ELOGE

DE GRESSET

Le véritable éloge d'un grand homme, ce sont ses actions et ses ouvrages: toute autre louange paraît assez inutile à sa gloire; mais n'importe: c'est un beau spectacle de voir une nation rendre des hommages solennels à ceux qui l'ont illustrée, contempler, pour ainsi dire, avec un juste orgueil, les monuments de sa splendeur et les titres de sa noblesse, et allumer une utile émulation dans le coeur de ses concitoyens par les éloges publics qu'elle décerne aux vertus et aux talents qui l'ont honorée.

Gresset était digne d'un tel hommage; et à qui, Messieurs, convenait-il aussi bien qu'à vous de le lui rendre? Sa gloire, qui brille avec éclat aux yeux de toute l'Europe, a pour vous quelque chose de plus touchant: vous la partagez avec lui. Cet illustre poète est né au milieu de vous, il a voulu vivre et mourir parmi vous; vous fûtes à la fois ses compatriotes, ses amis, les compagnons de ses travaux littéraires, les témoins de sa vie privée, les spectateurs de sa vertu; partout ailleurs on a admiré ses écrits; vous avez encore connu et chéri sa personne. C'est l'amitié qui semble aujourd'hui s'unir à la patrie pour honorer sa mémoire. En proposant son éloge à l'émulation publique, vous paraissez chercher une consolation à la douleur que vous cause sa perte dans les nouveaux monuments qu'elle s'empressera d'élever à sa gloire.

Oui, répandons des fleurs à l'envi sur la tombe du plus aimable des poètes. Quoiqu'aucun lien ne m'ait attaché à lui, mon zèle ne le cédera point au vôtre. Pour chérir sa mémoire, ne suffit-il pas d'avoir lu ses écrits, d'avoir entendu parler de ses vertus?

O Gresset, tu fus un grand poète. Tu fis beaucoup plus, tu fus un homme de bien. En vantant tes ouvrages, je ne serai point obligé de détourner mes yeux de ta conduite; la religion et la vertu ne s'indigneront pas contre les éloges donnés à tes talents. Heureux l'écrivain qui, comme toi, sait toujours les respecter et les suivre, et marquer leur auguste empreinte dans sa vie comme dans ses ouvrages!

Gresset entra de bonne heure dans cette société célèbre qui avait instruit sa jeunesse, et qui semblait offrir une retraite si douce aux hommes épris des charmes de l'étude et des lettres. Ce fut dans son sein que se forma le Poète des Grâces.

La voix publique lui a déféré ce titre, qui suffirait seul pour lui assurer le rang le plus distingué dans l'empire des Muses.

Tous les ouvrages qui portent le caractère du génie, semblent donner à leurs auteurs un droit égal aux hommages de la postérité. Les Muses partagent leurs présents entre leurs favoris; les couronnes qu'elles leur décernent sont différentes; il est difficile de décider quelles sont les plus brillantes. Les Sophocle, les Théocrite, les Tibulle, les Virgile, les Corneille, les la Fontaine, entrent ensemble au Temple de l'Immortalité; les roses qui couronnent Anacréon ne sont pas moins durables que les lauriers qui ceignent le front d'Homère; et si le grand caractère de ces poètes majestueux qui osèrent chanter les Héros et les Dieux impose plus de respect à la postérité, elle semble aussi sourire avec un plus doux sentiment de plaisir à ces poètes aimables, que les ris et les grâces ont inspirés.

Mais à combien peu de mortels elles accordent cette faveur? En vain un peuple de rimeurs ose se croire né pour jouer avec elles, ils inondent le public de leurs productions légères; mais elles meurent en naissant; ces fleurs délicates qu'ils veulent cueillir se fanent dès qu'ils les ont touchées; elles ne conservent un éclat immortel qu'entre les mains de ce petit nombre d'écrivains fortunés que la nature a doués d'un génie vraiment original. Le premier ouvrage qui lit connaître Gresset dans la République des Let tres le plaça incontestablement dans cette classe privilégiée. Ici, Messieurs, l'idée du Ververt se présente d'elles-mêmes à vos esprits. A ce nom, un souris involontaire semble naître, excité par les images charmantes qu'il réveille dans noire mémoire; et c'est-là, sans doute, le plus bel éloge d'un ouvrage de ce genre.

Cette production parut, comme un phénomène littéraire. Avant cette époque, nous possédions plusieurs poèmes héroï-comiques justement admirés; et, par un contraste assez singulier, c'est aux plus imposants et aux plus graves d'entre les poètes, que nous devons ces productions badines. Le chantre d'Achille ne dédaigna pas de célébrer la guerre des rats et des grenouilles. Pope, ce poète philosophe, trouva dans une boucle de cheveux la matière d'une nouvelle Iliade. Boileau, le poète de la raison, emboucha la trompette héroïque pour chanter la discorde qu'un Lutrin avait allumée dans le sein d'une paisible église.

Tous les siècles réunis n'avaient produit que quatre ou cinq chefs-d'oeuvre en ce genre, et notre langue n'en possédait qu'un seul, lorsqu'un jeune poète, inconnu jusqu'alors, sembla les surpasser tous par un ouvrage encore plus étonnant.

Sa muse osa franchir les grilles des couvents, pour y observer ces riens importants nés de la frivolité du sexe. Cette matière neuve, mais aride, prêtait, sans doute, beaucoup moins à l'imagination que celle du Lutrin et de la Boucle de Cheveux enlevés.

Pope et Boileau avaient d'ailleurs étendu les ressources de leurs sujets: le premier, par l'intervention des Silphes, qu'il intéresse à la destinée des cheveux de Bélise; l'autre, par l'introduction des divinités allégoriques auxquelles il fait prendre parti dans la querelle du Lutrin. Le chantre de Ververt néglige tous ces ressorts; au lieu d'adopter la marche imposante de l'épopée, dont la dignité, formant un contraste plaisant avec la petitesse du sujet, offre déjà par elle-même une source de beautés piquantes et faciles, il célèbre la gloire de son béros sur un ton plus simple, plus naïf, et par conséquent plus difficile. Il semble que son génie, rejetant tous appuis étrangers, cherche à multiplier les obstacles pour les vaincre, et veuille lutter avec ses seules forces contre toute la sécheresse de la matière.

Mais, avec cette unique ressource, quel poème ne fait-il point éclore d'un sujet qui semblait à peine susceptible de fournir quelques plaisanteries!

Quoique l'imagination n'ait peut-être jamais rien produit de si riant que les détails de ce poème, il est douteux, si le mérite de l'invention et de la richesse de la fiction ne sont pas encore au-dessus. Mais n'allais-je point entreprendre de développer les beautés du Ververt, comme si le discours pouvait exprimer des grâces que sa lecture seule peut faire sentir? Quelles paroles pourraient peindre la fraîcheur et l'éclat du coloris qui caractérise le style de cet ouvrage, cet heureux accord de la finesse avec la naïveté, de la plaisanterie la plus délicate avec toutes les richesses de la poésie; cotte imagination brillante qui, de l'idée la plus stérile et la plus triviale, sait faire sortir mille détails aussi nobles que gracieux; qui, à un trait ingénieux, fait succéder sans cesse un trait plus piquant encore, effacé lui-même par une saillie nouvelle qui achève d'étonner l'esprit, et de dérider le front le plus sévère? Quel éloge pourrait valoir cette impression de plaisir et d'admiration qu'il a laissée à tous ceux qui le connaisse? Et à qui est-il inconnu? Il est entre les mains de tous les âges et de toutes les conditions: il fait les délices des hommes lettrés, il procure des heures agréables aux hommes les moins instruits; ceux qui sont les plus étrangers aux autres chefs-d'oeuvre de notre littérature sont familiers avec le Ververt. Il rappelle à tous les esprits des souvenirs riants; il leur retrace l'idée du plus charmant ouvrage qu'aient produit le goût, l'imagination et la gaîté. Lisez le Ververt, vous qui aspirez au mérite de badiner et d'écrire avec grâce; lisez-le, vous qui ne cherchez que l'amusement; et vous à qui la nature semble avoir refusé la faculté de rire; lisez le Ververt, et vous connaîtrez une nouvelle source de plaisirs.

Oui, tant que la langue française subsistera, le Ververt trouvera des admirateurs. Grâce au pouvoir du génie, les aventures d'un perroquet occuperont encore nos derniers neveux. Une foule de héros est restée plongée dans un éternel oubli, parce qu'elle n'a point trouvé une plume digne de célébrer ses exploits; mais toi, heureux Ververt, puisqu'il a plu à un grand poète de l'immortaliser, ta gloire passera à la postérité la plus reculée. Dans plusieurs siècles, on parlera encore avec intérêt de tes prospérités et de tes revers, de tes charmes et de tes erreurs, des tendres soins que te prodiguèrent les douces maîtresses dont tu fus l'idole, et des plaisirs que tu leur procuras, et des larmes que lu leur fis répandre.

Aussi ne devons-nous pas nous étonner si cet ouvrage fit une si prodigieuse sensation dès sa naissance; les applaudissements qu'il excitait redoublaient encore lorsqu'on apprenait que ce chef-d'oeuvre était le coup d'essai d'un homme de vingt-six ans, renfermé dans l'enceinte d'un collège, et destiné à la vie monastique. Le grand Rousseau, frappé de l'éclat d'un tel début, annonçait dès lors le jeune auteur à son siècle comme un des plus beaux génies qui devaient l'illustrer. C'était, sans doute, un spectacle assez intéressant de voir un des plus célèbres poètes de nos jours applaudir au triomphe d'une muse naissante, faite pour partager avec lui l'attention du public, et confondre, par son exemple, les lâches complots de l'envie, qui veille toujours pour arrêter le grand homme à l'entrée de sa carrière.

Mais, tandis que Gresset jouit de la gloire attachée à ses premiers succès, quel orage s'est tout-à-coup formé sur sa tête? On conspire contre lui, on l'accuse d'attenter à l'honneur de l'Ordre de la Visitation, on crie au scandale, à la calomnie… Aimable poète, reprenez vos pinceaux; peignez-nous des évènements véritables, beaucoup plus plaisants que toutes les fictions du Ververt. Mais que dis-je? Le badinage n'est plus de saison, l'intrigue et le crédit ont secondé le courroux de ses ennemis; les Jésuites sont forcés de faire un sacrifice, et le jeune poète est condamné à s'ennuyer à la Flèche, pour expier le plaisir que procuraient au public les ingénieuses saillies du Ververt.

Mais les Muses le suivirent dans son exil, pour en adoucir la rigueur, et bientôt parurent le Carême impromptu et le Lutrin vivant.

Censeurs austères, mélancoliques, dédaignez, tant qu'il vous plaira, la petitesse du sujet de ces deux productions; blâmez l'enjouement qui a imaginé le Lutrin vivant; mais pardonnez-moi si je ne puis rougir des ris qu'obtient de moi cet ingénieux badinage, et dont vous l'avez, sans doute, vous-mêmes honoré; souffrez que j'observe avec quel art l'auteur sait répandre tant de sel et d'agrément sur une matière qui semblait les exclure, et permettre, pour ainsi dire, à sa muse, de se livrer aux accès d'une gaieté folle, sans perdre ni la finesse ni la grâce qui la caractérise.

Quand on quitte le Lutrin vivant et le Carême impromptu pour lire la Chartreuse, on croit contempler un tableau du Corrège après avoir examiné des peintures de Calot. Ce n'est plus seulement ici une production légère, c'est un ouvrage intéressant, qui n'a de commun avec les poésies qui portent ce nom que l'aisance et l'agrément. Quelle gaieté et quelle douceur de sentiment! Quelle heureuse négligence et quelle étonnante richesse! Quelles vives saillies et quelle philosophie! Jamais on ne vit la raison badiner avec tant de grâces et parler un langage si aimable, si propre à s'insinuer dans les coeurs, sous l'appas de l'enjouement.

Gresset est le premier qui ait présenté un si parfait modèle de ce genre de beautés, et cette épître charmante mérita d'être placée au rang des productions originales qui font époque dans noire littérature. Tel est le privilège du génie: un écrit agréable qui semble échapper à une plume facile et légère parvient à la célébrité des plus grands ouvrages; et l'auteur de la Chartreuse, avec ce seul titre, aurait pris sa place parmi nos plus illustres poètes. Telle était l'idée que s'en formait le grand Rousseau, lorsqu'il s'écriait en parlant de celle pièce: Quel prodige dans un homme de vingt-six ans! Quel désespoir pour tons nos prétendus beaux esprits modernes!

Cependant de tels ouvrages annonçaient assez que Gresset n'était point fait pour rester enseveli dans le cloître où il s'était renfermé. Son estime pour ses premiers maîtres, son goût pour l'étude, et son admiration pour les talents qui brillaient parmi eux, l'avaient d'abord enrôlé sous leur bannière; mais cet état ne convenait guères ni à l'amour de l'indépendance qui semble caractériser les hommes de génie, ni à la nature de ses travaux littéraires. Une muse aimable et légère n'était point faite pour habiter une maison religieuse. Comment aurait-elle pu librement placer une couronne de myrte sur le front d'un Cénobite?

Déjà le Ververt même lui avait attiré des disgrâces qui le déterminèrent à briser la chaîne dont elles lui avaient fait sentir tout le poids.

Mais, en quittant ceux auxquels il était uni par les liens de la fraternité, il n'abjura point les sentiments d'amitié qu'il leur avait voués. Il s'empressa de leur rendre un hommage public qui l'honore encore plus lui-même que ceux à qui il était adressé; il leur laissa, dans des vers dignes de son coeur et de ses talents, un gage immortel de son estime et de ses regrets. C'était ainsi qu'il convenait à Gresset de quitter les Jésuites; c'est ainsi qu'une congrégation où il laissait les Brumoi, les Tournemine, les Bougeant, et tant d'autres, méritait d'être quittée.

Rendu au monde et à la liberté, Gresset voyait la plus riante carrière s'ouvrir devant lui. Annoncé par sa réputation et par ses ouvrages, il était attendu dans la société avec impatience, et il pouvait s'y montrer sans rien redouter de cet empressement curieux avec lequel on observe les hommes célèbres. On sait que peu de gens de lettres ont su réunir, aussi bien que lui, au talent d'écrire, le don d'être aimable, qui n'accompagne pas toujours le génie. On retrouvait dans sa conversation le plaisir que donne la lecture de ses ouvrages, et ceux qui l'ont connu avaient peine à décider lequel en lui était le plus sûr de plaire, ou de l'homme ou de l'auteur. Son amabilité ne tenait pas seulement à l'enjouement et à la délicatesse de son esprit; elle était surtout attachée à la simplicité de ses moeurs, à la franchise et à l'aménité de son caractère, à cette sensibilité d'une âme expansive et tendre, qui est la source de la vraie politesse et le charme le plus fort par lequel l'homme puisse attirer son semblable. Aussi, répandu, recherché dans le plus grand monde, accueilli des grands, qui s'honoraient de son amitié, chéri de tous ceux qui le connaissaient, il goûtait, dans un âge où tous les sentiments sont vifs, tous les agréments qu'un nom célèbre peut donner dans une capitale passionnée pour les talents; il trouvait dès l'entrée de sa carrière, dans ce triomphe continuel, des jouissances plus douces et plus réelles, sans doute, que ce fantôme imposant de l'immortalité, qui couronne les travaux du grand homme qui n'est plus.

Cependant de nouveaux ouvrages, dignes de la plume qui avait tracé le Ververt et la Chartreuse, venaient de temps en temps réveiller l'attention du public en multipliant ses plaisirs. L'imagination brillante de Gresset éclate avec toute sa pompe dans son Epître à sa muse. Toute la sensibilité de son âme respire dans son Epître à sa soeur; la tendre amitié qui dicta cet ouvrage y a laissé une empreinte que le génie seul n'imitera jamais. Je retrouve la même âme dans l'inexprimable douceur du pinceau qui traça l'image de la vie pastorale et des plaisirs de l'âge d'or. Non, cette expression touchante n'a pu sortir que d'un coeur pur, digne de goûter le calme et le bonheur de l'innocence qu'il décrit si bien.

