ARGUMENT
Des descendans de Cananacus--Mexham--Pessacus--Ninigret--Pombamp--Exploits de Conanchel--Sa mort--Réflexions.
MEXHAM, successeur de Cananacus, n'eut pas les qualités de son père, et vécut soumis aux Anglais. Après sa mort le sceptre Narraghansett tomba en quenouille dans les mains de Quaïapen, connue sous le nom de Magna, sa veuve, qui joua un grand rôle dans la guerre de Philippe.
Pessacus, frère de Miantonimo, hérite de son courage, et paraît sur la scène avec le célèbre Ninigret, son oncle. Ce dernier envoya un corps considérable contre les Pequots. M. Wolcott fait dire aux Anglais:
We lead those bands
Armed in this manner, thus into your lands
Without design to do you injury
But only to invade the enemy.
Il se chargea avec Pessacus de la vengeance de Miantonimo, et sut la satisfaire en dépit des colons. Les deux Sachems armèrent huit cents guerriers, et pressèrent Uncas si vivement, que lui-même eut peine à s'échapper. Un affront que subit Pessacus, pensa ternir l'éclat de cette victoire. Le major Atherton étant entré sur son territoire, pénétra jusques à son wigwam, et le pistolet sur la gorge, le força de payer une forte contribution. Mais Ninigret se défendit mieux et força les Anglais à la retraite.
Le voisinage des Hollandais rendait ce brave Sachem encore plus redoutable aux colons. Un discours qu'il adressa au même officier que nous avons nommé jette du jour sur les motifs de la défiance sans bornes que lui montra toujours le gouvernement; le voici: «Ninigret ignore tout complot ourdi contre les Anglais. Il est pauvre; mais des fusils et des balles ne l'engageront point à déclarer la guerre. Ninigret était dans sa cabane lorsque ses enfans vinrent lui dire qu'il était venu un vaisseau de cette nation (les Hollandais). Ces hommes dirent qu'il y avait bataille entre eux et les Anglais de l'autre côté du grand lac, et qu'ils viendraient en grand nombre pour combattre. Pour Ninigret, il n'a point de raisons de faire la guerre à ses bons amis; ils sont ses voisins, et les étrangers sont éloignés. Quand il voyageait pour sa santé, et c'était dans la saison des neiges, il frappa tout le jour à la porte de la cabane où est leur Sachem, et il ne lui ouvrit pas. Ses amis n'en agissent pas de la même manière.»
Ce langage était sans doute destiné à amuser les Anglais, car l'année suivante le Sachem attaque les sauvages de Long-Island; il engage les Mohacks dans son parti, et, fort de leur secours, il fait aux colons, toujours soupçonneux, cette fière réponse qui suffirait pour l'immortaliser: «Ninigret ne fera point la paix avec les meurtriers de son fils et de soixante guerriers de son peuple. Je désire que les Anglais me laissent en repos, et ne me demandent point d'aller à Hartford. Jonathan [94] m'a demandé si j'y enverrais des députés, et je lui ai répondu: si le fils de votre Sachem était massacré, demanderiez-vous conseil-un autre Sachem pour venger sa mort? Quant aux Mohacks, ce sont mes alliés, qui viennent pour ma défense: je vengerai avec eux mes injures.» Le major Villard, à qui il parla de la sorte, envahit aussitôt ses terres. Il lui abandonna ses forts et se retira dans la forêt. Les Anglais trouvant tout désert lui envoyèrent une députation, mais il fit dire aux députés, que ne sachant pas la raison de cette nouvelle irruption, il ne pouvait se commettre avec eux. Six nouveaux délégués parvinrent cependant à conclure un arrangement, mais le tribut fut fièrement refusé, et le major fut condamné pour avoir fait une paix honteuse. Un vaisseau envoyé entre Nanticut et Long-Island fut témoin des nouveaux triomphes de Ninigret et de Pessacus contre les Mohicans.
Note 94:[ (retour) ] Son interprète.
Il est remarquable que Ninigret ne prit aucune part à la guerre de Philippe [95]. Pomham et Conanchel ne suivirent point son exemple. Pomham était un Sachem qui s'était lié avec les Anglais par jalousie contre Miantonimo. Ce noble Sachem ayant donné un refuge au fameux religionnaire Samuel Gorton, et lui ayant donné la terre de Shaomet, Pomham, qui prétendait qu'elle lui appartenait, vint à Boston avec un autre Chef nommé Samocomo, et se mit sous la protection du gouvernement [96]. Il ne fut fidèle aux Anglais qu'autant que ses intérêts le demandèrent. Après avoir érigé, sous prétexte du voisinage des Narraghansetts, un fort de construction européenne, il se jeta dans les bras de Philippe. Cette guerre fit sa réputation. Les Anglais le comptaient parmi les plus redoutables Chefs et le rangeaient immédiatement après le roi de Pokanoket et Conanchel. La confédération Narraghansett fut d'abord neutre. Pour lui, il commença la guerre avec Metanco, et dédaigna de ratifier un traité négocié sur son territoire à la pointe des bayonnettes. Ses guerriers furent taillés en pièces après la plus belle résistance, et il fut tué lui-même en 1676. Ce fut dans le voisinage de Delham, où il s'était retiré avec une centaine de braves. Il aima mieux périr que de se rendre, et tels étaient son courage et sa force que, blessé mortellement, et gisant sur le sol, il fracassa un soldat qui ne lui fut arraché qu'à force de bras.
