CHAPITRE XII.
De Trieste à Vénise.
Notre nuit fut peu consacrée au Dieu du sommeil; j'étais heureux de ramener au port Mme Mercier, sans accident, avec une seule tempête, et encore en si peu de temps; le voyage aurait pu se prolonger bien davantage: nous attendons avec avidité le moment de mettre pied à terre. Enfin, sur les huit heures du matin, vient un Esculape, avec la toge hypocratique, remplir les formalités sanitaires; il nous trouve exempts du principe cholérique, du typhus, de la peste, et dignes du débarquement. Alors, après avoir passé en revue notre équipage, nous nous rendons, avec M. le Docteur et nos capitaines, à une seconde inspection de la santé; puis, pour consommation de vérification, à la police. Après tous ces apurements et déclarations que nous n'avions même pas le mal de mer, nous voilà libres dans Trieste.
Nous sommes émerveillés de sa magnificence, de sa splendeur, de la richesse de ses édifices, de ses belles et longues rues si bien pavées, de ses magasins innombrables, moins légers et moins gracieux que ceux de Paris. Il est rare aussi de voir une plus belle population dans les deux sexes. Dans toute l'Italie, nous n'avons point rencontré de physionomies aussi piquantes, et qui méritassent mieux la réputation de beautés parfaites.
Le port de Trieste est vaste et bien disposé, mais il est quelquefois exposé aux coups de vents du Siroco ou du Midi, quand il souffle avec violence. Tout ce qui vient par la mer peut entrer dans la ville sans payer aucun droit, ce qui excite les peuples de tous les pays à y expédier leurs navires, pour y mettre leurs marchandises en entrepôt; il n'en est pas de même des douanes de terre et de tout ce qui arrive de la Dalmatie, de l'Istrie, de la Carniole et du Frioul; les droits sont alors excessifs. Aussi, voit-on, dans le port, une abondance de navires marchands et royaux de toutes les nations. Sans doute des mesures politiques et d'industrie empêchent le gouvernement français d'imiter les peuples de la Méditerranée et de l'Adriatique. En établissant nos ports francs, avec liberté d'entrepôt, pour s'opposer à la centralisation, je ne vois pas ce que nos produits industriels y perdraient, nous qui l'emportons déjà sur tant de choses, par nos porcelaines de Sèvres, nos riches tapis des Gobelins et de la Savonnerie, nos soieries de Lyon; nous serions encore excités à l'émulation de mieux faire, de livrer aux masses du meilleur marché et des qualités supérieures; en outre, nous attirerions beaucoup d'étrangers sur les villes voisines de l'Océan et de la Manche; nous provoquerions par là l'abondance, la concurrence et de plus nombreux rapports sociaux.
Des paquebots à vapeur, pour Londres, pour Vénise, pour Constantinople et Smyrne, répandent encore des trésors dans la cité de Trieste. Trieste a grandi tout d'un coup, et s'élève à pas de géant; ville d'abord de peu d'importance, sa belle population se monte maintenant à plus de cent mille âmes, sans compter au moins cinquante mille étrangers de tous les pays. Aussi, la ville ressemble-t-elle sans cesse à ce fameux carnaval de Vénise; on y voit continuellement les étrangers, plus nombreux qu'à Marseille, circuler dans les rues avec leurs costumes respectifs: ce qui excite à peine les regards des Triestois, qui y sont accoutumés.
Les rues, les quais, les canaux sont bordés de maisons superbes; dans ces larges strada, circule sans cesse une foule immense. Rien n'est plus bizarre que cette multiplicité de costumes; c'est la vie qui passe avec mille variétés. Là, c'est le marin grec, avec son visage cuivré, son regard de pirate et son large pantalon; des matelots anglais, aux cheveux blonds; le marinier de l'Adriatique légèrement vêtu, une ceinture bleue et un bonnet rouge couvre ses longs cheveux; plus loin, quelques rares Français fredonnant la chanson; le Turc marchant gravement; l'Albanais, à la fière moustache, ne sont point escortés des flots d'une populace ignorante qui les investit, les insulte et les couvre de huées, comme on ne le voit que trop dans certains ports.
