ARGUMENT

Des Lenni-Lenapes--Leur origine--Leur grandeur--Tamenund, ancien Chef--Fête en son honneur aux Etats-Unis--Koguethagechton préserve la paix--Son éloquence--Ses efforts en faveur des Américains.

Les Lenni-Lenapes, appellés aussi Delawares, du nom d'un gouverneur de la Virginie, vinrent selon la tradition d'au-delà du Missouri avec les Iroquois. Lenni-Lennape veut dire peuple primitif. Ils écrasèrent avec les Iroquois, tout ce qui s'opposa à leur passage, puis les deux peuples se séparèrent, et les Delawares occupèrent le pays situé entre les rivières Hudson et Potomac. Quarante tribus les saluaient du nom de Grand-Père. Ils tenaient la Pensylvanie, lorsque William Penn vint d'Albion leur donner des lois [127], et la mémoire de Miquo, comme ils l'appelaient, est encore en vénération chez quelques restes de la nation, qui subsistent sur la rive ouest du Mississipi. Le seul ancien Chef que l'on connaisse, est Tamenund. Les Lenni-Lenapes le mettent au premier rang de leurs grands hommes. Il était selon la tradition, guerrier valeureux, et parfait orateur. Ses vertus parlaient plu en sa faveur que ses hauts faits, et son patriotisme était pur. Plusieurs générations s'étaient écoulées, et sa mémoire était cependant si présente, que lorsque le colonel Morgan, de New-Jersey, fut envoyé comme agent, les Lenni-Lenapes l'appellèrent Tamenund pour honorer ses vertus. Elle était si vénérée même parmi les blancs, qu'ils en firent un saint. Les habitans de Philadelphie inscrivirent son nom sur le calendrier, et célébraient sa fête le 10 de mai. Les citoyens se rendaient en procession dans un bosquet voisin de la ville. Là on prononçait le panégyrique du Sachem. Un diner suivait, puis une danse sauvage. Il reste encore des traces de cette société.

Note 127:[ (retour) ] Il y a une célèbre gravure de l'entrevue du philantrope anglais avec les Sachems Delawares, d'après Sir Thomas Lawrence, un des grands maîtres de l'école anglaise de peinture.

Les anglais firent de grands efforts pour attirer les Lenni-Lenapes dans leur parti, lors de la première guerre américaine. Ils rencontrèrent de l'opposition dans Koguethagechton, Chef des tribus de l'Ohio. Ce Sachem, dont l'évêque Keckewelder fait de magnifiques éloges, s'attacha à persuader à sa nation qu'elle n'avait rien à démêler dans la querelle. Supposez, disait-il, qu'un père ait un enfant dont il a pitié parce qu'il est petit: lorsqu'il commence à grandir, il pense à en tirer de l'aide, fait un paquet, et le lui donne à porter. L'enfant s'en charge gaiment, et marche à la suite de son père. Celui-ci voyant l'enfant de bonne volonté, en est satisfait. Mais le voyant croître de plus en plus en force, il augmente le fardeau, et le fils ne murmure pas encore. Cependant il devient un homme fait. Le père ne laisse pas que de lui donner encore un fardeau, et pendant qu'il le fait, passe un homme mal intentionné qui lui conseille de le faire plus pesant. Le père, plutôt que de suivre son propre jugement, écoute le mauvais conseiller; maos son fils se tournant vers lui: mon père, dit-il, ce fardeau est trop pesant. Le vieillard, dont le coeur s'est endurci, le menace de le battre. Ainsi donc, reprit le fils, je vais être battu si je ne fais l'impossible, et je n'ai d'autre choix que de te résister.--Je trouve dans les recherches de M. Thatcher cette allégorie comme étant du Chef Delaware, mais on peut croire que quelque souffleur américain était là derrière.

