ARGUMENT

Des Shaouanis--Légende américaine--Premières années de Tecumseh--Ses frères Kunshaka et Elsquataoua--Conférence de Vincennes--Bataille de Tippecanöe--Tecumseh se retire chez les Hurons--Il entre dans les vue des Anglais--Bataille de Meigs--Mort de Tecumseh--Anecdotes--Caractère des deux Sachems.

Avant de tracer l'histoire du Bonaparte de l'Ouest, il est à propos de dire quelques mots de sa nation. Les Shouanis, venus du sud, ainsi que l'indique leur nom, qui est un mot Delaware, étaient un peuple peu considérable, mais fort remuant; tellement que les Cherokis, les Choctas et les Séminoles furent obligés de se réunir pour les expulser de leur voisinage. Mais les Shaouanis furent assez sages pour retraiter d'eux-mêmes vers l'Ohio. Ils passèrent les Alleghanis et tombèrent sur les Delawares, qui furent contraints de leur céder des terres. Il s'allièrent aux Iroquois contre les Cherokis, et les forcèrent d'implorer la paix en 1765. Depuis ce temps la terreur de leur nom ne fît que s'accroître.

Une Deshoulières américaines me fournit la légende suivante sur la naissance de Tecumseh, le plus grand Chef qu'ait produit cette tribu:

Le Shaouani Oneouequa était l'ami des blancs. Il admirait leurs arts, et s'efforçait d'inspirer à son peuple l'ambition de les atteindre. Il devait apprendre que le coeur le plus noir était le partage de ses voisins. Il tomba sous les coups d'un barbare, et son sang fut répandu sur l'autel ensanglanté de cette haine exterminatrice qui poursuivait sa race infortunée. Un jour Oneouequa chassait dans la forêt. Il rencontre un parti de miliciens qui le reconnurent, et le sommèrent de leur servir de guide. «Vos mains, leur dit-il, ne sont-elles pas teintes du sang de mes semblables?--Insolent sauvage,» s'écria le commandant, et il déchargea sur lui sa carabine. Oneouequa tomba, et les Américains le laissèrent dans le silence de la forêt. Elohama, son épouse, se dirigea inquiète au-devant de lui. Oneouequa n'était pas encore mort, mais il était baigné dans son sang sous un arbre. Les cris d'Elohama et du petit Tecumseh lui firent ouvrir les yeux. Il les vit, et dit d'une voix distincte en regardant sa femme: «vois la foi des blancs!» Un instant après Elohama voyant qu'il ne respirait plus, prit son fils, le leva vers le ciel, et pria le Grand-Esprit de lui donner un vengeur dans cette petite créature. Sa prière fut entendue.

Tecumseh élevé au milieu des combats parut grand dès son enfance. Sa sagesse croissait avec l'âge, et il avait en horreur le mensonge. On dit que son premier exploit fut une victoire sur les milices du Kentucky. A vingt-cinq ans, il était l'Achille des bandes de Mechecunaqua. Aucun guerrier ne pouvait se vanter d'avoir intercepté plus de barques sur l'Ohio, ou d'avoir vu fuir plus souvent les Américains. Quelquefois poursuivi, mais jamais il ne prenait sa part du butin: la passion de ses guerriers était le gain, la sienne était la gloire.

