ARGUMENT

Des orateurs Iroquois--Garrangulé--Teganissoré--Cannehoot--Sadekanatie--Adharatah--Réflexions.

On n'a guère connu jusqu'ici les Iroquois que par leur férocité à la guerre, férocité qui, souvent cédait à des beaux sentimens, comme le prouvèrent assez Oureouati et ce Chef qui leva le blocus de Cadaracui, en reconnaissance de ce que le gouverneur-général lui avait renvoyé son fils qui était captif dans la colonie. Leur sagesse politique et leur éloquence égalaient leur bravoure à la guerre. Le bocage du conseil était aussi fréquenté que le forum de Rome ancienne, ou que l'aréopage d'Athènes. Adolescens et vieillards s'y rendaient en foule, ceux-ci pour faire des lois, et la jeunesse pour apprendre la sagesse. L'éloquence était le partage de l'Onnondagué, comme la supériorité à la guerre était celui du Mohack. Garrangulé est le premier Démosthènes connu. Un écrivain en fait l'Ulysse de l'Amérique du Nord [107], mais avec plus de droiture que ce Grec. Je citerai ici en entier le discours qu'il prononça [108] lorsqu'il dicta la paix au marquis de la Barre. Après qu'Oureouati a parlé, l'Aigle d'Onnondagué se lève:

Note 107:[ (retour) ] La comtesse d'Hautpoul, qui cite comme un modèle d'éloquence le discours prêté à Ulysse plaidant pour les armes d'Achille, aurait admiré de même l'Ulysse du Canada, si elle l'avait connu.

Note 108:[ (retour) ] On ne doit pas douter de l'authenticité de ce discours, puisque Colden, le gouverneur Clinton et le baron de Lahontan l'appuient de leur autorité.

«Ononthio, je t'honore, et les guerriers qui m'accompagnent t'honorent comme moi. Ton orateur a terminé sa harangue, je commence la mienne: Ononthio, prête l'oreille à ma voix impatiente de se faire entendre.

«Lorsque tu es parti de Québec, tu pensais que le soleil avait brulé toutes les forêts qui rendent inaccessible aux Français le pays des Mingos; que les grands lacs ayant franchi leurs bornes, avaient environné leurs forts, et qu'ils ne trouveraient point d'issue pour en sortir. Oui! il fallait bien que tu rêvas ces choses, et c'est la curiosité de voir un si étrange prodige qui t'a conduit dans ces forêts avec tes jeunes gens.

«Te voilà bien trompé, car moi Garrangulé, et les anciens que m'entourent, nous venons te dire que les Onnondagué, les Mohacks, les Cayougué, les Tsononthouans et les Oneidé sont ici.

«Je te remercie ne leur nom de ce que tu as apporté dans leur pays l'arbre de la paix, et le calumet que ton prédécesseur a reçu d'eux. Il est heureux pour toi que tu aies caché dans la terre la hache que avais en main: le tomahack des Mingos n'a-t-il pas été teint du sang des Français?

«Ononthio, Garrangulé ne dort point, et ses yeux sont ouverts. Le soleil qui répand sa lumière, lu découvre un grand capitaine avec ses guerriers, mais qui parle comme s'il dormait. Tu dis que tu est venu ici pour fumer le calumet de paix avec l'Onnondagué, et moi je dis que c'était pour lui casser la tête, si la faim n'eût pas affaibli tes jeunes gens.

«Ecoute, Ononthio; si tes alliés sont des esclaves, qu'ils t'obéissent en esclaves. Les cinq peuples parlent par ma bouche. Lorsqu'ils ont enterré la hache de guerre au milieu de la forteresse de Cadaracui, l'arbre de la paix y a été planté, afin que cette place fut un lieu de trafic, et non une retraite de guerriers. Prends bien garde que tes jeunes gens n'abattent cet arbre, car nos guerriers ne lèveront la hache de guerre que lorsque Corlar ou Ononthio envahiront ce grand lit que nous ont laissé nos pères.»

Le gouverneur Clinton met ce discours à côté de celui de Logan. L'article que j'ai donné plus haut, fait voir que M. Thatcher a tort de dire que toute la réputation de Garrangulé se fonde sur cette harangue, et que l'histoire ne dit rien des ses actions. M. Dainville lui accorde un esprit supérieur, un tact de convenances plus européen que sauvage: il était encore plus grand qu'on ne l'a fait. Taganissoré, Sadekanatie et Cannehoot lui succédèrent.

