LIVRE TROISIÈME. (ORIGINAL)
CHAPITRE I. [(TRADUCTION LIV. III, CH. I.)]
De l’vtile et de l’honeste.
PERSONNE n’est exempt de dire des fadaises: le malheur est, de
les dire curieusement:
Næ iste magno conatu magnas nugas dixerit.
Cela ne me touche pas; les miennes m’eschappent aussi nonchallamment
qu’elles le valent. D’où bien leur prend. Ie les quitterois•
soudain, à peu de coust qu’il y eust. Et ne les achette, ny ne
les vends, que ce qu’elles poisent. Ie parle au papier, comme ie
parle au premier que ie rencontre. Qu’il soit vray, voicy dequoy.
A qui ne doit estre la perfidie detestable, puis que Tybere la
refusa à si grand interest? On luy manda d’Allemaigne, que s’il le1
trouuoit bon, on le defferoit d’Arminius par poison. C’estoit le
plus puissant ennemy que les Romains eussent, qui les auoit si
vilainement traictez soubs Varus, et qui seul empeschoit l’accroissement
de sa domination en ces contrees là. Il fit responce, que le
peuple Romain auoit accoustumé de se venger de ses ennemis par•
voye ouuerte, les armes en main, non par fraude, et en cachette:
il quitta l’vtile pour l’honeste. C’estoit, me direz-vous, vn affronteur.
Ie le croy: ce n’est pas grand miracle, à gens de sa profession.
Mais la confession de la vertu, ne porte pas moins en la
bouche de celuy qui la hayt: d’autant que la verité la luy arrache2
par force, et que s’il ne la veult receuoir en soy, aumoins il s’en
couure, pour s’en parer. Nostre bastiment et public et priué,
est plein d’imperfection: mais il n’y a rien d’inutile en Nature,
non pas l’inutilité mesmes, rien ne s’est ingeré en cet vniuers, qui
n’y tienne place opportune. Nostre estre est simenté de qualitez
maladiues: l’ambition, la ialousie, l’enuie, la vengeance, la superstition,
le desespoir, logent en nous, d’vne si naturelle possession,•
que l’image s’en recognoist aussi aux bestes. Voire et la cruauté,
vice si desnaturé: car au milieu de la compassion, nous sentons
dedans, ie ne sçay quelle aigre-douce poincte de volupté maligne,
à voir souffrir autruy: et les enfans la sentent:
Suaue, mari magno, turbantibus æquora ventis,1
E terra magnum alterius spectare laborem.
Desquelles qualitez, qui osteroit les semences en l’homme, destruiroit
les fondamentales conditions de nostre vie. De mesme, en toute
police: il y a des offices necessaires, non seulement abiects, mais
encores vicieux. Les vices y trouuent leur rang, et s’employent à•
la cousture de nostre liaison: comme les venins à la conseruation
de nostre santé. S’ils deuiennent excusables, d’autant qu’ils nous
font besoing, et que la necessité commune efface leur vraye qualité:
il faut laisser iouer cette partie, aux citoyens plus vigoureux,
et moins craintifs, qui sacrifient leur honneur et leur conscience,2
comme ces autres anciens sacrifierent leur vie, pour le salut de leur
pays. Nous autres plus foibles prenons des rolles et plus aysez et
moins hazardeux. Le bien public requiert qu’on trahisse, et qu’on
mente, et qu’on massacre: resignons cette commission à gens plus
obeissans et plus soupples. Certes i’ay eu souuent despit, de voir•
des iuges, attirer par fraude et fauces esperances de faueur ou
pardon, le criminel à descouurir son fait, et y employer la piperie
et l’impudence. Il seruiroit bien à la iustice, et à Platon mesme,
qui fauorise cet vsage, de me fournir d’autres moyens plus selon
moy. C’est vne iustice malicieuse: et ne l’estime pas moins blessee3
par soy-mesme, que par autruy. Ie respondy, n’y a pas long
temps, qu’à peine trahirois-ie le Prince pour vn particulier, qui
serois tres-marry de trahir aucun particulier, pour le Prince. Et
ne hay pas seulement à piper, mais ie hay aussi qu’on se pipe en
moy: ie n’y veux pas seulement fournir de matiere et d’occasion.•
En ce peu que i’ay eu à negocier entre nos Princes, en ces diuisions,
et subdiuisions, qui nous deschirent auiourd’huy: i’ay curieusement
euité, qu’ils se mesprinssent en moy, et s’enferrassent
en mon masque. Les gens du mestier se tiennent les plus couuerts,
et se presentent et contrefont les plus moyens, et les plus voysins
qu’ils peuuent: moy, ie m’offre par mes opinions les plus viues, et•
par la forme plus mienne. Tendre negotiateur et nouice: qui ayme
mieux faillir à l’affaire, qu’à moy. Ç’a esté pourtant iusques à cette
heure, auec tel heur, car certes Fortune y a la principalle part,
que peu ont passé de main à autre, auec moins de soupçon, plus
de faueur et de priuauté. I’ay vne façon ouuerte, aisee à s’insinuer,1
et à se donner credit, aux premieres accointances. La naifueté et
la verité pure, en quelque siecle que ce soit, trouuent encore leur
opportunité et leur mise. Et puis de ceux-là est la liberté peu suspecte,
et peu odieuse, qui besongnent sans aucun leur interest. Et
peuuent veritablement employer la responce de Hipperides aux•
Atheniens, se plaignans de l’aspreté de son parler: Messieurs, ne
considerez pas si ie suis libre, mais si ie le suis, sans rien prendre,
et sans amender par là mes affaires. Ma liberté m’a aussi aiséement
deschargé du soupçon de faintise, par sa vigueur (n’espargnant
rien à dire pour poisant et cuisant qu’il fust: ie n’eusse peu2
dire pis absent) et en ce, qu’elle a vne montre apparente de simplesse
et de nonchalance. Ie ne pretens autre fruict en agissant,
que d’agir, et n’y attache longues suittes et propositions. Chasque
action fait particulierement son ieu: porte s’il peut. Au demeurant,
ie ne suis pressé de passion, ou hayneuse, ou amoureuse,•
enuers les grands: ny n’ay ma volonté garrotee d’offence, ou d’obligation
particuliere. Ie regarde nos Roys d’vne affection simplement
legitime et ciuile, ny emeuë ny demeuë par interest priué,
dequoy ie me sçay bon gré. La cause generale et iuste ne m’attache
non plus, que moderément et sans fiéure. Ie ne suis pas3
subiet à ces hypoteques et engagemens penetrans et intimes. La
cholere et la hayne sont au delà du deuoir de la iustice: et sont
passions seruans seulement à ceux, qui ne tiennent pas assez à
leur deuoir, par la raison simple: Vtatur motu animi, qui vti ratione
non potest. Toutes intentions legitimes sont d’elles mesmes•
temperees: sinon, elles s’alterent en seditieuses et illegitimes.
C’est ce qui me faict marcher par tout, la teste haute, le visage, et
le cœur ouuert. A la verité, et ne crains point de l’aduouer, ie porterois
facilement au besoing, vne chandelle à Sainct Michel, l’autre
à son serpent, suiuant le dessein de la vieille. Ie suiuray le bon
party iusques au feu, mais exclusiuement si ie puis. Que Montaigne•
s’engouffre quant et la ruyne publique, si besoing est: mais
s’il n’est pas besoing, ie sçauray bon gré à la Fortune qu’il se
sauue: et autant que mon deuoir me donne de corde, ie l’employe
à sa conseruation. Fut-ce pas Atticus, lequel se tenant au iuste
party, et au party qui perdit, se sauua par sa moderation, en cet1
vniuersel naufrage du monde, parmy tant de mutations et diuersitez?
Aux hommes, comme luy priuez, il est plus aisé. Et en telle
sorte de besongne, ie trouue qu’on peut iustement n’estre pas ambitieux
à s’ingerer et conuier soy-mesmes. De se tenir chancelant
et mestis, de tenir son affection immobile, et sans inclination•
aux troubles de son pays, et en vne diuision publique, ie ne le
trouue ny beau, ny honneste: Ea non media, sed nulla via est,
velut euentum expectantium, quò fortunæ consilia sua applicent.
Cela peut estre permis enuers les affaires des voysins: et Gelon
tyran de Syracuse, suspendoit ainsi son inclination en la guerre2
des Barbares contre les Grecs, tenant vne Ambassade à Delphes,
auec des presents pour estre en eschauguette, à veoir de quel costé
tomberoit la fortune, et prendre l’occasion à poinct, pour le concilier
aux victorieux. Ce seroit vne espece de trahison, de le faire
aux propres et domestiques affaires, ausquels necessairement il•
faut prendre party: mais de ne s’embesongner point, à homme
qui n’a ny charge, ny commandement exprez qui le presse, ie le
trouue plus excusable (et si ne practique pour moy cette excuse)
qu’aux guerres estrangeres: desquelles pourtant, selon nos loix,
ne s’empesche qui ne veut. Toutesfois ceux encore qui s’y engagent3
tout à faict, le peuuent, auec tel ordre et attrempance, que l’orage
debura couler par dessus leur teste, sans offence. N’auions nous
pas raison de l’esperer ainsi du feu Euesque d’Orleans, sieur de
Moruilliers? Et i’en cognois entre ceux qui y ouurent valeureusement
à cette heure, de mœurs ou si equables, ou si douces, qu’ils•
seront, pour demeurer debout, quelque iniurieuse mutation et
cheute que le ciel nous appreste. Ie tiens que c’est aux Roys proprement,
de s’animer contre les Roys: et me moque de ces esprits,
qui de gayeté de cœur se presentent à querelles si disproportionnees.
Car on ne prend pas querelle particuliere auec vn Prince, pour
marcher contre luy ouuertement et courageusement, pour son honneur,
et selon son deuoir: s’il n’aime vn tel personnage, il fait
mieux, il l’estime. Et notamment la cause des loix, et defence de•
l’ancien estat, a tousiours cela, que ceux mesmes qui pour leur
dessein particulier le troublent, en excusent les defenseurs, s’ils ne
les honorent. Mais il ne faut pas appeller deuoir, comme nous
faisons tous les iours, vne aigreur et vne intestine aspreté, qui
naist de l’interest et passion priuee, ny courage, vne conduitte1
traistresse et malitieuse. Ils nomment zele, leur propension vers la
malignité, et violence. Ce n’est pas la cause qui les eschauffe, c’est
leur interest. Ils attisent la guerre, non par ce qu’elle est iuste:
mais par ce que c’est guerre. Rien n’empesche qu’on ne se puisse
comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis,•
et loyalement: conduisez vous y d’vne, sinon par tout esgale affection
(car elle peut souffrir differentes mesures) au moins temperee,
et qui ne vous engage tant à l’vn, qu’il puisse tout requerir
de vous. Et vous contentez aussi d’vne moienne mesure de leur
grace: et de couler en eau trouble, sans y vouloir pescher. L’autre2
maniere de s’offrir de toute sa force aux vns et aux autres,
a encore moins de prudence que de conscience. Celuy enuers qui
vous en trahissez vn, duquel vous estes pareillement bien venu:
sçait-il pas, que de soy vous en faites autant à son tour? Il vous
tient pour vn meschant homme: ce pendant il vous oit, et tire de•
vous, et fait ses affaires de vostre desloyauté. Car les hommes
doubles sont vtiles, en ce qu’ils apportent: mais il se faut garder,
qu’ils n’emportent que le moins qu’on peut. Ie ne dis rien à
l’vn, que ie ne puisse dire à l’autre, à son heure, l’accent seulement
vn peu changé: et ne rapporte que les choses ou indifferentes,3
ou cogneuës, ou qui seruent en commun. Il n’y a point
d’vtilité, pour laquelle ie me permette de leur mentir. Ce qui a esté
fié à mon silence, ie le cele religieusement: mais ie prens à celer
le moins que ie puis. C’est vne importune garde, du secret des
Princes, à qui n’en a que faire. Ie presente volontiers ce marché,
qu’ils me fient peu: mais qu’ils se fient hardiment, de ce que ie
leur apporte. I’en ay tousiours plus sceu que ie n’ay voulu. Vn
parler ouuert, ouure vn autre parler, et le tire hors, comme fait•
le vin et l’amour. Philippides respondit sagement à mon gré, au
Roy Lysimachus, qui luy disoit, Que veux-tu que ie te communique
de mes biens? Ce que tu voudras, pourueu que ce ne soit de tes
secrets. Ie voy que chacun se mutine, si on luy cache le fonds des
affaires ausquels on l’employe, et si on luy en a desrobé quelque1
arriere-sens. Pour moy, ie suis content qu’on ne m’en die non plus,
qu’on veut que i’en mette en besoigne: et ne desire pas, que ma
science outrepasse et contraigne ma parole. Si ie dois seruir d’instrument
de tromperie, que ce soit aumoins sauue ma conscience.
Ie ne veux estre tenu seruiteur, ny si affectionné, ny si loyal, qu’on•
me treuue bon à trahir personne. Qui est infidelle à soy-mesme,
l’est excusablement à son maistre. Mais ce sont Princes, qui n’acceptent
pas les hommes à moytié, et mesprisent les seruices limitez
et conditionnez. Il n’y a remede: ie leur dis franchement
mes bornes: car esclaue, ie ne le doibs estre que de la raison, encore2
n’en puis-ie bien venir à bout. Et eux aussi ont tort, d’exiger
d’vn homme libre, telle subiection à leur seruice, et telle obligation,
que de celuy, qu’ils ont faict et achetté: ou duquel la fortune
tient particulierement et expressement à la leur. Les loix
m’ont osté de grand peine, elles m’ont choisi party, et donné vn•
maistre: toute autre superiorité et obligation doibt estre relatiue à
celle-là, et retranchee. Si n’est-ce pas à dire, quand mon affection
me porteroit autrement, qu’incontinent i’y portasse la main: la
volonté et les desirs se font loy eux mesmes, les actions ont à la
receuoir de l’ordonnance publique. Tout ce mien proceder, est3
vn peu bien dissonant à nos formes: ce ne seroit pas pour produire
grands effets, ny pour y durer: l’innocence mesme ne sçauroit
à cette heure ny negotier sans dissimulation, ny marchander
sans menterie. Aussi ne sont aucunement de mon gibier, les occupations
publiques: ce que ma profession en requiert, ie l’y•
fournis, en la forme que ie puis la plus priuee. Enfant, on m’y
plongea iusques aux oreilles, et il succedoit: si m’en desprins ie de
belle heure. I’ay souuent depuis éuité de m’en mesler, rarement
accepte, iamais requis, tenant le dos tourné à l’ambition: mais
sinon comme les tireurs d’auiron, qui s’auancent ainsin à reculons:
tellement toutesfois, que de ne m’y estre poinct embarqué,•
i’en suis moins obligé à ma resolution, qu’à ma bonne fortune. Car
il y a des voyes moins ennemyes de mon goust, et plus conformes
à ma portee, par lesquelles si elle m’eust appellé autrefois au seruice
public, et à mon auancement vers le credit du monde, ie sçay
que i’eusse passé par dessus la raison de mes discours, pour la1
suyure. Ceux qui disent communement contre ma profession, que
ce que i’appelle franchise, simplesse, et naifueté, en mes mœurs,
c’est art et finesse: et plustost prudence, que bonté: industrie,
que nature: bon sens, que bonheur: me font plus d’honneur
qu’ils ne m’en ostent. Mais certes ils font ma finesse trop fine.•
Et qui m’aura suyui et espié de pres, ie luy donray gaigné, s’il
ne confesse, qu’il n’y a point de regle en leur escole, qui sçeust
rapporter ce naturel mouuement, et maintenir vne apparence de
liberté, et de licence, si pareille, et inflexible, parmy des routes si
tortues et diuerses: et que toute leur attention et engin, ne les y2
sçauroit conduire. La voye de la verité est vne et simple, celle du
profit particulier, et de la commodité des affaires, qu’on a en
charge, double, inegale, et fortuite. I’ay veu souuent en vsage, ces
libertez contrefaites, et artificielles, mais le plus souuent, sans succez.
Elles sentent volontiers leur asne d’Esope: lequel par emulation•
du chien, vint à se ietter tout gayement, à deux pieds, sur les
espaules de son maistre: mais autant que le chien receuoit de caresses,
de pareille feste, le pauure asne, en reçeut deux fois autant
de bastonnades. Id maximè quemque decet, quod est cuiusque suum
maximè. Ie ne veux pas priuer la tromperie de son rang, ce seroit3
mal entendre le monde: ie sçay qu’elle a seruy souuent profitablement,
et qu’elle maintient et nourrit la plus part des vacations des
hommes. Il y a des vices legitimes, comme plusieurs actions, ou
bonnes, ou excusables, illegitimes. La iustice en soy, naturelle
et vniuerselle, est autrement reglee, et plus noblement, que n’est•
cette autre iustice speciale, nationale, contrainte au besoing de nos
polices: Veri iuris germanæque iustitiæ solidam et expressam effigiem
nullam tenemus: vmbra et imaginibus vtimur. Si que le sage
Dandamys, oyant reciter les vies de Socrates, Pythagoras, Diogenes,
les iugea grands personnages en toute autre chose, mais
trop asseruis à la reuerence des loix. Pour lesquelles auctoriser, et
seconder, la vraye vertu a beaucoup à se desmettre de sa vigueur
originelle: et non seulement par leur permission, plusieurs actions•
vitieuses ont lieu, mais encores à leur suasion. Ex Senatusconsultis
plebisquescitis scelera exercentur. Ie suy le langage commun, qui
fait difference entre les choses vtiles, et les honnestes: si que d’aucunes
actions naturelles, non seulement vtiles, mais necessaires, il
les nomme deshonnestes et sales. Mais continuons nostre exemple1
de la trahison. Deux pretendans au royaume de Thrace, estoient
tombez en debat de leurs droicts, l’Empereur les empescha de venir
aux armes: mais l’vn d’eux, sous couleur de conduire vn accord
amiable, par leur entreueuë, ayant assigné son compagnon,
pour le festoyer en sa maison, le fit emprisonner et tuer. La iustice•
requeroit, que les Romains eussent raison de ce forfaict: la difficulté
en empeschoit les voyes ordinaires. Ce qu’ils ne peurent legitimement,
sans guerre, et sans hazard, ils entreprindrent de le
faire par trahison: ce qu’ils ne peurent honnestement, ils le firent
vtilement. A quoy se trouua propre vn Pomponius Flaccus. Cettuy-cy,2
soubs feintes parolles, et asseurances, ayant attiré cest homme
dans ses rets: au lieu de l’honneur et faueur qu’il luy promettoit,
l’enuoya pieds et poings liez à Rome. Vn traistre y trahit l’autre,
contre l’vsage commun. Car ils sont pleins de desfiance, et est mal-aisé
de les surprendre par leur art: tesmoing la poisante experience,•
que nous venons d’en sentir. Sera Pomponius Flaccus qui
voudra, et en est assez qui le voudront. Quant à moy, et ma parolle
et ma foy, sont, comme le demeurant, pieces de ce commun
corps: leur meilleur effect, c’est le seruice public: ie tiens cela
pour presupposé. Mais comme si on me commandoit, que ie prinse3
la charge du Palais, et des plaids, ie respondroy, Ie n’y entens
rien: ou la charge de conducteur de pionniers, ie diroy, Ie suis
appellé à vn rolle plus digne: de mesmes, qui me voudroit employer,
à mentir, à trahir, et à me pariurer, pour quelque seruice
notable, non que d’assassiner ou empoisonner: ie diroy, Si i’ay•
volé ou desrobé quelqu’vn, enuoyez moy plustost en gallere. Car il
est loysible à vn homme d’honneur, de parler ainsi que les Lacedemoniens,
ayants esté deffaicts par Antipater, sur le poinct de
leurs accords: Vous nous pouuez commander des charges poisantes
et dommageables, autant qu’il vous plaira: mais de honteuses, et
deshonnestes, vous perdrez vostre temps de nous en commander.
Chacun doit auoir iuré à soy mesme, ce que les Roys d’Ægypte faisoient
solennellement iurer à leurs iuges, qu’ils ne se desuoyeroient•
de leur conscience, pour quelque commandement qu’eux
mesmes leur en fissent. A telles commissions il y a note euidente
d’ignominie, et de condemnation. Et qui vous la donne, vous accuse,
et vous la donne, si vous l’entendez bien, en charge et en
peine. Autant que les affaires publiques s’amendent de vostre exploict,1
autant s’en empirent les vostres: vous y faictes d’autant
pis, que mieux vous y faictes. Et ne sera pas nouueau, ny à l’auanture
sans quelque air de iustice, que celuy mesmes vous ruïne,
qui vous aura mis en besongne. Si la trahison doit estre en
quelque cas excusable: lors seulement elle l’est, qu’elle s’employe•
à chastier et trahir la trahison. Il se trouue assez de perfidies, non
seulement refusees, mais punies, par ceux en faueur desquels elles
auoient esté entreprises. Qui ne sçait la sentence de Fabritius, à
l’encontre du medecin de Pyrrhus? Mais cecy encore se trouue:
que tel l’a commandee, qui par apres l’a vengee rigoureusement,2
sur celuy qu’il y auoit employé: refusant vn credit et pouuoir si
effrené, et desaduouant vn seruage et vne obeïssance si abandonnee,
et si lasche. Iaropelc Duc de Russie, practiqua vn Gentil-homme
de Hongrie, pour trahir le Roy de Poulongne Boleslaus, en
le faisant mourir, ou donnant aux Russiens moyen de luy faire•
quelque notable dommage. Cettuy-cy s’y porta en galand homme:
s’addonna plus que deuant au seruice de ce Roy, obtint d’estre de
son conseil, et de ses plus feaux. Auec ces aduantages, et choisissant
à point l’opportunité de l’absence de son maistre, il trahit aux
Russiens Visilicie, grande et riche cité: qui fut entierement saccagee,3
et arse par eux, auec occision totale, non seulement des habitans
d’icelle, de tout sexe et aage, mais de grand nombre de
noblesse de là autour, qu’il y auoit assemblé à ces fins. Iaropelc
assouuy de sa vengeance, et de son courroux, qui pourtant n’estoit
pas sans tiltre, (car Boleslaus l’auoit fort offencé, et en pareille•
conduitte) et saoul du fruict de cette trahison, venant à en considerer
la laideur nuë et seule, et la regarder d’vne veuë saine, et
non plus troublee par sa passion, la print à vn tel remors, et contre-cœur,
qu’il en fit creuer les yeux, et couper la langue, et les
parties honteuses, à son executeur. Antigonus persuada les soldats4
Argyraspides, de luy trahir Eumenes, leur capitaine general,
son aduersaire. Mais l’eut-il faict tuer, apres qu’ils le luy eurent
liuré, il desira luy mesme estre commissaire de la iustice diuine,
pour le chastiment d’vn forfaict si detestable: et les consigna entre
les mains du gouuerneur de la prouince, luy donnant tres-expres•
commandement, de les perdre, et mettre à male fin, en quelque
maniere que ce fust. Tellement que de ce grand nombre qu’ils estoient,
aucun ne vit onques puis, l’air de Macedoine. Mieux il en
auoit esté seruy, d’autant le iugea il auoir esté plus meschamment
et punissablement. L’esclaue qui trahit la cachette de P. Sulpicius1
son maistre, fut mis en liberté, suiuant la promesse de la
proscription de Sylla: mais suiuant la promesse de la raison publique,
tout libre, il fut precipité du roc Tarpeien. Et nostre Roy
Clouis, au lieu des armes d’or qu’il leur auoit promis, fit pendre
les trois seruiteurs de Cannacre, apres qu’ils luy eurent trahy leur•
maistre, à quoy il les auoit pratiquez. Ils les font pendre auec la
bourse de leur payement au col. Ayant satisfaict à leur seconde foy,
et speciale, ils satisfont à la generale et premiere. Mahomed second,
se voulant deffaire de son frere, pour la ialousie de la
domination, suiuant le stile de leur race, y employa l’vn de ses2
officiers: qui le suffoqua, l’engorgeant de quantité d’eau, prinse
trop à coup. Cela faict, il liura, pour l’expiation de ce meurtre, le
meurtrier entre les mains de la mere du trespassé (car ils n’estoient
freres que de pere): elle, en sa presence, ouurit à ce meurtrier
l’estomach: et tout chaudement de ses mains, fouillant et•
arrachant son cœur, le ietta manger aux chiens. Et à ceux mesmes
qui ne valent rien, il est si doux, ayant tiré l’vsage d’vne action
vicieuse, y pouuoir hormais coudre en toute seureté, quelque traict
de bonté, et de iustice: comme par compensation, et correction
conscientieuse. Ioint qu’ils regardent les ministres de tels horribles3
malefices, comme gents, qui les leur reprochent: et cherchent par
leur mort d’estouffer la cognoissance et tesmoignage de telles menees.
Or si par fortune on vous en recompence, pour ne frustrer
la necessité publique, de cet extreme et desesperé remede: celuy
qui le fait, ne laisse pas de vous tenir, s’il ne l’est luy-mesme, pour•
vn homme maudit et execrable: et vous tient plus traistre, que ne
faict celuy, contre qui vous l’estes: car il touche la malignité de
vostre courage, par voz mains, sans desadueu, sans obiect. Mais il
vous employe, tout ainsi qu’on faict les hommes perdus, aux executions
de la haute iustice: charge autant vtile, comme elle est
peu honneste. Outre la vilité de telles commissions, il y a de la
prostitution de conscience. La fille à Seïanus ne pouuant estre punie
à mort, en certaine forme de iugement à Rome, d’autant qu’elle
estoit vierge, fut, pour donner passage aux loix, forcee par le bourreau,•
auant qu’il l’estranglast. Non sa main seulement, mais son
ame, est esclaue à la commodité publique. Quand le premier
Amurath, pour aigrir la punition contre ses subiects, qui auoient
donné support à la parricide rebellion de son fils, ordonna, que
leurs plus proches parents presteroient la main à cette execution:1
ie trouue tres-honeste à aucuns d’iceux, d’auoir choisi plustost, d’estre
iniustement tenus coulpables du parricide d’vn autre, que de
seruir la iustice de leur propre parricide. Et où en quelques bicoques
forcees de mon temps, i’ay veu des coquins, pour garantir
leur vie, accepter de pendre leurs amis et consorts, ie les ay tenus•
de pire condition que les pendus. On dit que Vuitolde Prince
de Lituanie, introduisit en cette nation, que le criminel condamné
à mort, eust luy mesme de sa main, à se deffaire: trouuant estrange,
qu’vn tiers innocent de la faute, fust employé et chargé
d’vn homicide. Le Prince, quand vne vrgente circonstance, et2
quelque impetueux et inopiné accident, du besoing de son estat,
luy fait gauchir sa parolle et sa foy, ou autrement le iette hors de
son deuoir ordinaire, doibt attribuer cette necessité, à vn coup de
la verge diuine. Vice n’est-ce pas, car il a quitté sa raison, à vne
plus vniuerselle et puissante raison: mais certes c’est malheur. De•
maniere qu’à quelqu’vn qui me demandoit: Quel remede? nul remede,
fis-ie, s’il fut veritablement gehenné entre ces deux extremes
(sed videat ne quæratur latebra periurio) il le falloit faire:
mais s’il le fit, sans regret, s’il ne luy greua de le faire, c’est signe
que sa conscience est en mauuais termes. Quand il s’en trouueroit3
quelqu’vn de si tendre conscience, à qui nulle guarison ne semblast
digne d’vn si poisant remede, ie ne l’en estimeroy pas moins.
Il ne se sçauroit perdre plus excusablement et decemment. Nous
ne pouuons pas tout. Ainsi comme ainsi nous faut-il souuent,
comme à la derniere anchre, remettre la protection de nostre vaisseau•
à la pure conduitte du ciel. A quelle plus iuste necessité se
reserue il? Que luy est-il moins possible à faire que ce qu’il ne
peut faire, qu’aux despens de sa foy et de son honneur? choses,
qui à l’auenture luy doiuent estre plus cheres que son propre salut,
et que le salut de son peuple. Quand les bras croisez il appellera•
Dieu simplement à son aide, n’aura-il pas à esperer, que la diuine
bonté n’est pour refuser la faueur de sa main extraordinaire à vne
main pure et iuste? Ce sont dangereux exemples, rares, et maladifues
exceptions, à nos regles naturelles: il y faut ceder, mais
auec grande moderation et circonspection. Aucune vtilité priuee,1
n’est digne pour laquelle nous facions cet effort à nostre conscience:
la publique bien, lors qu’elle est et tres-apparente, et tres-importante.
Timoleon se garantit à propos, de l’estrangeté de
son exploit, par les larmes qu’il rendit, se souuenant que c’estoit
d’vne main fraternelle qu’il auoit tué le tyran. Et cela pinça iustement•
sa conscience, qu’il eust esté necessité d’achetter l’vtilité publique,
à tel prix de l’honnesteté de ses mœurs. Le Senat mesme
deliuré de seruitude par son moyen, n’osa rondement decider d’vn
si haut faict, et deschiré en deux si poisants et contraires visages.
Mais les Syracusains ayans tout à point, à l’heure mesme, enuoyé2
requerir les Corinthiens de leur protection, et d’vn chef digne de
restablir leur ville en sa premiere dignité, et nettoyer la Sicile de
plusieurs tyranneaux, qui l’oppressoient: il y deputa Timoleon,
auec cette nouuelle deffaitte et declaration: Que selon qu’il se porteroit
bien ou mal en sa charge, leur arrest prendroit party, à la faueur•
du liberateur de son païs, ou à la desfaueur du meurtrier de son
frere. Cette fantastique conclusion, a quelque excuse, sur le danger
de l’exemple et importance d’vn faict si diuers. Et feirent bien, d’en
descharger leur iugement, ou de l’appuier ailleurs, et en des considerations
tierces. Or les deportements de Timoleon en ce voyage3
rendirent bien tost sa cause plus claire, tant il s’y porta dignement
et vertueusement, en toutes façons. Et le bon heur qui l’accompagna
aux aspretez qu’il eut à vaincre en cette noble besongne, sembla
luy estre enuoyé par les Dieux conspirants et fauorables à sa iustification.
La fin de cettuy cy est excusable, si aucune le pouuoit•
estre. Mais le profit de l’augmentation du reuenu publique, qui
seruit de pretexte au Senat Romain à cette orde conclusion, que ie
m’en vay reciter, n’est pas assez fort pour mettre à garand vne telle
iniustice. Certaines citez s’estoient rachetees à prix d’argent, et remises
en liberté, auec l’ordonnance et permission du Senat, des•
mains de L. Sylla. La chose estant tombee en nouueau iugement,
le Senat les condamna à estre taillables comme auparauant: et
que l’argent qu’elles auoyent employé pour se rachetter, demeureroit
perdu pour elles. Les guerres ciuiles produisent souuent ces
vilains exemples: Que nous punissons les priuez, de ce qu’ils nous1
ont creu, quand nous estions autres. Et vn mesme magistrat fait
porter la peine de son changement, à qui n’en peut mais. Le maistre
foitte son disciple de docilité, et la guide son aueugle. Horrible
image de iustice. Il y a des regles en la philosophie et faulses et
molles. L’exemple qu’on nous propose, pour faire preualoir l’vtilité•
priuee, à la foy donnee, ne reçoit pas assez de poids par la circonstance
qu’ils y meslent. Des voleurs vous ont prins, ils vous ont remis
en liberté, ayans retiré de vous serment du paiement de certaine
somme. On a tort de dire, qu’vn homme de bien, sera quitte
de sa foy, sans payer, estant hors de leurs mains. Il n’en est rien.2
Ce que la crainte m’a fait vne fois vouloir, ie suis tenu de le vouloir
encore sans crainte. Et quand elle n’aura forcé que ma langue,
sans la volonté: encore suis ie tenu de faire la maille bonne de ma
parole. Pour moy, quand par fois ell’a inconsiderément deuancé
ma pensee, i’ay faict conscience de la desaduoüer pourtant. Autrement•
de degré en degré, nous viendrons à abolir tout le droit qu’vn
tiers prend de nos promesses. Quasi verò forti viro vis possit adhiberi.
En cecy seulement a loy, l’interest priué, de nous excuser de
faillir à nostre promesse, si nous auons promis chose meschante,
et inique de soy. Car le droit de la vertu doibt preualoir le droit3
de nostre obligation. I’ay autrefois logé Epaminondas au premier
rang des hommes excellens: et ne m’en desdy pas. Iusques où
montoit-il la consideration de son particulier deuoir? qui ne tua
iamais homme qu’il eust vaincu: qui pour ce bien inestimable, de
rendre la liberté à son païs, faisoit conscience de tuer vn tyran, ou
ses complices, sans les formes de la iustice: et qui iugeoit meschant
homme, quelque bon citoyen qu’il fust, celuy qui entre les•
ennemis, et en la bataille, n’espargnoit son amy et son hoste. Voyla
vne ame de riche composition. Il marioit aux plus rudes et violentes
actions humaines, la bonté et l’humanité, voire la plus delicate,
qui se treuue en l’escole de la philosophie. Ce courage si gros,
enflé, et obstiné contre la douleur, la mort, la pauureté, estoit-ce1
nature, ou art, qui l’eust attendry, iusques au poinct d’vne si
extreme douceur, et debonnaireté de complexion? Horrible de fer
et de sang, il va fracassant et rompant vne nation inuincible contre
tout autre, que contre luy seul: et gauchit au milieu d’vne telle
meslee, au rencontre de son hoste et de son amy. Vrayment celuy là•
proprement commandoit bien à la guerre, qui luy faisoit souffrir le
mors de la benignité, sur le point de sa plus forte chaleur: ainsin
enflammee qu’elle estoit, et toute escumeuse de fureur et de meurtre.