Un mérite frappant distingue, ce me semble, les Poésies Fugitives de Gresset des autres productions du même genre. Les Anacréon et leurs successeurs ont chanté les plaisirs de Bacchus et les charmes de l'Amour. Gresset, s'ouvrant une roule nouvelle, sut unir la raison au badinage et associer les ris à la sagesse. La poésie légère a pris entre ses mains un plus grand caractère; jusque-là, uniquement bornée au soin de plaire, elle avait été peu scrupuleuse sur les moyens de parvenir à son but. Amie de la licence et de la volupté, elle semblait avoir acquis le privilège d'attaquer, en se jouant, le bon sens cl la morale, dont la gravité paraissait faite pour détruire toute sa grâce et toute sa gaité. Gresset sut lui donner une décence et une noblesse dont on la croyait à peine susceptible, sans lui ôter aucun de ses agréments naturels. C'est ainsi qu'en l'élevant au-dessus d'elle-même par le nouvel essor qu'il lui a imprimé, il s'est lui-même placé au-dessus de tous les poètes qui l'avaient cultivée avec le plus de succès, par les beautés dont il a su l'enrichir autant que par le mérite de la difficulté vaincue.

A Dieu ne plaise que je veuille imiter la manie de ces panégyristes déterminés, qui semblent se faire un devoir d'immoler à la grandeur de leur héros tous ceux qui se sont signalés par les mêmes talents; j'ose croire que le goût et l'équité ne démentiront pas le jugement que je viens de porter.

Aimable Chapelle, tendre Chaulieu, puissé-je être à jamais privé du plaisir de lire vos écrits si j'osais entreprendre d'obscurcir votre gloire! Mais vous avoueriez vous-même qu'au feu qui anime vos riants tableaux, à la mollesse, à la légèreté de votre pinceau, Gresset a joint la précision, la correction, l'élégance continue, avec une élévation et une philosophie que vous ne possédez point au même degré. Satisfaits de votre destinée, contents de jouer entre Bacchus et Glycère, vous verriez, sans murmurer, les Grâces lui composer une couronne plus brillante que les vôtres.

Un poète contemporain, semblait offrira Gresset un rival plus redoutable. Entraîné par une ambition ardente vers toutes les espèces de gloire, Voltaire avait embrassé toutes les parties de la littérature; mais, de tous les genres dans lesquels il s'était exercé, la poésie légère était celui où il avait obtenu le succès le plus complet et déployé le talent le plus décidé. Vainqueur de tous ceux qui l'avaient précédé dans la même carrière, il avait acquis une réputation désespérante pour ceux qui seraient tentés d'y marcher après lui, lorsque Gresset osa lui disputer le prix. Ce jeune poète, que l'amusement et l'instinct du génie, plutôt que l'ambition, semblaient conduire vers la gloire, fut peut-être étonné lui-même de partager avec son brillant rival l'attention et les suffrages du public.

Il serait hardi, peut-être, de décider entre ces deux poètes, dont les productions sont distinguées par un caractère différent. Peut-être trouvera-t-on dans Voltaire plus d'esprit, de variété, de finesse, de correction; dans Gresset, plus d'harmonie, d'abondance, de naturel: on y sentira plus cette aimable négligence, cet heureux abandon, qui fait le premier charme de ce genre de poésie. Les grâces de Voltaire paraîtront plus brillantes, plus parées, plus vives, plus sémillantes; celles de Gresset plus simples, plus naïves, plus gaies et plus touchantes. Le premier amuse, surprend, enchante mon esprit; le second porte à mon coeur une plus douce volupté; et s'il m'était permis de peindre par des images sensibles les impressions que produisent sur moi les ouvrages de ces deux grands Poêles, je dirais que les Pièces Fugitives de Voltaire me causent un plaisir semblable à celui que fait naître l'aspect d'un jardin délicieux, embelli parle goût d'un propriétaire opulent; je comparerais les sensations qu'excitent en moi celles de Gresset à la douce émotion que donne la vue de ces paysages enchanteurs où la Nature semble prodiguer tous ses charmes et faire passer jusqu'à l'âme le sentiment de sa beauté touchante.

Tant de succès encouragèrent Gresset à en obtenir de nouveaux, il osa entreprendre de s'élever jusqu'à l'ode.

Tout le monde convient qu'il n'a point échoué dans cette tentative, comme plusieurs poètes, fameux dans d'autres genres; mais peut-être la réputation de ses odes est-elle au-dessous de leur mérite. La supériorité du Méchant, du Ververt, et de ses Poésies légères, semble les avoir éclipsées, et s'être emparé de toute l'attention du public, qu'elles méritaient de partager. Si l'on n'y trouve point la sublimité et le divin enthousiasme de Rousseau, on ne peut au moins y méconnaître une chaleur, une noblesse qui soutient dignement l'éclat et la majesté de l'ode, et surtout une douce sensibilité que l'on chercherait en vain dans Rousseau lui-même, chez qui la magnificence des images et la hauteur des idées dominent beaucoup plus que le sentiment. Ce n'est point assez, sans doute, pour placer Gresset à côté de Rousseau; mais c'en est trop pour le tirer de la foule de nos poètes lyriques, et pour compter ses Odes au nombre des ouvrages qui ont honoré ses talents, et enrichi notre littérature.

Sa célébrité et le voeu public, semblaient l'appellera courir une nouvelle carrière.

L'éclat attaché parmi nous aux couronnes dramatiques, dirige presqu'infailliblement vers le théâtre, l'ambition de tout écrivain qui sent ou qui croit sentir l'impulsion du talent. De là tous ces chefs-d'oeuvre qui font la gloire de la scène française; et cette foule encore plus nombreuse d'ouvrages infortunés qui ne s'y montrent quelques moments que pour subir l'arrêt du public redoutable, qui leur imprime le sceau d'une éternelle réprobation. De là le concours tumultueux de ce peuple d'auteurs qui se pressent à l'entrée du Temple de Thalie ou de Melpomène, attendant avec une ardeur persévérante, que la porte fatale s'ouvre enfin devant eux.

Gresset ne s'y présenta pas avec cet empressement inquiet. Peut-être même l'appât de la gloire n'eut-il pas suffi pour l'y conduire, si la force des circonstances et les pressantes sollicitations de ses amis n'avaient triomphé pour quelques moments de la rigueur de ses principes, et de cette douce paresse dont il vante si souvent les charmes dans ses écrits.

La plus fière et la plus imposante des deux Muses qui règnent sur le théâtre, obtint son premier hommage. Cette voix légère qui avait fait entendre des sons si gracieux, osa essayer de faire retentir la Scène des accents terribles de Melpomène.

L'accueil favorable que le public fit à la tragédie d'Edouard, sembla justifier cette entreprise; mais, quelque succès qu'elle ait obtenu, je ne ferai point un mérite à Gresset d'en être l'Auteur. Ce n'est pas qu'elle n'eut pu honorer un talent moins illustre que le sien. L'invention du sujet, le plus heureux peut-être qui soit au théâtre, le plus fécond en vertus héroïques et en situations tragiques, le caractère sublime de Worcestre, celui d'Arondel, non moins grand et plus original encore; les traits mâles et fiers, les beautés neuves et hardies qui brillent dans ces deux rôles; si tout cela ne suffit pas pour faire d'Edouard un chef-d'oeuvre tragique, c'en est assez, peut-être, pour prouver que le génie de son auteur n'était point incapable de s'élever à la hauteur de la tragédie, et pour nous faire regretter que d'autres ouvrages du même genre n'aient point suivi son premier essai.

Mais il dirigea bientôt après ses travaux vers un autre but.

Nous avons vu de nos jours le domaine du théâtre s'agrandir par la naissance de ces productions, connues sous le nom de drames. Mais je ne sais quelle manie poussa une foule de critiques à déclamer contre ce nouveau genre avec une sorte de fanatisme. Ces fougueux censeurs, persuadés que la Nature ne connaissait que des tragédies et des comédies, prenaient tout ouvrage dramatique, qui ne portait pas l'un de ces deux noms, pour un monstre en littérature, qu'il fallait étouffer dès sa naissance: comme si cette inépuisable variété de tableaux intéressants que nous présentent l'homme et la société, devait être nécessairement renfermée dans ces deux cadres; comme si la Nature n'avait que deux tons, et qu'il n'y eut point de milieu pour nous entre les saillies de la gaité, et les transports des plus furieuses passions.

Mais les drames et le bon sens ont triomphé de toutes leurs clameurs. C'est en vain qu'ils ont voulu nous faire honte du plaisir que ces ouvrages nous procuraient, et nous persuader qu'il n'était permis de s'attendrir que sur les catastrophes des rois et des héros: tandis qu'ils faisaient des livres contre les drames, nous courrions au théâtre les voir représenter, et nous éprouvions que nos larmes peuvent couler avec douceur pour d'autres malheurs que ceux d'Oreste et d'Andromaque; nous sentions que plus l'action ressemble aux événements ordinaires de la vie, plus les personnages sont rapprochés de notre condition, et plus l'illusion est complète, l'intérêt puissant, et l'instruction frappante.

C'est, ce me semble, dans la classe des drames que l'on doit ranger Sydnei; mais quelque nom qu'on lui donne, cette pièce sera toujours un des plus beaux titres de la gloire de Gresset. Ce n'était point l'ouvrage d'un talent médiocre, d'oser le premier développer sur la scène française la situation d'un homme fatigué de la vie, occupé des tristes apprêts d'une mort volontaire; de traiter avec succès un sujet si lugubre, si étranger à nos moeurs et à notre théâtre. C'est cependant dans le seul développement de ce caractère, que Gresset a trouvé la matière d'un de nos meilleurs drames. On a admiré l'art avec lequel il a su le faire ressortir par le contraste de la mélancolie du principal personnage avec la gaîté qui brille dans le rôle du valet: on a été frappé de la force et de l'élégance qui distingue le style de cet ouvrage; ce qui me paraît sur tout digne des plus grands éloges, c'est l'intrigue, intéressante malgré son extrême simplicité, et malgré la philosophie qui domine dans toute la pièce. Il est vrai que cette philosophie naît du fond même du sujet; qu'elle est liée à l'action, et qu'elle parle au coeur le langage du sentiment, en même temps qu'elle présente à l'esprit les plus justes et les plus nobles idées. Il n'est peut-être point de pièce en ce genre qui offre un si heureux accord du mérite théâtral avec la solidité des plus graves raisonnements. On croirait quelquefois lire un Dialogue de Platon, si l'intérêt du roman, croissant toujours de scène en scène jusqu'au dénouement le plus satisfaisant et le plus naturel, ne mettait Sydnei au rang des ouvrages dramatiques les plus estimables.

Cependant, le dirai-je? le mérite même de cette pièce, simple, belle, touchante, mais peu éclatante à la représentation, jointe à la nature du sujet, qui a trop peu de rapport avec l'humeur de notre nation, fera peut-être qu'elle sera beaucoup lue et jouée rarement, différente en cela de plusieurs drames célèbres que l'on voit souvent, et qu'on se garde bien de lire. Tandis que la foule se portera aux représentations de ces romans absurdes, où le faste des déclamations philosophiques, les explosions d'une chaleur factice, et le fracas des coups de théâtre redoublés, tiennent lieu des vraies et solides beautés qu'elle ne sait guère apprécier; les hommes de goût pourront se renfermer avec Sydnei, et le relire dans le silence du cabinet, avec un plaisir toujours nouveau.

C'était la destinée de Gresset de cueillir, comme en passant, toutes les palmes que présente le théâtre.

La comédie semblait attendre depuis longtemps un successeur aux grands écrivains qui l'avaient illustrée. La gaîté et la délicatesse du génie français, favorable à ce genre de productions, enfanta de tout temps de jolies pièces dignes d'amuser le loisir d'une nation spirituelle et polie: mais ces comédies à caractères, ces magnifiques tableaux, où les travers de l'esprit humain, et les moeurs de la société, sont dessinés à grands traits, et peints avec autant de finesse que de profondeur, ils furent toujours rares, même parmi nous. Qui a remplacé Molière? L'auteur du Joueur et celui du Glorieux, s'étaient placés assez près de lui; mais à cette époque brillante, n'ont succédé que des temps de stérilité. Nos plus illustres poètes ont échoué dans cette carrière. Rousseau n'y fit que des chutes humiliantes. Voltaire, si léger, si gai, si ingénieux, si agréable même dans les sujets les plus graves; Voltaire, si habile à manier la plaisanterie, à saisir et à peindre le ridicule, semble déployer partout le talent comique, excepté dans ses comédies. Cette contrariété (pour le dire en passant) présente une espèce de phénomène digne de fixer l'attention d'un observateur éclairé, et qui lui fournirait, peut-être, le plus sûr moyen de déterminer la trempe du génie de ce célèbre écrivain.

Quoi qu'il en soit, par tant de malheureuses tentatives, Voltaire prouva que la comédie exige de grandes ressources qui lui manquaient absolument; et par un seul ouvrage, Gresset fit voir qu'il les réunissait toutes dans un degré éminent. Retenu, pour ainsi dire malgré lui, dans la carrière dramatique; entraîné par l'amitié vers une gloire qu'il semblait fuir, il consentit à composer une comédie, et la scène française compta un chef-d'oeuvre de plus.

Cette pièce excita au même degré l'admiration et l'envie. Une foule de gens de lettres dont elle mit l'amour-propre au désespoir, écrivit, intrigua, cabala contre elle, et le public l'applaudit avec transport. Les critiques et les cabales ont disparu, et la pièce durera aussi longtemps que la langue française.

Je ne m'amuserai point ici à en relever les beautés; je ne répéterai point tout ce que les gens de goût ont tant de fois observé sur la finesse et l'énergie avec lesquelles les caractères sont tracés et approfondis; sur l'aisance, le naturel et la vivacité du dialogue; sur la conduite de l'action, que certains censeurs ont trouvée un peu faible et languissante, parce qu'elle était simple, et qui n'en mérite que plus d'éloge, puisqu'elle réunit cette qualité précieuse à l'intérêt soutenu et gradué avec le plus grand art, jusqu'au dénouement. Je n'ajouterai point que cette pièce l'emporte, peut-être, sur nos plus belles comédies par la vigueur, l'éclat, la facilité et les grâces du style; qu'il n'en est aucune dont on retienne, et dont on cite plus de vers; qui fournisse un plus grand nombre de ces traits frappants, de ces pensées à la fois délicates et profondes; de ces expressions neuves et originales que la raison publique érige en proverbes: nommer le Méchant, c'est dire plus que tout cela, et le plus inutile de tous les soins serait, à mon avis, de louer une production qui est déjà parvenue à la réputation de ces ouvrages immortels, que l'admiration de plusieurs siècles a consacrés.

Le Méchant mit le sceau à la gloire de Gresset; il le plaçait au rang des grands maîtres de l'art Dramatique, et semblait le destiner à faire renaître les jours les plus brillants de la scène comique. Bientôt l'Académie Françoise confirma le choix du public, en l'admettant au nombre de ses membres; celle de Berlin crut s'honorer elle-même en l'adoptant: ses qualités aimables, jointes à sa célébrité, réunissaient pour lui tout ce que le commerce du monde a de flatteur, à tout ce que la gloire a d'éclatant; il était parvenu à cet âge où l'ambition domine avec plus d'empire, et où le génie, ayant acquis toute sa force, sans avoir encore rien perdu de son ardeur et de son éclat, semble devoir enfanter ses plus heureuses productions, quand s'arrêtant tout-à-coup au milieu de sa carrière, il quitta le théâtre où ses talents avaient triomphés tant de fois, pour aller chercher le repos dans le sein de sa patrie. Que dis-je! On le vit dans la suite abjurer solennellement l'art dramatique, et condamner lui-même dans un écrit public, les succès qu'il avait obtenus dans ce genre.

Comment traiter cet endroit de l'histoire de Gresset? J'écris peut-être dans un temps où il n'est permis de parler de cette démarche, que pour lui faire le procès. Je crois entendre les sarcasmes qu'une foule de gens de lettres lui a prodigués; je vois le plus célèbre d'entre eux lui lancer des traits plus absurdes encore qu'injurieux; je vois l'auteur de Chariot, du Droit du Seigneur, de la Princesse de Navarre, oser contestera celui du Méchant, le mérite d'avoir fait une comédie, et tourner en ridicule une résolution dont s'applaudissait en secret son inquiet orgueil, alarmé par des talents qui brillaient avec trop d'éclat.

