LIVRE SECOND.


CHAPITRE I. [(TRADUCTION LIV. II, CH. I.)]
De l'inconstance de nos actions.

CEVX qui s'exercent à contreroller les actions humaines, ne se trouuent
en aucune partie si empeschez, qu'à les r'apiesser et mettre
à mesme lustre: car elles se contredisent communément de si
estrange façon, qu'il semble impossible qu'elles soient parties de
mesme boutique. Le ieune Marius se trouue tantost fils de Mars,•
tantost fils de Venus. Le Pape Boniface huictiesme, entra, dit-on,
en sa charge comme vn renard, s'y porta comme vn lion, et mourut
comme vn chien. Et qui croiroit que ce fust Neron, cette vraye image
de cruauté, comme on luy presentast à signer, suyuant le stile, la
sentence d'vn criminel condamné, qui eust respondu: Pleust à Dieu1
que ie n'eusse iamais sceu escrire: tant le cœur luy serroit de condamner
vn homme à mort? Tout est si plein de tels exemples, voire
chacun en peut tant fournir à soy-mesme, que ie trouue estrange,
de voir quelquefois des gens d'entendement, se mettre en peine d'assortir
ces pieces: veu que l'irresolution me semble le plus commun•
et apparent vice de nostre nature; tesmoing ce fameux verset de
Publius le farseur,
Malum consilium est, quod mutari non potest.

Il y a quelque apparence de faire iugement d'vn homme, par les
plus communs traicts de sa vie; mais veu la naturelle instabilité2
de nos mœurs et opinions, il m'a semblé souuent que les bons autheurs
mesmes ont tort de s'opiniastrer à former de nous vne constante
et solide contexture. Ils choisissent vn air vniuersel, et suyuant
cette image, vont rangeant et interpretant toutes les actions
d'vn personnage, et s'ils ne les peuuent assez tordre, les renuoyent
à la dissimulation. Auguste leur est eschappé: car il se trouue en
cet homme vne varieté d'actions si apparente, soudaine, et continuelle,
tout le cours de sa vie, qu'il s'est faict lâcher entier et indecis,•
aux plus hardis iuges. Ie croy des hommes plus mal aisément
la constance que toute autre chose, et rien plus aisément que
l'inconstance. Qui en iugeroit en detail et distinctement, piece à
piece, rencontreroit plus souuent à dire vray. En toute l'ancienneté
il est malaisé de choisir vne douzaine d'hommes, qui ayent dressé1
leur vie à vn certain et asseuré train, qui est le principal but de la
sagesse. Car pour la comprendre tout en vn mot, dit vn ancien, et
pour embrasser en vne toutes les regles de nostre vie, c'est vouloir,
et ne vouloir pas tousiours mesme chose: Ie ne daignerois, dit-il,
adiouster, pourueu que la volonté soit iuste: car si elle n'est iuste,•
il est impossible qu'elle soit tousiours vne. De vray, i'ay autrefois
appris, que le vice, n'est que des-reglement et faute de mesure; et
par consequent, il est impossible d'y attacher la constance. C'est
vn mot de Demosthenes, dit-on, que le commencement de toute
vertu, c'est consultation et deliberation, et la fin et perfection, constance.2
Si par discours nous entreprenions certaine voye, nous la
prendrions la plus belle, mais nul n'y a pensé,
Quod petiit, spernit; repetit quod nuper omisit;
Æstuat, et vitæ disconuenit ordine toto.

Nostre façon ordinaire c'est d'aller apres les inclinations de nostre•
appetit, à gauche, à dextre, contremont, contre-bas, selon que
le vent des occasions nous emporte. Nous ne pensons ce que nous
voulons, qu'à l'instant que nous le voulons: et changeons comme
cet animal, qui prend la couleur du lieu, où on le couche. Ce que
nous auons à cett'heure proposé, nous le changeons tantost, et tantost3
encore retournons sur nos pas: ce n'est que branle et inconstance:
Ducimur vt neruis alienis mobile lignum.
Nous n'allons pas, on nous emporte: comme les choses qui flottent,
ores doucement, ores auecques violence, selon que l'eau est ireuse
ou bonasse.•
Nonne videmus
Quid sibi quisque velit nescire, et quærere semper;
Commutare locum, quasi onus deponere possit?
Chaque iour nouuelle fantasie, et se meuuent nos humeurs auecques
les mouuements du temps.
Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse
Iuppiter auctifero lustrauit lumine terras.

Nous flottons entre diuers aduis: nous ne voulons rien librement,•
rien absoluëment, rien constamment. A qui auroit prescript
et estably certaines loix et certaine police en sa teste, nous verrions
tout par tout en sa vie reluire vne equalité de mœurs, vn ordre, et
vne relation infallible des vnes choses aux autres. (Empedocles
remarquoit cette difformité aux Agrigentins, qu'ils s'abandonnoyent1
aux delices, comme s'ils auoyent l'endemain à mourir: et bastissoyent,
comme si iamais ils ne deuoyent mourir.) Le discours en seroit
bien aisé à faire. Comme il se voit du ieune Caton: qui en a
touché vne marche, a tout touché: c'est vne harmonie de sons tres-accordans,
qui ne se peut démentir. A nous au rebours, autant d'actions,•
autant faut-il de iugemens particuliers. Le plus seur, à mon
opinion, seroit de les rapporter aux circonstances voisines, sans
entrer en plus longue recherche, et sans en conclurre autre consequence.
Pendant les débauches de nostre pauure Estat, on me
rapporta, qu'vne fille de bien pres de là où i'estoy, s'estoit precipitée2
du haut d'vne fenestre, pour éuiter la force d'vn belitre de soldat
son hoste: elle ne s'estoit pas tuée à la cheute, et pour redoubler
son entreprise, s'estoit voulu donner d'vn cousteau par la gorge,
mais on l'en auoit empeschée: toutefois apres s'y estre bien fort
blessée, elle mesme confessoit que le soldat ne l'auoit encore pressée•
que de requestes, sollicitations, et presens, mais qu'elle auoit eu
peur, qu'en fin il en vinst à la contrainte: et là dessus les parolles,
la contenance, et ce sang tesmoing de sa vertu, à la vraye façon
d'vne autre Lucrece. Or i'ay sçeu à la verité, qu'auant et depuis
ell'auoit esté garse de non si difficile composition. Comme dit le3
compte, tout beau et honneste que vous estes, quand vous aurez
failly vostre pointe, n'en concluez pas incontinent vne chasteté inuiolable
en vostre maistresse: ce n'est pas à dire que le muletier
n'y trouue son heure. Antigonus ayant pris en affection vn de ses
soldats, pour sa vertu et vaillance, commanda à ses medecins de le•
penser d'une maladie longue et interieure, qui l'auoit tourmenté
long temps: et s'apperceuant apres sa guerison, qu'il alloit beaucoup
plus froidement aux affaires, luy demanda qui l'auoit ainsi
changé et encoüardy: Vous mesmes, Sire, luy respondit-il, m'ayant
deschargé des maux, pour lesquels ie ne tenois compte de ma vie.

Le soldat de Lucullus ayant esté déualisé par les ennemis, fit
sur eux pour se reuencher vne belle entreprise: quand il se fut
remplumé de sa perte, Lucullus l'ayant pris en bonne opinion,
l'emploioit à quelque exploict hazardeux, par toutes les plus belles•
remonstrances, dequoy il se pouuoit aduiser:
Verbis quæ timido quoque possent addere mentem;
Employez y, respondit-il, quelque miserable soldat déualisé:
Quantumuis rusticus: Ibit,
Ibit eò, quò vis, qui zonam perdidit, inquit;1
et refuse resoluëment d'y aller. Quand nous lisons, que Mahomet
ayant outrageusement rudoyé Chasan chef de ses Ianissaires, de ce
qu'il voyoit sa troupe enfoncée par les Hongres, et luy se porter laschement
au combat, Chasan alla pour toute response se ruer furieusement
seul en l'estat qu'il estoit, les armes au poing, dans le•
premier corps des ennemis qui se presenta, où il fut soudain englouti:
ce n'est à l'aduenture pas tant iustification, que raduisement:
ny tant prouësse naturelle, qu'vn nouueau despit. Celuy que
vous vistes hier si auantureux, ne trouuez pas estrange de le voir
aussi poltron le lendemain: ou la cholere, ou la necessité, ou la2
compagnie, ou le vin, ou le son d'vne trompette, luy auoit mis le
cœur au ventre, ce n'est pas vn cœur ainsi formé par discours: ces
circonstances le luy ont fermy: ce n'est pas merueille, si le voyla
deuenu autre par autres circonstances contraires. Cette variation
et contradiction qui se void en nous, si souple, a faict qu'aucuns•
nous songent deux ames, d'autres deux puissances, qui nous accompaignent
et agitent chacune à sa mode, vers le bien l'vne,
l'autre vers le mal: vne si brusque diuersité ne se pouuant bien assortir
à vn subiet simple. Non seulement le vent des accidens
me remue selon son inclination: mais en outre, ie me remue et3
trouble moy mesme par l'instabilité de ma posture; et qui y regarde
primement, ne se trouue guere deux fois en mesme estat. Ie donne
à mon ame tantost vn visage, tantost vn autre, selon le costé
où ie la couche. Si ie parle diuersement de moy, c'est que ie me
regarde diuersement. Toutes les contrarietez s'y trouuent, selon•
quelque tour, et en quelque façon: Honteux, insolent, chaste,
luxurieux, bauard, taciturne, laborieux, delicat, ingenieux, hebeté,
chagrin, debonnaire, menteur, veritable, sçauant, ignorant, et liberal
et auare et prodigue: tout cela ie le vois en moy aucunement,
selon que ie me vire: et quiconque s'estudie bien attentifuement,4
trouue en soy, voire et en son iugement mesme, cette volubilité et
discordance. Ie n'ay rien à dire de moy, entierement, simplement,
et solidement, sans confusion et sans meslange, ny en vn mot. Distinguo,
est le plus vniuersel membre de ma Logique. Encore que
ie sois tousiours d'aduis de dire du bien le bien, et d'interpreter•
plustost en bonne part les choses qui le peuuent estre, si est-ce que
l'estrangeté de nostre condition, porte que nous soyons souuent par
le vice mesme poussez à bien faire, si le bien faire ne se iugeoit par
la seule intention. Parquoy vn fait courageux ne doit pas conclurre
vn homme vaillant: celuy qui le seroit bien à poinct, il le seroit1
tousiours, et à toutes occasions. Si c'estoit vne habitude de vertu,
et non vne saillie, elle rendroit vn homme pareillement resolu à tous
accidens: tel seul, qu'en compagnie: tel en camp clos, qu'en vne
bataille: car quoy qu'on die, il n'y a pas autre vaillance sur le paué
et autre au camp. Aussi courageusement porteroit il vne maladie•
en son lict, qu'vne blessure au camp: et ne craindroit non plus la
mort en sa maison qu'en vn assaut. Nous ne verrions pas vn mesme
homme, donner dans la bresche d'vne braue asseurance, et se tourmenter
apres, comme vne femme, de la perte d'vn procez ou d'vn
fils. Quand estant lasche à l'infamie, il est ferme à la pauureté:2
quand estant mol contre les rasoirs des barbiers, il se trouue roide
contre les espées des aduersaires: l'action est loüable, non pas
l'homme. Plusieurs Grecs, dit Cicero, ne peuuent veoir les ennemis,
et se trouuent constants aux maladies. Les Cimbres et Celtiberiens
tout au rebours. Nihil enim potest esse æquabile, quod non à certa
ratione proficiscatur. Il n'est point de vaillance plus extreme en
son espece, que celle d'Alexandre: mais elle n'est qu'en espece,
ny assez pleine par tout, et vniuerselle. Toute incomparable qu'elle
est, si a elle encores ses taches. Qui faict que nous le voyons se
troubler si esperduement aux plus legers soupçons qu'il prent des3
machinations des siens contre sa vie: et se porter en cette recherche,
d'vne si vehemente et indiscrete iniustice, et d'vne crainte qui
subuertit sa raison naturelle. La superstition aussi dequoy il estoit
si fort attaint, porte quelque image de pusillanimité. Et l'exces de
la penitence, qu'il fit, du meurtre de Clytus, est aussi tesmoignage•
de l'inegalité de son courage. Nostre faict ce ne sont que pieces rapportées,
et voulons acquerir vn honneur à fauces enseignes. La
vertu ne veut estre suyuie que pour elle mesme; et si on emprunte
par fois son masque pour autre occasion, elle nous l'arrache aussi
tost du visage. C'est vne viue et forte teinture, quand l'ame en est
vue fois abbreuuée, et qui ne s'en va qu'elle n'emporte la piece.•
Voyla pourquoy pour iuger d'vn homme, il faut suiure longuement
et curieusement sa trace: si la constance ne s'y maintient de son
seul fondement, cui viuendi via considerata atque prouisa est, si la
varieté des occurrences luy faict changer de pas, (ie dy de voye:
car le pas s'en peut ou haster, ou appesantir) laissez le courre:1
celuy là s'en va auau le vent, comme dict la deuise de nostre Talebot.
Ce n'est pas merueille, dict vn ancien, que le hazard puisse
tant sur nous, puis que nous viuons par hazard. A qui n'a dressé
en gros sa vie à vne certaine fin, il est impossible de disposer les
actions particulieres. Il est impossible de renger les pieces, à qui•
n'a vne forme du total en sa teste. A quoy faire la prouision des
couleurs, à qui ne sçay ce qu'il a à peindre? Aucun ne fait certain
dessein de sa vie, et n'en deliberons qu'à parcelles. L'archer doit
premierement sçauoir où il vise, et puis y accommoder la main,
l'arc, la corde, la flesche, et les mouuemens. Nos conseils fouruoyent,2
par ce qu'ils n'ont pas d'adresse et de but. Nul vent fait pour celuy
qui n'a point de port destiné. Ie ne suis pas d'aduis de ce iugement
qu'on fit pour Sophocles, de l'auoir argumenté suffisant au maniement
des choses domestiques, contre l'accusation de son fils, pour
auoir veu l'vne de ses tragedies. Ny ne trouue la coniecture des•
Pariens enuoyez pour reformer les Milesiens, suffisante à la consequence
qu'ils en tirerent. Visitants l'isle, ils remarquoyent les terres
mieux cultiuees, et maisons champestres mieux gouuernées. Et
ayants enregistré le nom des maistres d'icelles, comme ils eurent
faict l'assemblée des citoyens en la ville, ils nommerent ces maistres3
là, pour nouueaux gouuerneurs et magistrats: iugeants que soigneux
de leurs affaires priuées, ils le seroyent des publiques. Nous
sommes tous de lopins, et d'vne contexture si informe et diuerse,
que chaque piece, chaque moment, faict son ieu. Et se trouue autant
de difference de nous à nous mesmes, que de nous à autruy.•
Magnam rem puta, vnum hominem agere. Puis que l'ambition peut
apprendre aux hommes, et la vaillance, et la temperance, et la liberalité,
voire et la iustice: puis que l'auarice peut planter au
courage d'vn garçon de boutique, nourri à l'ombre et à l'oysiueté,
l'asseurance de se ietter si loing du foyer domestique, à la mercy
des vagues et de Neptune courroucé dans vn fraile bateau, et qu'elle•
apprend encore la discretion et la prudence: et que Venus mesme
fournit de resolution et de hardiesse la ieunesse encore soubs la
discipline et la verge; et gendarme le tendre cœur des pucelles au
giron de leurs meres:
Hac duce, custodes furtim transgressa iacentes,1
Ad iuuenem tenebris sola puella venit;
ce n'est pas tour de rassis entendement, de nous iuger simplement
par nos actions de dehors: il faut sonder iusqu'au dedans, et voir
par quels ressors se donne le bransle. Mais d'autant que c'est vne
hazardeuse et haute entreprinse, ie voudrois que moins de gens s'en•
meslassent.