Tecumseh avait deux frères, Kunshaka, peu célèbre, et Elsquataoua. Ce dernier, pour promouvoir les plans de son frère, entreprit de jour le rôle de prophète. Ils pensèrent à réunir toutes les tribus de l'Ouest dans une ligue offensive contre les Etats-Unis. Elsquataoua commença par insinuer La nécessité d'une réforme radicale, et fit ressortir les maux survenus du commerce avec les blancs. Il insista même sur des articles peu importans en apparence, parce qu'ils ne laissaient pas que de diminuer l'influence étrangère. Il montra la profondeur d'un politique, et son plan s'il eût pu réussir entièrement, eût rendu les sauvages redoutables. On a dit que Tecumseh ne parlait de lui que comme de son fou de frère; mais autant que je puisse faire un discernement, ils étaient d'intelligence, et le rôle du prophète suppose un génie aussi vaste, dans son genre, que celui de Tecumseh. Il ne s'agissait plus de se donner comme l'envoyé du Grand-Esprit dans une seule tribu, mais de tromper une multitude de peuplades. Il réussit au-delà de toute croyance. Teteboxti, chez les Delawares et Chatekaronrah, chez les Hurons, s'opposèrent à ses desseins. Il devint alors un nouveau Mahomet. Il donna des signes pour reconnaître les possédés du malin esprit. Teteboxti périt sur un bûcher, et le prophète atteignit de même le vieux Chatekaronrah, par le moyen de Tarhé, un autre Chef huron, son prosélyte. Un Chef de la tribu des Kikapoux fut cassé. La puissance des deux frères était sans bornes. Elsquataoua déclara à toutes les tribus que le temps était venu pour elles de regagner sur ce continent leur prépondérance primitive. Il vint fixer sa résidence à Tippecanöe, et s'y vit bientôt entouré de trente Shaouanis influens, et de cent cinquante Pouteouatamis, Chippeouais Ouinebagos et Outaouais. C'était sur le terrain que les Miamis avaient cédé aux Etats. Ils vinrent pour déloger Elsquataoua; mais Tecumseh les défit ainsi que les Delawares.

Cependant l'Union Américaine fesait de grands préparatifs. Le prophète parut à Vincennes, et masqua si bien ses desseins que l'on ne put rien prouver contre lui. Il soutint sa mission du Grand-Esprit, et donna ses liaisons avec les Anglais pour simple intérêt de philantropie. Mais les tribus se réunissaient depuis les Illinois jusques au lac Michigan: le Président donna ordre d'arrêter les deux Sachems. Tecumseh voulut voir ce que l'on ôserait, et vint avec trois cents hommes à Vincennes. Il fit demander au général Harrison s'il paraîtrait en armes dans le conseil; ce dernier lui fit répondre qu'il se réglerait sur lui. Le lendemain, 28 juillet, 1810, le Sachem entra dans la salle avec deux cents guerriers armés de fusils et de haches. Le gouverneur le reçut à la tête d'un corps de dragons, et mit de l'infanterie aux portes de la ville. Il demanda justice des deux assassins Chippeouais, mais le fier Shaouani prétendit qu'il serait injuste de leur ôter la vie, quand, de son côté, il avait épargné les Osages, fidèles aux Etats. Il désirait que les choses restassent comme elles étaient jusqu'à ce qu'à ce qu'il revient d'une excursion dans le sud, après quoi il irait à Washington pour traiter avec le Président. Il reprit la route de l'Ouabache et partit en effet pour le sud.

Le général Harrison reçut de M. Eustis, secrétaire de la guerre, l'ordre d'entrer en campagne, et chemin fesant, il remporta quelques avantages. Elsquataoua se retira dans son camp après avoir ravagé les fermes de l'Ouabache, et le 7 novembre, il attaqua Harrison avec huit cents guerriers. M. Beltrami, auquel sa haine contre les Anglais fait débiter bien des sarcasmes, rapporte ainsi ce combat: «Le général Harrison accourut à la fin avec des forces majeures contre ces croisés, et, comme un autre Saladin, il les vainquit; mais jamais bataille entre peuples sauvages et peuples civilisés n'a été plus obstinée, plus vaillamment soutenue de part et d'autgre... Le prophète encourageait ses guerriers au combat en déployant son étendard de ses manitoux; mais comme en sa qualité de Grand-Prêtre, il ne lui était pas permis d'être un sot, il se tenait bien loin du danger, sur une petite hauteur, tandis que son frère se battait comme un lion. Enfin il prit prudemment la fuite avec les vaincus, et laissa le champ de bataille couvert de ses bons croyans, ainsi que d'armes et de bagages de manufacture anglaise.»