Ce n'est point avec de pareils yeux que j'examinerai la conduite de Gresset. Quel parti prendrai-je donc ici? Celui qui convient à un homme qui aime la vertu encore plus que les lettres, et pour qui toutes les productions du génie ne vaillent pas une belle action. Je ne prétends point décider entre les philosophes qui ont combattu les spectacles, et ceux qui les ont loués; je veux bien ne point examiner si Gresset eut raison, lorsqu'il composa d'excellents ouvrages dramatiques, ou lorsqu'il se repentit de les avoir faits. L'ami des Lettres peut regretter les productions dont il aurait pu enrichir encore la littérature; le citoyen qui gémit de voir la scène trop souvent occupée par des pièces qui la changent en une école publique de mauvaises moeurs, peut voir avec peine qu'elle ait été sitôt privée d'un génie qui, dans tous ses ouvrages, aurait laissé l'empreinte d'un coeur honnête et pur: mais qui osera faire un crime à l'homme de bien, des sacrifices qu'il croit devoir à la délicatesse de sa conscience, et lui marquer les bornes qu'il doit donner à son amour pour la vertu?

Que les principes de Gresset aient été trop sévères, ou non, peu m'importe: ils étaient les siens, et il eut le courage de les suivre; il crut voir d'un côté sa gloire, et de l'autre son devoir; et comme il était beaucoup moins philosophe que ses ennemis, la gloire fut immolée au devoir. Esprits fiers et sublimes qui foulez aux pieds ce que vous appeliez les préjugés avec tant de hauteur, le sentiment généreux qui produisit un tel sacrifice, vous paraît donc digne de votre mépris et de vos censures? Eh bien! je me dévoue moi-même à vos épigrammes, je déclare que ce qu'il y a de grand et d'héroïque, rachète amplement à mes yeux le tort de n'avoir pas eu une aussi haute idée que vous des études dont vous êtes épris; je le préfère à tous les ouvrages qui ont illustré Gresset, à tous ceux qui auraient pu l'illustrer encore; et la gloire d'être le premier des poètes comiques, ne balance point à mes yeux le mérite de savoir dédaigner ce titre.

Au reste, le parti que prit Gresset de se dérober au tourbillon, et de cultiver les Muses avec moins d'empressement, n'étonnera point ceux qui auront une juste idée de son caractère.

Qu'un homme qui joint à de grands talents une âme petite et vaine, sans cesse affamé de louanges et de célébrité, passe sa vie entière à s'enivrer de cette douce fumée; cela est dans l'ordre. Que peut-il faire de mieux? S'il n'était plus auteur, il ne serait plus rien; il se survivrait à lui-même, s'il cessait de rimer et d'écrire avant sa mort; mais une âme noble et sensible est au-dessus de la gloire que lui ont acquise ses succès littéraires. Ces brillants trophées qui sont pour l'homme vulgaire l'unique but de ses vieux et de ses travaux, ne sont pour elle que de simples amusements; elle est faite, pour goûter des biens plus doux et plus précieux, elle sait aspirer à une destinée plus grande et plus digne d'elle; celle de vivre en homme avec Dieu et la nature; celle de jouir de sa raison dans le sein de l'amitié, de la paix et de la vertu.

Le coeur droit et sain de Gresset avait conservé ces puissantes affections de la nature, effacées chez la plupart des hommes par le goût des biens factices qu'ont créés l'opinion et la vanité. Tel fut le mobile de sa conduite, qui dût paraître extraordinaire, précisément parce qu'elle était raisonnable et trop étrangère aux principes qui déterminent les actions du vulgaire.

L'amour de la patrie avait fixé son séjour dans le lieu de sa naissance; les liens qu'il y forma le lui rendirent encore plus cher. Son âme sensible lui avait fait connaître le besoin de se choisir une compagne digne de lui; il la trouva dans une de ces familles honorables, où le mérite et la probité sont héréditaires, et coula des jours heureux dans une tendre union, que l'inclination et l'estime avaient formée: car s'il est sur la terre un sort digne d'envie, c'est sans doute celui de l'homme de bien, qui a l'inestimable avantage de pouvoir rentrer avec délices au fond de son coeur, joint encore le charme de l'épancher dans une âme noble et pure comme la sienne, à laquelle il se sent lié par une chaîne aussi douce qu'indissoluble.

Si le reste de sa carrière m'offre pou de productions littéraires, je m'en console facilement; elle me présente des objets plus intéressants: le bonheur et la vertu. L'éloge de beaucoup d'écrivains finit avec la liste de leurs ouvrages; ceux de Gresset sont la moindre partie du sien.

Pourquoi cette réflexion ne peut-elle pas s'appliquer à tous ceux qui ont brillé par de grands talents? Le génie et la vertu ne sont ils pas destinés à s'unir par une alliance immortelle? L'une et l'autre n'ont-ils pas une source commune dans l'élévation, dans la fierté, dans la sensibilité de lame? Par quelle fatalité avons nous donc vu si souvent le génie déclarer la guerre à la vertu? Ecrivains plus célèbres encore par vos écarts que par vos talents, vous étiez nés pour adoucir les maux de vos semblables; pour jeter quelques fleurs sur le passage de la vie humaine, et vous êtes venus en empoisonner le cours. Vous vous êtes l'ait un jeu cruel de déchaîner sur nous toutes les passions terribles qui font nos misères et nos crimes? Que nous avons payé cher vos chefs-d'oeuvre tant vantés! Ils nous ont coûté nos moeurs, notre repos, notre bonheur, et celui de toute notre postérité, à laquelle ils transmettront d'âge en âge la licence et la corruption du nôtre!

Mais au milieu de ces funestes désordres, c'était un grand spectacle de voir l'un des plus beaux génies, dont le siècle s'honore, venger la Religion et la Vertu par son courage à suivre leurs augustes lois, et les défendre, pour ainsi dire, par l'ascendant de son exemple contre les attaques de tant de plumes audacieuses.

Heureux poète! vous pouviez goûter les doux fruits de votre gloire! Vous pouviez vous dire à vous-même: Jamais la basse flatterie, ni l'odieuse satyre ne profanèrent ma plume; mon nom n'alarme point la pudeur, et ne fait point frémir l'innocence. Le père ne veille point pour écarter mes ouvrages des mains de ses enfants. On ne voit point l'époux craindre qu'ils ne portent un funeste poison dans le coeur de sa jeune épouse. Dans tous les âges, ils rendront un témoignage honorable du caractère de leur auteur; et formant le goût des citoyens, sans corrompre leurs moeurs, ils leur présenteront souvent sous l'attrait d'un plaisir honnête, les utiles leçons de la sagesse et de la vérité".

Mais plus encore que vos ouvrages, votre vie rendra votre nom respectable et cher à la postérité. L'image de votre âme gravée dans le coeur de vos compatriotes qui se montrent aujourd'hui si jaloux d'honorer votre mémoire, fera encore aimer la vertu chez les générations futures, lorsqu'animés d'un sentiment patriotique, ils citeront les productions de votre génie, comme des monuments glorieux à leur pays; ils ajouteront: "Son coeur était encore au-dessus de ses talents;" il fut quelque chose de plus qu'un écrivain célèbre; il fut juste, modeste, sensible, bienfaisant, ami sincère, tendre époux, excellent citoyen".

Parmi ces sublimes philosophes, qui censurent si amèrement la conduite de Gresset, en est-il beaucoup dont la postérité pourra faire un semblable éloge? Voilà une gloire qu'ils n'ont pas même songé à lui disputer. Bornant toute leur ambition au mérite de bien écrire, ils ont fait de vains efforts pour rabaisser ses talents; ils ont osé entreprendre de l'avilir par ses vertus mêmes, et c'est par elles qu'il s'est élevé au-dessus de tous ses rivaux. Quelques-uns d'eux sont parvenus à la célébrité; lui seul a su mériter l'estime et la vénération publique. Tandis que leur absurde jalousie s'exhalait en clameurs impuissantes, tranquille, inaccessible à leurs faibles traits, il ne fut pas même tenté de les écraser par la supériorité de ses talents. Eh! comment leur malignité aurait-elle troublé son repos? Lui ôtait-elle quelque chose de sa vertu? Touchait-elle aux véritables fondements de sa gloire et de son bonheur.

Je me livre. Messieurs, au plaisir de m'étendre sur ce sujet; mais vous seul peut-être pourriez le bien remplir. Qui peut connaître aussi bien que vous des vertus qui ont brillé sous vos yeux, et dont vous avez joui vous-mêmes dans le commerce de l'illustre citoyen que vous regrettez? Combien de faits intéressants ne pourriez-vous pas nous apprendre, qui sont perdus pour le public, et qui échappent nécessairement à une plume étrangère?

Mais comment s'occuper des vertus de Gresset, sans penser à ce respectable prélat, dont il fut le disciple et l'ami? LAMOTHE ET GRESSET, que vos noms soient toujours unis, comme vos âmes le furent autrefois. Qu'ils volent ensemble à la postérité pour l'honneur et pour l'instruction de l'humanité. Que Gresset soit à jamais le modèle des gens de lettres, et Lamothe l'exemple des prélats! Lamothe! Grâce à vos vertus, nous avons cru voir un de ces saints évêques qui, jadis, illustrèrent le berceau du Christianisme, revivre au milieu de nous pour consoler la Religion éplorée, et affermir la piété chancelante. Dévoué tout entier au bonheur du troupeau qui vous était confié, vous mettiez votre félicité à vivre auprès de lui, et votre gloire à faire son bonheur; l'éclat et les richesses attachées à votre dignité, ne furent entre vos mains que les instruments de votre bienfaisance et de votre charité. Illustre prélat, recevez l'hommage de toutes les âmes honnêtes et sensibles; la vertu chez vous n'eut rien de la rudesse que lui prête quelquefois une humeur dure et sauvage; sévère envers vous-même, vous fûtes indulgent pour les autres. Votre zèle était pur; votre coeur était doux, votre esprit aimable et éclairé; votre vie fut le modèle des peuples soumis à votre autorité, et votre mort fut honorée de leurs larmes. Qu'il était difficile de les consoler de votre perte! Vous leur laissâtes du moins un puissant motif pour adoucir leurs regrets dans le zèle et dans la piété d'un prélat dès longtemps associé par vous-même à vos nobles travaux; c'était la destinée de l'Eglise d'Amiens d'être gouvernée successivement par des évêques faits pour donner à un siècle corrompu le spectacle des vertus qui brillèrent dans des temps plus heureux.

J'ai trop cédé peut-être au sentiment qui vient d'entraîner ma plume; mais non, Messieurs, un hommage rendu à l'illustre ami de Gresset, n'est point étranger à son éloge; et j'oserai toujours compter sur votre indulgence pour un écart qui aurait sa source dans un juste sentiment d'admiration pour les objets de votre amour et de vos regrets.

Quoiqu'un homme qui trouvait en lui-même la paix et le bonheur, dût être peu tourmenté par le désir de la célébrité, le goût des lettres ne laissa jamais les talents de Gresset absolument oisifs.

Un événement intéressant avait réveillé sa muse. Ce prince étonnant qui avait fixé l'attention de l'Europe, lorsqu'il n'était encore que l'héritier de la couronne de Prusse, venait de monter sur un trône fondé par la politique de son père, et qu'il devait lui-même affermir et illustrer par des prodiges de courage et de génie. L'enthousiasme de Gresset s'alluma pour un tel héros. Il reprit la lyre pour annoncer ses hautes destinées sur un ton digne de la gloire du poète et de celle du monarque.

Ce prince pour qui nul des grands talents qui brillaient en Europe n'était étranger, sut apprécier à la fois et ses éloges et son génie. Plusieurs rois avant lui avaient honoré les savants par des largesses. Frédéric sut donner à Gresset une preuve d'estime plus flatteuse et plus décisive; il composa lui-même une ode à sa louange, et lui accorda l'honneur d'être célébré à la face de l'Europe par un grand roi et par un héros. C'est ainsi que l'on vit, pour la première fois, peut-être, la poésie, dont la plus ordinaire fonction paraît être de flatter les princes, employée par un souverain à honorer le mérite d'un particulier. Pour produire ce phénomène, il fallait à la fois un monarque, qui au talent de vaincre et de régner, sût joindre encore le talent d'écrire, avec un noble enthousiasme pour les lettres, et un homme de lettres digne de justifier un si éclatant hommage de la part d'un tel monarque.

Parlerai-je, Messieurs, des charmantes productions dont Gresset n'a pas fait présent au public; mais dont vous fûtes les confidents? Qui n'a point désiré, par exemple, de lire l'Ouvroir? Celle pièce qui a fait une si vive sensation sur tous ceux qui en ont entendu la lecture, est-elle absolument perdue pour les lettres? Un ouvrage qui promettait une si douce jouissance à tous les gens de goût, ne leur causera-t-il que des regrets? Quelle main jalouse d'ajouter une nouvelle fleur à la couronne de Gresset, remplira enfin le voeu du public par ces dons précieux, auxquels il semble avoir tant de droits.

Je ne crois pas devoir passer sons silence des productions d'une autre espèce, qui me paraissent très intéressantes sous certains rapports; mais que d'autres pourraient bien ne pas voir du même oeil que moi.

La capitale voyait de temps on temps Gresset reparaître au milieu de l'Académie Française, dont il était membre. Chargé de porter la parole en qualité de Directeur à la tête de cette Compagnie, on sait quel langage il parla quelquefois et avec quelles dispositions il fut écouté.

Cette vigoureuse indignation que le vice inspira toujours aux âmes droites, était encore fortifiée dans celle de Gresset par l'habitude de cultiver la vertu au sein de la retraite, loin de cette ville immense dont les moeurs accoutument nécessairement nos yeux au spectacle de tous les excès, et ce sentiment profond se marqua quelquefois dans les discours dont je parle.

Ce fut sans doute pour le public une scène assez nouvelle de voir le Directeur de l'Académie Française, chargé de répondre à un discours de réception qui contenait le plus magnifique éloge de ce siècle, ne pas appuyer le sentiment de l'orateur; ne pas enrichir sur son enthousiasme; mais trouver que ce siècle n'est pas le meilleur des siècles possibles; croire, en dépit de toutes les lumières dont il se vante, que le plus fortuné de tous les âges n'est pas celui où un débordement de désolantes doctrines a renversé toutes les digues des passions irritées par les énormes besoins du luxe, et s'élever au nom de la raison et de la vérité, contre la corruption du goût et la dépravation des moeurs auxquelles il trouvait une origine commune.

Personne n'ignore que ce discours trouva beaucoup de censeurs, et personne n'en doit être surpris. La vérité des reproches qu'il fait à nos moeurs, eut peut-être été moins évidentes, s'il eût obtenu une approbation générale. On prétendit que le procédé de l'auteur était contraire à la bienséance; je ne vois aucun fondement à cette opinion, à moins qu'on ne dise qu'il est indécent de plaider la cause de la vertu dans un siècle où elle est devenue ridicule: car on ne voulait pas dire sans doute que le chef de l'Académie Française eût blessé la bienséance, pour avoir réclamé au milieu d'elle contre la corruption de la langue et du goût, ou pour avoir vengé les moeurs devant une Compagnie faite pour répandre les lumières, et, par conséquent les bonnes moeurs et les bons principes.

Au reste, Gresset n'était pas seulement destiné à faire la gloire de son pays, il devait encore en être le bienfaiteur. On sait combien son zèle contribua à l'établissement de l'Académie d'Amiens. Ainsi, Messieurs, les services que vous avez rendus, et que vous rendrez encore aux lettres et à votre patrie, sont autant de titres qui lui donnent des droits à la reconnaissance de ses concitoyens. Il dut goûter avec une vive satisfaction les fruits de cette heureuse entreprise, lorsqu'il vit vos lumières et votre zèle si puissamment secondés par les dépositaires de l'autorité dans votre province; vous n'oublierez jamais le nom de ce magistrat qui semble regarder le soin de contribuer aux succès et à la gloire de l'Académie, comme un des plus nobles devoirs de son administration. Ce n'est point assez pour lui d'encourager les Sciences, et de les exciter par ses bienfaits à des découvertes importantes au bien public; vous l'avez encore vu au milieu de vous, célébrer leurs merveilles avec noblesse et avec grâce; et joindre à la gloire de protéger les Lettres, celle de les cultiver lui-même avec succès.

