ARGUMENT
Des cinq Cantons iroquois--Elémens de leur histoire primitive--Territoire et population--Leurs conquêtes--Premier Chef de guerre connu, Oureouati.
J'ai dit dans la tradition iroquoise du premier homme, au discours préliminaire, ce que ces peuples croyaient savoir du commencement du monde [72]. J'ai insinué quelle devait être leur origine. Si l'on s'en rapporte aux conjectures de quelques savans, les Iroquois se seraient formés en République dès le milieu du quinzième siècle: je rapporterai cet évènement à la fin du seizième. Ils se rendirent fort redoutables. Les Hurons, qui se séparèrent d'eux, et les Algonquins, leur enlevèrent pour quelque temps cette supériorité, et les refoulèrent jusques à leur lacs, mais cet échec humiliant donna l'impulsion à cette carrière incessante de succès qui s'ouvrit devant eux.
Note 72:[ (retour) ] Il y a à prendre et à laisser dans le passage suivant du Comte Carlo-Carli: «Les peuples sauvages et chasseurs de ce vaste continent, comme les Iroquois et les Hurons, avaient quelque faible idée de la Divinité. Ils croyaient un bon principe [a] et un mauvais. Ils adoraient le soleil [b], la lune, un bois ou un fleuve, et disaient que les âmes des valeureux guerriers jouissaient dans l'autre monde d'une vie délicieuse. Ces sauvages-chasseurs étaient et son encore divisés par hordes, comme les Scythes et les Tartares; toujours féroces entre eux toujours en guerre, sans forme de gouvernement, et ainsi sans culte religieux.»
Note 72a:[ (retour) ] Cette idée de deux principes a été commune à bien des peuples, et s'explique par le désordre de la nature. C'est par ce raisonnement que les sauvages du Canada décochèrent toutes leurs flèches contre le sol en convulsion, en 1683.
Note 72b:[ (retour) ] V. sur les vierges du soleil les Lettres Péruviennes, par Madame d'Harponcourt de Graffigny. Les Iroquois avaient aussi leurs vestales.
Les Français les trouvèrent en armes jusque dans les environs de Québec. Etaient-ce eux qui avaient délogé les paisibles Canadois?... Je le crois avec Lescarbot. «Il y a quelques années, dit-il que les Iroquois s'assemblèrent jusqu'à huit mille, et défirent leurs ennemis, qu'ils surprirent dans leurs enclos.» Quoique l'écrivain ne cite aucune autorité sur ce grand évènement, il n'a pu que rapporter l'opinion du temps, laquelle était d'autant moins suspecte qu'il s'agissait d'un fait récent.
Les Iroquois descendaient dans la colonie par la rivière qui fut appellée de leur nom, parce qu'ils l'infestaient de leurs partis. L'arrivée des Français, loin de les déconcerter, ne fit que leur faire apercevoir la nécessité de détruire avant qu'il ne se grossît, un ennemi auquel les armes à feu assuraient un immense avantage. Deux fois leurs partis furent rejetés loin du théâtre de l'attaque: ils vinrent une troisième fois et vainquirent. M. de Champlain trouva ces Romains du Nord, retranchés dans une redoute bien construite, dont les avenues étaient obstruées par de forts abattis d'arbres. On essaya d'y mettre le feu; mais les Iroquois avaient fait une grande provision d'eau, et maîtrisèrent les flammes. Les Français dressèrent alors une machine d'où ils firent un feu bien nourri. Cependant M. de Champlain reçut deux blessures, les Hurons prirent l'épouvante en apprenant qu'il n'était pas invulnérable; et l'on retraita vingt-neuf lieues sas s'arrêter.
Enhardis par ce succès, les Cantons envoyèrent des partis jusque dans le centre de la colonie. De Champlain n'avait pas de forces suffisantes pour les contenir, et le Grand Condé n'était pas à portée de communiquer aux Iroquois la terreur de son nom. Ce prince céda sa vice-royauté en Canada au Duc de Montmorency, qui envoya quelques secours.
Forcés de se tenir en respect après bien des ravages, les Agniers, ou Mohacks tournèrent leurs courses contre les Satanas, nation plus rapprochée de leurs lacs: ils la défirent et l'expulsérent. Revenant alors sur leurs pas, ils repoussèrent au-delà de Québec ces mêmes Algonquins qui s'étaient maintenus quelque temps sur l'Ontario.
