CHAPITRE XII
Coup-d'oeil rapide sur l'état présent des tribus.
Des Sagamos non moins nobles que leurs devanciers, les Tsaouawanhi, les Omaha et les Skenandow; le voyage de Sawenowane et de Sonatsiowane à travers l'Atlantique [145], et les vertus de Ouiaralihto m'auraient fourni la matière d'un nouveau Chapitre. Ouiaralihto, vénérable Chef huron, petit fils de Tsaaralihto, Chef de guerre de sa nation dans la lutte de 1759, suivit l'expédition du général Burgoyne, qui lui donna un festin de guerre. Adam Kidd, le barde canadien, l'ayant visité en 1829, il lui raconta avec une mémoire prodigieuse les exploits des héros, et les traditions des tribus, avec la même intérêt que les lairds de l'Ecosse mettent encore dans le récit des belles légendes d'Ossia. Tapooka [146] ferait honneur au moman, et serait une aussi belle héroïne qu'Atala, immortalisée par le génie.
Note 145:[ (retour) ] Sawenowane et Sonatsiowane, Chefs des Mohacks du Sault St. Louis, Seigneurs de St. Régis et de Cognaouaga, passèrent à Londres en 1829, pour réclamer un lot de terre vendu comme fesant partie des biens des Jésuites, mais qui tenait plutôt à leur Seigneurie. Sir George Murray leur promit de recommander leur pétition à Sir J. Kempt, et il leur fut permis d'avoir à Londres un chargé d'affaires.
Note 146:[ (retour) ] Jeune fille à laquelle les Hurons comparent tout ce qui est beau.
On a trouvé sur les bords de la Rivière Columbia des peuples aussi intéressans que les premiers Canadois, et M. Franchère, notre compatriote, cite à l'appui, de très riantes traditions [147] qu'il reçut de la bouche d'un vieillard vénérable [148]. Le Grand Sagamo du Nord-ouest, Netam, défenseur généreux de l'Honorable Compagnie Anglaise, a mérité le monument que ce corps, reconnaissant, lui a élevé au Fort William, et dans le temps que j'écris, Assaskinac, dont l'évêque de Tabraca fait l'éloge, est encore dans le Canada Supérieur, la gloire de cette race que l'on a si grand tort de dédaigner [149]. Enfin, peut-être, quelques-uns croiront, que j'aurais du redire les vertus des Tegackouita et des Sakannadharoy, et décrire l'état présent des villages dans la Province [150]. Mais il est aussi permis à l'historien de s'animer à l'approche d'un sinistre qu'il appréhende: il passe alors rapidement sur les faits secondaires, et se réserve tout entier pour l'évènement qui le préoccupe.
Note 147:[ (retour) ] «Ekannum, y est-il dit, divinité bienfaisante, ayant vu les hommes dans leur premier état, prit une pierre aiguë, et leur perça la bouche et les yeux.»
Note 148:[ (retour) ] Comcomlé, Chef tes Tchinouques.
Note 149:[ (retour) ] Il est, dit M. Isidore Lebrun, des sauvages qui, par la lecture qu'ils font des gazettes, connaissent mieux les évènements politiques de l'Europe que les paysans de Vendée ou des campagnes de Rome. Un de leurs enfans traçait des dessins sur le mur de la cabane: une scène de massacre représentait, selon lui, la bataille de Waterloo.
Note 150:[ (retour) ] Les Sachems des Iroquois et des Algonquins écrivaient au Pape en 1831. Ils lui envoyaient une étole et une maire de mules en verre soufflé. Les feuilles de Rome observèrent que ces objets étaient dignes de l'attention des savans.
Il y a dix-neuf ans cette race proscrite leva encore la tête, l'esprit de guerre se ralluma, et les Outaouais, jadis si puissans, et les Saukis, se mirent à la tête de ce mouvement. L'Epervier Noir (Black Hawk) parut pour quelque tems digne successeur de Ponthiac et de Tecumseh; mais la discorde se mit bientôt parmi ses alliés. Abandonné de presque tus les siens, il combattit en désespéré jusqu'à ce qu'il tomba entre les mains de ses ennemis. Prisonnier de guerre, il fut traité avec humanité, et même avec distinction; mais on le promena de ville en ville, dans les états qui bordent l'Océan Atlantique, afin de le convaincre de l'inutilité de ses efforts en faveur de la suprématie de ss race; puis on le renvoya au-delà du Mississipi. Les Saukis, les Outaouais et les Aionais, riverains de ce Père des Eaux [151], se soumirent alors, comme les Miamis, les Shaouanis, les Hurons des bords de l'Ohio, de l'Ouabache et des lacs, s'étaient soumis dès longtems Des traités particuliers cédèrent aux Etats-Unis l'immense et fertile territoire des deux rives du haut Mississipi, et les mines de plomb les plus riches du monde [152]. Les territoires d'Aionay et d'Ouisconsin furent alors partie de la République Unie.
