L'ÉLAN
Hendrik était le meilleur chasseur de toute la famille. C'était lui qui fournissait habituellement le garde-manger. Les jours où l'on ne chassait pas l'éléphant, il s'en allait seul à la poursuite des antilopes, dont la chair était la principale nourriture des habitants du nwana. Grâce à son adresse, la table était toujours abondamment pourvue.
L'Afrique est la patrie des antilopes; on en compte, dans le monde entier, pas moins de soixante-dix espèces différentes; plus de cinquante sont africaines, et trente au moins appartiennent au sud de l'Afrique, c'est-à-dire à cette partie du continent comprise entre le cap de Bonne-Espérance et le tropique du Capricorne.
Il faudrait un volume pour faire une monographie des antilopes; aussi dois-je me contenter de dire que la plupart se trouvent en Afrique; qu'il en existe plusieurs espèces en Asie, et une seule en Amérique, le prong-horn; en Europe il y en a deux, dont une, le chamois des Alpes, pourrait être mise au rang des chèvres.
Je remarquerai en outre que les soixante-dix espèces d'animaux groupés dans le genre antilope diffèrent considérablement les unes des autres par la forme, la couleur, le pelage et les habitudes. Rien de plus arbitraire que la classification qui les réunit. Les unes, comme le chamois, se rapprochent des chèvres; d'autres ressemblent aux daims, aux bœufs ou aux bisons; et quelques espèces possèdent tous les caractères du mouton sauvage.
Toutefois, en général, les antilopes tiennent plutôt des daims que de tous autres animaux, et plusieurs espèces sont vulgairement connues sous la dénomination de daims. Il en est qui ont moins d'analogie avec leurs congénères qu'avec certaines espèces de daims. Seulement ces derniers ont des cornes osseuses qu'ils perdent annuellement, tandis que les antilopes conservent les leurs, qui sont de corne véritable et persistante.
Les antilopes ont des mœurs qui varient à l'infini, suivant les espèces. Elles habitent tantôt les vastes plaines, tantôt les forêts profondes. Elles errent tantôt sur le bord des rivières, tantôt sur les rochers escarpés ou dans les ravins desséchés des montagnes. Les unes brouttent l'herbe, les autres se nourrissent des feuilles et des pousses tendres des arbres. En somme, les antilopes ont des prédilections si diverses qu'on en trouve partout, quels que soient le climat, la végétation, les sites du pays. Le désert même a ses antilopes, qui préfèrent ses plaines arides aux vallées les plus verdoyantes et les plus fertiles.
L'élan ou caana (antilope oreas) est le plus grand de ce genre, puisque sa taille égale celle d'un fort cheval. Il est lourd et a le pas médiocrement rapide; un chasseur monté l'atteint sans efforts. Les proportions générales de l'élan ont quelque rapport avec celles du bœuf, mais ses cornes sont droites; elles partent en ligne verticale du sommet de la tête, et divergent légèrement l'une de l'autre; elles ont deux pieds de longueur, et même plus chez les femelles, et sont entourées d'un anneau qui monte en spirale jusqu'à la pointe.
Les yeux de l'élan caana, comme ceux de la plupart des antilopes, sont grands, humides et doux. Malgré sa force et ses dimensions, il est du naturel le plus inoffensif, et ne se résigne à combattre que lorsqu'on l'y force absolument. Sa couleur est un brun-foncé teinté de roux, ou, chez certains individus, un gris-cendré mélangé d'ocre-jaune.
L'élan est une des antilopes qui paraissent pouvoir se passer d'eau. On le trouve dans les plaines désertes, loin de toute rivière et l'on dirait même qu'il affectionne les solitudes desséchées, à cause de la sécurité qu'il y trouve. Cependant il habite aussi les régions fertiles et boisées; il vit en troupes nombreuses, mais les deux sexes paissent séparément, par groupes de dix à cent individus.
La chair de l'élan est excessivement estimée; elle ne le cède en délicatesse ni à celle de l'antilope, ni à celle des animaux de race bovine; elle a le goût du bœuf tendre avec un arrière-goût de venaison. On fait sécher les muscles des cuisses qui, préparés de la sorte, prennent la qualification de langues de cuisse, et sont regardés comme le morceau le plus savoureux.
Bien entendu que les chasseurs poursuivent l'élan avec activité. Comme il est toujours très-gras et qu'il ne court pas vite, on arrive aisément à le tuer, à l'écorcher et à le dépecer. C'est une chasse qui offre peu d'attraits; seulement on ne trouve pas souvent l'occasion de la faire.