CHAPITRE II. [(TRADUCTION LIV. II, CH. II.)]
De l'yurongnerie.

LE monde n'est que varieté et dissemblance. Les vices sont tous
pareils en ce qu'ils sont tous vices: et de cette façon l'entendent
à l'aduenture les Stoiciens: mais encore qu'ils soyent également
vices, ils ne sont pas égaux vices. Et que celuy qui a franchi de cent2
pas les limites,
Quos vltra, citráque nequit consistere rectum,
ne soit pas de pire condition, que celuy qui n'en est qu'à dix pas,
il n'est pas croyable: et que le sacrilege ne soit pire que le larrecin
d'vn chou de nostre iardin:•
Nec vincet ratio, tantumdem vt peccet, idémque,
Qui teneros caules alieni fregerit horti,
Et qui nocturnus diuûm sacra legerit.

Il y a autant en cela de diuersité qu'en aucune autre chose. La
confusion de l'ordre et mesure des pechez, est dangereuse. Les3
meurtriers, les traistres, les tyrans, y ont trop d'acquest: ce n'est
pas raison que leur conscience se soulage, sur ce que tel autre ou
est oisif, ou est lascif, ou moins assidu à la deuotion. Chacun poise
sur le peché de son compagnon, et esleue le sien. Les instructeurs
mesmes les rangent souuent mal à mon gré. Comme Socrates disoit,•
que le principal office de la sagesse estoit, distinguer les biens
et les maux. Nous autres, à qui le meilleur est tousiours en vice,
deuons dire de mesme de la science de distinguer les vices: sans laquelle,
bien exacte, le vertueux et le meschant demeurent meslez
et incognus. Or l'yurongnerie entre les autres, me semble vn
vice grossier et brutal. L'esprit a plus de part ailleurs: et il y a
des vices, qui ont ie ne sçay quoy de genereux, s'il le faut ainsi•
dire. Il y en a où la science se mesle, la diligence, la vaillance, la
prudence, l'addresse et la finesse: cestuy-cy est tout corporel et
terrestre. Aussi la plus grossiere nation de celles qui sont auiourd'huy,
c'est celle là seule qui le tient en credit. Les autres vices alterent
l'entendement, cestuy-cy le renuerse, et estonne le corps.1
Cùm vini vis penetrauit,
Consequitur grauitas membrorum, præpediuntur
Crura vacillanti, tardescit lingua, madet mens,
Nant oculi; clamor, singultus iurgia gliscunt.

Le pire estat de l'homme, c'est où il pert la connoissance et•
gouuernement de soy. Et en dit on entre autres choses, que comme
le moust bouillant dans vn vaisseau, pousse à mont tout ce qu'il y a
dans le fonds, aussi le vin faict desbonder les plus intimes secrets,
à ceux qui en ont pris outre mesure.
Tu sapientium2
Curas, et arcanum iocoso
Consilium retegis Lyæo.
Iosephe recite qu'il tira le ver du nez à vn certain ambassadeur que
les ennemis luy auoient enuoyé, l'ayant fait boire d'autant. Toutesfois
Auguste s'estant fié à Lucius Piso, qui conquit la Thrace, des•
plus priuez affaires qu'il eust, ne s'en trouua iamais mesconté: ny
Tyberius de Cossus, à qui il se deschargeoit de tous ses conseils:
quoy que nous les sçachions auoir esté si fort subiects au vin, qu'il
en a fallu rapporter souuent du Senat, et l'vn et l'autre yure,
Hesterno inflatum venas, de more, Lyæo.3
Et commit on aussi fidelement qu'à Cassius beuueur d'eauë, à Cimber
le dessein de tuer Cesar: quoy qu'il s'enyurast souuent: d'où
il respondit plaisamment, Que ie portasse vn tyran, moy, qui ne
puis porter le vin! Nous voyons nos Allemans noyez dans le vin, se
souuenir de leur quartier, du mot, et de leur rang.•
Nec facilis victoria de madidis, et
Blæsis, atque mero titubantibus.

Ie n'eusse pas creu d'yuresse si profonde, estoufée, et enseuelie,
si ie n'eusse leu cecy dans les histoires: Qu'Attalus ayant conuié
à souper pour luy faire vne notable indignité, ce Pausanias, qui sur
ce mesme subiect, tua depuis Philippus Roy de Macedoine (Roy
portant par ses belles qualitez tesmoignage de la nourriture, qu'il•
auoit prinse en la maison et compagnie d'Epaminondas) il le fit
tant boire, qu'il peust abandonner sa beauté, insensiblement, comme
le corps d'vne putain buissonniere, aux muletiers et nombre d'abiects
seruiteurs de sa maison. Et ce que m'aprint vne dame que
i'honnore et prise fort, que pres de Bordeaux, vers Castres, où est1
sa maison, vne femme de village, veufue, de chaste reputation, sentant
des premiers ombrages de grossesse, disoit à ses voisines,
qu'elle penseroit estre enceinte si ell'auoit vn mary. Mais du iour
à la iournee, croissant l'occasion de ce soupçon, et en fin iusques à
l'euidence, ell'en vint là, de faire declarer au prosne de son eglise,•
que qui seroit consent de ce faict, en l'aduoüant, elle promettoit de
le luy pardonner, et s'il le trouuoit bon, de l'espouser. Vn sien
ieune valet de labourage, enhardy de cette proclamation, declara
l'auoir trouuée vn iour de feste, ayant bien largement prins son vin,
endormie en son foyer si profondement et si indecemment, qu'il2
s'en peut seruir sans l'esueiller. Ils viuent encore mariez ensemble.

Il est certain que l'antiquité n'a pas fort descrié ce vice: les escris
mesmes de plusieurs Philosophes en parlent bien mollement:
et iusques aux Stoïciens il y en a qui conseillent de se dispenser
quelquefois à boire d'autant, et de s'enyurer pour relascher l'ame.•
Hoc quoque virtutum quondam certamine magnum
Socratem palmam promeruisse ferunt.
Ce censeur et correcteur des autres Caton, a esté reproché de bien
boire.
Narratur et prisci Catonis3
Sæpe mero caluisse virtus.
Cyrus Roy tant renommé, allegue entre ses autres loüanges, pour se
preferer à son frere Artaxerxes, qu'il sçauoit beaucoup mieux boire
que luy. Et és nations les mieux reglées, et policées; cet essay de
boire d'autant, estoit fort en vsage. I'ay ouy dire à Siluius excellent•
medecin de Paris, que pour garder que les forces de nostre estomac
ne s'apparessent, il est bon vne fois le mois, les esueiller par cet
excez, et les picquer pour les garder de s'engourdir. Et escrit-on
que les Perses apres le vin consultoient de leurs principaux affaires.