Il est probable que Tecumseh était de retour du sud lors de la bataille, et il put s'y trouver en effet. Après la retraite des Américains, il fit une démonstration contre les premiers postes de l'Union, puis rebroussa chez les Hurons qui, contrairement à leurs usages, lui conférèrent la dignité de Grand Chef, quoiqu'il n'eut que quarante ans, et qu'il fut étranger. Les Anglais le firent général-major, et lui firent une pension. Son appel réunit trois mille sauvages au conseil tenu à Malden. Ouinimac, Chef Pouteouatamis, se déclara pour la paix, mais toutes les tribus levèrent la hache de guerre. Tecumseh devint le généralissime de toutes ces bandes diverses par un consentement tacite aussi rare qu'étonnant. Il possédait le secret de les amener à ce qu'il voulait, par cet ascendant que donne le génie, et par cette essence de persuasion qui a pu lui faire appliquer ce mot du poëte Ennius destiné à Cethegus, Suada medulla.

Si l'on excepte l'invasion des Iroquois contre les premières peuplades du Canada, il n'y a point d'exemple de si grande multitude de sauvages marchant à la fois sous un même Chef. Ils partagèrent les exploits de l'immortel général Brock. En 1813, Tecumseh en réunit deux mille cinq cents au Détroit. Après la bataille de Frenchtown, on le trouve avec Proctor [134] poussant le général Harrison, qui avait cru reprendre le Michigan. Le fort Meighs fut investi à sa vue. Le général Clay vint au secours et culbuta d'abord les confédérés; mais Tecumseh rappella la victoire à la tête de ses guerriers. Il tailla en pièces le régiment du colonel Dudley, et l'on tua en tout quatre cents hommes. Le général Harrison s'enfuit vers l'Ohio pour en ramener des renforts. Le Sachem se sépara alors de Proctor, et se répandit sur la frontière des deux Etats à la tête de deux mille guerriers. Après avoir atteint et battu une seconde fois l'arrière garde d'Harrison, et lui avoir enlevé mille bêtes à cornes, il continua à observer ses mouvemens, et couvrit le siége de Stephenson, sur la rivière Sandusky. Le major Croghan commandait une garnison de cent soixante soldats. Ils n'auraient pu tenir contre cinq cents Anglais et huit cents sauvages, mais la division se mit entre les deux Chefs. Après une canonnade de deux jours, le général Proctor voulut ordonner aux sauvages de monter à l'assaut: Tecumseh s'y opposa en disant: «Brock ne parlait point comme tu fais; tu dis, toi, allez attaquer, mais lui, il disait, allons à le'ennemi.» Il rebroussa sur Malden, et Proctor fut contraint de le suivre. Le major Croghan reçut les remerciemens du Congrès avec le grade de lieutenant-colonel, et les Dames de Chilicothe l'armèrent d'une riche épée. Dans ce temps même, Perry se rendait maître de l'Erié par une victoire. Il devint nécessaire qu l'armée de terre retraitât pour n'être pas prise entredeux feux. La difficulté était de faire trouver la chose bonne à Tecumseh.

Note 134:[ (retour) ] Que M. Isidore Lebrun prend pour un Sachem: il le dit brave comme Bayard.

Les Chefs s'assemblèrent à Amherstburg, et le général Proctor leur proposa de l'accompagner dans son mouvement rétrograde. Notre Sachem prononça un discours dont la traduction a été imprimée. «Les marques de distinction que tu portes à tes épaules, disait-il au général, arrache-les, jette-les à tes pieds et marche. As-tu déjà oublié les promesses que tu nous as faites, en disant que toi et tes soldats vous mêleriez votre sang avec celui de mes guerriers pour la défense de ces forts. Il y a longtems que je m'aperçois que tu ne mettais pas en moi toute la confiance que tu devais; et ce n'est pas la première fois que je te connais menteur. Tu dois avoir enfin fini de m'étourdir les oreilles en publiant que notre Père en bas (Sir George Prévost) devait envoyer ici des munitions et des troupes? Ta méfiance a-t-elle enfin cessé? Mais je n'ai pas oublié tes promesses, quand tu disais que tes soldats seraient forts. Quoique sauvage, j'ai été accoutumé à dire vrai, et je veux te faire dire vrai à toi aussi: je veux que tes jeunes gens mêlent leur sang avec le nôtre.» Proctor l'interrompit ici, et lui dit qu'il fallait retraiter, parce qu'il n'y avait pas moyen de subsister dans le pays. «As-tu oublié, reprit Tecumseh, que mes jeunes gens t'ont dit qu'il y avait des poissons au fond du lac? Si tu m'eusses écouté, quoique je ne sois qu'un sauvage, les choses iraient mieux qu'elles ne vont. Mais le Grand-Esprit a donné à nos pères les terres que nous possédons; et si c'est sa volonté, nos os les blanchiront, mais nous ne les quitterons pas.» La seule alternative était de le convaincre dans une entrevue particulière. Le colonel Elliot l'ayant conduit chez le général, on lui fit voir une carte du pays, la première qu'il eût jamais vue. On lui eut bientôt fait comprendre que l'on allait être enveloppé. Malden fut évacué, et le 28 du mois de septembre, les généraux Cass et Harrison, et le gouverneur Shelby y entrèrent avec l'armée américaine.