Je rends sans scrupule cet hommage à votre Mécène, quelque répugnance qu'un écrivain honnête doive éprouver à louer un homme en place; il est toujours permis au citoyen de célébrer les protecteurs des Arts utiles à l'humanité.

Je ne quitterai point cette matière, sans rappeler un trait, qui me paraît également honorable à l'Académie et à Gresset. Cette Compagnie voulant lui donner un témoignage éclatant de son estime pour ses talents et de sa reconnaissance pour les obligations qu'elle avait à son zèle, le nomma Président perpétuel de l'Académie.

Gresset se montra digne de cette distinction en la refusant; et sa conduite prouva sa justice et son estime pour la Compagnie dont il était membre, autant que sa modestie. Il pensa que la dictature ne convenait pas à la constitution d'une république littéraire, et il se serait fait un scrupule d'accepter un litre de prééminence sur ceux dont il s'honorait d'être l'égal.

Au défaut de cette prérogative, il lui restait ses talents et sa gloire. Les distinctions et les récompenses semblaient le chercher dans sa retraite, à proportion du peu d'empressement qu'il montrait pour elles; aux marques d'estime dont le roi de Prusse l'avait comblé, notre auguste monarque daigna joindre les preuves les plus frappantes de sa bienveillance et de sa faveur.

Ce fut sans doute, un jour de triomphe pour les Lettres, que celui où M. d'Agui [d'Agai], Intendant de Picardie, dans une assemblée publique de l'Académie d'Amiens, fit solennellement la lecture des lettres de noblesse dont LOUIS XVI venait d'honorer Gresset.

Cette grâce, l'une des premières que ce monarque ait accordées, n'était pas un des traits les moins dignes de signaler le commencement d'un règne sur lequel la nation fondait de si douces espérances. Quel heureux présage pour les peuples, de voir le jeune prince qui allait faire leur destin, du haut du trône où il venait de monter, jeter, pour ainsi dire, les yeux autour de lui pour chercher les hommes illustres qui faisaient l'ornement de son empire, et distinguer dans la foule un citoyen modeste et paisible pour couronner à la fois dans sa personne, et les talents et les vertus. Il est beau, ce me semble, de voir le souverain annoncer lui-même dans le préambule des Lettres dont je parle, que Gresset doit à ce double litre celle éclatante faveur, et déclarer par là, comme à la lace de sa nation, que le génie ne peut prétendre à son estime, qu'à condition qu'il respectera lui-même la religion et les moeurs.

On sait que le roi ajouta bientôt à celle grâce un bienfait non moins flatteur, en accordant à Gresset le Cordon de son Ordre, et le titre d'Historiographe de celui de S. Lazare; et j'ose croire que ces distinctions fur ent pins honorables aux Lettres en général, et au monarque qui les donna, qu'au poète célèbre qui les reçut.

Elles n'ajoutaient rien à la véritable gloire de Gresset. Sans lettres de noblesse, le génie est toujours noble; il est illustre sans aucun signe extérieur d'illustration. Son nom et ses ouvrages: voilà ses litres de noblesse; c'est par eux qu'il est grand chez toutes les nations, et dans tous les siècles, tandis que ceux qui ne le furent que par des dignités, sont à jamais replongés dans le néant. Toutes les prérogatives qu'il a partagées avec eux, disparaissent aux yeux de la postérité, qui ne s'informe pas de ce qu'un grand homme a été, mais de ce qu'il a fait.

Mais cette équitable postérité n'en consacre pas moins la mémoire des rois, qui, mettant les avantages que les Lettres procurent à l'Etat au rang des services qui donnent droit à ses récompenses, savent encourager les talents, et relever à la fois l'éclat de la noblesse même, en l'associant au génie, et en la faisant le prix de ses sublimes travaux.

Gresset ne jouit pas longtemps de ces honneurs. Une mort prompte l'enleva à la littérature et à la patrie. Je n'arrêterai pas mes regards sur sa tombe, comme s'il y avait été enseveli tout entier. Celui qui fut à la fois homme de bien et homme de génie, n'est-il pas doublement immortel?

Mais un trait glorieux à ses compatriotes n'échappera pas à mon attention. Je n'oublierai pas la vivacité des regrets que sa perte excita pour honorer sa mémoire. On vit l'Académie en corps et les magistrats municipaux, accompagner solennellement sa pompe funèbre, et la douleur publique rendre au mérite d'un particulier des hommages que l'on n'accorde parmi nous qu'à la puissance et à la grandeur. Qui pourra voir d'un oeil indifférent ce noble enthousiasme d'un peuple sensible, qui semble expier par une telle conduite toutes ces honteuses persécutions que l'envie a tant de fois suscitées au génie?

Que dis-je, Messieurs, le sujet que je traite n'est-il pas lui-même un monument de ce sentiment généreux qui vous anime? Puis-je avoir été assez heureux pour le seconder? Mais le ton que j'ai adopté dans cet éloge, semble exiger de moi quelques réflexions.

J'ai loué Gresset d'une manière très décidée, non pour remplir le rôle d'un panégyriste, mais pour suivre ma propre conviction. Je méprise une plume complaisante qui peut prostituer à la médiocrité l'hommage qui n'est dû qu'au mérite éclatant; et je hais presqu'autant la méthode de ces écrivains qui prennent avec leurs héros la morgue d'un juge, et la ferté d'un censeur, relèvent minutieusement les plus faibles taches, parlent froidement des plus grandes beautés, et changent l'éloge d'un grand homme en une sèche et sévère critique.

J'ai fait un mérite à Gresset des choses mêmes qui lui ont attiré les sarcasmes d'un grand nombre de gens de lettres; j'ai osé insister sur sa vertu, sur son respect pour les moeurs; sur son amour pour la religion; je me suis donc exposé au ridicule aux yeux d'une foule de beaux esprits; mais en même temps, je me suis assuré deux suffrages faits pour me dédommager de cet inconvénient; celui de ma conscience et le vôtre.

Quant au mérite littéraire, je n'ai pas balancé à placer Gresset au rang des plus beaux génies qui aient illustré notre littérature. Je n'ai pas compté ses ouvrages; j'ai cru qu'il fallait les peser. J'ai été frappé de voir un poète débutant, dès l'âge le plus tendre dans la carrière des Lettres, par une production qui étonne les plus grands maîtres, parcourant ensuite rapidement tant de genres différents, et laissant presqu'autant d'ouvrages immortels que de coups d'essai. Ses succès dans la comédie, dans le drame, dans l'épître, dans l'ode même, un poème héroï-comique regardé comme le modèle de ce genre; la palme de la poésie légère remportée sur tant de poètes charmants, tout cela m'annonçait une prodigieuse variété de talents à laquelle on n'a, peut-être, pas fait assez d'attention; mais qui eût étonné le Public, si, au lieu de s'arrêter tout-à-coup au milieu de sa course brillante dans la vigueur de l'âge et du génie, il eût cédé à l'ambition d'étendre sa renommé par de nouveaux ouvrages.

Aussi, quelque réputation qu'il ait obtenue durant sa vie, le temps ne fera, sans doute, que l'étendre encore. Sa retraite, le soin qu'il sembla prendre de se faire oublier, l'écrit qu'il publia contre le théâtre; ses principes de religion si éloignés des idées de plusieurs écrivains qui donnaient le ton à la littérature, et qui s'armèrent à l'envi de ce prétexte, pour lui imprimer du ridicule; tout cela a obscurci l'éclat de sa gloire aux yeux de ses contemporains; mais la postérité, qui juge sans préjugés et sans passions, le lui rendra tout entier, et le vengera de l'injustice de ses rivaux, en le plaçant à son véritable rang.

Pour moi, je n'ai fait qu'annoncer son jugement et suivre celui du Public équitable et éclairé. Puissé-je avoir rendu à la mémoire de Gresset un hommage digne de lui. L'éloge d'un homme illustre est un monument élevé à la gloire de sa patrie, et la couronne que vous devez décerner m'a paru faite, Messieurs, pour exciter l'ambition d'une âme noble; parce que je l'ai moins regardée comme la récompense du talent, que comme le prix glorieux d'un acte patriotique. Ce sentiment a échauffé mon zèle, qu'un simple laurier littéraire eut laissé froid et languissant. Et si un sort flatteur attendait cet ouvrage, j'aurais lieu, sans doute, d'être content de moi-même: car je devrais ce succès au désir de remplir les nobles vues de la compagnie savante à laquelle il est offert, et à l'ambition d'obtenir l'estime de vos concitoyens auxquels je le consacre.

* * * * * * * * * *

[Transcriber's note: Maximilien Robespierre (1758-1794), Les notes de Robespierre contre les Dantonistes (c. mars 1793)]

Observations: Le manuscrit a appartenu à Victorien Sardou. Il se compose de vingt-cinq pages. Il a été publié en fac-simile par l'éditeur France en 1841. Un manuscrit de quatre pages de la collection Morrison vol. 5 p. 282 permet de le compléter en partie. Albert Mathiez a estimé dans son Robespierre terroriste (1921) qu'il s'agissait de notes écrites par Robespierre après avoir lu un premier état du discours de Saint-Just. Les commentaires en notes sont d'Albert Mathiez. Orthographe de l'original conservée. Seules les douze premières notes de Robespierre sont numérotées.

1. Depuis plusieurs années.

2. Deleatur.

3. A rectifier.

4. A retrancher.

5. A examiner.

6. Faux.

7. A expliquer.

8. A expliquer.

9. Leurs périls.

10. Danton se montra bien (1). L'ambassade de Fabre auprès de Dumouriez (2). Son frère loué dans les lettres de Dumouriez (3).

11. Le voyage de Chaumette dans la Nièvre, où commença l'intrigue religieuse, où la société de Moulins, par une adresse insolente, censure le décret de la Convention sur la liberté des cultes, et vante les principes de Hébert et de Chaumette (4). Fabre donna aussi dans l'intrigue religieuse (5); il provoqua une mention honorable des premiers actes qui furent faits à ce sujet (6), et s'élevoit contre ce système en parlant aux patriotes (7).

12. Tous se rendoient coupables de tous ces crimes à la fois (8).

Le plan de Fabre et de ses complices étoit de s'emparer du pouvoir et d'opprimer la liberté par l'aristocratie pour donner un tyran à la France (9).

Il y avoit une faction que Fabre connaissoit parfaitement: c'étoit celle de Hébert, Proli, Ronsin. Cette faction étoit le point d'appui que Fabre vouloit donner à la sienne; comme elle arboroit l'étendard du patriotisme le plus exalté, en l'attaquant (10), il espéroit décréditer le patriotisme, arrêter les mesures révolutionnaires et pousser la Convention en sens contraire, jusqu'au modérantisme et à l'aristocratie. Comme les chefs de cette faction se mêloient aux patriotes ardents, en les frappant, il se proposoit d'abattre du même coup les patriotes, surtout ceux qui auroient été soupçonnés d'avoir eu quelques relations avec eux (11), surtout ceux qui avoient des fonctions publiques importantes au succès de la Révolution (12).

Cependant, Fabre ne dénonça pas la conspiration avec énergie, il attaqua assez légèrement quelques individus, sans démasquer la faction; il ne les attaqua pas le premier, et ne leur porta pas les coups les plus forts (13); il aima mieux mettre en avant quelques hommes qu'il faisoit mouvoir (14).

C'est qu'un conspirateur ne peut mettre au jour (15) le fond d'une conspiration, sans se dénoncer lui-même. Sa réputation étoit si hideuse et ses crimes si connus (16) qu'il se seroit exposé à des répliques trop foudroyantes de la part de ses adversaires, s'il les avoit combattus sans ménagement, et s'il s'étoit interdit les moyens de rallier leurs partisans à sa propre faction. On seroit tenté de croire qu'il n'étoit pas si mal avec eux qu'il vouloit le paraître; car il les attaqua de manière à relever leur crédit (17).

Il n'articula contre eux que des faits vagues et minutieux, lorsqu'il pouvoit leur reprocher des crimes. Ils jouissaient d'une réputation de patriotisme et il les fit admettre brusquement en arrestation par on décret faiblement motivé, et qui sembloit dicté par la passion et décrédité par la renommée de ceux qui l'avoient provoqué (18). Les détenus sembloient être des patriotes ardents, opprimés par des intrigans qui arboraient les couleurs du modérantisme. Pouvoit-on mieux servir des conspirateurs, à la veille de consommer leurs attentats? On avoit promis des faits contre eux (19). Le Comité de Sûreté générale les attendit en vain pendant près de deux mois. Quand (20) il fit son rapport, Fabre avoit paru se désister de sa dénonciation: Danton les justifia, en se réservant le droit de (21) témoigner la même indulgence pour leurs adversaires, c'est-à-dire pour Chabot et ses complices et particulièrement pour Fabre, son ami (22).

Ce n'étoit pas, en effet, aux conspirateurs que Fabre en youloit directement: c'étoit aux vrais patriotes et au Comité de Salut public, dont il vouloit s'emparer (23) avec ses adhérents.

Ils (24) ne cessoient de calomnier Pache et Hanriot; ils intriguaient (25), ils déclamoient surtout contre le Comité de Salut public. Les écrits de Desmoulins, ceux de Philippeaux étoient dirigés vers ce but; dès le mois de… (26), on croyoit avoir préparé sa destruction; on proposa et on en fit décréter le renouvellement. Les noms des chefs de la faction composoient la liste des membres qui devoient le remplacer. La Convention révoqua son décret; on continua de l'entraver, de le calomnier. On l'accusait d'avance de tous les événements malheureux qu'on espéroit. Tous les ennemis de la liberté avoient répandu le bruit qu'il vouloit livrer Toulon et abandonner les départements au-delà de la Duranoe (27); et la calomnie circuloit partout au sein de la Convention. La victoire de Toulon, celle de la Vendée et du Rhin le défendirent seules; mais la faction continua d'ourdir dans l'ombre son système d'intrigues, de diffamations et de dissolution. Cet acharnement à dissoudre le gouvernement au milieu de ses succès, cet empressement à s'emparer de l'autorité avoit pour but le triomphe de l'aristocratie et la résurrection de la tyrannie. C'est au temps où on livroit ces attaques au Comité qu'on repandoit ces écrits liberticides où on demandoit l'absolution des contre-révolutionnaires, où l'on prêchoit la doctrine du feuillantisme le plus perfide. Fabre présidoit à ce système de contre-révolution: il inspiroit (28) Desmoulins; le titre même de cette brochure (29) étoit destiné à concilier l'opinion publique aux chefs de cette coterie qui cachoient leurs projets sous le nom de Vieux Cordeliers, de vétérans de la Révolution. Danton, en qualité de président de ce Vieux Cardelier, a corrigé les épreuves de ses numéros; il y a fait des changements, de son aveu. On reconnoît son influence et sa main dans ceux de Philippeaux, et même de Bourdon. Les dîners, les conciliabules, où ils présidoient, étoient destinés à propager ces principes (30), et à préparer le triomphe de l'intrigue. C'est dans le même temps qu'on accueilloit à la barre les veuves des conspirateurs lyonnais (31), qu'on fesoit décréter des pensions pour celles des contre-révolutionnaires immolés par le glaive de la justice (32), que l'on arrachoit des conspirateurs à la peine de leurs crimes par des décrets surpris (33), que l'on cherchoit à rallier à soi les riches et l'aristocratie. Que pouvoient faire de plus des conspirateurs dans les circonstances? Ceux qui firent de telles tentatives à cette époque auroient agi et parlé ouvertement comme La Fayette dans des circonstances plus favorables au développement de leur système.

Camille Desmoulins (34), par la mobilité de son imagination et par sa vanité, était propre à devenir le séide de Fabre et de Danton. Ce fut par cette route qu'ils le poussèrent jusqu'au crime; mais ils ne se l'étoient attaché que par les dehors du patriotisme dont ils se couvraient. Demoulins montra de la franchise et du républicanisme en censurant (35) avec véhémence dans ses feuilles Mirabeau, La Fayette, Barnave et Lameth, au temps de leur puissance et de leur réputation, après les avoir loués de bonne foi (36).