Mon goust et ma complexion est plus ennemie de ce vice, que
mon discours. Car outre ce que ie captiue aysément mes creances
soubs l'authorité des opinions anciennes, ie le trouue bien vn vice
lasche et stupide, mais moins malicieux et dommageable que les
autres, qui choquent quasi tous de plus droit fil la societé publique.•
Et si nous ne nous pouuons donner du plaisir, qu'il ne nous couste
quelque chose, comme ils tiennent, ie trouue que ce vice couste
moins à nostre conscience que les autres: outre ce qu'il n'est point
de difficile apprest, ny malaisé à trouuer: consideration non mesprisable.
Vn homme auancé en dignité et en aage, entre trois principales1
commoditez, qu'il me disoit luy rester, en la vie, comptoit
ceste-cy, et où les veut on trouuer plus iustement qu'entre les naturelles?
Mais il la prenoit mal. La delicatesse y est à fuyr, et le soigneux
triage du vin. Si vous fondez vostre volupté à le boire friand,
vous vous obligez à la douleur de le boire autre. Il faut auoir le•
goust plus lasche et plus libre. Pour estre bon beuueur, il ne faut
le palais si tendre. Les Allemans boiuent quasi esgalement de tout
vin auec plaisir. Leur fin c'est l'aualler, plus que le gouster. Ils en
ont bien meilleur marché. Leur volupté est bien plus plantureuse et
plus en main. Secondement, boire à la Françoise à deux repas,2
et moderéement, c'est trop restreindre les faueurs de ce Dieu. Il y
faut plus de temps et de constance. Les anciens franchissoyent des
nuicts entieres à cet exercice, et y attachoyent souuent les iours.
Et si faut dresser son ordinaire plus large et plus ferme. I'ay veu vn
grand Seigneur de mon temps, personnage de hautes entreprinses,•
et fameux succez, qui sans effort, et au train de ses repas communs,
ne beuuoit guere moins de cinq lots de vin: et ne se montroit au
partir de là, que trop sage et aduisé aux despens de noz affaires. Le
plaisir, duquel nous voulons tenir compte au cours de nostre vie,
doit en employer plus d'espace. Il faudroit, comme des garçons de3
boutique, et gents de trauail, ne refuser nulle occasion de boire, et
auoir ce desir tousiours en teste. Il semble que touts les iours nous
racourcissons l'vsage de cestuy-cy: et qu'en noz maisons, comme
i'ay veu en mon enfance, les desiuners, les ressiners, et les collations
fussent plus frequentes et ordinaires, qu'à present. Seroit ce•
qu'en quelque chose nous allassions vers l'amendement? Vrayement
non. Mais ce peut estre que nous nous sommes beaucoup plus iettez
à la paillardise, que noz peres. Ce sont deux occupations, qui s'entrempeschent
en leur vigueur. Elle a affoibli nostre estomach d'vne
part: et d'autre part la sobrieté sert à nous rendre plus coints,4
plus damerets pour l'exercice de l'amour. C'est merueille des
comptes que i'ay ouy faire à mon pere de la chasteté de son siecle.
C'estoit à luy d'en dire, estant tres aduenant et par art et par nature
à l'vsage des dames. Il parloit peu et bien, et si mesloit son langage
de quelque ornement des liures vulgaires, sur tout Espaignols: et
entre les Espaignols, luy estoit ordinaire celuy qu'ils nomment•
Marc Aurele. Le port, il l'auoit d'vne grauité douce, humble, et tres
modeste. Singulier soing de l'honnesteté et decence de sa personne,
et de ses habits, soit à pied, soit à cheual. Monstrueuse foy en ses
paroles: et vne conscience et religion en general, penchant plustost
vers la superstition que vers l'autre bout. Pour vn homme de petite1
taille, plein de vigueur, et d'vne stature droitte et bien proportionnée,
d'vn visage aggreable, tirant sur le brun: adroit et exquis en
touts nobles exercices. I'ay veu encore des cannes farcies de plomb,
desquelles on dit qu'il s'exerçoit les bras pour se preparer à ruer
la barre, ou la pierre, ou à l'escrime: et des souliers aux semelles•
plombées, pour s'alleger au courir et à sauter. Du prim-saut il a
laissé en memoire de petits miracles. Ie l'ay veu pardelà soixante
ans se moquer de noz alaigresses: se ietter auec sa robbe fourrée
sur vn cheual; faire le tour de la table sur son pouce, ne monter
guere en sa chambre, sans s'eslancer trois ou quatre degrez à la2
fois. Sur mon propos il disoit, qu'en toute vne prouince à peine y
auoit il vne femme de qualité, qui fust mal nommée. Recitoit des
estranges priuautez, nommément siennes, auec des honnestes femmes,
sans soupçon quelconque. Et de soy, iuroit sainctement estre
venu vierge à son mariage, et si c'estoit apres auoir eu longue part•
aux guerres delà les monts: desquelles il nous a laissé vn papier
iournal de sa main suyuant poinct par poinct ce qui s'y passa, et
pour le publiq et pour son priué. Aussi se maria il bien auant en
aage l'an M. D. XXVIII, qui estoit son trentetroisiesme, sur le chemin
de son retour d'Italie. Reuenons à noz bouteilles. Les incommoditez3
de la vieillesse, qui ont besoing de quelque appuy et refreschissement,
pourroyent m'engendrer auecq raison desir de cette
faculté: car c'est quasi le dernier plaisir que le cours des ans nous
desrobe. La chaleur naturelle, disent les bons compaignons, se
prent premierement aux pieds: celle là touche l'enfance. De-là•
elle monte à la moyenne region, où elle se plante long temps, et y
produit, selon moy, les seuls vrais plaisirs de la vie corporelle. Les
autres voluptez dorment au prix. Sur la fin, à la mode d'vne vapeur
qui va montant et s'exhalant, ell'arriue au gosier, où elle fait sa
derniere pose. Ie ne puis pourtant entendre comment on vienne à•
allonger le plaisir de boire outre la soif, et se forger en l'imagination
vn appetit artificiel, et contre nature. Mon estomach n'iroit
pas iusques là: il est assez empesché à venir à bout de ce qu'il
prend pour son besoing. Ma constitution est, ne faire cas du boire
que pour la suitte du manger: et boy à cette cause le dernier coup1
tousiours le plus grand. Et par ce qu'en la vieillesse, nous apportons
le palais encrassé de reume, ou alteré par quelque autre mauuaise
constitution, le vin nous semble meilleur, à mesme que nous
auons ouuert et laué noz pores. Aumoins il ne m'aduient guere, que
pour la premiere fois i'en prenne bien le goust, Anacharsis s'estonnoit•
que les Grecs beussent sur la fin du repas en plus grands
verres qu'au commencement. C'estoit, comme ie pense, pour la
mesme raison que les Alemans le font, qui commencent lors le
combat à boire d'autant. Platon defend aux enfants de boire vin
auant dixhuict ans, et auant quarante de s'enyurer. Mais à ceux2
qui ont passé les quarante, il pardonne de s'y plaire, et de mesler
vn peu largement en leurs conuiues l'influence de Dionysus: ce
bon Dieu, qui redonne aux hommes la gayeté, et la ieunesse aux
vieillards, qui adoucit et amollit les passions de l'ame, comme le
fer s'amollit par le feu, et en ses loix, trouue telles assemblées à•
boire (pourueu qu'il y aye vn chef de bande, à les contenir et regler)
vtiles: l'yuresse estant vne bonne espreuue et certaine de la
nature d'vn chascun: et quand et quand propre à donner aux personnes
d'aage le courage de s'esbaudir en danses, et en la musique:
choses vtiles, et qu'ils n'osent entreprendre en sens rassis.3
Que le vin est capable de fournir à l'ame de la temperance, au
corps de la santé. Toutesfois ces restrictions, en partie empruntées
des Carthaginois, luy plaisent. Qu'on s'en espargne en expedition
de guerre. Que tout magistrat et tout iuge s'en abstienne sur le
point d'executer sa charge, et de consulter des affaires publiques.•
Qu'on n'y employe le iour, temps deu à d'autres occupations: ny
celle nuict, qu'on destine à faire des enfants. Ils disent, que le
Philosophe Stilpon aggraué de vieillesse, hasta sa fin à escient, par
le breuuage de vin pur. Pareille cause, mais non du propre dessein,
suffoqua aussi les forces abbatuës par l'aage du Philosophe Arcesilaüs.
Mais c'est vne vieille et plaisante question, si l'ame du sage•
seroit pour se rendre à la force du vin,
Si munitæ adhibet vim sapientiæ.
A combien de vanité nous pousse cette bonne opinion, que nous
auons de nous? la plus reglée ame du monde, et la plus parfaicte,
n'a que trop affaire à se tenir en pieds, et à se garder de s'emporter1
par terre de sa propre foiblesse. De mille il n'en est pas vne
qui soit droite et rassise vn instant de sa vie: et se pourroit mettre
en doubte, si selon sa naturelle condition elle y peut iamais
estre. Mais d'y ioindre la constance, c'est sa derniere perfection: ie
dis quand rien ne la choqueroit: ce que mille accidens peuuent•
faire. Lucrece, ce grand Poëte, a beau philosopher et se bander,
le voyla rendu insensé par vn breuuage amoureux. Pensent ils
qu'vne apoplexie n'estourdisse aussi bien Socrates, qu'vn portefaix?
Les vns ont oublié leur nom mesme par la force d'vne maladie, et
vne legere blessure a renuersé le iugement à d'autres. Tant sage2
qu'il voudra, mais en fin c'est vn homme: qu'est il plus caduque,
plus miserable, et plus de neant? La sagesse ne force pas nos conditions
naturelles.
Sudores itaque et pallorem existere toto
Corpore, et infringi linguam, vocémque aboriri,
Caligare oculos, sonere aures, succidere artus,
Denique concidere, ex animi terrore, videmus.
Il faut qu'il sille les yeux au coup qui le menasse: il faut qu'il fremisse
planté au bord d'vn precipice, comme vn enfant: Nature
ayant voulu se reseruer ces legeres marques de son authorité,3
inexpugnables à nostre raison, et à la vertu Stoique: pour luy
apprendre sa mortalité et nostre fadeze. Il pallit à la peur, il rougit
à la honte, il gemit à la colique, sinon d'vne voix desesperée
et esclatante, au moins d'vne voix cassée et enroüée.
Humani à se nihil alienum putet.
Les Poëtes qui feignent tout à leur poste, n'osent pas descharger
seulement des larmes, leurs heros:
Sic fatur lacrymans, classique immittit habenas.
Luy suffise de brider et moderer ses inclinations: car de les emporter,
il n'est pas en luy. Cestuy mesme nostre Plutarque, si parfaict4
et excellent iuge des actions humaines, à voir Brutus et Torquatus
tuer leurs enfans, est entré en doubte, si la vertu pouuoit
donner iusques là: et si ces personnages n'auoyent pas esté plustost
agitez par quelque autre passion. Toutes actions hors les bornes
ordinaires sont subiectes à sinistre interpretation: d'autant que
nostre goust n'aduient non plus à ce qui est au dessus de luy, qu'à
ce qui est au dessous. Laissons cette autre secte, faisant expresse
profession de fierté. Mais quand en la secte mesme estimée la plus•
molle, nous oyons ces ventances de Metrodorus: Occupaui te, Fortuna,
atque cepi; omnésque aditus tuos interclusi, vt ad me aspirare
non posses. Quand Anaxarchus, par l'ordonnance de Nicocreon tyran
de Cypre, couché dans vn vaisseau de pierre, et assommé à coups
de mail de fer, ne cesse de dire, Frappez, rompez, ce n'est pas1
Anaxarchus: c'est son estuy que vous pilez. Quand nous oyons nos
martyrs, crier au Tyran au milieu de la flamme, C'est assez rosti
de ce costé là, hache le, mange le, il est cuit, recommence de l'autre.
Quand nous oyons en Iosephe cet enfant tout deschiré de tenailles
mordantes, et persé des aleines d'Antiochus, le deffier•
encore, criant d'vne voix ferme et asseurée: Tyran, tu pers temps,
me voicy tousiours à mon aise: où est cette douleur, où sont ces
tourmens, dequoy tu me menassois? n'y sçais tu que cecy? ma
constance te donne plus de peine, que ie n'en sens de ta cruauté:
ô lasche belistre tu te rens, et ie me renforce: fay moy pleindre,2
fay moy flechir, fay moy rendre si tu peux: donne courage à tes
satellites, et à tes bourreaux: les voyla defaillis de cœur, ils n'en
peuuent plus: arme les, acharne les. Certes il faut confesser qu'en
ces ames là, il y a quelque alteration, et quelque fureur, tant sainte
soit elle. Quand nous arriuons à ces saillies Stoïques, i'ayme•
mieux estre furieux que voluptueux: mot d'Antisthenez. Μανειειν
μαλλον η ἡσθειειν. Quand Sextius nous dit, qu'il ayme mieux estre
enferré de la douleur que de la volupté: quand Epicurus entreprend
de se faire mignarder à la goutte, et refusant le repos et la
santé, que de gayeté de cœur il deffie les maux: et mesprisant les3
douleurs moins aspres, dedaignant les luiter, et les combattre, qu'il
en appelle et desire des fortes, poignantes, et dignes de luy:
Spumantémque dari, pecora inter inertia, votis
Optat aprum, aut fuluum descendere monte leonem:
qui ne iuge que ce sont boutées d'vn courage eslancé hors de son•
giste? Nostre ame ne sçauroit de son siege atteindre si haut: il
faut qu'elle le quitte, et s'esleue, et prenant le frein aux dents,
qu'elle emporte, et rauisse son homme, si loing, qu'apres il s'estonne
luy-mesme de son faict. Comme aux exploicts de la guerre, la chaleur
du combat pousse les soldats genereux souuent à franchir des•
pas si hazardeux, qu'estans reuenuz à eux, ils en transissent d'estonnement
les premiers. Comme aussi les Poëtes sont épris souuent
d'admiration de leurs propres ouurages, et ne reconnoissent plus
la trace, par où ils ont passé vne si belle carriere. C'est ce qu'on
appelle aussi en eux ardeur et manie. Et comme Platon dict, que1
pour neant hurte à la porte de la poësie, vn homme rassis: aussi
dit Aristote qu'aucune ame excellente, n'est exempte de meslange
de folie. Et a raison d'appeller folie tout eslancement, tant loüable
soit-il, qui surpasse nostre propre iugement et discours. D'autant
que la sagesse est vn maniment reglé de nostre ame, et qu'elle•
conduit auec mesure et proportion, et s'en respond. Platon argumente
ainsi, que la faculté de prophetizer est au dessus de nous:
qu'il faut estre hors de nous, quand nous la traittons: il faut que
nostre prudence soit offusquée ou par le sommeil, ou par quelque
maladie, ou enleuée de sa place par vn rauissement celeste.2

CHAPITRE III. [(TRADUCTION LIV. II, CH. III.)]
Coustume de l'Isle de Cea.

SI philosopher c'est douter, comme ils disent, à plus forte raison
niaiser et fantastiquer, comme ie fais, doit estre doubter: car
c'est aux apprentifs à enquerir et à debatre, et au cathedrant de resoudre.
Mon cathedrant, c'est l'authorité de la volonté diuine qui
nous regle sans contredit, et qui a son rang au dessus de ces humaines•
et vaines contestations. Philippus estant entré à main armée
au Peloponese, quelcun disoit à Damidas, que les Lacedemoniens
auroient beaucoup à souffrir, s'ils ne se remettoient en sa grace:
Et poltron, respondit-il, que peuuent souffrir ceux qui ne craignent
point la mort? On demandoit aussi à Agis, comment vn homme3
pourroit viure libre, Mesprisant, dit-il, le mourir. Ces propositions
et mille pareilles qui se rencontrent à ce propos, sonnent euidemment
quelque chose au delà d'attendre patiemment la mort, quand
elle nous vient: car il y a en la vie plusieurs accidens pires à souffrir
que la mort mesme: tesmoing cet enfant Lacedemonien, pris
par Antigonus, et vendu pour serf, lequel pressé par son maistre
de s'employer à quelque seruice abiect, Tu verras, dit-il, qui tu as•
acheté, ce me seroit honte de seruir, ayant la liberté si à main: et
ce disant, se precipita du haut de la maison. Antipater menassant
asprement les Lacedemoniens, pour les renger à certaine sienne
demande: Si tu nous menasses de pis que la mort, respondirent-ils,
nous mourrons plus volontiers. Et à Philippus leur ayant escrit,1
qu'il empescheroit toutes leurs entreprinses, Quoy? nous empescheras
tu aussi de mourir? C'est ce qu'on dit, que le sage vit tant
qu'il doit, non pas tant qu'il peut; et que le present que Nature
nous ait faict le plus fauorable, et qui nous oste tout moyen de
nous pleindre de nostre condition, c'est de nous auoir laissé la clef•
des champs. Elle n'a ordonné qu'vne entrée à la vie, et cent mille
yssuës. Nous pouuons auoir faute de terre pour y viure, mais de
terre pour y mourir, nous n'en pouuons auoir faute, comme respondit
Boiocatus aux Romains. Pourquoy te plains tu de ce monde?
il ne te tient pas: si tu vis en peine, ta lascheté en est cause: A2
mourir il ne reste que le vouloir.
Vbique mors est: optimè hoc cauit Deus.
Eripere vitam nemo non homini potest,
At nemo mortem: mille ad hanc aditus patent.
Et ce n'est pas la recepte à vne seule maladie, la mort est la•
recepte à tous maux. C'est vn port tresasseuré, qui n'est iamais à
craindre, et souuent à rechercher: tout reuient à vn, que
l'homme se donne sa fin, ou qu'il la souffre, qu'il coure au deuant
de son iour, ou qu'il l'attende. D'où qu'il vienne c'est tousiours le
sien. En quelque lieu que le filet se rompe, il y est tout, c'est le3
bout de la fusée. La plus volontaire mort, c'est la plus belle. La
vie despend de la volonté d'autruy, la mort de la nostre. En aucune
chose nous ne deuons tant nous accommoder à nos humeurs,
qu'en celle-là. La reputation ne touche pas vne telle entreprise,
c'est folie d'en auoir respect. Le viure, c'est seruir, si la•
liberté de mourir en est à dire. Le commun train de la guerison se
conduit aux despens de la vie: on nous incise, on nous cauterise,
on nous detranche les membres, on nous soustrait l'aliment, et le
sang: vn pas plus outre, nous voyla gueris tout à faict. Pourquoy
n'est la veine du gosier autant à nostre commandement que la4
mediane? Aux plus fortes maladies les plus forts remedes. Seruius
le Grammairien ayant la goutte, n'y trouua meilleur conseil, que de
s'appliquer du poison à tuer ses iambes: qu'elles fussent podagres
à leur poste, pourueu qu'elles fussent insensibles. Dieu nous donne
assez de congé, quand il nous met en tel estat, que le viure nous
est pire que le mourir. C'est foiblesse de ceder aux maux,•
mais c'est folie de les nourrir. Les Stoiciens disent, que c'est viure
conuenablement à Nature, pour le sage, de se departir de la vie,
encore qu'il soit en plein heur, s'il le faict opportunément: et au
fol de maintenir sa vie, encore qu'il soit miserable, pourueu qu'il
soit en la plus grande part des choses, qu'ils disent estre selon1
Nature. Comme ie n'offense les loix, qui sont faictes contre les larrons,
quand i'emporte le mien, et que ie coupe ma bourse: ny des
boutefeuz, quand ie brusle mon bois: aussi ne suis ie tenu aux
loix faictes contre les meurtriers, pour m'auoir osté ma vie. Hegesias
disoit, que comme la condition de la vie, aussi la condition de•
la mort deuoit dependre de nostre eslection. Et Diogenes rencontrant
le Philosophe Speusippus affligé de longue hydropisie, se
faisant porter en littiere: qui luy escria, Le bon salut, Diogenes:
A toy, point de salut, respondit-il, qui souffres le viure estant en
tel estat. De vray quelque temps apres Speusippus se fit mourir,2
ennuié d'vne si penible condition de vie. Mais cecy ne s'en va pas
sans contraste. Car plusieurs tiennent, que nous ne pouuons
abandonner cette garnison du monde, sans le commandement expres
de celuy, qui nous y a mis; et que c'est à Dieu, qui nous a icy
enuoyez, non pour nous seulement, ains pour sa gloire et seruice•
d'autruy, de nous donner congé, quand il luy plaira, non à nous de
le prendre: que nous ne sommes pas nays pour nous, ains aussi
pour nostre païs: les loix nous redemandent compte de nous, pour
leur interest, et ont action d'homicide contre nous. Autrement
comme deserteurs de nostre charge, nous sommes punis en l'autre3
monde,
Proxima deinde tenent mœsti loca, qui sibi lethum
Insontes peperere manu, lucémque perosi
Proiecere animas.

