ARGUMENT
Shikellimus, Chef iroquois moderne--Ses vertus--Infortunes de son fils--Discours de ce Chef adressé à Lord Dunmore--Réflexions--Les cantons embrassent le parti de la Grande-Bretagne contre ses colonies--Destruction de leurs villages.
SHIKELLIMUS était un Iroquois vénérable du Canton de Cayougué, résidant à Shamoky, dans l'état de Pensylvanie, comme agent des Six Nations. Il donna un refuge à l'évêque morave Zeisberger, et reçut chez lui le comte Zizendorf et son compagnon Conrad Weiser. Il leur donna un repas de melons. Il était heureux éloigné des vices que les blancs avaient transmis à ses compatriotes, et légua ses vertus à son immortel fils, si connu sous le nom de Logan, que les colons lui imposèrent mal à propos [128].
Note 128:[ (retour) ] Par aversion pour les noms sonores et harmonieux des Sachems, nos voisins leur imposent cent noms ridicules. Cela seul est une preuve que le bon goût n'est pas encore né chez eux.
Ce Chef passait pour le meilleur ami des blancs, et ceux-ci le firent succomber sous le poids du malheur. Un vol ayant été commis sur l'Ohio, en 1774, on en accusa les sauvages, et sans aucune preuve à l'appui de cette présomption, le colonel Crésap, homme dont la mémoire demeure entachée d'infamie, s'avança sur la Kenhaoua. Un canot conduit par un seul homme, mais chargé d'une femme et de plusieurs enfans, venait de la rive opposée. Crésap se cacha dans les buissons avec sa bande, et lorsque la troupe innocente fut descendue à terre, il commanda de faire feu, et il n'y eut que le guerrier que le fer épargnât. La famille du Chef Cayougué venait d'être massacrée. Il n'interrompit les transports de sa douleur que pour venger son sang d'une si barbare cruauté. Il leva la hache de guerre, conduisit sa tribu au combat avec les Shaouanis et les Delawares, et engagea l'aile gauche de l'armée de lord Dunmore, sur les bords de la Kenhaoua, le 10 octobre. Huit cents sauvages avaient en tête mille Virginiens. Le colonel Lewis fut tué au premier choc, en combattant à la tête de la milice d'Augusta, qui plia devant les Delawares. Le colonel Fleming fut tué en fesant avancer les miliciens de Bedford. En vain le colonel Field ramena-t-il à la charge la légion d'Augusta: il tomba aussi, et sa troupe perdit du terrein. Le capitaine Shelby prit le commandement et poussa enfin les sauvages, mais en retraitant, ils trouvèrent un terrein avantageux, d'où l'on en put les déloger, et la nuit seule mit fin au combat. Les virginiens eurent trois colonels, quatre capitaines, dix officiers inférieurs et cinquante soldats tués, sans compter les blessés. Lord Dunmore parla de paix, et le héros de la Kenhaoua prononça à cette occasion le discours suivant, que l'on regarde comme le chef-d'oeuvre de l'éloquence sauvage [129].
Note 129:[ (retour) ] A tort ou à droit.
«Je le demande aujourd'hui à tout homme blanc: s'il est entré pressé par la faim, dans la cabane de Logan, Logan lui a-t-il refusé des secours; s'il est venu chez Logan nu et transi de froid, Logan ne lui a-t-il point donné de quoi se couvrir? Pendant la dernière guerre si sanglante et si longue, Logan est demeuré sur sa natte désirant être l'avocat de la paix. Non! jamais les blancs et ceux de ma tribu ne passaient devant moi sans me montrer au doigt en disant: il est l'ami des blancs.
«Logan pensait même demeurer avec vous dans une même cabane, avant l'injure qu'un de vous m'a faite. Le printems dernier, Crésap, de sang froid, et sans être provoqué, a massacré tous les parens de Logan, sans épargner ni sa femme ni ses enfans. Il ne coule plus une seule goutte de son sang dans aucune créature. J'ai cherché ma vengeance, et je l'ai satisfaite.