C’est miracle, de pouuoir mesler à telles actions quelque image
de iustice: mais il n’appartient qu’à la roideur d’Epaminondas, d’y2
pouuoir mesler la douceur et la facilité des mœurs les plus molles,
et la pure innocence. Et où l’vn dit aux Mammertins, que les statuts
n’auoient point de mise enuers les hommes armez: l’autre, au Tribun
du peuple, que le temps de la iustice, et de la guerre estoient
deux: le tiers, que le bruit des armes l’empeschoit d’entendre la•
voix des loix: cettuy-cy n’estoit pas seulement empesché d’entendre
celles de la ciuilité, et pure courtoisie. Auoit-il pas emprunté de
ses ennemis, l’vsage de sacrifier aux Muses, allant à la guerre,
pour destremper par leur douceur et gayeté, cette furie et aspreté
martiale? Ne craignons point apres vn si grand precepteur, d’estimer3
qu’il y a quelque chose illicite contre les ennemys mesmes:
que l’interest commun ne doibt pas tout requerir de tous, contre
l’interest priué: manente memoria, etiam in dissidio publicorum fœderum,
priuati iuris:
Et nulla potentia vires•
Præstandi, ne quid peccet amicus, habet:
et que toutes choses ne sont pas loisibles à vn homme de bien,
pour le seruice de son Roy, ny de la cause generale et des loix.
Non enim patria præstat omnibus officijs, et ipsi conducit pios habere
ciues in parentes. C’est vne instruction propre au temps. Nous4
n’auons que faire de durcir nos courages par ces lames de fer, c’est
assez que nos espaules le soyent: c’est assez de tramper nos
plumes en ancre, sans les tramper en sang. Si c’est grandeur de
courage, et l’effect d’vne vertu rare et singuliere, de mespriser
l’amitié, les obligations priuees, sa parolle, et la parenté, pour le
bien commun, et obeïssance du magistrat: c’est assez vrayement
pour nous en excuser, que c’est vne grandeur, qui ne peut loger
en la grandeur du courage d’Epaminondas. I’abomine les exhortemens
enragez, de cette autre ame desreglee,•
Dum tela micant, non vos pietatis imago
Vlla, nec aduersa conspecti fronte parentes
Commoueant, vultus gladio turbate verendos.
Ostons aux meschants naturels, et sanguinaires, et traistres, ce
pretexte de raison: laissons là cette iustice enorme, et hors de1
soy: et nous tenons aux plus humaines imitations. Combien peut
le temps et l’exemple? En vne rencontre de la guerre ciuile contre
Cinna, vn soldat de Pompeius, ayant tué sans y penser son frere,
qui estoit au party contraire, se tua sur le champ soy-mesme, de
honte et de regret. Et quelques annees apres, en vne autre guerre•
ciuile de ce mesme peuple, vn soldat, pour auoir tué son frere, demanda
recompense à ses capitaines. On argumente mal l’honneur
et la beauté d’vne action, par son vtilité: et conclud-on mal,
d’estimer que chacun y soit obligé, et qu’elle soit honeste à chacun,
si elle est vtile.2
Omnia non pariter rerum sunt omnibus apta.
Choisissons la plus necessaire et plus vtile de l’humaine societé, ce
sera le mariage. Si est-ce que le conseil des saincts, trouue le contraire
party plus honeste, et en exclut la plus venerable vacation
des hommes: comme nous assignons au haras, les bestes qui sont•
de moindre estime.
CHAPITRE II. [(TRADUCTION LIV. III, CH. II.)]
Du repentir.
LES autres forment l’homme, ie le recite: et en represente vn particulier,
bien mal formé; et lequel si i’auoy à façonner de nouueau,
ie ferois vrayement bien autre qu’il n’est: mes-huy c’est fait.
Or les traits de ma peinture, ne se fouruoyent point, quoy qu’ils se
changent et diuersifient. Le monde n’est qu’vne branloire perenne.
Toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase,
les pyramides d’Ægypte: et du branle public, et du leur. La•
constance mesme n’est autre chose qu’vn branle plus languissant.
Ie ne puis asseurer mon obiect: il va trouble et chancelant, d’vne
yuresse naturelle. Ie le prens en ce poinct, comme il est, en l’instant
que ie m’amuse à luy. Ie ne peinds pas l’estre, ie peinds le
passage: non vn passage d’aage en autre, ou comme dict le peuple,1
de sept en sept ans, mais de iour en iour, de minute en minute.
Il faut accommoder mon histoire à l’heure. Ie pourray tantost
changer, non de fortune seulement, mais aussi d’intention. C’est vn
contrerolle de diuers et muables accidens, et d’imaginations irresoluës,
et quand il y eschet, contraires: soit que ie sois autre moy-mesme,•
soit que ie saisisse les subiects, par autres circonstances,
et considerations. Tant y a que ie me contredis bien à l’aduanture,
mais la verité, comme disoit Demades, ie ne la contredy point. Si
mon ame pouuoit prendre pied, ie ne m’essaierois pas, ie me resoudrois:
elle est tousiours en apprentissage, et en espreuue.2
Ie propose vne vie basse, et sans lustre. C’est tout vn. On attache
aussi bien toute la philosophie morale, à vne vie populaire et priuee,
qu’à vne vie de plus riche estoffe. Chaque homme porte la forme
entiere, de l’humaine condition. Les autheurs se communiquent au
peuple par quelque marque speciale et estrangere: moy le premier,•
par mon estre vniuersel: comme, Michel de Montaigne: non
comme grammairien ou poëte, ou iurisconsulte. Si le monde se
plaint dequoy ie parle trop de moy, ie me plains dequoy il ne pense
seulement pas à soy. Mais est-ce raison, que si particulier en vsage,
ie pretende me rendre public en cognoissance? Est-il aussi raison,3
que ie produise au monde, où la façon et l’art ont tant de credit et
de commandement, des effects de nature et crus et simples, et
d’vne nature encore bien foiblette? Est-ce pas faire vne muraille
sans pierre, ou chose semblable, que de bastir des liures sans
science? Les fantasies de la musique, sont conduites par art, les
miennes par sort. Aumoins i’ay cecy selon la discipline, que iamais
homme ne traicta subiect, qu’il entendist ne cogneust mieux, que
ie fay celuy que i’ay entrepris: et qu’en celuy là ie suis le plus•
sçauant homme qui viue. Secondement, que iamais aucun ne penetra
en sa matiere plus auant, ny en esplucha plus distinctement les
membres et suittes: et n’arriua plus exactement et plus plainement,
à la fin qu’il s’estoit proposé à sa besongne. Pour la parfaire, ie n’ay
besoing d’y apporter que la fidelité: celle-là y est, la plus sincere1
et pure qui se trouue. Ie dy vray, non pas tout mon saoul: mais
autant que ie l’ose dire. Et l’ose vn peu plus en vieillissant: car il
semble que la coustume concede à cet aage, plus de liberté de bauasser,
et d’indiscretion à parler de soy. Il ne peut aduenir icy, ce
que ie voy aduenir souuent, que l’artizan et sa besongne se contrarient.•
Vn homme de si honneste conuersation, a-t-il faict vn si
sot escrit? Ou, des escrits si sçauans, sont-ils partis d’vn homme
de si foible conuersation? Qui a vn entretien commun, et ses escrits
rares: c’est à dire, que sa capacité est en lieu d’où il l’emprunte,
et non en luy. Vn personnage sçauant n’est pas sçauant par tout.2
Mais le suffisant est par tout suffisant, et à ignorer mesme. Icy
nous allons conformément, et tout d’vn train, mon liure et moy.
Ailleurs, on peut recommander et accuser l’ouurage, à part de
l’ouurier: icy non: qui touche l’vn, touche l’autre. Celuy qui en
iugera sans le congnoistre, se fera plus de tort qu’à moy: celuy qui•
l’aura cogneu, m’a du tout satisfaict. Heureux outre mon merite, si
i’ay seulement cette part à l’approbation publique, que ie face sentir
aux gens d’entendement, que i’estoy capable de faire mon profit
de la science, si i’en eusse eu: et que ie meritoy que la memoire
me secourust mieux. Excusons icy ce que ie dy souuent, que ie3
me repens rarement, et que ma conscience se contente de soy: non
comme de la conscience d’vn ange, ou d’vn cheual, mais comme de
la conscience d’vn homme. Adioustant tousiours ce refrein, non vn
refrein de ceremonie, mais de naifue et essentielle submission:
Que ie parle enquerant et ignorant, me rapportant de la resolution,•
purement et simplement, aux creances communes et legitimes. Ie
n’enseigne point, ie raconte. Il n’est vice veritablement vice, qui
n’offence, et qu’vn iugement entier n’accuse. Car il a de la laideur
et incommodité si apparente, qu’à l’aduanture ceux-là ont raison,
qui disent, qu’il est principalement produict par bestise et ignorance:
tant est-il mal-aisé d’imaginer qu’on le cognoisse sans le
haïr. La malice hume la pluspart de son propre venin, et s’en•
empoisonne. Le vice laisse comme vn vlcere en la chair, vne repentance
en l’ame, qui tousiours s’esgratigne, et s’ensanglante elle
mesme. Car la raison efface les autres tristesses et douleurs, mais
elle engendre celle de la repentance: qui est plus griefue, d’autant
qu’elle naist au dedans: comme le froid et le chaud des fiéures est1
plus poignant, que celuy qui vient du dehors. Ie tiens pour vices,
mais chacun selon sa mesure, non seulement ceux que la raison et
la nature condamnent, mais ceux aussi que l’opinion des hommes a
forgé, voire fauce et erronee, si les loix et l’vsage l’auctorise. Il
n’est pareillement bonté, qui ne resiouysse vne nature bien nee. Il•
y a certes ie ne sçay quelle congratulation, de bien faire, qui nous
resiouit en nous mesmes, et vne fierté genereuse, qui accompagne
la bonne conscience. Vne ame courageusement vitieuse, se peut à
l’aduenture garnir de securité: mais de cette complaisance et satisfaction,
elle ne s’en peut fournir. Ce n’est pas vn leger plaisir,2
de se sentir preserué de la contagion d’vn siecle si gasté, et de dire
en soy: Qui me verroit iusques dans l’ame, encore ne me trouueroit-il
coupable, ny de l’affliction et ruyne de personne: ny de vengeance
ou d’enuie, ny d’offence publique des loix: ny de nouuelleté
et de trouble: ny de faute à ma parole: et quoy que la licence du•
temps permist et apprinst à chacun, si n’ay-ie mis la main ny és
biens, ny en la bourse d’homme François, et n’ay vescu que sur la
mienne non plus en guerre qu’en paix: ny ne me suis seruy du
trauail de personne, sans loyer. Ces tesmoignages de la conscience,
plaisent, et nous est grand benefice que cette esiouyssance naturelle:3
et le seul payement qui iamais ne nous manque. De fonder
la recompence des actions vertueuses, sur l’approbation d’autruy,
c’est prendre vn trop incertain et trouble fondement, signamment
en vn siecle corrompu et ignorant, comme cettuy cy: la bonne
estime du peuple est iniurieuse. A qui vous fiez vous, de veoir ce•
qui est louable? Dieu me garde d’estre homme de bien, selon la
description que ie voy faire tous les iours par honneur, à chacun
de soy. Quæ fuerant vitià, mores sunt. Tels de mes amis, ont par
fois entreprins de me chapitrer et mercurializer à cœur ouuert, ou
de leur propre mouuement, ou semons par moy, comme d’vn office,
qui à vne ame bien faicte, non en vtilité seulement, mais en douceur•
aussi, surpasse tous les offices de l’amitié. Ie l’ay tousiours
accueilli des bras de la courtoisie et recognoissance, les plus ouuerts.
Mais, à en parler à cette heure en conscience, i’ay souuent trouué en
leurs reproches et louanges, tant de fauce mesure, que ie n’eusse
guere failly, de faillir plustost, que de bien faire à leur mode. Nous1
autres principalement, qui viuons vne vie priuee, qui n’est en montre
qu’à nous, deuons auoir estably vn patron au dedans, auquel
toucher nos actions: et selon iceluy nous caresser tantost, tantost
nous chastier. I’ay mes loix et ma cour, pour iuger de moy, et m’y
adresse plus qu’ailleurs. Ie restrains bien selon autruy mes actions,•
mais ie ne les estends que selon moy. Il n’y a que vous qui sçache
si vous estes lâche et cruel, ou loyal et deuotieux: les autres ne
vous voyent point, ils vous deuinent par coniectures incertaines:
ils voyent, non tant vostre naturel, que vostre art. Par ainsi, ne
vous tenez pas à leur sentence, tenez vous à la vostre. Tuo tibi iudicio2
est vtendum. Virtutis et vitiorum graue ipsius conscientiæ pondus
est: qua sublata, iacent omnia. Mais ce qu’on dit, que la repentance
suit de pres le peché, ne semble pas regarder le peché qui
est en son haut appareil: qui loge en nous comme en son propre
domicile. On peut desauouër et desdire les vices, qui nous surprennent,•
et vers lesquels les passions nous emportent: mais ceux qui
par longue habitude, sont enracinez et ancrez en vne volonté forte
et vigoureuse, ne sont subiects à contradiction. Le repentir n’est
qu’vne desdicte de nostre volonté, et opposition de nos fantasies,
qui nous pourmene à tout sens. Il faict desaduouër à celuy-là, sa3
vertu passee et sa continence.
Quæ mens est hodie, cur eadem non puero fuit,
Vel cur his animis incolumes non redeunt genæ?
C’est vne vie exquise, celle qui se maintient en ordre iusques en
son priué. Chacun peut auoir part au battelage, et representer vn•
honneste personnage en l’eschaffaut: mais au dedans, et en sa poictrine,
où tout nous est loisible, où tout est caché, d’y estre reglé,
c’est le poinct. Le voysin degré, c’est de l’estre en sa maison, en
ses actions ordinaires, desquelles nous n’auons à rendre raison à
personne: où il n’y a point d’estude, point d’artifice. Et pourtant•
Bias peignant vn excellent estat de famille: de laquelle, dit-il, le
maistre soit tel au dedans, par luy-mesme, comme il est au dehors,
par la crainte de la loy, et du dire des hommes. Et fut vne digne
parole de Iulius Drusus, aux ouuriers qui luy offroient pour trois
mille escus, mettre sa maison en tel poinct, que ses voysins n’y1
auroient plus la veuë qu’ils y auoient: Ie vous en donneray, dit-il,
six mille, et faictes que chacun y voye de toutes parts. On remarque
auec honneur l’vsage d’Agesilaus, de prendre en voyageant son
logis dans les eglises, affin que le peuple, et les Dieux mesmes,
vissent dans ses actions priuees. Tel a esté miraculeux au monde,•
auquel sa femme et son valet n’ont rien veu seulement de remercable.
Peu d’hommes ont esté admirez par leurs domestiques. Nul a
esté prophete non seulement en sa maison, mais en son païs, dit
l’experience des histoires. De mesmes aux choses de neant. Et en
ce bas exemple, se void l’image des grands. En mon climat de Gascongne,2
on tient pour drolerie de me veoir imprimé. D’autant que
la cognoissance, qu’on prend de moy, s’esloigne de mon giste,
i’en vaux d’autant mieux. I’achette les imprimeurs en Guienne:
ailleurs ils m’achettent. Sur cet accident se fondent ceux qui se cachent
viuants et presents, pour se mettre en credit, trepassez et•
absents. I’ayme mieux en auoir moins. Et ne me iette au monde,
que pour la part que i’en tire. Au partir de là, ie l’en quitte. Le
peuple reconuoye celuy-là, d’vn acte public, auec estonnement,
iusqu’à sa porte: il laisse auec sa robbe ce rolle: il en retombe
d’autant plus bas, qu’il s’estoit plus haut monté. Au dedans chez3
luy, tout est tumultuaire et vil. Quand le reglement s’y trouueroit,
il faut vn iugement vif et bien trié, pour l’apperceuoir en ces actions
basses et priuees. Ioint que l’ordre est vne vertu morne et sombre.
Gaigner vne bresche, conduire vne ambassade, regir vn peuple, ce
sont actions esclatantes: tancer, rire, vendre, payer, aymer, hayr,•
et conuerser auec les siens, et auec soy-mesme, doucement et iustement:
ne relascher point, ne se desmentir point, c’est chose plus
rare, plus difficile, et moins remerquable. Les vies retirees soustiennent
par là, quoy qu’on die, des deuoirs autant ou plus aspres
et tendus, que ne font les autres vies. Et les priuez, dit Aristote,
seruent la vertu plus difficilement et hautement, que ne font ceux
qui sont en magistrat. Nous nous preparons aux occasions eminentes,
plus par gloire que par conscience. La plus courte façon•
d’arriuer à la gloire, ce seroit faire pour la conscience ce que nous
faisons pour la gloire. Et la vertu d’Alexandre me semble representer
assez moins de vigueur en son theatre, que ne fait celle de Socrates,
en cette exercitation basse et obscure. Ie conçois aisément
Socrates, en la place d’Alexandre; Alexandre en celle de Socrates,1
ie ne puis. Qui demandera à celuy-là, ce qu’il sçait faire, il respondra,
Subiuguer le monde: qui le demandera à cettuy-cy, il dira,
Mener l’humaine vie conformément à sa naturelle condition: science
bien plus generale, plus poisante, et plus legitime. Le prix de
l’ame ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément. Sa grandeur•
ne s’exerce pas en la grandeur: c’est en la mediocrité. Ainsi
que ceux qui nous iugent et touchent au dedans, ne font pas grand’recette
de la lueur de noz actions publiques: et voyent que ce ne
sont que filets et pointes d’eau fine reiallies d’vn fond au demeurant
limonneux et poisant. En pareil cas, ceux qui nous iugent par2
cette braue apparence du dehors, concluent de mesmes de nostre
constitution interne: et ne peuuent accoupler des facultez populaires
et pareilles aux leurs, à ces autres facultez, qui les estonnent,
si loin de leur visee. Ainsi donnons nous aux demons des
formes sauuages. Et qui non à Tamburlan des sourcils esleuez,•
des nazeaux ouuerts, vn visage afreux, et vne taille desmesuree,
comme est la taille de l’imagination qu’il en a conceuë par le bruit
de son nom? Qui m’eust faict veoir Erasme autrefois, il eust esté
mal-aisé, que ie n’eusse prins pour adages et apophthegmes, tout
ce qu’il eust dit à son vallet et à son hostesse. Nous imaginons bien3
plus sortablement vn artisan sur sa garderobe ou sur sa femme
qu’vn grand President, venerable par son maintien et suffisance. Il
nous semble que de ces hauts thrones ils ne s’abaissent pas iusques à
viure. Comme les ames vicieuses sont incitees souuent à bien faire,
par quelque impulsion estrangere? aussi sont les vertueuses à faire•
mal. Il les faut doncq iuger par leur estat rassis: quand elles sont
chez elles, si quelquefois elles y sont: ou au moins quand elles sont
plus voysines du repos, et en leur naifue assiette. Les inclinations
naturelles s’aident et fortifient par institution: mais elles ne
se changent gueres et surmontent. Mille natures, de mon temps,
ont eschappé vers la vertu, ou vers le vice, au trauers d’vne discipline
contraire.•
Sic vbi desuetæ siluis in carcere clausæ
Mansueuêre feræ, et vultus posuere minaces,
Atque hominem didicere pati, si torrida paruus
Venit in ora cruor, redeunt rabiésque furórque,
Admonitæque tument gustato sanguine fauces;1
Feruet, et à trepido vix abstinet ira magistro.
On n’extirpe pas ces qualitez originelles, on les couure, on les cache.
Le langage Latin m’est comme naturel: ie l’entends mieux
que le François: mais il y a quarante ans, que ie ne m’en suis du
tout poinct seruy à parler, ny guere à escrire. Si est-ce qu’à des•
extremes et soudaines esmotions, où ie suis tombé, deux ou trois
fois en ma vie: et l’vne, voyant mon pere tout sain, se renuerser
sur moy pasmé: i’ay tousiours eslancé du fonds des entrailles, les
premieres paroles Latines: Nature se sourdant et s’exprimant à
force, à l’encontre d’vn si long vsage: et cet exemple se dit d’assez2
d’autres. Ceux qui ont essaié de r’auiser les mœurs du monde,
de mon temps, par nouuelles opinions, reforment les vices de l’apparence,
ceux de l’essence ils les laissent là, s’ils ne les augmentent.
Et l’augmentation y est à craindre. On se seiourne volontiers
de tout autre bien faire, sur ces reformations externes, de moindre•
coust et de plus grand merite: et satisfait-on à bon marché par là,
les autres vices naturels consubstantiels et intestins. Regardez vn
peu, comment s’en porte nostre experience. Il n’est personne, s’il
s’escoute, qui ne descouure en soy, vne forme sienne, vne forme
maistresse, qui lucte contre l’institution: et contre la tempeste des3
passions, qui luy sont contraires. De moy, ie ne me sens gueres
agiter par secousse: ie me trouue quasi tousiours en ma place,
comme font les corps lourds et poisans. Si ie ne suis chez moy,
i’en suis tousiours bien pres: mes desbauches ne m’emportent pas
fort loing: il n’y a rien d’extreme et d’estrange: et si ay des rauisemens•
sains et vigoureux. La vraye condamnation, et qui touche
la commune façon de nos hommes, c’est, que leur retraicte mesme
est pleine de corruption, et d’ordure: l’idée de leur amendement
chafourree, leur penitence malade, et en coulpe, autant à peu pres
que leur peché. Aucuns, ou pour estre collez au vice d’vne attache
naturelle, ou par longue accoustumance, n’en trouuent plus la laideur.•
A d’autres, duquel regiment ie suis, le vice poise, mais ils le
contrebalancent auec le plaisir, ou autre occasion: et le souffrent
et s’y prestent, à certain prix. Vitieusement pourtant, et laschement.
Si se pourroit-il à l’aduanture imaginer, si esloignee disproportion
de mesure, où auec iustice, le plaisir excuseroit le peché,1
comme nous disons de l’vtilité. Non seulement s’il estoit accidental,
et hors du peché, comme au larrecin, mais en l’exercice mesme
d’iceluy, comme en l’accointance des femmes, où l’incitation est
violente, et, dit-on, par fois inuincible. En la terre d’vn mien parent,
l’autre iour que i’estois en Armaignac, ie vis vn paisant, que•
chacun surnomme le Larron. Il faisoit ainsi le conte de sa vie:
Qu’estant nay mendiant, et trouuant, qu’à gaigner son pain au trauail
de ses mains, il n’arriueroit iamais à se fortifier assez contre
l’indigence, il s’aduisa de se faire larron: et auoit employé à ce
mestier toute sa ieunesse, en seureté, par le moyen de sa force2
corporelle: car il moissonnoit et vendangeoit des terres d’autruy:
mais c’estoit au loing, et à si gros monceaux, qu’il estoit inimaginable
qu’vn homme en eust tant emporté en vne nuict sur ses
espaules: et auoit soing outre cela, d’egaler, et disperser le dommage
qu’il faisoit, si que la foule estoit moins importable à chaque•
particulier. Il se trouue à cette heure en sa vieillesse, riche pour
vn homme de sa condition, mercy à cette trafique: de laquelle il
se confesse ouuertement. Et pour s’accommoder auec Dieu, de ses
acquests, il dit, estre tous les iours apres à satisfaire par bien-faicts,
aux successeurs de ceux qu’il a desrobez: et s’il n’acheue3
(car d’y pouruoir tout à la fois, il ne peut) qu’il en chargera ses
heritiers, à la raison de la science qu’il a luy seul, du mal qu’il a
faict à chacun. Par cette description, soit vraye ou fauce, cettuy-cy
regarde le larrecin, comme action des-honneste, et le hayt, mais
moins que l’indigence: s’en repent bien simplement, mais en tant•
qu’elle estoit ainsi contrebalancee et compensee, il ne s’en repent
pas. Cela, ce n’est pas cette habitude, qui nous incorpore au vice,
et y conforme nostre entendement mesme: ny n’est ce vent impetueux
qui va troublant et aueuglant à secousses nostre ame, et
nous precipite pour l’heure, iugement et tout, en la puissance du•
vice. Ie fay coustumierement entier ce que ie fay, et marche tout
d’vne piece: ie n’ay guere de mouuement qui se cache et desrobe à
ma raison, et qui ne se conduise à peu pres, par le consentement
de toutes mes parties: sans diuision, sans sedition intestine: mon
iugement en a la coulpe, ou la louange entiere: et la coulpe qu’il1
a vne fois, il l’a tousiours: car quasi dés sa naissance il est vn,
mesme inclination, mesme routte, mesme force. Et en matiere d’opinions
vniuerselles, dés l’enfance, ie me logeay au poinct où
i’auois à me tenir. Il y a des pechez impetueux, prompts et subits,
laissons les à part: mais en ces autres pechez, à tant de fois reprins,•
deliberez, et consultez, ou pechez de complexion, ou pechez
de profession et de vacation: ie ne puis pas conceuoir, qu’ils soient
plantez si long temps en vn mesme courage, sans que la raison et
la conscience de celuy qui les possede, le vueille constamment, et
l’entende ainsin. Et le repentir qu’il se vante luy en venir à certain2
instant prescript, m’est vn peu dur à imaginer et former. Ie ne suy
pas la secte de Pythagoras, que les hommes prennent vne ame
nouuelle, quand ils approchent des simulacres des Dieux, pour recueillir
leurs oracles. Sinon qu’il voulust dire cela mesme, qu’il
faut bien qu’elle soit estrangere, nouuelle, et prestee pour le•
temps: la nostre montrant si peu de signe de purification et netteté
condigne à cet office. Ils font tout à l’opposite des preceptes
Stoiques: qui nous ordonnent bien, de corriger les imperfections
et vices que nous recognoissons en nous, mais nous defendent d’en
alterer le repos de nostre ame. Ceux-cy nous font à croire, qu’ils3
en ont grande desplaisance, et remors au dedans, mais d’amendement
et correction ny d’interruption, ils ne nous en font rien apparoir.
Si n’est-ce pas guerison, si on ne se descharge du mal. Si la
repentance pesoit sur le plat de la balance, elle emporteroit le
peché. Ie ne trouue aucune qualité si aysee à contrefaire, que la•
deuotion, si on n’y conforme les mœurs et la vie: son essence est
abstruse et occulte, les apparences faciles et pompeuses. Quant
à moy, ie puis desirer en general estre autre: ie puis condamner
et me desplaire de ma forme vniuerselle, et supplier Dieu pour
mon entiere reformation, et pour l’excuse de ma foiblesse naturelle:
mais cela, ie ne le doibs nommer repentir, ce me semble,
non plus que le desplaisir de n’estre ny Ange ny Caton. Mes actions•
sont reglees, et conformes à ce que ie suis, et à ma condition. Ie ne
puis faire mieux: et le repentir ne touche pas proprement les
choses qui ne sont pas en nostre force: ouy bien le regret. I’imagine
infinies natures plus hautes et plus reglees que la mienne. Ie
n’amende pourtant mes facultez: comme ny mon bras, ny mon esprit,1
ne deuiennent plus vigoureux, pour en conceuoir vn autre qui
le soit. Si l’imaginer et desirer vn agir plus noble que le nostre,
produisoit la repentance du nostre, nous aurions à nous repentir
de nos operations plus innocentes: d’autant que nous iugeons bien
qu’en la nature plus excellente, elles auroyent esté conduictes d’vne•
plus grande perfection et dignité: et voudrions faire de mesme.
Lors que ie consulte des deportemens de ma ieunesse auec ma
vieillesse, ie trouue que ie les ay communement conduits auec ordre,
selon moy. C’est tout ce que peut ma resistance. Ie ne me flatte
pas: à circonstances pareilles, ie seroy tousiours tel. Ce n’est pas2
macheure, c’est plustost vne teinture vniuerselle qui me tache. Ie
ne cognoy pas de repentance superficielle, moyenne, et de ceremonie.
Il faut qu’elle me touche de toutes parts, auant que ie la
nomme ainsin: et qu’elle pinse mes entrailles, et les afflige autant
profondement, que Dieu me voit, et autant vniuersellement.•
Quand aux negoces, il m’est eschappé plusieurs bonnes auantures,
à faute d’heureuse conduitte: mes conseils ont pourtant bien
choisi, selon les occurrences qu’on leur presentoit. Leur façon est de
prendre tousiours le plus facile et seur party. Ie trouue qu’en mes
deliberations passees, i’ay, selon ma regle, sagement procedé,3
pour l’estat du subiect qu’on me proposoit: et en ferois autant
d’icy à mille ans, en pareilles occasions. Ie ne regarde pas, quel il
est à cette heure, mais quel il estoit, quand i’en consultois. La
force de tout conseil gist au temps: les occasions et les matieres
roulent et changent sans cesse. I’ay encouru quelques lourdes erreurs•
en ma vie, et importantes: non par faute de bon aduis, mais
par faute de bon heur. Il y a des parties secrettes aux obiects,
qu’on manie, et indiuinables: signamment en la nature des hommes:
des conditions muettes, sans montre, incognues par fois du
possesseur mesme: qui se produisent et esueillent par des occasions
suruenantes. Si ma prudence ne les a peu penetrer et profetizer,
ie ne luy en sçay nul mauuais gré: sa charge se contient en
ses limites. Si l’euenement me bat, et s’il fauorise le party que i’ay•
refusé: il n’y a remede, ie ne m’en prens pas à moy, i’accuse ma
fortune, non pas mon ouurage: cela ne s’appelle pas repentir.
Phocion auoit donné aux Atheniens certain aduis, qui ne fut pas
suiuy: l’affaire pourtant se passant contre son opinion, auec prosperité,
quelqu’vn luy dit: Et bien Phocion, es tu content que la1
chose aille si bien? Bien suis-ie content, fit-il, qu’il soit aduenu
cecy, mais ie ne me repens point d’auoir conseillé cela. Quand mes
amis s’adressent à moy, pour estre conseillez, ie le fay librement et
clairement, sans m’arrester comme faict quasi tout le monde, à ce
que la chose estant hazardeuse, il peut aduenir au rebours de mon•
sens, par où ils ayent à me faire reproche de mon conseil: dequoy
il ne me chaut. Car ils auront tort, et ie n’ay deu leur refuser cet
office. Ie n’ay guere à me prendre de mes fautes ou infortunes,
à autre qu’à moy. Car en effect, ie me sers rarement des aduis
d’autruy, si ce n’est par honneur de ceremonie: sauf où i’ay besoing2
d’instruction de science, ou de la cognoissance du faict. Mais
és choses où ie n’ay à employer que le iugement: les raisons
estrangeres peuuent seruir à m’appuyer, mais peu à me destourner.
Ie les escoute fauorablement et decemment toutes. Mais, qu’il
m’en souuienne, ie n’en ay creu iusqu’à cette heure que les miennes.•
Selon moy, ce ne sont que mousches et atomes, qui promeinent
ma volonté. Ie prise peu mes opinions: mais ie prise aussi
peu celles des autres, fortune me paye dignement. Si ie ne reçoy
pas de conseil, i’en donne aussi peu. I’en suis peu enquis, et encore
moins creu: et ne sache nulle entreprinse publique ny priuee, que3
mon aduis aye redressee et ramenee. Ceux mesmes que la fortune
y auoit aucunement attachez, se sont laissez plus volontiers manier
à toute autre ceruelle qu’à la mienne. Comme cil qui suis bien autant
ialoux des droits de mon repos, que des droits de mon auctorité,
ie l’ayme mieux ainsi. Me laissant là, on fait selon ma profession,•
qui est, de m’establir et contenir tout en moy. Ce m’est
plaisir, d’estre desinteressé des affaires d’autruy, et desgagé de
leur gariement. En tous affaires quand ils sont passés, comment
que ce soit, i’ay peu de regret: car cette imagination me met hors
de peine, qu’ils deuoyent ainsi passer: les voyla dans le grand
cours de l’vniuers, et dans l’encheineure des causes Stoïques. Vostre
fantasie n’en peut, par souhait et imagination, remuer vn poinct,•
que tout l’ordre des choses ne renuerse et le passé et l’aduenir.
Au demeurant, ie hay cet accidental repentir que l’aage apporte.
Celuy qui disoit anciennement, estre obligé aux annees, dequoy
elles l’auoyent deffait de la volupté, auoit autre opinion que la
mienne. Ie ne sçauray iamais bon gré à l’impuissance, de bien1
qu’elle me face. Nec tam auersa vnquam videbitur ab opere suo
prouidentia, vt debilitas inter optima inuenta sit. Nos appetits
sont rares en la vieillesse: vne profonde satieté nous saisit apres
le coup. En cela ie ne voy rien de conscience. Le chagrin, et la
foiblesse nous impriment vne vertu lasche, et caterreuse. Il ne nous•
faut pas laisser emporter si entiers, aux alterations naturelles, que
d’en abastardir notre iugement. La ieunesse et le plaisir n’ont pas
faict autrefois que i’aye mescogneu le visage du vice en la volupté:
ny ne fait à cette heure, le degoust que les ans m’apportent, que
ie mescognoisse celuy de la volupté au vice. Ores que ie n’y suis2
plus, i’en iuge comme si i’y estoy. Moy qui la secouë viuement et
attentiuement, trouue que ma raison est celle mesme que i’auoy en
l’aage plus licencieux: sinon à l’auanture, d’autant qu’elle s’est
affoiblie et empiree, en vieillissant. Et trouue que ce qu’elle refuse
de m’enfourner à ce plaisir, en consideration de l’interest de ma•
santé corporelle, elle ne le feroit non plus qu’autrefois, pour la
santé spirituelle. Pour la voir hors de combat, ie ne l’estime pas
plus valeureuse. Mes tentations sont si cassees et mortifiees, qu’elles
ne valent pas qu’elle s’y oppose: tendant seulement les mains au
deuant, ie les coniure. Qu’on luy remette en presence, cette ancienne3
concupiscence, ie crains qu’elle auroit moins de force à la
soustenir, qu’elle n’auoit autrefois. Ie ne luy voy rien iuger à part
soy, que lors elle ne iugeast, ny aucune nouuelle clarté. Parquoy
s’il y a conualescence, c’est vne conualescence maleficiee. Miserable
sorte de remede, deuoir à la maladie sa santé. Ce n’est pas à•
nostre malheur de faire cet office: c’est au bon heur de nostre
iugement. On ne me fait rien faire par les offenses et afflictions,
que les maudire. C’est aux gents, qui ne s’esueillent qu’à coups de
fouët. Ma raison a bien son cours plus deliure en la prosperité:
elle est bien plus distraitte et occupee à digerer les maux, que les•
plaisirs. Ie voy bien plus clair en temps serain. La santé m’aduertit,
comme plus alaigrement, aussi plus vtilement, que la maladie. Ie
me suis auancé le plus que i’ay peu, vers ma reparation et reglement,
lors que i’auoy à en iouïr. Ie seroy honteux et enuieux, que
la misere et l’infortune de ma vieillesse eust à se preferer à mes1
bonnes annees, saines, esueillees, vigoureuses. Et qu’on eust à
m’estimer, non par où i’ay esté, mais par où i’ay cesse d’estre. A
mon aduis, c’est le viure heureusement, non, comme disoit Antisthenes,
le mourir heureusement, qui fait l’humaine felicité. Ie ne
me suis pas attendu d’attacher monstrueusement la queuë d’vn•
philosophe à la teste et au corps d’vn homme perdu: ny que ce
chetif bout eust à desaduoüer et desmentir la plus belle, entiere et
longue partie de ma vie. Ie me veux presenter et faire veoir par tout
vniformément. Si i’auois à reuiure, ie reuiurois comme i’ay vescu.