Danton (37) et Fabre vécurent avec Lafayette, avec les Lameth (38); il eut à Mirabeau une obligation bien remarquable: celui-ci lui fit rembourser sa charge d'avocat au conseil; on assure même que le prix lui en a été payé deux fois. Le fait du remboursement est facile à prouver (39).

Les amis de Mirabeau se vantoient hautement d'avoir fermé la bouche à
Danton; et tant qu'a vécu ce personnage, Danton resta muet (40).

Je me rappelle une anecdote à laquelle j'attachai dans le temps trop peu d'importance: Dans les premiers mois de la Résolution, me trouvant à dîner avec Danton, Danton me reprocha de gâter la bonne cause, en m'écartant de la ligne où marchoient Barnave et les Lameth, qui alors commençoient à dévier des principes populaires (41).

A l'époque où parurent les numéros (42) du Vieux Cordelier, le père de Desmoulins (43) lui témoignait sa satisfaction et l'embrassait avec tendresse. Fabre, présent à cette scène, se mit à pleurer, et Desmoulins, étonné, ne douta plus que Fabre ne fut un excellent coeur et par conséquent un patriote (44).

Danton tâchait d'imiter le talent de Fabre, mais sans succès, comme le prouvent les efforts impuissants et ridicules qu'il fit pour pleurer, d'abord à la tribune des Jacobins, ensuite chez moi (45).

Il y a un trait de Danton qui prouve une âme ingrate et noire: il avoit hautement préconisé les dernières productions de Desmoulins: il avoit osé, aux Jacobins, réclamer en leur faveur la liberté de la presse, lorsque je proposai pour elles les honneurs de la brûlure (46). Dans la dernière visite dont je parle, il me parla de Desmoulins avec mépris: il attribua ses écarts à un vice privé et honteux, mais absolument étranger (47) à la Révolution (48). Laignelot était témoin (49). La contenance de Laignelot m'a paru équivoque: il a gardé à obstinément le silence (50). Cet homme (51) a pour principe de briser lui-même les instruments dont il s'est servi. Ils sont décrédités. Il n'a jamais défendu un seul patriote, jamais attaqué un seul conspirateur, mais il a fait le panégyrique de Fabre à l'assemblée électorale dernière (52); il a prétendu que les liaisons de Fabre avec les aristocrates et ses longues éclipses sur l'horizon révolutionnaire étaient un espionnage concerté entre eux pour connaître les secrets (53) de l'aristocratie.

Pendant son court ministère, il a fait présent à Fabre, qu'il avait choisi pour son secrétaire du sceau et pour son secrétaire intime, de sommes considérables puisées dans le Trésor public. Il a lui-même avancé 10 000 francs (54). Je l'ai entendu avouer les escroqueries et les vols de Fabre tels que des souliers appartenant à l'armée, dont il avoit chez lui magasin (55).

Il ne donna point asile à Adrien Duport, comme il est dit dans le rapport (56), mais Adrien Duport qui, le 10 août, concertoit avec la Cour le massacre du peuple, ayant été arrêté et détenu assez longtemps dans les prisons de Melun, fut mis en liberté par ordre du ministre de la justice Danton (57). Charles Lameth, prisonnier au Havre, fut aussi élargi, je ne sais comment (58). Danton rejeta hautement toutes les propositions que je lui fis d'écraser la conspiration et d'empêcher Brissot de renouer ses trames, sous le prétexte qu'il ne fallait s'occuper que de la guerre (59).

Au mois de septembre, il envoya Fabre en ambassade auprès de Dumouriez (60). Il prétendit que l'objet de sa mission étoit de réconcilier Dumouriez et Kellermann qu'il supposoit brouillés. Or, Dumouriez et Kellermann n'écrivoient jamais à la Convention nationale sans parler de leur intime amitié (61).

Dumouriez, lorsqu'il parut à la barre, appela Kellermann son intime ami (62), et le résultat de cette union fut le salut du roi de Prusse et de son armée (63). Et (64) quel conciliateur que Fabre pour deux généraux orgueilleux qui prétendoient (65) faire les destinées de la France!

C'est en vain que, dès lors, on se plaignoit à Danton et à Fabre de la faction girondine: ils soutenoient qu'il n'y avoit point là de faction et que tout étoit le résultat de la vanité et des animosités personnelles (66). Dans le même temps, chez Petion, où j'eus une explication sur les projets de Brissot (67), Fabre et Danton se réunirent à Petion pour attester l'innocence de leurs vues.

Quand je montrois à Danton le système de calomnie de Roland et des brissotins, développé dans tous les papiers publics, Danton me répondoit: "Que m'importe! L'opinion publique est une putain, la postérité une sottise!" (68).

Le mot de vertu faisoit rire Danton; il n'y avoit pas de vertu plus solide, disait-il plaisamment, que celle qu'il déployoit toutes les nuits (69) avec sa femme. Comment un homme, à qui toute idée de morale étoit étrangère, pouvoit-il être le défenseur de la liberté?

Une autre maxime de Danton étoit qu'il falloit se servir des fripons. Aussi étoit-il entouré des intrigans les plus impurs (70). Il professoit pour le vice une tolérance qui devoit lui donner autant de partisans qu'il y a d'hommes corrompus dans le monde (71). C'étoit (72) sans doute le secret de sa politique qu'il (73) révéla lui-même par un mot remarquable: "Ce qui rend notre cause foible, disoit-il à un vrai patriote, dont il feignoit de partager les sentimens (74), c'est que la sévérité de nos principes effarouche beaucoup de monde."

Il ne faut pas oublier les thés de Robert, où d'Orléans faisoit lui-même le punch, où Fabre, Danton et Wimpffen assistoient (75). C'était là qu'on cherchoit à attirer le plus grand nombre de députés de la Montagne qu'il étoit possible, pour les séduire ou pour les compromettre.

Dans le temps de l'assemblée électorale, je m'opposai de toutes mes forces à la nomination de d'Orléans, je voulus en vain inspirer (76) mon opinion à Danton; il me répondit que la nomination d'un prince du sang rendroit la Convention nationale plus imposante (77) aux yeux des rois (78) de l'Europe, surtout s'il étoit nommé le dernier de la députation. Je répliquai qu'elle seroit donc bien plus imposante encore s'il n'étoit nommé que le dernier suppléant; je ne persuadai point; la doctrine de Fabre d'Eglantine étoit la même que celle du maître ou du disciple, je ne sais trop lequel (79).

Chabot vota pour d'Orléans (80). Je lui témoignais tout bas ma surprise et ma douleur; il s'écria bien haut que son opinion étoit libre.

On a pu remarquer la consternation de Fabre d'Eglantine et de beaucoup d'autres, lorsque je fis sérieusement la motion de chasser les Bourbons, que les meneurs du côté droit avoient jetée en avant, avec tant d'artifice, et le concert des chefs brissotins et des intrigans de la Montagne pour la rejeter à cette époque. Cette contradiction est facile à expliquer: la motion venue (81) du côté droit popularisoit d'Orléans et échouait contre la résistance de la Montagne abusée par ce jeu perfide; faite par un montagnard, elle démasquait d'Orléans et le perdoit si le côté droit ne s'y étoit lui-même opposé. L'époque où je fis cette motion étoit voisine de celle où la conjuration de d'Orléans et de Dumouriez devoit éclater et éclata en effet (82). Ce fut alors que les brissotins continuèrent (83) de tromper la Convention et de rompre l'indignation publique en mettant sous la garde d'un gendarme d'Orléans et Silleri, qui riaient eux-mêmes de cette comédie qui leur donna le prétexte de parler à la tribune le langage de Brutus (84). C'est alors que Danton et Fabre, loin de dénoncer cette façon criminelle, se prêtèrent à toutes les vues de ses chefs (85). Joignez à cela le développement des trahisons de la Belgique.

Analysez (86) toute la conduite politique de Danton: vous verrez que la réputation de civisme qu'on lui a faite était l'ouvrage de l'intrigue et qu'il n'y a pas une mesure liberticide qu'il n'ait adoptée.

On le voit, dans les premiers jours de la Révolution, montrer à la Cour un front menaçant et parler avec véhémence dans le club des Cordeliers; mais bientôt il se lie avec les Lameth et transige avec eux: il se laisse séduire par Mirabeau et se montre aux yeux des observateurs l'ennemi des principes sévères. On n'entend plus parler de Danton jusqu'à l'époque des massacres du Champ-de-Mars: il avoit beaucoup appuyé aux Jacobins la motion de La Clos, qui fut le le prétexte de ce désastre et à laquelle je m'opposai. Il fut nommé le rédacteur (87) de la pétition avec Brissot. Deux mille patriotes sans armes furent assassinés par les satellites de La Fayette. D'autres furent jetés dans les fers. Danton se retira à Arcis-sur-Aube, son pays, où il resta plusieurs mois, et il y vécut tranquille. On a remarqué comme un indice de la complicité de Brissot que depuis la journée du Champ-de-Mars, il avoit continué de se promener paisiblement dans Paris; mais la tranquillité dont Danton jouissoit à Arcis-sur-Aube étoit-elle moins étonnante? Etoit-il plus difficile (88) de l'atteindre là qu'à Paris, s'il eût été alors pour les tyrans un objet de haine ou de terreur?

Les patriotes se souvinrent longtemps de ce lâche abandon de la cause publique; on remarqua ensuite que, dans toutes les crises, il prenait le parti de la retraite (89).

Tant que dura l'Assemblée législative, il se tut. Il demeura neutre dans la lutte pénible des jacobins contre Brissot et contre la faction girondine. Il appuya d'abord leur opinion sur la déclaration de guerre. Ensuite, pressé par le reproche des patriotes, dont il ne vouloit pas perdre la confiance usurpée, il eut l'air de dire un mot pour ma défense (90) et annonça qu'il observoit attentivement les deux partis et se renferma dans le silence. C'est dans ce temps-là que, me voyant seul, en butte aux calomnies et aux persécutions de cette faction toute-puissante, il dit à ses amis: "Puisqu'il veut se perdre, qu'il se perde; nous ne devons point partager son sort." Legendre lui-même me rapporta ce propos qu'il avoit entendu (91).

Tandis que la Cour conspiroit contre le peuple et les patriotes contre la Cour, dans les longues agitations qui préparèrent la journée du 10 août, Danton étoit à Arcis-sur-Aube; les patriotes désespéroient de le revoir. Cependant, pressé par leurs reproches, il fut contraint de se montrer et arriva la veille du 10 août; mais, dans cette nuit fatale, il vouloit se coucher, si ceux qui Tentouroient ne l'avoient forcé de se rendre à sa section où le bataillon (92) de Marseille étoit rassemblé. Il y parla avec énergie: l'insurrection étoit déjà décidée et inévitable. Pendant ce temps-là, Fabre parlementoit avec la Cour. Danton et lui ont prétendu qu'il n'étoit là (93) que pour tromper la Cour (94).

J'ai tracé quelques faits de son court ministère. Quelle (95) a été sa conduite durant la Convention? Marat fut accusé par les chefs de la faction du côté droit. Il commença par déclarer qu'il n'aimoit point Marat et par protester qu'il étoit isolé et qu'il se séparoit de ceux de ses collègues que la calomnie poursuivoit; et il fit son propre éloge ou sa propre apologie (96).

Robespierre fut accusé; il ne dit pas un seul mot si ce n'est pour s'isoler de lui (97).

La Montagne fut outragée chaque jour; il garda le silence. Il fut attaqué lui-même, il pardonna, il se montra sans cesse aux conspirateurs comme un conciliateur tolérant; il se fit (98) un mérite publiquement de n'avoir jamais dénoncé ni Brissot, ni Guadet, ni Gensonné, ni aucun ennemi de la liberté! (99). Il leur tendait sans cesse la palme de l'olivier et le gage d'une alliance contre les républicains sévères. La seule fois qu'il parla (100) avec énergie, ce fut la Montagne qui l'y força et il ne parla que de lui-même (101). Lorsque (102) Ducos lui reprocha de n'avoir pas rendu ses compte; il menaça le côté droit de la foudre populaire, comme d'un instrument dont il pouvoit disposer. Il termina son discours (103) par des propositions de paix. Pendant le cours des orageux débats de la liberté et de la tyrannie, les patriotes de la Montagne s'indignoient de son absence ou de son silence; ses amis et lui en cherchoient l'excuse dans sa paresse, dans son embonpoint, dans son tempérament. Il savoit bien sortir de son engourdissement lorsqu'il s'agissoit de défendre Dumouriez et les généraux ses complices (104); de faire l'éloge de Beurnonville, que les intrigues de Fabre avaient porté au ministère (105).

Lorsque quelque trahison nouvelle dans l'armée donnoit aux patriotes le prétexte de provoquer quelques mesures rigoureuses contre les conspirateurs du dedans et contre les traîtres de la Convention, il avoit soin de les faire oublier ou de les altérer, en tournant sans cesse l'attention de l'Assemblée vers de nouvelles levées d'hommes (106).

Il ne vouloit pas la mort du tyran (107); il vouloit qu'on se contentât de le bannir, comme Dumouriez qui étoit venu à Paris avec Westermann, le messager de Dumouriez auprès de Gensonné et tous les généraux, ses complices, pour égorger les patriotes et sauver Louis XVI. La force de l'opinion publique détermina la sienne et il vota contre son premier avis, ainsi que Lacroix, conspirateur décrié, avec lequel il ne put s'unir dans la Belgique que par le crime. Ce qui le prouve encore plus, c'est le bizarre motif qu'il donna de cette union: ce motif étoit la conversion de Lacroix, qu'il prétendoit avoir déterminé à voter la mort du tyran (108). Comment aurait-il fait les fonctions de missionnaire auprès d'un pécheur aussi endurci pour l'attirer à une doctrine qu'il réprouvoit lui-même (109)?

Il a vu avec horreur (110) la révolution du 31 mai; il a cherché à la faire avorter ou à la tourner contre la liberté, en demandant (111) la tête du général Hanriot, sous prétexte qu'il avoit gêné la liberté des membres de la Convention par une consigne nécessaire pour parvenir au but de l'insurrection qui étoit l'arrestation des conspirateurs (112).

Ensuite, pendant l'indigne procession qui eut lieu dans les Tuileries, Hérault, Lacroix et lui voulurent faire arrêter Hanriot, et lui firent ensuite un crime du mouvement qu'il fit pour se soustraire à un acte d'oppression qui devoit assurer le triomphe de la tyrannie. C'est ici que Danton déploya toute sa perfidie (113). N'ayant pu (114) consommer ce crime, il regarda Hanriot en riant et lui dit: "N'aie pas peur, va toujours ton train!", voulant lui faire entendre qu'il avoit eu l'air de le blâmer par bienséance et par politique, mais qu'au fond il étoit de son avis. Un moment après, il aborda le général à la buvette et lui présenta un verre d'un air caressant, en lui disant: "Trinquons, et point de rancune!" Cependant, le lendemain, irrité sans doute du dénouement heureux de l'insurrection, il osa la calomnier de la manière la plus atroce à la tribune et dit, entre autres choses, qu'on (115) avoit voulu l'assassiner, lui et quelques-uns de ses collègues. Hérault et Lacroix ne cessèrent de propager la même calomnie contre le général que l'on vouloit immoler (116).

J'ai entendu Lacroix et Danton dire: "II faudra que Brissot passe une heure sur les planches à cause de son faux passeport."

Lacroix disoit: "Si vous les faites mourir, la législature prochaine vous traitera de même (117)."

Danton fit tous ses efforts pour sauver Brissot et ses complices. Il s'opposa à leur punition: il vouloit qu'on envoyât des ôtages à Bordeaux (118). Il envoya un ambassadeur à Wimpfen dans le Calvados (119).

Danton et Lacroix vouloient dissoudre la Convention nationale et établir la Constitution (120).

Danton m'a dit un jour: "Il est fâcheux que l'on ne puisse pas proposer de céder nos colonies aux Américains; ce seroit un moyen de faire alliance avec eux." Danton et Lacroix ont depuis fait passer un décret dont le résultat vraisemblable étoit la perte de nos colonies (121).