Il y a bien plus de constance à vser la chaine qui nous tient, qu'à•
la rompre: et plus d'espreuue de fermeté en Regulus qu'en Caton.
C'est l'indiscretion et l'impatience, qui nous haste le pas. Nuls accidens
ne font tourner le dos à la viue vertu: elle cherche les maux
et la douleur, comme son aliment. Les menasses des tyrans, les
gehennes, et les bourreaux, l'animent et la viuifient.
Duris vt ilex tonsa bipennibus
Nigræ feraci frondis in Algido
Per damna, per cædes, ab ipso
Ducit opes animúmque ferro.
Et comme dict l'autre:
Non est vt putas virtus, pater,
Timere vitam, sed malis ingentibus
Obstare, nec se vertere ac retro dare.1
Rebus in aduersis facile est contemnere mortem,
Fortius ille facit, qui miser esse potest.

C'est le rolle de la couardise, non de la vertu, de s'aller tapir
dans vn creux, souz vne tombe massiue, pour euiter les coups de
la Fortune. Elle ne rompt son chemin et son train, pour orage qu'il•
face:
Si fractus illabatur orbis,
Impauidam ferient ruinæ.
Le plus communement, la fuitte d'autres inconueniens, nous pousse
à cettuy-cy. Voire quelquefois la fuitte de la mort, faict que nous2
y courons:
Hic, rogo, non furor est, ne moriare, mori?
Comme ceux qui de peur du precipice s'y lancent eux-mesmes.
Multos in summa pericula misit
Venturi timor ipse mali: fortissimus ille est,
Qui promptus metuenda pati, si cominus instent,
Et differre potest.
Vsque adeo, mortis formidine, vitæ
Percipit humanos odium, lucisque videndæ,
Vt sibi consciscant mærenti pectore lethum,3
Obliti fontem curarum hunc esse timorem.

Platon en ses loix ordonne sepulture ignominieuse à celuy qui a
priué son plus proche et plus amy, sçauoir est soy mesme, et de la
vie, et du cours des destinées, non contraint par iugement publique,
ny par quelque triste et ineuitable accident de la Fortune, ny par•
vne honte insupportable, mais par lascheté et foiblesse d'vne ame
craintiue. Et l'opinion qui desdaigne nostre vie, elle est ridicule.
Car en fin c'est nostre estre, c'est nostre tout. Les choses qui ont
vn estre plus noble et plus riche, peuuent accuser le nostre: mais
c'est contre Nature, que nous nous mesprisons et mettons nous4
mesmes à nonchaloir; c'est vne maladie particuliere, et qui ne se
voit en aucune autre creature, de se hayr et desdaigner. C'est de
pareille vanité, que nous desirons estre autre chose, que ce que
nous sommes. Le fruict d'vn tel desir ne nous touche pas, d'autant
qu'il se contredit et s'empesche en soy: celuy qui desire d'estre•
faict d'vn homme ange, il ne faict rien pour luy. Il n'en vaudroit de
rien mieux, car n'estant plus, qui se resiouyra et ressentira de cet
amendement pour luy?
Debet enim, miserè cui fortè ægréque futurum est,
Ipse quoque esse in eo tum tempore, cum male possit5
Accidere.
La securité, l'indolence, l'impassibilité, la priuation des maux de
cette vie, que nous achetons au prix de la mort, ne nous apporte
aucune commodité. Pour neant euite la guerre, celuy qui ne peut
iouyr de la paix, et pour neant fuit la peine qui n'a de quoy sauourer
le repos. Entre ceux du premier aduis, il y a eu grand doubte
sur ce, quelles occasions sont assez iustes, pour faire entrer vn
homme en ce party de se tuer: ils appellent cela, ευλογον εξαγωγην.•
Car quoy qu'ils dient, qu'il faut souuent mourir pour causes legeres,
puis que celles qui nous tiennent en vie, ne sont gueres
fortes, si y faut-il quelque mesure. Il y a des humeurs fantastiques
et sans discours, qui ont poussé, non des hommes particuliers
seulement, mais des peuples à se deffaire. I'en ay allegué par cy1
deuant des exemples: et nous lisons en outre, des vierges Milesienes,
que par vne conspiration furieuse, elles se pendoient les
vnes apres les autres, iusques à ce que le magistrat y pourueust,
ordonnant que celles qui se trouueroyent ainsi penduës, fussent
trainées du mesme licol toutes nuës par la ville. Quand Threicion•
presche Cleomenes de se tuer, pour le mauuais estat de ses
affaires, et ayant fuy la mort plus honorable en la bataille qu'il
venoit de perdre, d'accepter cette autre, qui luy est seconde en
honneur, et ne donner point loisir au victorieux de luy faire souffrir
ou vne mort, ou vne vie honteuse: Cleomenes d'vn courage2
Lacedemonien et Stoique, refuse ce conseil comme lasche et effeminé:
C'est vne recepte, dit-il, qui ne me peut iamais manquer, et
de laquelle il ne se faut seruir tant qu'il y a vn doigt d'esperance
de reste: que le viure est quelquefois constance et vaillance: qu'il
veut que sa mort mesme serue à son païs, et en veut faire vn acte•
d'honneur et de vertu. Threicion se creut dés lors, et se tua. Cleomenes
en fit aussi autant depuis, mais ce fut apres auoir essaié le
dernier point de la Fortune. Tous les inconueniens ne valent pas
qu'on vueille mourir pour les euiter. Et puis y ayant tant de soudains
changemens aux choses humaines, il est malaisé à iuger, à3
quel poinct nous sommes iustement au bout de nostre esperance:
Sperat et in sæua victus gladiator arena,
Sit licet infesto pollice turba minax.

Toutes choses, disoit vn mot ancien, sont esperables à vn homme
pendant qu'il vit. Ouy mais, respond Seneca, pourquoy auray-ie
plustost en la teste cela, que la Fortune peut toutes choses pour
celuy qui est viuant; que cecy, que Fortune ne peut rien sur celuy
qui sçait mourir? On voit Iosephe engagé en vn si apparent danger
et si prochain, tout vn peuple s'estant esleué contre luy, que par•
discours il n'y pouuoit auoir aucune resource: toutefois estant,
comme il dit, conseillé sur ce point, par vn de ses amis de se deffaire,
bien luy seruit de s'opiniastrer encore en l'esperance: car la
Fortune contourna outre toute raison humaine cet accident, si qu'il
s'en veid deliuré sans aucun inconuenient. Et Cassius et Brutus au1
contraire, acheuerent de perdre les reliques de la Romaine liberté,
de laquelle ils estoient protecteurs, par la precipitation et temerité,
dequoy ils se tuerent auant le temps et l'occasion. A la iournée de
Serisolles Monsieur d'Anguien essaïa deux fois de se donner de
l'espée dans la gorge, desesperé de la fortune du combat, qui se•
porta mal en l'endroit où il estoit: et cuida par precipitation se
priuer de la iouyssance d'vne si belle victoire. I'ay veu cent lieures
se sauuer sous les dents des leuriers: Aliquis carnifici suo superstes
fuit.
Multa dies variúsque labor mutabilis æui2
Rettulit in melius; multos alterna reuisens
Lusit, et in solido rursus fortuna locauit.