Ny ie ne pleins le passé, ny ie ne crains l’aduenir: et si ie ne me2
deçoy, il est allé du dedans enuiron comme du dehors. C’est vne
des principales obligations, que i’aye à ma fortune, que le cours de
mon estat corporel ayt esté conduit, chasque chose en sa saison,
i’en ay veu l’herbe, et les fleurs, et le fruit: et en voy la secheresse.
Heureusement, puisque c’est naturellement. Ie porte bien plus•
doucement les maux que i’ay, d’autant qu’ils sont en leur poinct:
et qu’ils me font aussi plus fauorablement souuenir de la longue
felicité de ma vie passee. Pareillement, ma sagesse peut bien estre
de mesme taille, en l’vn et en l’autre temps: mais elle estoit bien
de plus d’exploit, et de meilleure grace, verte, gaye, naïue, qu’elle3
n’est à present, cassee, grondeuse, laborieuse. Ie renonce donc à
ces reformations casuelles et douloureuses. Il faut que Dieu nous
touche le courage: il faut que nostre conscience s’amende d’elle
mesme, par renforcement de nostre raison, non par l’affoiblissement
de nos appetits. La volupté n’en est en soy, ny pasle, ny descoulouree,•
pour estre apperceuë par des yeux chassieux et troubles.
On doibt aymer la temperance par elle mesme, et pour le respect
de Dieu qui nous l’a ordonnee, et la chasteté: celle que les
caterres nous prestent, et que ie doibs au benefice de ma cholique,
ce n’est ny chasteté, ny temperance. On ne peut se vanter de mespriser
et combatre la volupté, si on ne la voit, si on l’ignore, et ses
graces, et ses forces, et sa beauté plus attrayante. Ie cognoy l’vne•
et l’autre, c’est à moy de le dire. Mais il me semble qu’en la vieillesse,
nos ames sont subiectes à des maladies et imperfections plus
importunes, qu’en la ieunesse. Ie le disois estant ieune, lors on me
donnoit de mon menton par le nez: ie le dis encore à cette heure,
que mon poil gris m’en donne le credit. Nous appellons sagesse, la1
difficulté de nos humeurs, le desgoust des choses presentes: mais
à la verité, nous ne quittons pas tant les vices, comme nous les
changeons: et, à mon opinion, en pis. Outre vne sotte et caduque
fierté, vn babil ennuyeux, ces humeurs espineuses et inassociables,
et la superstition, et vn soin ridicule des richesses, lors que l’vsage•
en est perdu, i’y trouue plus d’enuie, d’iniustice et de malignité.
Elle nous attache plus de rides en l’esprit qu’au visage: et ne se
void point d’ames, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent l’aigre
et le moisi. L’homme marche entier, vers son croist et vers son
décroist. A voir la sagesse de Socrates, et plusieurs circonstances2
de sa condamnation, i’oseroy croire, qu’il s’y presta aucunement
luy mesme, par preuarication, à dessein: ayant de si prés, aagé
de soixante et dix ans, à souffrir l’engourdissement des riches allures
de son esprit, et l’esblouïssement de sa clairté accoustumée.
Quelles metamorphoses luy voy-ie faire tous les iours, en plusieurs•
de mes cognoissans? c’est vne puissante maladie, et qui se coule
naturellement et imperceptiblement: il y faut grande prouision
d’estude, et grande precaution, pour euiter les imperfections qu’elle
nous charge: ou aumoins affoiblir leur progrez. Ie sens que nonobstant
tous mes retranchemens, elle gaigne pied à pied sur moy. Ie3
soustien tant que ie puis, mais ie ne sçay en fin, où elle me menera
moy-mesme. A toutes auantures, ie suis content qu’on sçache d’où
ie seray tombé.
CHAPITRE III. [(TRADUCTION LIV. III, CH. III.)]
De trois commerces.
IL ne faut pas se cloüer si fort à ses humeurs et complexions.
Nostre principalle suffisance, c’est, sçauoir s’appliquer à diuers
vsages. C’est estre, mais ce n’est pas viure que se tenir attaché et
obligé par necessité, à vn seul train. Les plus belles ames sont celles
qui ont plus de varieté et de souplesse. Voyla vn honorable tesmoignage•
du vieil Caton: Huic versatile ingenium sic pariter ad omnia
fuit, vt natum ad id vnum diceres, quodcumque ageret. Si
c’estoit à moy à me dresser à ma mode, il n’est aucune si bonne
façon, où ie voulusse estre fiché, pour ne m’en sçauoir desprendre.
La vie est vn mouuement inegal, irregulier, et multiforme. Ce n’est1
pas estre amy de soy, et moins encore maistre; c’est en estre esclaue,
de se suiure incessamment: et estre si pris à ses inclinations,
qu’on n’en puisse fouruoyer, qu’on ne les puisse tordre. Ie le dy à
cette heure, pour ne me pouuoir facilement despestrer de l’importunité
de mon ame, en ce qu’elle ne sçait communément s’amuser,•
sinon où elle s’empesche, ny s’employer, que bandee et entiere.
Pour leger subiect qu’on luy donne, elle le grossit volontiers, et
l’estire, iusques au poinct où elle ayt à s’y embesongner de toute sa
force. Son oysiueté m’est à cette cause vne penible occupation, et
qui offense ma santé. La plus part des esprits ont besoing de matiere2
estrangere, pour se desgourdir et exercer: le mien en a besoing,
pour se rassoir plustost et seiourner, vitia otij negotio discutienda
sunt. Car son plus laborieux et principal estude, c’est,
s’estudier soy. Les liures sont, pour luy, du genre des occupations,
qui le desbauchent de son estude. Aux premieres pensees qui luy•
viennent, il s’agite, et fait preuue de sa vigueur à tout sens: exerce
son maniement tantost vers la force, tantost vers l’ordre et la
grace, se range, modere, et fortifie. Il a dequoy esueiller ses facultez
par luy mesme. Nature luy a donné comme à tous, assez de
matiere sienne, pour son vtilité, et des subiects propres assez, où3
inuenter et iuger. Le mediter est vn puissant estude et plein, à
qui sçait se taster et employer vigoureusement. I’ayme mieux forger
mon ame, que la meubler. Il n’est point d’occupation ny plus
foible, ny plus forte, que celle d’entretenir ses pensees, selon l’ame
que c’est. Les plus grandes en font leur vacation, quibus viuere est
cogitare. Aussi l’a nature fauorisee de ce priuilege, qu’il n’y a rien,•
que nous puissions faire si long temps: ny action à laquelle nous
nous addonnions plus ordinairement et facilement. C’est la besongne
des Dieux, dit Aristote, de laquelle naist et leur beatitude et la
nostre. La lecture me sert specialement à esueiller par diuers
obiects mon discours: à embesongner mon iugement, non ma memoyre.1
Peu d’entretiens doncq m’arrestent sans vigueur et sans
effort. Il est vray que la gentillesse et la beauté me remplissent et
occupent, autant ou plus, que le pois et la profondeur. Et d’autant
que ie sommeille en toute autre communication, et que ie n’y preste
que l’escorce de mon attention, il m’aduient souuent, en telle sorte•
de propos abatus et lasches, propos de contenance, de dire et respondre
des songes et bestises, indignes d’vn enfant, et ridicules:
ou de me tenir obstiné en silence, plus ineptement encore et inciuilement.
I’ay vne façon resueuse, qui me retire à moy: et d’autre
part vne lourde ignorance et puerile, de plusieurs choses communes.2
Par ces deux qualitez, i’ay gaigné, qu’on puisse faire au vray,
cinq ou six contes de moy, aussi niais que d’autre quel qu’il soit.
Or suyuant mon propos, cette complexion difficile me rend delicat
à la pratique des hommes: il me les faut trier sur le volet: et
me rend incommode aux actions communes. Nous viuons, et negotions•
auec le peuple: si sa conuersation nous importune, si nous
desdaignons à nous appliquer aux ames basses et vulgaires: et les
basses et vulgaires sont souuent aussi reglees que les plus déliees:
et toute sapience est insipide qui ne s’accommode à l’insipience
commune: il ne nous faut plus entremettre ny de nos propres3
affaires, ny de ceux d’autruy: et les publiques et les priuez se demeslent
auec ces gens là. Les moins tendues et plus naturelles
alleures de nostre ame, sont les plus belles: les meilleures occupations,
les moins efforcees. Mon Dieu, que la sagesse faict vn bon
office à ceux, de qui elle renge les desirs à leur puissance! Il n’est
point de plus vtile science. Selon qu’on peut: c’estoit le refrain et•
le mot fauory de Socrates. Mot de grande substance: il faut adresser
et arrester nos desirs, aux choses les plus aysees et voysines.
Ne m’est-ce pas vne sotte humeur, de disconuenir auec vn milier à
qui ma fortune me ioint, de qui ie ne me puis passer, pour me
tenir à vn ou deux, qui sont hors de mon commerce: ou plustost à1
vn desir fantastique, de chose que ie ne puis recouurer? Mes mœurs
molles, ennemies de toute aigreur et aspreté, peuuent aysement
m’auoir deschargé d’enuies et d’inimitiez. D’estre aymé, ie ne dy,
mais de n’estre point hay, iamais homme n’en donna plus d’occasion.
Mais la froideur de ma conuersation, m’a desrobé auec raison,•
la bien-vueillance de plusieurs, qui sont excusables de l’interpreter
à autre, et pire sens. Ie suis tres-capable d’acquerir et
maintenir des amitiez rares et exquises. D’autant que ie me harpe
auec si grande faim aux accointances qui reuiennent à mon goust,
ie m’y produis, ie m’y iette si auidement, que ie ne faux pas aysement2
de m’y attacher, et de faire impression où ie donne: j’en ay
faict souuent heureuse preuue. Aux amitiez communes, ie suis aucunement
sterile et froid: car mon aller n’est pas naturel, s’il n’est
à pleine voyle. Outre ce, que ma fortune m’ayant duit et affriandé
de ieunesse, à vne amitié seule et parfaicte, m’a à la verité aucunement•
desgousté des autres: et trop imprimé en la fantasie, qu’elle
est beste de compagnie, non pas de troupe, comme disoit cet ancien.
Aussi, que i’ay naturellement peine à me communiquer à
demy: et auec modification, et cette seruile prudence et soupçonneuse,
qu’on nous ordonne, en la conuersation de ces amitiez3
nombreuses, et imparfaictes. Et nous l’ordonne lon principalement
en ce temps, qu’il ne se peut parler du monde, que dangereusement,
ou faucement. Si voy-ie bien pourtant, que qui a comme
moy, pour sa fin, les commoditez de sa vie, ie dy les commoditez
essentielles, doibt fuyr comme la peste, ces difficultez et delicatesse•
d’humeur. Ie louerois vn’ ame à diuers estages, qui sçache et se
tendre et se desmonter: qui soit bien par tout où sa fortune la
porte: qui puisse deuiser auec son voisin, de son bastiment, de sa
chasse et de sa querelle: entretenir auec plaisir vn charpentier et
vn iardinier. I’enuie ceux, qui sçauent s’apriuoiser au moindre de
leur suitte, et dresser de l’entretien en leur propre train. Et le conseil
de Platon ne me plaist pas, de parler tousiours d’vn langage•
maistral à ses seruiteurs, sans ieu, sans familiarité: soit enuers
les masles, soit enuers les femelles. Car outre ma raison, il est inhumain
et iniuste, de faire tant valoir cette telle quelle prerogatiue
de la fortune: et les polices, où il se souffre moins de disparité
entre les valets et les maistres, me semblent les plus equitables.1
Les autres s’estudient à eslancer et guinder leur esprit: moy à le
baisser et coucher: il n’est vicieux qu’en extention.
Narras et genus Æaci,
Et pugnata sacro bella sub Ilio:
Quo Chium pretio cadum•
Mercemur, quis aquam temperet ignibus,
Quo præbente domum, et quota
Pelignis caream frigoribus, taces.
Ainsi comme la vaillance Lacedemonienne auoit besoing de
moderation, et du son doux et gratieux du ieu des flustes, pour la2
flatter en la guerre, de peur qu’elle ne se iettast à la temerité, et à
la furie: là où toutes autres nations ordinairement employent des
sons et des voix aigues et fortes, qui esmeuuent et qui eschauffent
à outrance le courage des soldats: il me semble de mesme, contre
la forme ordinaire, qu’en l’vsage de nostre esprit, nous auons pour•
la plus part, plus besoing de plomb, que d’ailes: de froideur et de
repos, que d’ardeur et d’agitation. Sur tout, c’est à mon gré bien
faire le sot, que de faire l’entendu, entre ceux qui ne le sont pas:
parler tousjours bandé, fauellar in punta di forchetta. Il faut se
desmettre au train de ceux auec qui vous estes, et par fois affecter3
l’ignorance. Mettez à part la force et la subtilité: en l’vsage commun,
c’est assez d’y reseruer l’ordre: trainez vous au demeurant à
terre, s’ils veulent. Les sçauans chopent volontiers à cette pierre:
ils font tousiours parade de leur magistere, et sement leurs liures
par tout. Ils en ont en ce temps entonné si fort les cabinets et oreilles•
des dames, que si elles n’en ont retenu la substance, au moins
elles en ont la mine. A toute sorte de propos, et matiere, pour
basse et populaire qu’elle soit, elles se seruent d’vne façon de parler
et d’escrire, nouuelle et sçauante.
Hoc sermone pauent, hoc iram, gaudia, curas,
Hoc cuncta effundunt animi secreta, quid vltrà?
Concumbunt doctè.
Et alleguent Platon et sainct Thomas, aux choses ausquelles le premier
rencontré, seruiroit aussi bien de tesmoing. La doctrine qui•
ne leur a peu arriuer en l’ame, leur est demeuree en la langue. Si
les bien-nees me croient, elles se contenteront de faire valoir leurs
propres et naturelles richesses. Elles cachent et couurent leurs
beautez, soubs des beautez estrangeres: c’est grande simplesse,
d’estouffer sa clarté pour luire d’vne lumiere empruntee. Elles sont1
enterrees et enseuelies soubs l’art de Capsula totæ. C’est qu’elles ne
se cognoissent point assez: le monde n’a rien de plus beau: c’est
à elles d’honnorer les arts, et de farder le fard. Que leur faut-il,
que viure aymees et honnorees? Elles n’ont, et ne sçauent que
trop, pour cela. Il ne faut qu’esueiller vn peu, et reschauffer les•
facultez qui sont en elles. Quand ie les voy attachees à la rhetorique,
à la iudiciaire, à la logique, et semblables drogueries, si vaines
et inutiles à leur besoing: i’entre en crainte, que les hommes
qui le leur conseillent, le facent pour auoir loy de les regenter
soubs ce tiltre. Car quelle autre excuse leur trouuerois-ie? Baste,2
qu’elles peuuent sans nous, renger la grace de leurs yeux, à la
gayeté, à la seuerité, et à la douceur: assaisonner vn nenny, de
rudesse, de doubte, et de faueur: et qu’elles ne cherchent point
d’interprete aux discours qu’on faict pour leur seruice. Auec cette
science, elles commandent à baguette, et regentent les regents et•
l’escole. Si toutesfois il leur fasche de nous ceder en quoy que
ce soit, et veulent par curiosité auoir part aux liures: la poësie est
vn amusement propre à leur besoin: c’est vn art follastre, et subtil,
desguisé, parlier, tout en plaisir, tout en montre, comme elles.
Elles tireront aussi diuerses commoditez de l’histoire. En la philosophie,3
de la part qui sert à la vie, elles prendront les discours qui
les dressent à iuger de nos humeurs et conditions, à se deffendre de
nos trahisons: à regler la temerité de leurs propres desirs: à mesnager
leur liberté: allonger les plaisirs de la vie, et à porter humainement
l’inconstance d’vn seruiteur, la rudesse d’vn mary, et•
l’importunité des ans, et des rides, et choses semblables. Voyla pour
le plus, la part que ie leur assignerois aux sciences. Il y a des
naturels particuliers, retirez et internes. Ma forme essentielle, est
propre à la communication, et à la production: ie suis tout au
dehors et en euidence, nay à la societé et à l’amitié. La solitude
que i’ayme, et que ie presche, ce n’est principallement, que ramener
à moy mes affections, et mes pensees: restreindre et resserrer,•
non mes pas, ains mes desirs et mon soucy, resignant la solicitude
estrangere, et fuyant mortellement la seruitude, et l’obligation: et
non tant la foule des hommes, que la foule des affaires. La solitude
locale, à dire verité, m’estend plustost, et m’eslargit au dehors: ie
me iette aux affaires d’estat, et à l’vniuers, plus volontiers quand1
ie suis seul. Au Louure et en la presse, ie me resserre et contraints
en ma peau. La foule me repousse à moy. Et ne m’entretiens iamais
si folement, si licentieusement et particulierement, qu’aux lieux de
respect, et de prudence ceremonieuse. Nos folies ne me font pas rire,
ce sont nos sapiences. De ma complexion, ie ne suis pas ennemy de•
l’agitation des cours: i’y ay passé partie de la vie: et suis faict à
me porter allaigrement aux grandes compagnies: pourueu que ce
soit par interualles, et à mon poinct. Mais cette mollesse de iugement,
dequoy ie parle, m’attache par force à la solitude. Voire chez
moy, au milieu d’vne famille peuplee, et maison des plus frequentees,2
i’y voy des gens assez, mais rarement ceux, auecq qui i’ayme
à communiquer. Et ie reserue là, et pour moy, et pour les autres,
vne liberté inusitee. Il s’y faict trefue de ceremonie, d’assistance, et
conuoiemens, et telles autres ordonnances penibles de nostre courtoisie
(ô la seruile et importune vsance) chacun s’y gouuerne à sa•
mode, y entretient qui veut ses pensees: ie m’y tiens muet, resueur,
et enfermé, sans offence de mes hostes. Les hommes, de la societé
et familiarité desquels ie suis en queste, sont ceux qu’on appelle
honnestes et habiles hommes: l’image de ceux icy me degouste
des autres. C’est à le bien prendre, de nos formes, la plus3
rare: et forme qui se doit principallement à la nature. La fin de
ce commerce, c’est simplement la priuauté, frequentation, et conference:
l’exercice des ames, sans autre fruit. En nos propos, tous
subiects me sont égaux: il ne me chaut qu’il y ayt ny poix, ny
profondeur: la grace et la pertinence y sont tousiours: tout y est
teinct d’vn iugement meur et constant, et meslé de bonté, de franchise,
de gayeté et d’amitié. Ce n’est pas au subiect des substitutions
seulement, que nostre esprit montre sa beauté et sa force, et•
aux affaires des Roys: il la montre autant aux confabulations
priuees. Ie congnois mes gens au silence mesme, et à leur soubsrire,
et les descouure mieux à l’aduanture à table, qu’au conseil.
Hippomachus disoit bien qu’il congnoissoit les bons lucteurs, à les
voir simplement marcher par vne ruë. S’il plaist à la doctrine de1
se mesler à nos deuis, elle n’en sera point refusee: non magistrale,
imperieuse, et importune, comme de coustume, mais suffragante
et docile elle mesme. Nous n’y cherchons qu’à passer le
temps: à l’heure d’estre instruicts et preschez, nous l’irons trouuer
en son throsne. Qu’elle se demette à nous pour ce coup s’il•
lui plaist: car toute vtile et desirable qu’elle est, ie presuppose,
qu’encore au besoing nous en pourrions nous bien du tout passer,
et faire nostre effect sans elle. Vne ame bien nee, et exercee à la
practique des hommes, se rend plainement aggreable d’elle mesme.
L’art n’est autre chose que le contrerolle, et le registre des productions2
de telles ames. C’est aussi pour moy vn doux commerce,
que celuy des belles et honnestes femmes: nam nos quoque
oculos eruditos habemus. Si l’ame n’y a pas tant à iouyr qu’au premier,
les sens corporels qui participent aussi plus à cettuy-cy, le
ramenent à vne proportion voisine de l’autre: quoy que selon moy,•
non pas esgalle. Mais c’est vn commerce où il se faut tenir vn peu
sur ses gardes: et notamment ceux en qui le corps peut beaucoup,
comme en moy. Ie m’y eschauday en mon enfance: et y souffris
toutes les rages, que les poëtes disent aduenir à ceux qui s’y laissent
aller sans ordre et sans iugement. Il est vray que ce coup de3
fouët m’a seruy depuis d’instruction.
Quicumque Argolica de classe Capharea fugit,
Semper ab Euboicis vela retorquet aquis.
C’est folie d’y attacher toutes ses pensees, et s’y engager d’vne affection
furieuse et indiscrete. Mais d’autre part, de s’y mesler sans•
amour, et sans obligation de volonté, en forme de comediens, pour
iouer vn rolle commun, de l’aage et de la coustume, et n’y mettre
du sien que les parolles: c’est de vray pouruoir à sa seureté: mais
bien laschement, comme celuy qui abandonneroit son honneur ou
son proffit, ou son plaisir, de peur du danger. Car il est certain,
que d’vne telle pratique, ceux qui la dressent, n’en peuuent esperer
aucun fruict, qui touche ou satisface vne belle ame. Il faut auoir en
bon escient desiré, ce qu’on veut prendre en bon escient plaisir de•
iouyr. Ie dy quand iniustement fortune fauoriseroit leur masque:
ce qui aduient souuent, à cause de ce qu’il n’y a aucune d’elles, pour
malotrüe qu’elle soit, qui ne pense estre bien aymable, qui ne se
recommande par son aage, ou par son poil, ou par son mouuement
(car de laides vniuersellement, il n’en est non plus que de belles) et1
les filles Brachmanes, qui ont faute d’autre recommendation, le
peuple assemblé à cri publiq pour cet effect, vont en la place, faisans
montre de leurs parties matrimoniales: veoir, si par là aumoins
elles ne valent pas d’acquerir vn mary. Par consequent il n’en est
pas vne qui ne se laisse facilement persuader au premier serment•
qu’on luy fait de la seruir. Or de cette trahison commune et ordinaire
des hommes d’auiourd’huy, il faut qu’il aduienne, ce que desia
nous montre l’experience: c’est qu’elles se r’allient et reiettent
à elles mesmes, ou entre elles, pour nous fuyr: ou bien qu’elles se
rengent aussi de leur costé, à cet exemple que nous leur donnons:2
qu’elles ioüent leur part de la farce, et se prestent à cette negociation,
sans passion, sans soing et sans amour: Neque affectui suo aut
alieno obnoxiæ. Estimans, suyuant la persuasion de Lysias en Platon,
qu’elles se peuuent addonner vtilement et commodement à
nous, d’autant plus, que moins nous les aymons. Il en ira comme•
des comedies, le peuple y aura autant ou plus de plaisir que les
comediens. De moy, ie ne connois non plus Venus sans Cupidon,
qu’vne maternité sans engeance. Ce sont choses qui s’entreprestent
et s’entredoiuent leur essence. Ainsi cette piperie reiallit sur celuy
qui la fait: il ne luy couste guere, mais il n’acquiert aussi rien qui3
vaille. Ceux qui ont faict Venus Deesse, ont regardé que sa principale
beauté estoit incorporelle et spirituelle. Mais celle que ces gens
cy cerchent, n’est pas seulement humaine, ny mesme brutale: les
bestes ne la veulent si lourde et si terrestre. Nous voyons que l’imagination
et le desir les eschauffe souuent et solicite, auant le corps:•
nous voyons en l’vn et l’autre sexe, qu’en la presse elles ont du
choix et du triage en leurs affections, et qu’elles ont entre-elles des
accointances de longue bien-vueillance. Celles mesmes à qui la
vieillesse refuse la force corporelle, fremissent encores, hannissent
et tressaillent d’amour. Nous les voyons auant le faict, pleines d’esperance4
et d’ardeur: et quand le corps a ioué son ieu, se chatouiller
encor de la douceur de cette souuenance: et en voyons qui
s’enflent de fierté au partir de là, et qui en produisent des chants
de feste et de triomphe, lasses et saoules. Qui n’a qu’à descharger
le corps d’vne necessité naturelle, n’a que faire d’y embesongner
autruy auec des apprests si curieux. Ce n’est pas viande à vne
grosse et lourde faim. Comme celuy qui ne demande point qu’on
me tienne pour meilleur que ie suis, ie diray cecy des erreurs de•
ma ieunesse: non seulement pour le danger qu’il y a, de la santé,
(si n’ay-ie sceu si bien faire, que ie n’en aye eu deux atteintes,
legeres toutesfois, et preambulaires) mais encores par mespris, ie
ne me suis guere adonné aux accointances venales et publiques.
I’ay voulu aiguiser ce plaisir par la difficulté, par le desir et par1
quelque gloire. Et aymois la façon de l’Empereur Tibere, qui se
prenoit en ses amours, autant par la modestie et noblesse, que par
autre qualité. Et l’humeur de la courtisane Flora, qui ne se prestoit
à moins, que d’vn Dictateur, ou Consul, ou Censeur: et prenoit
son deduit, en la dignité de ses amoureux. Certes les perles et le•
brocadel y conferent quelque chose: et les tiltres, et le train. Au
demeurant, ie faisois grand compte de l’esprit, mais pourueu que
le corps n’en fust pas à dire. Car à respondre en conscience, si
l’vne ou l’autre des deux beautez deuoit necessairement y faillir,
i’eusse choisi de quitter plustost la spirituelle. Elle a son vsage en2
meilleures choses. Mais au subiect de l’amour, subiect qui principallement
se rapporte à la veuë et à l’atouchement, on faict quelque
chose sans les graces de l’esprit, rien sans les graces corporelles.
C’est le vray aduantage des dames que la beauté: elle est si leur,
que la nostre, quoy qu’elle desire des traicts vn peu autres, n’est•
en son point, que confuse auec la leur, puerile et imberbe. On dit
que chez le grand Seigneur, ceux qui le seruent sous titre de beauté,
qui sont en nombre infini, ont leur congé, au plus loing, à vingt et
deux ans. Les discours, la prudence, et les offices d’amitié, se
trouuent mieux chez les hommes: pourtant gouuernent-ils les affaires3
du monde. Ces deux commerces sont fortuites, et despendans
d’autruy: l’vn est ennuyeux par sa rareté, l’autre se flestrit
auec l’aage: ainsin ils n’eussent pas assez prouueu au besoing de
ma vie. Celuy des liures, qui est le troisiesme, est bien plus seur et
plus à nous. Il cede aux premiers les autres aduantages: mais il
a pour sa part la constance et facilité de son seruice. Cettuy-cy
costoye tout mon cours, et m’assiste par tout: il me console en la
vieillesse et en la solitude: il me descharge du poix d’vne oisiueté•
ennuyeuse: et me deffait à toute heure des compagnies qui me
faschent: il emousse les pointures de la douleur, si elle n’est du
tout extreme et maistresse. Pour me distraire d’vne imagination
importune, il n’est que de recourir aux liures, ils me destournent
facilement à eux, et me la desrobent. Et si ne se mutinent point,1
pour voir que ie ne les recherche, qu’au deffaut de ces autres commoditez,
plus reelles, viues et naturelles: ils me reçoiuent tousiours
de mesme visage. Il a bel aller à pied, dit-on, qui meine
son cheual par la bride. Et nostre Iacques Roy de Naples, et de
Sicile, qui beau, ieune, et sain, se faisoit porter par pays en•
ciuiere, couché sur vn meschant oriller de plume, vestu d’vne robe
de drap gris, et vn bonnet de mesme: suiuy ce pendant d’vne
grande pompe royalle, lictieres, cheuaux à main de toutes sortes,
gentils-hommes et officiers: representoit vne austerité tendre encores
et chancellante. Le malade n’est pas à plaindre, qui a la guarison2
en sa manche. En l’experience et vsage de cette sentence, qui
est tres-veritable, consiste tout le fruict que ie tire des liures. Ie
ne m’en sers en effect, quasi non plus que ceux qui ne les cognoissent
poinct. I’en iouys, comme les auaritieux des tresors, pour sçauoir
que i’en iouyray quand il me plaira: mon ame se rassasie et•
contente de ce droict de possession. Ie ne voyage sans liures, ny en
paix, ny en guerre. Toutesfois il se passera plusieurs iours, et des
mois, sans que ie les employe. Ce sera tantost, dis-ie, ou demain,
ou quand il me plaira: le temps court et s’en va ce pendant sans
me blesser. Car il ne se peut dire, combien ie me repose et seiourne3
en cette consideration, qu’ils sont à mon costé pour me donner du
plaisir à mon heure: et à reconnoistre, combien ils portent de secours
à ma vie. C’est la meilleure munition que i’aye trouué à cet
humain voyage: et plains extremement les hommes d’entendement,
qui l’ont à dire. I’accepte plustost toute autre sorte d’amusement,•
pour leger qu’il soit: d’autant que cettuy-cy ne me peut faillir.
Chez moy, ie me destourne vn peu plus souuent à ma librairie, d’où,
tout d’vne main, ie commande mon mesnage. Ie suis sur l’entree,
et vois soubs moy, mon iardin, ma basse cour, ma cour, et dans la
plus part des membres de ma maison. Là ie feuillette à cette heure4
vn liure, à cette heure vn autre, sans ordre et sans dessein, à
pieces descousues. Tantost ie resue, tantost i’enregistre et dicte, en
me promenant, mes songes que voicy. Elle est au troisiesme estage
d’vne tour. Le premier, c’est ma chapelle, le second vne chambre
et sa suitte, où ie me couche souuent, pour estre seul. Au dessus,•
elle a vne grande garderobe. C’estoit au temps passé, le lieu plus
inutile de ma maison. Ie passe là et la plus part des iours de ma
vie, et la plus part des heures du iour. Ie n’y suis iamais la nuict.
A sa suitte est vn cabinet assez poly, capable à receuoir du feu
pour l’hyuer, tres-plaisamment percé. Et si ie ne craignoy non plus1
le soing que la despense, le soing qui me chasse de toute besongne:
i’y pourroy facilement coudre à chasque costé vne gallerie de
cent pas de long, et douze de large, à plein pied: ayant trouué tous
les murs montez, pour autre vsage, à la hauteur qu’il me faut. Tout
lieu retiré requiert vn proumenoir. Mes pensees dorment, si ie les•
assis. Mon esprit ne va pas seul, comme si les iambes l’agitent.
Ceux qui estudient sans liure, en sont tous là. La figure en est
ronde, et n’a de plat, que ce qu’il faut à ma table et à mon siege:
et vient m’offrant en se courbant, d’vne veuë, tous mes liures, rengez
sur des pulpitres à cinq degrez tout à l’enuiron. Elle a trois2
veuës de riche et libre prospect, et seize pas de vuide en diametre.
En hyuer i’y suis moins continuellement: car ma maison est iuchee
sur vn tertre, comme dit son nom: et n’a point de piece plus
euentee que cette cy: qui me plaist d’estre vn peu penible et à l’esquart,
tant pour le fruit de l’exercice, que pour reculer de moy la•
presse. C’est là mon siege. I’essaye à m’en rendre la domination
pure: et à soustraire ce seul coing, à la communauté et coniugale,
et filiale, et ciuile. Par tout ailleurs ie n’ay qu’vne auctorité verbale:
en essence, confuse. Miserable à mon gré, qui n’a chez soy,
où estre à soy: où se faire particulierement la cour: où se cacher.3
L’ambition paye bien ses gents, de les tenir tousiours en montre,
comme la statue d’vn marché. Magna seruitus est magna fortuna.
Ils n’ont pas seulement leur retraict pour retraitte. Ie n’ay rien iugé
de si rude en l’austerité de vie, que nos religieux affectent, que ce
que ie voy en quelqu’vne de leurs compagnies, auoir pour regle vne•
perpetuelle societé de lieu: et assistance nombreuse entre eux, en
quelque action que ce soit. Et trouue aucunement plus supportable,
d’estre tousiours seul, que ne le pouuoir iamais estre. Si quelqu’vn
me dit, que c’est auillir les muses, de s’en seruir seulement
de iouet, et de passetemps, il ne sçait pas comme moy, combien
vaut le plaisir, le ieu et le passetemps: à peine que ie ne die toute
autre fin estre ridicule. Ie vis du iour à la iournee, et parlant en
reuerence, ne vis que pour moy: mes desseins se terminent là.•
I’estudiay ieune pour l’ostentation; depuis, vn peu pour m’assagir:
à cette heure pour m’esbattre: iamais pour le quest. Vne humeur
vaine et despensiere que i’auois, apres cette sorte de meuble: non
pour en prouuoir seulement mon besoing, mais de trois pas au
dela, pour m’en tapisser et parer: ie l’ay pieça abandonnee. Les1
liures ont beaucoup de qualitez aggreables à ceux qui les sçauent
choisir. Mais aucun bien sans peine. C’est vn plaisir qui n’est pas
net et pur, non plus que les autres: il a ses incommoditez, et bien
poisantes. L’ame s’y exerce, mais le corps, duquel ie n’ay non plus
oublié le soing, demeure ce pendant sans action, s’atterre et s’attriste.•
Ie ne sçache excez plus dommageable pour moy, ny plus à
euiter, en cette declinaison d’aage. Voyla mes trois occupations
fauories et particulieres. Ie ne parle point de celles que ie doibs au
monde par obligation ciuile.
