ARGUMENT
Les Algonquins se résolvent à faire la petite guerre--Piscâret; singulière ruse de ce Chef--Il entre seul dans le pays des Iroquois--Intrépidité d'une jeune fille de la même nation--Mort de Piscâret--Réflexions.
PISCARET, Algonquin, surnommé l'Achille du Canada, le plus grand guerrier de son temps chez les tribus du Nord, dit M. Thatcher, se signala dans tous les combats que sa nation livra aux Iroquois. Les Algonquins, déjà affaiblis, lui ayant confié le commandement de sept cents guerriers qu'ils avaient assemblés avec effort, il marcha contre ses fiers ennemis; mais il les trouva sur leurs gardes, et il fut contrait de s'en revenir sans avoir remporté aucun avantage considérable.
N'ayant pu faire triompher son peuple à la tête d'un si grand parti, il voulut au moins venger la mort d'un Chef, qui avait été pris et brûlé par les Iroquois. Il arma un canot d'une vingtaine de fusils, et s'y embarqua avec quatre Chefs des plus braves. Ils partirent des Trois-Rivières, ou du Cap de la Magdeleine, qui était alors la résidence ordinaire des Algonquins, et se rendirent d'abord dans les îles de Richelieu, à l'extrémité sud-ouest du lac St. Pierre, et de là, à l'entrée de la rivière Sorel, ou, comme on a dit, la Rivière des Iroquois. Après s'être avancés jusqu'à une certaine distance, ils rencontrèrent cinq canots iroquois portant chacun dix guerriers. Ceux-ci firent le Sassakoué ou cri de guerre, pour sommer les Algonquins de se rendre. Piscâret voulant les attirer au large, rebroussa, et les Iroquois de le suivre avec la vitesse surprenante des rameurs sauvages. L'Algonquin avait eu l'idée de faire passer dans les balles dont il s'était muni de gros fils d'archal d'environ dix pouces de longueur arrêtés par les deux extrémités. Il avait disposé ces balles en pelotons, afin que le fil s'étendant au sortir du fusil, fit un plus grand escar. Par là, autant de coups portés dans un canot, étaient autant d'ouvertures qui devaient le couler à fond. En effet, lorsqu'il fut temps de combattre, Piscâret fit un mouvement pour se trouver enveloppé par les Iroquois, et ordonna de tirer sur leurs canots à fleur d'eau sans s'occuper des guerriers qui y étaient. Les ennemis d'éloignèrent avec précipitation et comme à l'envi les uns des autres pour faire place au canot des Algonquins. Alors les cinq Chefs, feignant de se rendre, entonnèrent leur chant de mort; mais au grand étonnement des Iroquois, ils firent une décharge de leurs fusils, et la réitérèrent trois fois sans perdre de temps, en reprenant d'autres armes chargées d'avance. Les Iroquois culbutèrent de leurs canots, qui coulèrent bas, et les Algonquins les tuèrent à coups de casse-têtes, à l'exception d'un Chef qu'ils prirent avec eux, et auquel ils firent éprouver le sort qu'avait subi le leur: c'est, avec quelque différence, la relation de M. Bacqueville de la Poterie.
Piscâret, combattit les Iroquois en combat rangé en 1643, et les battit. Il parut aux conférences de 1646, et ratifia la paix au nom de sa nation, en disant: «voici une pierre que je mets sur la sépulture des guerriers qui sont morts pendant la guerre, afin que nul n'aille remuer leurs os, ni ne songe à les venger.»
Aux nouvelles hostilités, il fit une expédition ou plutôt un exploit qui ressemble pas mal à celui d'Ulysse et de Diomède dans le camp de Rhoesus. Comme il connaissait parfaitement le quartier des Iroquois, il partit seul à la fonte des neiges, dans le dessein de les surprendre. Il eut la précaution de mettre ses raquettes le devant derrière, afin que, si l'on découvrait ses traces, on crût qu'il était retourné dans son pays.
Après plusieurs jours de marche, se trouvant près de la première bourgade, il se logea dans un arbre creux, pour y attendre la nuit. Lorsque tout fut dans le silence, il sortit de sa retraite, et s'introduisant sans bruit dans une cabane, il tua deux Iroquois, leur enleva la chevelure, et retourna dans son arbre. La même chose fut répétée la nuit suivante. Les anciens s'assemblèrent le troisième jour, et l'on mit des gardes à toutes les huttes. Piscâret sortit encore, et entra une troisième fois dans le village. Il n'y avait personne dehors, mais on veillait dans les maisons, comme il s'en aperçut en regardant par les ouvertures. Ne voulant pas se retirer sans avoir rien fait, il se hasarda à entrouvrir la porte d'une cabane, et il y vit un factionnaire sommeillant le calumet à la bouche. Il le tua et s'enfuit. L'épouvante se répandit dans la bourgade, et tous les guerriers s'armèrent la rage dans le coeur. Piscâret avait pris les devans, et comme il prenait, dit-on, les élans à la course, il redoutait peu la poursuite de ses ennemis. Loin de continuer à fuir, il revint sur ses pas, se cacha durant le jour dans un autre arbre, et fit éprouver le sort de Dolon aux Iroquois qui s'approchèrent trop de son embuscade.