Note 151:[ (retour) ] Meschassebé.
Note 152:[ (retour) ] Les Indiens des Etats actuels de New-Iork, de la Pensylvanie et du New-Jersey exploitent des mines de cuivre. Ainsi les Scythes de l'Oural recueillaient et façonnaient le cuivre et l'or.--(M. LEBRUN.)
Les Séminoles, peuplades naturellement inoffensives, qui ont donné lieu à des tableaux de moeurs qui feraient honneur à des nations civilisées [153] succédèrent aux Saukis. Nicanopy s'est illustré dans sa lutte longue et régulière avec le général Jessup, Neothlockmata a été le Bayard de sa race, et les feuilles américaines font un éloge pompeux d'Osceola, mort depuis peu. Cette guerre a reproduit l'héroïsme de Pocahontas.
Note 153:[ (retour) ] V. Séjour chez les Cris, par le général Milfort, Paris, 1902.
J'écrivais en 1842, d'après le Courrier des Etats: Des bruits sourds, avant-coureurs d'une tempête, se font entendre vers l'Ouest. On signale une mystérieuse, une alarmante agitation au sein des peuplades, lasses enfin de céder pied à pied, le sol à la civilisation. Aujourd'hui ces tribus, autrefois puissantes, se rapprochent: elles s'unissent contre l'ennemi commun. Les Séminoles, les Choctas, les Osages, les Chickasas, les Sioux, les Cherokis et les Miamis, promettent de se réunir en congrès à Etchoï. Ils doivent prendre le saint engagement de courir à la défense des champs où ils ont trouvé un dernier asile.--Ce projet s'est évanoui faute d'ensemble. Les Miamis ont descendu l'Ouabache, les Pouteouatamis ont traversé les savanes des Illinois, et les derniers Hurons ont quitté les plaines de Sandusky, et croisé l'Ohio, fuyant les Cités qui s'élèvent pour dominer la forêt. Ce sont les petits neveux de ceux qui, dispersés par les Iroquois, se retrouvent plus tard en possession de leur ancienne et belle patrie, redevenus terribles sous l'égide de Tecumseh. Il y a là une sorte de phénomène, irrécusable monument d'une ancienne grandeur. Intéressante tribu! elle disparaît sans retour. Dans ce malheur devenu général, prolongée et poignante est la complainte du sauvage. Son éloquence défie nos idiômes usés, témoin ce Chef Delaware sous le pinceau duquel, la noire perfidie des Européens paraît si au naturel: «Il n'y a pas de confiance à mettre dans la parole de l'homme blanc. Il n'est pas comme le sauvage, qui n'est ennemi que durant la guerre, et qui aime les blancs durant la paix: il va dire à un Delaware, mon ami, mon frère, et au même instant il le tuera.» Ecoutons le général Jackson, dans son message de 1829 au Congrès assemblé au Capitole: «Professant le désir de les civiliser, et de les établir, nous n'avons cependant pas perdu de vue le moyen de nous emparer de leurs terres, et de les repousser plus avant dans la forêt. Par là ils ont été réduit non seulement à errer, mais ils ont été autorisés à nous regarder comme injustes, et comme indifférens à leur sort. Leur condition présente, si différente de ce qu'elle était autrefois, fait un éloquent appel à notre sympathie. Nos ancêtres les trouvèrent légitimes possesseurs de ces vastes régions. Ils ont été contraints par la force de se retirer de rivière en rivière, et de montagne en montagne; des tribus sont éteintes; d'autres conserveront pour quelque temps encore leur nom jadis terrible. Le sort des Mohicans, des Delawares, et des Narraghansetts menace les Choctas, les Cris et les Cherokis. L'humanité et l'honneur national demandent que les généreux efforts soient réunis pour détourner un aussi grand malheur.» L'opinion a flétri la mémoire du vainqueur de Tallustatchie et de Tolladga: le temps n'est peut-être pas venu pour l'historien.