CHAPITRE IIII. [(TRADUCTION LIV. III, CH. IV.)]
De la Diuersion.
I’AY autresfois esté employé à consoler vne dame vrayement affligee.2
La plus part de leurs deuils sont artificiels et ceremonieux.
Vberibus semper lacrymis, sempérque paratis
In statione sua, atque expectantibus illam
Quo iubeat manare modo.
On y procede mal, quand on s’oppose à cette passion: car l’opposition•
les pique et les engage plus auant à la tristesse. On exaspere le
mal par la ialousie du debat. Nous voyons des propos communs,
que ce que i’auray dit sans soing, si on vient à me le contester, ie
m’en formalise, ie l’espouse: beaucoup plus ce à quoy i’aurois
interest. Et puis en ce faisant, vous vous presentez à vostre operation
d’vne entree rude: là où les premiers accueils du medecin•
enuers son patient, doiuent estre gracieux, gays, et aggreables.
Iamais medecin laid, et rechigné n’y fit œuure. Au contraire doncq,
il faut ayder d’arriuee et fauoriser leur plaincte, et en tesmoigner
quelque approbation et excuse. Par cette intelligence, vous gaignez
credit à passer outre, et d’vne facile et insensible inclination, vous1
vous coulez aux discours plus fermes et propres à leur guerison.
Moy, qui ne desirois principalement que de piper l’assistance, qui
auoit les yeux sur moy, m’aduisay de plastrer le mal. Aussi me trouue-ie
par experience, auoir mauuaise main et infructueuse à persuader.
Ou ie presente mes raisons trop pointues et trop seiches: ou trop brusquement:•
ou trop nonchalamment. Apres que ie me fus appliqué
vn temps à son tourment, ie n’essayay pas de le guarir par fortes et
viues raisons: par ce que i’en ay faute, ou que ie pensois autrement
faire mieux mon effect. Ny n’allay choisissant les diuerses manieres,
que la philosophie prescrit à consoler: Que ce qu’on plaint n’est2
pas mal, comme Cleanthes: Que c’est vn leger mal, comme les Peripateticiens:
Que se plaindre n’est action, ny iuste, ny loüable,
comme Chrysippus: Ny cette cy d’Epicurus, plus voisine à mon
style, de transferer la pensee des choses fascheuses aux plaisantes:
Ny faire vne charge de tout cet amas, le dispensant par occasion,•
comme Cicero. Mais declinant tout mollement noz propos, et les
gauchissant peu à peu, aux subiects plus voysins, et puis vn peu
plus eslongnez, selon qu’elle se prestoit plus à moy, ie luy desrobay
imperceptiblement cette pensee douloureuse: et la tins en bonne
contenance et du tout r’apaisee autant que i’y fus. I’vsay de diuersion.3
Ceux qui me suyuirent à ce mesme seruice, n’y trouuerent
aucun amendement: car ie n’auois pas porté la coignee aux racines.
A l’aduenture ay-ie touché quelque espece de diuersions publiques.
Et l’vsage des militaires, dequoy se seruit Pericles en la
guerre Peloponnesiaque: et mille autres ailleurs, pour reuoquer de
leurs païs les forces contraires, est trop frequent aux histoires. Ce
fut vn ingenieux destour, dequoy le Sieur d’Himbercourt sauua et
soy et d’autres, en la ville du Liege: où le Duc de Bourgongne, qui•
la tenoit assiegee, l’auoit fait entrer, pour executer les conuenances
de leur reddition accordee. Ce peuple assemblé de nuict pour y
pouruoir, commence à se mutiner contre ces accords passez: et delibererent
plusieurs, de courre sus aux negociateurs, qu’ils tenoient
en leur puissance. Luy, sentant le vent de la premiere ondee de ces1
gens, qui venoient se ruer en son logis, lascha soudain vers eux,
deux des habitans de la ville, (car il y en auoit aucuns auec luy)
chargez de plus douces et nouuelles offres, à proposer en leur conseil,
qu’il auoit forgees sur le champ pour son besoing. Ces deux
arresterent la premiere tempeste, ramenant cette tourbe esmeüe en•
la maison de ville, pour ouyr leur charge, et y deliberer. La deliberation
fut courte. Voicy desbonder vn second orage, autant animé
que l’autre: et luy à leur despecher en teste, quatre nouueaux et
semblables intercesseurs, protestans auoir à leur declarer à ce
coup, des presentations plus grasses, du tout à leur contentement et2
satisfaction: par où ce peuple fut de rechef repoussé dans le conclaue.
Somme, que par telle dispensation d’amusemens, diuertissant
leur furie, et la dissipant en vaines consultations, il l’endormit
en fin, et gaigna le iour, qui estoit son principal affaire. Cet autre
comte est aussi de ce predicament. Atalante fille de beauté excellente,•
et de merueilleuse disposition, pour se deffaire de la
presse de mille poursuiuants, qui la demandoient en mariage, leur
donna cette loy, qu’elle accepteroit celuy qui l’egalleroit à la course,
pourueu que ceux qui y faudroient, en perdissent la vie. Il s’en
trouua assez, qui estimerent ce prix digne d’vn tel hazard, et qui3
encoururent la peine de ce cruel marché. Hippomenes ayant à faire
son essay apres les autres, s’adressa à la deesse tutrice de cette
amoureuse ardeur, l’appellant à son secours: qui exauçant sa
priere, le fournit de trois pommes d’or, et de leur vsage. Le champ
de la course ouuert, à mesure qu’Hippomenes sent sa maistresse•
luy presser les talons, il laisse eschapper, comme par inaduertance,
l’vne de ces pommes: la fille amusee de sa beauté, ne faut point de
se destourner pour l’amasser:
Obstupuit virgo, nitidique cupidine pomi
Declinat cursus, aurúmque volubile tollit.4
Autant en fit-il à son poinct, et de la seconde et de la tierce: iusques
à ce que par ce fouruoyement et diuertissement, l’aduantage
de la course luy demeura. Quand les medecins ne peuuent purger
le caterrhe, ils le diuertissent, et desuoyent à vne autre partie
moins dangereuse. Ie m’apperçoy que c’est aussi la plus ordinaire•
recepte aux maladies de l’ame. Abducendus etiam nonnunquam animus
est ad alia studia, solicitudines, curas, negotia: loci denique
mutatione, tanquam ægroti non conualescentes, sæpe curandus est.
On luy fait peu choquer les maux de droit fil: on ne luy en fait ny
soustenir ny rabatre l’atteinte: on la luy fait decliner et gauchir.1
Cette autre leçon est trop haute et trop difficile. C’est à faire à
ceux de la premiere classe, de s’arrester purement à la chose, la
considerer, la iuger. Il appartient à vn seul Socrates, d’accointer
la mort d’vn visage ordinaire, s’en appriuoiser et s’en iouer. Il ne
cherche point de consolation hors de la chose: le mourir luy semble•
accident naturel et indifferent: il fiche là iustement sa veuë, et
s’y resoult, sans regarder ailleurs. Les disciples d’Hegesias, qui se
font mourir de faim, eschauffez des beaux discours de ses leçons,
et si dru que le Roy Ptolomee luy fit defendre de plus entretenir
son eschole de ces homicides discours: ceux là ne considerent2
point la mort en soy, ils ne la iugent point: ce n’est pas là où ils
arrestent leur pensee: ils courent, ils visent à vn estre nouueau.
Ces pauures gens qu’on void sur l’eschaffaut, remplis d’vne ardente
deuotion, y occupants tous leurs sens autant qu’ils peuuent:
les aureilles aux instructions qu’on leur donne; les yeux et les•
mains tendues au ciel: la voix à des prieres hautes, auec vne esmotion
aspre et continuelle, font certes chose louable et conuenable à
vne telle necessité. On les doibt louer de religion: mais non proprement
de constance. Ils fuyent la lucte: ils destournent de la
mort leur consideration: comme on amuse les enfans pendant qu’on3
leur veut donner le coup de lancette. I’en ay veu, si par fois leur
veuë se raualoit à ces horribles asprets de la mort, qui sont autour
d’eux, s’en transir, et reietter auec furie ailleurs leur pensee. A
ceux qui passent vne profondeur effroyable, on ordonne de clorre
ou destourner leurs yeux. Subrius Flauius, ayant par le commandement
de Neron, à estre deffaict, et par les mains de Niger, tous
deux chefs de guerre: quand on le mena au champ, où l’execution•
deuoit estre faicte, voyant le trou que Niger auoit fait cauer pour
le mettre, inegal et mal formé: Ny cela, mesme, dit-il, se tournant
aux soldats qui y assistoyent, n’est selon la discipline militaire. Et
à Niger, qui l’exhortoit de tenir la teste ferme: Frapasses tu seulement
aussi ferme. Et deuina bien: car le bras tremblant à Niger,1
il la luy coupa à diuers coups. Cettuy-cy semble auoir eu sa pensee
droittement et fixement au subiect. Celuy qui meurt en la meslee,
les armes à la main, il n’estudie pas lors la mort, il ne la sent, ny
ne la considere: l’ardeur du combat l’emporte. Vn honneste homme
de ma cognoissance, estant tombé comme il se batoit en estocade,•
et se sentant daguer à terre par son ennemy de neuf ou dix coups,
chacun des assistans luy crioit qu’il pensast à sa conscience, mais
il me dit depuis, qu’encores que ces voix luy vinssent aux oreilles,
elles ne l’auoient aucunement touché, et qu’il ne pensa iamais qu’à
se descharger et à se venger. Il tua son homme en ce mesme combat.2
Beaucoup fit pour L. Syllanus, celuy qui luy apporta sa condamnation:
de ce qu’ayant ouy sa response, qu’il estoit bien preparé
à mourir, mais non pas de mains scelerees: il se rua sur luy,
auec ses soldats pour le forcer: et comme luy tout desarmé, se
defendoit obstinement de poingts et de pieds, il le fit mourir en ce•
debat: dissipant en prompte cholere et tumultuaire, le sentiment
penible d’vne mort longue et preparee, à quoy il estoit destiné.
Nous pensons tousiours ailleurs: l’esperance d’vne meilleure vie
nous arreste et appuye: ou l’esperance de la valeur de nos enfans:
ou la gloire future de nostre nom: ou la fuitte des maux de cette3
vie: ou la vengeance qui menasse ceux qui nous causent la mort:
Spero equidem mediis, si quid pia numina possunt,
Supplicia hausurum scopulis, et nomine Dido
Sæpe vocaturum.
Audiam, et hæc manes veniet mihi fama sub imos.
Xenophon sacrifioit couronné quand on luy vint annoncer la•
mort de son fils Gryllus, en la bataille de Mantinee. Au premier
sentiment de cette nouuelle, il ietta sa couronne à terre: mais par
la suitte du propos, entendant la forme d’vne mort tres-valeureuse,
il l’amassa, et remit sur sa teste. Epicurus mesme se console en sa
fin, sur l’eternité et l’vtilité de ses escrits. Omnes clari et nobilitati1
labores, fiunt tolerabiles. Et la mesme playe, le mesme trauail,
ne poise pas, dit Xenophon, à vn general d’armee, comme à vn
soldat. Epaminondas print sa mort bien plus alaigrement, ayant
esté informé, que la victoire estoit demeuree de son costé. Hæc
sunt solatia, hæc fomenta summorum dolorum. Et telles autres circonstances•
nous amusent, diuertissent et destournent de la consideration
de la chose en soy. Voire les arguments de la philosophie,
vont à touts coups costoyans et gauchissans la matiere, et à peine
essuyans sa crouste. Le premier homme de la premiere eschole
philosophique, et surintendante des autres, ce grand Zenon, contre2
la mort: Nul mal n’est honorable: la mort l’est: elle n’est pas
donc mal. Contre l’yurongnerie: Nul ne fie son secret à l’yurongne:
chacun le fie au sage: le sage ne sera donc pas yurongne.
Cela est-ce donner au blanc? I’ayme à veoir ces ames principales,
ne se pouuoir desprendre de nostre consorce. Tant parfaicts hommes•
qu’ils soyent, ce sont tousiours bien lourdement des hommes.
C’est vne douce passion que la vengeance, de grande impression
et naturelle: ie le voy bien, encore que ie n’en aye aucune experience.
Pour en distraire dernierement vn ieune Prince, ie ne luy
allois pas disant, qu’il falloit prester la iouë à celuy qui vous auoit3
frappé l’autre, pour le deuoir de charité: ny ne luy allois representer
les tragiques euenements que la poësie attribue à cette passion.
Ie la laissay là, et m’amusay à luy faire gouster la beauté
d’vne image contraire: l’honneur, la faueur, la bien-vueillance
qu’il acquerroit par clemence et bonté: ie le destournay à l’ambition.•
Voyla comme lon en faict. Si vostre affection en l’amour
est trop puissante, dissipez la, disent-ils. Et disent vray, car ie l’ay
souuent essayé auec vtilité. Rompez la à diuers desirs, desquels il
y en ayt vn regent et vn maistre, si vous voulez, mais de peur qu’il
ne vous gourmande et tyrannise, affoiblissez-le, seiournez-le, en le
diuisant et diuertissant.
Cùm morosa vago singultiet inguine vena,•
Coniicito humorem collectum in corpora quæque.
Et pouruoyez y de bonne heure, de peur que vous n’en soyez en
peine, s’il vous a vne fois saisi.
Si non prima nouis conturbes vulnera plagis,
Volgiuagáque vagus Venere ante recentia cures.1
Ie fus autrefois touché d’vn puissant desplaisir, selon ma complexion:
et encores plus iuste que puissant: ie m’y fusse perdu à
l’aduenture, si ie m’en fusse simplement fié à mes forces. Ayant
besoing d’vne vehemente diuersion pour m’en distraire, ie me fis
par art amoureux et par estude: à quoy l’aage m’aydoit. L’amour•
me soulagea et retira du mal, qui m’estoit causé par l’amitié. Par
tout ailleurs de mesme. Vne aigre imagination me tient: ie trouue
plus court, que de la dompter, la changer: ie luy en substitue, si ie
ne puis vne contraire, aumoins vn’ autre. Tousiours la variation
soulage, dissout et dissipe. Si ie ne puis la combatre, ie luy eschappe:2
et en la fuïant, ie fouruoye, ie ruse. Muant de lieu,
d’occupation, de compagnie, ie me sauue dans la presse d’autres
amusemens et pensees, où elle perd ma trace, et m’esgare. Nature
procede ainsi, par le benefice de l’inconstance. Car le temps
qu’elle nous a donné pour souuerain medecin de nos passions, gaigne•
son effect principalement par là, que fournissant autres et
autres affaires à nostre imagination, il demesle et corrompt cette
premiere apprehension, pour forte qu’elle soit. Vn sage ne voit
guere moins, son amy mourant, au bout de vingt et cinq ans, qu’au
premier an; et suiuant Epicurus, de rien moins: car il n’attribuoit3
aucun leniment des fascheries, ny à la preuoyance, ny à l’antiquité
d’icelles. Mais tant d’autres cogitations trauersent cette-cy, qu’elle
s’alanguit, et se lasse en fin. Pour destourner l’inclination des
bruits communs, Alcibiades couppa les oreilles et la queuë à son
beau chien, et le chassa en la place: afin que donnant ce subiect•
pour babiller au peuple, il laissast en paix ses autres actions. I’ay
veu aussi, pour cet effect de diuertir les opinions et coniectures du
peuple, et desuoyer les parleurs, des femmes, couurir leurs vrayes
affections, par des affections contrefaictes. Mais i’en ay veu telle,
qui en se contrefaisant s’est laissee prendre à bon escient, et a
quitté la vraye et originelle affection pour la feinte: et aprins par
elle, que ceux qui se trouuent bien logez, sont des sots de consentir•
à ce masque. Les accueils et entretiens publiques estans reseruez à
ce seruiteur aposté, croyez qu’il n’est guere habile, s’il ne se met
en fin en vostre place, et vous envoye en la sienne. Cela c’est proprement
tailler et coudre vn soulier, pour qu’vn autre le chausse.
Peu de chose nous diuertit et destourne: car peu de chose nous1
tient. Nous ne regardons gueres les subiects en gros et seuls: ce
sont des circonstances ou des images menues et superficielles qui
nous frappent: et des vaines escorces qui reiallissent des subiects.
Folliculos vt nunc teretes æstate cicadæ•
Linquunt.
Plutarque mesme regrette sa fille par des singeries de son enfance.
Le souuenir d’vn adieu, d’vne action, d’vne grace particuliere, d’vne
recommandation derniere, nous afflige. La robe de Cæsar troubla
toute Romme, ce que sa mort n’auoit pas faict. Le son mesme des2
noms, qui nous tintoüine aux oreilles: Mon pauure maistre, ou
mon grand amy: helas mon cher pere, ou ma bonne fille. Quand
ces redites me pinsent, et que i’y regarde de pres, ie trouue que
c’est vne pleinte grammairiene, le mot et le ton me blesse. Comme
les exclamations des prescheurs, esmouuent leur auditoire souuent,•
plus que ne font leurs raisons: et comme nous frappe la voix piteuse
d’vne beste qu’on tue pour nostre seruice: sans que ie poise
ou penetre ce pendant, la vraye essence et massiue de mon subiect.
His se stimulis dolor ipse lacessit.
Ce sont les fondemens de nostre deuil. L’opiniastreté de mes3
pierres, specialement en la verge, m’a par fois ietté en longues
suppressions d’vrine, de trois, de quatre iours: et si auant en la
mort, que c’eust esté follie d’esperer l’euiter, voyre desirer, veu les
cruels efforts que cet estat m’apporte. O que ce bon Empereur, qui
faisoit lier la verge à ses criminels, pour les faire mourir à faute•
de pisser, estoit grand maistre en la science de bourrellerie! Me
trouuant là, ie consideroy par combien legeres causes et obiects,
l’imagination nourrissoit en moy le regret de la vie: de quels atomes
se bastissoit en mon ame, le poids et la difficulté de ce deslogement:
à combien friuoles pensees nous donnions place en vn si
grand affaire. Vn chien, vn cheual, vn liure, vn verre, et quoy non?
tenoient compte en ma perte. Aux autres, leurs ambitieuses esperances,
leur bourse, leur science, non moins sottement à mon gré.•
Ie voy nonchalamment la mort, quand ie la voy vniuersellement,
comme fin de la vie. Ie la gourmande en bloc: par le menu, elle
me pille. Les larmes d’vn laquais, la dispensation de ma desferre,
l’attouchement d’vne main cognue, vne consolation commune, me
desconsole et m’attendrit. Ainsi nous troublent l’ame, les plaintes1
des fables: et les regrets de Didon, et d’Ariadné passionnent ceux
mesmes qui ne les croyent point en Virgile et en Catulle: c’est vne
exemple de nature obstinee et dure, n’en sentir aucune emotion:
comme on recite, pour miracle, de Polemon: mais aussi ne pallit
il pas seulement à la morsure d’vn chien enragé, qui luy emporta•
le gras de la iambe. Et nulle sagesse ne va si auant, de conceuoir
la cause d’vne tristesse, si viue et entiere, par iugement, qu’elle ne
souffre accession par la presence, quand les yeux et les oreilles y
ont leur part: parties qui ne peuuent estre agitees que par vains
accidens. Est-ce raison que les arts mesmes se seruent et facent2
leur proufit, de nostre imbecillité et bestise naturelle? L’orateur,
dit la rhetorique, en cette farce de son plaidoier, s’esmouuera par
le son de sa voix, et par ses agitations feintes; et se lairra piper à
la passion qu’il represente. Il s’imprimera vn vray deuil et essentiel,
par le moyen de ce battelage qu’il iouë, pour le transmettre•
aux iuges, à qui il touche encore moins. Comme font ces personnes
qu’on loüe aux mortuaires, pour ayder à la ceremonie du deuil,
qui vendent leurs larmes à poix et à mesure, et leur tristesse. Car
encore qu’ils s’esbranlent en forme empruntee, toutesfois en habituant
et rengeant la contenance, il est certain qu’ils s’emportent3
souuent tous entiers, et reçoiuent en eux vne vraye melancholie. Ie
fus entre plusieurs autres de ses amis, conduire à Soissons le corps
de monsieur de Grammont, du siege de la Fere, où il fut tué. Ie
consideray que par tout où nous passions, nous remplissions de lamentation
et de pleurs, le peuple que nous rencontrions, par la•
seule montre de l’appareil de nostre conuoy: car seulement le
nom du trespassé n’y estoit pas cogneu. Quintilian dit auoir veu
des comediens si fort engagez en vn rolle de deuil, qu’ils en pleuroient
encore au logis: et de soy mesme, qu’ayant prins à esmouuoir
quelque passion en autruy, il l’auoit espousee, iusques à se
trouuer surprins, non seulement de larmes, mais d’vne palleur de
visage et port d’homme vrayement accablé de douleur. En vne•
contree pres de nos montaignes, les femmes font le prestre-martin:
car comme elles agrandissent le regret du mary perdu, par la
souuenance des bonnes et agreables conditions qu’il auoit, elles
font tout d’vn train aussi recueil et publient ses imperfections:
comme pour entrer d’elles mesmes en quelque compensation, et se1
diuertir de la pitié au desdain. De bien meilleure grace encore que
nous, qui à la perte du premier cognu, nous piquons à luy prester
des louanges nouuelles et fauces: et à le faire tout autre, quand
nous l’auons perdu de veuë, qu’il ne nous sembloit estre, quand
nous le voyions. Comme si le regret estoit vne partie instructiue:•
ou que les larmes en lauant nostre entendement, l’esclaircissent. Ie
renonce dés à present aux fauorables tesmoignages, qu’on me voudra
donner, non par ce que i’en seray digne, mais par ce que ie
seray mort. Qui demandera à celuy là, Quel interest auez vous à
ce siege? L’interest de l’exemple, dira-il, et de l’obeyssance commune2
du Prince: ie n’y pretens proffit quelconque: et de gloire,
ie sçay la petite part qui en peut toucher vn particulier comme
moy: ie n’ay icy ny passion ny querelle. Voyez le pourtant le lendemain,
tout changé, tout bouillant et rougissant de cholere, en
son rang de bataille pour l’assaut. C’est la lueur de tant d’acier,•
et le feu et tintamarre de nos canons et de nos tambours, qui luy
ont ietté cette nouuelle rigueur et hayne dans les veines. Friuole
cause, me direz vous. Comment cause? il n’en faut point, pour
agiter nostre ame. Vne resuerie sans corps et sans subiect la regente
et l’agite. Que ie me mette à faire des chasteaux en Espaigne,3
mon imagination m’y forge des commoditez et des plaisirs,
desquels mon ame est reellement chatouillee et resiouye. Combien
de fois embrouillons nous nostre esprit de cholere ou de tristesse,
par telles ombres, et nous inserons en des passions fantastiques,
qui nous alterent et l’ame et le corps? Quelles grimaces, estonnees,
riardes, confuses, excite la resuerie en noz visages! Quelles saillies
et agitations de membres et de voix! Semble-il pas de cet homme
seul, qu’il aye des visions fauces, d’vne presse d’autres hommes,
auec qui il negocie: ou quelque demon interne, qui le persecute?•
Enquerez vous à vous, où est l’obiect de cette mutation? Est-il rien
sauf nous, en nature, que l’inanité substante, sur quoy elle puisse?
Cambyses pour auoir songé en dormant, que son frere deuoit deuenir
Roy de Perse, le fit mourir, vn frere qu’il aymoit, et duquel il
s’estoit tousiours fié. Aristodemus Roy des Messeniens se tua, pour1
vne fantasie qu’il print de mauuais augure, de ie ne sçay quel hurlement
de ses chiens. Et le Roy Midas en fit autant, troublé et fasché
de quelque mal plaisant songe qu’il auoit songé. C’est priser sa
vie iustement ce qu’elle est, de l’abandonner pour vn songe. Oyez
pourtant nostre ame, triompher de la misere du corps, de sa foiblesse,•
de ce qu’il est en butte à toutes offences et alterations:
vrayement elle a raison d’en parler.
O prima infelix fingenti terra Prometheo!
Ille parum cauti pectoris egit opus.
Corpora disponens, mentem non vidit in arte,2
Recta animi primùm debuit esse via.
CHAPITRE V. [(TRADUCTION LIV. III, CH. V.)]
Sur des vers de Virgile.
A mesure que les pensemens vtiles sont plus pleins, et solides, ils
sont aussi plus empeschans, et plus onereux. Le vice, la mort,
la pauureté, les maladies, sont subiects graues, et qui greuent. Il
faut auoir l’ame instruitte des moyens de soustenir et combatre•
les maux, et instruite des regles de bien viure, et de bien croire:
et souuent l’esueiller et exercer en cette belle estude. Mais à vne
ame de commune sorte, il faut que ce soit auec relasche et moderation:
elle s’affolle, d’estre trop continuellement bandee. I’auoy
besoing en ieunesse, de m’aduertir et solliciter pour me tenir en office.3
L’alegresse et la santé ne conuiennent pas tant bien, dit-on,
auec ces discours serieux et sages. Ie suis à present en vn autre
estat. Les conditions de la vieillesse, ne m’aduertissent que trop,
m’assagissent et me preschent. De l’excez de la gayeté, ie suis
tombé en celuy de la seuerité: plus fascheux. Parquoy, ie me
laisse à cette heure aller vn peu à la desbauche, par dessein: et•
employe quelque fois l’ame, à des pensemens folastres et ieunes,
où elle se seiourne. Ie ne suis meshuy que trop rassis, trop poisant,
et trop meur. Les ans me font leçon tous les iours, de froideur, et
de temperance. Ce corps fuyt le desreiglement, et le craint: il est
à son tour de guider l’esprit vers la reformation: il regente à son1
tour: et plus rudement et imperieusement. Il ne me laisse pas vne
heure, ny dormant ny veillant, chaumer d’instruction, de mort, de
patience, et de pœnitence. Ie me deffens de la temperance, comme
i’ay faict autresfois de la volupté: elle me tire trop arriere, et
iusques à la stupidité. Or ie veux estre maistre de moy, à tout•
sens. La sagesse a ses excez, et n’a pas moins besoing de moderation
que la folie. Ainsi, de peur que ie ne seche, tarisse, et m’aggraue
de prudence, aux interualles que mes maux me donnent,
Mens intenta suis ne siet vsque malis,
ie gauchis tout doucement, et desrobe ma veuë de ce ciel orageux2
et nubileux que i’ay deuant moy. Lequel, Dieu mercy, ie considere
bien sans effroy, mais non pas sans contention, et sans estude. Et
me vay amusant en la recordation des ieunesses passees:
Animus quod perdidit, optat,
Atque in præterita se totus imagine versat.•
Que l’enfance regarde deuant elle, la vieillesse derriere: estoit ce
pas ce que signifioit le double visage de Ianus? Les ans m’entrainnent
s’ils veulent, mais à reculons. Autant que mes yeux peuuent
recognoistre cette belle saison expiree, ie les y destourne à secousses.
Si elle eschappe de mon sang et de mes veines, aumoins n’en3
veux-ie déraciner l’image de la memoire.
Hoc est
Viuere bis, vita posse priore frui.
Platon ordonne aux vieillards d’assister aux exercices, danses,
et ieux de la ieunesse, pour se resiouyr en autruy, de la soupplesse•
et beauté du corps, qui n’est plus en eux: et rappeller en leur souuenance,
la grace et faueur de cet aage verdissant. Et veut qu’en
ces esbats, ils attribuent l’honneur de la victoire, au ieune homme,
qui aura le plus esbaudi et resioui, et plus grand nombre d’entre
eux. Ie merquois autresfois les iours poisans et tenebreux, comme4
extraordinaires. Ceux-là sont tantost les miens ordinaires: les extraordinaires
sont les beaux et serains. Ie m’en vay au train de
tressaillir, comme d’vne nouuelle faueur, quand aucune chose ne
me deult. Que ie me chatouille, ie ne puis tantost plus arracher vn
pauure rire de ce meschant corps. Ie ne m’esgaye qu’en fantasie et•
en songe: pour destourner par ruse, le chagrin de la vieillesse.
Mais certes il faudroit autre remede, qu’en songe. Foible lucte, de
l’art contre la nature. C’est grand simplesse, d’alonger et anticiper,
comme chacun fait, les incommoditez humaines. I’ayme mieux
estre moins long temps vieil, que d’estre vieil, auant que de l’estre.1
Iusques aux moindres occasions de plaisir que ie puis rencontrer,
ie les empoigne. Ie congnois bien par ouyr dire, plusieurs especes
de voluptez prudentes, fortes et glorieuses: mais l’opinion ne
peut pas assez sur moy pour m’en mettre en appetit. Ie ne les veux
pas tant magnanimes, magnifiques et fastueuses, comme ie les veux•
doucereuses, faciles et prestes. A natura discedimus: populo nos
damus, nullius rei bono auctori. Ma philosophie est en action, en
vsage naturel et present: peu en fantasie. Prinssé-ie plaisir à
iouer aux noisettes et à la toupie!
Non ponebat enim rumores ante salutem.2
La volupté est qualité peu ambitieuse; elle s’estime assez riche de
soy, sans y mesler le prix de la reputation: et s’ayme mieux à
l’ombre. Il faudroit donner le foüet à vn ieune homme, qui s’amuseroit
à choisir le goust du vin, et des sauces. Il n’est rien que
i’aye moins sçeu, et moins prisé: à cette heure ie l’apprens. I’en ay•
grand honte, mais qu’y feroy-ie? I’ay encor plus de honte et de
despit, des occasions qui m’y poussent. C’est à nous, à resuer et
baguenauder, et à la ieunesse à se tenir sur la reputation et sur le
bon bout. Elle va vers le monde, vers le credit: nous en venons.
Sibi arma, sibi equos, sibi hastas, sibi clauam, sibi pilam, sibi natationes3
et cursus habeant: nobis senibus, ex lusionibus multis, talos
relinquant et tesseras. Les loix mesme nous enuoyent au logis. Ie
ne puis moins en faueur de cette chetiue condition, où mon aage
me pousse, que de luy fournir de ioüets et d’amusoires, comme à
l’enfance: aussi y retombons nous. Et la sagesse et la folie, auront•
prou à faire, à m’estayer et secourir par offices alternatifs, en cette
calamité d’aage.
Misce stultitiam consiliis breuem.
Ie fuis de mesme les plus legeres pointures: et celles qui ne
m’eussent pas autresfois esgratigné, me transpercent à cette heure.4
Mon habitude commence de s’appliquer si volontiers au mal: in
fragili corpore odiosa omnis offensio est.
Ménsque pati durum sustinet ægra nihil.
I’ay esté tousiours chatouilleux et delicat aux offences, ie suis plus
tendre à cette heure, et ouuert par tout.
Et minimæ vires frangere quassa valent.
Mon iugement m’empesche bien de regimber et gronder contre les•
inconuenients que Nature m’ordonne à souffrir, mais non pas de
les sentir. Ie courrois d’vn bout du monde à l’autre, chercher vn
bon an de tranquillité plaisante et eniouee, moy, qui n’ay autre fin
que viure et me resiouyr. La tranquillité sombre et stupide, se
trouue assez pour moy, mais elle m’endort et enteste: ie ne m’en1
contente pas. S’il y a quelque personne, quelque bonne compagnie,
aux champs, en la ville, en France, ou ailleurs, resseante, ou voyagere,
à qui mes humeurs soient bonnes, de qui les humeurs me
soyent bonnes, il n’est que de siffler en paume, ie leur iray fournir
des Essays, en chair et en os. Puisque c’est le priuilege de l’esprit,•
de se r’auoir de la vieillesse, ie luy conseille autant que ie
puis, de le faire: qu’il verdisse, qu’il fleurisse ce pendant, s’il
peut, comme le guy sur vn arbre mort. Ie crains que c’est vn traistre:
il s’est si estroittement affreté au corps, qu’il m’abandonne à
tous coups, pour le suiure en sa necessité. Ie le flatte à part, ie le2
practique pour neant: i’ay beau essayer de le destourner de cette
colligence, et luy presenter et Seneque et Catulle, et les dames et
les dances royalles: si son compagnon a la cholique, il semble
qu’il l’ayt aussi. Les puissances mesmes qui luy sont particulieres
et propres, ne se peuuent lors sousleuer: elles sentent euidemment•
le morfondu: il n’y a poinct d’allegresse en ses productions,
s’il n’en y a quand et quand au corps. Noz maistres ont tort, dequoy
cherchants les causes des eslancements extraordinaires de
nostre esprit, outre ce qu’ils en attribuent à vn rauissement diuin,
à l’amour, à l’aspreté guerriere, à la poësie, au vin: ils n’en ont3
donné sa part à la santé. Vne santé bouillante, vigoureuse, pleine,
oysiue, telle qu’autrefois la verdeur des ans et la securité, me la
fournissoient par venuës. Ce feu de gayeté suscite en l’esprit des
eloises viues et claires outre nostre clairté naturelle: et entre les
enthousiasmes, les plus gaillards, sinon les plus esperdus. Or bien,•
ce n’est pas merueille, si vn contraire estat affesse mon esprit, le
clouë, et en tire vn effect contraire.
Ad nullum consurgit opus cum corpore languet.
Et veut encores que ie luy sois tenu, dequoy il preste, comme il
dit, beaucoup moins à ce consentement, que ne porte l’vsage ordinaire4
des hommes. Aumoins pendant que nous auons trefue,
chassons les maux et difficultez de nostre commerce,
Dum licet, obducta soluatur fronte senectus:
tetrica sunt amœnanda iocularibus. I’ayme vne sagesse gaye et
ciuile, et fuis l’aspreté des mœurs, et l’austerité: ayant pour suspecte
toute mine rebarbatiue:•
Tristémque vultus tetrici arrogantiam;
Et habet tristis quoque turba cynædos.
