ARGUMENT

Si l'ordre chronologique ne m'a pas amené plutôt à parler des Grands Chefs Iroquois, le nom Mohack à sans cesse retenti jusque parmi les tribus les plus éloignées.

Garrangulé (Garrakonthié), Chef Iroquois, de la tribu d'Onnondagué, s'acquit un grand crédit auprès de ses compatriotes par ses belles actions à la guerre et sa dextérité à manier les esprits, talent qu'il possédait pardessus tus ses collègues. Mais il naquit surtout avec un naturel meilleur, et montra beaucoup plus de douceur et de droiture que n'en avaient les autres Iroquois.

Garrangulé aimait sincèrement les Français, et il leur en donna des preuves dans la guerre de 1660, en retirant un grand nombre d'entre eux des mains des Mohacks. Il s'acquit par là la considération de M. d'Argenson, et celle de son successeur le baron d'Avaugour, qui crut pouvoir lui envoyer sans crainte le P. Lemoyne, jésuite en qualité d'ambassadeur. Garrangulé vint à sa rencontre jusqu'à deux lieues de distance, contrairement à la coutume des Cantons, qui ne permettait pas d'aller plus d'un quart de lieue au-devant des ambassadeurs. Il fit preuve en cette occasion d'une bien grande délicatesse de politique; car sans conduire d'abord les députés à sa demeure, il alla les présenter aux différens Chefs qu'il croyait devoir amener à ses desseins ou à son avis, qui était de faire une paix durable, en la leur fesant envisager comme leur ouvrage, prévoyant bien qu s'il paraissait en faire son affaire propre plusieurs s'y opposeraient par jalousie.

Ayant atteint son but, il partit pour la capitale du Canada vers la mi-Septembre, 1661, avec les députés des Cayougués (Goyogouins) et des Tsononthouans. Il rencontre sur sa route une troupe de guerriers de sa nation conduits par Oureouati. Ils étaient chargés de chevelures et de dépouilles sanglantes. A cette vue Garrangulé parut embarrassé; ses compagnons étaient d'avis de rebrousser, ne pouvant se persuader qu'on les reçût comme ambassadeurs après ce qui s'était passé. Mais réflexion faite, et après avoir fait entendre aux députés qu'il ne pouvait y avoir de danger pour eux tandis qu'il y avait un ambassadeur français à Onnondagué, il adoucit Oureouati, et continua sa route. Il arriva à Montréal où on le reçut avec distinction. Il y eut avec le gouverneur-général des entretiens particuliers dans lesquels il fit paraître beaucoup d'esprit et de jugement. Ayant pris connaissance des propositions de M. d'Avaugour, il reprit le chemin de son Canton, promettant d'être de retour avant la fin du printems. Arrivé dans son pays, il fut assez surpris de trouver la plupart des Chefs dans des dispositions toutes différentes de celles où il les avait laissés. Il s'aperçut même que l'on fesait mine de vouloir se mettre en garde contre lui; et sans son adresse et sa fermeté il courait le risque de se voir désavoué par ceux-là même qui l'avaient député auprès du gouvernement du Canada. Il parvint cependant par son habileté à reprendre son premier ascendant: la paix fut conclue et ratifiée, et le P. Lemoyne retourna dans la colonie avec les prisonniers.

La paix parut s'éloigner de nouveau en 1663. Il y eut quelques actes d'hostilité, mais la sagesse de Garrangulé maintint ou établit une si heureuse harmonie. C'était dans le temps même que les Anglais, devenant maître de la Nouvelle-Belgique, s'acquéraient une grande influence chez les Mohacks et les Oneidé.

M. le marquis de Tracy venait d'être nommé vice-roi du Canada en 1665. Garrangulé le vint visiter dans la capitale avec des orateurs d'Onnondagué, de Tsononthouan et de Cayougué. Il fit de beaux présens au général, et l'assura de l'amitié sincère des trois cantons. Il parla avec dignité et en même temps avec modestie des services qu'il avait rendus aux Français, et pleura, à la manière de son pays, le P. Lemoyne, mort depuis peu. Il dit à ce sujet, rapporte-t-on, des choses si touchantes et si bien pensées, que le représentant vice-royal et les assistans en furent tout étonnés. Il conclut en demandant la confirmation de la paix et la mise ne liberté des prisonniers faits par les Français depuis le dernier traité. M. de Tracy lui fit en public et en particulier beaucoup d'amitiés; il lui accorda ce qu'il demandait, et le combla de présens.

