ARGUMENT
[74]Ahasistari; ses qualités--Mauvaise politique des Hurons--Adresse des Iroquois--Conversion d'Ahasistari--Pais de 1646--Renouvellement de la guerre; désastre des Hurons--Ahasistari sauve les débris de son peuple.
Note 74:[ (retour) ] Cet article se trouve un peu différemment dans l'Encyclopédie Canadienne, ainsi que ceux de Piscâret, Garrakonthié, Oureouaré, Kondiaronk et Siquahyam.
AHASISTARI, un des principaux Chefs de la nation huronne, naquit vers la fin du seizième, ou au commencement du dix-septième siècle. Il fut doué en naissant de toutes les qualités qui font les héros chez les indigènes de l'Amérique, et se rendit surtout redoutable aux Iroquois dont il repoussa longtems avec succès les agressions continuelles. Vers 1640, ces terribles ennemis ayant tombé sur une nation éloignée, firent un massacre épouvantable. Ceux qui furent assez heureux pour échapper, trouvèrent un refuge chez les Hurons. Ahasistari et les autres Chefs n'eurent pas plutôt appris leur désastre, qu'ils envoyèrent au-devant d'eux avec des rafraîchissemens, et les accueillirent avec un bienveillance aui aurait fait honneur à une nation européenne, mais qui dévoilait le peu de politique d'un peuple présomptueux et dépourvu de prudence. En effet, il achevait d'irriter des voisins dont il avait tout à craindre.
Les Cantons agirent autrement, et pour ne pas s'attirer sur les bras trop de forces réunies, ils mirent tout en usage pour introduire la mésintelligence entre les Français et leurs alliés. Ils firent partir trois cents guerriers qu'ils divisèrent par petites troupes, et tous les sauvages qui tombèrent entre leurs mains furent traités avec la dernière inhumanité, tandis que les Français qui furent pris, ne reçurent aucun mal. Cette ruse ne fit pas prendre le change à Ahasistari, qui maintint sa nation dans l'alliance des Français. Plus de huit cents Iroquois s'avancèrent alors jusques au Trois-Rivières. Après quatre mois de blocus, les Chefs offrirent la paix à condition que les Hurons et les Algonquins n'y seraient point compris. M. de Montmagny [75], gouverneur-général, monta de Québec, pour s'aboucher avec eux, mais les Iroquois ayant pillé en sa présence deux canots algonquins qui parurent devant la place, la conférence fut rompue, et les huit cents guerriers, après de nouveaux ravages, entrèrent sur les terres des Hurons, qui se défendirent avec vigueur.
Note 75:[ (retour) ] Les députés Iroquois, croyant que les noms européens, comme les leurs, devaient signifier quelque chose, demandèrent ce que signifiait celui du gouverneur. On leur dit que Montmagny voulait dire Grande Montagne. Ils le traduisirent dans leur langue, et depuis ce temps, tous les sauvages appellèrent Ononthio les gouverneurs du Canada.
En 1641, les PP. Bréboeuf et Lallemant virent leurs travaux couronnés d'un brillant succès, par la conversion et le baptême d'Ahasistari. La nation suivit l'exemple de son Chef.
L'année suivante, les Iroquois, que soutenait Wilhelm Kieft, gouverneur de Manhatte ou Manhattan, se répandirent dans tout le Canada. Les rivières et les lacs furent infestés de leurs partis, et le commerce ne put plus se faire sans les plus grands risques. Les Hurons vinrent désoler leurs frontières, et la frayeur se mit dans le coeur de ce peuple qui semblait inaccessible à la crainte. En 1643 les habitans de trois villages furent dispersés, et tout pliait; mais il parut que les Iroquois n'étaient pas encore préparés à frapper le dernier coup, car il fut conclu en 1646, un traité de paix qui fut ratifié par les Agniers ou Mohacks, d'une part; et de M. de Montmagny, Ahasistari, Piscâret, Chef des Algonquins et Megamabat, Chef des Montagnais, signèrent les articles [76]. Deux Français, deux Hurons et deux Algonquins suivirent les Iroquois comme ôtages, et ceux-ci laissèrent trois des leurs dans la colonie.