Un édifice se fait particulièrement remarquer sur le quai, par sa splendeur, nous y entrons; tout le pavé est jonché de fleurs, symbole d'une solennité de la veille: des milliers de feuilles de lauriers et de roses ressemblaient à des tapis de Turquie, déroulés sous la coupole azurée. Nous étions, sans y penser, dans une église grecque. Il est difficile de voir plus de richesses étalées que dans ce temple: il y a trois autels d'une grande magnificence; celui du milieu est sans voiles, avec ses dorures; les deux autres, dérobés aux regards, ne sont apparents qu'au moment des cérémonies; les Croyants, en entrant, vont, faisant mille signes de croix, embrasser le beau cadre de la Résurrection, placé au centre de l'édifice: tous sont nu-têtes; les femmes ôtent leurs coiffures, même les vieilles. Le chant s'y fait avec beaucoup de monotonie. Le grand prêtre parcourt ensuite le temple, en encensant les assistants; quand il s'approcha de nous, il s'aperçut, à notre gaîté, que nous étions des profanes, qu'il ne pourrait exercer de prosélytisme sur nos intelligences.
Il n'y a pas de pays où il y ait plus de liberté de croyance qu'en Allemagne: c'est un des peuples les plus heureux que nous ayons vus; on a liberté de tout faire, seulement on n'a pas permission de s'occuper le moins du monde de politique; là-dessus le gouvernement est inexorable, il encombrerait plutôt les cachots et les prisons.
Parmi les beaux édifices, on peut citer l'Église Catholique neuve, le Palais de la Bourse, les deux Théâtres, de très-belles Fontaines, ainsi que la villa de Mme Murat. À notre arrivée, nous trouvâmes une certaine tristesse dans la cité, l'entrepôt venait de brûler avec plusieurs millions de marchandises: on en attribua la cause à un cigarre mal éteint, et on n'aperçut le feu qu'au bout de trois jours, il s'en est suivi pour plus d'un million de florins de banqueroutes.
Nous sommes allés célébrer, avec les Triestois, le premier mai, à
Bosqueto, une des plus délicieuses promenades de la ville:
Bosqueto et Giovano étaient parées de brillantes illuminations; des lumières dans de nombreux ballons de toutes les couleurs et de toutes les nuances; des orchestres et une musique ravissante, des danses, des chants suaves, des glaces, des rafraîchissements, des femmes d'une beauté qu'on peut comparer aux grâces et à des divinités; cette fête est magique, saisit par tous les sens, et procure d'indicibles sensations.
Nous parcourions des bosquets enchantés; depuis long-temps, la nuit nous avait surpris; nous écoutions les accents expressifs de mélodie parfaitement en accord avec la féerie du lieu; nous nous trouvions emprisonnés là par le plaisir; la température, dont nous jouissions, était embaumée de l'arôme des fleurs.
Bosqueto est ornée d'allées d'arbres parallèles, de fontaines avec gobelets enchaînés, pour désaltérer les passants. Cette promenade se termine par des cafés dans le meilleur goût, et des tables de marbre pour prendre les glaces.
Il est rare de voir une ville où l'on étale plus de luxe et de richesses qu'à Trieste; la fête de Bosqueto dure jusqu'à minuit. Quoiqu'ils n'excellent pas dans la moralité, il y a, cependant, une certaine retenue; mais sous l'ombre gracieuse du soir, ces promenades sont assignées pour rendez-vous, et, dans l'obscurité, c'est un murmure de doux secrets.
Les contadines sont parées de blancs et des plus beaux cheveux blonds et châtains, avec de longues tresses pendantes, qu'elles portent sur la tête, et qu'elles relèvent après avec un art et une étude qui doivent être dispendieux.
Les faquins de Trieste sont extrêmement probes. On peut, sans risques et sans jamais les accompagner, leur confier des trésors: jamais ils ne commettent de larcins et d'infidélités.
Le pain, la viande, le beurre et le lait sont fort bons.