Paw, en Allemagne, Morre, en Irlande, et Don Ulloa, en Espagne; en France, aimé Martin, et de ce bord-ci de l'Atlantique un de nos écrivains les plus distingués, M. Parent, n'ont point voulu se montrer généreux envers cette race, qu'ils appellent cependant une race noble. Ils n'ont guère envisagé que ses gémonies. On a dit avec emphase que le sol est donné à celui qui travaille. Les Cherokis on travaillé, ils se sont érigés en gouvernement, et en gouvernement constitutionnel; mais les Américains libres on décrété: Les Cherokis ne sont pas libres! Mushulatuba leur a demandé du travail, et ils lui ont refusé, parce que les sang des Sagamos coulait dans ses veines. M. Prent s'est déclaré l'ennemi de la noblesse, et l'ami du progrès; il a approuvé indirectement les envahissemens gigantesques de nos voisins, admirant que les tribus repoussent leur civilisation, cette civilisation devant laquelle elles fondent comme la neige frappée des feux du jour, écrit une femme bel esprit [154], et Washington Irving: «Ils ont vu (les indigènes) s'avancer contre eux comme un monstre à plusieurs têtes, vomissant chacune quelque espèce de misère, la société que précédaient la peste, la famine, la guerre; et à sa suite venait un fléau plus destructeur, le commerce. Multipliant les besoins de ces peuples, sans augmenter leurs moyens de les satisfaire, il a énervé leur vigueur, accru leurs maladies, affaibli leurs facultés intellectuelles. Ils sont vagabonds dans leurs pays devenus des colonies européennes, et la forêt qui, jadis fournissait à leur nourriture, est tombée... La solitude est fleurie comme un jardin.» Ainsi s'est exprimé le plus brillant écrivain de l'Union: risquerais-je quelque chose en ajoutant: chez nos voisins, civiliser, c'est détruire?
Note 154:[ (retour) ] Mis Wright.
M. Parent n'a point donné le secret que cherchait Sir Francis B. Head. Il se trouve dans le caractère de la république qui nous avoisine. Cela me rappelle le mot du célèbre Franklin, qui disait assez ingénument: Il me semble que nous avons mal choisi pour emblême l'aigle, qui n'est bon qu'au brigandage; je préférerais même de dindon qui, pour n'être pas un oiseau noble, possède au moins un naturel plus honnête. Le bon philosophe n'avait-il pas raison? nul doute que oui: il suffit de comparer, en Canada, si les sauvages ne se multiplient pas, où s'ils se multiplient peu, on peut du moins prouver qu'ils ne diminuent pas. Ils trouvent sur le sol britannique une commune et paternelle protection, et leurs députés, confiés à l'Océan, trois fois ont éprouvé la gracieuseté de nos rois.
Mais le barde de l'Erin, et le philosophe ami généreux du beau sexe, se sont prononcés [155]: empressons nous donc d'opposer à leur autorité, une autorité encore plus grande celle du grand penseur germanique [156]. «Parmi tant de races qui n'ont pas encore eu le bonheur de participer à la civilisation, dit Emmanuel Kant, celle de l'Amérique Septentrionale, sans contredit, se présente avec le caractère le plus élevé. Le sentiment de l'honneur est si puissant chez ces peuples, que, sans autre projet que celui d'acquérir de la gloire dans des aventures toujours périlleuse, ils entreprennent des voyages de cent milles. Tombés aux mains de leurs plus cruels ennemis, ils veillent sur eux-mêmes avec le soin le plus attentif, de peur que la force des tourmens ne leur arrache quelque plainte ou quelque soupir étouffé, dont le vainqueur puisse se prévaloir contre la fermeté de leur âme. Le sauvage du Canada est au reste véridique et rempli de droiture. Son amitié, susceptible d'une vive exaltation, se teint d'une couleur romanesque, qui pourrait réveiller quelquefois le souvenir de l'antiquité fabuleuse. Fier à l'excès, il sait ce que vaut la liberté, et ne souffrirait, fût-ce même pour s'instruire aucune des sujétions qui pourraient lui porter la plus légère atteinte. On serait tenté de croire qu'un Lycurge aurait passé par là. L'entreprise des argonautes diffère peu des expéditions guerrières des Canadiens (Canadois), et Jason n'a d'autre avantage sur Attakullakulla [157] que l'honneur de porter un nom grec.» Avec Kant se sont rangés le Comte Carlo Carli et le savant Lefebvre de Villebrune. Oublierais-je un nom illustre?... Le noble Comte qui gouverne ces heureuses Provinces, a choisi l'occasion la plus solennelle pour rendre hommage, en présence du sénat canadien, à la noble générosité d'une tribu qui, en fesant aux Irlandais mourans de faim, un don considérable en argent, s'excusait avec la plus charmante ingénuité, de ne pas donner plus. Voilà ceux qui combattaient avec nous à Queenstown et à Chateauguay! Puissiez-vous, à l'ombre de la protection que vous accorde notre souveraine, vous multiplier comme les feuilles de vos forêts, et les auteurs de vos désastres, pâlir à la vue de vos guerriers! Un poëte canadien [158] vous disait comme à tous les sujet de l'empire:
Be Britons, and bid the usurper defiance!
