CHAPITRE VII.

De Florence, Sienne à Rome.

Immédiatement un homme monte sur la voiture; nous le prîmes pour un important de la douane, pas du tout, c'était un faquin gui venait faire sa moisson et se préparait à porter nos effets dans notre chambre. On nous accueille fort bien à l'hôtel d'Yorck, notre demeure à Florence.

Le lendemain, nous fîmes des recherches pour trouver nos amis, M. et Mlle Au Capitaine. M. Au Capitaine avait été secrétaire du prince de Saint-Leu. En qualité de Français, partout on avait le désir de nous obliger, même de nous conduire; il arrivait que souvent nous nous adressions à de vieux officiers de l'empire qui s'empressaient de nous être utiles.

Nous voilà donc à Florence, cette capitale des états libres. Le gouvernement de son souverain le duc Léopold, est plein de tolérance; aussi se croit-on encore au milieu de notre belle France. Le grand duc vit en bourgeois parmi son peuple, dont il est adoré.

Les habitants de Florence sont très-polis et font accueil aux étrangers; ils ont beaucoup d'esprit et sont fort industrieux. Ce ne fut que chez M. Seguin, que nous pûmes savoir la demeure de M. Au Capitaine. M. Seguin est un célèbre industriel; il a déjà fait construire plus de trente ponts en fer en France, et plusieurs en Italie, entr'autres, deux sur l'Arno, à Florence. M. Seguin possède un des plus beaux palais de la ville, qui était jadis au cardinal de Retz.

Nous allons ensuite nous distraire aux Cascine, promenade de trois lieues de circuit, que nous fîmes sans nous en apercevoir; c'est une belle enceinte où se rendent les grands, la cour, les fashionables, quantité de chevaux et de voitures de luxe; il n'y a pas un garde municipal pour maintenir l'ordre; les Florentins sont trop civilisés et n'ont pas besoin de gendarmes; ils n'ont pas non plus de barrières étroites pour faire suffoquer dans les fêtes, comme à Paris au champ de Mars; dans les Cascine sont encore une ferme du grand duc et un charmant jardin anglais, embelli par l'Arno, et où l'on voit errer les faisans, les lièvres, les cerfs pour l'amusement du prince; les arbres sont décorés de lierre sous mille formes.

Aux Cascine, les équipages sont plus riches qu'à Paris; de jolies calèches, d'une coupe tout-à-fait gracieuse, remplies de femmes élégantes et souvent très-belles, sont traînées par d'impétueux coursiers qui à peine touchent la terre, dans la vélocité de leur course. Boboli, jardin délicieux, est une charmante promenade digne de sa réputation. Les villas, aux environs de Florence, sont si nombreuses, que l'Arioste les compare à un émail d'anagalis couvrant la terre au printemps.

Sainte Marie des Fleurs, cathédrale de Florence, Santa Maria di Fiori, a été faite par Arnolfo di Lapo, sous la direction de son maître, Simabué; l'auteur de la prodigieuse coupole qui représente le jugement dernier, est l'illustre Bruneleschi, qui fit l'admiration de Michel-Ange, et servit de modèle pour celle de Saint-Pierre de Rome. La façade est d'un aspect noble et harmonieux; le marbre de diverses couleurs dont tout l'édifice est incrusté produit le plus brillant effet. Au-dessus d'une des portes latérales est une Assomption appelée Mandola, parce que la Vierge est représentée sur un médaillon qui a la forme d'une amende. À l'entrée de l'église, on est frappé tout d'abord de la beauté, de l'éclat du pavé mosaïque et de la variété des couleurs des marbres qui le composent; cela semble vraiment un parterre émaillé de fleurs: de tous côtés apparaissent des inscriptions, des statues et des tombeaux. La châsse de Saint Zénobie, un des premiers sermonaires en Toscane, descendant de Zénobie, reine de Palmire, est ornée de bas-reliefs célèbres, en commémoration des miracles du Saint; il est impossible de rien imaginer de plus gracieux que les dix anges qui soutiennent la couronne du dôme de cette châsse d'une si élégante simplicité. L'autel principal répond à tant de richesses, et derrière, sont deux belles statues d'Adam et d'Ève, puis une piété faite par Michel-Ange. Le Baptistère, autrefois temple de Mars, est aujourd'hui dédié à Saint Jean, et est séparé, ainsi que le Dôme et le Campanile, de tout autre édifice. Ce monument est surtout célèbre à cause des portes de bronze que Michel Ange disait être dignes du Paradis. Laurenzzo Guiberti en est l'auteur. La voûte est ornée d'une belle mosaïque. Du côté où l'on baptise les enfants, s'élèvent deux colonnes de porphyre; de l'autre côté, les chaînes de fer suspendues à la muraille, sont un trophée de la conquête de Pise par les Florentins.

