ARGUMENT

Houreouaré, du Canton de Cayougué--Il est fait prisonnier et conduit en France--Il revient avec le comte de Frontenac--Rend d'éminens services à la Colonie--Sa mort--Son caractère.

HOUREOUARÉ, né dans le Canton de Cayougué, partît avoir été le plus marquant des Iroquois, que le perfide (ou trop obséquieux) [100] Denonville fit saisir à Cadaracui. Il fut enchaîné et embarqué pour la France, où les galères l'attendaient lui et ses malheureux compagnons de voyage. Arrivé sur ce sol où tout était nouveau pour lui, il eut la bonne fortune de rencontrer un protecteur dans Louis de Buade, comte de Frontenac, duquel il se fit remarquer par sa bonne mine et son esprit. Ce seigneur, qui se disposait à retourner en Amérique, lui procura sa liberté, et s'acquit son estime et son amitié. Houreouaré se fit en peu de tems aux habitudes européennes et à la politesse française, et ne fut pas longtems sans répondre aux grandes espérances que son patron fondait sur lui. Louis XIV ayant résolu la conquête de la Nouvelle-Iork, rappella M. le Marquis de Denonville, et nomma De Frontenac, chef de l'expédition, et gouverneur pour la seconde fois.

Note 100:[ (retour) ] Louis XIV, monarque ignorant des droits de l'homme, écrivait à M. de Labarre: «Comme il importe au bien de mon service de diminuer autant qu'il se pourra le nombre des Iroquois, et que d'ailleurs, ces sauvages, qui sont forts et robustes, serviront utilement sur mes galères, je veux que vous fassiez tout ce qui sera possible pour en faire un grand nombre prisonniers, et que vous les fassiez passer en France.

Houreouaré le suivit avec les Iroquois qui vivaient encore en France. La flotte arriva à Chedabouctou, le 12 Septembre, 1689, et alla de là à l'île Percée, où l'on apprit des missionnaires la nouvelle de l'irruption des Iroquois dans l'île de Montréal. On prit incontinent la route de Québec. Le comte, et Houreouaré en partirent le 20, et arrivèrent le 27 à Montréal, où ils furent témoins du triste état dans lequel la vengeance des Cantons, et en particulier des Mohacks, avait réduit les habitans. Les Iroquois, rassasiés de sang, envoyèrent Sadekanatie (Gagniegaton) auprès du nouveau gouverneur qui, par le conseil d'Houreouaré, lui confia quatre des Chefs que l'on avait ramenés de France. A l'arrivée des captifs, les cantons tinrent un grand conseil, et envoyèrent leur réponse par le même ambassadeur, qui arriva le 9 mars, 1695, à Montréal où, dans une entrevue avec M. de Callières, il affecta de dire qu'il avait tué quatre prisonniers français par représailles, et les avait mangés. N'ayant trouvé ni M. de Frontenac ni Houreouaré, il descendit à Québec, où le comte feignit de ne vouloir pas traiter avec un homme qui parlait avec tant de rudesse. Houreouaré conduisit toute la négociation, et parut même agir en son propre nom. Il remit à Gagniegaton huit colliers dont il donna l'explication selon l'usage, et le chevalier d'Eau eut ordre de l'accompagner comme ambassadeur; démarche qui contribua à rendre encore plus difficiles les Iroquois déjà enorgueillis par l'évacuation et la démolition de Cadaracui, ordonnées par le précédent gouverneur, et par les craintes que manifestaient les Outaouais.

M. de Frontenac, chagrin de voir le mauvais succès de ses efforts pour amener les Cantons à des dispositions plus pacifiques, voulut s'en prendre à Houreouaré, et lui dit qu'il avait cru que la reconnaissance de ses bienfaits l'aurait porté à faire ouvrir les yeux à ses compatriotes, et qu'il fallait, ou qu'il fût bien insensible à ses caresses, ou que sa nation fît bien peu de cas de lui, s'il n'avait pu lui inspirer des sentimens plus conformes à ses véritables intérêts.

Houreouaré dut être d'autant plus piqué de ces reproches qu'il les méritait moins: il sut néanmoins se contenir, et sans laisser paraître la moindre altération, il pria le général de vouloir bien se souvenir qu'à son retour d'Europe, il avait trouvé les Cantons étroitement alliés avec les Anglais, et tellement irrités contre les Français, dont la perfidie les avait, pour ainsi dire, forcés de contracter cette alliance, qu'il était devenu nécessaire d'attendre et du temps et des circonstances, des dispositions plus pacifiques.

Cette réplique, pleine de raison et de sagesse, fit revenir le général de sa mauvaise humeur: il rendit ses bonnes grâces à Houreouaré, et travailla même à se l'attacher de plus en plus. L'Iroquois se fit chrétien, et suivit même les Français à la guerre contre ses compatriotes. Il se trouva avec MM. de Vaudreuil et Crisasi, à l'affaire de St. Sulpice, où l'on tua soixante Oneidé (Onneyouths). Il commanda un corps au combat disputé de Laprairie de la Madeleine, où il fit des prodiges de valeur. A peine sort de cette lutte, il se mit à la poursuite d'un parti d'Iroquois qui venaient de fondre sur la colonie. Il les atteignit à un endroit appelé le Rapide Plat, sur le chemin de Cadaracui, et leur enleva leurs prisonniers; puis il descendit à Québec où M. de Frontenac le combla d'éloges et d'amitiés. L'auteur de l'ode des Grands Chefs l'excuse d'avoir fait la guerre contre les siens:

Avec les canadiens, parfois

Avec les enfans de la France

S'il porta l'épée ou la lance,

Contre les Iroquois,

Ne le croyons point lâche, et traître à sa patrie

Non, Oureouaré chérit sa nation, etc.

Les poëtes ont des licences.

Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que les Iroquois aient bien voulu le recevoir avec eux. Il profita d'une nouvelle députation de sa tribu, pour retourner dans son pays natal, et il y servit encore les Français. Au mois de Septembre 1696, il revint dans la colonie avec un nombre de prisonniers qu'il avait délivrés, et des députés des Cantons de Cayougué et d'Oneidé. Quoique le comte de Frontenac eût désiré d'avantage, la considération qu'il avait pour Houreouaré l'engagea à bien recevoir l'ambassade. Il voulut que les Chefs du Nord et de l'Ouest qui se trouvaient à Montréal fussent présens à l'audience qu'il lui donna. Houreouaré mourut à Québec l'année suivante, d'une pleurésie qui l'emporta en peu de jours. Le prêtre lui parlant, durant sa courte maladie, des opprobres et des ignominies de la passion de Notre Seigneur, il entra, dit-on, dans un si grand mouvement d'indignation contre les Juifs, qu'il s'écria: «Que n'étais-je là, je les aurais bien empêchés de traiter ainsi mon Sauveur.» Il fut enterré avec tous les honneurs militaires, en présence de son noble ami, qui fit aux sauvages un éloge touchant de celui qui avait eu une si grande part à ses glorieux travaux.

Il fallait, dit Charlevoix, que ce Chef eût dans le caractère quelque chose de fort aimable; cart toutes les fois qu'il paraissait à Montréal ou à Québec, le peuple lui donnait mille témoignages de sympathie. Les vers suivans contiennent le même éloge:

Qui mérite d'être admiré,

Par un coeur tendre, une âme pure,

Par tous les dons de la nature?

C'est Oureouaré;

Qui se donnant aux siens comme exemple et modèle,

Oubliant Denonville et le fatal tillac,

Devient de Frontenac

L'admirateur, l'ami, le compagnon fidèle.