ARGUMENT
Découverte de la Floride--Des Chefs qui régissent ce pays: Andusta Satouriona, Ouaé-Outina--Amitié d'Andusta pour les Français--Puissance d'Outina et richesse de ses domaines--Les Français recherchent son alliance--Mauvais procédés de ces derniers envers Satouriona--Ambassade envoyée au grand Olata--Description d'une marche guerrière--Incidens--Pénurie des colons--Rupture de l'alliance; Outina est pris et délivré--Les Français sont massacrés par les Espagnols--Représailles--Réflexions.
Sans examiner ici, si Madoc, prince gallois, put débarquer en Floride, je mentionnerai seulement que les amiraux de Henri VII avaient aperçu ce pays, en 1497. Ce ne fut que trente ans après que Pamphile Narvaez, capitaine espagnol, aborda sur les côtes. Il pénétra à la tête de 300 hommes jusqu'aux Apalaches, mais on manque de détails sur son expédition.
Les guerres entre la France et l'Espagne, suscitèrent depuis des navigateurs hardis, qui harcelèrent cette dernière puissance jusque dans ses possessions lointaines. Un des plus célèbres fut le capitaine Robaut, dont le voyage fournit des documens assez étendus sur les peuples de la Floride.
Ils étaient alors gouvernés par des Chefs appelés Paraoustis, comme si l'on disait Sachem ou Agohanna. Il fallait un appui aux nouveaux venus contre les Espagnols, déjà en force dans le pays: Andusta fut le premier qui fit amitié avec eux. C'était un Paraousti considérable, et son alliance valut à Ribaut celle de plusieurs chefs puissans, entre autres, Mahon, Hoya, Touppa, Covecxis, Ouadé et Stabane. Satouriona, autre puissant Paraousti, se joignit à eux. Il avait besoin des Français contre Olata Ouaé Outina, le plus formidable prince de ces régions, qui vivait dans l'intérieur des terres. Mais il arriva que les Français, instruits des richesses que recélait le pays de ce dernier, ne voulurent rien entreprendre contre lui, mais se livrèrent à l'espoir d'une alliance qui leur tournerait à profit. Ces plans étaient destinés à éprouver des retards à leur exécution. Ribaut fut obligé de partir pour l'Europe. Le capitaine Albert, son lieutenant, homme brusque jusques à l'excès, s'attira la haine de la garnison, qu'il vit se consumer par la maladie et les rixes. Dans cette situation, il fallut abandonner le pays. Ce fut au grand regret des sauvages dont les habitations étaient plus près de lamer. Ils étaient aussi hospitaliers que ceux du Canada, et l'on vit le Paraousti Andusta, et Mahon, son allié approvisionner le vaisseau pour le voyage, et fournir tout ce qu'il fallait pour les cordages. Ce sauvage généreux, périt dans un combat contre Ouaé-Outina.
Ce dernier, qui se fesait appeler le «Grand Olata», régnait sur un peuple qui pouvait mettre en campagne cinq mille combattans. Il avait une cour nombreuse, et se fesait suivre par des devins comme les rois latins et Grecs. Un pays semé de mines d'or et d'argent, jettait encore sur ses peuples, un lustre plus grand; car il est naturel que des Européens avides fissent plus de cas de guerriers qui, comme dit Marc Lescarbot, «fermaient l'estomac, bras, cuisses, jambes et front avec larges platines d'or», tellement que Glaucus rencontrant Diomède dans la mêlée, ne me paraît pas avoir dû posséder une plus belle armure. Aussi, dès que les Français revinrent dans les mêmes parages en 1564, M. de Laudonière, leur chef, ne perdit pas de vue cette alliance.
