CHAPITRE XIV.

De Milan, route du Simplon, à Genève.

Nous voici à l'Hôtel Suisse, où l'on trouve le chocolat mousseux de Lyon; nous prenons un domestique de place, et nous nous faisons conduire chez M. Pasleur Girod, notre banquier; nous fûmes ensuite admirer un arc de triomphe, bientôt fini, qui peut rivaliser, s'il ne surpasse l'arc de triomphe de l'Étoile de Paris. L'arc de Milan embellit l'entrée de la ville, sur la route du Simplon, en commémoration de cette échelle si importante conçue par le génie de Napoléon, à travers les précipices et de hautes montagnes. L'arc de triomphe est tout entier en marbre, oeuvre des disciples de Canova, orné des plus belles statues et des glorieux symboles représentant les victoires de l'Empire Français. Il est étonnant que l'Autriche laisse réaliser des souvenirs si précieux pour la France. Outre que l'empereur François était notre beau-père, il faut bien se laisser aller aux circonstances entraînantes du temps: il est impossible de lutter contre son époque, sans faire naufrage. De nombreuses souscriptions se sont formées à Milan, et treize millions sont venus se grouper pour l'érection de ce monument.

Les hommes et les femmes ont des traits durs et le teint blême.

Milan est située dans une charmante plaine de la Lombardie; ses coteaux et la proximité du lac de Côme et du lac Majeur la rendent florissante; les palais sont vastes et dépourvus d'ornements extérieurs; il ne reste plus d'antiquités romaines, que l'emplacement des Thermes et de quelques temples.

L'extérieur de la Cathédrale est fort beau et fort gracieux; il y a quatre mille cinq cents statues en marbre; c'est une masse de marbre blanc travaillée en relief; ces pinacles élancés sont surmontés de statues légères, on croit voir un palais d'argent; quand on soulève la lourde draperie qui ferme l'entrée, comme celles de toutes les églises d'Italie, l'oeil reste ébloui; on est frappé à la vue de cette longue et imposante nef: devant le maître-autel, on voit la châsse de Saint Charles Borromée, entourée de lampes allumées; derrière, s'élève le choeur. Les colonnes des ailes sont de granit rouge, les fonts baptismaux en porphyre, le pavé en marbre, les hautes fenêtres à vitraux de couleur offrent les teintes les plus brillantes.

Nous avons visité la chapelle souterraine de Saint-Charles-Borromée; son corps y est renfermé dans un tombeau de cristal de roche; on estime à six millions les richesses de cette chapelle, qu'un prêtre nous a permis d'examiner, moyennant la rétribution d'une piastre, et sans recourir à la tradition; ainsi, un écrivain français a commis une grave erreur de topographie, en plaçant à Arona, auprès de la statue colossale du Saint, le corps de Saint Charles Borromée, qui est dans la cathédrale de Milan, et qui ne doit point voltiger ni quitter son vrai domicile dans des Impressions de voyage pleines d'érudition.

Le Champs-de-Mars est de grande dimension et les Arènes fort belles; elles sont entourées d'un canal pour l'exercice des joutes marines.

Milan est une ville importante; mais pour qu'un étranger se livre à l'admiration, il faut entrer en Italie par la Lombardie, et ne pas commencer par voir Gênes, Florence, Rome, Naples, Vénise. Les femmes portent des voiles noirs: le passage Christoforis est entouré de glaces et de magasins comme les beaux passages de Paris.

On voit, dans ce moment, beaucoup de palais inhabités; la politique de Metternich a, pour la conservation de sa conquête, envoyé les habitants en exil au Spielberg après avoir encombré les prisons des Condotieri, sous les verrous de la torture et de la souffrance. L'Italie Autrichienne se soumet à la force, mais n'en regrette pas moins sa liberté et son indépendance.