Ie croy Platon de bon cœur, qui dit les humeurs faciles ou difficiles,
estre vn grand preiudice à la bonté ou mauuaistié de l’ame.
Socrates eut vn visage constant, mais serein et riant. Non fascheusement1
constant, comme le vieil Crassus, qu’on ne veit iamais rire.
La vertu est qualité plaisante et gaye. Ie sçay bien que fort peu
de gens rechigneront à la licence de mes escrits, qui n’ayent plus
à rechigner à la licence de leur pensee. Ie me conforme bien à leur
courage: mais i’offence leurs yeux. C’est vne humeur bien ordonnee,•
de pinser les escrits de Platon, et couler ses negociations pretendues
auec Phedon, Dion, Stella, Archeanassa. Non pudeat dicere,
quod non pudet sentire. Ie hay vn esprit hargneux et triste, qui
glisse par dessus les plaisirs de sa vie, et s’empoigne et paist aux
malheurs. Comme les mouches, qui ne peuuent tenir contre vn2
corps bien poly, et bien lissé, et s’attachent et reposent aux lieux
scabreux et raboteux. Et comme les vantouses, qui ne hument et
appetent que le mauuais sang. Au reste, ie me suis ordonné
d’oser dire tout ce que i’ose faire: et me desplaist des pensees
mesmes impubliables. La pire de mes actions et conditions, ne me•
semble pas si laide, comme ie trouue laid et lasche, de ne l’oser
aduouer. Chacun est discret en la confession, on le deuroit estre
en l’action. La hardiesse de faillir, est aucunement compensee et
bridee, par la hardiesse de le confesser. Qui s’obligeroit à tout
dire, s’obligeroit à ne rien faire de ce qu’on est contraint de taire.3
Dieu vueille que cet excés de ma licence, attire nos hommes iusques
à la liberté: par dessus ces vertus couardes et mineuses, nees
de nos imperfections: qu’aux despens de mon immoderation, ie
les attire iusques au point de la raison. Il faut voir son vice, et
l’estudier, pour le redire: ceux qui le celent à autruy, le celent•
ordinairement à eux mesmes: et ne le tiennent pas pour assés couuert,
s’ils le voyent. Ils le soustrayent et desguisent à leur propre
conscience. Quare vitia sua nemo confitetur? Quia etiam nunc in
illis est, somnium narrare vigilantis est. Les maux du corps s’esclaircissent
en augmentant. Nous trouuons que c’est goutte, ce que
nous nommions rheume ou foulleure. Les maux de l’ame s’obscurcissent
en leurs forces: le plus malade les sent le moins. Voyla
pourquoy il les faut souuent remanier au iour, d’vne main impiteuse:•
les ouurir et arracher du creus de nostre poitrine. Comme
en matiere de biens faicts, de mesme en matiere de mesfaicts, c’est
par fois satisfaction que la seule confession. Est-il quelque laideur
au faillir, qui nous dispense de nous en confesser? Ie souffre peine
à me feindre: si que i’euite de prendre les secrets d’autruy en1
garde, n’ayant pas bien le cœur de desaduouer ma science. Ie puis
la taire, mais la nyer, ie ne puis sans effort et desplaisir. Pour
estre bien secret, il le faut estre par nature, non par obligation.
C’est peu, au seruice des Princes, d’estre secret, si on n’est menteur
encore. Celuy qui s’enquestoit à Thales Milesius, s’il deuoit•
solemnellement nyer d’auoir paillardé, s’il se fust addressé à moy,
ie luy eusse respondu, qu’il ne le deuoit pas faire, car le mentir
me semble encore pire que la paillardise. Thales luy conseilla tout
autrement, et qu’il iurast, pour garentir le plus, par le moins. Toutesfois
ce conseil n’estoit pas tant election de vice, que multiplication.2
Sur quoy disons ce mot en passant, qu’on fait bon marché à
vn homme de conscience, quand on luy propose quelque difficulté
au contrepoids du vice: mais quand on l’enferme entre deux vices,
on le met à vn rude choix. Comme on fit Origene: ou qu’il idolatrast,
ou qu’il se souffrist iouyr charnellement, à vn grand vilain•
Æthiopien qu’on luy presenta. Il subit la premiere condition: et
vitieusement, dit-on. Pourtant ne seroient pas sans goust, selon
leur erreur, celles qui nous protestent en ce temps, qu’elles aymeroient
mieux charger leur conscience de dix hommes, que d’vne
messe. Si c’est indiscretion de publier ainsi ses erreurs, il n’y a3
pas grand danger qu’elle passe en exemple et vsage. Car Ariston
disoit, que les vens que les hommes craignent le plus, sont ceux qui
les descouurent. Il faut rebrasser ce sot haillon qui cache nos
mœurs. Ils enuoyent leur conscience au bordel, et tiennent leur
contenance en regle. Iusques aux traistres et assassins, ils espousent•
les loix de la ceremonie, et attachent là leur deuoir. Si n’est-ce,
ny à l’iniustice de se plaindre de l’inciuilité, ny à la malice de
l’indiscretion. C’est dommage qu’vn meschant homme ne soit encore
vn sot, et que la decence pallie son vice. Ces incrustations n’appartiennent
qu’à vne bonne et saine paroy, qui merite d’estre conseruee,
d’être blanchie. En faueur des Huguenots, qui accusent nostre
confession auriculaire et priuee, ie me confesse en publiq, religieusement•
et purement. Sainct Augustin, Origene, et Hippocrates, ont
publié les erreurs de leurs opinions: moy encore de mes mœurs.
Ie suis affamé de me faire congnoistre: et ne me chaut à combien,
pourueu que ce soit veritablement. Ou pour dire mieux, ie n’ay
faim de rien: mais ie fuis mortellement, d’estre pris en eschange,1
par ceux à qui il arriue de congnoistre mon nom. Celuy qui fait
tout pour l’honneur et pour la gloire, que pense-il gaigner, en se
produisant au monde en masque, desrobant son vray estre à la
congnoissance du peuple? Louez un bossu de sa belle taille, il le
doit receuoir à iniure: si vous estes couard, et qu’on vous honnore•
pour vn vaillant homme, est-ce de vous qu’on parle? On vous prend
pour vn autre. I’aymeroy aussi cher, que celuy-là se gratifiast des
bonnetades qu’on luy faict, pensant qu’il soit maistre de la trouppe,
luy qui est des moindres de la suitte. Archelaus Roy de Macedoine,
passant par la ruë, quelqu’vn versa de l’eau sur luy: les assistans2
disoient qu’il deuoit le punir. Voyre mais, fit-il, il n’a pas versé
l’eau sur moy, mais sur celuy qu’il pensoit que ie fusse. Socrates
à celuy, qui l’aduertissoit: qu’on mesdisoit de luy. Point, dit-il: il
n’y a rien en moy de ce qu’ils disent. Pour moy, qui me loüeroit
d’estre bon pilote, d’estre bien modeste, ou d’estre bien chaste, ie•
ne luy en deurois nul grammercy. Et pareillement, qui m’appelleroit
traistre, voleur, ou yurongne, ie me tiendroy aussi peu offencé.
Ceux qui se mescognoissent, se peuuent paistre de fauces approbations:
non pas moy, qui me voy, et qui me recherche iusques aux
entrailles, qui sçay bien ce qu’il m’appartient. Il me plaist d’estre3
moins loué, pourueu que ie soy mieux congneu. On me pourroit
tenir pour sage en telle condition de sagesse, que ie tien pour sottise.
Ie m’ennuye que mes Essais seruent les dames de meuble
commun seulement, et de meuble de sale: ce chapitre me fera du
cabinet. I’ayme leur commerce vn peu priué: le publique est sans•
faueur et saueur. Aux adieux, nous eschauffons outre l’ordinaire
l’affection enuers les choses que nous abandonnons. Ie prens l’extreme
congé des ieux du monde: voicy nos dernieres accolades.
Mais venons à mon theme. Qu’a faict l’action genitale aux
hommes, si naturelle, si necessaire, et si iuste, pour n’en oser parler
sans vergongne, et pour l’exclurre des propos serieux et reglez?
Nous prononçons hardiment, tuer, desrober, trahir: et cela, nous•
n’oserions qu’entre les dents. Est-ce à dire, que moins nous en
exhalons en parole, d’autant nous auons loy d’en grossir la pensee?
Car il est bon, que les mots qui sont le moins en vsage, moins
escrits, et mieux teuz, sont les mieux sceus, et plus generalement
cognus. Nul aage, nulles mœurs l’ignorent non plus que le pain.1
Ils s’impriment en chascun, sans estre exprimez, et sans voix et sans
figure. Et le sexe qui le fait le plus, a charge de le taire le plus.
C’est vne action, que nous auons mis en la franchise du silence,
d’où c’est crime de l’arracher. Non pas pour l’accuser et iuger. Ny
n’osons la fouëtter, qu’en periphrase et peinture. Grand faueur à vn•
criminel, d’estre si execrable, que la iustice estime iniuste, de le
toucher et de le veoir: libre et sauué par le benefice de l’aigreur
de sa condamnation. N’en va-il pas comme en matiere de liures, qui
se rendent d’autant plus venaux et publiques, de ce qu’ils sont supprimez?
Ie m’en vay pour moy, prendre au mot l’aduis d’Aristote,2
qui dit, L’estre honteux, seruir d’ornement à la ieunesse, mais de
reproche à la vieillesse. Ces vers se preschent en l’escole ancienne:
escole à laquelle ie me tien bien plus qu’à la moderne: ses vertus
me semblent plus grandes, ses vices moindres.
Ceux qui par trop fuyant Venus estriuent,•
Faillent autant que ceux qui trop la suiuent.
Tu, Dea, tu rerum naturam sola gubernas,
Nec sine te quicquam dias in luminis oras
Exoritur, neque fit lætum, nec amabile quicquam.
Ie ne sçay qui a peu mal mesler Pallas et les Muses, auec Venus,3
et les refroidir enuers l’amour: mais ie ne voy aucunes deitez qui
s’auiennent mieux, ny qui s’entredoiuent plus. Qui ostera aux muses
les imaginations amoureuses, leur desrobera le plus bel entretien
qu’elles ayent, et la plus noble matiere de leur ouurage: et qui
fera perdre à l’amour la communication et seruice de la poësie•
l’affoiblira de ses meilleures armes. Par ainsin on charge le Dieu
d’accointance, et de bien-vueillance, et les Deesses protectrices
d’humanité et de iustice, du vice d’ingratitude et de mescognoissance.
Ie ne suis pas de si long temps cassé de l’estat et suitte de ce
Dieu, que ie n’aye la memoire informee de ses forces et valeurs:
Agnosco veteris vestigia flammæ.•
Il y a encore quelque demeurant d’emotion et chaleur apres la
fiéure.
Nec mihi deficiat calor hic, hyemantibus annis.
Tout asseché que ie suis, et appesanty, ie sens encore quelques
tiedes restes de cette ardeur passee.1
Qual l’alto Ægeo per che Aquilone o Noto
Cessi, che tutto prima il vuolse et scosse,
Non s’accheta ei perto, ma’l sono el’ moto,
Ritien dell’ onde anco agitate è grosse.
Mais de ce que ie m’y entends, les forces et valeur de ce Dieu, se•
trouuent plus vifues et plus animees, en la peinture de la poësie,
qu’en leur propre essence.
Et versus digitos habet.
Elle represente ie ne sçay quel air, plus amoureux que l’amour
mesme. Venus n’est pas si belle toute nüe, et viue, et haletante,2
comme elle est icy chez Virgile.
Dixerat, et niueis hinc atque hinc Diua lacertis
Cunctantem amplexu molli fouet. Ille repente
Accepit solitam flammam, notúsque medullas
Intrauit calor, et labefacta per ossa cucurrit.•
Non secus atque olim tonitru cùm rupta corusco
Ignea rima micans percurrit lumine nimbos.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ea verba loquutus,
Optatos dedit amplexus, placidúmque petiuit
Coniugis infusus gremio per membra soporem.3
Ce que i’y trouue à considerer, c’est qu’il la peinct vn peu bien
esmeüe pour vne Venus maritale. En ce sage marché, les appetits
ne se trouuent pas si follastres: ils sont sombres et plus mousses.
L’amour hait qu’on se tienne par ailleurs que par luy, et se mesle
laschement aux accointances qui sont dressees et entretenues soubs•
autre titre: comme est le mariage. L’alliance, les moyens, y poisent
par raison, autant ou plus, que les graces et la beauté. On ne
se marie pas pour soy, quoy qu’on die: on se marie autant ou plus,
pour sa posterité, pour sa famille. L’vsage et l’interest du mariage
touche nostre race, bien loing par delà nous. Pourtant me plaist4
cette façon, qu’on le conduise plustost par main tierce, que par les
propres: et par le sens d’autruy, que par le sien. Tout cecy, combien
à l’opposite des conuentions amoureuses? Aussi est-ce vne
espece d’inceste, d’aller employer à ce parentage venerable et sacré,
les efforts et les extrauagances de la licence amoureuse, comme il
me semble auoir dict ailleurs. Il faut, dit Aristote, toucher sa femme
prudemment et seuerement, de peur qu’en la chatouillant trop lasciuement,
le plaisir ne la face sortir hors des gons de raison. Ce•
qu’il dit pour la conscience, les medecins le disent pour la santé.
Qu’vn plaisir excessiuement chaud, voluptueux, et assidu, altere la
semence, et empesche la conception. Disent d’autre part, qu’à vne
congression languissante, comme celle là est de sa nature: pour la
remplir d’vne iuste et fertile chaleur, il s’y faut presenter rarement,1
et à notables interualles;
Quo rapiat sitiens Venerem interiúsque recondat.
Ie ne voy point de mariages qui faillent plustost, et se troublent,
que ceux qui s’acheminent par la beauté, et desirs amoureux. Il y
faut des fondemens plus solides, et plus constans, et y marcher•
d’aguet: cette boüillante allegresse n’y vaut rien. Ceux qui pensent
faire honneur au mariage, pour y ioindre l’amour, font, ce me
semble, de mesme ceux, qui pour faire faueur à la vertu, tiennent
que la noblesse n’est autre chose que vertu. Ce sont choses qui ont
quelque cousinage: mais il y a beaucoup de diuersité: on n’a que2
faire de troubler leurs noms et leurs tiltres. On fait tort à l’vne ou
à l’autre de les confondre. La noblesse est vne belle qualité, et introduite
auec raison: mais d’autant que c’est vne qualité dependant
d’autruy, et qui peut tomber en vn homme vicieux et de neant, elle
est en estimation bien loing au dessoubs de la vertu. C’est vne•
vertu, si ce l’est, artificielle et visible: dependant du temps et de la
fortune: diuerse en forme selon les contrees, viuante et mortelle:
sans naissance, non plus que la riuiere du Nil: genealogique et
commune; de suite et de similitude: tiree par consequence, et consequence
bien foible. La science, la force, la bonté, la beauté, la3
richesse, toutes autres qualitez, tombent en communication et en
commerce: cetty-cy se consomme en soy, de nulle emploite au seruice
d’autruy. On proposoit à l’vn de nos Roys, le choix de deux
competiteurs, en vne mesme charge, desquels l’vn estoit Gentil’homme,
l’autre ne l’estoit point: il ordonna que sans respect de•
cette qualité, on choisist celuy qui auroit le plus de merite: mais
où la valeur seroit entierement pareille, qu’alors on eust respect à
la noblesse: c’estoit iustement luy donner son rang. Antigonus à
vn ieune homme incogneu, qui luy demandoit la charge de son
pere, homme de valeur, qui venoit de mourir: Mon amy, dit-il, en
tels bien faicts, ie ne regarde pas tant la noblesse de mes soldats,
comme ie fais leur proüesse. De vray, il n’en doibt pas aller comme
des officiers des Roys de Sparte, trompettes, menestriers, cuisiniers,•
à qui en leurs charges succedoient les enfants, pour ignorants qu’ils
fussent, auant les mieux experimentez du mestier. Ceux de Callicut
font des nobles, vne espece par dessus l’humaine. Le mariage leur
est interdit, et toute autre vacation que bellique. De concubines,
ils en peuuent auoir leur saoul: et les femmes autant de ruffiens:1
sans ialousie les vns des autres. Mais c’est vn crime capital et irremissible,
de s’accoupler à personne d’autre condition que la leur.
Et se tiennent pollus, s’ils en sont seulement touchez en passant:
et, comme leur noblesse en estant merueilleusement iniuriee et
interessee, tuent ceux qui seulement ont approché vn peu trop pres•
d’eux. De maniere que les ignobles sont tenus de crier en marchant,
comme les gondoliers de Venise, au contour des ruës, pour ne
s’entreheurter: et les nobles leur commandent de se ietter au
quartier qu’ils veulent. Ceux cy euitent par là, cette ignominie,
qu’ils estiment perpetuelle; ceux là vne mort certaine. Nulle duree2
de temps, nulle faueur de Prince, nul office, ou vertu, ou richesse
peut faire qu’vn roturier deuienne noble. A quoy ayde cette coustume,
que les mariages sont defendus de l’vn mestier à l’autre. Ne
peut vne de race cordonniere, espouser vn charpentier: et sont les
parents obligez de dresser les enfants à la vacation des peres,•
precisement, et non à autre vacation: par où se maintient la distinction
et continuation de leur fortune. Vn bon mariage, s’il en
est, refuse la compagnie et conditions de l’amour: il tasche à representer
celles de l’amitié. C’est vne douce societé de vie, pleine
de constance, de fiance, et d’vn nombre infiny d’vtiles et solides3
offices, et obligations mutuelles. Aucune femme qui en sauoure le
goust,
Optato quam iunxit lumine tæda,
ne voudroit tenir lieu de maistresse à son mary. Si elle est logee en
son affection, comme femme, elle y est bien plus honorablement et•
seurement logee. Quand il fera l’esmeu ailleurs, et l’empressé, qu’on
luy demande pourtant lors, à qui il aymeroit mieux arriuer vne
honte, ou à sa femme ou à sa maistresse, de qui la desfortune l’affligeroit
le plus, à qui il desire plus de grandeur: ces demandes
n’ont aucun doubte en vn mariage sain. Ce qu’il s’en voit si peu
de bons, est signe de son prix et de sa valeur. A le bien façonner et
à le bien prendre, il n’est point de plus belle piece en notre societé.•
Nous ne nous en pouuons passer, et l’allons auilissant. Il en aduient
ce qui se voit aux cages, les oyseaux qui en sont dehors, desesperent
d’y entrer; et d’vn pareil soing en sortir, ceux qui sont au dedans.
Socrates, enquis, qui estoit plus commode, prendre, ou ne
prendre point de femme: Lequel des deux, dit-il, on face, on s’en1
repentira. C’est vne conuention à laquelle se rapporte bien à point
ce qu’on dit, homo homini, ou Deus, ou lupus. Il faut le rencontre
de beaucoup de qualitez à le bastir. Il se trouue en ce temps plus
commode aux ames simples et populaires, où les delices, la curiosité,
et l’oysiueté, ne le troublent pas tant. Les humeurs desbauchees,•
comme est la mienne, qui hay toute sorte de liaison et d’obligation,
n’y sont pas si propres.
Et mihi dulce magis resoluto viuere collo.
De mon dessein, i’eusse fuy d’espouser la sagesse mesme, si
elle m’eust voulu. Mais nous auons beau dire: la coustume et2
l’vsage de la vie commune, nous emporte. La plus part de mes
actions se conduisent par exemple, non par choix. Toutesfois ie ne
m’y conuiay pas proprement. On m’y mena, et y fus porté par des
occasions estrangeres. Car non seulement les choses incommodes,
mais il n’en est aucune si laide et vitieuse et euitable, qui ne puisse•
deuenir acceptable par quelque condition et accident, tant l’humaine
posture est vaine. Et y fus porté, certes plus preparé lors, et plus
rebours, que ie ne suis à present, apres l’auoir essayé. Et tout
licencieux qu’on me tient, i’ay en verité plus seuerement obserué
les loix de mariage, que ie n’auois ny promis ny esperé. Il n’est3
plus temps de regimber quand on s’est laissé entrauer. Il faut prudemment
mesnager sa liberté: mais depuis qu’on s’est submis à
l’obligation, il s’y faut tenir soubs les loix du debuoir commun,
aumoins s’en efforcer. Ceux qui entreprennent ce marché pour s’y
porter auec hayne et mespris, font iniustement et incommodément.
Et cette belle regle que ie voy passer de main en main entre elles,
comme vn sainct oracle,
Sers ton mary comme ton maistre,
Et t’en garde comme d’vn traistre:•
qui est à dire: Porte toy enuers luy, d’vne reuerence contrainte,
ennemye, et deffiante (cry de guerre et de deffi) est pareillement
iniurieuse et difficile. Ie suis trop mol pour desseins si espineux. A
dire vray, ie ne suis pas arriué à cette perfection d’habileté et galantise
d’esprit, que de confondre la raison auec l’iniustice, et mettre1
en risee tout ordre et regle qui n’accorde à mon appetit. Pour
hayr la superstition, ie ne me iette pas incontinent à l’irreligion. Si
on ne fait tousiours son debuoir, au moins le faut il tousiours
aymer et recognoistre: c’est trahison, se marier sans s’espouser.
Passons outre. Nostre poëte represente vn mariage plein d’accord•
et de bonne conuenance, auquel pourtant il n’y a pas beaucoup
de loyauté. A il voulu dire, qu’il ne soit pas impossible de se rendre
aux efforts de l’amour, et ce neantmoins reseruer quelque deuoir
enuers le mariage: et qu’on le peut blesser, sans le rompre
tout à faict? Tel valet ferre la mule au maistre qu’il ne hayt pas2
pourtant. La beauté, l’oportunité, la destinee (car la destinee y met
aussi la main)
Fatum est in partibus illis
Quas sinus abscondit: nam si tibi sidera cessent,
Nil faciet longi mensura incognita nerui,•
l’ont attachée à vn estranger: non pas si entiere peut estre, qu’il
ne luy puisse rester quelque liaison par où elle tient encore à son
mary. Ce sont deux desseins, qui ont des routes distinguees, et non
confondues. Vne femme se peut rendre à tel personnage, que nullement
elle ne voudroit auoir espousé: ie ne dy pas pour les conditions3
de la fortune, mais pour celles mesmes de la personne. Peu
de gens ont espousé des amies qui ne s’en soient repentis. Et iusques
en l’autre monde, quel mauuais mesnage fait Iupiter avec sa
femme, qu’il auoit premierement pratiquee et iouyë par amourettes?
C’est ce qu’on dit, chier dans le panier, pour apres le mettre•
sur sa teste. I’ay veu de mon temps en quelque bon lieu, guerir
honteusement et deshonnestement, l’amour, par le mariage: les
considerations sont trop autres. Nous aymons, sans nous empescher
deux choses diuerses, et qui se contrarient. Isocrates disoit,
que la ville d’Athenes plaisoit à la mode que font les dames qu’on4
sert par amour, chacun aymoit à s’y venir promener, et y passer
son temps: nul ne l’aymoit pour l’espouser: c’est à dire, pour s’y
habituer et domicilier. I’ay auec despit, veu des maris hayr leurs
femmes, de ce seulement, qu’ils leur font tort. Aumoins ne les faut
il pas moins aymer, de nostre faute: par repentance et compassion•
aumoins, elles nous en deuroient estre plus cheres. Ce sont fins
differentes, et pourtant compatibles, dit-il, en quelque façon. Le
mariage a pour sa part, l’vtilité, la iustice, l’honneur, et la constance:
vn plaisir plat, mais plus vniuersel. L’amour se fonde au
seul plaisir: et l’a de vray plus chatouilleux, plus vif, et plus aigu:1
vn plaisir attizé par la difficulté: il y faut de la piqueure et de la
cuison. Ce n’est plus amour, s’il est sans fleches et sans feu. La
liberalité des dames est trop profuse au mariage, et esmousse la
poincte de l’affection et du desir. Pour fuïr à cet inconuenient,
voyez la peine qu’y prennent en leurs loix Lycurgus et Platon.•
Les femmes n’ont pas tort du tout, quand elles refusent les regles
de vie, qui sont introduites au monde: d’autant que ce sont les
hommes qui les ont faictes sans elles. Il y a naturellement de la
brigue et riotte entre elles et nous. Le plus estroit consentement
que nous ayons auec elles, encores est-il tumultuaire et tempestueux.2
A l’aduis de nostre autheur, nous les traictons inconsiderément
en cecy. Apres que nous auons cogneu, qu’elles sont sans
comparaison plus capables et ardentes aux effects de l’amour que
nous, et que ce prestre ancien l’a ainsi tesmoigné, qui auoit esté
tantost homme, tantost femme:•
Venus huic erat vtraque nota.
Et en outre, que nous auons appris de leur propre bouche, la
preuue qu’en firent autrefois, en diuers siecles, vn Empereur et vne
Emperiere de Rome, maistres ouuriers et fameux en cette besongne:
luy despucela bien en vne nuict dix vierges Sarmates ses3
captiues: mais elle fournit reelement en vne nuict, à vingt et cinq
entreprinses, changeant de compagnie selon son besoing et son goust,
Adhuc ardens rigidæ tentigine vuluæ:
Et lassata viris, nondum satiata recessit.
Et que sur le different aduenu à Cateloigne, entre vne femme, se•
plaignant des efforts trop assiduelz de son mary (non tant à mon
aduis qu’elle en fust incommodee, car ie ne crois les miracles qu’en
foy, comme pour retrancher soubs ce pretexte, et brider en ce
mesme, qui est l’action fondamentale du mariage, l’authorité des
maris enuers leurs femmes: et pour montrer que leurs hergnes, et4
leur malignité passent outre la couche nuptiale, et foulent aux pieds
graces et douceurs mesmes de Venus) à laquelle plainte, le mary
respondoit, homme vrayement brutal et desnaturé, qu’aux iours
mesme de ieusne il ne s’en sçauroit passer à moins de dix: interuint
ce notable arrest de la Royne d’Aragon: par lequel, apres meure•
deliberation de conseil, cette bonne Royne, pour donner regle et
exemple à tout temps, de la moderation et modestie requise en vn
iuste mariage: ordonna pour bornes legitimes et necessaires, le
nombre de six par iour: relaschant et quitant beaucoup du besoing
et desir de son sexe, pour establir, disoit-elle, vne forme aysee, et1
par consequent permanante et immuable. En quoy s’escrient les
docteurs, quel doit estre l’appetit et la concupiscence feminine,
puisque leur raison, leur reformation, et leur vertu, se taille à ce
prix? considerans le diuers iugement de nos appetits. Car Solon
patron de l’eschole legiste ne taxe qu’à trois fois par mois, pour ne•
faillir point, cette hantise coniugale. Apres avoir creu, dis-ie, et
presché cela, nous sommes allez, leur donner la continence peculierement
en partage: et sur peines dernieres et extremes. Il
n’est passion plus pressante, que cette cy, à laquelle nous voulons
qu’elles resistent seules: non simplement, comme à vn vice de sa2
mesure: mais comme à l’abomination et execration plus qu’à l’irreligion
et au parricide: et nous nous y rendons ce pendant sans
coulpe et reproche. Ceux mesme d’entre nous, qui ont essayé d’en
venir à bout, ont assez auoué quelle difficulté, ou plustost impossibilité
il y auoit, vsant de remedes materiels, à mater, affoiblir et•
refroidir le corps. Nous au contraire, les voulons saines, vigoreuses,
en bon point, bien nourries, et chastes ensemble: c’est à
dire, et chaudes et froides. Car le mariage, que nous disons auoir
charge de les empescher de bruler, leur aporte peu de refraichissement
selon nos mœurs. Si elles en prennent vn, à qui la vigueur3
de l’aage boult encores, il fera gloire de l’espandre ailleurs.
Sit tandem pudor, aut eamus in ius,
Multis mentula millibus redempta,
Non est hæc tua, Basse, vendidisti.
Le philosophe Polemon fut iustement appellé en iustice par sa
femme, de ce qu’il alloit semant en vn champ sterile le fruict deu
au champ genital. Si c’est de ces autres cassez, les voyla en plein
mariage, de pire condition que vierges et vefues. Nous les tenons
pour bien fournies, par ce qu’elles ont vn homme aupres. Comme•
les Romains tindrent pour viollee Clodia Læta, vestale, que Caligula
auoit approchée, encore qu’il fust aueré, qu’il ne l’auoit qu’approchée.
Mais au rebours; on recharge par là, leur necessité:
d’autant que l’attouchement et la compagnie de quelque masle que
ce soit, esueille leur chaleur, qui demeureroit plus quiete en la1
solitude. Et à cette fin, comme il est vray-semblable, de rendre par
cette circonstance et consideration, leur chasteté plus meritoire.
Boleslaus et Kinge sa femme, Roys de Poulongne, la vouërent d’vn
commun accord, couchez ensemble, le iour mesme de leurs nopces:
et la maintindrent à la barbe des commoditez maritales. Nous•
les dressons dés l’enfance, aux entremises de l’amour: leur grace,
leur attiffeure, leur science, leur parole, toute leur instruction, ne
regarde qu’à ce but. Leurs gouuernantes ne leur impriment autre
chose que le visage de l’amour, ne fust qu’en le leur representant
continuellement pour les en desgouster. Ma fille, c’est tout ce que2
i’ay d’enfans, est en l’aage auquel les loix excusent les plus eschauffees
de se marier. Elle est d’vne complexion tardiue, mince et
molle, et a esté par sa mere esleuee de mesme, d’vne forme retiree
et particuliere: si qu’elle ne commence encore qu’à se desniaiser
de la naifueté de l’enfance. Elle lisoit vn liure François deuant moy:•
le mot de, fouteau, s’y rencontra, nom d’vn arbre cogneu: la
femme qu’ell’ a pour sa conduitte, l’arresta tout court, vn peu rudement,
et la fit passer par dessus ce mauuais pas. Ie la laissay
faire, pour ne troubler leurs regles: car ie ne m’empesche aucunement
de ce gouuernement. La police feminine a vn train mysterieux,3
il faut le leur quitter. Mais si ie ne me trompe, le commerce de
vingt laquays, n’eust sçeu imprimer en sa fantasie, de six moys,
l’intelligence et vsage, et toutes les consequences du son de ces
syllabes scelerees, comme fit cette bonne vieille, par sa reprimende
et son interdiction.•
Motus doceri gaudet Ionicos
Matura virgo, et frangitur artubus,
Iam nunc, et incestos amores
De tenero meditatur vngui,
Qu’elles se dispensent vn peu de la ceremonie, qu’elles entrent en4
liberté de discours, nous ne sommes qu’enfans au prix d’elles, en
cette science. Oyez leur representer nos poursuittes et nos entretiens:
elles vous font bien cognoistre que nous ne leur apportons
rien, qu’elles n’ayent sçeu et digeré sans nous. Seroit-ce ce que dit
Platon, qu’elles ayent esté garçons desbauchez autresfois? Mon
oreille se rencontra vn iour en lieu, où elle pouuoit desrober aucun•
des discours faicts entre elles sans soupçon: que ne puis-ie le dire?
Nostre dame, (fis-ie), allons à cette heure estudier des frases d’Amadis,
et des registres de Boccace et de l’Aretin, pour faire les
habiles: nous employons vrayement bien notre temps: il n’est ny
parole, ny exemple, ny démarche qu’elles ne sçachent mieux que1
nos liures. C’est vne discipline qui naist dans leurs veines,
Et mentem Venus ipsa dedit,
que ces bons maistres d’escole, nature, ieunesse, et santé, leur
soufflent continuellement dans l’ame. Elles n’ont que faire de l’apprendre,
elles l’engendrent.•
Nec tantum niueo gauisa est ulla columbo
Compar, vel si quid dicitur improbius,
Oscula mordenti semper decerpere rostro,
Quantum præcipuè multiuola est mulier.
Qui n’eust tenu vn peu en bride cette naturelle violence de leur2
desir, par la crainte et honneur, dequoy on les a pourueuës, nous
estions diffamez. Tout le mouuement du monde se resoult et rend
à cet accouplage: c’est vne matiere infuse par tout: c’est vn centre
où toutes choses regardent. On void encore des ordonnances de la
vieille et sage Rome, faictes pour le seruice de l’amour: et les•
preceptes de Socrates, à instruire les courtisanes.
Necnon libelli Stoici inter sericos
Iacere puluillos amant.
Zenon parmy les loix, regloit aussi les escarquillemens, et les secousses
du depucelage. De quel sens estoit le liure du philosophe3
Strato, de la conionction charnelle? Et dequoy traittoit Theophraste,
en ceux qu’il intitula, l’vn l’Amoureux, l’autre de l’Amour?
Dequoy Aristippus au sien, des anciennes delices? Que veulent pretendre
les descriptions si estendues et viues en Platon, des amours
de son temps? Et le liure de l’Amoureux, de Demetrius Phalereus:•
et Clinias, ou l’Amoureux forcé de Heraclides Ponticus? Et d’Antisthenes,
celuy de faire les enfants, ou des nopces: et l’autre, du
maistre ou de l’Amant? Et d’Aristo, celuy, des exercices amoureux?
de Cleanthes, vn de l’Amour, l’autre de l’art d’aymer? Les dialogues
amoureux de Spherus? Et la fable de Iupiter et Iuno de4
Chrysippus, eshontee au delà de toute souffrance? Et ses cinquante
epistres si lasciues? Ie veux laisser à part les escrits des philosophes,
qui ont suiuy la secte d’Epicurus protectrice de la volupté.