Les Cantons, pour forcer ce terrible ennemi à sortir du leur territoire, furent obligés d'envoyer à sa recherche plusieurs centaines de guerriers: il leur échappa pour les harceler encore.
Si ces exploits de Piscâret nous semblent fabuleux, une égale intrépidité nous étonnera encore plus dans une femme.
Oroboa, jeune algonquine, se rendit célèbre par un héroïsme bien éclatant. Prisonnière de guerre chez les Agniers ou Mohacks, elle fut déposée dans une cabane pieds et mains liés, et demeura dix jours dans cette position, sans prendre de nourriture, que ce qu'il fallait pour l'empêcher de mourir. La onzième nuit, pendant que ses gardes dormaient auprès d'elle, elle parvint à dégager un de ses amis, et bientôt après à se détacher tout-à-fait elle-même. Son premier soin fut d'assurer sa liberté par la fuite; mais elle ne put se résoudre à laisser ainsi échapper l'occasion de la vengeance. Elle rentra dans la cabane qu'elle venait de quitter, saisit une hache, assomma celui des Iroquois qui se trouvait plus à sa portée, s'élança dehors, et se cacha dans le creux d'un arbre qu'elle avait remarqué.
Cependant les Iroquois, éveillés par les gémissemens du mourant, cherchèrent l'assassin. Oroboa attendit qu'ils fussent éloignés, et, dirigeant sa course d'un autre côté, elle s'enfonça dans les bois. Elle y errait depuis deux jours lorsque, tout-à-coup, elle découvrit que ses ennemis suivaient ses traces. Elle se plongea à l'instant dans un étang couvert de roseaux, qui se trouvait auprès, et y resta dans une attitude qui lui permettait de respirer sans être aperçue, jusqu'à ce que les Iroquois, lassés d'une recherche inutile, s'en retournèrent dans leur village.
Durant trente-cinq jours elle parcourut les forêts et les déserts vivant de racines et de fruits sauvages. Parvenue à une rivière large et rapide, elle fit avec des osiers une espèce de radeau qui lui servit à la traverser. Enfin rencontrée par des guerriers de sa nation, elle fut reconduite en triomphe dans son village au milieu des chants de guerre.
Souvent chez les sauvages, les femmes accoutumées à être victimes des fureurs de la guerre, chérissent la vengeance [79], et ne manquent dans l'occasion ni de force ni de courage pour l'assouvir.
Note 79:[ (retour) ] On a comparé en cela les Arabes à nos peuplades. «Semblables aux Indiens du nord de l'Amérique, chez qui l'amour de la vengeance est une passion effrénée, ils attendront pour la satisfaire, qu'une occasion se présente, quelque long que soit l'intervalle, et subiront toute espèce de privations sans jamais perdre de vue le but qu'ils se proposent.--(Comte WILL. DE WILBERG.)
Pour Piscâret, il était constamment trop brave pour être toujours prudent. Un jour qu'il revenait seul de la chasse, il fit rencontre, vers le haut de la rivière Nicolet, de six éclaireurs Iroquois qui, n'osant l'attaquer ouvertement, entonnèrent son approche leur chanson de paix. Il chanta aussi la sienne, et les invita à passer à son village, qui n'était éloigné que de trois ou quatre lieues, les prenant pour des députés qui allaient aux Trois-Rivières ou à Québec Pour traiter de la paix. Ils feignirent d'acquiescer avec plaisir à son invitation, mais il y en eut un qui resta exprès derrière, sous prétexte de se reposer. Piscâret marchait avec eux sans les soupçonner, au, comptant sur sa force et son adresse, lorsque le retardataire arriva tout-à-coup sur lui, et le renversa mort sur le sol d'un grand coup de son tomahack sur le derrière de la tête. Ainsi finit ce terrible Algonquin.
On admire ces héros d'Homère presque barbares; on se passionne pour ces chants anaclétiques d'Ossian, où paraissent une grandeur sage et une sombre valeur. Les Sagamos de la nord Amérique ressemblent à ces guerriers poétiques. Même passion, chez eux, pour la guerre, même force d'âme, même énergie. Mais, a dit un auteur distingué, il est vrai que nous n'admirons la nature qu'à travers le prisme de l'art. Les bois, les forêts, les cascades, tout cela nous charme dans un tableau. Homère a bien pu nous faire admirer ses magnifiques inventions, ses héros qui ressemblent à des dieux au milieu des combats: il pouvait donner l'essor à son génie pour les faire si grands qu'il le voulait. Mais les hommes demeurent insensibles au récit d'actions réelles qui surpassent quelquefois l'imagination des poëtes. On recherche encore les vives peintures du Tasse, les exploits vrais ou faux de Renaud et de Tancred, entremêlés d'amours. Gengis et Tamerlan n'intéresseront pas ces esprits: l'histoire de nos Sachems le ferait encore moins si elle n'était parée quelquefois d'ornemens étrangers.