Le théâtre de la Scala est digne de toute sa renommée: son extérieur est très beau; on voit au-dessus une grande terrasse, puis au-dessous un vestibule qui mène aux premiers rangs de loges et au parterre; les draperies extérieures des loges sont riches, l'intérieur est magnifiquement décoré: la plupart ont des chambres adjacentes pour jouer et souper; les peintures sont belles; les décorations qui ont paru dans une pièce ne servent jamais pour une autre: on se fait visite dans les loges; on tourne le dos à la scène, excepté quand l'orchestre avertit qu'une scène de ballet, un air, un duo va se jouer; alors on écoute avec ravissement, mais, la scène finie, on reprend la causerie privée, qui n'est troublée que par l'entrée et la sortie des visiteurs: une habitude désagréable, c'est que l'arrivée du dernier est toujours suivie du départ du premier.

Voulant voir la Suisse, nous n'avions qu'à passer par le Simplon, pour admirer les sites sur notre route: nous montons donc encore dans le corriero: à Cascine, nous voyons un if séculaire de dix-huit pieds de circonférence; nous changeons de voiture à Arona; c'est ici que l'on voit la statue colossale de Saint Charles Borromée; elle a quatre-vingt-seize pieds d'élévation; pour y monter, il faut une grande échelle; elle contient facilement douze personnes dans sa tête; un homme peut se placer dans les fosses nasales, sans craindre d'être lancé comme une bombe par un éternuement. Nous parcourons le littoral du lac Majeur, si bien décrit par notre compatriote Alexandre Dumas: nous avons admiré les gracieux Palais de l'Île Belle et de l'Île Mère: des bateaux à vapeur serpentent sur le lac; enfin, après avoir voyagé tout le jour, nous nous arrêtons, à dix heures du soir, à Isella, petite ville à l'entrée du Simplon, où nous réparons nos forces par d'excellentes truites.

On avait eu soin, aux messageries et dans tout ce qui tenait aux services des postes, de nous dérober le danger présent de la route du Simplon; aussi nous crûmes que nous allions voir se renouveler les apparitions effrayantes de la route de la Corniche, et que nous en serions quittes pour de profondes émotions. Nous ne fûmes pas long-temps à nous apercevoir que la nature allait se dérouler dans ses belles horreurs, déployant les périls sans mesure.

Le courrier se composait d'un capitaine de navire américain, d'un officier supérieur très-brave homme fort aimable, d'une religieuse prise à Arona. L'officier eut une querelle assez vive avec le postillon, et menaçait d'argumenter à coups de canne; le postillon ripostait avec insolence et mépris; c'était une répétition des controverses comminatoires de M. de C…; avec un peu plus de sobriété de paroles et un peu moins d'épanchements épigrammatiques, tout cela n'aurait pas eu lieu; le courrier nous engagea à partir, et à profiter de la fraîcheur de la nuit pour éviter le danger des avalanches que le vent ou le soleil détachent si facilement dans le mois de mai, moment de la fonte des neiges. Nous parcourions donc l'effroyable vallée de Gondo, au milieu d'horribles torrents se roulant tumultueusement des hautes montagnes, menaçant de tout emporter dans le précipice, des neiges, des roches qui tombent avec fracas; tout cela pénètre de saisissement dans ces lieux où la nature est improductive.

Près le pont de la Doveria, le torrent précipite ses ondes avec un bruit épouvantable. Des rochers perpendiculaires, d'une couleur sombre en parfaite harmonie avec sa solitude, dont la cime égarée dans les nues menace de tomber sur vos têtes; à vos pieds, dans le fond du précipice, où la vue n'ose descendre, on entend mugir la colère du torrent, la nature expire, la mort seule est vivante. L'Auberge de Gondo, avec ses petites fenêtres grillées, a l'apparence d'une prison. Quelques rayons du soleil planent sur de petits jardins et animent un peu la végétation des légumes qui, rarement, parviennent à maturité.

Avant Isella, des ruisseaux folâtrent au milieu de bouquets de mélèze, et forment de riantes cascades.

La route, pendant trois mois de l'année, est praticable même aux voitures; elle a une largeur de trente pieds; des remparts préservent, et l'on n'a d'autres risques à courir que ceux, rares dans cette saison, de voir les rochers se détacher et tomber sur la route; mais pendant neuf mois, surtout dans le mois de mai, il y a beaucoup de danger; c'est le moment où les neiges commencent à se fondre; ce qui est une cause des avalanches ou lavanges; le vent, un bruit soudain peut encore occasionner des détachements de neige.