Cinquante deitez estoient au temps passé asseruies à cet office. Et
s’est trouué nation, où pour endormir la concupiscence de ceux qui
venoient à la deuotion, on tenoit aux temples des garses à iouyr•
et estoit acte de ceremonie de s’en seruir auant venir à l’office:
Nimirum propter continentiam incontinentia necessaria est, incendium
ignibus extinguitur. En la plus part du monde, cette partie
de nostre corps estoit deifiee. En mesme prouince, les vns se l’escorchoient
pour en offrir et consacrer vn lopin: les autres offroient1
et consacroient leur semence. En vne autre, les ieunes hommes se
le perçoient publiquement, et ouuroient en diuers lieux entre chair
et cuir, et trauersoient par ces ouuertures, des brochettes, les plus
longues et grosses qu’ils pouuoient souffrir: et de ces brochettes
faisoient apres du feu, pour offrande à leurs Dieux: estimez peu•
vigoureux et peu chastes, s’ils venoient à s’estonner par la force de
cette cruelle douleur. Ailleurs, le plus sacré magistrat, estoit reueré
et recogneu par ces parties là. Et en plusieurs ceremonies
l’effigie en estoit portee en pompe, à l’honneur de diuerses diuinitez.
Les dames Ægyptiennes en la feste des Bacchanales, en portoient2
au col vn de bois, exquisement formé, grand et pesant,
chacune selon sa force: outre ce que la statue de leur Dieu, en representoit,
qui surpassoit en mesure le reste du corps. Les femmes
mariées icy pres, en forgent de leur couurechef vne figure sur leur
front, pour se glorifier de la iouyssance qu’elles en ont: et venant•
à estre vefues, le couchent en arriere, et enseuelissent soubs leur
coiffure. Les plus sages matrones à Rome, estoient honnorees d’offrir
des fleurs et des couronnes au Dieu Priapus. Et sur ses parties
moins honnestes, faisoit-on soir les vierges, au temps de leurs
nopces. Encore ne sçay-ie si i’ay veu en mes iours quelque air de3
pareille deuotion. Que vouloit dire cette ridicule piece de la chaussure
de nos peres, qui se voit encore en nos Suysses? A quoy faire,
la montre que nous faisons à cette heure de nos pieces en forme,
soubs nos grecgues: et souuent, qui pis est, outre leur grandeur
naturelle, par fauceté et imposture? Il me prend enuie de croire,•
que cette sorte de vestement fut inuentee aux meilleurs et plus
conscientieux siecles, pour ne piper le monde: pour que chacun
rendist en publiq compte de son faict. Les nations plus simples,
l’ont encore aucunement rapportant au vray. Lors on instruisoit la
science de l’ouurier, comme il se faict, de la mesure du bras ou du
pied. Ce bon homme qui en ma ieunesse, chastra tant de belles et
antiques statues en sa grande ville, pour ne corrompre la veuë,•
suyuant l’aduis de cet autre antien bon homme,
Flagitij principium est nudare inter ciues corpora:
se deuoit aduiser, comme aux mysteres de la bonne Deesse, toute
apparence masculine en estoit forclose, que ce n’estoit rien auancer,
s’il ne faisoit encore chastrer, et cheuaux, et asnes, et nature en fin.1
Omne adeo genus in terris, hominùmque, ferarúmque,
Et genus æquoreum, pecudes pictæque volucres,
In furias ignémque ruunt.
Les Dieux, dit Platon, nous ont fourni d’vn membre inobedient et
tyrannique: qui, comme vn animal furieux, entreprend par la violence•
de son appetit, sousmettre tout à soy. De mesmes aux femmes
le leur, comme vn animal glouton et auide, auquel si on refuse
aliments en sa saison, il forcene impatient de delay; et soufflant
sa rage en leurs corps, empesche les conduits, arreste la respiration,
causant mille sortes de maux: iusques à ce qu’ayant humé le2
fruit de la soif commune, il en ayt largement arrousé et ensemencé
le fond de leur matrice. Or se deuoit aduiser aussi mon legislateur,
qu’à l’auanture est-ce vn plus chaste et fructueux vsage, de
leur faire de bonne heure cognoistre le vif, que de le leur laisser
deuiner, selon la liberté, et chaleur de leur fantasie. Au lieu des•
parties vrayes, elles en substituent par desir et par esperance,
d’autres extrauagantes au triple. Et tel de ma cognoissance s’est
perdu, pour auoir faict la descouuerte des siennes, en lieu où il
n’estoit encore au propre de les mettre en possession de leur plus
serieux vsage. Quel dommage ne font ces enormes pourtraicts, que3
les enfants vont semant aux passages et escalliers des maisons
Royalles? De là leur vient vn cruel mespris de nostre portee naturelle.
Que sçait-on, si Platon ordonnant apres d’autres republiques
bien instituees que les hommes, femmes, vieux, ieunes, se presentent
nuds à la veuë les vns des autres, en ses gymnastiques, n’a pas
regardé à cela? Les Indiennes qui voyent les hommes à crud, ont
aumoins refroidy le sens de la veuë. Et quoy que dient les femmes
de ce grand royaume du Pegu, qui au dessous de la ceinture, n’ont•
à se couurir qu’vn drap fendu par le deuant: et si estroit, que
quelque cerimonieuse decence qu’elles y cerchent, à chasque pas on
les void toutes; que c’est vne inuention trouuee aux fins d’attirer
les hommes à elles, et les retirer des masles, à quoy cette nation
est du tout abandonnee: il se pourroit dire, qu’elles y perdent plus1
qu’elles n’auancent: et qu’vne faim entiere, est plus aspre, que
celle qu’on a rassasiee, au moins par les yeux. Aussi disoit Liuia,
qu’à vne femme de bien, vn homme nud, n’est non plus qu’vne
image. Les Lacedemoniennes, plus vierges femmes, que ne sont
noz filles, voyoyent tous les iours les ieunes hommes de leur ville,•
despouillez en leurs exercices: peu exactes elles mesmes à couurir
leurs cuisses en marchant: s’estimants, comme dit Platon, assez
couuertes de leur vertu sans vertugade. Mais ceux là, desquels
parle Sainct Augustin, ont donné vn merueilleux effort de tentation
à la nudité, qui ont mis en doubte, si les femmes au iugement2
vniuersel, resusciteront en leur sexe, et non plustost au nostre,
pour ne nous tenter encore en ce sainct estat. On les leurre en
somme, et acharne, par tous moyens. Nous eschauffons et incitons
leur imagination sans cesse, et puis nous crions au ventre. Confessons
le vray, il n’en est guere d’entre nous, qui ne craigne plus la•
honte, qui luy vient des vices de sa femme, que des siens: qui ne
se soigne plus (esmerueillable charité) de la conscience de sa bonne
espouse, que de la sienne propre: qui n’aymast mieux estre voleur et
sacrilege, et que sa femme fust meurtriere et heretique, que si elle
n’estoit plus chaste que son mary. Inique estimation de vices. Nous3
et elles sommes capables de mille corruptions plus dommageables
et desnaturees, que n’est la lasciueté. Mais nous faisons et poisons
les vices, non selon nature, mais selon nostre interest. Par où ils
prennent tant de formes inegales. L’aspreté de noz decrets, rend
l’application des femmes à ce vice, plus aspre et plus vicieuse, que
ne porte sa condition: et l’engage à des suittes pires que n’est leur
cause. Elles offriront volontiers d’aller au palais querir du gain, et
à la guerre de la reputation, plustost que d’auoir au milieu de
l’oisiueté, et des delices, à faire vne si difficile garde. Voyent-elles•
pas, qu’il n’est ny marchant ny procureur, ny soldat, qui ne quitte
sa besongne pour courre à cette autre: et le crocheteur, et le sauetier,
tout harassez et hallebrenez qu’ils sont de trauail et de faim?
Num tu, quæ tenuit diues Achæmenes,
Aut pinguis Phrygiæ Mygdonias opes,1
Permutare velis crine Licymniæ,
Plenas aut Arabum domos,
Dum fragrantia detorquet ad oscula
Ceruicem, aut facili sæuitia negat,
Quæ poscente magis gaudeat eripi,•
Interdum rapere occupet?
Ie ne sçay si les exploicts de Cæsar et d’Alexandre surpassent en
rudesse la resolution d’vne belle ieune femme, nourrie à nostre
façon, à la lumiere et commerce du monde, battue de tant d’exemples
contraires, se maintenant entiere, au milieu de mille continuelles2
et fortes poursuittes. Il n’y a point de faire, plus espineux,
qu’est ce non faire, ny plus actif. Ie trouue plus aysé, de porter
vne cuirasse toute sa vie, qu’vn pucelage. Et est le vœu de la virginité,
le plus noble de tous les vœux, comme estant le plus aspre.
Diaboli virtus in lumbis est: dict Sainct Ierosme. Certes le plus•
ardu et le plus vigoureux des humains deuoirs, nous l’auons resigné
aux dames, et leur en quittons la gloire. Cela leur doit seruir
d’vn singulier esguillon à s’y opiniastrer. C’est vne belle matiere à
nous brauer, et à fouler aux pieds, cette vaine preeminence de valeur
et de vertu, que nous pretendons sur elles. Elles trouueront,3
si elles s’en prennent garde, qu’elles en seront non seulement tres-estimees,
mais aussi plus aymees. Vn galant homme n’abandonne
point sa poursuitte, pour estre refusé, pourueu que ce soit vn refus
de chasteté, non de choix. Nous auons beau iurer et menasser, et
nous plaindre: nous mentons, nous les en aymons mieux. Il n’est•
point de pareil leurre, que la sagesse, non rude, et renfrongnee.
C’est stupidité et lascheté, de s’opiniastrer contre la hayne et le
mespris. Mais contre vne resolution vertueuse et constante, meslee
d’vne volonté recognoissante, c’est l’exercice d’vne ame noble et
genereuse. Elles peuuent recognoistre nos seruices, iusques à certaine
mesure, et nous faire sentir honnestement qu’elles ne nous
desdaignent pas. Car cette loy qui leur commande de nous abominer,•
par ce que nous les adorons, et nous hayr de ce que nous les
aymons: elle est certes cruelle, ne fust que de sa difficulté. Pourquoy
n’orront elles noz offres et noz demandes, autant qu’elles se
contiennent sous le deuoir de la modestie? Que va lon deuinant,
qu’elles sonnent au dedans, quelque sens plus libre? Vne Royne de1
nostre temps, disoit ingenieusement, que de refuser ces abbors,
c’est tesmoignage de foiblesse, et accusation de sa propre facilité:
et qu’vne dame non tentee, ne se pouuoit venter de sa chasteté.
Les limites de l’honneur ne sont pas retranchez du tout si court:
il a dequoy se relascher, il peut se dispenser aucunement sans se•
forfaire. Au bout de sa frontiere, il y a quelque estendue, libre,
indifferente, et neutre. Qui l’a peu chasser et acculer à force,
iusques dans son coin et son fort: c’est vn mal habile homme s’il
n’est satisfaict de sa fortune. Le prix de la victoire se considere par
la difficulté. Voulez vous sçauoir quelle impression a faict en son2
cœur, vostre seruitude et vostre merite? mesurez-le à ses mœurs.
Telle peut donner plus, qui ne donne pas tant. L’obligation du bien-faict,
se rapporte entierement à la volonté de celuy qui donne: les
autres circonstances qui tombent au bien faire, sont muettes,
mortes et casueles. Ce peu luy couste plus à donner, qu’à sa compaigne•
son tout. Si en quelque chose la rareté sert d’estimation, ce
doit estre en cecy. Ne regardez pas combien peu c’est, mais combien
peu l’ont. La valeur de la monnoye se change selon le coin et,
la merque du lieu. Quoy que le despit et l’indiscretion d’aucuns
leur puisse faire dire, sur l’excez de leur mescontentement: tousiours3
la vertu et la verité regaigne son auantage. I’en ay veu, desquelles
la reputation a esté long temps interessee par iniure, s’estre
remises en l’approbation vniuerselle des hommes, par leur seule
constance, sans soing et sans artifice: chacun se repent et se desment,
de ce qu’il en a creu. De filles vn peu suspectes, elles tiennent le•
premier rang entre les dames d’honneur. Quelqu’vn disoit à Platon:
Tout le monde mesdit de vous. Laissez les dire, fit-il: ie viuray de
façon, que ie leur feray changer de langage. Outre la crainte de
Dieu, et le prix d’vne gloire si rare, qui les doibt inciter à se conseruer,
la corruption de ce siecle les y force. Et si i’estois en leur
place, il n’est rien que ie ne fisse plustost que de commettre ma
reputation en mains si dangereuses. De mon temps, le plaisir d’en
comter (plaisir qui ne doit guere en douceur à celuy mesme de•
l’effect) n’estoit permis qu’à ceux qui auoient quelque amy fidelle
et vnique: à present les entretiens ordinaires des assemblees et des
tables, ce sont les vanteries des faueurs receuës, et liberalité secrette
des dames. Vrayement c’est trop d’abiection, et de bassesse
de cœur, de laisser ainsi fierement persecuter, paistrir, et fourrager1
ces tendres et mignardes douceurs, à des personnes ingrates, indiscretes,
et si volages. Cette nostre exasperation immoderee, et
illegitime, contre ce vice, naist de la plus vaine et tempesteuse
maladie qui afflige les ames humaines, qui est la ialousie.
Quis vetat apposito lumen de lumine sumi?•
Dent licet assiduè, nil tamen inde perit.
Celle-là, et l’enuie sa sœur, me semblent des plus ineptes de la
trouppe. De cette-cy, ie n’en puis gueres parler: cette passion
qu’on peint si forte et si puissante, n’a de sa grace aucune addresse
en moy. Quant à l’autre, ie la cognois, au moins de veuë. Les bestes2
en ont ressentiment. Le pasteur Cratis estant tombé en l’amour
d’vne cheure, son bouc, ainsi qu’il dormoit, luy vint par ialousie
choquer la teste, de la sienne, et la luy escraza. Nous auons monté
l’excez de cette fieure, à l’exemple d’aucunes nations barbares. Les
mieux disciplinees en ont esté touchees: c’est raison: mais non pas•
transportees:
Ense maritali nemo confossus adulter,
Purpureo Stygias sanguine tinxit aquas.
Lucullus, Cæsar, Pompeius, Antonius, Caton, et d’autres braues
hommes, furent cocus, et le sçeurent, sans en exciter tumulte. Il3
n’y eut en ce temps là, qu’vn sot de Lepidus, qui en mourut
d’angoisse.
Ah! tum te miserum malique fati,
Quem attractis pedibus, patente porta,
Percurrent mugilésque raphanique.•
Et le Dieu de nostre poëte, quand il surprint auec sa femme l’vn de
ses compagnons, se contenta de leur en faire honte:
Atque aliquis de Diis non tristibus optat,
Sic fieri turpis.
Et ne laisse pourtant de s’eschauffer des molles caresses, qu’elle4
luy offre: se plaignant qu’elle soit pour cela entree en deffiance de
son affection:
Quid causas petis ex alto? fiducia cessit
Quo tibi, Diua, mei?
Voyre elle luy fait requeste pour vn sien bastard,
Arma rogo genitrix nato:
qui luy est liberalement accordee. Et parle Vulcan d’Æneas auec
honneur:
Arma acri facienda viro.•
D’vne humanité à la verité plus qu’humaine. Et cet excez de bonté,
ie consens qu’on le quitte aux Dieux:
Nec diuis homines componier æquum est.
Quant à la confusion des enfans, outre ce que les plus graues
legislateurs l’ordonnent et l’affectent en leurs republiques, elle ne1
touche pas les femmes, où cette passion est ie ne sçay comment
encore mieux en siege.
Sæpe etiam Iuno, maxima cælicolum,
Coniugis in culpa flagrauit quotidiana.
Lors que la ialousie saisit ces pauures ames, foibles, et sans resistance,•
c’est pitié, comme elle les tirasse et tyrannise cruellement.
Elle s’y insinue sous tiltre d’amitié: mais depuis qu’elle les possede,
les mesmes causes qui seruoient de fondement à la bien-vueillance,
seruent de fondement de hayne capitale: c’est des maladies
d’esprit celle, à qui plus de choses seruent d’aliment, et moins de2
choses de remede. La vertu, la santé, le merite, la reputation du
mary, sont les boutefeux de leur maltalent et de leur rage.
Nullæ sunt inimicitiæ, nisi amoris, acerbæ.
Cette fiéure laidit et corrompt tout ce qu’elles ont de bel et de bon
d’ailleurs. Et d’vne femme ialouse, quelque chaste qu’elle soit, et•
mesnagere, il n’est action qui ne sente l’aigre et l’importun. C’est
vne agitation enragee, qui les reiette à vne extremité du tout contraire
à sa cause. Il fut bon d’vn Octauius à Rome. Ayant couché
auec Pontia Posthumia, il augmenta son affection par la iouyssance,
et poursuyuit à toute instance de l’espouser: ne la pouuant persuader,3
cet amour extreme le precipita aux effects de la plus
cruelle et mortelle inimitié: il la tua. Pareillement les symptomes
ordinaires de cette autre maladie amoureuse, ce sont haines intestines,
monopoles, coniurations:
Notumque, furens quid fæmina possit:•
et vne rage, qui se ronge d’autant plus, qu’elle est contraincte de
s’excuser du pretexte de bien-vueillance. Or le deuoir de chasteté,
a vne grande estendue. Est-ce la volonté que nous voulons
qu’elles brident? C’est vne piece bien soupple et actiue. Elle a
beaucoup de promptitude pour la pouuoir arrester. Comment? si
les songes les engagent par fois si auant, qu’elles ne s’en puissent
desdire. Il n’est pas en elles, ny à l’aduanture en la chasteté•
mesme, puis qu’elle est femelle, de se deffendre des concupiscences
et du desirer. Si leur volonté seule nous interesse
où en sommes nous? Imaginez la grand’ presse, à qui auroit ce
priuilege, d’estre porté tout empenné, sans yeux, et sans langue,
sur le poinct de chacune qui l’accepteroit. Les femmes Scythes1
creuoyent les yeux à touts leurs esclaues et prisonniers de guerre,
pour s’en seruir plus librement et couuertement. O le furieux aduantage
que l’opportunité! Qui me demanderoit la premiere partie en
l’amour, ie respondrois, que c’est sçauoir prendre le temps: la seconde
de mesme: et encore la tierce. C’est vn poinct qui peut tout.•
I’ay eu faute de fortune souuent, mais par fois aussi d’entreprise.
Dieu gard’ de mal qui peut encores s’en moquer. Il y faut en ce
siecle plus de temerité: laquelle nos ieunes gens excusent sous pretexte
de chaleur. Mais si elles y regardoyent de pres, elles trouueroyent
qu’elle vient plustost de mespris. Ie craignois superstitieusement2
d’offenser: et respecte volontiers, ce que i’ayme. Outre ce
qu’en cette marchandise, qui en oste la reuerence, en efface le lustre.
I’ayme qu’on y face vn peu l’enfant, le craintif et le seruiteur.
Si ce n’est du tout en cecy, i’ay d’ailleurs quelques airs de la sotte
honte dequoy parle Plutarque: et en a esté le cours de ma vie blessé•
et taché diuersement. Qualité bien mal auenante à ma forme vniuerselle.
Qu’est-il de nous aussi, que sedition et discrepance? I’ay
les yeux tendres à soustenir vn refus, comme à refuser. Et me poise
tant de poiser à autruy, qu’és occasions où le deuoir me force d’essayer
la volonté de quelqu’vn, en chose doubteuse et qui lui couste,3
ie le fais maigrement et enuis. Mais si c’est pour mon particulier,
(quoy que die veritablement Homere, qu’à vn indigent c’est vne
sotte vertu que la honte) i’y commets ordinairement vn tiers, qui
rougisse en ma place: et esconduis ceux qui m’emploient, de pareille
difficulté: si qu’il m’est aduenu par fois, d’auoir la volonté
de nier, que ie n’en auois pas la force. C’est donc folie, d’essayer
à brider aux femmes vn desir qui leur est si cuysant et si naturel.•
Et quand ie les oye se vanter d’auoir leur volonté si vierge et si
froide, ie me moque d’elles. Elles se reculent trop arriere. Si c’est
vne vieille esdentee decrepite, ou vne ieune seche et pulmonique:
s’il n’est du tout croyable, aumoins elles ont apparence de le dire.
Mais celles qui se meuuent et qui respirent encores, elles en empirent1
leur marché. D’autant que les excuses inconsiderees seruent
d’accusation. Comme vn Gentilhomme de mes voysins, qu’on soupçonnoit
d’impuissance:
Languidior tenera cui pendens sicula beta,
Numquam se mediam sustulit ad tunicam:•
trois ou quatre iours apres ses nopces, alla iurer tout hardiment,
pour se iustifier, qu’il auoit faict vingt postes la nuict precedente:
dequoy on s’est seruy depuis à le conuaincre de pure ignorance, et
à le desmarier. Outre, que ce n’est rien dire qui vaille. Car il n’y a
ny continence ny vertu, s’il n’y a de l’effort au contraire. Il est vray,2
faut-il dire, mais ie ne suis pas preste à me rendre. Les saincts
mesmes parlent ainsi. S’entend, de celles qui se vantent en bon
escient, de leur froideur et insensibilité, et qui veulent en estre
creuës d’vn visage serieux: car quand c’est d’vn visage affeté, où
les yeux dementent leurs parolles, et du iargon de leur profession,•
qui porte coup à contrepoil, ie le trouue bon. Ie suis fort seruiteur
de la nayfueté et de la liberté: mais il n’y a remede, si elle n’est
du tout niaise ou enfantine, elle est inepte, et messeante aux dames
en ce commerce: elle gauchit incontinent sur l’impudence. Leurs
desguisements et leurs figures ne trompent que les sots: le mentir3
y est en siege d’honneur: c’est vn destour qui nous conduit à la
verité, par vne fauce porte. Si nous ne pouuons contenir leur imagination,
que voulons nous d’elles? les effects? Il en est assez qui
eschappent à toute communication estrangere, par lesquels la
chasteté peult estre corrompue.•
Illud sæpe facit, quod sine teste facit.
Et ceux que nous craignons le moins, sont à l’auanture les plus à
craindre. Leurs pechez muets sont les pires.
Offendor mœcha simpliciore minus.
Il est des effects, qui peuuent perdre sans impudicité leur pudicité:
et qui plus est, sans leur sçeu. Obstetrix, virginis cuiusdam integritatem
manu velut explorans, siue maleuolentia, siue inscitia, siue casu,
dum inspicit, perdidit. Telle a adiré sa virginité, pour l’auoir cerchee:•
telle s’en esbattant l’a tuee. Nous ne sçaurions leur circonscrire
precisement les actions que nous leur deffendons. Il faut conceuoir
nostre loy, soubs parolles generalles et incertaines. L’idee
mesme que nous forgeons à leur chasteté est ridicule. Car entre les
extremes patrons que i’en aye, c’est Fatua femme de Faunus, qui1
ne se laissa voir oncques puis ses nopces à masle quelconque. Et la
femme de Hieron, qui ne sentoit pas son mary punais, estimant que
ce fust vne qualité commune à tous hommes. Il faut qu’elles deuiennent
insensibles et inuisibles, pour nous satisfaire. Or confessons
que le neud du iugement de ce deuoir, gist principallement en la•
volonté. Il y a eu des maris qui ont souffert cet accident, non seulement
sans reproche et offence enuers leurs femmes, mais auec
singuliere obligation et recommandation de leur vertu. Telle, qui
aymoit mieux son honneur que sa vie, l’a prostitué à l’appetit forcené
d’vn mortel ennemy, pour sauuer la vie à son mary: et a2
faict pour luy ce qu’elle n’eust aucunement faict pour soy. Ce n’est
pas icy le lieu d’estendre ces exemples: ils sont trop hauts et trop
riches, pour estre representez en ce lustre: gardons-les à vn plus
noble siege. Mais pour des exemples de lustre plus vulgaire: est-il
pas tous les iours des femmes entre nous qui pour la seule vtilité•
de leurs maris se prestent, et par leur expresse ordonnance et entremise?
Et anciennement Phaulius l’Argien offrit la sienne au Roy
Philippus par ambition: tout ainsi que par ciuilité ce Galba qui
auoit donné à souper à Mecenas, voyant que sa femme et luy commançoient
à comploter d’œuillades et de signes, se laissa couler sur3
son coussin, representant vn homme aggraué de sommeil: pour faire
espaule à leurs amours. Ce qu’il aduoua d’assez bonne grace: car
sur ce poinct, vn valet ayant pris la hardiesse de porter la main sur
les vases, qui estoient sur la table: il luy cria tout franchement:
Comment coquin? vois tu pas que ie ne dors que pour Mecenas?•
Telle a les mœurs desbordees, qui a la volonté plus reformee que
n’a cet’ autre, qui se conduit soubs vne apparence reglee. Comme
nous en voyons, qui se plaignent d’auoir esté vouees à chasteté,
auant l’aage de cognoissance: i’en ay veu aussi, se plaindre veritablement,
d’auoir esté vouees à la desbauche, auant l’aage de cognoissance.
Le vice des parens en peut estre cause: ou la force du•
besoing, qui est vn rude conseiller. Aux Indes Orientales, la chasteté
y estant en singuliere recommandation, l’vsage pourtant souffroit,
qu’vne femme mariee se peust abandonner à qui luy presentoit
vn elephant: et cela, auec quelque gloire d’auoir esté estimee
à si haut prix. Phedon le philosophe, homme de maison, apres la1
prinse de son païs d’Elide, feit mestier de prostituer, autant qu’elle
dura, la beauté de sa ieunesse, à qui en voulut, à prix d’argent,
pour en viure. Et Solon fut le premier en la Grece, dit-on, qui
par ses loix, donna liberté aux femmes aux despens de leur pudicité
de prouuoir au besoing de leur vie: coustume qu’Herodote•
dit auoir esté receuë auant luy, en plusieurs polices. Et puis, quel
fruit de cette penible sollicitude? Car quelque iustice, qu’il y ayt
en cette passion, encore faudroit-il voir si elle nous charie vtilement.
Est-il quelqu’vn, qui les pense boucler par son industrie?
Pone seram, cohibe: sed quis custodiet ipsos2
Custodes? cauta est, et ab illis incipit vxor.
Quelle commodité ne leur est suffisante, en vn siecle si sçauant?
La curiosité est vicieuse par tout: mais elle est pernicieuse icy.
C’est folie de vouloir s’esclaircir d’vn mal, auquel il n’y a point de
medecine, qui ne l’empire et le rengrege: duquel la honte s’augmente•
et se publie principalement par la ialousie: duquel la vengeance
blesse plus nos enfans, qu’elle ne nous guerit. Vous assechez
et mourez à la queste d’vne si obscure verification. Combien
piteusement y sont arriuez ceux de mon temps, qui en sont venus à
bout? Si l’aduertisseur n’y presente quand et quand le remede et3
son secours, c’est vn aduertissement iniurieux, et qui merite mieux
vn coup de poignard, que ne faict vn dementir. On ne se moque pas
moins de celuy qui est en peine d’y pouruoir, que de celuy qui
l’ignore. Le charactere de la cornardise est indelebile: à qui il est
vne fois attaché, il l’est tousiours. Le chastiement l’exprime plus,•
que la faute. Il faict beau voir, arracher de l’ombre et du doubte,
nos malheurs priuez, pour les trompeter en eschaffaux tragiques:
et malheurs, qui ne pinsent, que par le rapport. Car bonne
femme et bon mariage, se dit, non de qui l’est, mais duquel on se
taist. Il faut estre ingenieux à euiter cette ennuyeuse et inutile cognoissance.
Et auoyent les Romains en coustume, reuenans de
voyage, d’enuoyer au deuant en la maison, faire sçauoir leur arriuee•
aux femmes, pour ne les surprendre. Et pourtant a introduit
certaine nation, que le prestre ouure le pas à l’espousee, le iour
des nopces: pour oster au marié, le doubte et la curiosité, de cercher
en ce premier essay, si elle vient à luy vierge, ou blessee
d’vne amour estrangere. Mais le monde en parle. Ie sçay cent1
honnestes hommes coquus, honnestement et peu indecemment. Vn
galant homme en est pleint, non pas desestimé. Faites que vostre
vertu estouffe votre malheur: que les gens de bien en maudissent
l’occasion: que celuy qui vous offence, tremble seulement à le
penser. Et puis, de qui ne parle on en ce sens, depuis le petit•
iusques au plus grand?
Tot qui legionibus imperitauit,
Et melior quàm tu multis fuit, improbe, rebus.
Voys tu qu’on engage en ce reproche tant d’honnestes hommes en
ta presence, pense qu’on ne t’espargne non plus ailleurs. Mais2
iusques aux dames elles s’en moqueront. Et dequoy se moquent
elles en ce temps plus volontiers, que d’vn mariage paisible et bien
composé? Chacun de vous a fait quelqu’vn coqu: or nature est
toute en pareilles, en compensation et vicissitude. La frequence de
cet accident, en doibt mes-huy auoir moderé l’aigreur: le voyla•
tantost passé en coustume. Miserable passion, qui a cecy encore,
d’estre incommunicable.
Fors etiam nostris inuidit questibus aures.
Car à quel amy osez vous fier vos doleances: qui, s’il ne s’en rit,
ne s’en serue d’acheminement et d’instruction pour prendre luy-mesme3
sa part à la curee? Les aigreurs comme les douceurs du
mariage se tiennent secrettes par les sages. Et parmy les autres
importunes conditions, qui se trouuent en iceluy, cette cy à vn
homme languager, comme ie suis, est des principales: que la coustume
rende indecent et nuisible, qu’on communique à personne•
tout ce qu’on en sçait, et qu’on en sent. De leur donner mesme
conseil à elles, pour les desgouter de la ialousie, ce seroit temps
perdu: leur essence est si confite en soupçon, en vanité et en curiosité,
que de les guarir par voye legitime, il ne faut pas l’esperer.
Elles s’amendent souuent de cet inconuenient, par vne forme de4
santé, beaucoup plus à craindre que n’est la maladie mesme. Car
comme il y a des enchantemens, qui ne sçauent pas oster le mal,
qu’en le rechargeant à vn autre, elles reiettent ainsi volontiers
cette fieure à leurs maris, quand elles la perdent. Toutesfois à dire
vray, ie ne sçay si on peut souffrir d’elles pis que la ialousie. C’est
la plus dangereuse de leurs conditions, comme de leurs membres,•
la teste. Pittacus disoit, que chacun auoit son defaut: que le sien
estoit la mauuaise teste de sa femme: hors cela, il s’estimeroit de
tout point heureux. C’est vn bien poisant inconuenient, duquel vn
personnage si iuste, si sage, si vaillant, sentoit tout l’estat de sa
vie alteré. Que deuons nous faire nous autres hommenets? Le Senat1
de Marseille eut raison, d’interiner sa requeste à celuy qui demandoit
permission de se tuer, pour s’exempter de la tempeste de sa
femme: car c’est vn mal, qui ne s’emporte iamais qu’en emportant
la piece: et qui n’a autre composition qui vaille, que la fuitte, ou
la souffrance: quoy que toutes les deux, tres-difficiles. Celuy là s’y•
entendoit, ce me semble, qui dit qu’vn bon mariage se dressoit d’vne
femme aueugle, auec vn mary sourd. Regardons aussi que cette
grande et violente aspreté d’obligation, que nous leur enioignons,
ne produise deux effects contraires à nostre fin: à sçauoir, qu’elle
aiguise les poursuyuants, et face les femmes plus faciles à se rendre.2
Car quant au premier point, montant le prix de la place, nous
montons le prix et le desir de la conqueste. Seroit-ce pas Venus
mesme, qui eust ainsi finement haussé le cheuet à sa marchandise,
par le maquerelage des loix: cognoissant combien c’est vn sot desduit,
qui ne le feroit valoir par fantasie et par cherté? En fin c’est•
toute chair de porc, que la sauce diuersifie, comme disoit l’hoste
de Flaminius. Cupidon est vn Dieu felon. Il fait son ieu, à luitter la
deuotion et la iustice. C’est sa gloire, que sa puissance chocque
tout’ autre puissance, et que toutes autres regles cedent aux
siennes.3
Materiam culpæ prosequitúrque suæ.
Et quant au second poinct: serions nous pas moins coqus, si nous
craignions moins de l’estre? suyuant la complexion des femmes: car
la deffence les incite et conuie.
Vbi velis nolunt, vbi nolis volunt vltrò:•
Concessa pudet ire via.
Quelle meilleure interpretation trouuerions nous au faict de Messalina?
Elle fit au commencement son mary coqu à cachetes,
comme il se faict: mais conduisant ses parties trop aysément, par
la stupidité qui estoit en luy, elle desdaigna soudain cet vsage: la
voyla à faire l’amour à la descouuerte, aduoüer des seruiteurs, les
entretenir et les fauoriser à la veüe d’vn chacun. Elle vouloit qu’il
s’en ressentist. Cet animal ne se pouuant esueiller pour tout cela,
et luy rendant ses plaisirs mols et fades, par cette trop lasche facilité,•
par laquelle il sembloit qu’il les authorisast et legitimast: que
fit elle? Femme d’vn Empereur sain et viuant, et à Rome, au theatre
du monde, en plein midy, en feste et ceremonie publique, et
auec Silius, duquel elle iouyssoit long temps deuant, elle se marie
vn iour que son mary estoit hors de la ville. Semble-il pas qu’elle1
s’acheminast à deuenir chaste, par la nonchallance de son mary?
Ou qu’elle cherchast vn autre mary, qui luy aiguisast l’appetit par
sa ialousie, et qui en luy insistant, l’incitast? Mais la premiere difficulté
qu’elle rencontra, fut aussi la derniere. Cette beste s’esueilla
en sursaut. On a souuent pire marché de ces sourdaux endormis.•
I’ay veu par experience, que cette extreme souffrance, quand elle
vient à se desnoüer, produit des vengeances plus aspres. Car prenant
feu tout à coup, la cholere et la fureur s’emmoncelant en vn,
esclatte tous ses efforts à la premiere charge.
Irarúmque omnes effundit habenas.2
Il la fit mourir, et grand nombre de ceux de son intelligence:
iusques à tel qui n’en pouuoit mais, et qu’elle auoit conuié à son
lict à coups d’escourgee. Ce que Virgile dit de Venus et de Vulcan,
Lucrece l’auoit dict plus sortablement, d’vne iouyssance desrobee,
d’elle et de Mars.•
Belli fera mœnera Mauors
Armipotens regit, in gremium qui sæpe tuum se
Reiicit, æterno deuinctus vulnere amoris
Pascit amore auidos inhians in te, Dea, visus,
Eque tuo pendet resupini spiritus ore:3
Hunc tu, Diua, tuo recubantem corpore sancto
Circumfusa super, suaueis ex ore loquelas
Funde.