Le pays des Iroquois avait été borné jusqu'alors entre les 41e et 44e degrés de latitude, comprenant dans la direction de l'orient d'été au couchant d'hiver environ quarante lieues, et quatre vingts de l'est à l'ouest, en sorte qu'ils avaient pour bornes la Pensylvanie au midi, à l'occident, le lac Ontario, le lac Erié au couchant d'été, et celui de St. Sacrement au septentrion: enfin la nouvelle Iork. Il était divisé en cinq Cantons, c'est-à-dire, de l'est à l'ouest, les Mohacks, les Oneidé, les Onnondagué, les Cayougué et les Tsononthouans.
Ces cinq nations, subdivisées en quinze tribus, formaient un co-état, dont chaque partie jouissait d'une certaine indépendance pour la paix et la guerre.
Au temps ou je parle, le canton des Mohacks était le plus populeux. Son territoire était fertile, et arrosé par une petite rivière qui serpente l'espace de sept ou huit lieues entre deux prairies. Deux lieues au-delà, on trouve une source sulfureuse dont l'eau, naturellement blanche, se résout en sel sous le feu. Il y en a une autre chez les Cayougué. Son eau, agitée violemment, s'enflamme, et semble de la nature de celle que l'on voit près Grenoble. Depuis la rivière des Onnondagué jusques à la rivière Niagara, le paysage est délicieux. Un terrain facile, agréablement boisé, est entrecoupé des lisières de sable peu profondes, qui ajoutent par le contraste à la fraîcheur de la verdure. Les forêts sont magnifiques, et la chasse y est abondante. La belle demeure de Sir William Johnson vint depuis ajouter un nouvel ornement è ces beaux domaines.
On a dit que les Iroquois s'appellaient dans leur langue Agonnonsionni, ou architectes par excellence, parce qu'ils se logeaient plus solidement et plus élégamment que les autres. Le gouverneur Clinton, dans un discours prononcé devant la Société Historique de New-Iork, les appelle Agnuschion ou Peuple Uni. Agonnonsionni et Aganuschion se ressemblent assez pour partager le critique. Quoiqu'il en soit, les Iroquois, chez eux, s'appellaient encore plus communément Mingos.
Pour revenir à leurs victoires incroyables, les confédérés, en liaison avec les Hollandais de Manhatte, furent à même de mépriser l'art et la science des Français. Ils apprirent à tirer de l'arquebuse et à se servir de toutes nos armes. Leurs capitaines reparurent dans les plaines, et les Algonquins subirent de nouveaux affronts, qui furent le prélude d'une série d'envahissemens sans parallèle dans les annales américaines. Les Erié furent les premiers anéantis: ils avaient occupé le pays au sud de ce fleuve. Les Andastes et les Chouanis subirent à peu près le même sort. Les Hurons et les Outaouais furent rejetés au milieu des Sioux, où ils se séparèrent, répandant partout la terreur du nom Iroquois. Les Illinois et les Miamis reçurent la loi. Les Nipicenans retraitèrent jusques à la baie d'Hudson. Le nom Mohack répandait l'épouvante chez tous les peuples de la Nouvelle-Angleterre, à la moindre apparition de ces guerriers sur les collines du Connecticut ou du Massachusetts. En dernier lieu les fureurs de la guerre envahirent les Alleghanis. Depuis Québec jusqu'au Mississipi, rien ne résista. Les Mingos réclamèrent comme leur territoire douze cents milles quarrés.
Leurs exploits firent grand bruit de l'autre côté de l'Atlantique. En France, on se servait de leur nom pour effrayer les enfans mutins, et le Président Hénaut citait avec orgueil les légers succès de quelques gouverneurs contre ces redoutables peuplades [73].
Note 73:[ (retour) ] V. Abrégé chronologique.
Malgré tant de conquêtes nul de leurs capitaines ne nous a été connu avant Oureouati. Les Outaouais éprouvèrent surtout sa valeur. Barbare à l'excès dans les commencemens, il s'opposa au célèbre Garrangulé (Garrakonthié), et traversa toutes ses démarches. Il harcela avec fureur les premiers habitans de Montréal. Mais le commerce des Européens l'adoucit beaucoup dans la suite; et après l'avoir vu semblable au tigre en fureur, nous l'entendons discourir avec modération à la paix de Kaihohague. Un mot de Garrangulé suffira dans une autre occasion, pour le faire rebrousser avec ses guerriers occupés à ravager la colonie. Oureouati fesait admirablement bien la petite guerre; on ne le trouve pas à la tête de partis de guerre bien considérables.
Voyons maintenant les efforts que fesaient les Hurons pour conserver le territoire dont ils étaient naturellement les maîtres.