Malheur au voyageur surpris par l'avalanche; la fuite est inutile, il faut se résigner. Des masses de neige, d'un quart de lieue d'étendue, emportent tout sur leur passage, les hommes, les arbres, les blocs de rochers, et les précipitent jusqu'au fond des abîmes, souvent de six mille et quelques cents pieds de hauteur.

C'est au milieu de ces difficultés que Napoléon, rayonnant de sa splendeur, fit, malgré les obstacles, construire la belle route du Simplon; des montagnes, par le moyen des fulminants, furent percées dans plusieurs endroits, à un espace de plus d'une demie-lieue. Trente mille hommes, pendant cinq ans, s'occupèrent de ces épineux travaux avec un courage inouï. Présentement, trois cents ouvriers sont employés à l'entretien de la route, à l'enlèvement des roches et des neiges qui encombrent si souvent; ainsi, grâce aux sollicitudes de l'Empereur, dans le peu de temps de son règne, et à l'apogée de son immense gloire, il a rendu un service incommensurable à la civilisation, en ouvrant des communications entre l'Italie et la France, qui, auparavant, éprouvaient tant de difficultés de relations, et que les Carthaginois, avec Annibal, avaient franchies si périlleusement.

Sur les trois heures de la nuit, le courrier descend précipitamment et est obligé, faisant avec les mains et les pieds le levier opposant, de soutenir la voiture, que de grosses pierres sous une roue allaient faire descendre dans les abîmes; deux fois, il est obligé d'opérer cette manoeuvre: des couches de neige rétrécissent la voie; une roue de la voiture frotte souvent les pierres du parapet qui nous sépare des torrents, l'autre roue va avec peine dans la neige; les difficultés s'augmentent; il faut abandonner le carrosse; l'obscurité de la nuit ne nous avait pas fait apercevoir les précautions que nous dérobait le courrier pour ne pas nous décourager, ni perdre sa clientelle: il avait attaché trois traîneaux à la voiture.

Voici, nous dit-il, une variété de plaisirs que je vous offre; je vous invite à monter en traîneau; le traîneau de devant était consacré aux dames, le second nous portait, et le troisième avait les bagages. Si j'avais su les dangers qui nous menaçaient, j'aurais voulu naviguer sur cet océan de neige, sans être séparé de Mme Mercier; notre caravane n'eut point de malencontre jusqu'à l'Auberge du Simplon; nous nous y trouvâmes très-bien et nous fîmes honneur à la cuisine, dans la région des neiges; c'est là que nous apprîmes le funeste accident arrivé la surveille à quatorze ouvriers du Simplon, qui avaient péri sous une avalanche. La blancheur de la neige et son éclat donne de fréquentes ophtalmies, et altère la vue; de là vient l'usage des lunettes vertes chez ces montagnards. Le village du Simplon est le domaine des glaces et des neiges, c'est le palais de l'hiver, aucun arbre, aucune fleur ne le décore, l'aigle, souverain des airs, y fait de fréquentes apparitions. Les villageois de ces lieux sont vêtus de peaux de mouton dans toutes les saisons.

Nous reprenons la route sur des traîneaux encore plus petits. De lieue en lieue, des maisons de station ont été établies pour servir d'abri aux voyageurs dans la tourmente; nous franchissons des montagnes percées sur des glaciers; nous sommes étonnés de ces admirables glaciers qui se forment d'un amas de neige, et présentent des champs de glace de cent à cent cinquante pieds de profondeur et d'une lieue de long; les torrents se forment des passages au milieu de ces miroirs gelés.