Leurs vues furent de tout temps semblables à celles des Brissotins. Le 8 mars, on vouloit exciter une fausse insurrection pour donner à Dumouriez le prétexte qu'il cherchoit de marcher sur Paris, non avec le rôle défavorable de rebelle et de royaliste, mais avec l'air d'un vengeur de la Convention (122). Desfieux en donna le signal aux Jacobins: un attroupement se porta au club des Cordeliers, de là à la Commune. Fabre s'agitoit beaucoup dans le même temps, pour exciter ce mouvement dont les Brissotins tirèrent un si grand avantage. On m'a assuré que Danton avoit été chez Pache, qu'il avoit proposé d'insurger, en disant que, s'il falloit de l'argent, il avoit (123) la main dans la caisse de la Belgique (124).

Danton vouloit une amnistie pour tous les coupables; il s'en est expliqué ouvertement (125); il vouloit donc la contre-révolution. Il vouloit la dissolution de lia Convention, ensuite la destruction du gouvernement: il vouloit donc la contre-révolution (126).

Fabre, dans ses notes, indiquait comme une preuve de la conspiration de
Hébert les dénonciations contre Dillon et Castellane (127), et
Desmoulins, inspiré par Fabre, vantait Dillon (128).

Westermann est le héros de la faction; elle l'a mis au-dessus des lois, en faisant décréter qu'il ne pouvoit être arrêté (129). Westermann a été appelé par eux à Paris dans le moment de la conspiration. Westermann est un imposteur, un traître, un complice, un reste impur de la faction de Dumouriez. Quels rapprochements!

(Ici s'arrête la partie des Notes de Robespierre que le libraire France a publiées. Le manuscrit qui a été publié dans le catalogue d'autographes de la collection Morrison, t. V, p. 282-283 forme la suite naturelle des notes précédentes.)

Le 8 mars, Danton vouloit faire partir Paris (130), en laissant Dumourier à la tête de l'armée, moïen sûr de livrer Paris à la faction de Dumourier, sans arrêter les ennemis avec lesquels il s'entendoit et surtout sans étouffer la trahison; mesure qui fut accueillie facilement des Brissotins.

Le même jour, Danton, à la mairie, proposa une insurrection, moïen sûr de fournir à Dumourier le prétexte qu'il cherchoit de marcher contre Paris comme le défenseur de la Convention contre ce qu'il 'appeloit des anarchistes et des brigands (131).

Cette espèce d'insurrection eut lieu en effet le 10 mars telle qu'elle convenoit à la faction de Dumourier. Ce fut Desfieux (132) qui en donna le signal aux jacobins, qu'il s'efforça de précipiter dans une démarche inconsidérée. Un attroupement préparé entra dans cette société, se porta aux Cordeliers, de là au Conseil de la Commune pour demander qu'elle se mît à la tête de l'insurrection. Le maire et les membres du Conseil s'y opposèrent avec fermeté. Ce jour-là même, on vit Fabre s'agiter, courir de tout côté pour exciter ce mouvement, un député lui demandant dans les corridors de la Convention quelle étoit la situation de Paris, Fabre lui répartit: "Le mouvement est arrêté, il a été aussi loin qu'il le falloit (133)." En effet, le but de la faction de Dumourier étoit rempli. On lui avoit fourni le prétexte qu'il cherchoit de motiver sa rébellion par les mouvements de Paris, et il en fit la base des manifestes séditieux qu'il publia peu de temps après contre la Montagne et des adresses insolentes qu'il envoioit à la Convention (134).

Ainsi Desfieux étoit d'accord parfaitement avec la faction girondine, à laquelle il feignoit de faire une guerre terrible à la tribune des jacobins. C'est ce même Défieux qui, tout en déclamant contre Brissot, reçut de Lebrun, ami et complice de Brissot, une somme de 3 000 livres pour envoier des courriers chargés de répandre dans le Midi des adresses véhémentes où les députés girondins étoient maltraités, mais dont le stile étoit fait pour justifier les calomnies et la révolte projettée des fédéralistes; qui fit arrêter ces courriers précisément à Bordeaux d'où elles furent envoyées à la Convention nationale pour servir de texte aux déclamations criminelles des Gensonné et des Vergniaux contre Paris, contre la Montagne et contre les jacobins (135). Ce fut ce même Défieux qui, après avoir si lontems fait retentir les tribunes populaires des crimes de la faction girondine, déposa en leur faveur au tribunal révolutionnaire (136). Fabre, dans cette journée du 8 mars, agissoit comme Défieux, et cependant il se déclaroit l'ennemi de Défieux. Il se déclaroit l'ennemi de la Gironde, il a dénoncé Défieux et les girondins; il a dénoncé Proli (137); des mandats d'arrêt étoient lancés contre Proli, et il déjeûnoit et dînoit avec Proli (138); et, afin qu'on ne put en induire aucune conséquence contre lui, il prenoit la précaution d'en venir faire sa déclaration au Comité de Sûreté générale, comme il fit sa déclaration au même Comité des 100 000 livres que Chabot avoit reçues pour lui, lorsqu'il eut appris l'arrestation de Chabot (139).

C'est ainsi que se dévoile le jeu perfide des factieux qui semblent se combattre lorsqu'ils sont d'accord pour enfermer les patriotes de bonne foi entre deux armées. La faction de Dumourier et de d'Orléans étoit destinée à fournir l'exemple le plus frappant de cette politique artificieuse.

Fabre a dit que la France devoit être démembrée en quatre portions (140). C'étoit encore le système girondin. Il était d'accord avec les girondins, il l'étoit encore avec Hébert sur les résultats: la dissolution de la Convention, la ruine du gouvernement républicain, l'impunité des traîtres, la perte des patriotes, la ruine de la liberté; toutes les factions tendant nécessairement à ce dernier but doivent s'accorder en effet dans les résultats, et soit que leurs chfs agissent [en] intelligence, soit qu'ils soient divisés, ils doivent tomber également sous le glaive de la loi, qui ne doit voir que les effets et la patrie.

Proli autrichien, bâtard du prince de Kaunitz, principal agent de la faction (141) de l'étranger.

Hérault entièrement lié avec Proli (142).

Hérault tenant des conciliabules de conspirateurs; ami de Hébert et autres.

Hérault entouré (143) de tous les scélérats de l'Europe, dont il a placé un grand nombre (144) avec Lamourette, comme il est convenu au Comité de Salut public; avec un chanoine de Troies, prêtre réfractaire guillotiné dernièrement, auquel il écrit sur le ton de la familiarité, en persiflant indirectement la Révolution, lui promettant ses bons offices et lui offrant la perspective d'une place dans l'éducation publique. Cette lettre est entre nos mains (145).

Hérault, espion des cours étrangères au Comité de Salut public, dont il transmet les opérations à Vienne par le canal de Proli et une lettre écrite à de Forgues par un de nos envoyés (146).

L'un des coquins dont Hérault s'étoit entouré, poursuivi comme émigré et comme conspirateur, ayant été arrêté dans l'appartement d'Hérault par le comité de la section Le Peletier (147), le Comité de Salut public ayant approuvé cette arrestation, Hérault fit les démarches les plus vives et voulut abuser de son caractère de député, pour forcer le Comité à le relâcher; n'ayant pu l'obtenir, il fut trouver clandestinement l'homme au violon et fut surpris en conférence avec lui.

Simond étoit avec lui et partagea ce délit. Simond est le compagnon, l'ami, le complice de Hérault, ce qui a déterminé le Comité à le mettre en état d'arrestation (148)

Notes explicatives d'Albert Mathiez:

(1) Ici Robespierre rectifie un jugement défavorable de Saint-Just sur Danton. Cet exemple prouve avec quel scrupule il respectait la vérité et donne à ses accusations un poids singulier.

(2) "Tu envoyas Fabre en ambassade près de Dumouriez, sous prétexte, disois-tu, de le réconcilier avec Kellermann." (Rapport de Saint-Just, p. 13.) Fabre arriva le 29 septembre 1792 au camp de Kellermann, il le flatta, lui promit le bâton de maréchal afin de ramener à consentir aux plans de Dumouriez. (A. Chuquet, Dumouriez, p. 131.)

(3) "Dumouriez louoit Fabre-Fond, frère de Fabre d'Eglantine; peut-on douter de votre concert criminel pour renverser la République?" (Saint-Just, p. 13.)

(4) "Une société populaire, livrée à Chaumette, osa censurer votre décret sur les cultes et loua, dans une adresse, l'opinion d'Hébert et de Chaumette." (Saint-Just, p. 8.) L'adresse du club de Moulins est publiée dans les Archives parlementaires, t. LXXXI, p. 433 (séance du 24 frimaire).

(5) "Fabre soutint ici ces opinions artificieuses." (Saint-Just, p. 8.)

(6) Sur le rôle de Fabre et des indulgents dans le mouvement de déchristianisation, voir mon livre La Révolution et l'Eglise, p. 76 et sq. Le 17 brumaire, jour de l'abdication de Gobel, Fabre fit décréter que le procès-verbal de la séance et les discours des prêtres abdicataires seraient distribués à tous les départements.

(7) Saint-Just a laissé tomber cette observation sur l'hypocrisie de Fabre.

(8) "Vous êtes tous complices du même attentat." (Rapport de Saint-Just, p. 19.)

(9) Comparer le rapport de Saint-Just: "Fabre d'Eglantine fut à la tête de ce parti; il n'y fut point seul, il fut le cardinal de Retz d'aujourd'hui…", etc. (p. 7).

(10) Fabre dénonça secrètement Hérault de Séchelles, Chabot et les Hébertistes, et notamment Proli, dans une réunion de membres des Comités de Salut public et de Sûreté générale, qui eut lieu vers le 10 octobre. Voir notre étude "Fabre d'Eglantine inventeur de la conspiration de l'étranger", dans les Annales révolutionnaires, mai-juin 1916.

(11) Allusion à Billaud-Varenne et à Collot d'Herbois, protecteurs des Hébertistes. Fabre les avait écartés de la réunion des Comités où il fit ses soi-disant révélations contre Desfieux, Proli, Chabot, Hérault de Séchelles, etc.

(12) Allusion à Bouchotte, ministre de la Guerre, dont les bureaux étaient peuplés d'Hébertistes. Bouchotte fut attaqué à plusieurs reprises par les amis de Fabre, notamment par Bourdon de l'Oise et Philippeaux.

(13) Mot barré: décisifs (note de France).

(14) Alors que Fabre se bornait à des dénonciations secrètes au sein des Comités, il faisait agir Dufourny qui attaquait Desfieux et Proli aux Jacobins, et les faisait même arrêter le 12 octobre. Quand Chabot dénonça à son tour ses anciens amis hébertistes pour se sauver, ce fut Robespierre qui dénonça le 1er frimaire, aux Jacobins, l'avant-garde hébertiste. Outre Dufourny, les hommes que Fabre lance en avant sont, dans l'esprit de Robespierre, Guffroy, rédacteur du journal Le Rougyff, Bourdon de l'Oise qui attaque 'Bouchotte, le 9 frimaire, à la Convention, Camille Desmoulins qui fait paraître Le Vieux Cordelier, le 15 frimaire, Philippeaux qui attaque Ronsin et Rossignol dans de nombreux pamphlets.

(15) Mot barré: dénoncer (France).

(16) Voir nos articles Une candidature de Fabre d'Eglantine, Fabre d'Eglantine fournisseur aux armées, Fabre d'Eglantine et les femmes, etc. (Annales révolutionnaires, 1911, t. IV, et 1914, t. VII).

(16 bis) Ici, dans le manuscrit de Robespierre, un mot barré: notoires (France).

(17) Mots barrés: il les fit décréter d'arrestation (France).

(18) Le 27 frimaire, Fabre d'Eglantine avait dénoncé Maillard, Vincent et Ronsin, qui furent décrétés d'arrestation.

(19) Mots barrés: les conspirateurs (France).

(20) Mots barrés: ne trouvant rien contre eux, Fabre parut (France).

(21) Mots barrés: ne soutint pas (France).

(22) Le 14 pluviôse, 2 février 1794, Voulland, au nom du Comité de Sûreté générale, proposa de remettre en liberté Ronsin et Vincent. Danton, tout en appuyant la mise en liberté qui fut votée, affectait de prendre la défense de Fabre d'Eglantine, leur dénonciateur. Il faut comparer les notes de Robespierre avec le rapport qu'il écrivit sur la conspiration de Fabre d'Eglantine, et qui figure dans les pièces annexes du rapport de Courtois. On doit remarquer que ce passage des notes n'a pas été utilisé par Saint-Just dans son rapport définitif.

(23) Mots barrés: c'étoit Pache, c'étoit Hanriot qu'ils inculpoient, c'étoit Bouchotte, c'étoit le principe (France).

(24) Mot barré: déclarèrent (France).

(25) Mots barrés: où ils vouloient s'introduire (France).

(26) Le 22 frimaire, Barère ayant annoncé à la Convention que les pouvoirs du Comité de Salut public étaient expirés, Bourdon de l'Oise insista pour qu'on procédât à son renouvellement. Il fut appuyé par Merlin de Thionville, et la Convention décréta qu'un scrutin aurait lieu le lendemain pour ce renouvellement. Mais le lendemain, 23 frimaire, le montagnard Jay de Sainte-Foy fit décider la continuation des pouvoirs du Comité sortant. Il n'y eut pas de scrutin.

(27) On trouve l'écho de ce bruit dans les correspondances de l'époque. (Lettre de Barras et Fréron du 30 frimaire dans le Moniteur, t XIX, p. 64.)

(28) Mots barrés: a corrigé (France).

(29) Le Vieux Cordelier.

(30) Mots barrés: cette doct… (France).

(31) Le 30 frimaire, la Convention fut littéralement assiégée par une foule de femmes qui réclamaient la liberté de leurs parents détenus. Peu après, à la même séance, une députation de Lyonnais protesta contre les barbares exécutions ordonnées à Lyon par Fouché et Collot d'Herbois. Aucune trace de tout ce passage des notes de Robespierre dans le rapport de Saint-Just, à l'exception de la phrase suivante: "Que diroi-je de l'aveu fait par Danton qu'il avoit dirigé les derniers écrits de Desmoulins et de Philippeaux?" (p. 18)

(32) Le 25 brumaire, les deux filles du girondin Lauze-Deperret avaient sollicité un secours de la Convention pour retourner dans leur pays. Sur la proposition de Merlin de Thionville et de Philippeaux, la Convention avait voté le principe de ce secours et chargé son Comité des secours publics de lui faire un rapport sur les pensions alimentaires à accorder aux femmes et aux enfants des condamnés. Un secours fut accordé à la veuve et aux enfants de Gorsas, sur la proposition de Briez, le 13 pluviôse.

(33) Robespierre fait sans doute allusion aux affaires Gaudon et Chaudot. Le marchand de vin Gaudon, condamné à mort pour accaparement, avait été l'objet d'un sursis le 2 nivôse, sa condamnation avait été ensuite annulée le 7 nivôse. Danton et son ami Bourdon de l'Oise avaient contribué à le faire remettre en liberté. Le notaire Chaudot, compromis dans l'affaire de Baune-Winter (prêt de 100 000 livres sterling aux trois fils du roi d'Angleterre), avait été condamné à mort, le 25 pluviôse, pour avoir entretenu des intelligences avec les ennemis de la France. A la demande de Clauzel et de Vadier, la Convention avait ordonné, le 26 pluviôse, qu'il serait sursis à son exécution. Mais le sursis fut levé, le 29 pluviôse, sur le rapport d'Oudot, au nom des Comités de législation et de Sûreté générale. Chaudot, qui avait été le notaire de d'Espagnac, fut guillotiné. Le 29 pluviôse encore, le dantoniste Gufîroy avait pris sa défense.

(34) France fait remarquer en note que Robespierre écrit toujours Demoulins, de même qu'il écrit Dumourier, Défieux, Henriot, Simon.

(35) Mot barré: louant (France).

