Mais oui... Donnez... Du reste, entrons ensemble...
Nous entrons... Protot est là... devant le grand bureau de gauche, au fond... Je vais vers lui... J’attends deux minutes la fin d’une conversation engagée avec une dame qui se plaint que son notaire n’ait pas voulu lui remettre des fonds, prétextant qu’il a dû les envoyer à Versailles, en lieu sûr... La dame est partie... Je serre la main de Protot... Je lui remets la carte, qu’il me fait lire... Je n’ai pas eu la curiosité de la regarder. Alors seulement, je sais le nom du visiteur:
Maître Rousse, bâtonnier de l’ordre des avocats.
Protot s’est levé. Devant lui, sur sa table, son képi d’artilleur. Avant d’être commandant du 217e bataillon fédéré, Protot a été, pendant le siège, maréchal des logis-chef de la 2e batterie bis de l’artillerie auxiliaire. Pendant trois mois il a campé, avec sa batterie, sur les crêtes de Nogent, où pleuvaient les obus, entre le fort de Rosny et le fort de Fontenay, en face le plateau d’Avron. Il n’a pas quitté son costume. Sa vareuse, qui a couché avec lui dans la boue et dans la neige, est râpée. Par-dessus sa culotte à large bande rouge, il chausse les bottes courtes qui complètent son uniforme.
Me Rousse a raison. Le «veston» n’est pas de la première fraîcheur. Il a le tort d’avoir fait la dure campagne.
Je m’étais éloigné de quelques pas. Je ne suivis donc qu’à demi la conversation de Protot avec Me Rousse. Il s’agissait de l’affaire Chaudey. Me Rousse, après quelques minutes d’entretien calme, ayant marqué son impatience, j’entendis distinctement Protot disant à son visiteur, d’une voix ferme:
—Monsieur le bâtonnier, vous êtes ici devant le ministre de la Justice.
Les deux interlocuteurs se saluèrent. Me Rousse quitta le cabinet du délégué...