C'est sublime, mais c'est illusoire. Vous disparaîtrez: «ils s'en vont», disait-on naguère, et Lord Kaimes l'a dit en d'autres termes. Vous disparaîtrez, le dernier guerrier de votre sang s'éteindra, et alors surgiront de plus brillans défenseurs que moi de votre gloire passée. Elle revivra aussi éclatante et plus réelle que celle qui se rattache aux gigantesques créations d'Homère.
Note 155:[ (retour) ] Il y a eu deux hommes au coeur bien fait, Legouvé et Aimé Martin. Si ce dernier a censuré nos peuplades, c'est que, peut-être il n'avait ouï parler que des Chippeouais ou des Sioux, ou qu'il s'imaginait que les habitans de nos forêts devaient bien être aussi barbares que des Français. Il s'est heureusement trompé. Si Aimé Martin eût lu le général Milfort, son compatriote, que les Séminoles firent Sachem, son coeur n'aurait pas ici chagriné comme il a du l'être quand il citait «le Périgord, où la femme croupit dans un état de saleté et d'abjection qui réagit sur toute la famille, la Picardie et le Limousin où, repoussées au dernier rang comme une race inférieure, les femmes servent leur mari à table sans jamais prendre place à son tôté, la Bresse, où elles sont manoeuvres, bêtes de somme et de labour, la Basse-Bretagne enfin, où l'homme, la femme et les enfans mangent le blé dans la même auge avec leurs pourceaux. Paris est un peu plus civilisé que la France. Là tout semble se rapporter aux femmes, mais ce n'est qu'une apparence; et sous ce rapport on a regretté que les lis ne filassent pas. J'aime bien mieux nos tribus. Un peu plus familières avec la nature que les Européens elles tenaient que l'enfant suit la caste de sa mère. Chez les Pequots, les Narraghansetts, les Pohatans et les Massachusetts, les femmes parvenaient au rang suprême, et, chez les Hurons et les Iroquois, elles étaient entourées d'un respect plus réel qu'à Paris.
Note 156:[ (retour) ] V. Emmanuel Kant, Essai sur le Sublime et le Beau.
Note 157:[ (retour) ] Don Ulloa n'y a vu que les marques d'une complette insensibilité tenant à un abrutissement avancé. Il es vrai que l'Espagne n'a point produit de philosophes!
Note 158:[ (retour) ] V. Supra, Chapitre XXXI.
ADDENDA
A LA
BIOGRAPHIE DES SAGAMOS ILLUSTRES
DE
L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE
«Relativement aux expéditions scandinaves en Amérique, il n'est pas aussi avéré, quoiqu'en dise M. Marmier, que l'Islande ait d'abord été découverte par les Irlandais, qui en auraient été chassés par les Scandinaves; de même que ce qu'il raconte d'une partie de l'Amérique appelée la Grande Irlande, et des aventures de Gudleif, lequel, se rendant d'Irlande en Islande, aurait été détourné de sa route par des vents contraires, et jeté sur une côte méridionale, comme serait la Floride ou les Carolines, où il trouve Biorn exilé d'Irlande à cause de ses relations avec Thuride de Frodo, soeur de Snorre Gode, préfait de Hellgaffel. Les naturels voulaient faire un mauvais parti à Gudleif, dit la légende, quand arriva un vieillard à barbe blanche, entouré de tous les signes du commandement. Gudleif lui ayant dit qu'il venait de l'Irlande, le vieux Chef lui demanda des nouvelles de presque tous les personnages distingués de cette île, et en particulier de Snorre Gode, de Thuride sa soeur, et de Klartan, fils de celle-ci. Il délivra ensuite les Irlandais, mais en leur conseillant qu'ils s'éloignassent au plus vite.»