Le Campanile est très-bien conservé, malgré cinq siècles d'existence; sa hauteur est de deux cent cinquante-deux pieds, mesure d'Italie; il est dû au talent de Giotto; c'est un édifice carré, en marbres rouge, blanc et noir.

La place de l'église de l'Annunziata est belle, large et ornée de la statue équestre du grand duc Ferdinand. Au côté droit de cette place, est la maison des enfants trouvés, où l'on nourrit une grande quantité d'orphelins.

Nous visitâmes l'église de l'Annunziata: voyant un grand concours de fidèles et, comme voyageurs, n'ayant pas le martyrologe avec nous, nous ignorions le motif de cette solennité; on nous dit que c'était pour honorer journellement une image de la Vierge devant laquelle brûlent sans-cesse des lampes, qui, suivant une tradition, a été achevée par un ange, et qu'un peintre avait seulement ébauchée.

La chronique locale nous a aussi appris qu'au mois de mai, le plus bel âne qu'on pouvait trouver était chargé d'huile, de fruits et de vins, et conduit processionnellement à travers l'église où ses offrandes sont reçues en grande pompe par les ministres du lieu.

L'Arno, alimenté par des sources qui viennent des montagnes, coupe la ville en deux parties liées ensemble par plusieurs ponts; le principal est le pont de la Trinité, orné de statues symboles des quatre saisons.

Les théâtres de la Scala et de la Pergola ont un extérieur fort ordinaire, mais la musique est délicieuse, surtout à l'opéra; il y a dans les rues adjacentes des trottoirs avec des chaînes en fer pour préserver d'accidents les piétons.

À la Pergola, les loges sont variées par des rideaux de soie de différentes couleurs: la salle est vaste et disposée d'une manière avantageuse à l'expension de la voix. L'odeur des mets succulents et des vins de liqueur vient affecter désagréablement les houppes nerveuses et nasales des spectateurs qui ne se livrent pas à la gastronomie, sur les bancs, comme ceux qui occupent les loges.

Les rues sont très-agréables à marcher; elles sont pavées de larges pierres grisâtres qu'on appelle pietre forte. Il y a très-peu de belles boutiques; les marchés sont malpropres; les principaux sont Mercato Nuovo et Mercato Vecchio, au centre de la ville. Un boulanger vend en même temps de la morue, des harengs, de l'épicerie.

En général, le grand duc de Toscane et le roi de Naples, par leur bienveillante administration, rendent leurs peuples heureux, et le séjour de leurs cités agréable aux étrangers. Le grand duc a conservé les lis pour armoiries; il se promène souvent sans garde au milieu de son peuple.

Devant l'ancien parlais ducal sont un Hercule, les Sabines enlevées, le David de Michel Ange, Judith; un Persée en bronze et la statue équestre de Cosme Ier: le vestibule est entouré de belles colonnes, et grand nombre de salles sont remplies de raretés. Nous y avons remarqué entr'autres, un cheval en marbre qui, se sentant né, demande la terre, et à en dévorer l'étendue; sa bouche rejette des flots d'écume; ses narines fument; son oeil sanglant laisse échapper des éclairs; son poitrail ruisselle de sueur; il frappe la poussière avec violence. Le groupe de la famille de Niobé se compose de quatorze individus; puis une Magdeleine en marbre avec sa flottante chevelure sur les épaules. Cette place a encore une fontaine avec quatre statues de marbre plus grandes que nature, et quatre chevaux de bronze qui représentent la famille de Neptune, au milieu de laquelle ce Dieu est tiré par quatre chevaux marins en marbre blanc, d'une grandeur colossale.