La facilité avec laquelle on prend ces antilopes si recherchées en a diminué le nombre, et ce n'est que dans les districts éloignés qu'en en rencontre encore des troupeaux.
Depuis l'arrivée de la famille Von Bloom au cap, on avait remarqué des traces d'élans sans en voir un seul. Hendrik, pour plusieurs raisons, désirait tuer un de ces animaux. La première, c'était qu'il n'en avait jamais tiré; la seconde, qu'il appréciait les qualités de la viande qui couvre en abondance les côtes du caana.
Ce fut donc avec une vive satisfaction qu'un matin Hendrik apprit qu'on avait vu un troupeau d'élans sur le plateau que bordaient les rochers voisins. Swartboy, qui avait fait une excursion sur les collines, apporta au camp cette heureuse nouvelle. Sans perdre de temps le jeune homme monta sur son couagga, et partit armé de sa bonne carabine.
A peu de distance du camp s'ouvrait dans les hauteurs un ravin qui conduisait au plateau. C'était la route que prenaient les zèbres, les couaggas, et autres habitants des plaines arides, quand ils descendaient au lac.
Hendrik gravit l'escarpement, et, lorsqu'il parvint à la cime, il aperçut immédiatement, à un mille de distance environ, un troupeau composé de sept élans mâles.
La végétation du plateau n'aurait pu abriter même un renard; elle ne consistait que dans quelques aloès épars, quelques euphorbes et quelques touffes de gazon brûlées par le soleil.
Hendrik reconnut aussitôt qu'il lui était impossible de se rapprocher assez des élans pour les tirer.
Quoique n'ayant jamais chassé cette espèce d'antilope, il en connaissait les habitudes: il savait qu'elle courait mal, qu'un vieux cheval pouvait la distancer, et qu'à plus forte raison elle serait vaincue par son couagga, le plus agile des quatre qui avaient été domptés.
Il s'agissait, en conséquence, de lancer des élans dans de bonnes conditions. Il fallait éviter de les alarmer de trop loin et de leur laisser trop d'avance. En chasseur prudent, Hendrik fit un long détour de manière à mettre le troupeau entre lui et les rochers. Pour n'être pas aperçu, il eut soin de se courber sur sa selle, si bien que sa poitrine touchait presque le garrot de sa monture. Il supposait, avec quelque vraisemblance, que les élans ignorant à quelle espèce d'animal ils avaient affaire, regarderaient longtemps le couagga monté avec plus de curiosité que d'inquiétude.
Les élans se laissèrent approcher à la distance de cinq cents pas avant de prendre leur lourd et indolent galop. Alors Hendrik se releva, donna de l'éperon à son couagga et se mit à la poursuite du troupeau.
Comme il l'avait prévu, les élans s'enfuirent vers les rochers, non dans la direction de la passe, mais du côté où les collines étaient à pic. Parvenus au bord du précipice, ils furent forcés de retourner en arrière, et suivirent une route qui traversait celle qu'ils avaient prise d'abord. Cette marche donnait l'avantage à Hendrik, qui dirigea diagonalement son couagga.
Il avait l'intention d'isoler un des élans et de laisser les autres galopper tant qu'ils voudraient.
Il ne tarda pas à réaliser son projet. Le plus gros du troupeau s'écarta de ses compagnons, comme s'il eût pensé qu'il avait plus de chance de salut en les abandonnant; mais il avait compté sans Hendrik, qui fut une seconde après à ses trousses.
Le chasseur et sa proie parcoururent rapidement un mille à travers la plaine. Peu à peu la robe de l'élan passa du brun roux au bleu plombé; la salive tomba de ses lèvres en abondance, l'écume inonda sa large poitrine, et des larmes roulèrent dans ses yeux globuleux.
Il était aux abois.
Au bout de quelques minutes, le couagga avait rejoint l'énorme antilope, qui, renonçant à courir, s'arrêtait dans son désespoir pour faire face à l'ennemi.
Hendrik avait la main à sa carabine. Vous pensez sans doute qu'il l'épaula, fit feu et abattit l'élan; vous vous trompez. Hendrik était un vrai chasseur, économe de ses ressources. Il n'avait pas besoin de tuer le caana sur place, il savait que sa proie était en son pouvoir, et qu'il la chasserait devant lui comme un domestique. S'il avait pris le parti d'envoyer une balle à l'élan, il aurait fallu chercher du renfort au camp pour le dépecer et en emporter les morceaux, au risque de le retrouver à moitié dévoré par les hyènes.
Au lieu de tirer, il força l'élan à se retourner, et le poussa devant lui dans la direction de la passe.