Cette légende est du moins tirée d'un mémoire de M. Rafu, secrétaire de la Société des Antiquaires du Nord. On y ajoute que le vieillard se sépara de Gudleif en lui donnant un anneau d'or pour Thuride, et une épée pour Klartan. Gudleif passa l'hiver à Dublin, puis retourna en Islande. Tout ce récit se rattache à la domination des Danois en Irlande.
«On parlait déjà, au siècle dernier, dit M. Lefebvre de Villebrune [159], d'une colonie galloise partie d'Angleterre, pour se fixer en Amérique, sous la conduite de Madoc, fils d'Owen Gwynned. Cette émigration était connue par des notices historiques assez certaines dans le pays de Galles, et entre autres, par quatre vers gallois que Powell a publiés dans sa Chronique. La reine Elizabeth chargea même Rawleigh de chercher ces émigrans auxquels on avait entendu dire sur la côte de Virginie, haa, hooui, iach, comment vous portez vous, ce qui est le salut même de nos Celtes de la Basse-Bretagne. Rawleigh, malheureux, ne put les découvrir... Voyons d'abord ce qu'en dit M. Filson dans son excellente Histoire du Kentucky: je donnerai ensuite la preuve de ce qu'il avance.
Note 159:[ (retour) ] Villebrune, John Baptist Lefebvre de, a learned Hellenist and Orientalist, born at Senlis, about 1732... Oriental professor at the College of France... succeeded Chamfort as keeper of the National library--BELLCHAMBERS BIOGRAPHY.
«L'an 1170, Madoc, fils d'Owen-Gwynned, prince de Galles, mécontent de la situation des affaires de son pays, abandonna sa patrie, comme le rapportent les historiens gallois. Laissant l'Irlande au nord, il avança à l'ouest, jusqu'à ce qu'il rencontra une contrée fertile, où ayant laissé une colonie, il retourna chez lui, persuada à plusieurs de le suivre, et partit de nouveau avec dix navires, sans qu'on ait entendu parler de lui depuis cette époque. Ce récit a plusieurs fois excité l'attention des savans. Mais comme on n'a point trouvé de vestiges de ces émigrans, on a conclu, peut-être trop légèrement, que c'était une fable, ou au moins, qu'il n'existait aucune trace de cette colonie. En dernier lieu, néanmoins, les habitans de l'Ouest ont entendu parler d'une nation qui habite à une grande distance sur le Missouri, semblable aux autres Indiens pour les moeurs et l'extérieur, mais parlant la langue galloise, et conservant quelques cérémonies de la religion chrétienne: ce qui, à la fin, a été regardé comme un fait constant.»
M. Filson cite ensuite d'anciennes ruines, des restes de fortifications, des tombeaux d'une structure toute différente de ceux des sauvages. Il croit d'autant plus volontiers que ce sont des restes d'ouvrages gallois, que les sauvages n'ont pas l'usage du fer: raisonnement peu concluant et fondé sur une erreur de fait. Ce qui suit a plus d'autorité.
«Benjamin Beatty, ministre de l'Eglise anglicane, lui-même Gallois, se trouvant en Virginie, et voulant repasser dans la Caroline, fut rencontré par une troupe de sauvages. Ceux-ci l'ayant reconnu Anglais, l'arrêtèrent avec ses compagnons, les attachèrent à des arbres, et se disposaient à le percer de flèches. Près de mourir, il se recommanda à Dieu, et dit son Pater tout haut dans sa langue. Ces sauvages étonnés qu'il parlât leur langue, accoururent à lui, l'appelèrent frère, le délièrent lui et les autres, et les menèrent à leur village. Il y vit une peuplade toute galloise, où se conservait la tradition du passage de Madoc. On le conduisit ensuite à l'Oratoire, où on lui mit en main un rouleau de peau, dans lequel était soigneusement conservé un manuscrit de la Bible en langue galloise. Beatty revint à Londres avec quatre de ces Gallois, pour demander des ministres de la religion, et publia cet évènement dans un petit ouvrage intitulé: «Journal of two months».