Dans la Rotonde, à Florence, se trouve la Vénus de Médicis, et près de l'église Saint-Martin est la maison qu'avait occupée Le Dante. Florence est la patrie de Machiavel.

Le cabinet en cire est fort curieux et donne le tableau fidèle des misères de l'homme. Il n'y a que Vienne qui en possède un pareil. Ce qui frappe le plus nos regards, sont ces pièces isolées, éparses, ensuite réunies, qui représentent toutes les parties du corps humain.

Ces salons d'anatomie sont admirables; les figures y sont de cire coloriée: on y remarque le commencement, les progrès de la maladie, imités avec une exactitude effrayante. La peste y est modelée, on peut dire au vif, sa naissance, ses phases, la fin et la corruption qui en est la suite; les cadavres, d'un vert foncé, couverts des taches livides de la contagion, rongés par des vers.

Dans la galerie du Musée, Niobé est grande, belle, au milieu du salon, ses enfants sont dispersés autour d'elle. Diane tient à la voûte comme à celle du firmament; de là, en punition de ce qu'elle avait empêché d'offrir des sacrifices à Latone, elle lance ses flèches sur ses enfants infortunés, tous d'un âge progressif. Niobé, vêtue en désordre, d'une longue robe dont une partie cache à moitié sa plus jeune fille, porte une main vers Diane dont elle veut parer les traits; les figures expriment la douleur, la terreur, le désespoir; ce groupe est composé de seize personnes.

Les palais sont magnifiques. Le palais Pitti, habité par le grand duc, est de grosses pierres de taille, situé dans un endroit bas; de trois côtés, il est orné de belles colonnes, au quatrième, c'est un joli jardin; la cour est carrée, il y a une galerie où l'on voit la statue de Scipion l'Africain.

Il y a aussi un petit palais, magnifique ouvrage de Michel-Ange.

Nous avons vu, dans l'église de Santa Croce, le tombeau de Michel-Ange; le buste de cet habile artiste est accompagné de trois statues qui représentent la peinture, la sculpture, l'architecture; celui de Galilée et du licencieux Bocace y reposent aussi.

Un monument sépulcral nous a surtout sensibilisés; c'est le tombeau d'un jeune homme sur lequel repose, dans l'abandon de la vraie douleur, la charmante figure de la femme qui a fait ériger, ce mausolée à son jeune et tendre époux, moissonné à Florence, en terre étrangère.

Dans l'église de Sainte-Marie, on voit le tombeau du fameux polyglote
Pic de la Mirandole initié dans la connaissance de vingt-deux langues.

Les tombeaux des Médicis font le principal ornement de l'église Saint-Laurent. À côté d'un sarcophage sont deux figures, colossales qui représentent le jour et la nuit, c'est un ouvrage de Michel-Ange: la figure du jour a l'air de se mouvoir sous le marbre; une vigueur hardie se déploie dans chaque membre, et lui donne l'expression de la vie; la statue de la nuit, au contraire, ressemble à la tristesse qui sommeille, on y lit cette inscription:

«La nuit, que tu vois si doucement endormie, a été sculptée dans cette pierre par un ange; éveille-la, si tu ne me crois pas, elle va te parler

Le tombeau, de la fameuse Laure est dans l'église de
Sainte-Marie-Nouvelle.

La famille Bonaparte a fixé sa résidence à Florence.

Ayant entièrement renoncé aux mets italiens, au café, au chocolat, nous continuons à faire honneur au potage et au rôti, qui est fort bon.

Nous avons fait un pèlerinage à la chapelle Del Monte, qui renferme de beaux marbres transparents.

La fontaine du Sanglier est contiguë à la halle, où se fait le commerce des chapeaux de paille, principale industrie du lieu. Nous avons vu des chapeaux de paille de six cents francs, qui seraient d'une bien plus grande valeur à Paris; dans les campagnes, on s'occupe beaucoup de ce travail fructueux; ainsi donc suivant un poëte:

Aux champs de la folie,
Tressez dans un vallon,
La paille d'Italie,
Filles aux cheveux blonds;
Devant la fraîche place
Qui vous voit réunir,
Le voyageur qui passe,
Emporte un souvenir.