Satouriona accueillit cet officier à son débarquement, et le conduisit à un petit monument élevé par les gens de Ribaut, et que les sauvages avaient environné de lauriers [37]. Il donna aux nouveaux venus un lingot d'or en signe d'alliance, et assura que cette matière se prenait à la guerre contre un puissant Paraousti, nommé Thimogana. Laudonière se ligua avec Satouriona, et lui fût toujours demeuré fidèle, s'il eût pu lui donner de l'or à souhait; mais il fallait courir les chances de la guerre. Olata était plus important, et se trouvait à la source des richesses: on alla jusques à refuser au fidèle Satouriona le secours de quelques Français contre ses ennemis. Le valeureux Chef combattit seul, et remporta sur Thimogona, une signalée victoire, secondé de son fils Athore, et de ses lieutenans Arpalou et Tocadecourou. Il vint en triomphe, menant avec lui vingt-quatre prisonniers, et, selon la coutume du pays, les guerriers érigèrent un trophée. Les Français qui ne les avaient pas voulu suivre, voulurent cependant avoir part dans le résultat: ils demandèrent deux des captifs, et ne les ayant pas obtenus, ils les enlevèrent de force. C'était afin de mieux faire leur cour au grand Olata, auquel ils les envoyèrent avec une ambassade dont le sieur d'Arlac, et les capitaines Vasseur et d'Ottigny étaient chefs. Le Paraousti Molona les reçut sur la frontière de l'empire sauvage, et débita une harangue dans laquelle il s'efforça de donner une haute idée de la puissance de son maître, et proposa une ligue offensive contre les Paraoustis Satouriona, Potavou, Onastheaqua et Oustaqua. Nos ambassadeurs, qui avaient ordre de ne rien refuser à l'intérêt, répondirent qu'on leur avait commandé de suivre le «monarque» partout où il les conduirait. Ils furent alors conduits à la résidence d'Olata, qui les reçut assez bien, mais parut plus empressé de profiter de leur secours, que de les fêter. Les officiers s'étant mis à sa disposition avec vingt-cinq arquebusiers, il partit brusquement avec sa suite et ses gardes, envoyant des coureurs pour assembler les guerriers sur sa route. Voici l'ordre dans lequel on marcha: Olata se trouvant à la tête de seize cents guerriers, sans compter les arquebusiers, qui étaient comme les soldats de Xénophon dans l'armée du jeune Cyrus, cent sauvages se rangèrent en cercle autour de sa personne. Deux cents hommes, à une petite distance, formaient un second cercle, trois cents en fesaient un troisième, et ainsi de suite. Cette armée avançait dans cet ordre et sans se déranger, précédée par des troupes d'éclaireurs. On fit un prisonnier. Olata se voyant découvert voulut consulter son devin, Iarva, sur la position et la force de l'ennemi. Ce jongleur, vieillard accablé d'années, s'agenouilla, traça sur le sable quelques caractères informes, murmura des mots entrecoupés [38], se fatigua par de violentes convulsions, et, reprenant haleine, il déclara le nombre des ennemis et le lieu où ils étaient campés. Olata, apprenant que Potavou et ses alliés l'attendaient de pied ferme, avec deux mille guerriers, parut disposé au retour, mais M. d'Ottigny releva par des complimens l'ardeur martiale de sa hautesse, et l'on continua d'avancer. La victoire fut complète, mais les sauvages ne la poursuivent pas. Le vainqueur rebroussa, traînant à sa suite une multitude considérable de captifs. Il dépêcha des coureurs à tous les Paraoustis pour les prévenir de le venir trouver sur son passage. Il en vint un très grand nombre, et l'on célébra la victoire avec somptuosité. S'il y avait eu des chevaux et des chars, les Français eussent été témoins des mêmes jeux qu'Achille donna à ses soldats près des vaisseaux Grecs.
Note 37:[ (retour) ] Cet arbre a été regardé comme mystérieux par tous les peuples. Les lauriers de la vallée de Tempé servirent à bâtir le temple de Delphes. La ville de Laurente prit son nom d'un laurier planté par le roi Latinus. Pyrrhus égorge le famille de Priam réfugiée près d'un laurier. Le fait cité suffit pour l'Amérique.
Note 38:[ (retour) ] Tel était aussi le stratagême de la Pythie de Delphes imité par les Bersekars de la Suède.
Olata donna à d'Arlac deux lingots d'or, et lui promit un secours de 300 archers si les Français étaient attaqués.
Cette bonne harmonie ne fut pas de longue durée. Les Français ne suivirent pas les conseils du sage De Coligny, amiral de France, et refusèrent de se livrer à l'agriculture, genre d'occupation qui leur paraissait peu digne d'hommes de guerre. En cela ils étaient plus barbares que les sauvages.
M. de Laudonière réduit à l'extrémité, et pressé par ses soldats, résolut de s'emparer de sa personne, pensant bien que ses sujets livreraient leurs moissons pour le délivrer. Il exécuta lui-même ce coup de main à la tête de cinquante hommes, au moment où le Paraousti n'était pas entouré. Les sauvages apportèrent d'eux-mêmes une grande quantité de blé, mais voyant avec chagrin qu'on ne leur rendait pas leur roi, ils se rangèrent sous l'autorité de son fils, et déclarèrent la guerre, en plantant en terre un grand nombre de flèches surmontées de chevelures. Potavou informé de la prise de son ennemi, entra sur ses terres à la tête de 500 guerriers; mais il fut repoussé malgré l'aide des Français, et retraita après avoir causé quelque dégât.