M. Le Brigant, le savant Celte, dit à M. de Villebrune, qu'il s'était trouvé à Londres peu de temps après, et qu'il s'en était procuré un exemplaire. Il y est parlé d'un nommé Sutton qui, ayant été fait prisonnier par ces sauvages, eut occasion de voir la peuplade. Les habitations y étaient Bien mieux construites que celles de tous les autres sauvages; on y voyait partout de l'art, et un peuple n'ayant rien de commun avec ses voisins par la manière de vivre.
Pour laisser parler de nouveau M. de Villebrune' «Je ne fais que rappeler, dit-il, que le célèbre Cook, a trouvé au nord de la Californie une partie de l'ancienne colonie Galloise, refoulée par les autres sauvages, comme la masse de la peuplade, a été forcée de quitter son ancien local, lorsque les Espagnols s'emparèrent du Mexique, et je passe à un monument publié à Londres en 1777, in-8vo, par M. Owen, le jeune, dans un recueil d'antiquités bretonnes, p. 103: j'en traduira littéralement l'essentiel.»
«Ces présentes attesteront à toute personne quelconque, qu'en 1669, étant alors chapelain du major-général Bennet, M. William Berkeley envoya deux vaisseaux, pour découvrir le lieu qu'on appelait alors Port-Royal, mais maintenant Sud-Caroline, qui est à soixante lieurs au sud du Cap Fair, et j'y fus envoyé avec eux pour en être le ministre.
«Nous partîmes le 3 avril pour la Virginie, et arrivâmes à l'embouchure du Port-Royal, le 19 du même mois. Les petits vaisseaux qui étaient avec nous remontèrent la rivière jusqu'à l'endroit appelé Oyster Point. Nous nous y arrêtâmes sept à huit mois, c'est-à-dire, jusqu'au 10 novembre suivant. Epuisés, pour ainsi dire, par une faim pressante, faute de vivres nécessaires, moi et cinq autres nous allâmes battre les champs, voyageant dans un désert, et nous vînmes enfin dans la contrée de Tuscaroras, où les Indiens du pays nous arrêtèrent, et nous firent prisonniers, parce que nous leur dîmes que nos vaisseaux étaient chargés pour Roanoake: or, ils étaient en guerre avec les Anglais à Roanoake. Ils nous conduisirent donc dans leur peuplade cette nuit-là, et nous enfermèrent seuls dans une maison. Le jour suivant ils tinrent un Machcomoco ou conseil à notre sujet, et après la délibération, l'interprète vint nous dire de nous préparer à mourir le lendemain. Consterné de cette décision, je m'écriai dans ma langue bretonne: «n'ai-je donc évité tant de dangers que pour mourir assommé comme un chien?» A ces mots un Indien vint à moi (il me parut être un des capitaines de guerre du Chef des Doëgs, dont l'origine me semble devoir rapportése aux Gallois). Cet Indien me prit par le milieu du corps, et me dit en breton: non, tu ne mourras pas. Sur le champ, il alla trouver le Chef des Tuscaroras, pour traiter de ma rançon. Après cela, ils nous conduisirent à leur ville, et nous traitèrent avec humanité pendant quatre mois. Je parlai avec eux de nombre de choses en langue bretonne, et je leur fis trois prêches par semaine. Ils se fesaient un plaisir de me communiquer leurs affaires les plus difficultueuses, et quand nous les quittâmes, ils agirent à notre égard avec beaucoup de civilité et de bonté. Ces sauvages ont leur habitation près de la rivière Pantigo, non loin du Cap Atros. Tel est le récit de mon voyage chez les Indiens Doëgs.
«A New-Iork, 10 mars, 1685-6, Morgan
Jones, fils de John Jones, de Basleg,
près de Newport, dans la province de
Monmouth.
«P. S. Je suis prêt à conduire tout Gallois ou autres qui désireront une plus ample instruction.»
«Très honorable cousin,
«Telle est la copie que mon cher cousin T. R. m'envoya de New-Iork, en Amérique. Je vous avais promis de vous en donner copie, d'autant plus que vous désiriez la montrer à l'évêque de St. Asaph. Ma longue absence m'a empêché de vous satisfaire, mais pour vous éclaircir un peu les choses, ainsi qu'à ce docte antiquaire, permettez-moi de vous présenter quelques détails à ce sujet.