Entrons dans un grand conseil tenu à Onnondagué en 1690. Quatre-vingts Sachems pleins de majesté ordonnent qu'on admette les ambassadeurs d'Ononthio (le C. de Frontenac). Sadekanatie (Gagniegaton), l'ennemi particulier du général [109], se lève le premier, et s'adressant à Corlar, il l'informe de l'arrivée de quatre députés, dont trois étaient des Chefs revenus de France, et le quatrième était Sachem des Iroquois prians, Adharatah [110]. Ils annoncent le retour d'Houreouaré et des douze Chefs captifs en France. Sadekanatie prenant un collier de Ouampum envoyé par le comte, et le tenant par le milieu, ajouta: «Ce que je viens de dire n'explique que la moitié de ce collier. L'autre partie signifie que notre pàre Ononthio désire rallumer son feu à Cadaracui, aux premières feuilles, et qu'il invite ses enfans, et Teganissoré à traiter avec lui.»

Note 109:[ (retour) ] Gagniegaton parut deux fois à Montréal et à Québec où il déplut fort. Les caresses de M. de Callières l'adoucissaient un peu, mais il ne prétendait pas moins donner aux Français une leçon d'humanité en disant à ce général: Vous avez été plus cruels que moi, car vous avez fusillé douze Tsononthouans; c'est par représailles que j'ai mangé quatre des vôtres.»

Note 110:[ (retour) ] Par les Français surnommé le Grand Agnier, était Chef des Iroquois établis au Canada. C'était un homme de tête et de main. Il rendit aux Français de signalés services, et lorsque le marquis de Denonville, ne voyant pas arriver de députés Iroquois, désespérait de les amener à la paix, il s'offrit d'aller chez eux lui-même. Comme il traversait le lac Champlain, il rencontra un parti de soixante guerriers, et leur persuada habilement de retourner chez eux. Il prit le fort de Corlar avec d'Iberville et Ste-Hélène, en 1689, et se mit de nouveau en marche l'année suivante avec MM. de Brosse et Beauvais. Ils furent d'abord assez heureux, et battirent l'ennemi près Sorel; mais ayant appris que sept cents Mahingans les attendaient, ils retraitèrent jusqu'à la rivière au Saumon. Adharatah y fut tué dans une escarmouche.

Adharatah se levant après lui, parla en faveur de la paix: «Je conseille à mes frères, dit-il, d'aller trouver Ononthio (prenant un collier). Houreouaré envoie ce collier afin que les Mingos apprennent son arrivée de l'autre côté du grand lac, et pour leur donner la paix.»

Cannehoot, Sachem Tsononthouan, l'interrompit, et rendit compte d'un traité conclu avec les Ouahongas, peuple fréquentant la rivière des Outaouais. Sept tribus avaient pris part aux négociations qui devaient être ratifiées dans cette séance. Les Ouahongas disaient par la bouche de Cannehoot:

«Les Ouahongas sont venus pour unir deux peuples comme un seul.

«Ils sont venus pour apprendre la sagesse de Corlar et des Tsononthouans, et leurs présente un collier, qui a une grande vertu.

«Par ce collier, ils essuient les larmes de ceux qui ont perdu leurs amis dans les combats, et ils effacent les couleurs des guerriers peints pour les batailles.

«Ils enterrent la hache que leur a donnée Ononthio.

«Que le soleil éclaire sans cesse l'amitié des Ouahongas.

«Que la pluie, venant du Ciel, efface toutes les haines, et que les amis fument avec leurs amis.

«Ononthio est méchant.

«Les Ouahongas ont douze Tsononthouans captifs; ils les ramèneront aux premières feuilles du printems.»

Cannehoot cessa de parler, et distribua aux cinq nations les présens des Ouahongas. Il y avait six colliers de Ouampum, un soleil de marbre rouge, et un calumet de même substance. Un collier envoyé d'Albany fut aussi divisé, et les colonies, ensemble, ayant présenté le modèle d'un poisson, on le passa à tous les Sachems, puis il fut mis en réserve. Après ce cérémonial, Sadekanatie dit à l'assemblée: «Mes frères, écoutons Quider [111] et regardons Ononthio comme l'ennemi des Mingos.»