Quand ie rumine ce, reiicit, pascit, inhians, molli, fouet, medullas,
labefacta, pendet, percurrit, et cette noble, circumfusa, mere du•
gentil infusus, i’ay desdain de ces menues pointes et allusions verballes,
qui nasquirent depuis. A ces bonnes gens, il ne falloit d’aigue
et subtile rencontre. Leur langage est tout plein, et gros d’vne
vigueur naturelle et constante. Ils sont tout epigramme: non la
queuë seulement, mais la teste, l’estomach, et les pieds. Il n’y a•
rien d’efforcé, rien de trainant: tout y marche d’vne pareille teneur.
Contextus totus virilis est, non sunt circa flosculos occupati. Ce
n’est pas vne eloquence molle, et seulement sans offence: elle est
nerueuse et solide, qui ne plaist pas tant, comme elle remplit et
rauit: et rauit le plus, les plus forts esprits. Quand ie voy ces1
braues formes de s’expliquer, si vifues, si profondes, ie ne dis pas
que c’est bien dire, ie dis que c’est bien penser. C’est la gaillardise
de l’imagination, qui esleue et enfle les parolles. Pectus est quod
disertum facit. Nos gens appellent iugement, langage, et beaux
mots, les pleines conceptions. Cette peinture est conduitte, non tant•
par dexterité de la main, comme pour auoir l’obiect plus vifuement
empreint en l’ame. Gallus parle simplement, par ce qu’il conçoit
simplement. Horace ne se contente point d’vne superficielle expression,
elle le trahiroit: il voit plus clair et plus outre dans les
choses: son esprit crochette et furette tout le magasin des mots et2
des figures, pour se representer: et les luy faut outre l’ordinaire,
comme sa conception est outre l’ordinaire. Plutarque dit, qu’il veid
le langage Latin par les choses. Icy de mesme: le sens esclaire et
produit les parolles: non plus de vent, ains de chair et d’os. Elles
signifient, plus qu’elles ne disent. Les imbecilles sentent encores•
quelque image de cecy. Car en Italie ie disois ce qu’il me plaisoit
en deuis communs: mais aux propos roides, ie n’eusse osé me fier
à vn idiome, que ie ne pouuois plier ny contourner, outre son alleure
commune. I’y veux pouuoir quelque chose du mien. Le
maniement et employte des beaux esprits, donne prix à la langue:3
non pas l’innouant, tant, comme la remplissant de plus vigoreux et
diuers seruices, l’estirant et ployant. Ils n’y apportent point des
mots: mais ils enrichissent les leurs, appesantissent et enfoncent
leur signification et leur vsage: luy apprenent des mouuements
inaccoustumés: mais prudemment et ingenieusement. Et combien
peu cela soit donné à tous, il se voit par tant d’escriuains François
de ce siecle. Ils sont assez hardis et dédaigneux, pour ne suyure la
route commune: mais faute d’inuention et de discretion les pert.•
Il ne s’y voit qu’vne miserable affectation d’estrangeté: des desguisements
froids et absurdes, qui au lieu d’esleuer, abbattent la matiere.
Pourueu qu’ils se gorgiasent en la nouuelleté, il ne leur
chaut de l’efficace. Pour saisir vn nouueau mot, ils quittent l’ordinaire,
souuent plus fort et plus nerueux. En nostre langage ie1
trouue assez d’estoffe, mais vn peu faute de façon. Car il n’est rien,
qu’on ne fist du iargon de nos chasses, et de nostre guerre, qui est
vn genereux terrein à emprunter. Et les formes de parler, comme
les herbes, s’amendent et fortifient en les transplantant. Ie le
trouue suffisamment abondant, mais non pas maniant et vigoureux•
suffisamment. Il succombe ordinairement à vne puissante conception.
Si vous allez tendu, vous sentez souuent qu’il languit soubs
vous, et fleschit: et qu’à son deffaut le Latin se presente au secours,
et le Grec à d’autres. D’aucuns de ces mots que ie viens de
trier, nous en apperçeuons plus mal-aysement l’energie, d’autant2
que l’vsage et la frequence, nous en ont aucunement auily et rendu
vulgaire la grace. Comme en nostre commun, il s’y rencontre des
frases excellentes, et des metaphores, desquelles la beauté flestrit
de vieillesse, et la couleur s’est ternie par maniement trop ordinaire.
Mais cela n’oste rien du goust, à ceux qui ont bon nez: ny•
ne desroge à la gloire de ces anciens autheurs, qui, comme il est
vraysemblable, mirent premierement ces mots en ce lustre. Les
sciences traictent les choses trop finement, d’vne mode artificielle,
et differente à la commune et naturelle. Mon page fait l’amour, et
l’entend: lisez luy Leon Hebreu, et Ficin: on parle de luy, de ses3
pensees, et de ses actions, et si n’y entend rien. Ie ne recognois
chez Aristote, la plus part de mes mouuemens ordinaires. On les a
couuers et reuestus d’vne autre robbe, pour l’vsage de l’eschole.
Dieu leur doint bien faire: si i’estois du mestier, ie naturaliserois
l’art, autant comme ils artialisent la nature. Laissons là Bembo et
Equicola. Quand i’escris, ie me passe bien de la compagnie, et
souuenance des liures: de peur qu’ils n’interrompent ma forme.
Aussi qu’à la verité, les bons autheurs m’abbattent par trop, et
rompent le courage. Ie fais volontiers le tour de ce peintre, lequel•
ayant miserablement representé des coqs, deffendoit à ses garçons,
qu’ils ne laissassent venir en sa boutique aucun coq naturel. Et auroy
plustost besoing, pour me donner vn peu de lustre, de l’inuention
du musicien Antinonydes, qui, quand il auoit à faire la musique,
mettoit ordre que deuant ou apres luy, son auditoire fust abbreuué1
de quelques autres mauuais chantres. Mais ie me puis plus malaisément
deffaire de Plutarque: il est si vniuersel et si plain, qu’à
toutes occasions, et quelque suiect extrauagant que vous ayez pris,
il s’ingere à vostre besonge, et vous tend vne main liberale et inespuisable
de richesses, et d’embellissemens. Il m’en fait despit,•
d’estre si fort exposé au pillage de ceux qui le hantent. Ie ne le
puis si peu racointer, que ie n’en tire cuisse ou aile. Pour ce
mien dessein, il me vient aussi à propos, d’escrire chez moy, en
pays sauuage, où personne ne m’aide, ny me releve: où ie ne
hante communément homme, qui entende le Latin de son patenostre;2
et de François vn peu moins. Ie l’eusse faict meilleur ailleurs,
mais l’ouurage eust esté moins mien. Et sa fin principale et perfection,
c’est d’estre exactement mien. Ie corrigerois bien vne erreur
accidentale, dequoy ie suis plein, ainsi que ie cours inaduertemment:
mais les imperfections qui sont en moy ordinaires et constantes,•
ce seroit trahison de les oster. Quand on m’a dict ou que moy-mesme
me suis dict: Tu es trop espais en figures, voyla vn mot du
cru de Gascongne: voyla vne phrase dangereuse: (ie n’en refuis aucune
de celles qui s’vsent emmy les rues Françoises: ceux qui veulent
combatre l’vsage par la grammaire se moquent) voylà vn discours3
ignorant: voylà vn discours paradoxe, en voylà vn trop fol: tu te
ioues souuent, on estimera que tu dies à droit, ce que tu dis à
feinte. Oüy, fais-ie, mais ie corrige les fautes d’inaduertence, non
celles de coustume. Est-ce pas ainsi que ie parle par tout? me represente-ie
pas viuement? suffit. I’ay faict ce que i’ay voulu: tout•
le monde me recognoist en mon liure, et mon liure en moy. Or
i’ay vne condition singeresse et imitatrice. Quand ie me meslois de
faire des vers, et n’en fis iamais que des Latins, ils accusoient euidemment
le poëte que ie venois dernierement de lire. Et de mes
premiers Essays, aucuns puent vn peu l’estranger. A Paris ie parle
vn langage aucunement autre qu’à Montaigne. Qui que ie regarde•
auec attention, m’imprime facilement quelque chose du sien. Ce
que ie considere, ie l’vsurpe: vne sotte contenance, vne desplaisante
grimace, vne forme de parler ridicule. Les vices plus. D’autant
qu’ils me poingnent, ils s’acrochent à moy, et ne s’en vont pas
sans secouer. On m’a veu plus souuent iurer par similitude, que1
par complexion. Imitation meurtriere, comme celle des singes horribles
en grandeur et en force, que le Roy Alexandre rencontra en
certaine contree des Indes. Desquels il eust esté autrement difficile
de venir à bout. Mais ils en presterent le moyen par cette leur inclination
à contrefaire tout ce qu’ils voyent faire. Car par là les•
chasseurs apprindrent de se chausser des souliers à leur veuë,
auec force nœuds de liens: de s’affubler d’accoustremens de teste à
tout des lacs courants, et oindre par semblant, leurs yeux de glux.
Ainsi mettoyent imprudemment à mal, ces pauures bestes, leur
complexion singeresse. Ils s’engluoient, s’encheuestroyent et garrotoyent2
eux mesmes. Cette autre faculté, de representer ingenieusement
les gestes et parolles d’vn autre, par dessein qui apporte
souuent plaisir et admiration, n’est en moy, non plus qu’en vne
souche. Quand ie iure selon moy, c’est seulement, par Dieu, qui est
le plus droit de touts les serments. Ils disent, que Socrates iuroit le•
chien: Zenon cette mesme interiection, qui sert à cette heure aux
Italiens, Cappari: Pythagoras, l’eau et l’air. Ie suis si aisé à receuoir
sans y penser ces impressions superficielles, que si i’ay eu
en la bouche, Sire ou Altesse, trois iours de suite, huict iours apres
ils m’eschappent, pour excellence, ou pour seigneurie. Et ce que3
i’auray pris à dire en battelant et en me moquant, ie le diray lendemain
serieusement. Parquoy, à escrire, i’accepte plus enuis les
argumens battus, de peur que ie les traicte aux despens d’autruy.
Tout argument m’est egallement fertile. Ie les prens sur vne mouche.
Et Dieu vueille que celuy que i’ay icy en main, n’ait pas esté•
pris, par le commandement d’vne volonté autant volage. Que ie commence
par celle qu’il me plaira, car les matieres se tiennent toutes
enchesnees les vnes aux autres. Mais mon ame me desplaist,
de ce qu’elle produit ordinairement ses plus profondes resueries,
plus folles, et qui me plaisent le mieux, à l’improuueu, et lors que
ie les cherche moins: lesquelles s’esuanouissent soudain, n’ayant
sur le champ où les attacher. A cheual, à la table, au lict. Mais plus
à cheual, où sont mes plus larges entretiens. I’ay le parler vn peu•
delicatement ialoux d’attention et de silence, si ie parle de force.
Qui m’interrompt, m’arreste. En voyage, la necessité mesme des
chemins couppe les propos. Outre ce, que ie voyage plus souuent
sans compagnie, propre à ces entretiens de suite: par où ie prens
tout loisir de m’entretenir moy-mesme. Il m’en aduient comme de1
mes songes: en songeant, ie les recommande à ma memoire, car
ie songe volontiers que ie songe, mais le lendemain, ie me represente
bien leur couleur, comme elle estoit, ou gaye, ou triste, ou
estrange, mais quels ils estoient au reste, plus i’ahane à le trouuer,
plus ie l’enfonce en l’oubliance. Aussi des discours fortuites•
qui me tombent en fantasie, il ne m’en reste en memoire qu’vne
vaine image: autant seulement qu’il m’en faut pour me faire ronger,
et despiter apres leur queste, inutilement. Or donc, laissant
les liures à part, et parlant plus materiellement et simplement: ie
trouue apres tout, que l’amour n’est autre chose, que la soif de2
cette iouyssance en vn subiect desiré: ny Venus autre chose, que
le plaisir à descharger ses vases: comme le plaisir que nature nous
donne à descharger d’autres parties: qui deuient vicieux ou par
immoderation, ou par indiscretion. Pour Socrates, l’amour est appetit
de generation par l’entremise de la beauté. Et considerant•
maintefois la ridicule titillation de ce plaisir, les absurdes mouuemens
esceruelez et estourdis, dequoy il agite Zenon et Cratippus:
cette rage indiscrete, ce visage enflammé de fureur et de cruauté,
au plus doux effect de l’amour: et puis cette morgue graue,
seuere, et ecstatique, en vne action si folle, qu’on ayt logé pesle-mesle3
nos delices et nos ordures ensemble: et que la supreme volupté
aye du transy et du plaintif, comme la douleur: ie crois qu’il
est vray, ce que dit Platon, que l’homme a esté faict par les Dieux
pour leur iouët.
Quænam ista iocandi•
Sæuitia?
Et que c’est par moquerie, que Nature nous a laissé la plus trouble
de nos actions, la plus commune: pour nous esgaller par là, et
apparier les fols et les sages, et nous et les bestes. Le plus contemplatif,
et prudent homme, quand ie l’imagine en cette assiette, ie le1
tiens pour affronteur, de faire le prudent et le contemplatif. Ce
sont les pieds du paon, qui abbatent son orgueil.
Ridentem dicere verum
Quid vetat?
Ceux qui parmi les ieux, refusent les opinions serieuses, font, dit•
quelqu’vn, comme celuy qui craint d’adorer la statuë d’vn sainct,
si elle est sans deuantiere. Nous mangeons bien et beuuons comme
les bestes: mais ce ne sont pas actions qui empeschent les offices
de nostre ame. En celles-là, nous gardons nostre auantage sur
elles: cette-cy met toute autre pensee soubs le ioug: abrutit et2
abestit par son imperieuse authorité, toute la theologie et philosophie
qui est en Platon: et si ne s’en plaint pas. Par tout ailleurs
vous pouuez garder quelque decence: toutes autres operations
souffrent des regles d’honnesteté: cette-cy ne se peut pas seulement
imaginer, que vicieuse ou ridicule. Trouuez y pour voir vn proceder•
sage et discret. Alexandre disoit qu’il se connoissoit principallement
mortel, par cette action, et par le dormir: le sommeil suffoque
et supprime les facultez de nostre ame, la besongne les absorbe
et dissipe de mesme. Certes c’est vne marque non seulement de
nostre corruption originele: mais aussi de nostre vanité et deformité.3
D’vn costé Nature nous y pousse, ayant attaché à ce desir,
la plus noble, vtile, et plaisante de toutes ses functions: et la nous
laisse d’autre part accuser et fuyr, comme insolente et deshonneste,
en rougir et recommander l’abstinence. Sommes nous pas bien
bruttes, de nommer brutale l’operation qui nous faict? Les peuples,•
és religions, se sont rencontrez en plusieurs conuenances:
comme sacrifices, luminaires, encensements, ieusnes, offrandes: et
entre autres, en la condemnation de cette action. Toutes les opinions
y viennent, outre l’vsage si estendu des circoncisions. Nous
auons à l’auanture raison, de nous blasmer, de faire vne si sotte
production que l’homme: d’appeller l’action honteuse, et honteuses
les parties qui y seruent (à cette heure sont les miennes proprement
honteuses). Les Esseniens, dequoy parle Pline, se maintenoient
sans nourrice, sans maillot, plusieurs siecles: de l’abbord des estrangers,•
qui, suiuants cette belle humeur, se rengeoient continuellement
à eux: ayant toute vne nation, hazardé de s’exterminer
plustost, que s’engager à vn embrassement feminin, et de perdre la
suitte des hommes plustost, que d’en forger vn. Ils disent que Zenon
n’eut affaire à femme, qu’vne fois en sa vie: et que ce fut par ciuilité,1
pour ne sembler dedaigner trop obstinement le sexe. Chacun
fuit à le voir naistre, chacun court à le voir mourir. Pour le destruire,
on cerche vn champ spacieux en pleine lumiere: pour le
construire, on se musse dans vn creux tenebreux, et le plus contraint
qu’il se peut. C’est le deuoir, de se cacher pour le faire, et•
c’est gloire, et naissent plusieurs vertus, de le sçauoir deffaire.
L’vn est iniure, l’autre est faueur: car Aristote dit, que bonifier
quelqu’vn, c’est le tuer, en certaine phrase de son païs. Les Atheniens,
pour apparier la deffaueur de ces deux actions, ayants à
mundifier l’isle de Delos, et se iustifier enuers Apollo, defendirent2
au pourpris d’icelle, tout enterrement, et tout enfantement ensemble.
Nostri nosmet pœnitet. Il y a des nations qui se couurent en
mangeant. Ie sçay vne dame, et des plus grandes, qui a cette
mesme opinion, que c’est vne contenance desagreable, de mascher:
qui rabat beaucoup de leur grace, et de leur beauté: et ne se presente•
pas volontiers en public auec appetit. Et sçay vn homme, qui
ne peut souffrir de voir manger, ny qu’on le voye: et fuyt toute assistance,
plus quand il s’emplit, que s’il se vuide. En l’empire du
Turc, il se void grand nombre d’hommes, qui, pour exceller les autres,
ne se laissent iamais veoir, quand ils font leur repas; qui n’en3
font qu’vn la sepmaine: qui se deschiquettent et decoupent la face
et les membres: qui ne parlent iamais à personne. Gens fanatiques,
qui pensent honnorer leur nature en se desnaturant: qui se
prisent de leur mespris, et s’amendent de leur empirement. Quel
monstrueux animal, qui se fait horreur à soy-même, à qui ses plaisirs•
poisent: qui se tient à mal-heur? Il y en a qui cachent leur
vie,
Exilióque domos et dulcia limina mutant,
Et la desrobent de la veuë des autres hommes: qui euitent la santé
et l’allegresse, comme qualitez ennemies et dommageables. Non
seulement plusieurs sectes, mais plusieurs peuples maudissent leur
naissance, et benissent leur mort. Il en est où le soleil est abominé,•
les tenebres adorees. Nous ne sommes ingenieux qu’à nous mal
mener: c’est le vray gibbier de la force de nostre esprit: dangereux
vtil en desreglement.
O miseri quorum gaudia crimen habent!
Hé pauure homme, tu as assez d’incommoditez necessaires, sans les1
augmenter par ton inuention: et és assez miserable de condition,
sans l’estre par art: tu as des laideurs reelles et essentielles à suffisance,
sans en forger d’imaginaires. Trouues tu que tu sois trop à
l’aise si la moitié de ton aise ne te fasche? Trouues tu que tu ayes
remply tous les offices necessaires, à quoy Nature t’engage, et•
qu’elle soit oysiue chez toy, si tu ne t’obliges à nouueaux offices?
Tu ne crains point d’offencer ses lois vniuerselles et indubitables,
et te piques aux tiennes partisanes et fantastiques. Et d’autant plus
qu’elles sont particulieres, incertaines, et plus contredictes, d’autant
plus tu fais là ton effort. Les ordonnances positiues de ta paroisse2
t’attachent: celles du monde ne te touchent point. Cours vn
peu par les exemples de cette consideration: ta vie en est toute.
Les vers de ces deux poëtes, traictans ainsi reseruément et discrettement
de la lasciueté, comme ils font, me semblent la descouurir
et esclairer de plus pres. Les dames couurent leur sein d’vn reseul,•
les prestres plusieurs choses sacrees, les peintres ombragent
leur ouurage, pour luy donner plus de lustre. Et dict-on que le
coup du soleil et du vent, est plus poisant par reflexion qu’à droit
fil. L’Ægyptien respondit sagement à celuy qui luy demandoit, Que
portes-tu là, caché soubs ton manteau? Il est caché soubs mon3
manteau, affin que tu ne sçaches pas que c’est. Mais il y a certaines
autres choses qu’on cache pour les montrer. Oyez cetuy-là plus
ouuert,
Et nudam pressi corpus adusque meum.
Il me semble qu’il me chapone. Que Martial retrousse Venus à sa•
poste, il n’arriue pas à la faire paroistre si entiere. Celuy qui dit
tout, il nous saoule et nous desgouste. Celuy qui craint à s’exprimer,
nous achemine à en penser plus qu’il n’en y a. Il y a de la
trahison en cette sorte de modestie: et notamment nous entr’ouurant
comme font ceux cy, vne si belle route à l’imagination. Et
l’action et la peinture doiuent sentir leur larrecin. L’amour des
Espagnols, et des Italiens, plus respectueuse et craintifue, plus mineuse
et couuerte, me plaist. Ie ne sçay qui, anciennement, desiroit
le gosier allongé comme le col d’vne gruë, pour sauourer plus long•
temps ce qu’il aualloit. Ce souhait est mieux à propos en cette volupté,
viste et precipiteuse. Mesmes à telles natures comme est la
mienne, qui suis vicieux en soudaineté. Pour arrester sa fuitte, et
l’estendre en preambules; entre-eux, tout sert de faueur et de recompense:
vne œillade, vne inclination, vne parolle, vn signe. Qui1
se pourroit disner de la fumee du rost, feroit-il pas vne belle
espargne? C’est vne passion qui mesle à bien peu d’essence solide,
beaucoup plus de vanité et resuerie fieureuse: il la faut payer et
seruir de mesme. Apprenons aux dames à se faire valoir, à s’estimer,
à nous amuser, et à nous piper. Nous faisons nostre charge•
extreme la premiere: il y a tousiours de l’impetuosité Françoise.
Faisant filer leurs faueurs, et les estallant en detail: chacun, iusques
à la vieillesse miserable, y trouue quelque bout de lisiere, selon
son vaillant et son merite. Qui n’a iouyssance, qu’en la iouyssance:
qui ne gaigne que du haut poinct: qui n’ayme la chasse qu’en la2
prise: il ne luy appartient pas de se mesler à nostre escole. Plus il
y a de marches et degrez, plus il y a de hauteur et d’honneur au
dernier siege. Nous nous deurions plaire d’y estre conduicts,
comme il se faict aux palais magnifiques, par diuers portiques, et
passages, longues et plaisantes galleries, et plusieurs destours.•
Cette dispensation reuiendroit à nostre commodité: nous y arresterions,
et nous y aymerions plus long temps. Sans esperance, et
sans desir, nous n’allons plus rien qui vaille. Nostre maistrise et
entiere possession, leur est infiniement à craindre. Depuis qu’elles
sont du tout rendues à la mercy de nostre foy, et constance, elles3
sont vn peu bien hasardees. Ce sont vertus rares et difficiles: soudain
qu’elles sont à nous, nous ne sommes plus à elles.
Postquam cupidæ mentis satiata libido est,
Verba nihil metuere, nihil periuria curant.
Et Thrasonidez ieune homme Grec, fut si amoureux de son amour,•
qu’il refusa, ayant gaigné le cœur d’vne maistresse, d’en iouyr:
pour n’amortir, rassasier et allanguir par la iouyssance cette ardeur
inquiete, de laquelle il se glorifioit et se paissoit. La cherté
donne goust à la viande. Voyez combien la forme des salutations,
qui est particuliere à nostre nation, abastardit par sa facilité, la
grace des baisers, lesquels Socrates dit estre si puissans et dangereux•
à voler nos cœurs. C’est vne desplaisante coustume, et iniurieuse
aux dames, d’auoir à prester leurs leures, à quiconque a
trois valets à sa suitte, pour mal plaisant qu’il soit,
Cuius liuida naribus caninis,
Dependet glacies, rigétque barba:1
Centum occurrere malo culilingis.
Et nous mesme n’y gaignons guere: car comme le monde se voit
party, pour trois belles, il nous en faut baiser cinquante laides. Et
à vn estomach tendre, comme sont ceux de mon aage, vn mauuais
baiser en surpaie vn bon. Ils font les poursuyuans en Italie, et•
les transis, de celles mesmes qui sont à vendre: et se defendent
ainsi: Qu’il y a des degrez en la iouyssance: et que par seruices
ils veulent obtenir pour eux, celle qui est la plus entiere. Elles ne
vendent que le corps. La volonté ne peut estre mise en vente, elle
est trop libre et trop sienne. Ainsi ceux cy disent, que c’est la volonté2
qu’ils entreprennent, et ont raison. C’est la volonté qu’il faut
seruir et practiquer. I’ay horreur d’imaginer mien, vn corps priué
d’affection. Et me semble, que cette forcenerie est voisine à celle de
ce garçon, qui alla saillir par amour, la belle image de Venus que
Praxiteles auoit faicte. Ou de ce furieux Ægyptien, eschauffé apres•
la charongne d’vne morte qu’il embaumoit et ensueroit. Lequel
donna occasion à la loy, qui fut faicte depuis en Ægypte, que les
corps des belles et ieunes femmes, et de celles de bonne maison,
seroient gardez trois iours, auant qu’on les mist entre les mains de
ceux qui auoient charge de prouuoir à leur enterrement. Periander3
fit plus merueilleusement: qui estendit l’affection coniugale, plus
reglee et legitime, à la iouyssance de Melissa sa femme trespassee.
Ne semble ce pas estre vne humeur lunatique de la Lune, ne pouuant
autrement iouyr d’Endymion son mignon, l’aller endormir
pour plusieurs mois: et se paistre de la iouyssance d’vn garçon,•
qui ne se remuoit qu’en songe? Ie dis pareillement, qu’on ayme vn
corps sans ame, quand on ayme vn corps sans son consentement,
et sans son desir. Toutes iouyssances ne sont pas vnes. Il y a des
iouyssances ethiques et languissantes. Mille autres causes que la
bien-vueillance, nous peuuent acquerir cet octroy des dames. Ce•
n’est suffisant tesmoignage d’affection. Il y peut eschoir de la trahison,
comme ailleurs: elles n’y vont par fois que d’vne fesse;
Tanquam thura merûmque parent:
Absentem marmoreàmue putes.
I’en sçay, qui ayment mieux prester cela, que leur coche: et qui ne1
se communiquent, que par là. Il faut regarder si vostre compagnie
leur plaist pour quelque autre fin encores, ou pour celle là seulement,
comme d’vn gros garson d’estable: en quel rang et à quel
prix vous y estes logé,
Tibi si datur vni•
Quo lapide illa diem candidiore notet.
Quoy, si elle mange vostre pain, à la sauce d’vne plus agreable
imagination?
Te tenet, absentes alios suspirat amores.
Comment? auons nous pas veu quelqu’vn en nos iours, s’estre2
seruy de cette action, à l’vsage d’vne horrible vengeance: pour tuer
par là, et empoisonner, comme il fit, vne honneste femme? Ceux
qui cognoissent l’Italie, ne trouueront iamais estrange, si pour ce
subiect, ie ne cherche ailleurs des exemples. Car cette nation se
peut dire regente du reste du monde en cela. Ils ont plus communément•
des belles femmes, et moins de laydes que nous: mais des
rares et excellentes beautez, i’estime que nous allons à pair. Et en
iuge autant des esprits: de ceux de la commune façon, ils en ont
beaucoup plus, et euidemment. La brutalité y est sans comparaison
plus rare: d’ames singulieres et du plus haut estage, nous ne leur3
en deuons rien. Si i’auois à estendre cette similitude, il me sembleroit
pouuoir dire de la vaillance, qu’au rebours, elle est au prix
d’eux, populaire chez nous, et naturelle: mais on la voit par fois,
en leurs mains, si pleine et si vigoreuse, qu’elle surpasse tous les
plus roides exemples que nous en ayons. Les mariages de ce•
pays là, clochent en cecy. Leur coustume donne communement la
loy si rude aux femmes, et si serue, que la plus esloignee accointance
auec l’estranger, leur est autant capitalle que la plus voisine.
Cette loy fait, que toutes les approches se rendent necessairement
substantieles. Et puis que tout leur reuient à mesme compte, elles
ont le choix bien aysé. Et ont elles brisé ces cloisons? Croyez
qu’elles font feu: Luxuria ipsis vinculis, sicut fera bestia, irritata,
deinde emissa. Il leur faut vn peu lascher les resnes.•
Vidi ego nuper equum, contra sua frena tenacem,
Ore reluctanti fulminis ire modo.
On alanguit le desir de la compagnie, en luy donnant quelque liberté.
C’est vn bel vsage de nostre nation, qu’aux bonnes maisons,
nos enfans soyent receuz, pour y estre nourris et esleuez pages1
comme en vne escole de noblesse. Et est discourtoisie, dit-on,
et iniure, d’en refuser vn Gentil-homme. I’ay apperçeu, car autant
de maisons autant de diuers stiles et formes, que les dames qui ont
voulu donner aux filles de leur suite, les regles plus austeres, n’y
ont pas eu meilleure aduanture. Il y faut de la moderation. Il faut•
laisser bonne partie de leur conduitte, à leur propre discretion:
car ainsi comme ainsi n’y a il discipline qui les sçeut brider de
toutes parts. Mais il est bien vray, que celle qui est eschappee bagues
sauues, d’vn escolage libre, apporte bien plus de fiance de
soy, que celle qui sort saine, d’vne escole seuere et prisonniere.2
Nos peres dressoient la contenance de leurs filles à la honte et à la
crainte (les courages et les desirs tousiours pareils), nous à l’asseurance:
nous n’y entendons rien. C’est à faire aux Sarmates, qui
n’ont loy de coucher auec homme, que de leurs mains elles n’en
ayent tué vn autre en guerre. A moy qui n’y ay droit que par les•
oreilles, suffit, si elles me retiennent pour le conseil, suyuant le
priuilege de mon aage. Ie leur conseille donc, et à nous aussi,
l’abstinence: mais si ce siecle en est trop ennemy, aumoins la discretion
et la modestie. Car, comme dit le compte d’Aristippus, parlant
à des ieunes hommes, qui rougissoient de le veoir entrer chez3
vne courtisane: Le vice est, de n’en pas sortir, non pas d’y entrer.
Qui ne veut exempter sa conscience, qu’elle exempte son nom: si
le fons n’en vaut guere, que l’apparence tienne bon. Ie loüe la
gradation et la longueur, en la dispensation de leurs faueurs. Platon
montre, qu’en toute espece d’amour, la facilité et promptitude
est interdicte aux tenants. C’est vn traict de gourmandise, laquelle
il faut qu’elles couurent de tout leur art, de se rendre ainsi temerairement
en gros, et tumultuairement. Se conduisant en leur dispensation,•
ordonnement et mesurement, elles pipent bien mieux
nostre desir, et cachent le leur. Qu’elles fuyent tousiours deuant
nous: ie dis celles mesmes qui ont à se laisser attraper. Elles nous
battent mieux en fuyant, comme les Scythes. De vray, selon la loy
que Nature leur donne, ce n’est pas proprement à elles de vouloir1
et desirer: leur rolle est souffrir, obeyr, consentir. C’est pourquoy
Nature leur a donné vne perpetuelle capacité; à nous, rare et incertaine.
Elles ont tousiours leur heure, afin qu’elles soyent tousiours
prestes à la nostre Pati natæ. Et où elle a voulu que nos appetis
eussent montre et declaration prominante, ell’ a faict que les leurs•
fussent occultes et intestins. Et les a fournies de pieces impropres
à l’ostentation: et simplement pour la defensiue. Il faut laisser à la
licence Amazonienne pareils traits à cettuy cy. Alexandre passant
par l’Hyrcanie, Thalestris Royne des Amazones le vint trouuer auec
trois cents gens-darmes de son sexe: bien montez et bien armez:2
ayant laissé le demeurant d’vne grosse armee, qui la suyuoit, au
delà des voisines montaignes. Et luy dit tout haut, et en publiq,
que le bruit de ses victoires et de sa valeur, l’auoit menee là, pour
le veoir, luy offrir ses moyens et sa puissance au secours de ses
entreprinses. Et que le trouuant si beau, ieune, et vigoureux, elle,•
qui estoit parfaitte en toutes ses qualitez, luy conseilloit qu’ils couchassent
ensemble: afin qu’il nasquist de la plus vaillante femme
du monde, et du plus vaillant homme, qui fust lors viuant, quelque
chose de grand et de rare, pour l’aduenir. Alexandre la remercia
du reste: mais pour donner temps à l’accomplissement de sa derniere3
demande, il arresta treize iours en ce lieu, lesquels il festoya
le plus alaigrement qu’il peut, en faueur d’vne si courageuse Princesse.
Nous sommes quasi par tout iniques iuges de leurs actions,
comme elles sont des nostres. I’aduoüe la verité lors qu’elle me
nuit, de mesme que si elle me sert. C’est vn vilain desreglement,•
qui les pousse si souuent au change, et les empesche de fermir leur
affection en quelque subiect que ce soit: comme on voit de cette
Deesse, à qui lon donne tant de changemens et d’amis. Mais si est-il
vray, que c’est contre la nature de l’amour, s’il n’est violant, et
contre la nature de la violance, s’il est constant. Et ceux qui s’en
estonnent, s’en escrient, et cherchent les causes de cette maladie en
elles, comme desnaturee et incroyable: que ne voyent ils, combien•
souuent ils la reçoyuent en eux, sans espouuantement et sans miracle?
Il seroit à l’aduenture plus estrange d’y voir de l’arrest. Ce n’est
pas vne passion simplement corporelle. Si on ne trouue point de
bout en l’auarice, et en l’ambition, il n’y en a non plus en paillardise.
Elle vit encore apres la satieté: et ne luy peut on prescrire ny1
satisfaction constante, ny fin: elle va tousiours outre sa possession.