Pline dit qu'il n'y a que trois sortes de maladie, pour lesquelles
euiter on aye droit de se tuer. La plus aspre de toutes, c'est la
pierre à la vessie, quand l'vrine en est retenuë. Seneque, celles•
seulement, qui esbranlent pour long temps les offices de l'ame.
Pour euiter vne pire mort, il y en a qui sont d'aduis de la prendre
à leur poste. Damocritus chef des Ætoliens mené prisonnier à
Rome, trouua moyen de nuict d'eschapper. Mais suiuy par ses gardes,
auant que se laisser reprendre, il se donna de l'espee au trauers3
le corps. Antinoüs et Theodotus, leur ville d'Epire reduitte à
l'extremité par les Romains, furent d'aduis au peuple de se tuer
tous. Mais le conseil de se rendre plustost, ayant gaigné, ils allerent
chercher la mort, se ruants sur les ennemis, en intention de
frapper, non de se couurir. L'isle de Goze forcée par les Turcs, il y•
a quelques années, vn Sicilien qui auoit deux belles filles prestes à
marier, les tua de sa main, et leur mere apres, qui accourut à leur
mort. Cela faict, sortant en ruë auec vne arbaleste et vne arquebouze,
de deux coups il en tua les deux premiers Turcs, qui s'approcherent
de sa porte: et puis mettant l'espée au poing, s'alla4
mesler furieusement, où il fut soudain enuelopé et mis en pieces:
se sauuant ainsi du seruage, apres en auoir deliuré les siens. Les
femmes Iuifues apres auoir faict circoncire leurs enfans, s'alloient
precipiter quant et eux, fuyant la cruauté d'Antiochus. On m'a
compté qu'vn prisonnier de qualité, estant en nos conciergeries, ses
parens aduertis qu'il seroit certainement condamné, pour euiter la
honte de telle mort, aposterent vn prestre pour luy dire, que le
souuerain remede de sa deliurance, estoit qu'il se recommandast à•
tel sainct, auec tel et tel vœu, et qu'il fust huict iours sans prendre
aucun aliment, quelque deffaillance et foiblesse qu'il sentist
en soy. Il l'en creut, et par ce moyen se deffit sans y penser de sa
vie et du danger. Scribonia conseillant Libo son nepueu de se
tuer, plustost que d'attendre la main de la Iustice, luy disoit que1
c'estoit proprement faire l'affaire d'autruy que de conseruer sa vie,
pour la remettre entre les mains de ceux qui la viendroient chercher
trois ou quatre iours apres; et que c'estoit seruir ses ennemis,
de garder son sang pour leur en faire curée. Il se lict dans la Bible,
que Nicanor persecuteur de la Loy de Dieu, ayant enuoyé ses•
satellites pour saisir le bon vieillard Rasias, surnommé pour l'honneur
de sa vertu, le Pere aux Iuifs, comme ce bon homme n'y veist
plus d'ordre, sa porte bruslée, ses ennemis prests à le saisir, choisissant
de mourir genereusement, plustost que de venir entre les
mains des meschans, et de se laisser mastiner contre l'honneur de2
son rang, qu'il se frappa de son espée: mais le coup pour la haste,
n'ayant pas esté bien assené, il courut se precipiter du haut d'vn
mur, au trauers de la trouppe, laquelle s'escartant et luy faisant
place, il cheut droictement sur la teste. Ce neantmoins se sentant
encore quelque reste de vie, il ralluma son courage, et s'esleuant•
en pieds, tout ensanglanté et chargé de coups, et fauçant la presse
donna iusques à certain rocher couppé et precipiteux, où n'en pouuant
plus, il print par l'vne de ses playes à deux mains ses entrailles,
les deschirant et froissant, et les ietta à trauers les poursuiuans,
appellant sur eux et attestant la vengeance diuine. Des violences3
qui se font à la conscience, la plus à euiter à mon aduis, c'est celle
qui se faict à la chasteté des femmes; d'autant qu'il y a quelque
plaisir corporel, naturellement meslé parmy: et à cette cause, le
dissentement n'y peut estre assez entier; et semble que la force soit
meslée à quelque volonté. L'histoire Ecclesiastique a en reuerence•
plusieurs tels exemples de personnes deuotes qui appelerent la
mort à garant contre les outrages que les tyrans preparoient à leur
religion et conscience. Pelagia et Sophronia, toutes deux canonisées,
celle-là se precipita dans la riuiere auec sa mere et ses sœurs, pour
euiter la force de quelques soldats: et cette-cy se tua aussi pour
euiter la force de Maxentius l'Empereur. Il nous sera à l'aduenture
honnorable aux siecles aduenir, qu'vn sçauant autheur de ce•
temps, et notamment Parisien, se met en peine de persuader aux
Dames de nostre siecle, de prendre plustost tout autre party, que
d'entrer en l'horrible conseil d'vn tel desespoir. Ie suis marry qu'il
n'a sceu, pour mesler à ses comptes, le bon mot que i'apprins à
Toulouse d'vne femme, passée par les mains de quelques soldats:1
Dieu soit loüé, disoit-elle, qu'au moins vne fois en ma vie, ie m'en
suis soulée sans peché. A la verité ces cruautez ne sont pas dignes
de la douceur Françoise. Aussi Dieu mercy nostre air s'en voit infiniment
purgé depuis ce bon aduertissement. Suffit qu'elles dient
Nenny, en le faisant, suyuant la regle du bon Marot. L'Histoire•
est toute pleine de ceux qui en mille façons ont changé à la mort
vne vie peneuse. Lucius Aruntius se tua, pour, disoit-il, fuir et
l'aduenir et le passé. Granius Siluanus et Statius Proximus, apres
estre pardonnez par Neron, se tuerent: ou pour ne viure de la grace
d'vn si meschant homme, ou pour n'estre en peine vne autre fois2
d'vn second pardon: veu sa facilité aux soupçons et accusations, à
l'encontre des gents de bien. Spargapizés fils de la Royne Tomyris,
prisonnier de guerre de Cyrus, employa à se tuer la premiere
faueur, que Cyrus luy fit de le faire destacher: n'ayant pretendu
autre fruit de sa liberté, que de venger sur soy la honte de sa prinse.•
Bogez gouuerneur en Eione de la part du Roy Xerxes, assiegé par
l'armée des Atheniens sous la conduitte de Cimon, refusa la composition
de s'en retourner seurement en Asie à tout sa cheuance,
impatient de suruiure à la perte de ce que son maistre luy auoit
donné en garde: et apres auoir deffendu iusqu'à l'extremité sa ville,3
n'y restant plus que manger, iecta premierement en la riuiere de
Strymon tout l'or, et tout ce dequoy il luy sembla l'ennemy pouuoir
faire plus de butin. Et puis ayant ordonné allumer vn grand
bucher, et d'esgosiller femmes, enfants, concubines et seruiteurs,
les meit dans le feu, et puis soy-mesme. Ninachetuen seigneur•
Indois, ayant senty le premier vent de la deliberation du vice-Roy
Portugais, de le deposseder, sans aucune cause apparante, de la
charge qu'il auoit en Malaca, pour la donner au Roy de Campar:
print à part soy, cette resolution. Il fit dresser vn eschaffault plus
long que large, appuyé sur des colomnes, royallement tapissé, et
orné de fleurs, et de parfuns en abondance. Et puis, s'estant vestu
d'vne robbe de drap d'or chargée de quantité de pierreries de hault
prix, sortit en ruë: et par des degrez monta sur l'eschaffault en vn
coing duquel il y auoit vn bucher de bois aromatiques allumé. Le•
monde accourut voir, à quelle fin ces preparatifs inaccoustumés.
Ninachetuen remontra d'vn visage hardy et mal contant, l'obligation
que la nation Portugaloise luy auoit: combien fidelement il
auoit versé en sa charge: qu'ayant si souuent tesmoigné pour autruy,
les armes à la main, que l'honneur luy estoit de beaucoup plus1
cher que la vie, il n'estoit pas pour en abandonner le soing pour
soy mesme: que Fortune luy refusant tout moyen de s'opposer à l'iniure
qu'on luy vouloit faire, son courage au moins luy ordonnoit
de s'en oster le sentiment: et de ne seruir de fable au peuple, et de
triomphe, à des personnes qui valoient moins que luy. Ce disant il•
se iecta dans le feu. Sextilia femme de Scaurus, et Paxea femme
de Labeo, pour encourager leurs maris à euiter les dangers, qui les
pressoient, ausquels elles n'auoyent part, que par l'interest de l'affection
coniugale, engagerent volontairement la vie pour leur seruir
en cette extreme necessité, d'exemple et de compagnie. Ce2
qu'elles firent pour leurs maris, Cocceius Nerua le fit pour sa patrie,
moins vtilement, mais de pareil amour. Ce grand Iurisconsulte,
fleurissant en santé, en richesses, en reputation, en credit,
pres de l'Empereur, n'eut autre cause de se tuer, que la compassion
du miserable estat de la chose publique Romaine. Il ne se peut rien•
adiouster à la delicatesse de la mort de la femme de Fuluius, familier
d'Auguste. Auguste ayant descouuert, qu'il auoit esuenté vn
secret important qu'il luy auoit fié: vn matin qu'il le vint voir, luy
en fit vne maigre mine. Il s'en retourne au logis plain de desespoir,
et dict tout piteusement à sa femme, qu'estant tombé en ce malheur,3
il estoit resolu de se tuer. Elle tout franchement, Tu ne feras que
raison, veu qu'ayant assez souuent experimenté l'incontinance de
ma langue, tu ne t'en és point donné de garde. Mais laisse, que ie
me tue la premiere: et sans autrement marchander, se donna d'vne
espée dans le corps. Vibius Virius desesperé du salut de sa ville•
assiegée par les Romains, et de leur misericorde, en la derniere
deliberation de leur Senat, apres plusieurs remonstrances employées
à cette fin, conclud que le plus beau estoit d'eschapper à la Fortune
par leurs propres mains. Les ennemis les en auroient en honneur,
et Hannibal sentiroit de combien fideles amis il auroit abandonnés.4
Conuiant ceux qui approuueroient son aduis, d'aller prendre vn bon
souper, qu'on auoit dressé chez luy, où apres auoir fait bonne
chere, ils boiroyent ensemble de ce qu'on luy presenteroit; breuuage
qui deliurera noz corps des tourments, noz ames des iniures,
noz yeux et noz oreilles du sentiment de tant de villains maux, que•
les vaincus ont à souffrir des vainqueurs tres cruels et offencez.
I'ay, disoit-il, mis ordre qu'il y aura personnes propres à nous ietter
dans vn bucher au deuant de mon huis, quand nous serons expirez.
Assez approuuerent cette haute resolution: peu l'imiterent. Vingt
sept Senateurs le suiuirent: et apres auoir essayé d'estouffer dans1
le vin cette fascheuse pensée, finirent leur repas par ce mortel
mets: et s'entre-embrassans apres auoir en commun deploré le
malheur de leur païs: les vns se retirerent en leurs maisons, les
autres s'arresterent, pour estre enterrez dans le feu de Vibius auec
luy: et eurent tous la mort si longue, la vapeur du vin ayant•
occupé les veines, et retardant l'effect du poison, qu'aucuns furent
à vne heure pres de veoir les ennemis dans Capouë, qui fut emportée
le lendemain, et d'encourir les miseres qu'ils auoyent si cherement
fuy. Taurea Iubellius, vn autre citoyen de là, le Consul
Fuluius retournant de cette honteuse boucherie qu'il auoit faicte de2
deux cents vingtcinq Senateurs, le rappella fierement par son nom,
et l'ayant arresté: Commande, fit-il, qu'on me massacre aussi apres
tant d'autres, afin que tu te puisses vanter d'auoir tué vn beaucoup
plus vaillant homme que toy. Fuluius le desdaignant, comme
insensé: aussi que sur l'heure il venoit de receuoir lettres de•
Rome contraires à l'inhumanité de son execution, qui luy lioient les
mains: Iubellius continua: Puis que mon païs prins, mes amis
morts, et ayant occis de ma main ma femme et mes enfants, pour
les soustraire à la desolation de cette ruine, il m'est interdict de
mourir de la mort de mes concitoyens: empruntons de la vertu la3
vengeance de cette vie odieuse. Et tirant vn glaiue, qu'il auoit
caché, s'en donna au trauers la poictrine, tumbant renuersé, mourant
aux pieds du Consul. Alexandre assiegeoit vne ville aux
Indes, ceux de dedans se trouuans pressez, se resolurent vigoureusement
à le priuer du plaisir de cette victoire, et s'embraiserent•
vniuersellement tous, quand et leur ville, en despit de son humanité.
Nouuelle guerre, les ennemis combattoient pour les sauuer,
eux pour se perdre, et faisoient pour garentir leur mort, toutes les
choses qu'on fait pour garentir sa vie. Astapa ville d'Espaigne se
trouuant foible de murs et de deffenses, pour soustenir les Romains,
les habitans firent amas de leurs richesses et meubles en la place,
et ayants rengé au dessus de ce monceau les femmes et les enfants,
et l'ayants entouré de bois et matiere propre à prendre feu soudainement
et laissé cinquante ieunes hommes d'entre eux pour l'execution•
de leur resolution, feirent vne sortie, où suiuant leur vœu,
à faute de pouuoir vaincre, ils se feirent tous tuer. Les cinquante,
apres auoir massacré toute ame viuante esparse par leur ville, et
mis le feu en ce monceau, s'y lancerent aussi, finissants leur genereuse
liberté en un estat insensible plus tost, que douloureux et1
honteux: et montrant aux ennemis, que si Fortune l'eust voulu, ils
eussent eu aussi bien le courage de leur oster la victoire, comme
ils auoient eu de la leur rendre et frustratoire et hideuse, voire et
mortelle à ceux, qui amorsez par la lueur de l'or coulant en cette
flamme, s'en estants approchez en bon nombre, y furent suffoquez•
et bruslez: le reculer leur estant interdict par la foulle, qui les
suiuoit. Les Abydeens pressez par Philippus, se resolurent de
mesmes: mais estans prins de trop court, le Roy qui eut horreur
de voir la precipitation temeraire de cette execution (les thresors
et les meubles, qu'ils auoyent diuersement condamnez au feu et au2
naufrage, saisis) retirant ses soldats, leur conceda trois iours à se
tuer, auec plus d'ordre et plus à l'aise: lesquels ils remplirent de
sang et de meurtre au delà de toute hostile cruauté: et ne s'en
sauua vne seule personne, qui eust pouuoir sur soy. Il y a infinis
exemples de pareilles conclusions populaires, qui semblent plus•
aspres, d'autant que l'effect en est plus vniuersel. Elles le sont moins
que separées. Ce que le discours ne feroit en chacun, il le fait en
tous: l'ardeur de la societé rauissant les particuliers iugements.

Les condamnez qui attendoyent l'execution, du temps de Tibere,
perdoyent leurs biens, et estoyent priuez de sepulture: ceux qui3
l'anticipoyent en se tuants eux mesmes, estoyens enterrez, et pouuoyent
faire testament. Mais on desire aussi quelquefois la mort,
pour l'esperance d'vn plus grand bien. Ie desire, dict Sainct Paul,
estre dissoult, pour estre auec Iesus Christ: et, Qui me desprendra
de ces liens? Cleombrotus Ambraciota ayant leu le Phædon de Platon,•
entra en si grand appetit de la vie aduenir, que sans autre
occasion il s'alla precipiter en la mer. Par où il appert combien
improprement nous appellons desespoir cette dissolution volontaire,
à laquelle la chaleur de l'espoir nous porte souuent, et souuent
vne tranquille et rassise inclination de iugement. Iacques du1
Chastel Euesque de Soissons, au voyage d'outremer que fit Sainct
Loys, voyant le Roy et toute l'armée en train de reuenir en France,
laissant les affaires de la religion imparfaictes, print resolution de
s'en aller plus tost en Paradis; et ayant dict à Dieu à ses amis,
donna seul à la veuë d'vn chacun, dans l'armée des ennemis, où il•
fut mis en pieces. En certain Royaume de ces nouuelles terres, au
iour d'vne solemne procession, auquel l'idole qu'ils adorent, est
promenée en publicq, sur vn char de merueilleuse grandeur: outre
ce qu'il se void plusieurs se detaillants les morceaux de leur chair
viue, à luy offrir: il s'en void nombre d'autres, se prosternants2
emmy la place, qui se font mouldre et briser souz les rouës, pour
en acquerir apres leur mort, veneration de saincteté, qui leur est
rendue. La mort de cet Euesque les armes au poing, a de la generosité
plus, et moins de sentiment: l'ardeur du combat en amusant
vne partie. Il y a des polices qui se sont meslées de regler la•
iustice et opportunité des morts volontaires. En nostre Marseille il
se gardoit au temps passé du venin preparé à tout de la cigue, aux
despens publics, pour ceux qui voudroient haster leurs iours;
ayants premierement approuué aux six cens, qui estoit leur Senat,
les raisons de leur entreprise: et n'estoit loisible autrement que3
par congé du magistrat, et par occasions legitimes, de mettre la
main sur soy. Cette loy estoit encor' ailleurs. Sextus Pompeius
allant en Asie, passa par l'Isle de Cea de Negrepont; il aduint de
fortune pendant qu'il y estoit, comme nous l'apprend l'vn de ceux
de sa compagnie, qu'vne femme de grande authorité, ayant rendu•
compte à ses citoyens, pourquoy elle estoit resolue de finir sa vie,
pria Pompeius d'assister à sa mort, pour la rendre plus honorable:
ce qu'il fit, et ayant long temps essayé pour neant, à force d'eloquence,
[qui luy estoit merueilleusement à main] et de persuasion,
de la destourner de ce dessein, souffrit en fin qu'elle se contentast.•
Elle auoit passé quatre vingts dix ans, en tres-heureux estat d'esprit
et de corps, mais lors couchée sur son lict, mieux paré que de
coustume, et appuyée sur le coude: Les Dieux, dit elle, ô Sextus
Pompeius, et plustost ceux que ie laisse, que ceux que ie vay trouuer,
te sçachent gré dequoy tu n'as desdaigné d'estre et conseiller1
de ma vie, et tesmoing de ma mort. De ma part, ayant tousiours
essayé le fauorable visage de Fortune, de peur que l'enuie de trop
viure ne m'en face voir vn contraire, ie m'en vay d'vne heureuse
fin donner congé aux restes de mon ame, laissant de moy deux
filles et vne legion de nepueux. Cela faict, ayant presché et enhorté•
les siens à l'vnion et à la paix, leur ayant departy ses biens, et recommandé
les Dieux domestiques à sa fille aisnée, elle print d'vne
main asseurée la coupe, où estoit le venin, et ayant faict ses vœux
à Mercure, et les prieres de la conduire en quelque heureux siege
en l'autre monde, auala brusquement ce mortel breuuage. Or entretint2
elle la compagnie, du progrez de son operation: et comme
les parties de son corps se sentoyent saisies de froid l'vne apres
l'autre: iusques à ce qu'ayant dict en fin qu'il arriuoit au cœur et
aux entrailles, elle appella ses filles pour luy faire le dernier office,
et luy clorre les yeux. Pline recite de certaine nation Hyperborée,•
qu'en icelle, pour la douce temperature de l'air, les vies ne se finissent
communément que par la propre volonté des habitans; mais
qu'estans las et saouls de viure, ils ont en coustume au bout d'vn
long aage, apres auoir faict bonne chere, se precipiter en la mer,
du hault d'un certain rocher, destiné à ce seruice. La douleur,3
et vne pire mort, me semblent les plus excusables incitations.

CHAPITRE IIII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. IV.)]
A demain les affaires.