La race équestre, originaire de Hongrie, est très-belle et très-bonne. Les chevaux, domptés par l'usage du transport des marchandises, sont superbement attelés, le dimanche, à la voiture; ils ont double emploi, l'utilité et le luxe. Les campagnes sont embellies de nombreuses maisons de plaisance; les terres, du voisinage, même dans la Carniole et le Frioul, sont généralement stériles. La musique est si bien cultivée, que tous les habitants se livrent avec succès à la philharmonie; les choristes sont excellents et dignes de leur antique réputation; ils mettent dans leurs chants beaucoup de chaleur et d'ensemble. Les oiseaux sont aussi musiciens, entendant chanter les Eucharis et les Calypso; ils excellent dans la mélodie.
Pour aller de Trieste à Vénise, par terre, il faut parcourir le Frioul, ce qui demande plus de trois jours, en voiturin; tandis que vingt-quatre heures suffisent, par la poste; mais sans pouvoir transporter de malles: alors les frais de voyage s'élèvent à cent vingt francs par personne: par mer, on fait le trajet, à moitié moins, sur le bateau à vapeur: on part le soir, et on arrive le lendemain matin à Vénise; le départ de Trieste est le mercredi et le samedi; l'espace à parcourir sur la mer est d'environ trente lieues: le passeport ne se délivre qu'au moment de partir.
N'étant qu'à quarante lieues de Vienne, nous avions envie de nous y transporter; mais des négociants de Trieste nous ont engagés à ne le pas faire, disant que la capitale de l'empire n'a rien de remarquable; que l'impératrice même préfère le séjour de Trieste.
Le peuple est très-laborieux. Nous avons visité l'entrepôt des marchandises qui partent pour l'Allemagne et la Dalmatie, puis son vaste chantier de construction, dans lequel se trouvaient quatre immenses bateaux à vapeur de cent soixante-dix pieds de quille, destinés aux voyages de l'Adriatique, et à observer notre station d'Ancône, pour s'opposer à nos marches progressives en Italie.
La maison de M. Levasseur, notre consul français, est située à l'extrémité de la ville, près l'entrepôt incendié, et à peu de distance de ce joli Long-Champ planté en jeunes arbres le long de la mer. C'est là que se promènent surtout une grande quantité d'Anglais et d'Anglaises, avec leurs équipages et leurs voitures, qui vont porter, jusqu'à Trieste le luxe et l'industrie d'outremer, pour y bénéficier et y jouir d'un beau climat. On parle allemand, italien, un peu français. Le trafic de la librairie est très-peu de chose dans une ville de commerce où les relations avec les Muses ne sont pas appréciées. Partout, chez les modistes et les tailleurs, resplendit le Journal des Modes de Paris, pour donner l'impulsion à l'élégance et au bon goût. Chez les nations, notre renommée artistique et des grâces est solidement appuyée, et personne ne pense à rivaliser avec nos merveilleuses et nos fashionables: on ne cherche en cela qu'à nous copier. On voit des étalagistes offrir au commerce des tableaux de Versailles et de Paris. Le fromage Parmesan s'y vend dans toute sa bonté.
Nous étions logés à l'hôtel du Bon Pasteur, contrada San-Nicolo, et nous prenions nos repas à la locanda della Bella Venezziana. Souvent, un ou deux boeufs sont attelés à une charrette, trottent et galopent avec la même prestesse que des chevaux. Les bastides ne sont pas comme à Marseille, dans des vallons; elles sont répandues avec agrément sur les montagnes qui entourent la ville; il y a un pont en fer sur le canal.
Notre ancien capitaine, avec cette fleur de délicatesse, de désintéressement et de nobles sentiments qui dévoilent la meilleure éducation, fit tout ce qu'il put pour nous rendre le séjour de Trieste agréable; il nous donna une fête le jour de notre départ, et l'équipage nous accompagna, chargé de nos malles et de nos bagages, jusqu'au bateau à vapeur. Les adieux furent touchants; nous nous séparâmes avec peine de ces braves gens, que nous ne reverrons peut-être jamais, emportant avec nous le souvenir de leurs bons procédés. Nous avions fait plusieurs tentatives, et nous avons eu beaucoup de difficultés à faire accepter au capitaine le prix de notre voyage.