Cependant Olata fesait de grandes promesses pour se dégager. Les grains entraient en maturité. Il fit entendre que ces belles moissons n'appartiendraient jamais à ceux qui le retenaient captif, et que ses sujets aimeraient mieux les détruire que de les laisser à leur merci. Laudonière se laissa prendre, et le renvoya sous escorte. Mais il ne fût pas plutôt arrivé dans son pays qu'il s'apprêta à combattre. Il déclara au commandant qu'il ne pouvait arrêter les progrès de la guerre, mais que pour lui, il pouvait s'en retourner sans crainte, en évitant de grands arbres que l'on avait abattus dans la rivière pour le retarder. Puis il se mit lui-même à la poursuite de M. d'Ottigny, qui tenait la campagne avec un grand parti. Olata fit prendre un chemin détourné à 300 de ses gens, et alla lui-même aux Français avec un corps plus nombreux. D'Ottigny se défendit bien tant qu'il n'eût affaire qu'au premier détachement, mais se voyant cerné, il fut contraint de se frayer un chemin au prix de vingt-quatre de ses plus braves compagnons, qui furent tués ou pris.
Affaiblis par ces revers, les colons se virent bientôt poursuivis jusque dans l'enceinte de leurs forts. On avait eu l'imprévoyance de blesser Satouriona. Ce chef, homme de tête et de main, sut défendre ses moissons, et faire respecter sa neutralité. La garnison fut bientôt affamée, et l'on regarda comme un bonheur qu'une partie pût s'embarquer sur un vaisseau que leur laissa le célèbre Jean Hawkins, capitaine de la reine Elizabeth. Laudonière se trouvant das une abondance momentanée par la générosité des Anglais, retarda son départ, et ce fut ce qui le perdit; car au mois de Septembre, Dom Pedro Menendez de Avila, parut devant Caroline, où le capitaine Ribaut était de retour. Les Espagnols passèrent tout au fil de l'épée.
Olata sut se faire craindre des barbares Espagnols. Pour Satouriona, il eut besoin de déployer toutes ses forces pour conserver son indépendance. Ses sujets furent exposés aux mauvais traitemens des soldats jusques en 1567, que les Français trouvèrent un vengeur dans le capitaine Gourgues. Ce gentilhomme ayant équipé un escadre à ses frais, vint aborder à quinze milles de Caroline, et dépêcha aussitôt un envoyé au Paraousti, qui le renvoya avec des présens. Il y eut un grand conseil de guerre. Gourgues y parut à la droite du Grand Che, et les Paraoustis Athore, Tocadocourou, Almacaniz, Armanace et Elycopile, furent aussi présens. Le capitaine des Français parla le premier; mais Satouriona l'interrompant, fit un tableau fidèle de la cruauté des Espagnols. On résolut de courir aux armes, et l'on se donna rendez-vous au-delà d'une rivière qui coulait à quatre milles de la place. Le Paraousti Olotocara [39] eut ordre d'aller reconnaître l'ennemi avec un détachement. Le gros des assiégeans, parti de Salinaca, parvint à la vue du premier poste sans être aperçu, que d'un soldat; mais Olotocara eut la bonne fortune de le tuer de sa lance. Villareal, commandant de la place, avait une garnison de quatre cents hommes. Les Espagnols, surpris, tombèrent tous sous les coups des Français ou des Sauvages: on en tua soixante. Le capitaine Gourgues alla alors au second fort avec vingt arquebusiers et les sauvages qui le joignirent à la nage. Les assiégés voulurent fuir dans les bois, mais Satouriona fondant sur eux, en fit un horrible boucherie. L'ennemi avait encore un poste de cent cinquante hommes. Les sauvages partirent de nuit, et allèrent camper en côté de la place, pour couper toutes les avenues, et intercepter les fuyards, tandis que Gourgues taillait en pièces quatre-vingt soldats sortis avec du canon. Les autres Espagnols voulurent gagner les bois, mais ils y rencontrèrent Olotocara, qui les rejetta sur les Français, dont le Chef fut aussi cruel que l'avait été Menendez.