Les agents de la destruction grondent autour de nous; les objets qui nous environnent, ne paraissent faits que pour former la tempête et lancer l'avalanche; le premier moment de la descente n'est nullement propre à adoucir les sensations pénibles; la route rapide et suspendue au-dessus d'immenses abîmes, une arche jetée sur un précipice, sans croire aux dangers quand on y est arrivé, paraît de loin à peine praticable pour le pied du chamois; des roches arrachées, jetées çà et là, des excavations profondes, des torrents de neige fondue, une région onduleuse de montagnes se déploient de tous côtés, comme les vagues de la mer.

Nous admirons la belle caserne que Bonaparte a fait bâtir pour ses soldats, c'est maintenant l'hospice des Augustins, Frères des religieux du Saint-Bernard.

Passant près du couvent, le supérieur nous aborde et nous offre l'hospitalité, comme du temps d'Israël: nos traîneaux arrêtent; nous visitons cet édifice de bienfaisance et de charité, et ces âmes angéliques, qui ne vivent et ne tiennent à la terre que pour le service de l'humanité souffrante. Nous y faisons emplette d'un jeune chien du Saint-Bernard, renommé par l'intelligence: tout le monde sait que ces chiens, imitant l'hospitalité des Moines, portent dans un panier ou dans une serviette, des vivres pour secourir l'infortuné voyageur égaré, tombé dans le précipice; souvent ils le guident pour arriver au monastère.

C'est une belle institution que celle de ces Moines, protégeant ainsi l'homme qui passe dans ces contrées ardues; c'est une noble manière de servir Dieu; ces Religieux vivent au milieu des dangers et des privations de toute espèce; l'exercice de la charité remplit seul leur vie, et le sentiment du bien qu'ils font chaque jour est leur unique récompense ici-bas.

Après avoir vu le couvent et remercié les Pères bienveillants de leur bon accueil, nous continuons notre voyage. Des rocs gris, sans pelouse, des buis chétifs et jaunâtres, quelques sapins d'un vert funèbre, des vautours s'abattant sur leurs branches, pas d'autres bruits que celui des torrents qui mugissent au loin: le brouillard cache souvent les cimes les plus élevées, et flotte en écharpe légère sur le flanc des montagnes. Nous apercevons de tristes cabanes adossées contre un roc comme un nid caché; ce roc protecteur les met à l'abri des neiges et des vents.

Dans l'hiver, la nature de ces montagnes est sublime de terreur et de force; quand les vents et les cataractes s'apaisent, la neige descend gracieuse et sans bruit; comme le duvet du Cygne, elle reste suspendue, en formes élégantes et bizarres, aux branches noires des sapins. Tout est silencieux dans ces régions, au milieu de colonnes, de festons et de guirlandes de cristal. On découvre par fois des chapelles, des oratoires, des croix élevées à la mémoire de funestes accidents. Les frais d'entretien de la route se montent à trente-cinq mille francs annuels.

Le danger s'accroît; quarante pieds de neige encombrant le passage, effacent jusqu'aux traces des parapets, réduisent l'espace de la route à six ou huit pieds; en cas d'accident, le voyageur doit être disposé à se précipiter hors du traîneau; d'un côté, nous avions la perspective de six mille pieds de précipices perpendiculaires, de l'autre, de sept ou huit cents pieds de montagnes couvertes de neige, qui s'élevaient comme une haute muraille sur notre tête, menaçant à chaque instant de nous engloutir ou de nous plonger dans l'abîme.

Le conducteur nous recommandait d'éviter les éclats de voix, de ne pas se moucher avec bruit; lui-même s'abstenait de faire claquer le fouet, dans la crainte d'exciter une avalanche. Enfin, nous cheminons, au petit pas du cheval, sur une neige pour ainsi dire mobile, dans laquelle le cheval enfonce souvent jusqu'au ventre, exposé à s'abattre sur la neige, dans plusieurs endroits, entamée par des torrents menaçant de la faire crouler, ce qui nous rendait les précipices continuels, et dans tous les endroits, même sous nos pas.

Le plus léger zéphir ou le rayon du soleil le moins vivifiant pouvait rompre le fil de nos jours. La route est ainsi effrayante jusqu'à Beccaval: plusieurs fois, nous nous sommes crus perdus; le traîneau avançait de six pouces dans l'abîme; ce n'est qu'en dirigeant subitement le cheval de manière à raser la montagne de neige, que nous pouvions ramener notre glissant et indocile traîneau.