«Mon fràre et moi, nous entretînmes il y a quelques années une correspondance sur ce sujet avec le cousin Thomas Price de Llawilling, et il nous dit qu'un homme de Brecknoc se trouvant, il y a environ trente ans, plus ou moins sur les côtes de l'Amérique et sur un vaisseau hollandais, l'équipage voulut descendre à terre pour prendre des rafraîchissemens. Les naturels s'approchèrent, et voulaient les prendre de force, lorsque cet homme dit aux matelots qu'il entendait le langage du pays. Les Hollandais lui dirent de parler aux sauvages, qui devinrent dès lors très honnêtes, et fournirent tout ce qui était à leur disposition. Ils dirent entre autres choses à celui qui les comprenait, qu'ils étaient venus d'une contrée appelée Gwynned en Prydam Fawr. Voilà en substance ce que je me rappelle de cette circonstance: c'était je pense entre la Virginie et la Floride. Mais pour laisser de côté des rapports incertains et des conjectures, je dirai que Thomas Herbert touche en passant ce sujet au dernier feuillet de son livre de Voyages aux Indes. Il cite même la chronique du Docteur Powl, ou plutôt son commentateur Lloyd de Denbigh, pour confirmer ce fait. L'un ou l'autre, ou tous les deux, ont extrait leur récit de la vie d'Owen Gwynned ou de son fils David, écrite par Gytto de Glyn; car je n'ai pas ce livre sous la main, l'ayant laissé dans la contrée de Hereford.»
(Suit la légende de Madoc, que je me dispense de citer une troisième fois.)
«Mon frère ayant appris ce récit, et rencontrant ce Jones à New-York, le pria de lui écrire chez lui-même. Ce fut Pour m'obliger ainsi que mon cousin Thomas Price, qu'il m'en envoya l'original. Ce Jones avait sa demeure à douze milles de New-York, et avait été en même tems que moi à Oxford. Il était du collége de Jésus, et se nommait Jones Senior, pour être mieux distingué. Les noms propres ne sont pas écrits selon l'orthographe moderne, mais j'ai dit à mon copiste de les écrire comme ils y étaient tracés: l'évêque de St. Asaph saura les corriger.
«Si je puis dire mon sentiment sur ces noms, les Indiens Doëgs n'ont eu ce nom que de la syllable finale du mot Madog ou Madoc. Le Cap Atros doit être le cap Hatteras près du cap Fair dans la Caroline. Car observez qu'il dit que ces Indiens Bretons habitaient sur la rivière Pantigo près du cap Atros. Il nomme Port-Royal, qui est actuellement dans la Caroline. En outre il dit qu'il s'échappa vers la Virginie. Les Indiens Doëgs et Tuscaroras sont placés là dans les nouvelles cartes des domaines britanniques.»
CHARLES LLOYD.
A Colobran M jour 3
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Récit du Docteur Plott sur le même sujet.
«L'auteur de la lettre (Morgan Jones) n'ayant pas imaginé, ni fait présumer comment la colonie galloise peut avoir été portée dans une contrée si éloignée, je pense que ce serait obliger la société que d'éclaircir ce problême. Voici donc ce que je puis offrir au public à ce sujet, soumettant tout à l'examen le plus impartial. Ainsi j'espère procurer quelque satisfaction, ou au moins présenter quelques degrés de probabilité.
«Je trouve dans les Annales Bretonnes que le Prince Madoc, fils d'Owen Gwynned, fils de Griffith, fils de Conan rendait hommage à Guillaume le Conquérant pour certaines terres d'Angleterre. Fatigué de la lutte qui s'était allumée entre ses frères David, Howell et Jorwerth, chacun d'eux prétendant avoir part dans les domaines de leur père, selon la coutume de Gavel Keing [160]. Il s'aperçût en même temps que les Normands, leurs nouveaux voisins, étaient près de leur enlever tout. Ne pouvant rétablir la paix, il résolut de chercher un asile dans quelque terre éloignée du globe, tant pour lui que pour sa postérité. Il fit ses préparatifs et partit en 1170, le seizième de Henri II. Ayant mis à la voile par un vent favorable, il passa en quelques semaines du pays de galles dans une nouvelle terre qu'il découvrit vers l'Ouest. A son arrivé, il y trouva tous les vivres dont il avait besoin, un air frais et salubre, de l'eau douce, jusqu'à de l'or, et tout ce qu'il pouvait raisonnablement désirer. Il s'y arrêta, y établit ceux qu'il avait amenés. (Vers la Floride et le Canada, comme mes auteurs le pensent).
Note 160:[ (retour) ] Vide Blackstone.