Note 76:[ (retour) ] Chaque député apposa au bas du traité le tabellionat ou blason de sa tribu, c'est-à-dire le dessin d'un animal quelconque. Voilà l'origine des armoiries chez tous les peuples. Elle n'appartinrent pas d'abord aux individus, mais aux communautés d'hommes. Le bourg d'Athènes était ainsi désigné par une chouette, Tyr, par le buccin, Sibaris, par le boeuf, Argos, par le loup, la Toscane, par la grenouille ou tusc, l'Egypte, par un crocodile, Paris, par un vaisseau. Plus tard, les grands personnages eurent leur devise, qui se trouvait sur les boucliers, selon Laplace, dans son Dictionnaire des Fiefs. On retrouve les écus d'armes chez les Sioux.
Les Iroquois rompirent bientôt cette trève. Ahasistari, à la tête de Hurons et des Andastes, peuple belliqueux et puissant, les battit complettement en 1648, mais sa nation ne voulut profiter de la victoire que pour obtenir une paix solide et durable, à laquelle, cependant, avec plus de sagacité, elle n'aurait jamais dû se fier. Elle fut la dupe de sa présomptueuse confiance. Tandis qu'Ahasistari traitait avec les Onnondagués, les Mohacks et les Tsononthouans exterminèrent deux partis de chasse; il pénétrèrent dans les premières bourgades et massacrèrent sept cents personnes. Les fuyards se réfugièrent à Caragué qui était comme la capitale de tout le pays. Le 26 mars, mille Iroquois tuèrent quatre cents Hurons. Trois guerriers échappés au massacre allèrent porter l'alarme à la bourgade de St. Louis: quatre-vingts guerriers périrent encore dans la défense de cette place. Deux cents Cayougué tombèrent dans une embuscade, mais ceux qui les avaient poursuivis furent exterminés par un parti de sept cents Mohacks. Ahasistari évita la mort, bien qu'il payât de sa personne dans toutes les rencontres, et il chercha un moyen de sauver son peuple. La bourgade principale n'avait pas encore été attaquée; mais on craignait de ne pouvoir s'y maintenir. Les Jésuites proposèrent de se retirer aux îles Manitoulines [77] sur le lac Huron. Cette proposition fut mal accueillie. La nation ne pouvait consentir à abandonner le pays de ses ancêtres. La plus grande partie émigra cependant, et forma une bourgade de mille feux dans l'île St. Joseph. On n'y fut pas plus en sûreté contre l'ennemi. Un petit nombre de Hurons, trop attachés à leur pays, furent poursuivis avec acharnement, pourchassés comme des bêtes fauves; d'autres s'enfoncèrent dans les forêts de la Pensylvanie, sans doute guidés par quelques Chefs valeureux, et réoccupèrent plus tard leur première patrie. Ahasistari, après avoir fait tomber un parti d'Iroquois dans une embuscade, retraita jusques à Québec avec tous ceux Qu'il put persuader et réunir. Il y vivait encore en 1676, et les Hurons d'aujourd'hui, le regardent encore comme un des plus grands hommes de guerre qu'ait produits leur nation. Quelques Hurons parvinrent aussi chez les Sioux, et avec eux quelques-uns de sa famille, car Alkwanwaught, un de ses descendans, commanda et donna des Chefs à ces peuples, comme le supposent ces vers d'Adam Kidd:
Alkwanwaught was a Sioux famed
In many battles honours claimed
And closely by his mother's side,
To Atsistari was related--
That hero, long the hero's pride,
Than whom was never yet created,
A nobler Chieftain for the field--
A lion heart, unknown to yield.
Note 77:[ (retour) ] La Mythologie des sauvages avait placé dans ces îles le séjour des dieux ou des Manitoux.