Note 111:[ (retour) ] Peter Schuyler.

Le député anglais fut alors prié de parler. Il proposa qu'aucune proposition de paix ne fût entendue qu'à Albany. Son discours occasionna une longue consultation entre les Sachems, qui s'animèrent sans sortir de leur gravité. Enfin Sadekanatie fut chargé d'annoncer le résultat de leur délibération. «Mingos, dit-il, notre feu brule à Albany, et nous conservons l'ancienne alliance avec Corlar. Nous n'enverrons point Teganissoré à Cadaracui.»

«Kinshon [112], nous savons que tu te proposes d'envoyer des soldats contre les Outaouais; mais ceux-ci ne sont que les banches, Ononthio est le trône. Frappe-le, et ses enfans périront.»

Note 112:[ (retour) ] Les Iroquois appellaient ainsi les colonies anglaises.

«Ononthio, tu désires nous parler à Cadaracui; ne sais-tu pas que ton feu y est éteint.»

«Les Mingos ont fait la paix avec les Ouahongas. Leurs guerriers continueront de marcher contre toi jusqu'è ce que leur frère Houreouaré soit parmi eux.»

Sadekanatie ne fut effacé que par Teganissoré. Le comte de Frontenac entretenait pour ce dernier une estime singulière, et il aurait désiré qu'il succédât plutôt à celui qui lui avait montré une franchise si féroce. Teganissoré était de haute taille, bien fait de sa personne, et les traits de son visage ressemblaient, a-t-on dit à ceux qu'offrent les bustes de Cicéron. L'historien des cinq nations, Colden, qui l'avait bien connu, et l'avait souvent entendu parler, dit qu'il s'énonçait avec une facilité admirable et que les grâces de son élocution auraient plu partout. Il est à regretter dit M. Thatcher, qu'il ne nous soit parvenu que de faibles échantillons de son éloquence; cependant, le peu que nous connaissons démontre que le sentiment élevé de l'honneur, la grandeur d'âme, l'imperturbabilité, la sagacité et l'urbanité étaient chez lui de qualité de l'orateur comme de l'homme privé.

En 1693, un conseil fut tenu pour la paix à Onnondagué, mais ni les Anglais ni les Mohacks ne s'y trouvèrent. Teganissoré fut envoyé à Albany pour faire approuver le résultat des délibérations. C. Colden regarde le discours qu'il prononça en cette occasion, comme un bel exemple de son art à faire trouver bonne une mesure prise contre les intérêts des Anglais, et à faire valoir sa nation.

«Cayenguirago [113], dit-il, Teganissoré est venu t'annoncer que ses enfans, les Oneidé, ont envoyé des députés à Ononthio, et qu'ils ont reçu un collier.

«Aussitôt que Tareha [114] est arrivé devant Ononthio, on lui a demandé où étaient les six cents guerriers qui devaient frapper les Français, comme l'avait dit Carioki, le Mohack. Il a répondu que les guerriers n'étaient pas armés.

Note 113:[ (retour) ] Le colonel Fletcher. Ce nom signifie flèche rapide, et lui était appliqué par les Iroquois, à cause du prompt secours qu'il leur avait envoyé lors d'une démonstration contre leurs villages.

Note 114:[ (retour) ] Un des plus célèbres Chefs et orateurs des Iroquois, était Cayougué. Il conduisait avec lui une femme Oneida, dont tout le but était de voir le Comte de Frontenac. Ce n'était pas la reine de Saba, observe Charlevoix: elle ne flatta pas moins la vanité de ce seigneur, qui lui donna de quoi vivre. M. Isidore Lebrun croit qu'elle se fit religieuse.