IE donne auec raison, ce me semble, la palme à Iacques Amiot,
sur tous noz escriuains François; non seulement pour la naïfueté
et pureté du langage, en quoy il surpasse tous autres, ny pour la
constance d'vn si long trauail, ny pour la profondeur de son sçauoir,
ayant peu deuelopper si heureusement vn autheur si espineux et•
ferré: car on m'en dira ce qu'on voudra, ie n'entens rien au
Grec, mais ie voy vn sens si bien ioint et entretenu, par tout en sa
traduction, que ou il a certainement entendu l'imagination vraye de
l'autheur, ou ayant par longue conuersation, planté viuement dans
son ame, vne generale idée de celle de Plutarque, il ne luy a aumoins1
rien presté qui le desmente, ou qui le desdie: mais sur tout,
ie luy sçay bon gré, d'auoir sçeu trier et choisir vn liure si digne
et si à propos, pour en faire present à son païs. Nous autres ignorans
estions perdus, si ce liure ne nous eust releué du bourbier:
sa mercy nous osons à cett'heure et parler et escrire: les dames•
en regentent les maistres d'escole: c'est nostre breuiaire. Si ce
bon homme vit, ie luy resigne Xenophon pour en faire autant.
C'est vn' occupation plus aisée, et d'autant plus propre à sa vieillesse.
Et puis, ie ne sçay comment il me semble, quoy qu'il se
desmesle bien brusquement et nettement d'vn mauuais pas, que2
toutefois son stile est plus chez soy, quand il n'est pas pressé, et
qu'il roulle à son aise. I'estois à cett'heure sur ce passage, où
Plutarque dit de soy-mesmes, que Rusticus assistant à vne sienne
declamation à Rome, y receut vn pacquet de la part de l'Empereur,
et temporisa de l'ouurir, iusques à ce que tout fust faict: En quoy,•
dit-il, toute l'assistance loua singulierement la grauité de ce personnage.
De vray, estant sur le propos de la curiosité, et de cette
passion auide et gourmande de nouuelles, qui nous fait auec tant
d'indiscretion et d'impatience abandonner toutes choses, pour entretenir
vn nouueau venu, et perdre tout respect et contenance,3
pour crocheter soudain, où que nous soyons, les lettres qu'on nous
apporte: il a eu raison de louër la grauité de Rusticus: et pouuoit
encor y ioindre la louange de sa ciuilité et courtoisie, de n'auoir
voulu interrompre le cours de sa declamation. Mais ie fay doubte
qu'on le peust louër de prudence: car receuant à l'improueu lettres,
et notamment d'vn Empereur, il pouuoit bien aduenir que le
differer à les lire, eust esté d'vn grand preiudice. Le vice contraire
à la curiosité, c'est la nonchalance: vers laquelle ie panche•
euidemment de ma complexion; et en laquelle i'ay veu plusieurs
hommes si extremes, que trois ou quatre iours apres, on retrouuoit
encores en leur pochette les lettres toutes closes, qu'on leur
auoit enuoyées. Ie n'en ouuris iamais, non seulement de celles,
qu'on m'eust commises: mais de celles mesmes que la Fortune1
m'eust faict passer par les mains. Et fais conscience si mes yeux
desrobent par mesgarde, quelque cognoissance des lettres d'importance
qu'il lit, quand ie suis à costé d'vn grand. Iamais homme ne
s'enquit moins, et ne fureta moins és affaires d'autruy. Du temps
de noz peres Monsieur de Boutieres cuida perdre Turin, pour, estant•
en bonne compagnie à soupper, auoir remis à lire vn aduertissement
qu'on luy donnoit des trahisons qui se dressoient contre cette
ville, où il commandoit. Et ce mesme Plutarque m'a appris que
Iulius Cæsar se fust sauué, si allant au Senat, le iour qu'il y fut tué
par les coniurez, il eust leu vn memoire qu'on luy presenta. Et fait2
aussi le compte d'Archias Tyran de Thebes, que le soir auant l'execution
de l'entreprise que Pelopidas auoit faicte de le tuer, pour
remettre son païs en liberté, il luy fut escrit par vn autre Archias
Athenien de poinct en poinct, ce qu'on luy preparoit: et que ce
pacquet luy ayant esté rendu pendant son soupper, il remit à l'ouurir,•
disant ce mot, qui depuis passa en prouerbe en Grece: A demain
les affaires. Vn sage homme peut à mon opinion pour l'interest
d'autruy, comme pour ne rompre indecemment compagnie
ainsi que Rusticus, ou pour ne discontinuer vn autre affaire d'importance,
remettre à entendre ce qu'on luy apporte de nouueau:3
mais pour son interest ou plaisir particulier, mesmes s'il est homme
ayant charge publique; pour ne rompre son disner, voyre ny son
sommeil, il est inexcusable de le faire. Et anciennement estoit à
Rome la place Consulaire, qu'ils appelloyent, la plus honorable à
table, pour estre plus à deliure, et plus accessible à ceux qui suruiendroyent,•
pour entretenir celuy qui y seroit assis. Tesmoignage,
que pour estre à table, ils ne se departoyent pas de l'entremise
d'autres affaires et suruenances. Mais quand tout est dict, il est malaisé
és actions humaines, de donner regle si iuste par discours de
raison, que la Fortune n'y maintienne son droict.4

CHAPITRE V. [(TRADUCTION LIV. II, CH. V.)]
De la Conscience.

VOYAGEANT vn iour, mon frere Sieur de la Brousse et moy, durant
noz guerres ciuiles, nous rencontrasmes vn Gentilhomme
de bonne façon: il estoit du party contraire au nostre, mais ie
n'en sçauois rien, car il se contrefaisoit autre. Et le pis de ces
guerres, c'est, que les chartes sont si meslées, vostre ennemy n'estant•
distingué d'auec vous d'aucune marque apparente, ny de langage,
ny de port, nourry en mesmes loix, mœurs et mesme air,
qu'il est mal-aisé d'y euiter confusion et desordre. Cela me faisoit
craindre à moy-mesme de r'encontrer nos trouppes, en lieu où ie ne
fusse cogneu, pour n'estre en peine de dire mon nom, et de pis à1
l'aduanture. Comme il m'estoit autrefois aduenu: car en vn tel
mescompte, ie perdis et hommes et cheuaux, et m'y tua lon miserablement,
entre autres, vn page Gentil-homme Italien, que ie nourrissois
soigneusement; et fut estainte en luy vne tresbelle enfance,
et pleine de grande esperance. Mais cettuy-cy en auoit vne frayeur•
si esperduë, et ie le voyois si mort à chasque rencontre d'hommes
à cheual, et passage de villes, qui tenoient pour le Roy, que ie deuinay
en fin que c'estoient alarmes que sa conscience luy donnoit.
Il sembloit à ce pauure homme qu'au trauers de son masque et des
croix de sa cazaque on iroit lire iusques dans son cœur, ses secrettes2
intentions. Tant est merueilleux l'effort de la conscience.
Elle nous fait trahir, accuser, et combattre nous mesmes, et à
faute de tesmoing estranger, elle nous produit contre nous,
Occultum quatiens animo tortore flagellum.

Ce conte est en la bouche des enfans. Bessus Pœnien reproché•
d'auoir de gayeté de cœur abbatu vn nid de moineaux, et les auoir
tuez: disoit auoir eu raison, par ce que ces oysillons ne cessoient
de l'accuser faucement du meurtre de son pere. Ce parricide iusques
lors auoit esté occulte et inconnu: mais les furies vengeresses
de la conscience, le firent mettre hors à celuy mesmes qui en3
deuoit porter la penitence. Hesiode corrige le dire de Platon, que
la peine suit de bien pres le peché: car il dit qu'elle naist en l'instant
et quant et quant le peché. Quiconque attent la peine, il la
souffre, et quiconque l'a meritée, l'attend. La meschanceté fabrique
des tourmens contre soy.
Malum consilium consultori pessimum.
Comme la mouche guespe picque et offence autruy, mais plus soy-mesme,•
car elle y perd son esguillon et sa force pour iamais;
Vitásque in vulnere ponunt.
Les cantharides ont en elles quelque partie qui sert contre leur
poison de contrepoison, par vne contrarieté de nature. Aussi à
mesme qu'on prend le plaisir au vice, il s'engendre vn desplaisir1
contraire en la conscience, qui nous tourmente de plusieurs imaginations
penibles, veillans et dormans,
Quippe vbi se multi, per somnia sæpe loquentes,
Aut morbo delirantes, procraxe ferantur,
Et celata diu in medium peccata dedisse.
Apollodorus songeoit qu'il se voyoit escorcher par les Scythes, et
puis bouillir dedans vne marmitte, et que son cœur murmuroit en
disant; Ie te suis cause de tous ces maux. Aucune cachette ne sert
aux meschans, disoit Epicurus, par ce qu'ils ne se peuuent asseurer
d'estre cachez, la conscience les descouurant à eux mesmes,2
Prima est hæc vltio, quòd se
Iudice nemo nocens absoluitur.

Comme elle nous remplit de crainte, aussi fait elle d'asseurance
et de confiance. Et ie puis dire auoir marché en plusieurs hazards,
d'vn pas bien plus ferme, en consideration de la secrette science•
que i'auois de ma volonté et innocence de mes desseins.
Conscia mens vt cuique sua est, ita concipit intra
Pectora pro facto spémque metúmque suo.
Il y en a mille exemples: il suffira d'en alleguer trois de mesme
personnage. Scipion estant vn iour accusé deuant le peuple Romain3
d'vne accusation importante, au lieu de s'excuser ou de flatter ses
iuges: Il vous siera bien, leur dit-il, de vouloir entreprendre de
iuger de la teste de celuy, par le moyen duquel vous auez l'authorité
de iuger de tout le monde. Et vn' autre fois, pour toute responce
aux imputations que luy mettoit sus vn Tribun du peuple,•
au lieu de plaider sa cause: Allons, dit-il, mes citoyens, allons rendre
graces aux Dieux de la victoire qu'ils me donnerent contre les
Carthaginois en pareil iour que cettuy-cy. Et se mettant à marcher
deuant vers le temple, voylà toute l'assemblée, et son accusateur
mesmes à sa suitte. Et Petilius ayant esté suscité par Caton pour4
luy demander compte de l'argent manié en la prouince d'Antioche,
Scipion estant venu au Senat pour cet effect, produisit le liure des
raisons qu'il auoit dessoubs sa robbe, et dit, que ce liure en contenoit
au vray la recepte et la mise: mais comme on le luy demanda
pour le mettre au greffe, il le refusa, disant, ne se vouloir pas faire•
cette honte à soy-mesme: et de ses mains en la presence du Senat
le deschira et mit en pieces. Ie ne croy pas qu'vne ame cauterizée
sçeust contrefaire vne telle asseurance: il auoit le cœur trop gros
de nature, et accoustumé à trop haute fortune, dit Tite Liue, pour
sçauoir estre criminel, et se demettre à la bassesse de deffendre
son innocence. C'est vne dangereuse inuention que celle des
gehennes, et semble que ce soit plustost vn essay de patience•
que de verité. Et celuy qui les peut souffrir, cache la verité, et
celuy qui ne les peut souffrir. Car pourquoy la douleur me fera
elle plustost confesser ce qui en est, qu'elle ne me forcera de dire
ce qui n'est pas? Et au rebours, si celuy qui n'a pas faict ce dequoy
on l'accuse, est assez patient pour supporter ces tourments, pourquoy1
ne le sera celuy qui l'a faict, vn si beau guerdon, que de la
vie, luy estant proposé? Ie pense que le fondement de cette inuention,
vient de la consideration de l'effort de la conscience. Car au
coulpable il semble qu'elle aide à la torture pour luy faire confesser
sa faute, et qu'elle l'affoiblisse: et de l'autre part qu'elle fortifie•
l'innocent contre la torture. Pour dire vray, c'est vn moyen plein
d'incertitude et de danger. Que ne diroit on, que ne feroit on pour
fuyr à si griefues douleurs?
Etiam innocentes cogit mentiri dolor.
D'où il aduient, que celuy que le iuge a gehenné pour ne le faire2
mourir innocent, il le face mourir et innocent et gehenné. Mille et
mille en ont chargé leur teste de faulces confessions. Entre lesquels
ie loge Philotas, considerant les circonstances du procez qu'Alexandre
luy fit, et le progrez de sa gehenne. Mais tant y a que c'est,
dit-on, le moins mal que l'humaine foiblesse aye peu inuenter:•
bien inhumainement pourtant, et bien inutilement à mon aduis.

Plusieurs nations moins barbares en cela que la Grecque et la
Romaine, qui les appellent ainsin, estiment horrible et cruel de
tourmenter et desrompre vn homme, de la faute duquel vous estes
encore en doubte. Que peut il mais de vostre ignorance? Estes vous3
pas iniustes, qui pour ne le tuer sans occasion, luy faites pis que
le tuer? Qu'il soit ainsi, voyez combien de fois il ayme mieux mourir
sans raison, que de passer par cette information plus penible
que le supplice, et qui souuent par son aspreté deuance le supplice,
et l'execute. Ie ne sçay d'où ie tiens ce conte, mais il rapporte•
exactement la conscience de nostre iustice. Vne femme de village
accusoit deuant le General d'armée, grand justicier, vn soldat, pour
auoir arraché à ses petits enfants ce peu de bouillie qui luy restoit
à les substanter, cette armée ayant tout rauagé. De preuue il n'y
en auoit point. Le General apres auoir sommé la femme, de regarder
bien à ce qu'elle disoit, d'autant qu'elle seroit coulpable de son
accusation, si elle mentoit: et elle persistant, il fit ouurir le ventre
au soldat, pour s'esclaircir de la verité du faict: et la femme se
trouua auoir raison. Condemnation instructiue.•

CHAPITRE VI. [(TRADUCTION LIV. II, CH. VI.)]
De l'exercitation.