Note 39:[ (retour) ] Il était neveu de Satouriona, et parfait chevalier è sa manière.
Content de sa vengeance, Gourgues partit au grand regret des naturels qui lui firent promettre de revenir après douze lunes. Mais il fut mal reçu à la cour de France intimidée par les menaces de Philippe II, et la France n'éprouva depuis que des affronts au sujet de la Floride.
Délivrés pour quelque temps du voisinage des farouches Espagnols, les sujets de Satouriona durent prospérer davantage. Je ne laisserai point ce Chef, ni Olata, sans hasarder quelques réflexions sur leur caractère. Andusta, Potavou, paraissent avoir été des hommes remarquables: Satouriona et le Grand Olata sont des héros. Ce dernier nous rappelle les grands rois des premiers temps. Agamemnon, réduit à ses propres forces, devait être moins puissant, et il n'intéresserait pas plus; mais Homère a chanté la guerre de Troie! [40] Jamais prince ne fut mieux obéi de ses sujets que ce Paraousti de Floride, et nul ne fut plus redouté de ses ennemis. Lorsqu'il tomba entre les mains de Laudonière, Satouriona offrit aux Français de leur rendre son amitié, s'ils consentaient à le lui livrer. Potavou conseilla de le tuer, et les plus grands Paraoustis voulurent le contempler dans les fers. M. Roux-de-Rochelle [41] a parlé avec éloge de ce sauvage qui, trahi par Laudonière, ne voulut pas manquer envers lui de générosité.
Note 40:[ (retour) ] M. le Président Hénaut fait la même réflexion par rapport aux gaulois. «La Grèce nous rappelle des idées plus agréables que la Suève et la Pannonie. Troie et Carthage nous semblent plus grandes que Tolbiac et Orléans, parce que l'Iliade et l'Eneide sont de plus beaux poëmes que ceux de Clovis et de la Pucelle.»
Note 41:[ (retour) ] Envoyé de France aux E.-U., a écrit sur l'Amérique avec la pureté des beaux écrivains du siècle de Louis XIV, et avec plus de grâce.
Satouriona, moins élevé en puissance, offre encore plus d'intérêt. Comme guerrier, il réclame un rang distingué parmi ses compatriotes. Ses ennemis redoutaient son courage, et Molona, qui paraît avoir été l'orateur habitué d'Olata, le peignit aux ambassadeurs français comme le plus terrible ennemi de son maître. Comme politique, son habileté paraît par toute sa conduite. Arrès avoir tout fait pour s'acquérir l'amitié des Français, il sait punir leur ingratitude, et se fait craindre sans se faire haîr.
Mais rien ne lui fait tant d'honneur que son humanité. Pierre de Broy, jeune homme échappé au massacre de Caroline, trouve auprès de lui une protection efficace, lorsque les siens ne sont pas en sûreté. Il re rend sain et sauf au capitaine Gourgues.
Le caractère du Paraousti s'étend à tout son peuple. Les voyageurs ont admiré ses moeurs [42] et n'ont point mentionné sa cruauté: les Espagnols, les Français d'alors souffriraient à la comparaison. La Floride fut depuis une proie disputées avec acharnement; elle fut le théâtre de cruautés inouïes, d'exemples de la supercherie européenne les plus frappans, en oeuvre contre les plus innocentes peuplades [43]. Rarement imitèrent-elle ces barbaries. Elles aperçurent trop tard la nécessité de s'armer pour leur indépendance.
Note 42:[ (retour) ] Les habitans de la Floride, dit Madame de Genlis, font tous les ans une offrande solennelle au soleil. Ils remplissent d'herbes de toute espèce la peau d'un grand cerf; ensuite ils la parent de guirlandes et des fruits de la saison, puis ils l'attachent au haut d'un arbre. Ils dansent autour en chantant des hymnes.
Note 43:[ (retour) ] C'est le lieu d'appliquer la réflexion d'un des plus sages princes: «Quiconque, disait Théodoric, forme, pour détruire une nation, des projets iniques, témoigne assez aux autres qu'il n'observera pas la justice envers elle.» Les sauvages l'ont éprouvé. On peut encore citer les vers de Charles Churchill, le Juvénal anglais:
Cast by a tempest on a savage coast,
A roving buccaneer set up a post.
A beam in proper form transversely laid,
Of his Redeemer's cross the figure made.
His Royal Master's name thereon engrav'd,
Without more process the whole race enslav'd,
Cut off that charter they form nature drew,
And made them slaves to men they never knew.