Nous avons mis vingt-deux heures à faire ces quinze lieues pénibles: la route du Mont Cenis, miniature de celle du Simplon, n'est que de six lieues; elle n'est pas non plus charmante dans le mois de mai; d'ailleurs, elle ne nous conduisait pas aussi directement en Suisse, aucune autre voie n'étant praticable. Aller par le Tyrol, changeait, comme nous l'avons exprimé, notre plan de voyage; nos désirs paternels ne nous permettaient pas de retarder le délicieux moment d'embrasser notre cher Théodore, il fallait à tout prix arriver dans notre pays.

À Beccaval, nous faisons une pause, nous prenons du lait pour notre jeune chien, que nous avons appelé Simplon, du nom du lieu de sa naissance, et qui, maintenant, est devenu un des plus forts et des plus beaux chiens en France.

Nous montons une voiture suisse, très-légère, très-étroite; il n'y avait qu'une banquette au milieu; il fallait aller sur le côté, de manière que le moindre mouvement des curieux en se portant trop en avant, pouvait occasionner la chute de cette légère calèche circulant encore le long des abîmes, quoiqu'ici cesse le danger des neiges. Nous parcourons cette voie périlleuse jusqu'à Brieg, au milieu de toute espèce d'émotions, de sites les plus variés, les plus extraordinaires, de la nature brute, improductive, et des plus belles végétations: le brigand n'apparaît jamais sur ces roches escarpées; il n'y a pas d'exemple que des voleurs aient profité de l'horreur de ce passage, de l'obscurité de ces défilés, de l'embarras des voyageurs, pour les attaquer. Dans des endroits presqu'à pic, nous avons vu des maisonnettes, habitations des montagnards, et qui nous seraient inabordables. Dans la belle saison, souvent les fonds des précipices sont de riches tapis de verdure, des pelouses, du plus beau luxe de végétation, émaillées de fleurs qui servent de nourriture à de nombreux troupeaux, que les pâtres animent de leurs chalumeaux et de leurs chants bucoliques.

Cet amas de jolis châlets groupés dans le vallon si propres à inspirer le pinceau des peintres, est Brieg, où nous allons changer de voiture, faire une recrue et avoir une aimable compagne de voyage, une demoiselle suisse parée de beaux rubans suivant le goût du pays; cette jolie valaisanne avait un corset à manches presque de couleur rouge, et un mouchoir flottait sur son sein: malgré son amabilité, elle nous mit bien à l'étroit dans la voiture.

Nous apprîmes aussi que quelques mois avant notre passage, un milord et une milady s'opiniâtrèrent à franchir le Simplon, avec leur voiture, contre l'opinion des localistes: quoique la route ne fût pas encombrée de neige, comme à notre passage; dans la traversée, ils descendirent, par les instances du conducteur, et bien fut pour eux, car une avalanche, peu de temps après, emporta la voiture et les chevaux dans l'abîme; l'Anglais, pour avoir son bagage, fit présent des débris de sa voiture qui ne sont pas encore retirés. L'officier, notre compagnon de route, familiarisé aux dangers dans la campagne de Moscou, nous dit franchement que s'il avait su l'état des choses, il ne s'y serait pas hasardé; il s'étonnait que Mme Mercier n'eût pas fait paraître la moindre émotion, et il me reprochait d'avoir ainsi exposé ses jours précieux.