«On l'a conduit à Québec, où il a dit: Ononthio, si tu veux planter l'arbre de la paix, viens à Albany: les cinq nations ne feront rien sans Cayenguirago. Ononthio s'est fâché, et il a répondu qu'il ne traiterait point avec Cayenguirago, mais avec les Cinq-nations, parce que l'arbre de la pais ne peut être planté que de l'autre côté du grand lac. Il a dit que les Mingos devaient être bien dégénérés, puisqu'ils s'étaient joint un sixième pour le pour les gouverner. Si les Mingos m'appellent, j'irai à Onnondagué, mais je n'irai point à Albany. Ils ont mal fait de se soumettre à Corlar, mais s'ils envoient deux députés des cinq peuples avec Teganissoré, le Grand Ononthio m'a dit d'enterrer la hache de guerre.

«Ibibigui a dit: Mes enfans des Cinq-Nations, j'ai compassion de vos jeunes gens; ainsi donc, venez bientôt me parler de paix, et laissez venir Teganissoré; car si le Mohack est seul, je ne l'écouterai point. Maintenant Tareha retourne, et dis aux anciens que j'attendrai leurs orateurs, jusqu'à ce que les arbres mûrissent, et que les fruits en soient enlevés. Je pars pour le grand lac, et je commande au Sachem que je laisse ici de leur faire la guerre, s'ils n'enterrent la hache des batailles. Je suis fâché que Quider et Cayenguirago vous aient joués. Autrefois vos Sachems parlaient à Ononthio, mais Corlar vous intimide.»

Ici Teganissoré prit occasion de s'excuser de son retard à se rendre à Albany. Il rapporta ce qu'il avait répondu à Ononthio.

«Ononthio, tu m'as appelé souvent, mais j'ai craint d'aller à toi à cause de la grande chaudière de guerre que tu as suspendue sur ton feu.

«Renverse ta chaudière, et qu'elle se brise ne éclat.

«Ecoute, Ononthio, tu viens de la part du Grand Ononthio, et Cayenguirago est envoyé par les Grands Sachems [115] de son pays. Le Grand Esprit parle par ma bouche. Tu dis que tu ne parleras pas à notre frère Cayenguirago, mais souviens-toi que l'Onnondagué et Corlar sont un même peuple;» fidélité noble qui vient de l'imperturbabilité et non de la crainte. Il veut demeurer l'ami des Anglais, mais en se séparant de M. Schuyler, il dit que les Mingos sont libres et il a l'habileté de lui faire trouver bon son voyage à Montréal.

Note 115:[ (retour) ] Guillaume et Marie.

Pendant qu'il prenait la route du Canada, Sadekanatie parut à Albany, et parla avec beaucoup d'éloquence. Voici son discours:

«Cayenguirago, quelques-uns de nos Sachems t'avaient promis de ne point traiter avec Ononthio. Il est vrai qu'ils ont manqué à leur promesse. Mais ils n'ont reçu des ambassadeurs et envoyé Teganissoré que mus par la crainte.

«Tu voulais que l'arbre de la paix fût planté à Albany, et nous avons coutume de ne nous assembler qu'à Onnondagué. Nous l'avons enraciné profondément, ses branches s'étendent sur toutes les terres que tu découvres sous l'horizon, et nous nous reposons sous son ombre. Laisse nous cet arbre, et ne soyons point divisés.

«Nous avons envoyé des députés à Canada parce qu'Ononthio est un vieillard rempli de sagesse, et qui aime la paix.

«Onnondagué en est le principal garant, et il a envoyé neuf Sachems avec neuf colliers à Canada. Je suis fâché d'y voir tant de Chefs, et de ce qu'il n'en reste que le même nombre à Onnondagué; mais c'est pour empêcher qu'Ononthio n'assemble ses jeunes gens.

«Mais, Corlar, nous ne nous séparerons point de toi: nous avons un même coeur et une même âme. Quant aux Chaouanis, laisse les venir à nous pour peupler notre pays [116] car comment les Mingos refuseraient-ils la paix à un ennemi humilié?»

Note 116:[ (retour) ] Les Iroquois, ou les Romains du Nouveau-monde, avaient le même principe que ceux de l'ancien. Ceux-ci pardonnèrent toujours et s'incorporèrent les Marses, les Asculans, les Férentans, les Vestins, etc. Cela porta d'autres peuples à les joindre.--(V. MONTESQUIEU, Grandeur et Déc. des Romains.)