IL est malaisé que le discours et l'instruction, encore que nostre
creance s'y applique volontiers, soyent assez puissants pour nous
acheminer iusques à l'action, si outre cela nous n'exerçons et formons
nostre ame par experience au train, auquel nous la voulons
renger: autrement quand elle sera au propre des effets, elle s'y1
trouuera sans doute empeschée. Voylà pourquoy parmy les Philosophes,
ceux qui ont voulu atteindre à quelque plus grande excellence,
ne se sont pas contentez d'attendre à couuert et en repos les
rigueurs de la Fortune, de peur qu'elle ne les surprinst inexperimentez
et nouueaux au combat: ains ils luy sont allez au deuant,•
et se sont iettez à escient à la preuue des difficultez. Les vns en
ont abandonné les richesses, pour s'exercer à vne pauureté volontaire:
les autres ont recherché le labeur, et vne austerité de vie
penible, pour se durcir au mal et au trauail: d'autres se sont
priuez des parties du corps les plus cheres, comme de la veuë et2
des membres propres à la generation, de peur que leur seruice
trop plaisant et trop mol, ne relaschast et n'attendrist la fermeté
de leur ame. Mais à mourir, qui est la plus grande besoigne que
nous ayons à faire, l'exercitation ne nous y peut ayder. On se peut
par vsage et par experience fortifier contre les douleurs, la honte,•
l'indigence; et tels autres accidents: mais quant à la mort, nous
ne la pouuons essayer qu'vne fois: nous y sommes tous apprentifs,
quand nous y venons. Il s'est trouué anciennement des hommes
si excellens mesnagers du temps, qu'ils ont essayé en la mort
mesme, de la gouster et sauourer: et ont bandé leur esprit, pour3
voir que c'estoit de ce passage: mais ils ne sont pas reuenus nous
en dire les nouuelles.
Nemo expergitus extat,
Frigida quem semel est vitaï pausa sequuta.

Canius Iulius noble Romain, de vertu et fermeté singuliere, ayant
esté condamné à la mort par ce marault de Caligula: outre plusieurs
merueilleuses preuues qu'il donna de sa resolution, comme
il estoit sur le poinct de souffrir la main du bourreau, vn Philosophe
son amy luy demanda: Et bien Canius, en quelle démarche est•
à cette heure vostre ame? que fait elle? en quels pensemens estes
vous? Ie pensois, luy respondit-il, à me tenir prest et bandé de
toute ma force, pour voir, si en cet instant de la mort, si court et
si brief, ie pourray apperceuoir quelque deslogement de l'ame, et
si elle aura quelque ressentiment de son yssuë, pour, si i'en aprens1
quelque chose, en reuenir donner apres, si ie puis, aduertissement
à mes amis. Cestuy-cy philosophe non seulement iusqu'à la mort,
mais en la mort mesme. Quelle asseurance estoit-ce, et quelle
fierté de courage, de vouloir que sa mort luy seruist de leçon, et
auoir loisir de penser ailleurs en vn si grand affaire?•
Ius hoc animi morientis habebat.

Il me semble toutesfois qu'il y a quelque façon de nous appriuoiser
à elle, et de l'essayer aucunement. Nous en pouuons auoir experience,
sinon entiere et parfaicte: aumoins telle qu'elle ne soit
pas inutile, et qui nous rende plus fortifiez et asseurez. Si nous ne2
la pouuons ioindre, nous la pouuons approcher, nous la pouuons
reconnoistre: et si nous ne donnons iusques à son fort, aumoins
verrons nous et en pratiquerons les aduenuës. Ce n'est pas sans
raison qu'on nous fait regarder à nostre sommeil mesme, pour la
ressemblance qu'il a de la mort. Combien facilement nous passons•
du veiller au dormir, auec combien peu d'interest nous perdons la
connoissance de la lumiere et de nous! A l'aduenture pourroit sembler
inutile et contre Nature la faculté du sommeil, qui nous priue
de toute action et de tout sentiment, n'estoit que par iceluy Nature
nous instruict, quelle nous a pareillement faicts pour mourir, que3
pour viure, et dés la vie nous presente l'eternel estat qu'elle nous
garde apres icelle, pour nous y accoustumer et nous en oster la
crainte. Mais ceux qui sont tombez par quelque violent accident
en defaillance de cœur, et qui y ont perdu tous sentimens, ceux là
à mon aduis ont esté bien pres de voir son vray et naturel visage.•
Car quant à l'instant et au poinct du passage, il n'est pas à craindre,
qu'il porte auec soy aucun trauail ou desplaisir: d'autant que
nous ne pouuons auoir nul sentiment, sans loisir. Nos souffrances
ont besoing de temps, qui est si court et si precipité en la mort,
qu'il faut necessairement qu'elle soit insensible. Ce sont les approches
que nous auons à craindre: et celles-là peuuent tomber en
experience. Plusieurs choses nous semblent plus grandes par imagination,
que par effect. I'ay passé vne bonne partie de mon aage
en vne parfaite et entiere santé: ie dy non seulement entiere, mais•
encore allegre et bouillante. Cet estat plein de verdeur et de feste,
me faisoit trouuer si horrible la consideration des maladies, que
quand ie suis venu à les experimenter, i'ay trouué leurs pointures
molles et lasches au prix de ma crainte. Voicy que i'espreuue tous
les iours: Suis-ie à couuert chaudement dans vne bonne sale, pendant1
qu'il se passe vne nuict orageuse et tempesteuse: ie m'estonne
et m'afflige pour ceux qui sont lors en la campaigne: y suis-ie
moy-mesme, ie ne desire pas seulement d'estre ailleurs. Cela seul,
d'estre tousiours enfermé dans vne chambre, me sembloit insupportable:
ie fus incontinent dressé à y estre vne semaine, et vn•
mois, plein d'émotion, d'alteration et de foiblesse: et ay trouué
que lors de ma santé, ie plaignois les malades beaucoup plus, que
ie ne me trouue à plaindre moy-mesme, quand i'en suis; et que la
force de mon apprehension encherissoit pres de moitié l'essence et
verité de la chose. I'espere qu'il m'en aduiendra de mesme de la2
mort: et qu'elle ne vaut pas la peine que ie prens à tant d'apprests
que ie dresse, et tant de secours que i'appelle et assemble pour en
soustenir l'effort. Mais à toutes aduantures nous ne pouuons nous
donner trop d'auantage. Pendant nos troisiesmes troubles, ou
deuxiesmes, il ne me souuient pas bien de cela, m'estant allé vn•
iour promener à vne lieuë de chez moy, qui suis assis dans le
moiau de tout le trouble des guerres ciuiles de France; estimant
estre en toute seureté, et si voisin de ma retraicte, que ie n'auoy,
point besoin de meilleur equipage, i'auoy pris vn cheual bien aisé,
mais non guere ferme. A mon retour, vne occasion soudaine s'estant3
presentée de m'aider de ce cheual à vn seruice, qui n'estoit pas
bien de son vsage, vn de mes gens grand et fort, monté sur vn
puissant roussin, qui auoit vne bouche desesperée, frais au demeurant
et vigoureux, pour faire le hardy et deuancer ses compaignons,
vint à le pousser à toute bride droict dans ma route, et fondre•
comme vn colosse sur le petit homme et petit cheual, et le foudroyer
de sa roideur et de sa pesanteur, nous enuoyant l'vn et
l'autre les pieds contre-mont: si que voila le cheual abbatu et
couché tout estourdy, moy dix ou douze pas au delà, estendu à la
renuerse, le visage tout meurtry et tout escorché, mon espée que4
i'auoy à la main, à plus de dix pas au delà, ma ceinture en pieces,
n'ayant ny mouuement, ny sentiment, non plus qu'vne souche. C'est
le seul esuanouissement que i'aye senty, iusques à cette heure.
Ceux qui estoient auec moy, apres auoir essayé par tous les moyens
qu'ils peurent, de me faire reuenir, me tenans pour mort, me prindrent•
entre leurs bras, et m'emportoient auec beaucoup de difficulté
en ma maison, qui estoit loing de là, enuiron vne demy
lieuë Françoise. Sur le chemin, et apres auoir esté plus de deux
grosses heures tenu pour trespassé, ie commençay à me mouuoir
et respirer: car il estoit tombé si grande abondance de sang dans1
mon estomach, que pour l'en descharger, Nature eut besoin de
resusciter ses forces. On me dressa sur mes pieds, où ie rendy vn
plein seau de bouillons de sang pur: et plusieurs fois par le chemin,
il m'en falut faire de même. Par là ie commençay à reprendre
vn peu de vie, mais ce fut par les menus, et par vn si long traict•
de temps, que mes premiers sentimens estoient beaucoup plus approchans
de la mort que de la vie.
Perchè, dubbiosa anchor del suo ritorno,
Non s'assecura attonita la mente.

Cette recordation que i'en ay fort empreinte en mon ame, me representant2
son visage et son idée si pres du naturel, me concilie
aucunement à elle. Quand ie commençay à y voir, ce fut d'vne
veuë si trouble, si foible, et si morte, que ie ne discernois encores
rien que la lumiere,
—come quel ch'or apre, or chiude
Gli occhi, mezzo tra'l sonno è l'esser desto.
Quant aux functions de l'ame, elles naissoient auec mesme progrez,
que celles du corps. Ie me vy tout sanglant: car mon pourpoinct
estoit taché par tout du sang que i'auoy rendu. La premiere
pensée qui me vint, ce fut que i'auoy vne harquebusade en la teste:3
de vray en mesme temps, il s'en tiroit plusieurs autour de nous. Il
me sembloit que ma vie ne me tenoit plus qu'au bout des léures:
ie fermois les yeux pour ayder, ce me sembloit, à la pousser hors,
et prenois plaisir à m'alanguir et à me laisser aller. C'estoit vne
imagination qui ne faisoit que nager superficiellement en mon ame,•
aussi tendre et aussi foible que tout le reste: mais à la verité non
seulement exempte de desplaisir, ains meslée à cette douceur, que
sentent ceux qui se laissent glisser au sommeil. Ie croy que c'est
ce mesme estat, où se trouuent ceux qu'on void défaillans de foiblesse,
en l'agonie de la mort: et tiens que nous les plaignons4
sans cause, estimans qu'ils soyent agitez de griéues douleurs, ou
auoir l'ame pressée de cogitations penibles. Ç'a esté tousiours mon
aduis, contre l'opinion de plusieurs, et mesme d'Estienne de la
Boetie, que ceux que nous voyons ainsi renuersez et assoupis aux
approches de leur fin, ou accablez de la longueur du mal, ou par
accident d'vne apoplexie, ou mal caduc,
(vi morbi sæpe coactus
Ante oculos aliquis nostros, vt fulminis ictu,
Concidit, et spumas agit: ingemit, et fremit artus,
Desipit, extentat neruos, torquetur, anhelat,
Inconstanter et in iactando membra fatigat.)
ou blessez en la teste, que nous oyons rommeller, et rendre par
fois des souspirs trenchans, quoy que nous en tirons aucuns signes,
par où il semble qu'il leur reste encore de la cognoissance, et1
quelques mouuemens que nous leur voyons faire du corps: i'ay
tousiours pensé, dis-ie, qu'ils auoient et l'ame et le corps enseueli,
et endormy.
Viuit, et est vitæ nescius ipse suæ.
Et ne pouuois croire qu'à vn si grand estonnement de membres, et•
si grande défaillance des sens, l'ame peust maintenir aucune force
au dedans pour se recognoistre: et que par ainsin ils n'auoient
aucun discours qui les tourmentast, et qui leur peust faire iuger et
sentir la misere de leur condition, et que par consequent, ils n'estoient
pas fort à plaindre. Ie n'imagine aucun estat pour moy si insupportable2
et horrible, que d'auoir l'ame vifue, et affligée, sans moyen
de se declarer. Comme ie dirois de ceux qu'on enuoye au supplice,
leur ayant couppé la langue: si ce n'estoit qu'en cette sorte de
mort, la plus muette me semble la mieux seante, si elle est accompaignée
d'vn ferme visage et graue. Et comme ces miserables prisonniers•
qui tombent és mains des vilains bourreaux soldats de ce
temps, desquels ils sont tourmentez de toute espece de cruel traictement,
pour les contraindre à quelque rançon excessiue et impossible:
tenus cependant en condition et en lieu, où ils n'ont moyen
quelconque d'expression et signification de leurs pensées et de leur3
misere. Les Poëtes ont feint quelques Dieux fauorables à la deliurance
de ceux qui trainoient ainsin vne mort languissante:
Hunc ego Diti
Sacrum iussa fero, téque isto corpore soluo.
Et les voix et responses courtes et descousues, qu'on leur arrache•
quelquefois à force de crier autour de leurs oreilles, et de les tempester,
ou des mouuemens qui semblent auoir quelque consentement
à ce qu'on leur demande, ce n'est pas tesmoignage qu'ils
viuent pourtant, au moins vne vie entiere. Il nous aduient ainsi sur
le beguayement du sommeil, auant qu'il nous ait du tout saisis, de4
sentir comme en songe, ce qui se faict autour de nous, et suyure
les voix, d'vne ouye trouble et incertaine, qui semble ne donner
qu'aux bords de l'ame: et faisons des responses à la suitte des dernieres
paroles, qu'on nous a dites, qui ont plus de fortune que de
sens. Or à present que ie l'ay essayé par effect, ie ne fay nul
doubte que ie n'en aye bien iugé iusques à cette heure. Car premierement•
estant tout esuanouy, ie me trauaillois d'entr'ouurir mon
pourpoinct à beaux ongles, car i'estoy desarmé, et si sçay que ie
ne sentois en l'imagination rien qui me blessast. Car il y a plusieurs
mouuemens en nous, qui ne partent pas de nostre ordonnance.
Semianimésque micant digiti, ferrúmque retractant.1
Ceux qui tombent, eslancent ainsi les bras au deuant de leur cheute,
par vne naturelle impulsion, qui fait que nos membres se prestent
des offices, et ont des agitations à part de nostre discours:
Falciferos memorant currus abscindere membra,
Vt tremere in terra videatur ab artubus, id quod
Decidit abscissum, cùm mens tamen atque hominis vis
Mobilitate mali, non quit sentire dolorem.
I'auoy mon estomach pressé de ce sang caillé, mes mains y couroient
d'elles-memes, comme elles font souuent, où il nous demange,
contre l'aduis de nostre volonté. Il y a plusieurs animaux, et des2
hommes mesmes, apres qu'ils sont trespassez, ausquels on voit
resserrer et remuer des muscles. Chacun sçait par experience, qu'il
a des parties qui se branslent, dressent et couchent souuent sans
son congé. Or ces passions qui ne nous touchent que par l'escorse,
ne se peuuent dire nostres. Pour les faire nostres, il faut que•
l'homme y soit engagé tout entier: et les douleurs que le pied ou
la main sentent pendant que nous dormons, ne sont pas à nous.