Il suffit d'être étranger pour être admis dans les fêtes publiques et particulières à Florence. Mme Catalani, cette fameuse cantatrice qui a tant de fois excité l'admiration de l'Europe, étant très-liée avec M. et Mlle Au Capitaine, nous a fait inviter à aller dans sa villa et dans son beau palais; elle a deux cent mille francs de rente, et elle accueille les étrangers de la meilleure grâce.

La mort impitoyable a privé les dilettanti de Florence de la présence de Mme Malibran, et le théâtre de la Pergola, de ses accents divins: ce souvenir arrache une larme.

Pressés de nous rendre à Rome, pour la Semaine-Sainte, nous avions pris le coupé de la voiture, afin de nous procurer plus de liberté, en cas que la société de l'intérieur ne nous convînt pas. Nous jouissions des conversations, sans être obligés d'y prendre part.

L'intérieur du voiturin se composait d'un ancien négociant de Lyon, d'un Belge et d'un jeune Allemand, qui voyageaient pour leur santé, puis d'une dame Sicilienne: la paix régna le premier jour dans la voiture: nous en avions quatre et demi à passer pour nous rendre à Rome: le Belge était le chevalier sans peur et sans reproche de la dame Syracusaine. Cette dame initiait à la vérité ces messieurs dans les sublimités de la langue italienne et dans les théories sentimentales. Trouvant que le Belge se livrait à une trop grande familiarité, nous préférâmes prendre nos repas avec le voiturin, et nous n'en fûmes que mieux servis. Le jeune Allemand très-érudit, avait altéré sa santé dans des excès scientifiques, il voyageait pour se distraire et reposer son esprit.

En sortant de Florence, on rencontre le petit bourg Casciano situé sur le sommet d'une montagne; on passe ensuite par Tavernella, Staggio, Bonicio; à quelque distance de Foggio, on rencontre la ville de Prato, où l'on fait du pain plus blanc que la neige.

De Florence jusqu'à Sienne, la route est une variété d'accidents fort curieux: souvent le voiturin est obligé de prendre d'autres chevaux comme auxiliaires pendant une couple d'heures: ce sont de continuelles montées et descentes.

Des querelles assez vives s'engagent ensuite entre le Lyonnais et le Belge, au sujet des places, et ces deux compagnons de route ont été en guerre pendant presque tout le voyage, ce qui souvent nous égayait beaucoup.

Nous entrons dans la ville de Sienne; le voiturin, à l'ordinaire, nous fait descendre dans le meilleur hôtel, à l'Aigle Noir: nous nous présentons à table avec un violent appétit. Nous n'avions demandé que du rôti; nous fûmes désappointés de le trouver aromatisé de sauge, d'autant plus que nous n'avions avec cela que des cervelles de chèvre et de mouton en friture; puis de grosses racines de fenouil en abondance, au dessert, pour continuer de nous régaler. Là, nous fîmes rencontre du voiturier qui a ramené en France le fameux logicien M. de La Mennais, et qui nous a donné des particularités intéressantes sur ce grand personnage.

Sienne est bâtie au milieu des montagnes, il n'y a que la rue qui traverse la ville depuis la porte Florentine jusqu'à la porte Romaine qui soit belle; les autres sont tortueuses, il faut monter et descendre; il y a des vignes dans la banlieue; la ville est propre; l'air y est très-bon.

Il est impossible de parler italien avec plus de grâce et d'harmonie.
Plusieurs comtes de Salimbeni se sont illustrés dans la peinture.

C'est à Florence et à Sienne que nous avons commencé à voir ces congrégations de charité masquées qui vont visiter les malades, qui rendent les honneurs aux morts. Nullement habitués à de pareilles coutumes de dévotion, si proscrites dans nos pays; nous pensons qu'ils seraient capables d'exciter des maladies nerveuses, ou de donner des frayeurs à bien des femmes. Nous en vîmes plusieurs à la porte de l'Il Duomo ou de la cathédrale, quêtant pour les malheureux. Ces oeuvres sont sans doute excellentes, car le grand duc de Toscane et le roi de Naples en font partie, probablement et théologiquement masqués pour que la main droite ne sache pas ce qu'opère la main gauche, en fait de charité, suivant l'humilité du Livre-d'or.