Après une retraite longue et difficile, Proctor et Tecumseh firent halte au village Moravien, résolus de défendre ce poste avantageux. Les Anglais furent rangés dans un bois clair, et les sauvages à leur gauche, dans un bois plus épais. Le plan de bataille fut montré à Tecumseh qui en fut satisfait; et les dernières paroles qu'il adressa au général furent celles-ci: «Chef, recommande à tes jeunes gens de tenir ferme.» Les Anglais, découragés par la retraite et exténués par les privations qu'ils enduraient, plièrent au commencement du combat, tandis que Tecumseh fesait des progrès rapides, malgré la disproportion des forces. «Le fait le plus important de cette journée, écrit le R. P. Thébault, fut la mort de Tecumseh. Il paraît certain que ce brave Sachem périt dans un combat corps à corps avec le colonel Johnson. On dit qu'après la défaite des troupes anglaises, le régiment des carabiniers du Kentucky se replia sur les sauvages, qui n'avaient pas encore été entamés. La voix terrible de Tecumseh pouvait se distinguer Au milieu du bruit de l'artillerie et des évolutions militaires. Il s'attaqua de suite à Johnson qui, monté sur un cheval blanc, menait les Kentuckiens à la charge. Déjà Tecumseh levait son casse-tête, quand Johnson le renversa d'un coup de pistolet. Les historiens américains s'accordent à regarder le Sachem Shaouani comme un héros. Brave, éloquent, généreux, d'un port majestueux, d'une taille élevée, il sut gagner l'affection et la confiance entière de ses compatriotes. Tant qu'ils l'eurent à leur tête, ils ne désespérèrent de rien; ils se jetaient, sur sa parole, dans les entreprises les plus hasardeuses, et si, dans les desseins de la Providence, ils eussent dû conserver leur nationalité et leur territoire, Tecumseh semblait fait pour être leur premier Roi.

Dans la bataille décisive des villages moraviens, dit M. Thatcher, il commandait l'aile droite (la gauche) de l'armée confédérée, et se trouvait à la tête du seul corps qui fut engagé dans l'action. Dédaignant de fuir lorsque tout fuyait autour de lui, il se précipita dans la mêlée, encourageant les guerriers pas sa voix, et brandissant sa hache de guerre avec une force redoutable. On dit qu'il alla droit au colonel Johnson... Soudain, les rangs s'ouvrirent; personne ne les commandait plus. Qui eut l'honneur de tuer Tecumseh? Tout le monde sait qu'il fut tué; il est possible que ce fût de la main de Johnson, qui fut blessé au même endroit, mais on ne peut rien dire de plus.