Note 95:[ (retour) ] Sa tribu qui n'était qu'une annexe à la Confédération, subsistait encore en 1738, lorsque l'on découvrait à peine un Narraghansett sur le territoire du Rhode-Island. Nul Chef ne fut plus souvent accusé que Ninigret. Il avait cependant des titres à l'estime et même à l'admiration. Il était noble de venger la mort de ses proches et de ses sujets, et il le fit avec dignité. Il ne sacrifia jamais son honneur à l'amitié des Anglais, et sut repousser leur arbitrage. S'il demeura tranquille au milieu des combats que livraient ses semblables pour leur liberté, ce fut apparemment parce qu'il prévit le résultat.
Note 96:[ (retour) ] Nos dévots protestans imposèrent aux deux Sachems, comme condition, d'observer les dix commandemens, que ces princes des forêts de l'Amérique traitèrent assez cavalièrement. Quand on leur demanda s'ils voulaient adorer Dieu, ils répondirent qu'ils le voulaient bien, parce qu'il fesait plus de bien aux Anglais que ne leur en fesait le leur. Ils dirent qu'ils ne savaient point ce que c'était que de jurer; et que pour le Dimanche, ils pourraient l'observer d'autant plus facilement qu'ils n'avaient jamais beaucoup à faire.
Nununtanoï, autre Sachem distingué, et Conanchel eurent bientôt le même sort. Ce dernier, fils de Miantonimo, succéda à Pessacus. Son courage était digne du sang qui coulait dans ses veines, et si ses oncles conservèrent de la dignité à la Confédération Narraghansett après la mort de Miantonimo, digne descendant de tant de héros, et ne pouvant prévenir la ruine de la nation, ce jeune Chef environna son tombeau d'une gloire éclatante. Trumbull nous dit qu'il hérita de l'orgueil de son père, et de sa haine pour les Anglais. Hubbard s'étend sur ce qu'il appelle ses cruautés, et se glorifie de sa perte. Un auteur moderne, plus judicieux, trouve dans ces accusations même la preuve d'une organisation d'âme peu ordinaire.
Conanchel combattit dans la bataille livrée par Josiah Winslow à Philippe et à ses alliés. Ce ne fut qu'après une lutte de géans que les Anglais purent donner l'assaut aux ouvrages des sauvages. Le champ de bataille fut enveloppé en peu d'instans dans une conflagration générale. Les hommes rouges, excités par le noble exemple des Chefs, se défendirent avec une fureur sans égale, et ne cédèrent momentanément qu'après avoir jonché de morts ces champs devenus célèbres. Après la prise de Lancaster par Metanco, son émule met à contribution la ville de Medfield, bat le capitaine Pierce, à Providence, et saccage cet établissement, ainsi que Warwick et Sekonck: il s'avance jusques à Boston. C'était alors l'époque de la grande puissance de Philippe, et ses désastres commencèrent avec la mort du fils de Miantonimo. En embuscade dans les forêts du Connecticut, Conanchel prenait encore une part active à la guerre, lorsque la nourriture manqua à mille cinq cents guerriers et à quatre mille femmes et enfans qui les suivaient. Ce héros sauvage proposa, o surprise! de cultiver les terres nouvellement conquises à l'est de la rivière. Il ne trouva que trente guerriers qui voulussent l'accompagner; ces trente-et-un braves marchaient à la mort. Le capitaine Dennison, qui tenait la campagne avec cinquante Anglais et cent cinquante sauvages Niantics, Pequots et Mohicans, conduits par Catapazet, Casinamon et Onecho, fut averti de l'arrivée du Sachem par deux femmes mohicanes. Conanchel se reposait. Sept de ses guerriers formaient un cercle autour de lui, et il leur racontait les plus belles particularités de sa victoire de Providence lorsque, tout-à-coup, il interrompit son discours. L'ouïe délicat du sauvage venait de distinguer un bruit imperceptible. Deux éclaireurs furent envoyés sur une colline qui était proche: un troisième les suivit; mais les ennemis les avaient interceptés, et descendaient la hauteur. Conanchel voulut fuir, mais Catapazet le dépassa avec ses plus agiles coureurs; il leur échappa cependant, et il était réservé aux Niantics de le faire prisonnier. Se voyant entouré, il jeta son habit galonné et gagna la rivière. Le pied lui manqua sur une pierre et il tomba sur le rivage. Se relevant aussitôt, il s'assit immobile et attendit Menopoide, le guerrier Pequot, qui n'eut pas le courage de l'attaquer. Le premier Anglais qui l'approcha fut un jeune homme du nom de Robert Santon. Le Sachem lui dit un peu dédaigneusement, et en mauvais anglais: «You much chile, no understand war; let your Chief come.» Il se rendit à Dennison. Conduit à Stomington, il y fut fusillé. Les Mohicans tirèrent, les Pequots l'écartelèrent, et les Niantics allumèrent son bûcher. Sa tête fut présentée en plein conseil à Hartford.
Ainsi finit, à la fleur de l'âge, le dernier des Narraghansetts, le petit neveu de Cananacus, et le fils de Miantonimo. Ses ennemis, exaspérés par leurs désastres, le vouèrent à la mort. Ainsi les Romains firent périr Jugurtha, qui mourut dans le cachot de Tullianum. Aujourd'hui que la passion de l'époque est affaiblie, il est permis de pleurer sur le sort de ce noble enfant de l'Amérique du Nord. L'histoire indigène n'offre pas un plus bel exemple de cette générosité chevaleresque avec laquelle l'intéressant Conanchel accorda sa protection aux faibles, sacrifia sa puissance et sa liberté à l'honneur, et fut fidèle à la voix de ses ancêtres. J'admire ce beau patriotisme qui le fit se dévouer pour ses dieux et son pays.