(36) On voit que Robespierre, qui avait déjà essayé, aux Jacobins, d'atténuer les torts de Camille, le représente ici encore comme un égaré de bonne foi. Saint-Just le jugera plus sévèrement: "Camille Desmoulins, qui fut d'abord dupe et finit par être complice, fut, comme Philippeaux, un instrument de Fabre et de Danton… Comme Camille Desmoulins manquoit de caractère, on se servit de son orgueil. Il attaqua en rhéteur le gouvernement révolutionnaire dans toutes ses conséquences; il parla effrontément en faveur des ennemis de la Révolution, proposa pour eux, un comité de clémence, se montra très inclément pour le parti populaire, attaqua, comme Hébert et Vincent, les représentans du peuple dans les armées; comme Hébert, Vincent et Buzot lui-même, il les traita de proconsuls. Il avoit été le défenseur de l'infâme Dillon, avec la même audace que montra Dillon lui-même lorsqu'à Maubeuge il ordonna à son armée de marcher sur Paris et de prêter serment de fidélité au roi. Il combattit la loi contre les Anglais, etc." (p. 19).

(37) Mots raturés: mais il fut (France).

(38) Les relations étroites de Danton avec les Lameth ne sont pas douteuses. Voir notre étude: Danton dans les mémoires de Théodore Lameth (Annales révolutionnaires de janvier 1913).

(39) Ici une phrase raturée par Robespierre: "C'est par la protection de Mirabeau que Danton fut nommé administrateur du département de Paris, en 1790, dans le temps où l'Assemblée électorale était décidément royaliste." (France). Cette phrase n'en figure pas moins textuellement dans le discours de Saint-Just: "Ce fut par la protection de Mirabeau que tu fus nommé administrateur du département de Paris dans le temps où l'Assemblée électorale étoit décidément royaliste." (Rapport, p. 10). L'accusation de Robespierre, concernant le remboursement de la charge de Danton, se retrouve dans diverses sources contemporaines, notamment dans les mémoires de Lafayette, t. III, p. 84, note. Robinet a publié la quittance du remboursement fait à Danton, mais ce document officiel ne prouve pas que Danton n'eût pas touché irrégulièrement d'autres sommes. Le directeur de la liquidation Dufresne de Saint-Léon, ami de Talleyrand et de Talon, fut fortement soupçonné d'avoir une comptabilité secrète. Compromis dans la découverte de l'armoire de fer et traduit au tribunal criminel de Paris, il fut acquitté à un moment où l'influence de Danton au gouvernement et à Paris était encore puissante.

(40) France fait remarquer en note que cet alinéa et le suivant ont été bâtonnés d'un trait de plume. Il croit que Saint-Just est l'auteur de ce trait de plume. Il me paraît plutôt que c'est Robespierre lui-même, car Saint-Just a maintenu la phrase dans son rapport: "Tous les amis de Mirabeau se vantoient hautement qu'ils t'avoient fermé la bouche. Aussi tant qu'a vécu ce personnage affreux, tu es resté presque muet" (p. 10).

(41) Ce passage a été reproduit par Saint-Just: "Dans ce temps-là tu reprochais à un personnage rigide, dans un repas, qu'il compromettait la bonne cause, en s'écartant du chemin où marchoient Barnave et Lameth, qui abandonnoient le parti populaire" (p. zo). C'est en mai 1791, sur l'affaire des colonies, que Robespierre rompit définitivement avec les Lameth et Barnave. Mais leur évolution à droite datait déjà de quelques mois.

(42) Mots barrés: les derniers numéros (France).

(43) Mots barrés: qui avait fort improuvé la… assez entachée d'aristocratie (France).

(44) Saint-Just a recueilli cette anecdote en l'enjolivant dans son rapport: "On racontoit comme une preuve de la bonhomie de Fabre, que celui-ci se trouvant chez Desmoulins au moment où il lisoit à quelqu'un l'écrit dans lequel il demandoit un comité de clémence pour l'aristocratie, et appeloit la Convention la Cour de Tibère, Fabre se mit à pleurer. Le crocodile pleure aussi." (p. 19).

(45) Je n'ai pas retrouvé ce passage dans le rapport de Saint-Just.

(46) Voir la séance des Jacobins du 18 nivôse an II.

(47) Mots barrés: aux crimes des conspirateurs (France).

(48) "Faux ami, tu disois, il y a deux jours, du mal de Desmoulins, instrument que tu as perdu et tu lui prêtois des vices honteux." (Rapport de Saint-Just, p. 17.)

(49) Cette dernière entrevue de Danton avec Robespierre doit être distincte de celle que Daubigny a racontée dans ses Principaux événements, p. 49, car Daubigny ne nomme pas Laignelot parmi les convives du repas chez Humbert. Il doit s'agir de l'entretien rapporté dans les Mémoires de Barras.

(50) Les pressentiments de Robespierre étaient justifiés. Laignelot, qui était un ami de Daubigny (Principaux événements, p. 98), se rangera parmi les thermidoriens.

(51) Mots barrés: n'a jamais (France). Cet homme désigne Danton.

(52) A l'Assemblée électorale du département de Paris qui nomma les députés à la Convention.

(53) Mot barré: projets (France).

(54) Mots barrés: Fabre s'était fait fournisseur de l'armée, il avait (France). "Tu enrichis Fabre pendant ton ministère." (Rapport de Saint-Just, p. 12).

(55) Voir notre article: Fabre d'Eglantine, fournisseur aux armées, dans les Annales révolutionnaires, 1911, t. IV, p. 532-534.

(56) n ne peut s'agir ici que du premier rapport de Saint-Just fait devant les Comités et que Robespierre a sous les yeux quand il écrit ses notes.

(57) "Tu donnas des ordres pour sauver Duport; il s'échappa au milieu d'une émeute concertée à Melun par tes émissaires pour fouiller une voiture d'armes." (Saint-Just, p. 12). Adrien Duport fut détenu dix jours dans les prisons de Melun. Un jugement du tribunal de cette ville, rendu sur l'initiative de Danton, le remit en liberté le 17 septembre 1792. Voir les lettres de Danton publiées par Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, t. III, p. 354 et 557. Robespierre présente les faits d'une façon plus exacte que Saint-Just.

(58) Sur le rôle de Danton dans l'élargissement des deux chefs feuillants Charles Lameth et Adrien Duport, voir les extraits des mémoires de Théodore Lameth, que nous avons publiés dans les Annales révolutionnaires, 1913, t. VI, p. 9-13 et 17-27. Avec son cynisme ordinaire, Danton prétendra devant le tribunal révolutionnaire qu'il avait donné "les ordres les plus précis pour arrêter Duport".

(59) Voir la conversation que Robespierre eut avec Petion et Danton à la Commune, le 4 septembre, dans la brochure de Petion intitulée: Discours sur l'accusation intentée à Robespierre, Bûchez et Roux, t. XXI, p. 107-108.

(60) Ce passage n'est que le développement d'une note plus sommaire de Robespierre, que nous avons publiée en tête, p. 84.

(61) Exact. Voir la lettre de Kellermann, en date du 21 septembre 1792, où il fait un vif éloge de Dumouriez. Archives parlementaires, t. LII, p. 100.

(62) Voir le discours de Dumouriez à la barre de la Convention le 12 octobre 1792. Archives parlementaires, t. LII, p. 472.

(63) "Les traîtres n'étoient que trop unis pour notre malheur: dans toutes leurs lettres à la Convention, dans leurs discours à la barre, ils se traitoient d'amis et tu étois le leur. Le résultat de l'ambassade de Fabre fut le salut de l'armée prussienne, à des conditions secrètes que ta conduite expliqua depuis." (Saint-Just, p. 13.)

(64) Mot barré: or (France).

(65) Mots barrés: qui se croient (France).

(66) "Le parti de Brissot accusa Marat; tu te déclaras son ennemi; tu t'isolas de la Montagne dans les dangers qu'elle courait. Tu te fis publiquement un mérite de n'avoir jamais dénoncé Gensonné, Guadet et Brissot, tu leur tendois sans cesse l'olivier, gage de ton alliance avec eux contre le peuple et les républicains sévères. La Gironde te fit une guerre feinte…" (Saint-Just, p. 12.)

(67) Le 4 septembre à la mairie.

(68) "Méchant homme, tu as comparé l'opinion publique à une femme de mauvaise vie; tu as dit que l'honneur étoit ridicule, que la gloire et la postérité étoient une sottise." (Saint-Just, p. 17.)

(69) Mots barrés: tous les soirs (France).

(70) Exact. On n'a que l'embarras de les nommer: Westermann, Fabre d'Eglantine, Villain dit d'Aubigny, Latouche-Chephtel, Lalligant-Morillon, Osselin, etc.

(71) "Tu disois que des maximes sévères feroient trop d'ennemis à la République." (Saint-Just, p. 14.)

(72) Mots barrés: il me disoit un jour (France).

(73) Mot barré: me (France).

(74) Mots barrés: en feignant de partager nos principes (France).

(75) "Tu te trouvois dans des conciliabules avec Wimpfen et d'Orléans." (Saint-Just, p. 14.) Saint-Just a supprimé le nom de Robert.

(76) Mot barré: persuader (France).

(77) Mot barré: impuissante (France).

(78) Mots barrés: de l'Univ… (France).

(79) Chabot dans sa réponse à Lanjuinais (séance de la Convention du 16 décembre 1792) et Camille Desmoulins (dans son Histoire des Brissotins) ont reconnu que Robespierre combattit la candidature de Philippe-Egalité à la Convention.

(80) Saint-Just a inséré tout ce passage dans son rapport: "Ce fut toi qui fis nommer Fabre et d'Orléans à l'assemblée électorale où tu vantas le premier comme un homme très adroit et où tu dis du second que, prince du sang, sa présence au milieu des représentants du peuple leur donneroit plus d'importance aux yeux de l'Europe. Chabot vota en faveur de Fabre et d'Orléans" (p. 12).

(81) Mot barré: présentée (France).

(82) C'est le 27 mars 1793, au moment où les premiers bruits de la trahison de Dumouriez arrivaient à Paris, que Robespierre proposa à la Convention de décréter que tous les parents de Capet seraient tenus de sortir sous huit jours du territoire français.

(83) Mot barré: cherchèrent (France).

(84) C'est dans la séance du 4 avril 1793 que Philippe-Egalité et Sillery furent décrétés d'arrestation à vue, sous la garde d'un gendarme. Sillery demanda lui-même que les scellés fussent apposés sur ses papiers. "Quand il s'agira de punir les traîtres, dit-il, si mon gendre est coupable, je suis ici devant l'image de Brutus; je fais le jugement qu'il porta contre son fils." (Archives parlementaires, t. LXI, p. 301).

(85) "Fabre et toi fûtes les apologistes de d'Orléans, que vous vous efforçâtes de faire passer pour un homme simple et très malheureux; vous répétâtes souvent ce propos. Vous étiez sur la Montagne le point de contact et de répercussion de la conjuration de Dumouriez, Brissot "t d'Orléans." (Saint-Just, p. 16.)

(86) Mot barré: maintenant (France).

(87) Mots barrés: il avoit été le rédacteur (France).

(88) Mots barrés: si on ne suppose pas un concordat tacite entre lui et La Fayette (France). Tout cet alinéa a passé presque textuellement dans le rapport de Saint-Just (p. 10 et 11). Sur le rôle de Danton dans l'affaire du Champ-de-Mars, voir mon livre sur Le Club des Cordeliers pendant la crise de Varennes et l'article de M. G. Rouanet: Danton en juillet 1791, dans les Annales révolutionnaires, 1910, t. III, p. 514-521.

(89) "Que dirai-je de ton lâche et constant abandon de la cause publique au milieu des crises, où tu prenois toujours le parti de la retraite?" (Saint-Just, p. 11.)

(90) Mots barrés: contre les persécutions (France).

(91) Voir notre article: Danton sous la Législative, dans les Annales révolutionnaires, t. V. 1912, p. 301-324, et notre livre Danton et la Paix.

(92) Mots barrés: une portion (France).

(93) Mots barrés: que son intention étoit de (France).

(94) Sur les intrigues de Danton et de ses amis avec la Cour, à la veille du 10 août, voir notre article: Westermann et la Cour à la veille du 10 août (Annales révolutionnaires, 1917, t. IX, p. 398 et sq.) et l'extrait des Essais historiques de Beaulieu sur les rapports de Fabre d'Eglantine avec le ministre de la Marine Dubouchage (Annales révolutionnaires, 1914, t. VII, p. 565). Tout ce passage des notes de Robespierre a passé dans le rapport de Saint-Just (p. 11 et 12). Le mémorial de Lucile Desmoulins confirme l'exactitude des notes de Robespierre sur l'attitude de Danton dans la nuit du 9 au 10 août.

(95) Mot barré: comment (France).

(96) "Tu nous avois dit: je n'aime point Marat." (Saint-Just, p. 15.) C'est à la séance du 25 septembre 1792 que Danton répondit aux attaques girondines en désavouant Marat. "Il existe, il est vrai, dans la députation de Paris, un homme dont les opinions sont pour le parti républicain ce qu'étoient celles de Royou pour le parti aristocratique: c'est Marat. Assez et trop longtemps on m'a accusé d'être l'auteur des écrits de cet homme. J'invoque le témoignage du citoyen qui vous préside [Petion]…, etc."

(97) Quand Louvet attaqua Robespierre, le 29 octobre 1792, Danton garda en effet le silence sur ses accusations. Dans cette même séance, il se désolidarisa une fois de plus d'avec Marat et il ajouta: "Je le déclare hautement, parce qu'il est temps de le dire, tous ceux qui parlent de la faction Robespierre sont à mas yeux ou des hommes prévenus ou de mauvais citoyens."

(98) Mots barrés: il se vanta même (France).

(99) Voir notamment le discours de Danton, en date du 21 janvier 1793: "Je vous interpelle, citoyens, vous qui m'avez vu dans le ministère, de dire si je n'ai pas porté l'union partout. Je vous adjure, vous Petion, vous Brissot, je vous adjure tous, car enfin, je veux me faire connaître; je vous adjure tous, car enfin je veux être connu, etc." Celui du 27 mars 1793: "Etouffons nos divisions; je ne demande pas de baisers partiels, les antipathies particulières sont indestructibles, mais il y va de notre salut…"

(100) Mots barrés: se défendit (France).

(101) Allusion à la séance du 1er avril 1793. Accusé par Lasource de complicité avec Dumouriez, Danton se taisait quand l'extrême gauche se leva tout entière et l'invita à monter à la tribune pour se disculper.

(102) Mots barrés: il commençait par un éclat de tonnerre et finissait par des propositions de paix. Il montrait la colère du p… (France).

(103) Mots barrés: parla comme un orateur du côté droit (France). Voir les séances de la Convention des 27 et 30 mars 1793.

(104) Danton défendit adroitement le général Stengel contre Carra, à la séance du 10 mars 1793; quand ce général et son collègue Lanoue furent interrogés à la barre, le 28 mars, Danton intervint encore en leur faveur.

(105) Danton fit l'éloge de Beurnonville à la séance du 11 mars 1793. Tout l'essentiel de ce passage est passé dans le rapport de Saint-Just: "Dans les débats orageux, on s'indignoit de ton absence et de ton silence; toi, tu parfois de la campagne, des délices de la solitude et de ta paresse; mais tu savois sortir de ton engourdissement pour défendre Dumouriez, Westermann, sa créature vantée et les généraux ses complices" (p. 13).

(106) Danton demande de nouvelles levées d'hommes le 10 mars, le 27 mars, le 31 mars 1793. Saint-Just a repris, en l'aggravant, l'accusation de Robespierre: "Tu savois amortir le courroux des patriotes; tu faisois envisager nos malheurs comme résultant de la foiblesse de nos armées, et tu détournois l'attention de la perfidie des généraux pour t'occuper des nouvelles levées d'hommes" (p. 13). Saint-Just a même soupçonné que Danton poussait à ces levées dans une intention scélérate: "A ton retour de la Belgique, tu provoquas la levée en masse des patriotes de Paris pour marcher aux frontières. Si cela fût alors arrivé, qui auroit résisté à l'aristocratie qui avoit tenté plusieurs soulèvements? Brissot ne désiroit point autre chose, et les patriotes mis en campagne n'auroient-ils pas été sacrifiés? Ainsi se trouvoit accompli le voeu de tous les tyrans du monde pour la destruction de Paris et de la liberté" (p. 14).