Cependant Taganissoré arrivait avec sa suite au Sault St. Louis. Il y fut reçu par le Supérieur des Jésuites, qui le conduisit jusqu'à Québec. Il y parut dans un attirail qui aurait fait honneur à un ambassadeur européen, portant un bel habit militaire à l'anglaise, et ses cheveux blancs couverts d'un beau chapeau avec panache, que lui avait fait faire le colonel Fletcher. Il dîna tous les jours avec le comte de Frontenac, et ne parut pas un instant embarrassé dans ses manières. Mais ni les festins, ni le cérémonial ne purent distraire sa fermeté. Je dois omettre cependant le discours que Colden lui met dans la bouche, comme ne pouvant soutenir la critique; car l'on ne doit pas croire que le comte eût fait un si grand cas de Teganissoré aussi insolent. Le général persistant à ne vouloir pas négocier avec Corlar, le Sachem fidèle à l'amitié et à l'honneur, ne voulut traiter qu'à la condition que les Français n'entreprendraient rien de l'été contre la Nouvelle-Iork. Notre glorieux pacificateur passa de Québec à Albany, et il parut évidemment que ce politique iroquois voulait que les Cantons maintinssent la balance entre les Anglais et les Français. Au grand conseil tenu sous lord Bellamont, il s'écriait: «Je ne comprends point comment mon frère l'entend, de ne vouloir pas que nous écoutions la voix de notre père, et de chanter la guerre lorsque tout nous invite à la paix»; puis se tournant vers l'orateur anglais: «Tu diras à Corlar, mon frère, que je vais descendre à Québec, vers mon père Ononthio, qui a planté l'arbre de la paix. J'irai ensuite à Orange pour voir ce que mon frère me veut.» L'ambassade fut reçue par Gennantaha avec des honneurs inusités, et fut introduite à Montréal au bruit d'une décharge de boîtes. La paix fut consentie par tous les ambassadeurs, le 8 Septembre, 1700, et chaque tribu mit son blason ou ses armoiries au bas du traité. Les Onnondagués et les Tsononthouans tracèrent une araignée, les Cayougués, un calumet, les Oneidé, un morceau de bois en fourche, avec une pierre au milieu, et les Mohack, un ours.

Nous voyons pour la dernière fois Teganissoré à Montréal. Chagrin de ne pouvoir maintenir la paix entre les Anglais et les Français, il dit au gouverneur: «l'Onnondagué ne prendra aucune part dans une guerre qu'il n'approuve point. Les blancs ont l'esprit mal fait: ils font la paix, et un rien leur fait reprendre la hache de guerre. Ce n'est pas ainsi que nous en usons, et il nous faut de graves raisons pour rompre un traité que nous avons signé.» Un autre Sachem que le Quintilien iroquois, disait: «Ne vous rappelez vous pas que nous sommes placés entre deux nations puissantes, capables de nous exterminer, et intéressées à le faire quand elles n'auront plus besoin de nos secours? nous devons donc faire en sorte que l'une ne prévale point sur l'autre.»

C'est ainsi que parlaient les orateurs, ou autrement, les hommes d'état des cinq Cantons. Leurs sentences étaient des leçons de sagesse même pour les deux grandes nations qui les avoisinaient. Le fond n'en fesait pas le seul mérite: l'orateur sauvage ne parle jamais sans préparation, et parvient à une espèce d'atticisme. Ce mérite prêtait un nouveau charme aux harangues de Garrangulé et de Teganissoré. Sadekanatie, Haaskouam et Tareha leur en cédaient peu; et si quelque fois, le ton de ces derniers nous semble empreint de férocité, c'est qu'ils étaient les Chefs d'une confédération de peuples que leur génie fesait pencher vers la civilisation, mais qui ne pouvaient encore l'être qu'à demi. La République iroquoise renfermait dans son sein l'amour de la vraie gloire, et le parfait héroïsme: les bienfaits de la paix y étaient appréciés comme les trophées de la guerre. L'iroquois, dans son particulier, vivait aussi plus à l'aise et plus commodément que ses semblables. Malgré ces lueurs d'une civilisation naissante, le commun des hommes n'a vu que des barbares dans ces Romains nouveaux, et l'on n'a pas osé croire tels ces soldats français, ces bandes qui, sous Louis XIV, mirent à feu et à sang la Hollande et le Palatinat, et commirent mille autres horreurs que l'on se refuse à décrire.