Nous entrons donc dans la cathédrale, toute bâtie en marbre blanc et noir, au bout d'une longue et vaste place, sur un lieu fort élevé; on y monte par des degrés en marbre; le frontispice est orné de colonnes et de statues, la voûte azuré est parsemée d'étoiles d'or: aux douze parties de la nef, sont les douze apôtres: dans la chapelle Chigi, il y a huit colonnes de marbre vert: le pavé mosaïque de la chapelle Saint-Jean est très-bien fait, et peint si bien le Sacrifice d'Abraham et le Passage de la Mer Rouge, que cela a l'air naturel, la sacristie est parée des trois Grâces dans la belle nature et dans la candeur virginale. C'est devant ces chefs-d'oeuvres qu'on revêt les ornements sacerdotaux; un prie-Dieu est placé à leurs pieds.

L'hôtel de ville, que l'on appelle le palais de la Seigneurerie, est d'une magnificence extraordinaire, il est bâti en pierres de taille jusqu'au premier étage; ensuite, ce sont des briques; vis-à-vis ce palais, on voit une colonne que l'on dit avoir été autrefois un temple de Diane, et sur laquelle est une Louve d'airain allaitant Rémus et Romulus. La forme de cette place ressemble à une coquille; pavée de pierres blanches et de briques, cette place est ornée d'une fontaine que l'on appelle Branda, et dont les eaux sont fort saines.

Le costume est le même qu'à Florence; les femmes portent le chapeau de feutre avec une fleur. La ville a des portes d'entrée et de sortie; on ne peut y introduire de pigeons sans payer un droit d'octroi.

Nous quittons Sienne; la terre commence à devenir très-ingrate; cependant il y a parfois des vues magnifiques et pittoresques.

À Scala d'Orcal, l'albergo est très-agréable; dans la campagne, on voit du froment, des fèves, des oliviers, des mûriers, tout cela dans le même champ; des troupeaux de boeufs et de moutons se rencontrent souvent; il y a encore des montagnes, des torrents qui se précipitent; la température est froide, et la culture approche de celle de nos pays. Les jeunes filles portent des toques de velours noir; les femmes âgées, des chapeaux de paille ou de feutre; les hommes endimanchés ont des culottes courtes.

De jeunes artistes qui veulent admirer avec plus de temps et de liberté les harmonies de la nature, s'enivrer à longs traits dans l'ancienne capitale du monde, à la table exquise des grands maîtres de la peinture et des arts, et que leur fortune oblige d'agir avec économie, voyagent souvent avec le sac sur le dos et le bâton, qui sert d'appui et de défense.

C'est à Aquapendente, au milieu des montagnes et des torrents, si remarquable par ses belles chutes d'eau, que commencent les États Pontificaux, avec eux la plus affreuse indigence, parce que l'industrie n'a pas permission d'y pénétrer: les Jésuites, cette fleur apostolique pour les sciences et les belles-lettres, s'opposent à la moindre innovation: les habitants d'Aquapendente sont par conséquent sans énergie, pleins de paresse et de misère.

Quel contraste avec la Toscane! Des hommes pâles et défaits, dont la fièvre et la pauvreté se disputent la frêle existence, apparaissent seuls, de loin en loin, sur des terres incultes; quelques autres, étendus au soleil, y présentent l'image du désoeuvrement autant que de la pénurie.

Après Aquapendente, vient la ville de San Lorenzo: les roches et les cavernes continuent de se multiplier; la crainte bien fondée des brigands s'empare de l'âme au milieu de ces déserts: notre voiturin lui-même est inquiet; il parle bas, et ne fait pas claquer son fouet, de peur de donner l'éveil aux voleurs qui habitent ces contrées.

Nous arrivons à la très-bonne auberge de l'Aigle-d'Or, près le lac Bolsena, autrefois volcan de vingt lieues de circonférence. Ici c'est Viterbe, où nous dînons; les faquins, toujours paresseux et le manteau sur l'épaule, encombrent la ville: les fontaines sont charmantes, et les rues pavées en pierres très-belles et très-larges: nous faisons un bon repas à l'hôtel de la Renommée; la ville est environnée de vignobles, de jardins, de maisons de campagne. L'Il Duomo et le Palais du Gouvernement sont les principaux édifices; nous passâmes auprès des prisons, et nous aperçûmes des captifs qui faisaient descendre des paniers avec des cordes, pour exciter les passants à avoir pitié des détenus. Les montagnes de Viterbe sont très-élevées et couvertes de neige. M. De Bourmont, vainqueur d'Alger, s'est fixé dans ce pays; il y a acheté des terres considérables, et, comme Cincinnatus, il est maintenant à la charrue; son territoire est couvert d'immenses troupeaux.

