ARGUMENT

Metanco surnommé le roi Philippe--Origine de sa haine des colons--Sac de Swanzey--Bataille de Pocasset--Défaite du Sachem et sa mort--Suites désastreuses de cette guerre.

Seize années après la fondation de Plymouth, la Nouvelle-Angleterre contenait cent-vingt bourgs, et autant de milliers d'habitans. Les forêts disparaissaient peu à peu devant le laboureur aventurier et hardi, et déjà les naturels trouvaient leur gibier dispersé et leurs retraites envahies. C'était la conséquence des cessions de terres continuelles que les peuplades fesaient aux émigrés. Cependant lorsqu'elles s'aperçurent qu'on voulait leur arracher le sol qu'avaient habité leurs ancêtres, l'amour de la patrie et de l'indépendance, la plus forte passion qui anime l'homme des forêts comme l'homme civilisé, se réveilla soudain. Il leur manquait un Chef que concentrât, et dirigeât leurs efforts: Metanco ou Philippe de Pokanoket, fils de Massassoit, accepta ce poste éminent mais dangereux. Autant le père avait été l'ami des Anglais, autant le fils se montra leur ennemi implacable, et cette haine qu'il ressentait déjà dans sa jeunesse, elle se changea en fureur vengeresse, quand ils furent cause de la mort de son frère aîné, l'intéressant Vansutta. Ce frère, suspecté de tramer contre eux, fut enlevé, et jeté dans un cachot. L'affront de se voir injustement privé de sa liberté lui fit contracter une fièvre dont il mourut. Metanco hérita de son autorité et de son noble courage. Il mit en oeuvre tus les artifices de l'intrigue, et toutes les forces de la persuasion, pour porter les tribus à unir leurs efforts pour l'entière destruction des colonies. Informés de ses projets, les Anglais firent de leur côté des préparatifs de défense, bien qu'ils espérassent que cet orage passerait comme tant d'autres. Mais les prétentions de Philippe et de son parti grandirent tous les jours.

Au mois de juin, 1675, il pénétra dans la petite ville de Swanzey, détruisant les bestiaux, brûlant les maisons, et massacrant une partie des habitans. Les milices de la colonie marchèrent dans toutes les directions, et furent jointes par un détachement de celles du Massachusetts. Les sauvages retraitèrent, brûlant sur leur route les maisons et les blés, et fixant au haut de perches les mains et les têtes de ceux qu'ils avaient tués. Tout le pays fut en alarme, et l'armée coloniale mise sur un pied formidable. Ce grand développement de forces induisit Philippe à abandonner son quartier-général de Montaup: il alla camper près d'un marais, à Pocasset, maintenant Tiverton. Les Anglais s'étant assemblés une première fois, vinrent l'attaquer, et furent vaincus, avec perte de cent vingt hommes tués ou blessés. Ce combat du reste peu sanglant, fut décisif au-delà de ce que Philippe aurait pu l'espérer; car malgré la coopération du New-Hampshire et de plusieurs autres colonies, les affaires de la Nouvelle-Angleterre se trouvèrent bientôt dans le plus déplorable état. Dans ces tems-là, la plupart des établissemens étaient environnés de forêts, et les sauvages vivaient avec les colons. Les premiers connaissaient les habitations, les chemins et les lieux de refuge des derniers. Ils épiaient leurs mouvemens, et tombaient sur eux au moment où ils s'y attendaient le moins. Les une tombaient le matin en ouvrant leurs portes, les autres en travaillant dans les champs ou en visitant leurs voisins. En tout temps, en tout lieu et dans tout emploi, la vie des colons était en danger, et pas un n'était assuré de n'être point massacré le jour, dans son grenier, au bois ou sur la route. Lorsque l'ennemi s'assemblait en force, on envoyait des détachemens à sa rencontre; s'ils étaient moins nombreux, ils retraitaient, ou l'attaquaient s'ils étaient en plus grand nombre, et ne le battaient pas toujours. Des villages étaient soudainement investis, les maisons brulées, et les hommes, les femmes et les enfans tués ou traînés en captivité. Les colonies perdant de jour en jour leurs défenseurs, des familles et des plantations appréhendèrent une prochaine destruction. Un grand effort seul pouvait prévenir ce malheur, et on le fit. Des délégués de toutes les colonies se rencontrèrent, et il fut résolu qu'un corps considérable attaquerait la principale position de l'ennemi, tandis que de moindres détachemens dirigeraient leur course vers d'autres points. Josiah Winslow, Gouverneur de Plymouth, fut nommé généralissime, et une fête solennelle fut célébrée par toute L Nouvelle-Angleterre, pour invoquer l'aide du Tout-Puissant. Le 18 Décembre, les différens corps firent leur jonction sur le territoire des Narraghansett, à quinze milles du camp de Philippe. Quoique le temps fût très froid, les soldats furent obligés de passer la nuit à découvert. Au point du jour, ils commencèrent leur marche à travers de grands amas de neige, et le 19, à une heure, ils arrivèrent devant la position des sauvages. Philippe avait établi son camp au milieu d'un marais, sur un terrain un peu élevé, et l'avait entouré d'un rang de palissades, soutenu en dehors par un fort retranchement de broussailles. Là fut livré le combat le plus terrible et le plus acharné [90] dont fassent mention les annales de la Nouvelle-Angleterre. On se battit durant trois heures, et les Anglais remportèrent une victoire complète. Philippe s'y surpassa, et ne céda le champ de bataille qu'après avoir vu tomber mille des ses guerriers tués sur la place, et six cents hommes, femmes et enfans au pouvoir du vainqueur. Tranquille au milieu du désordre, il ramassa ses débris, et opéra sa retraite à travers les Anglais mêmes, qui, effrayés de son audace et de leurs propres pertes, n'osèrent le poursuivre. Six capitaines fesant l'office d'officiers-généraux, et quatre-vingts soldats demeurèrent sur place avec les vaincus; et cent soixante furent blessés plus ou moins grièvement. Les sauvages ligués ne se relevèrent point de ce désastre, mais ils demeurèrent néanmoins assez forts pour harasser les colonies par des courses continuelles. Les colons entretinrent des partis sur presque tous les principaux points de leurs territoires, et la plupart furent victorieux. Le capitaine Church, de Plymouth, et le capitaine Dennison, de Connecticut, remportèrent surtout de signalées victoires.