Notre projet était d'aller visiter le Saint-Bernard; mais, dans ce moment, il y avait impossibilité d'y arriver avec sécurité; d'ailleurs, nous nous lassions de voyager dans les neiges et les glaces. Cependant, le chemin de Martigni est fort agréable; la vallée et les montagnes chargées de glaces offrent une belle perspective; l'oeil est réjoui par d'agréables prairies chargées d'habitations. À Saint-Maurice, nous avons vu le tombeau du chef de la Légion Thébaine, massacré avec ses soldats, et à peu de distance de la ville qui a pris son nom. Nous entendîmes, près de Villeneuve, le bruit effrayant de la cascade de Scolena, vulgairement appelée Pissevache; elle a deux cent deux pieds de haut, sa chute est superbe, sa nappe immense, et ses flots, perdus dans les airs, qu'ils agitent, se résolvent en vapeur, et forment un bel arc-en-ciel. C'est à Maurice qu'est la communauté des Moines du Simplon et du Saint-Bernard; le climat sévère de ces montagnes ne permet pas aux religieux d'y séjourner long-temps; aussi trouvent-ils dans le monastère de Saint-Maurice, comme dans une pépinière abondante, des hommes qui se dévouent à leur tour.

Présentement, au lieu des jolies filles d'Isella et de Domo-d'Ossola, nous n'apercevons que des paysannes goîtreuses du Vallais, plusieurs sont atteintes du crétinisme.

Le porphyre, le quartz, le granit, sont la principale composition des Alpes. Au fond des précipices, dans les ravins, se trouve une riche végétation qui mêle ses teintes brillantes aux couleurs austères des rochers. Les contadins, pour cultiver, montent d'étroits escaliers, et, avant d'arriver aux terres qu'ils ensemencent, ils ont souvent une plus grande élévation à escalader qu'un ouvrier employé à réparer le haut d'un clocher; les orages détruisent les travaux, mais les paysans contemplent ce dégât avec fermeté, et aussitôt la tempête passée, ils les réparent avec une patience admirable, et portent de la terre au sommet des montagnes, pour former un nouveau sol dans les endroits emportés. En Suisse, on est satisfait des auberges.

Les routes sont très-bien soignées, et cependant, il n'y a ni école polytechnique, ni administration des ponts et chaussées. Les voies publiques sont animées par la circulation continuelle de voitures chamarrées de costumes alpestres d'une grande variété. Les habitants se marient toujours dans leur propre canton.

Dans la vallée de Martigni, des hameaux, assis sur le penchant des collines, animent ce charmant paysage: cette vallée fertile produit du froment, du seigle, de l'orge et toute espèce de légumes; les pâturages sont les meilleurs du Valais. La nourriture ordinaire des Valaisans consiste dans de la viande salée, des légumes, du laitage, du fromage; le vin y est rare, on y boit beaucoup de cidre. La vue est réjouie par les troupeaux qui descendent lentement des montagnes; l'air retentit des sons aigus des clochettes et des mugissements plaintifs des animaux. On découvre encore des châlets ou petites huttes peu élevées et bâties pour la plupart en pierres sèches: le rez-de-chaussée, d'une seule pièce, contient les troupeaux et les gardiens: ces châlets n'ont pas de cheminée; le feu brûle contre la muraille, et la fumée s'échappe par les intervalles des murs et du toit. Les dames du pays laissent flotter leur blonde chevelure comme Euphrosine et Thalie, et se couvrent d'un petit chapeau orné de rubans.

«Quel plaisir, sur la verte fougère,
Au penchant de ces coteaux,
Je verrai la gente bergère,
Écouter mes accents nouveaux.»

Nous nous arrêtons à Vevay, ville de quatre mille âmes, après avoir parcouru le Valais: notre cane Simplon reçoit les carresses d'une jeune fille de douze ans, d'une ravissante beauté. Non loin de Vevay, on voit le fameux château des seigneurs de Gruyère, remarquable par sa belle situation et ses épaisses murailles. Nous prenons encore une voiture jusqu'à Lausanne, canton de Vaud. Tout le monde sait lire dans ce canton: le soir, en costumes de travail, groupés aux portes des maisons, les hommes lisent les journaux et parlent politique, quant aux jeunes filles, leur occupation est:

«Le luth harmonieux, l'industrieuse aiguille,
Parfois, c'est un roman qu'on écoute en famille.»

Dans les environs de Lausanne et dans quelques autres localités, les habitants ne permettent pas l'introduction permanente d'un étranger, sans l'autorisation de leurs gouvernements.