(107) Voir l'article de M. G. Rouanet: Danton et la mort de Louis XVI (Annales révolutionnaires, 1916, t. VIII, p. 1-33); et nos articles: Danton, Talon, Pitt et la mort de Louis XVI (Ibid., p. 367-376), Danton, Dannon, Pitt et M. J. Holland-Rose (Ibid., t. IX, p. 103 sq.) et notre livre Danton et la Paix.

(108) C'est dans son discours du 1er avril 1793 que Danton fit l'éloge de Delacroix: "Oui, sans doute, j'aime Delacroix; on l'inculpe parce qu'il a eu le bon esprit de ne pas partager, je le dis franchement, je le tiens de lui, parce qu'il n'a pas voulu partager les vues et les projets de ceux qui ont cherché à sauver le tyran…, parce que Delacroix s'est écarté, du fédéralisme et du système perfide de l'appel au peuple…, etc." (Discours de Danton, édition Fribourg, p. 352-353).

(109) Saint-Just a accentué dans son rapport ce passage de Robespierre: "Tu t'associas dans tes crimes Lacroix, conspirateur depuis longtemps décrié, avec l'âme impure duquel on ne peut être uni que par le noeud qui associe des conjurés. Lacroix fut de tout temps plus que suspect: hypocrite et perfide, il n'a jamais parlé de bonne foi dans cette enceinte; il eut l'audace de louer Mirabeau; il eut celle de proposer le renouvellement de la Convention; il tint la même conduite que toi avec Dumouriez; votre agitation étoit la même pour cacher les mêmes forfaits. Lacroix a témoigné souvent sa haine pour les jacobins" (p. 13).

(109 bis) France fait remarquer que les huit alinéas précédents sont bâtonnés sur le manuscrit.

(110) Mot barré: douleur (France).

(111) Mots barrés: voulant faire arrêter (France).

(112) Le dimanche 2 juin 1793, au moment où la Convention s'aperçut qu'elle était cernée par la garde nationale parisienne, Danton s'indigna, demanda une enquête du Comité de Salut public et s'écria: "Je me charge, en son nom, de remonter à la source de cet ordre [donné par Hanriot]. Vous pouvez comptez sur son zèle à vous présenter les moyens de venger vigoureusement la majesté nationale, outragée en ce moment."

(113) Mots barrés: bassesse et le lâche syst… (France).

(114) Mots barrés: après avoir fait cet ouvrage, il aborde Hanriot à la buvette et… (France).

(115) Mots barrés: que lui et quelques-uns de ses collègues (France).

(116) "Tu vis avec horreur la révolution du 31 mai. Hérault, Lacroix et toi demandâtes la tête d'Hanriot, qui avoit servi la liberté, et vous lui fîtes un crime du mouvement qu'il avoit fait pour échapper à un acte d'oppression de votre part. Ici, Danton, tu déployas ton hypocrisie: n'ayant pu consommer ton projet, tu dissimulas ta fureur; tu regardas Hanriot en riant, et tu lui dis: N'aie pas peur, vas toujours ton train, voulant lui faire entendre que tu avois eu l'air de blâmer par bienséance, mais qu'au fond tu étois de son avis. Un moment après tu l'abordas à la buvette et lui présentas un verre d'un air caressant, en lui disant: Point de rancune. Cependant, le lendemain tu le calomnias de la manière la plus atroce, et tu lui reprochas d'avoir voulu t'assassiner. Hérault et Lacroix t'appuyèrent." (Saint-Just, p. 16.)

(117) Dans le rapport de Saint-Just, ces traits précis ont disparu sous cette affirmation vague: "Ne t'es-tu pas opposé à la punition des députés de la Gironde?" (p. 16).

(118) C'est à la séance du 7 juin 1793 que Danton fit cette proposition.

(119) "Mais n'as-tu pas envoyé depuis un ambassadeur à Petion et à Wimpfen dans le Calvados?" (Saint-Just, p. 16). Voir à ce sujet notre étude: Danton et Louis Comte, dans les Annales révolutionnaires, 1912, t. V, p. 641-660.

(120) A la séance du 11 août 1793, Delacroix déclara que la mission de la Convention était terminée et qu'on devait prendre les mesures nécessaires pour mettre en vigueur la Constitution nouvelle proclamée la veille dans la grande Fédération anniversaire du 10 août Saint-Just a retenu ce grief (p. 20).

(121) Le 6 pluviôse, Delacroix fit voter par acclamation la suppression de l'esclavage dans les colonies françaises. Danton appuya Delacroix. On voit que Robespierre désapprouvait cette politique qu'il avait déjà blâmée comme imprudente quand Brissot en était le protagoniste. Saint-Just a laissé tomber cette observation de Robespierre.

(122) Mot barré: Constitution (France).

(123) Mots barrés: il mettroit (France).

(124) Saint-Just a développé tout ce passage: "Tu provoquas une insurrection dans Paris; elle étoit concertée avec Dumouriez; tu annonças même que s'il falloit de l'argent pour la faire, tu avois la main dans les caisses de la Belgique. Dumouriez vouloit une révolte dans Paris pour avoir un prétexte de marcher contre cette ville de la liberté, sous un titre moins défavorable que celui de rebelle et de royaliste. Toi qui restois à Arcis-sur-Aube avant le 9 août, opposant ta paresse à l'insurrection nécessaire, tu avois retrouvé ta chaleur au mois de mars pour servir Dumouriez et lui fournir un prétexte honorable de marcher sur Paris. Desfieux, reconnu royaliste et du parti de l'étranger, donna le signal de cette fausse insurrection. Le 10 mars, un attroupement se porta aux Cordeliers, de là à la Commune…" (Saint-Just, p. 14-15.)

(125) Le bruit courut en effet qu'une amnistie générale serait votée pour la fédération du 10 août, et Hébert consacra à la combattre plusieurs numéros du Père Duchesne. A la séance du 2 août, comme une députation de Nantais demandait l'indulgence en faveur du général Beysser et du député Coustard, compromis dans la révolte fédéraliste, Danton profita de l'occasion pour insinuer l'idée de l'amnistie: "La Convention, dit-il, sait que les hommes égarés se réuniront toujours à la masse, mais elle a cru différer à la conversion de ceux qui veulent fédéraliser le peuple… Elle désire que, le 10 août, vous resserriez le noeud de la fraternité." Saint-Just a relevé à la charge de Danton cette proposition indirecte d'amnistie (p. 15). Sur cette amnistie, voir notre livre Danton et la Paix.

(126) France nous apprend que les trois alinéas précédents sont biffés d'un trait sur le manuscrit.

(127) On lit en effet dans le "précis et relevé des matériaux sur la conspiration dénoncée par Chabot et Bazire", que nous avons publié sous le titre: Un rapport dantoniste sur la conspiration de l'étranger, sous la rubrique faits, la phrase suivante: "les dénonciations contre Dillon, Castellane, etc." (Annales révolutionnaires, 1916, t. VIII, p. 255). Il ne me semble donc pas douteux que c'est à ce document que se réfère Robespierre, et il est ainsi prouvé, comme je l'avais supposé dès le premier moment, que ce rapport anonyme est bien l'oeuvre de Fabre d'Eglantine.

(128) Desmoulins essaya de prendre la défense du royaliste Dillon, d'abord à la tribune de la Convention, le n juillet 1793, puis dans un pamphlet qu'il intitula Lettre au général Dillon en prison aux Madelonnettes. Voir, sur l'affaire Dillon, la fin de notre article: Les divisions de la Montagne, la chute de Danton (Annales révolutionnaires, 1913, t. VI, p. 228 sq.).

(129) Saint-Just, dans son rapport, est très bref sur Westermann. Il se borne à le qualifier sommairement de complice de Dumouriez. Il est certain que l'aventurier alsacien échappa à toutes les poursuites aussi longtemps que les dantonistes furent influents. En avril 1793, il sort blanchi de l'enquête ordonnée contre lui pour sa conduite à Lille au moment de la trahison de Dumouriez (Voir notre article: Westermann et la Cour à la veille du 10 août). En juillet 1793, enquêté de nouveau pour son rôle dans la défaite de Châtillon-en-Vendée, il est de nouveau blanchi par Julien de Toulouse, malgré les adjurations de Marat, qui attaque à ce sujet Danton, etc. Quand Fouquier-Tinville décerna un mandat d'arrêt contre Westermann, comme compromis dans le procès de Fabre et de ses complices, Couthon dut faire ratifier l'arrestation par la Convention elle-même, parce que, dit-il, le 13 germinal, "il existe un décret qui porte que le général ne pourra être mis en état d'arrestation sans qu'au préalable la Convention en ait été instruite". Il s'agit du décret du 18 nivôse an II rendu sur la motion de Lecointre.

(130) Danton fit voter, le 8 mars 1793, la nomination des commissaires de la Convention, qui se rendirent, le soir même, dans les sections de Paris pour enrôler les citoyens.

(131) On a vu plus haut que Saint-Just a adopté la version de Robespierre.

(132) Sur ce personnage, consulter mon livre La Révolution et les Etrangers, p. 104 et sq. Saint-Just a reproduit presque textuellement dans son rapport ces phrases de Robespierre (p. 15).

(133 et 134) Ces phrases ont passé presque littéralement dans le rapport de Saint-Just (p. 15). On trouvera les manifestes de Dumouriez: au tome LXI des Archives parlementaires.

(135) Le 10 avril 1793, les autorités girondines de Bordeaux saisirent, sur un courrier extraordinaire que le jacobin Desfieux envoyait à Toulouse, une série de correspondances très compromettantes, parmi lesquelles une lettre de Desfieux à son ami Grignon, qui ne laissaient aucun doute sur les projets d'insurrection du parti montagnard. Boyer-Fonfrède donna lecture de ces pièces à la Convention le 18 avril (Archives parlementaires, t. LXII). Desfieux avait obtenu du ministre des Affaires étrangères Lebrun, qui déjà l'avait envoyé en mission auprès de Dumouriez, une subvention de 4 000 livres pour payer les frais du courrier extraordinaire envoyé dans le Midi. Il dut en convenir lors de son procès au tribunal révolutionnaire. Les jacobins clairvoyants s'étonnèrent que Lebrun, dont les sympathies girondines étaient notoires, ait accordé une telle subvention à Desfieux qui ne cessait de dénoncer les girondins à la tribune du club et qui avait été un des principaux organisateurs du mouvement du 10 mars. Ils soupçonnèrent que Desfieux était de mèche avec les girondins et que l'arrestation du courrier envoyé à Bordeaux et à Toulouse était un coup monté. (Voir la déposition de Dufourny au procès d'Hébert). Ces soupçons prenaient une grande vraisemblance de l'attitude équivoque de Desfieux, qu'une pièce de l'armoire de fer (pièce 201) montrait comme un agent de la Cour en mars 1791, et dont le rôle dans la trahison de Dumouriez paraissait très louche. Desfieux avait d'ailleurs une fort mauvaise réputation. Il était intéressé avec Chabot au tripot de la Sainte-Amaranthe au Palais-Royal, et il fut accusé, lors de son procès, de percevoir dans ce tripot le dixième du produit du jeu, de part à demi avec Chabot. Quand celui-ci fut arrêté, un des premiers soins de Robespierre fut de faire mettre Desfieux sous les verroux. Comparez avec le texte de Robespierre le rapport de Saint-Just (p. 15): "Desfieux fit arrêter ses propres courriers à Bordeaux, ce qui donna lieu à Gensonné de dénoncer la Montagne et à Guadet de déclamer contre Paris."

(136) "Desfieux déposa depuis en faveur de Brissot au tribunal révolutionnaire" (Saint-Just, p. 15). Desfieux déposa, le 8 brumaire, au procès des girondins. Le texte de sa déposition, telle qu'elle est transcrite au Moniteur, est hostile à Brissot. Mais il est possible que les passages favorables à celui-ci aient été supprimés. Un dialogue s'engagea entre Desfieux et Brissot au cours de la déposition du premier. Brissot contesta certains faits et Desfieux ne lui répondit pas.

(137) Voir mon étude: Fabre d'Eglantine inventeur de la Conspiration de l'Etranger, dans les Annales révolutionnaires, 19x6, t. VIII, p. 311-335.

(138) L'agent de change Boucher déposa, le 4 frimaire, devant l'administration de police de la commune de Paris, que Proli déjeunait assez souvent chez lui avec Fabre d'Eglantine, Richer-Sérizy, Bentabole, etc. (Archives nationales, W 76).

(139) La déclaration de Fabre d'Eglantine, faite le 28 brumaire au Comité de Sûreté générale, ligure dans le recueil intitulé Pièces trouvées dans les papiers de Robespierre, imprimées en exécution du décret du 3 vendémiaire an III, p. 81-84. Voir mon livra sur L'affaire de la Compagnie des Indes.

(140) "Fabre professoit alors [pendant le ministère de Danton] hautement le fédéralisme et disoit qu'on diviseroit la France en quatre parties" (Saint-Just, p. 12). Je n'ai pas retrouvé le document où Fabre aurait exprimé l'opinion qui lui est reprochée par Robespierre et par Saint-Just.

(141) Mot barré: chef (France). Robespierre est revenu sur Proli dans son rapport sur la conspiration de l'étranger, publié dans les pièces trouvées chez lui en l'an III.

(142) Voir notre étude: Hérault de Séchelles était-il dantoniste? dans notre livre La Conspiration de l'Etranger.

(143) Mots barrés: il a été en relations avec tous les conspirateurs (France).

(144) Mots barrés: espions des cours (France).

(145) Au tribunal révolutionnaire, Hérault reconnut qu'il avait correspondu, en 1792, avec un prêtre réfractaire; mais il prétendit qu'il lui avait donné de bons conseils: "Je lui conseillois de se conformer aux lois et de ne point se plaindre de l'espèce d'anarchie dans laquelle nous vivions…" (Bulletin du tribunal, 4e partie, n° 23.)

(146) Il s'agit d'une lettre de Henin, notre chargé d'affaires à Constantinople, qui transmit au Comité de Salut public, le 11 novembre 1793, une communication écrite qu'il avait reçue de l'ambassadeur d'Espagne à Venise Las Cazas, contenant des révélations sur les séances du Comité de Salut public. Voir à ce sujet mon article: L'histoire secrète du Comité de Salut public, dans la Revue des questions historiques de janvier 1914. Barère déclare dans ses mémoires (t. II, p. 159-165) que Hérault avait fait porter chez lui une grande quantité de papiers diplomatiques qu'il aurait confiés à Proli, son ami. Comparez avec le texte de Robespierre le rapport de Saint-Just, p. 20: "Alors Hérault, qui s'étoit placé à la tête des affaires diplomatiques, mit tout en usage pour éventer les projets du gouvernement. Par lui les délibérations les plus secrètes du Comité sur les affaires étrangères étoient communiquées aux gouvernements ennemis."

(147) Pons de Boutier de Catus fut arrêté, le 25 ventôse an II, dans la maison de Hérault, par le Comité de surveillance de la section Le Peletier (Arch. nat. F7 4635). Hérault et Simond allèrent le réclamer. Déjà Hérault était allé réclamer Proli à la même section, quand elle l'avait mis en arrestation le 12 octobre 1793. Voir les lettres de l'administrateur de police Blandier, en date de ce jour (Arch. nat. F7 4574 83).

(147) Simond avait accompagné Hérault de Séchelles dans sa mission du Mont-Blanc. Il était lié, comme Hérault lui-même, avec le parti hébertiste. Du Mont-Blanc, il avait ramené une des soeurs de Bellegarde, dont l'autre, femme d'un colonel au service de la Sardaigne, était la maîtresse d'Hérault.

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[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours couronné par la Société royale des arts et sciences de Metz, sur les questions suivantes, proposées pour sujet du prix de l'année 1784: 1° Quelle est l'origine de l'opinion qui étend, sur tous les individus d'une même famille, une partie de la honte attachée aux peines infamantes que subit un coupable? 2° Cette opinion est-elle plus nuisible qu'utile? 3° Dans le cas où l'on se déciderait pour l'affirmative, quels seraient les moyens de parer aux inconvénients qui en résultent?

Texte du discours imprimé

Transcrit en français moderne]