Note 90:[ (retour) ] On peut en excepter le combat de Strickland's Plains gagné par les Hollandais, sous le capitaine Underhill, en 1643. Un siècle après le sol était encore blanchi par les ossemens des vaincus.

Au milieu ce ces revers Philippe demeura ferme et inébranlable. Ses officiers, sa femme [91] et sa famille étaient morts ou captifs. A la nouvelle de ces infortunes, il pleura avec amertume, car il possédait les plus nobles des affections et des vertus humaines. Mais il ne voulut entendre à aucune proposition de paix, et tua de sa main un lâche que ôsa parler de se rendre. Il remporta encore de temps à autres des avantages assez considérables, jusqu'à ce qu'enfin, après avoir été poussé de marais en marais, il fut assassiné par le frère de celui qu'il avait tué. Le reste de ses partisans se soumit aux Anglais ou joignit des tribus lointaines.

Note 91:[ (retour) ] Elle avait un courage viril, et elle n'était pas la seule. Ouitamore et Aouashonks se rendirent célèbres dans le cours de cette guerre.

Comme un autre Mithridate, ce sauvage extraordinaire, combattit jusqu'à sa fin les ennemis auxquels il avait voué une haine éternelle: il périt aussi de la main d'un traître.

L'illustre Racine déployant sur la scène tragique l'âme du monarque de l'Asie, lui prête ce langage:

Mais au moins quelque joie en mourant me console;

J'expire environné d'ennemis que j'immole.

Dans leur sang odieux j'ai pu tremper mes mains,

Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.

et il lui fait dire plus loin:

Tant de Romains sans vie, en cent lieux dispersés,

Suffisent à ma cendre, et l'honorent assez.

Ce langage convient aussi bien à notre héros. A sa mort, la paix reparut, plus bienfaisante que jamais, parce que la lutte avait été plus accablante. Le territoire de Plymouth avait vu en cendres la ville de Swanzey, et pas moins de dix forts du Massachusetts avaient disparu. Les établissemens sur les rivières Custer et Piscataqua, en New-Hampshire, avaient été attaqués et ravagés. Les autres colonies souffrirent en proportion; et celle qui perdit le moins fut celle de Connecticut. Mais elle paya de ses soldats à l'attaque des Narraghansetts. Plus de mille habitation avaient été détruites, et des marchandises et des bestiaux pour une valeur immense, avaient été pillés. Une grande partie de la population avait péri, et celle qui resta et qui survécut à la guerre contracta une dette immense, qui devint un fardeau plus insupportable au fur et à mesure que les ressources diminuèrent. En un mot, de tous le Américains fameux, Philippe de Pokanoket fut celui qui fit plus de mal aux colonies.