Il vint à Pittsburg au commencement des hostilités pour y rencontrer les Tsononthouans, et chercha à les détourner de la guerre; mais on le traita de vieille femme. Ce fut alors qu'il dit ces paroles énergiques: «Je sais bien que les Mingos regardent les Delawares comme un peuple conquis. Ils ont, disent-ils, donné des jupes à nos guerriers. Eh bien! qu'ils regardent Koguethagechton; n'est-il pas un guerrier robuste, et n'en a-t-il pas les ornemens? Oui, c'est un guerrier, et tout ce pays (en montrant les terres que baigne l'Allegany), lui appartient...» Ce discours fier effraya sa nation, qui le désavoua par une ambassade. Koguethagechton, quoiqu'humilié par cette démarche, continua de travailler à la paix. Les Hurons de Sandoske répondirent à un de ses messages, en lui fesant dire de mettre de bons mocassins, afin de pouvoir suivre les autres guerriers à la guerre. Le gouverneur de Détroit brisa à ses pieds un collier qu'il lui avait présenté, et lu ordonna de laisser la place sous la demi-heure.

En 1778, quelques loyalistes s'étant réfugiés parmi la nation, lui persuadèrent que toutes les tribus voisines allaient fondre sur elle si elle ne marchait à la guerre. Koguethagechton entra dans le conseil. «Si vous marchez, dit-il aux guerriers, j'irai avec vous. J'ai recherché la paix pour vous sauver de la destruction, mais puisque vous préférez des méchans à un guerrier et à un Chef, allez combattre les enfans de Corlar. Koguethagechton ira aussi, mais non comme le chasseur qui n'a qu'à lâcher ses chiens contre sa proie, car il ne saurait survivre à son peuple, et il tombera au premier rang.» Ce discours eut son effet, et les guerriers consentirent à retarder leur départ de dix jours. L'évêque Heckewelder étant entré au même instant, est-il vrai, lui demanda le Chef, que vos guerriers aient été taillés en pièces par Corlar? Est-il vrai que le Sachem Washington est mort, qu'il n'y a plus de conseil, et que le Grand Roi a conduit vos anciens au-delà des eaux pour les tuer?... Les réponses de l'évêque achevèrent de convaincre les timides Delawares. Le lendemain Koguethagechton apprit la défaite de Burgoyne, et la célébra par un festin. Ayant ainsi triomphé du parti de la guerre chez les siens, il envoya des députés aux Shaouanis, sur le Sciotto, puis il partit avec le général McKintosh pour le pays des Tuscaroras, où il mourut de la picotte.

Cet évènement fit un bruit inaccoutumé, des messagers parcoururent cent milles de pays, et les Cherokis envoyèrent seize orateurs pour le pleurer. On lui fit une pompe funèbre à Goschoking, et lorsque l'on eut dansé la danse de mort, et déchargé les fusils, un Chef prononça ce bel éloge funèbre: «Un matin, à mon réveil, je regardai à la porte de ma cabane pour contempler le ciel, et je vis un épais nuage derrière les arbres de la forêt; j'attendais qu'il disparût, mais non, il n'était point mobile comme les autres nuages. Le voyant tous les matins dans le même lieu, je présageai quelque malheur, car le nuage planait au-dessus du Grand-Père, que j'allai voir aussitôt. Il était désolé, et se frappait la tête: des larmes coulaient sur ses joues. Je regardai d'un côté, et je vis une cabane d'où il ne sortait point de fumée; je regardai d'un autre, et j'aperçus un morceau de terre fraîchement remuée et soulevée au-dessus de la plaine. Je vis biens que c'était là le malheur de mon Grand-Père: comment ne serait-il pas désolé, et pourrait-il ne pas verser des larmes?» Ainsi par l'orateur Cheroki Nitatiï, et le Delaware Gilimund répondit: «Petits enfans, vous n'êtes pas venus en vain, et le peuple primitif a été consolé.»

Le grand mérite est dans l'imitation de la nature, que ces sauvages rendaient si bien. En cela ils laissent loin derrière eux nos plus grands modèles.

Lorsque les colonies eurent secoué l'autorité de leur métropole, le Congrès n'oublia point les services du Chef Delaware, et confia au colonel Morgan l'éducation de son fils connu sous le nom de George.

Glickican, conseiller de Pakanke, Chef des Delawares de l'Ohio, succéda à l'autorité avec les Sachems Gilimund te Ouingimund. Mais aucun d'eux n'eut l'influence de Koguethagechton. Ouingimund s'attacha au rôle de prophète, et ne fut pas aussi heureux que ne l'avait été le vénérable Sachem Passaconaoua, ou que ne le fut plus tard le célèbre Elsquataoua.