Après y avoir passé quelque temps pour y mettre tout en ordre, et élever les fortifications nécessaires à une défense assurée, il se décida à retourner dans sa patrie, pour en amener un plus grand nombre de colons. Il partit donc laissant 120 hommes à sa nouvelle habitation, comme l'attestent Cynvrick fils de Grono, Meredith fils de Rice, Gaton et Owen. Dirigé par la Providence, qui est la meilleure boussole, et par la vue de l'étoile polaire, il arriva heureusement après un long voyage, raconta les succès qu'il avait eux, la fertilité du sol, la simplicité des sauvages, l'abondance qu'il y avait trouvée, et combien il était facile de faire la conquête de ce pays. Il engagea donc nombre de ses compatriotes à partir avec lui. Ils se hasardèrent sur des barques chargées de provisions, et arrivèrent heureusement à la colonie. Madoc n'y retrouva en vie qu'un petit nombre de ceux qu'il avait laissés. Les uns étaient morts par leur excès dans le manger, d'autres par la perfidie des barbares; mais les nouveaux venus ayant considérablement fortifié la peuplade, il disposa tout de manière à n'avoir plus à craindre aucun ennemi. L'abondance, la sécurité, un contentement parfait firent bientôt oublier l'ancienne patrie. Personne n'y retourna, et après quelques générations, ce fut un fait totalement oublié.
«D'ailleurs les écrits qui constatent ce voyage, les vers des poëtes Gallois, et les généologistes décident la question. La vérité est encore plus sensible quand on sait combien il reste de noms Bretons dans ces contrées. Tels sont par exemple Pengouin, tête blanche, nom donné à un oiseau qui a la tête blanche: ou aux pointes nues des rochers, gwyn-dwr, blanche eau, bara, pain, mam, mère, tad, père, clugar, coq de bruyère, ilinog, un renard, wy, oeuf, calaf, tuyau de plume, trwyn, nez, neaf, le ciel, mots connus également en Armorique.
«Mais la lettre de Jones est un monument incontestable. Un homme qui a été quatre mois parmi les sauvages, qui a prêché trois fois par semaines dans sa langue, que ces gens entendaient, à qui ils fesaient part de leurs affaires dans sa langue, étaient certainement de la même nation, quelque léger changement que le temps eût opéré dans l'idiome.»
Sur l'autorité de ces pièces traduites servilement par M. Lefebvre de Villebrune, je dirai que le voyage de Madoc n'est plus une chimère, et qu'il a eu lieu sans presque nul doute. Mais fut-ce sans boussole. Ne doit-on pas prendre pour l'oeuvre de demi-savans ces petits dictionnaires d'inventions que l'on publie, partout en France? Ils attribueront à Marco Paulo la découverte de la boussole: il la prit tout au plus de l'Orient. Il paraît même que les Chinois la connaissaient à une époque fort ancienne. Bien plus, Albert le Grand dont M. de Villebrune cite le traité des métaux, florissait à peu près dans le même temps que Madoc. Or, il parle de la boussole, comme d'une chose connue, et fait aussi dire à Aristote, que les marins se servaient d'un fer aimanté, qui se tournait vers le pole septentrional. Flavio, Seigneur de Goïa, ne découvrit pas plus ce que les troubadours chantaient avant lui. Il est au reste à peine croyable que les Normands songeassent sérieusement à leurs colonies de Groënland et de Vinland, sans boussole; et si on l'accorde ainsi, on croira qu'ils durent la communiquer l'Angleterre, et que Madoc en fit usage. Il put aussi avoir eu quelque vent des expéditions des Scandinaves, dont les Normands devaient avoir encore quelque souvenir.
Mais ce qu'il est plus difficile de connaître, c'est le lieu ou débarqua réellement Madoc. On a vu figurer tour à tour La Caroline, la Floride et le Canada. Il est plus commode de croire que plusieurs des nations que l'on a trouvées sur ce continent descendaient de la colonie galloise. Cela est probable pour les Tuscaroras peuple puissant et fort intéressant. Les Anglais le détruisirent en parti dans trois combats sanglans, et ses restes vinrent former en 1712, un sixième Canton Iroquois. Le célèbre Kussick appartient à cette tribu, et l'on peut dire qu'il est originaire de l'antique Albion. Mais le peuple le plus certainement descendu des Gallois (c'est l'opinion de Filson et de Gallatin) était celui des Mandans, remarquable par la blancheur de ses individus. Une peste a anéanti, en 1832, les deux bourgs qu'ils possédaient sur le Missouri.