Le tombeau dans lequel les Hurons déposèrent les cendres de Tecumseh après que l'armée américaine se fut éloignée, se voit encore près des bords d'un marais de saules, au nord du champ de bataille, sous un large chêne incliné. Les roses sauvages, et les saules l'environnent à distance; mais le tertre où il se trouve ne laisse voir aucun arbrisseau, grâce aux fréquentes visites des sauvages. Ainsi reposent dans la solitude et le silence les restes du Bonaparte de nos tribus. Le gouvernement britannique pensionna sa veuve et le prophète Elsquataoua; les haut-canadiens ont ouvert une souscription pour ériger un monument au défenseur de leur Province, et M. G. H. Cotton vient de publier aux Etats-Unis: «Tecumseh or the West thirty years since.» On trouve aussi sur ce héros un poëme en trois chants dans le «Canadian Review»; et l'on peut dire qu'ici, tout le monde veut écrire sur Tecumseh [135], comme en Europe chacun veut transmettre ses pensées dur Napoléon. Il y a sans doute une grande distance entre le héros transatlantique et celui des forêts de l'Amérique septentrionale; mais celui-ci fut aussi dans son genre un génie extraordinaire, un homme colossal.

Note 135:[ (retour) ] Une des plus belles terraces de notre capitale porte le nom de «Tecumseh Terrace»; l'y voit des castors, des arcs des flèches, etc.

Dans le temps que l'on équipait la flottille du lac Erié, Tecumseh dîna souvent à la table du général Proctor, et il s'y montra toujours de manière à ne pas donner le monder mécontentement à la dame la plus délicate. Cela fait contraste avec la rudesse de son éloquence. Au conseil que le général Harrison tint à Vincennes en 1811, les Chefs de quelques tribus étaient venus se plaindre de ce que l'on avait acheté quelques terres des Kikapoux. On sait qu'il ne fut rien décidé à cette conférence, qui finit d'une manière abrupte, en conséquence de ce que Tecumseh traita le général de menteur. Ayant terminé sa harangue, il regarda autour de lui, et voyant que tout le monde était assis, et qu'il n'y avait point de siége, un dépit soudain se fit voir dans toute sa contenance. Aussitôt le général Harrison lui fit porter un fauteuil. Le porteur lui dit en s'inclinant: Guerrier, votre père, le général Harrison vous présente un siège. Les yeux noirs de Tecumseh parurent étincellans; «Mon père!», s'écria-t-il avec indignation, en étendant ses bras vers le ciel, «le soleil est mon père, et la terre est ma mère; elle me nourrit, et je repose sur son sein.» En achevant ces mots, il se jetta à terre et s'y assit les jambes croisées.

Tecumseh était tout à la fois un Chef militaire accompli, un grand orateur et un homme d'état. Il avait des vues grandes et élevées, et pour les accomplir, des facultés extraordinaires. Son esprit fier, sa noble ambition, sa franchise, et l'inflexibilité hardie, mais prudente, avec laquelle il poursuivait ses desseins, décèle en lui une âme du premier ordre. Et les vertus naïves de l'enfant de la nature!... jamais on ne put faire prendre de liqueur forte à Tecumseh. Il avait prévu qu'il devait être le premier de sa nation; il avait compris que le vice de l'ivrognerie le rendrait indigne d'un tel rang, ou, pour parler son langage, «il avait reconnu que la boisson ne lui valait rien.» Loin d'être brutal envers les femmes, il voulait que l'on eût pour elles les plus grands égards. Mais il n'estimait le sexe qu'à proportion de sa modestie. S'étant trouvé dans une grande compagnie, un officier anglais se mit à le railler au sujet du mariage, le pressant de prendre une épouse, et lui recommandant une jeune veuve vêtue dans tout le complet du costume de bal. Le noble Shaouani, après avoir fixé la dame, répondit avec un mouvement de tête significatif: «non, elle montre trop de chair pour moi.» Il avait retrouvé les Hurons dans ces mêmes lieux d'où ils avaient été chassés par les Iroquois: il rappela leur ancienne gloire. Mais voici ce qui honore plus sa mémoire. Dans un conseil, il les exhorta à ne pas transmettre à son fils, après sa mort, la dignité de Grand-Chef, parce que, disait-il, il était trop beau, et comme les blancs. Comme un autre Epaminondas, il semblait ne reconnaître d'autre postérité que sa gloire. Après lui, les efforts de sa race ont paru impuissans, et c'est apparemment pour cela que l'auteur de l'Ode des Grands Chefs termine par ces vers:

Des tribus par la mort de ce Chef des guerriers

Se fanent les lauriers;

Mon chalumeau se brise, et ma tâche est remplie.