À Lausanne, nous montons un paquebot à vapeur d'une forme grandiose; rien n'y manque, pas même une bibliothèque choisie.

Nous voici donc sur le lac Léman, charmés, jusqu'à Genève, par l'aspect de jolis hameaux, des villages qui fourmillent sur les côtes du lac, et des paysages les plus pittoresques. On ne peut se lasser d'admirer ce lac superbe, dont les bords s'élèvent en terrasses tapissées d'une quantité de villas, de prairies dont les images se reflètent sur les eaux et se marient à leur azur.

Le lac Léman, qui a vingt-deux lieues de long et quatre ou cinq en largeur, roule au milieu d'une vallée qui sépare les Alpes du Mont-Jura; le Rhône, qui prend sa source dans le Simplon, si fécond en espèces diverses de poissons, tels que les truites saumonées qui pèsent de quinze à trente livres, traverse, en sortant du Valais, ce bassin creusé par la nature: ce lac, ce fleuve, les collines charmantes qui le bordent, le contraste des frimas avec la belle nature, forment un spectacle qui offre à l'âme mille sensations à la fois.

Le lac Léman ou de Genève qui a neuf cent cinquante pieds de profondeur près de Vevay, n'en a que quarante aux environs de Genève. Sur le lac, on voit des oiseaux aquatiques de toutes les couleurs et de toutes les contrées, tels que l'hirondelle de la mer Caspienne, le plongeon du Nord, le crabier de Mahon, la sarcelle d'Égypte, le héron pourpre, la cigogne, le courlivert, la mésange bleue et une foule d'autres espèces non moins intéressantes pour l'ornithologe.

Un des points de vue les plus imposants, quand on navigue sur ce fleuve, est le Mont-Blanc, éblouissant de l'éclat de ses neiges éternellement entassées; sa tête s'enfonce dans les cieux; les monts qui le ceignent, semblent n'exister que sous sa protection. Le Mont-Blanc est le roi des montagnes; c'est sur lui que l'hiver a placé son trône et ses frimas; près de lui, les autres sommités ressemblent à un ciron devant une baleine: ces cimes argentées, éclairées par les rayons du soleil, avaient l'apparence d'une illumination.

Les hautes montagnes couvertes de neige rendent l'air de ces lieux généralement froid et très-varié. Les vautours font leurs nids sur la crête de ces roches noires. Prenant un vol pesant, semblables à un nuage, ils s'abattent sur la terre, pour y chercher leur proie. Quoique nous n'ayons rien vu de comparable aux aspects et au territoire de la Pouille, la Suisse ne laisse pas que de présenter beaucoup de charmes, ne fût-ce que par rapport à ses excellents habitants, dont le caractère et les moeurs sont si aimables; leur gouvernement républicain si clément et si sage; la douce liberté qui y règne, et qui réprime si bien la licence. La Suisse ne peut pas laisser exercer la liberté de la presse; les gouvernements qui l'entourent s'y opposent ainsi qu'aux progrès de la pensée.

Les terres ne sont point assujéties au système cadastral de l'impôt, et, malgré cela, l'arbitraire et les vexations territoriales y sont inconnus; le gouvernement, avec un budget peu considérable, ne laisse pas que d'avoir de la majesté et de la grandeur. Plusieurs cantons suisses parlent le français, les autres l'allemand et l'italien: la religion catholique est professée dans deux ou trois cantons, les autres sont protestants et les catholiques ne peuvent se livrer aux pompes extérieures, pas même sonner les cloches.

En vrais républicains, préférant le bien public à leurs avantages personnels, ils aiment la justice par-dessus toutes choses, et ils professent la tolérance pour les dissidents et pour les opinions divergentes; mais ils prescrivent des limites au libre exercice des cultes, et n'en permettent la pratique que dans l'intérieur des temples.

En général, les Suisses sont de taille moyenne, pleins de vigueur et de vie: les femmes sont fraîches, fécondes et gracieuses; elles ont un beau teint, les cheveux blonds; elles sont grandes, et portent de petites coiffes sur leurs tresses relevées par des aigrettes d'or et d'argent.