«Je me réjouis de ce que la paix est rendue à ma nation; mais ne croyez pas que ma joie soit la joie de la peur. Jamais la crainte ne fut connue de Logan, qui n'a point tourné le dos pour sauver sa vie.
«Qui reste-t-il pour pleurer Logan quand il ne sera plus?... personne!»
Ce héros était destiné à devenir lui-même la victime de cette cruauté barbare, qui avait fait tout son malheur, et il fut massacré en retournant du Détroit dans son pays.
Campbell, dans Gertrude de Wyoming, prête ses sentimens à un héros de son imagination:
He left of all my tribe
Nor man, nor child, nor thing of living birth
No! not the dog that watched my household earth,
Escaped that night of blood upon our plains
All perished! I alone am left on earth!
To whom nor relative nor blood remains
No! not a kindred drop that runs in human veins!
Je ne doute pas que le sort de Logan n'influençât beaucoup les Iroquois dans le parti qu'ils prirent contre la révolution américaine. La scène de Wyoming irrita les indépendans, qui firent un effort pour mettre les Cantons hors d'état de leur nuire. Les Iroquois assemblèrent mille huit cents guerriers auxquels se joignirent deux cents royalistes; mais l'armée de Sullivan était de cinq mille hommes. Attaqués dans leurs positions ils d'enfuirent dans les bois. Le général républicain, à l'exemple du comte de Frontenac, détruisit les villages, ou plutôt les villes, pourrais-je dire, dans l'état de civilisation où étaient parvenus les Iroquois. Les habitations éloignées les blés, les fruits et les bestiaux, rein ne fut épargné, et d'une contrée riante et florissante, l'on fit une solitude désolée. «Ce fut, dit un auteur moderne, un affligeant spectacle pour l'humanité, que de voir ainsi refoulé vers la vie sauvage un grand nombre de peuplades qui commençaient à jouir d'un meilleur sort. Si quelques généreux défenseurs de la race proscrite élevèrent la voix en sa faveur, leurs accens de pitié ne furent point entendus, et l'on étendit sur une race entière la punition encourue par quelques tribus. On prétendit que tous ces peuples ne pourraient jamais être amenés à la civilisation, et l'on ôsa les présenter au monde comme dégradés de cette dignité morale et intellectuelle dont le sceau fut empreint par la divinité sur le front de tous les hommes.»
Le discours suivant que le Sachem Konigatchie fit parvenir au général Sir F. Haldimand, peint bien l'état de dénuement dans lequel cette guerre laissa les Iroquois naguère si puissans:
«Mon père, les Tsononthouans t'envoient un grand nombre de chevelures afin que tu voies qu'ils ne sont point des alliés inutiles.
«Nous désirons que tu les envoies par le grand lac, au Grand Roi, afin qu'il les regarde et qu'il dise: ce n'est pas en vain que j'ai fait des présens à ce peuple.
«Les ennemis du Grant Roi se grossissent, et ils sont devenus redoutables. Ils étaient d'abord semblables à de jeunes panthères, qui ne peuvent mordre ni égratigner. Nous pouvions nous jouer avec eux impunément. Mais ils sont devenus forts. Ils nous ont chassés de notre pays, parce que nous avons combattu pour toi. Nous attendons que le Grand Roi nous donne un autre lit, afin que nos enfans vivent auprès de nous, et soient aussi ses alliés.
«Mon père, tes marchands nous demandent plus que jamais pour leurs marchandises, et, cependant la guerre a réduit notre chasse, en sorte que nous n'avons point de peaux à leur donner. Aie pitié de tes enfans qui manquent de tout, quand tu es riche. Nous savons que tu nous enverras des fusils et des balles, mais les jeunes gens sont sans couvertures et transis de froid.»