À peine étions-nous embarqués, que la mer devint mauvaise; elle nous fit souvent apercevoir sa phosphorescence: la quantité de voyageurs échauffant trop l'intérieur du bateau, nous nous décidâmes à monter sur le pont: nous devenions lumineux, couverts par l'eau scintillante de la mer; cette clarté durait quelques minutes et recommençait très-souvent; le vent, soufflant avec furie, nous envoyait de l'eau brillante qui pénétrait nos vêtements et nous transformait en aurore boréale, sans éprouver aucune sensation.
Ce terrible ouragan qui nous balançait aussi rudement que le chevalier Sancho Pansa dans la cour de l'hôtellerie, agité vigoureusement par des athlètes qui lui faisaient faire entre deux draps des évolutions et des voltiges multipliées dans les airs; cet ouragan, dis-je, était encore un puissant ventilateur à l'aide duquel les exhalaisons nuisibles se divisent et sont emportées au loin: par cette agitation continuelle des ondes, on n'a point à craindre la stagnation et le croupissement; tandis que l'air épuré des mers se répand sur la surface de la terre; les plantes qui végètent n'étant point en état d'absorber entièrement les principes délétères.
La foudre même, si souvent accompagnée de tempêtes, a son utilité: le fluide électrique, accumulé dans les nuages, tend à rétablir l'équilibre; tantôt, il s'élance de nuage en nuage, jusqu'à ce que l'excès de sa surabondance se soit également réparti dans l'atmosphère; tantôt il foudroie la terre; il renverse ou dévore tout ce qu'il rencontre sur son passage, et, par ce moyen, il répand de tous côtés ce feu producteur qui rend la végétation plus vigoureuse.
Les volcans mêmes, qui nous ont paru si formidables, nous mettent à l'abri des accidents terribles auxquels nous serions exposés, si les matières embrasées que la terre récèle dans son sein ne pouvaient se faire jour et s'échapper des fourneaux dans lesquels elles bouillonnent: ces éruptions renversent les lieux qui en sont le théâtre, mais elles s'opposent au bouleversement général du globe.
Malgré le roulis, le tangage et le mouvement rapide de notre escarpolette sur la mer, nous faisions par fois de la philosophie, tout en pouvant habiter le corps d'une baleine ou devenir la proie des requins.
De grands nuages noirs pesaient sur nos têtes, et laissaient échapper sans relâche d'ardents éclairs et des masses de feux: au tonnerre succéda un déluge d'eau. On entendait le bruissement de la vague refoulée par les roues de la machine qui faisaient jaillir dans leurs mouvements des milliers de perles brillantes.
Un grand nombre de voyageurs, peu habitués à la mer, furent très-incommodés pendant la traversée; les uns vomissaient, les autres étaient pâles comme la mort. Celui qui se porte bien s'amuse de tout cela, et Delille ne dit-il pas que
L'homme se plaît à voir les maux qu'il ne sent pas.
La mer était si agitée, que notre vaisseau éprouvait de violentes secousses par le roulis et le tangage; les masses d'eau qui venaient se briser contre la frêle charpente, menaçaient de l'entr'ouvrir à chaque instant. En général, sur les bateaux à vapeur, on est plus fatigué que sur les voiliers: aux émotions des flots qui se font sentir davantage sur une embarcation peu chargée, se joint le bruissement des palettes, l'odeur des graisses et du charbon; il est vrai qu'on n'éprouve pas de vents contraires, ainsi que sur les autres navires, et qu'on peut préciser pour ainsi dire le moment de l'arrivée. Malgré cinq ou six heures de retard, que la tempête nous occasionne, nous commençons déjà à apercevoir Vénise, qui s'élève majestueusement du sein des flots, comme le palais de Neptune: le tableau se déroule peu à peu d'une manière imposante, et l'on reconnaît cette ancienne reine des mers, qui avait assujéti tant de Rois.
Nous ne saurions exprimer le charme qu'il y avait dans le son de ces cloches qui, d'une distance de dix ou douze milles, arrivait plein de douceur comme une harmonie lointaine, avec les fraîches brises marines, aux lueurs du crépuscule.