Avant d'arriver à Montefiascone, on passe près d'une forêt autrefois consacrée à Junon. Nous trouvons la ville de Cornetto, celle de Tolfa; on voit, à quelque distance de cette dernière, la route de Civitta-Vecchia, un des principaux ports des États Pontificaux, puis la voie de Pérouse. En sortant de la ville, il faut passer une montagne de difficile accès, sur le sommet de laquelle est la ville de Canapino; au pied de cette montagne, que l'on appelle Cincini, est la ville de Lagodi Vico. À Vico, le danger des voleurs se multiplie; nous arrivons à Ronciglione, brûlée par les Français, sous l'Empire, fameuse par ses papeteries et ses usines de fer, et nous descendons à l'hôtel du Lion-d'Or, où le voiturin nous fait faire un très-bon souper. En général, la table du voiturin est la mieux servie; nous buvons à longs traits l'excellent vin de Ronciglione: les hommes ont des manteaux à capuchon. Nous continuons la Campagne Romaine; le Gouvernement pontifical est aussi en arrière en agriculture qu'en industrie; ce sont deux ennemis redoutables qui, par les transactions sociales, pourraient devenir remuants et menaçants à la souveraineté temporelle des Pontifes, souveraineté qui fut primitivement concédée aux Évêques de Rome par les Rois de France: le talent dans la Campagne Romaine devrait aussi produire le centuple sous l'administration pontificale; malheureusement, il n'en est rien; on ne voit que terres incultes, pas un village, pas un hameau, nulle trace d'hommes; ces campagnes fertiles du Latium, abandonnées à elles-mêmes, sont seulement paccagées par des troupeaux de chevaux, de boeufs et de moutons. Nulle fleur n'étale aux yeux son calice éclatant et embaumé; nul arbre n'élève vers le Ciel sa tête verte; parfois on distingue quelques sillons de blé jauni.

On passe ensuite au villago Monterosi; après cela, nous trouvons le lac de Bacano, avec des mines de soufre; de là nous traversons il bosco di Bacano, bois autrefois très-dangereux à franchir, à cause des voleurs qui y circulaient en grand nombre, mais aujourd'hui, les routes ayant été élargies, on y passe en sûreté. Quand on est au bout de cette forêt, on découvre, du point culminant de la montagne, la ville de Rome: on descend ensuite dans une grande plaine, et on passe le Tibre sur un pont bâti autrefois par le censeur Scaurus. On voit encore les fondements de ce pont, qui a été refait, et qui s'appelle aujourd'hui Ponte-Milvio. Ce fut en cet endroit que Constantin, ayant eu à combattre contre le tyran Maxence, aperçut dans les nues une croix; Maxence vaincu, tomba dans le Tibre, où il se noya.

Pendant que le voiturin faisait manger l'avoine à ses chevaux, nous prîmes les devants, et nous cheminâmes quelque temps à travers des plateaux de montagnes où paissaient des troupes de cavales et de boeufs à longues cornes qui fuyaient à notre approche.

Sur la route, on aperçoit encore le tombeau de Néron d'exécrable mémoire; il est une grande leçon aux rois pour user avec bienveillance de leur immense pouvoir; aux peuples, afin d'apprécier ceux qui les gouvernent sagement, même dans la crainte de perdre le roi de bois de Lafontaine; car suivant les principes du droit politique de Burlamaqui, en mettant en pratique la théorie de la souveraineté populaire, on expose la société aux cabales, aux intrigues et aux plus terribles explosions: le mausolée de Néron, que les siècles n'ont pas entièrement ravagé, subsiste encore au milieu des destructions, pour rappeler le souvenir d'un monstre: aucun autre monument ne nous signale le voisinage de l'ancienne reine du monde.