En 1669, Garrangulé obtint aux PP. Bruyas et Garnier la permission de s'établie à Onnondagué pour y prêcher l'Evangile; il les logea chez lui, et leur fit bâtir une chapelle. Peu content de ces premières démarches, il vint à Québec pour obtenir d'autres missionnaires, et l'on confia encore à ses soins les PP. Carheil et Millet.

Environ ce temps les Iroquois et les Outaouais, recommencèrent à se poursuivre à outrance. M. de Courcelles, alors gouverneur, qui le prenait toujours sur un ton fort haut avec les sauvages, prétendit leur faire accepter sa médiation, et en reçut une réponse pleine de fierté. Garrangulé vint cependant à Québec, et renouvella l'alliance avec le gouverneur-général. Il choisit cette occasion solennelle pour se déclarer chrétien. Il reçut le baptême de la main de l'Evêque de Pétrée, et il eut pour parrain M. de Courcelles, et pour marraine Mademoiselle De Bouteroue, fille de l'Intendant ad interim. Tous les députés des nations furent présens et l'on n'oublia rien pour célébrer avec pompe cet évènement, qui devait en effet répandre un grand lustre sur les Cantons, si l'on considère qu'un Sagamo illustre, enfant des forêts du nouveau monde, fut régénéré par un prélat issu des Montmorency, sortis eux-mêmes des anciens rois de l'Heptarchie anglo-saxonne [99], et qu'il s'allia avec le plus grand monarque, alors, de l'Europe.

Note 99:[ (retour) ] V. de Sismondi, Histoire des Français.

On sait le mauvais pas où s'engagea le marquis de la Barre, en 1685, pour avoir voulu châtier les Cayougué et les Tsononthouans. Les trois autres Cantons se firent médiateurs et envoyèrent des députés au-devant du général. Garrangulé trouva l'armée française aux abois dans une anse qui, depuis, fut appelée l'Anse de la Famine: elle s'appelait Kaihohague, en iroquois. Je doute si l'on a pu dire avec exactitude, comme je l'ai répété moi-même dans le No. 8 de l'Encyclopédie Canadienne, que Garrangulé parla comme de coutume, avec beaucoup de modération; il faut ajouter, du moins, avec une grande fermeté. Je fesais alors deux personnages différens de Garrakonthié, comme disaient les Français, et de Garrangulé, selon l'orthographe anglaise. C'est ce qui me fesait dire «qu'un Chef de la même tribu, Garrangulé, fit un discours fort hardi, et sut se donner tout l'honneur du traité fameux, par lequel le marquis de laBarre fut obligé de décamper honteusement.»

J'ajoutais le paragraphe suivant:

«Garrakonthié entra dans la suite dans tous les plans du P. De Lamberville, et parut favoriser les Français, même après l'indigne trahison de Cataracouy (Cadaracui). Cependant quoiqu'il pût dire ou faire, il ne put empêcher le massacre de la Chine, fait par les Agniers (Mohacks) principalement. Il semble qu'il perdit même la confiance des autres Cantons et de ses compatriotes d'Onnondagué, car la guerre recommença, devint générale...» Tout est ici fondé sur l'erreur. Garrangulé cessa d'être l'ami des Français quand ils devinrent perfides, et il soutint l'honneur de sa nation. Il mourut ver 1698.

On a parlé de la conduite régulière de cet illustre Iroquois dans la vie privée, de la pureté de ses moeurs avant même qu'il ne fût chrétien. C'est de lui qu'un de nos poëtes a dit:

Salut O! mortel distingué

Par la droiture et la franchise

Dont la candeur fut la devise,

Honneur d'Onnondagué:

Ce que j'estime en toi, c'est bien moins l'éloquence,

L'art de négocier, que la sincérité,

Que la véracité,

Et des moeurs chez les tiens l'admirable décence.