Comme i'approchay de chez moy, où l'alarme de ma cheute
auoit desia couru, et que ceux de ma famille m'eurent rencontré,
auec les cris accoustumez en telles choses: non seulement ie respondois3
quelque mot à ce qu'on me demandoit, mais encore ils
disent que ie m'aduisay de commander qu'on donnast vn cheual à
ma femme, que ie voyoy s'empestrer et se tracasser dans le chemin,
qui est montueux et mal-aisé. Il semble que cette consideration
deust partir d'vne ame esueillée; si est-ce que ie n'y estois•
aucunement: c'estoyent des pensemens vains en nuë, qui estoyent
esmeuz par les sens des yeux et des oreilles: ils ne venoyent pas de
chez moy. Ie ne sçauoy pourtant ny d'où ie venoy, ny où i'aloy, ny
ne pouuois poiser et considerer ce qu'on me demandoit: ce sont
de legers effects, que les sens produysoyent d'eux mesmes, comme4
d'vn vsage: ce que l'ame y prestoit, c'estoit en songe, touchée bien
legerement, et comme lechée seulement et arrosée par la molle
impression des sens. Cependant mon assiette estoit à la verité tres-douce
et paisible: ie n'auoy affliction ny pour autruy ny pour moy:
c'estoit vne langueur et vne extreme foiblesse, sans aucune douleur.
Ie vy ma maison sans la recognoistre. Quand on m'eut couché,
ie senty vne infinie douceur à ce repos: car i'auoy esté vilainement
tirassé par ces pauures gens, qui auoyent pris la peine de me porter•
sur leurs bras, par vn long et tres-mauuais chemin, et s'y
estoient lassez deux ou trois fois les vns apres les autres. On me
presenta force remedes, dequoy ie n'en receuz aucun, tenant pour
certain, que i'estoy blessé à mort par la teste. C'eust esté sans
mentir vne mort bien heureuse: car la foiblesse de mon discours1
me gardoit d'en rien iuger, et celle du corps d'en rien sentir. Ie me
laissoy couler si doucement, et d'vne façon si molle et si aisée, que
ie ne sens guere autre action moins poisante que celle-la estoit.

Quand ie vins à reuiure, et à reprendre mes forces,
Vt tandem sensus conualuere mei,
qui fut deux ou trois heures apres, ie me senty tout d'vn train rengager
aux douleurs, ayant les membres tous moulus et froissez de
ma cheute, et en fus si mal deux ou trois nuits apres, que i'en cuiday
remourir encore vn coup: mais d'vne mort plus vifue, et me
sens encore de la secousse de cette froissure. Ie ne veux pas oublier2
cecy, que la derniere chose en quoy ie me peuz remettre, ce fut la
souuenance de cet accident: et me fis redire plusieurs fois, où
i'aloy, d'où ie venoy, à quelle heure cela m'estoit aduenu, auant
que de le pouuoir conceuoir. Quant à la façon de ma cheute, on me
la cachoit, en faueur de celuy, qui en auoit esté cause, et m'en•
forgeoit on d'autres. Mais long temps apres, et le lendemain, quand
ma memoire vint à s'entr'ouurir, et me representer l'estat, où ie
m'estoy trouué en l'instant que i'auoy aperçeu ce cheual fondant sur
moy (car ie l'auoy veu à mes talons, et me tins pour mort: mais ce
pensement auoit esté si soudain, que la peur n'eut pas loisir de s'y3
engendrer) il me sembla que c'estoit vn esclair qui me frapoit l'ame
de secousse, et que ie reuenoy de l'autre monde. Ce conte d'vn
euénement si leger, est assez vain, n'estoit l'instruction que i'en ay
tirée pour moy: car à la verité pour s'apriuoiser à la mort, ie
trouue qu'il n'y a que de s'en auoisiner. Or, comme dit Pline, chacun•
est à soy-mesmes vne tres bonne discipline, pourueu qu'il ait
la suffisance de s'espier de pres. Ce n'est pas icy ma doctrine, c'est
mon estude: et n'est pas la leçon d'autruy, c'est la mienne. Et ne
me doibt on pourtant sçauoir mauuais gré, si ie la communique. Ce
qui me sert, peut aussi par accident seruir à vn autre. Au demeurant,
ie ne gaste rien, ie n'vse que du mien. Et si ie fay le fol, c'est
à mes despends, et sans l'interest de personne: car c'est en follie,
qui meurt en moy, qui n'a point de suitte. Nous n'auons nouuelles•
que de deux ou trois anciens, qui ayent battu ce chemin: et si ne
pouuons dire, si c'est du tout en pareille maniere à cette-cy, n'en
connoissant que les noms. Nul depuis ne s'est ietté sur leur trace.
C'est vne espineuse entreprinse, et plus qu'il ne semble, de suyure
vne alleure si vagabonde, que celle de nostre esprit: de penetrer1
les profondeurs opaques de ses replis internes: de choisir et arrester
tant de menus airs de ses agitations: et est vn amusement
nouueau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes
du monde: ouy, et des plus recommandées. Il y a plusieurs
années que ie n'ay que moy pour visée à mes pensées, que•
ie ne contrerolle et n'estudie que moy. Et si i'estudie autre chose,
c'est pour soudain le coucher sur moy, ou en moy, pour mieux
dire. Et ne me semble point faillir, si, comme il se faict des autres
sciences, sans comparaison moins vtiles, ie fay part de ce que i'ay
apprins en cette cy: quoy que ie ne me contente guere du progrez2
que i'y ay faict. Il n'est description pareille en difficulté, à la description
de soy-mesmes, ny certes en vtilité. Encore se faut il
testonner, encore se faut il ordonner et renger pour sortir en
place. Or ie me pare sans cesse: car ie me descris sans cesse.

La coustume a faict le parler de soy, vicieux: et le prohibe•
obstinéement en hayne de la ventance, qui semble tousiours estre
attachée aux propres tesmoignages. Au lieu qu'on doit moucher
l'enfant, cela s'appelle l'enaser,
In vicium ducit culpæ fuga.
Ie trouue plus de mal que de bien à ce remede. Mais quand il seroit3
vray, que ce fust necessairement, presomption, d'entretenir le peuple
de soy: ie ne doy pas suyuant mon general dessein, refuser vne
action qui publie cette maladiue qualité, puis qu'elle est en moy:
et ne doy cacher cette faute, que i'ay non seulement en vsage, mais
en profession. Toutesfois à dire ce que i'en croy, cette coustume a•
tort de condamner le vin, par ce que plusieurs s'y enyurent. On ne
peut abuser que des choses qui sont bonnes. Et croy de cette regle,
qu'elle ne regarde que la populaire defaillance. Ce sont brides à
veaux, desquelles ny les Saincts, que nous oyons si hautement parler
d'eux, ny les Philosophes, ny les Theologiens ne se brident. Ne
fay-ie moy, quoy que ie soye aussi peu l'vn que l'autre. S'ils n'en
escriuent à point nommé, aumoins, quand l'occasion les y porte, ne
feignent ils pas de se ietter bien auant sur le trottoir. Dequoy traitte
Socrates plus largement que de soy? A quoy achemine il plus souuient•
les propos de ses disciples, qu'à parler d'eux, non pas de la
leçon de leur liure, mais de l'estre et branle de leur ame? Nous
nous disons religieusement à Dieu, et à nostre confesseur, comme
noz voisins à tout le peuple. Mais nous n'en disons, me respondra-on,
que les accusations. Nous disons donc tout: car nostre vertu1
mesme est fautiere et repentable. Mon mestier et mon art, c'est
viure. Qui me defend d'en parler selon mon sens, experience et
vsage: qu'il ordonne à l'architecte de parler des bastiments non
selon soy, mais selon son voisin, selon la science d'vn autre, non
selon la sienne. Si c'est gloire, de soy-mesme publier ses valeurs,•
que ne met Cicero en auant l'eloquence de Hortense; Hortense celle
de Cicero? A l'aduenture entendent ils que ie tesmoigne de moy par
ouurage et effects, non nuement par des paroles. Ie peins principalement
mes cogitations, subiect informe, qui ne peut tomber en
production ouuragere. A toute peine le puis ie coucher en ce corps2
aëré de la voix. Des plus sages hommes, et des plus deuots, ont
vescu fuyants tous apparents effects. Les effects diroyent plus de la
Fortune, que de moy. Ils tesmoignent leur roolle, non pas le mien,
si ce n'est coniecturalement et incertainement. Eschantillons d'vne
montre particuliere. Ie m'estalle entier: c'est vn skeletos, où d'vne•
veuë les veines, les muscles, les tendons paroissent, chasque piece
en son siege. L'effect de la toux en produisoit vne partie: l'effect de
la palleur ou battement de cœur vn' autre, et doubteusement. Ce ne
sont mes gestes que i'escris; c'est moy, c'est mon essence. Ie tien
qu'il faut estre prudent à estimer de soy, et pareillement conscientieux3
à en tesmoigner: soit bas, soit haut, indifferemment. Si ie
me sembloy bon et sage tout à fait, ie l'entonneroy à pleine teste.
De dire moins de soy, qu'il n'y en a, c'est sottise, non modestie: se
payer de moins, qu'on ne vaut, c'est lascheté et pusillanimité selon
Aristote. Nulle vertu ne s'ayde de la fausseté: et la verité n'est iamais•
matiere d'erreur. De dire de soy plus qu'il n'en y a, ce n'est
pas tousiours presomption, c'est encore souuent sottise. Se complaire
outre mesure de ce qu'on est, en tomber en amour de soy
indiscrete, est à mon aduis la substance de ce vice. Le supreme remede
à le guarir, c'est faire tout le rebours de ce que ceux icy ordonnent,•
qui en défendant le parler de soy, defendent par consequent
encore plus de penser à soy. L'orgueil gist en la pensée: la
langue n'y peut auoir qu'vne bien legere part. De s'amuser à soy,
il leur semble que c'est se plaire en soy: de se hanter et prattiquer,
que c'est se trop cherir. Mais cet excez naist seulement en ceux qui1
ne se tastent que superficiellement, qui se voyent apres leurs affaires,
qui appellent resuerie et oysiueté de s'entretenir de soy, et
s'estoffer et bastir, faire des chasteaux en Espaigne: s'estimants
chose tierce et estrangere à eux mesmes. Si quelcun s'enyure de sa
science, regardant souz soy: qu'il tourne les yeux au dessus vers les•
siecles passez, il baissera les cornes, y trouuant tant de milliers
d'esprits, qui le foulent aux pieds. S'il entre en quelque flateuse
presomption de sa vaillance, qu'il se ramentoiue les vies de Scipion,
d'Epaminondas, de tant d'armées, de tant de peuples, qui le laissent
si loing derriere eux. Nulle particuliere qualité n'enorgueillira celuy,2
qui mettra quand et quand en compte, tant d'imparfaittes et foibles
qualitez autres, qui sont en luy, et au bout, la nihilité de l'humaine
condition. Parce que Socrates auoit seul mordu à certes au precepte
de son Dieu, de se connoistre, et par cet estude estoit arriué à se
mespriser, il fut estimé seul digne du nom de Sage. Qui se connoistra•
ainsi, qu'il se donne hardiment à connoistre par sa bouche.


L'AUTEUR AU LECTEUR. [(ORIGINAL : AV LECTEVR)]

Ce livre, lecteur, est un livre de bonne foi.

Il t'avertit, dès le début, que je ne l'ai écrit que pour moi et quelques intimes, sans me préoccuper qu'il pût être pour toi de quelque intérêt, ou passer à la postérité; de si hautes visées sont au-dessus de ce dont je suis capable. Je le destine particulièrement à mes parents et à mes amis, afin que lorsque je ne serai plus, ce qui ne peut tarder, ils y retrouvent quelques traces de mon caractère et de mes idées et, par là, conservent encore plus entière et plus vive la connaissance qu'ils ont de moi. Si je m'étais proposé de rechercher la faveur du public, je me serais mieux attifé et me présenterais sous une forme étudiée pour produire meilleur effet; je tiens, au contraire, à ce qu'on m'y voie en toute simplicité, tel que je suis d'habitude, au naturel, sans que mon maintien soit composé ou que j'use d'artifice, car c'est moi que je dépeins. Mes défauts s'y montreront au vif et l'on m'y verra dans toute mon ingénuité, tant au physique qu'au moral, autant du moins que les convenances le permettent. Si j'étais né parmi ces populations qu'on dit vivre encore sous la douce liberté des lois primitives de la nature, je me serais très volontiers, je t'assure, peint tout entier et dans la plus complète nudité.

Ainsi, lecteur, c'est moi-même qui fais l'objet de mon livre; peut-être n'est-ce pas là une raison suffisante pour que tu emploies tes loisirs à un sujet aussi peu sérieux et de si minime importance.

Sur ce, à la grâce de Dieu.

A Montaigne, ce 1er mars 1580.

Nota.—Cette traduction a été faite d'après l'édition de 1595, en tenant compte toutefois de quelques variantes du manuscrit de Bordeaux, complétant ou accentuant la pensée de l'auteur.—Ces variantes, dont le relevé est donné dans le quatrième volume, sont pour la plupart de très minime importance: elles portent en très grand nombre sur l'orthographe; de-ci, de-là, constituent des additions ou des suppressions de mots ou encore des substitutions d'un mot à un autre, soit pour éviter des répétitions, soit pour préciser; et parfois, mais rarement, de légères modifications dans la construction de membres de phrase; dans la quantité, il n'en est pas une qui modifie sensiblement le sens. Celles dont il a été tenu compte sont signalées par un astérisque (*).