Et si l’inconstance leur est à l’aduenture aucunement plus pardonnable
qu’à nous. Elles peuuent alleguer comme nous, l’inclination
qui nous est commune à la varieté et à la nouuelleté: et alleguer secondement
sans nous, qu’elles achetent chat en sac. Ieanne Royne•
de Naples, feit estrangler Andreosse son premier mary, aux grilles
de sa fenestre, auec un laz d’or et de soye, tissu de sa main propre:
sur ce qu’aux couruees matrimoniales, elle ne luy trouuoit
ny les parties, ny les efforts, assez respondants à l’esperance qu’elle
en auoit couçeuë, à veoir sa taille, sa beauté, sa ieunesse et disposition:2
par où elle auoit esté prinse et abusee. Que l’action a plus
d’effort que n’a la souffrance: ainsi que de leur part tousiours aumoins
il est pourueu à la necessité: de nostre part il peut auenir
autrement. Platon à cette cause establit sagement par ses loix,
auant tout mariage, pour decider de son opportunité, que les iuges•
voient les garçons, qui y pretendent, touts fins nuds: et les filles
nuës iusqu’à la ceinture seulement. En nous essayant, elles ne nous
trouuent à l’aduenture pas digne de leur choix:
Experta latus, madidoque simillima loro
Inguina, nec lassa stare coacta manu,3
Deserit imbelles thalamos.
Ce n’est pas tout, que la volonté charrie droict. La foiblesse et l’incapacité,
rompent legitimement vn mariage:
Et quærendum aliunde foret neruosius illud,
Quod posset zonam soluere virgineam.•
Pourquoy non, et selon sa mesure, vne intelligence amoureuse,
plus licentieuse et plus actiue?
Si blando nequeat superesse labori.
Mais n’est-ce pas grande impudence, d’apporter nos imperfections
et foiblesses, en lieu où nous desirons plaire, et y laisser4
bonne estime de nous et recommandation? Pour ce peu qu’il m’en
faut à cette heure,
Ad vnum
Mollis opus,
ie ne voudrois importuner vne personne, que i’ay a reuerer et•
craindre.
Fuge suspicari,
Cuius vndenum trepidauit ætas
Claudere lustrum.
Nature se deuoit contenter d’auoir rendu cet aage miserable, sans1
le rendre encore ridicule. Ie hay de le voir, pour vn pouce de chetiue
vigueur, qui l’eschaufe trois fois la semaine, s’empresser et se
gendarmer, de pareille aspreté, comme s’il auoit quelque grande et
legitime iournee dans le ventre: vn vray feu d’estoupe. Et admire
sa cuisson, si viue et fretillante, en vn moment si lourdement congelee•
et esteinte. Cet appetit ne deuroit appartenir qu’à la fleur
d’vne belle ieunesse. Fiez vous y, pour voir, à seconder cett’ ardeur
indefatigable, pleine, constante, et magnanime, qui est en vous: il
vous la lairra vrayment en beau chemin. Renuoyez le hardiment
plustost vers quelque enfance molle, estonnee, et ignorante, qui2
tremble encore soubs la verge, et en rougisse,
Indum sanguineo veluti violauerit ostro
Si quis ebur, vel mista rubent vbi lilia multa
Alba rosa.
Qui peut attendre le lendemain, sans mourir de honte, le desdain•
de ces beaux yeux, consens de sa lascheté et impertinence:
Et taciti fecere tamen conuitia vultus,
il n’a iamais senty le contentement et la fierté, de les leur auoir
battus et ternis, par le vigoureux exercice d’vne nuict officieuse et
actiue. Quand i’en ay veu quelqu’vne s’ennuyer de moy, ie n’en ay3
point incontinent accusé sa legereté: i’ay mis en doubte, si ie
n’auois pas raison de m’en prendre à Nature plustost. Certes elle
m’a traitté illegitimement et inciuilement,
Si non longa satis, si non benè mentula crassa:
Nimirum sapiunt vidéntque paruam
Matronæ quoque mentulam illibenter:•
et d’vne lesion enormissime. Chacune de mes pieces est esgalement
mienne, que toute autre. Et nulle autre ne me fait plus proprement
homme que cette cy. Ie doy au publiq vniuersellement mon
pourtrait. La sagesse de ma leçon est en verité, en liberté, en
essence, toute. Dedeignant au rolle de ses vrays deuoirs, ces petites4
regles, feintes, vsuelles, prouinciales. Naturelle toute, constante,
generale. De laquelle sont filles, mais bastardes, la ciuilité,
la ceremonie. Nous aurons bien les vices de l’apparence, quand
nous aurons eu ceux de l’essence. Quand nous aurons faict à ceux
icy, nous courrons sus aux autres, si nous trouuons qu’il y faille
courir. Car il y a danger, que nous fantasions des offices nouueaux,
pour excuser nostre negligence enuers les naturels offices, et pour
les confondre. Qu’il soit ainsin, il se void, qu’és lieux, où les fautes
sont malefices, les malefices ne sont que fautes. Qu’és nations, où•
les loix de la bienseance sont plus rares et lasches, les loix primitiues
de la raison commune sont mieux obseruees: l’innumerable
multitude de tant de deuoirs, suffoquant nostre soing, l’allanguissant
et dissipant. L’application aux legeres choses nous retire des
iustes. O que ces hommes superficiels, prennent vne routte facile et1
plausible, au prix de la nostre! Ce sont ombrages, dequoy nous nous
plastrons et entrepayons. Mais nous n’en payons pas, ainçois en rechargeons
nostre debte, enuers ce grand iuge, qui trousse nos panneaus
et haillons, d’autour noz parties honteuses: et ne se feint
point à nous veoir par tout, iusques à noz intimes et plus secrettes•
ordures: vtile decence de nostre virginale pudeur, si elle luy pouuoit
interdire cette descouuerte. En fin, qui desniaiseroit l’homme,
d’vne si scrupuleuse superstition verbale, n’apporteroit pas grande
perte au monde. Nostre vie est partie en folie, partie en prudence.
Qui n’en escrit que reueremment et regulierement, il en laisse en2
arriere plus de la moitié. Ie ne m’excuse pas enuers moy: et si ie
le faisoy, ce seroit plustost de mes excuses, que ie m’excuseroy, que
d’autre mienne faute. Ie m’excuse à certaines humeurs, que i’estime
plus fortes en nombre que celles, qui sont de mon costé. En leur
consideration, ie diray encore cecy (car ie desire de contenter chacun;•
chose pourtant difficile, esse vnum hominem accommodatum ad
tantam morum ac sermonum et voluntatum varietatem) qu’ils n’ont à
se prendre à moy, de ce que ie fay dire aux auctoritez receuës et
approuuees de plusieurs siecles: et que ce n’est pas raison, qu’à
faute de rythme ils me refusent la dispense, que mesme des hommes3
ecclesiastiques, des nostres, iouyssent en ce siecle. En voicy deux,
et des plus crestez:
Rimula, dispeream, ni monogramma tua est.
Vn vit d’amy la contente et bien traitte.
Quoy tant d’autres? I’ayme la modestie: et n’est par iugement,•
que i’ay choisi cette sorte de parler scandaleux: c’est Nature, qui
l’a choisi pour moy. Ie ne le louë, non plus que toutes formes contraires
à l’vsage receu: mais ie l’excuse: par circonstances tant
generales que particulieres, en allege l’accusation. Suiuons. Pareillement
d’où peut venir cette vsurpation d’authorité souueraine,•
que vous prenez sur celles, qui vous fauorisent à leurs despens,
Si furtiua dedit nigra munuscula nocte,
que vous en inuestissez incontinent l’interest, la froideur, et vne
auctorité maritale? C’est vne conuention libre, que ne vous y prenez
vous, comme vous les y voulez tenir? Il n’y a point de prescription1
sur les choses volontaires. C’est contre la forme, mais il
est vray pourtant, que i’ay en mon temps conduict ce marché, selon
que sa nature peut souffrir, aussi conscientieusement qu’autre
marché, et auec quelque air de iustice: et que ie ne leur ay tesmoigné
de mon affection, que ce que i’en sentois; et leur en ay representé•
naifuement, la decadence, la vigueur, et la naissance: les
accez et les remises. On n’y va pas tousiours vn train. I’ay esté si
espargnant à promettre, que ie pense auoir plus tenu que promis,
ny deu. Elles y ont trouué de la fidelité, iusques au seruice de leur
inconstance. Ie dis inconstance aduouee, et par fois multipliee. Ie2
n’ay iamais rompu auec elles, tant que i’y tenois, ne fust que par le
bout d’vn filet. Et quelques occasions qu’elles m’en ayent donné,
n’ay iamais rompu, iusques au mespris et à la hayne. Car telles
priuautez, lors mesme qu’on les acquiert par les plus honteuses
conuentions, encores m’obligent elles à quelque bien-vueillance.•
De cholere et d’impatience vn peu indiscrette, sur le poinct de
leurs ruses et desfuites, et de nos contestations, ie leur en ay faict
voir par fois. Car ie suis de ma complexion, subiect à des emotions
brusques, qui nuisent souuent à mes marchez, quoy qu’elles soyent
legeres et courtes. Si elles ont voulu essayer la liberté de mon3
iugement, ie ne me suis pas feint, à leur donner des aduis paternels
et mordans, et à les pinser où il leur cuysoit. Si ie leur ay
laissé à se plaindre de moy, c’est plustost d’y auoir trouué vn
amour, au prix de l’vsage moderne, sottement consciencieux. I’ay
obserué ma parolle, és choses dequoy on m’eust aysement dispensé.•
Elles se rendoient lors par fois auec reputation, et soubs des capitulations,
qu’elles souffroient aysement estre faussees par le vaincueur.
I’ay faict caler soubs l’interest de leur honneur, le plaisir, en
son plus grand effort, plus d’vne fois. Et où la raison me pressoit,
les ay armees contre moy: si qu’elles se conduisoient plus seurement•
et seuerement, par mes regles, quand elles s’y estoient franchement
remises, qu’elles n’eussent faict par les leurs propres. I’ay autant
que i’ay peu chargé sur moy seul, le hazard de nos assignations,
pour les en descharger: et ay dressé nos parties tousiours par le
plus aspre, et inopiné, pour estre moins en souspçon, et en outre1
par mon aduis, plus accessible. Ils sont ouuerts, principalement par
les endroits qu’ils tiennent de soy couuerts. Les choses moins
craintes sont moins defendues et obseruees. On peut oser plus aysement,
ce que personne ne pense que vous oserez, qui deuient facile
par sa difficulté. Iamais homme n’eut ses approches plus impertinemment•
genitales. Cette voye d’aymer, est plus selon la discipline.
Mais combien elle est ridicule à nos gens, et peu effectuelle, qui le
sçait mieux que moy? Si ne m’en viendra point le repentir. Ie n’y
ay plus que perdre,
Me tabula sacer2
Votiua paries indicat vuida,
Suspendisse potenti
Vestimenta maris Deo.
Il est à cette heure temps d’en parler ouuertement. Mais tout ainsi
comme à vn autre, ie dirois à l’auanture, Mon amy tu resues, l’amour•
de ton temps a peu de commerce auec la foy et la
preud’hommie;
Hæc si tu postules
Ratione certa facere, nihilo plus agas,
Quàm si des operam, vt cum ratione insanias.3
Aussi au rebours, si c’estoit à moy de recommencer, ce seroit certes
le mesme train et par mesme progrez, pour infructueux qu’il me
peust estre. L’insuffisance et la sottise est loüable en vne action
meslouable. Autant que ie m’eslongne de leur humeur en cela, ie
m’approche de la mienne. Au demeurant, en ce marché, ie ne•
me laissois pas tout aller: ie m’y plaisois, mais ie ne m’y oubliois
pas: ie reseruois en son entier, ce peu de sens et de discretion, que
Nature m’a donné, pour leur seruice, et pour le mien: vn peu d’esmotion,
mais point de resuerie. Ma conscience s’y engageoit aussi,
iusques à la desbauche et dissolution, mais iusques à l’ingratitude,4
trahison, malignité, et cruauté, non. Ie n’achetois pas le plaisir de
ce vice à tout prix: et me contentois de son propre et simple coust.
Nullum intra se vitium est. Ie hay quasi à pareille mesure vne oysiueté
croupie et endormie, comme vn embesongnement espineux et
penible. L’vn me pince, l’autre m’assoupit. I’ayme autant les blesseures,
comme les meurtrisseures, et les coups trenchans, comme•
les coups orbes. I’ay trouué en ce marché, quand i’y estois plus propre,
vne iuste moderation entre ces deux extremitez. L’amour est
vne agitation esueillee, viue, et gaye. Ie n’en estois ny troublé, ny
affligé, mais i’en estois eschauffé, et encores alteré: il s’en faut
arrester là. Elle n’est nuisible qu’aux fols. Vn ieune homme demandoit1
au philosophe Panetius, s’il sieroit bien au sage d’estre amoureux:
Laissons là le sage, respondit-il, mais toy et moy, qui ne le
sommes pas, ne nous engageons en chose si esmeuë et violente,
qui nous esclaue à autruy, et nous rende contemptibles à nous. Il
disoit vray: qu’il ne faut pas fier chose de soy si precipiteuse, à•
vne ame qui n’aye dequoy en soustenir les venues, et dequoy rabatre
par effect la parole d’Agesilaus, que la prudence et l’amour ne
peuuent ensemble. C’est vne vaine occupation, il est vray, messeante,
honteuse, et illegitime. Mais à la conduire en cette façon,
ie l’estime salubre, propre à desgourdir vn esprit, et vn corps poisant.2
Et comme medecin, l’ordonnerois à vn homme de ma forme et
condition, autant volontiers qu’aucune autre recepte: pour l’esueiller
et tenir en force bien auant dans les ans, et le dilaier des
prises de la vieillesse. Pendant que nous n’en sommes qu’aux fauxbourgs,
que le pouls bat encores,•
Dum noua canities, dum prima et recta senectus,
Dum superest Lachesi quod torqueat, et pedibus me
Porto meis, nullo dextram subeunte bacillo,
nous auons besoing d’estre sollicitez et chatouillez, par quelque
agitation mordicante, comme est cette-cy. Voyez combien elle a3
rendu de ieunesse, vigueur et de gayeté, au sage Anacreon. Et Socrates,
plus vieil que ie ne suis, parlant d’vn obiect amoureux:
M’estant, dit-il, appuyé contre son espaule, de la mienne, et approché
ma teste à la sienne, ainsi que nous regardions ensemble dans
vn liure, ie senty sans mentir, soudain vne piqueure dans l’espaule,•
comme de quelque morsure de beste; et fus plus de cinq iours depuis,
qu’elle me fourmilloit: et m’escoula dans le cœur vne demangeaison
continuelle. Vn attouchement, et fortuite, et par vne espaule,
aller eschauffer, et alterer vne ame refroidie, et esneruee par
l’aage, et la premiere de toutes les humaines, en reformation.4
Pourquoy non dea? Socrates estoit homme, et ne vouloit ny estre
ny sembler autre chose. La philosophie n’estriue point contre les
voluptez naturelles, pourueu que la mesure y soit ioincte: et en
presche la moderation, non la fuitte. L’effort de sa resistance s’emploie
contre les estrangeres et bastardes. Elle dit que les appetits
du corps ne doiuent pas estre augmentez par l’esprit. Et nous aduertit
ingenieusement, de ne vouloir point esueiller nostre faim par
la saturité: de ne vouloir farcir, au lieu de remplir le ventre:•
d’euiter toute iouyssance, qui nous met en disette: et toute viande
et breuuage, qui nous altere, et affame. Comme au seruice de l’amour
elle nous ordonne, de prendre vn obiect qui satisface simplement
au besoing du corps, qui n’esmeuue point l’ame: laquelle
n’en doit pas faire son faict, ains suyure nüement et assister le1
corps. Mais ay-ie pas raison d’estimer, que ces preceptes, qui ont
pourtant d’ailleurs, selon moy, vn peu de rigueur, regardent vn
corps qui face son office: et qu’à vn corps abbattu, comme vn
estomach prosterné, il est excusable de le rechauffer et soustenir
par art: et par l’entremise de la fantasie, luy faire reuenir l’appetit•
et l’allegresse, puis que de soy il l’a perdue? Pouuons nous pas
dire, qu’il n’y a rien en nous, pendant cette prison terrestre, purement,
ny corporel, ny spirituel: et qu’iniurieusement nous desmembrons
vn homme tout vif: et qu’il semble y auoir raison, que
nous nous portions enuers l’vsage du plaisir, aussi fauorablement2
aumoins, que nous faisons enuers la douleur? Elle estoit, pour
exemple, vehemente, iusques à la perfection, en l’ame des saincts
par la pœnitence. Le corps y auoit naturellement part, par le droict
de leur colligance, et si pouuoit auoir peu de part à la cause: si ne
se sont ils pas contentez qu’il suyuist nuement, et assistast l’ame•
affligee. Ils l’ont affligé luymesme, de peines atroces et propres:
affin qu’à l’enuy l’vn de l’autre, l’ame et le corps plongeassent
l’homme dans la douleur, d’autant plus salutaire, que plus aspre.
En pareil cas, aux plaisirs corporels, est-ce pas iniustice d’en refroidir
l’ame, et dire, qu’il l’y faille entrainer, comme à quelque3
obligation et necessité contreinte et seruile? C’est à elle plustost de
les couuer et fomenter: de s’y presenter et conuier: la charge de
regir luy appartenant. Comme c’est aussi à mon aduis à elle, aux
plaisirs, qui luy sont propres, d’en inspirer et infondre au corps
tout le ressentiment que porte sa condition, et de s’estudier qu’ils•
luy soient doux et salutaires. Car c’est bien raison, comme ils disent,
que le corps ne suyue point ses appetits au dommage de l’esprit.
Mais pourquoy n’est-ce pas aussi raison, que l’esprit ne suiue
pas les siens, au dommage du corps? Ie n’ay point autre passion
qui me tienne en haleine. Ce que l’auarice, l’ambition, les querelles,
les procés, font à l’endroit des autres, qui comme moy, n’ont•
point de vacation assignee, l’amour le feroit plus commodément. Il
me rendroit, la vigilance, la sobrieté, la grace, le soing de ma personne:
r’asseureroit ma contenance, à ce que les grimaces de la
vieillesse, ces grimaces difformes et pitoyables, ne vinssent à la
corrompre: me remettroit aux estudes sains et sages, par où ie me1
peusse rendre plus estimé et plus aymé: ostant à mon esprit le
desespoir de soy, et de son vsage, et le raccointant à soy: me diuertiroit
de mille pensees ennuyeuses, de mille chagrins melancholiques
que l’oysiueté nous charge en tel aage, et le mauuais
estat de nostre santé: reschaufferoit aumoins en songe, ce sang•
que nature abandonne: soustiendroit le menton, et allongeroit vn
peu les nerfs, et la vigueur et allegresse de la vie, à ce pauure
homme, qui s’en va le grand train vers sa ruine. Mais i’entens bien
que c’est vne commodité fort mal-aisée à recouurer. Par foiblesse,
et longue experience, nostre goust est deuenu plus tendre et plus2
exquis. Nous demandons plus, lors que nous apportons moins.
Nous voulons le plus choisir, lors que nous meritons le moins d’estre
acceptez. Nous cognoissans tels, nous sommes moins hardis,
et plus defians: rien ne nous peut asseurer d’estre aymez, veu
nostre condition, et la leur. I’ay honte de me trouuer parmy cette•
verte et bouillante ieunesse,
Cuius in indomito constantior inguine neruus,
Quàm noua collibus arbor inhæret.
Qu’irions nous presenter nostre misere parmy cette allégresse?
Possint vt iuuenes visere feruidi3
Multo non sine risu,
Dilapsam in cineres facem.
Ils ont la force et la raison pour eux: faisons leur place: nous
n’auons plus que tenir. Et ce germe de beauté naissante, ne se
laisse manier à mains si gourdes, et prattiquer à moyens purs•
materiels. Car, comme respondit ce philosophe ancien, à celuy qui
se moquoit, dequoy il n’auoit sçeu gaigner la bonne grace d’vn
tendron qu’il pourchassoit: Mon amy, le hameçon ne mord pas à
du fromage si frais. Or c’est vn commerce qui a besoin de relation
et de correspondance. Les autres plaisirs que nous receuons,
se peuuent recognoistre par recompenses de nature diuerse: mais
cettuy-cy ne se paye que de mesme espece de monnoye. En verité
en ce desduit, le plaisir que ie fay, chatouille plus doucement mon
imagination, que celuy qu’on me fait. Or cil n’a rien de genereux,•
qui peut receuoir plaisir où il n’en donne point; c’est vne vile ame,
qui veut tout deuoir, et qui se plaist de nourrir de la conference,
auec les personnes ausquels il est en charge. Il n’y a beauté, ny
grace, ny priuauté si exquise, qu’vn galant homme deust desirer
à ce prix. Si elles ne nous peuuent faire du bien que par pitié:1
i’ayme bien plus cher ne viure point, que de viure d’aumosne.
Ie voudrois auoir droit de leur demander, au stile auquel i’ay veu
quester en Italie: Fate bene per voi: ou à la guise que Cyrus
exhortoit ses soldats, Qui m’aymera, si me suiue. R’alliez vous, me
dira lon, à celles de vostre condition, que la compagnie de mesme•
fortune vous rendra plus aysees. O la sotte composition et insipide!
Nolo
Barbam vellere mortuo leoni.
Xenophon employe pour obiection et accusation, contre Menon,
qu’en son amour il embesongna des obiects passants fleur. Ie trouue2
plus de volupté à seulement veoir le juste et doux meslange de deux
ieunes beautés: ou à le seulement considerer par fantasie, qu’à
faire moy mesme le second, d’vn meslange triste et informe. Ie resigne
cet appetit fantastique, à l’Empereur Galba, qui ne s’addonnoit
qu’aux chairs dures et vieilles: et à ce pauure miserable,•
O ego di faciant talem te cernere possim,
Charáque mutatis oscula ferre comis,
Amplectique meis corpus non pingue lacertis!
Et entre les premieres laideurs, ie compte les beautez artificielles et
forcees. Emonez ieune gars de Chio, pensant par des beaux attours,3
acquerir la beauté que nature luy ostoit, se presenta au philosophe
Arcesilaus: et luy demanda si vn sage se pourroit veoir amoureux:
Ouy dea, respondit l’autre, pourueu que ce ne fust pas d’vne beauté
paree et sophistiquee comme la tienne. La laideur d’vne vieillesse
aduouee, est moins vieille, et moins laide à mon gré, qu’vne autre•
peinte et lissee. Le diray-ie, pourueu qu’on ne m’en prenne à la
gorge? L’amour ne me semble proprement et naturellement en
sa saison, qu’en l’aage voisin de l’enfance:
Quem si puellarum insereres choro,
Mille sagaces falleret hospites4
Discrimen obscurum, solutis
Crinibus, ambiguóque vultu.
Et la beauté non plus. Car ce qu’Homere l’estend iusqu’à ce que le
menton commence à s’ombrager, Platon mesme l’a remarqué pour
rare. Et est notoire la cause pour laquelle le sophiste Dion appelloit
les poils folets de l’adolescence, Aristogitons et Harmodiens. En la
virilité, ie le trouue desia aucunement hors de son siege, non qu’en•
la vieillesse.
Importunus enim transuolat aridas
Quercus.
Et Marguerite Royne de Nauarre, alonge en femme, bien loing,
l’auantage des femmes: ordonnant qu’il est saison à trente ans,1
qu’elles changent le titre de belles en bonnes. Plus courte possession
nous luy donnons sur nostre vie, mieux nous en valons. Voyez
son port. C’est vn menton puerile, qui ne sçait en son eschole,
combien on procede au rebours de tout ordre. L’estude, l’exercitation,
l’vsage, sont voyes à l’insuffisance: les nouices y regentent.•
Amor ordinem nescit. Certes sa conduicte a plus de galbe, quand elle
est meslee d’inaduertance, et de trouble: les fautes, les succez
contraires y donnent poincte et grace. Pourueu qu’elle soit aspre et
affamee, il chaut peu, qu’elle soit prudente. Voyez comme il va chancelant,
chopant, et folastrant. On le met aux ceps, quand on le guide2
par art, et sagesse. Et contraint on sa diuine liberté, quand on le
submet à ces mains barbues et calleuses. Au demeurant, ie leur
oy souuent peindre cette intelligence toute spirituelle, et desdaigner
de mettre en consideration l’interest que les sens y ont. Tout y sert.
Mais ie puis dire auoir veu souuent, que nous auons excusé la foiblesse•
de leurs esprits, en faueur de leurs beautez corporelles,
mais que ie n’ay point encore veu, qu’en faueur de l’esprit, tant
rassis, et meur soit-il, elles vueillent prester la main à vn corps,
qui tombe tant soit peu en decadence. Que ne prend il enuie à quelqu’vne,
de faire cette noble harde Socratique, du corps à l’esprit,3
achetant au prix de ses cuisses, vne intelligence et generation philosophique
et spirituelle: le plus haut prix où elle les puisse monter:
Platon ordonne en ses loix, que celuy qui aura faict quelque
signalé et vtile exploit en la guerre, ne puisse estre refusé durant
l’expedition d’icelle, sans respect de sa laideur ou de son aage, du•
baiser, ou autre faueur amoureuse, de qui il la vueille. Ce qu’il
trouue si iuste en recommandation de la valeur militaire, ne le peut
il pas estre aussi, en recommandation de quelque autre valeur? Et
que ne prend il enuie à vne de preoccuper sur ses compagnes la
gloire de cet amour chaste? chaste dis-ie bien,
Nam si quando ad prælia ventum est,
Vt quondam in stipulis magnus sine viribus ignis
Incassum furit.•
Les vices qui s’estouffent en la pensee, ne sont pas des pires. Pour
finir ce notable commentaire, qui m’est eschappé d’vn flux de caquet:
flux impetueux par fois et nuisible,
Vt missum sponsi furtiuo munere malum
Procurrit casto virginis è gremio:1
Quod miseræ oblitæ molli sub veste locatum,
Dum aduentu matris prosilit, excutitur,
Atque illud prono præceps agitur decursu:
Huic manat tristi conscius ore rubor.
Ie dis, que les masles et femelles, sont iettez en mesme moule, sauf•
l’institution et l’vsage, la difference n’y est pas grande. Platon appelle
indifferemment les vns et les autres, à la societé de tous
estudes, exercices, charges et vacations guerrieres et paisibles, en
sa republique. Et le philosophe Antisthenes, ostoit toute distinction
entre leur vertu et la nostre. Il est bien plus aisé d’accuser l’vn2
sexe, que d’excuser l’autre. C’est ce qu’on dit, Le fourgon se moque
de la paele.
CHAPITRE VI. [(TRADUCTION LIV. III, CH. VI.)]
Des Coches.
IL est bien aisé à verifier, que les grands autheurs, escriuans des
causes, ne se seruent pas seulement de celles qu’ils estiment estre
vrayes, mais de celles encores qu’ils ne croient pas, pourueu qu’elles•
ayent quelque inuention et beauté. Ils disent assez veritablement et
vtilement, s’ils disent ingenieusement. Nous ne pouuons nous asseurer
de la maistresse cause, nous en entassons plusieurs, pour voir
si par rencontre elle se trouuera en ce nombre,
Namque vnam dicere causam3
Non satis est, verum plures, vnde vna tamen sit.
Me demandez vous d’où vient cette coustume, de benir ceux qui
esternuent? Nous produisons trois sortes de vent; celuy qui sort
par embas est trop sale: celuy qui sort par la bouche, porte quelque
reproche de gourmandise: le troisiesme est l’esternuement: et
parce qu’il vient de la teste, et est sans blasme, nous luy faisons cet•
honneste recueil. Ne vous moquez pas de cette subtilité, elle est,
dit-on, d’Aristote. Il me semble auoir veu en Plutarque (qui est
de tous les autheurs que ie cognoisse, celuy qui a mieux meslé l’art
à la nature, et le iugement à la science) rendant la cause du sousleuement
d’estomach, qui aduient à ceux qui voyagent en mer, que1
cela leur arriue de crainte, ayant trouué quelque raison, par laquelle
il prouue, que la crainte peut produire vn tel effect. Moy qui
y suis fort subiect, sçay bien, que cette cause ne me touche pas. Et
le sçay, non par argument, mais par necessaire experience. Sans
alleguer ce qu’on m’a dict, qu’il en arriue de mesme souuent aux•
bestes, specialement aux pourceaux, hors de toute apprehension de
danger: et ce qu’vn mien cognoissant, m’a tesmoigné de soy, qu’y
estant fort subiect, l’enuie de vomir luy estoit passee, deux ou trois
fois, se trouuant pressé de frayeur, en grande tourmente. Comme
à cet ancien: Peius vexabar quàm vt periculum mihi succurreret.2
Ie n’euz iamais peur sur l’eau: comme ie n’ay aussi ailleurs (et s’en
est assez souuent offert de iustes, si la mort l’est) qui m’ait troublé
ou esblouy. Elle naist par fois de faute de iugement, comme
de faute de cœur. Tous les dangers que i’ay veu, ç’a esté les yeux
ouuerts, la veuë libre, saine, et entiere. Encore faut-il du courage à•
craindre. Il me seruit autrefois au prix d’autres, pour conduire et
tenir en ordre ma fuite, qu’elle fust sinon sans crainte, toutesfois
sans effroy, et sans estonnement. Elle estoit esmeue, mais non pas
estourdie ny esperdue. Les grandes ames vont bien plus outre, et
representent des fuites, non rassises seulement, et saines, mais3
fieres. Disons celle qu’Alcibiades recite de Socrates, son compagnon
d’armes: Ie le trouuay, dit-il, apres la route de nostre armee, luy
et Lachez, des derniers entre les fuyans: et le consideray tout
à mon aise, et en seureté, car i’estois sur vn bon cheual, et luy à
pied, et auions ainsi combatu. Ie remarquay premierement, combien•
il montroit d’auisement et de resolution, au prix de Lachez:
et puis la brauerie de son marcher, nullement different du sien
ordinaire: sa veue ferme et reglee, considerant et iugeant ce qui se
passoit autour de luy: regardant tantost les vns, tantost les autres,
amis et ennemis, d’vne façon, qui encourageoit les vns, et signifioit
aux autres, qu’il estoit pour vendre bien cher son sang et sa vie, à
qui essayeroit de la luy oster, et se sauuerent ainsi: car volontiers
on n’attaque pas ceux-cy, on court apres les effraiez. Voylà le tesmoignage
de ce grand capitaine: qui nous apprend ce que nous•
essaions tous les iours, qu’il n’est rien qui nous iette tant aux dangers,
qu’vne faim inconsideree de nous en mettre hors. Quo timoris
minus est, eo minus fermè periculi est. Nostre peuple a tort, de dire,
celuy-là craint la mort, quand il veut exprimer, qu’il y songe, et
qu’il la preuoit. La preuoyance conuient egallement à ce qui nous1
touche en bien, et en mal. Considerer et iuger le danger, est aucunement
le rebours de s’en estonner. Ie ne me sens pas assez fort
pour soustenir le coup, et l’impetuosité, de cette passion de la peur,
ny d’autre vehemente. Si i’en estois vn coup vaincu, et atterré, ie
ne m’en releuerois iamais bien entier. Qui auroit faict perdre pied à•
mon ame, ne la remettroit iamais droicte en sa place. Elle se retaste
et recherche trop vifuement et profondement. Et pourtant, ne
lairroit iamais ressoudre et consolider la playe qui l’auroit percee.
Il m’a bien pris qu’aucune maladie ne me l’ayt encore desmise. A
chasque charge qui me vient, ie me presente et oppose, en mon2
haut appareil. Ainsi la premiere qui m’emporteroit, me mettroit
sans ressource. Ie n’en fais point à deux. Par quelque endroict que
le rauage fauçast ma leuee, me voyla ouuert, et noyé sans remede.
Epicurus dit, que le sage ne peut iamais passer à vn estat contraire.
I’ay quelque opinion de l’enuers de cette sentence; que qui aura•
esté vne fois bien fol, ne sera nulle autre fois bien sage. Dieu me
donne le froid selon la robe, et me donne les passions selon le
moyen que i’ay de les soustenir. Nature m’ayant descouuert d’vn
costé, m’a couuert de l’autre: m’ayant desarmé de force, m’a armé
d’insensibilité, et d’vne apprehension reglee, ou mousse. Or ie ne3
puis souffrir long temps, et les souffrois plus difficilement en ieunesse,
ny coche, ny littiere, ny bateau, et hay toute autre voiture
que de cheual, en la ville, et aux champs. Mais ie puis souffrir la
lictiere, moins qu’vn coche: et par mesme raison, plus aisement
vne agitation rude sur l’eau, d’où se produict la peur, que le mouuement•
qui se sent en temps calme. Par cette legere secousse, que
les auirons donnent, desrobant le vaisseau soubs nous, ie me sens
brouiller, ie ne sçay comment, la teste et l’estomach: comme ie ne
puis souffrir sous moy vn siege tremblant. Quand la voile, ou le
cours de l’eau, nous emporte esgallement, ou qu’on nous touë,
cette agitation vnie, ne me blesse aucunement. C’est vn remuement
interrompu, qui m’offence: et plus, quand il est languissant. Ie ne
sçaurois autrement peindre sa forme. Les medecins m’ont ordonné•
de me presser et sangler d’vne seruiette le bas du ventre, pour remedier
à cet accident: ce que ie n’ay point essayé, ayant accoustumé
de lucter les deffauts qui sont en moy, et les dompter par
moy-mesme. Si i’en auoy la memoire suffisamment informee, ie
ne pleindroy mon temps à dire icy l’infinie varieté, que les histoires1
nous presentent de l’vsage des coches, au seruice de la guerre:
diuers selon les nations, selon les siecles: de grand effect, ce me
semble, et necessité. Si que c’est merueille, que nous en ayons perdu
toute cognoissance. I’en diray seulement cecy, que tout freschement,
du temps de nos peres, les Hongres les mirent tres-vtilement en besongne•
contre les Turcs: en chacun y ayant vn rondelier et vn mousquetaire,
et nombre de harquebuzes rengees, prestes et chargees:
le tout couuert d’vne pauesade, à la mode d’vne galliotte. Ils faisoient
front à leur bataille de trois mille tels coches et apres que le canon
auoit ioué, les faisoient tirer, et aualler aux ennemys cette salue,2
auant que de taster le reste: qui n’estoit pas vn leger auancement:
ou descochoient lesdits coches dans leurs escadrons, pour les rompre
et y faire iour: outre le secours qu’ils en pouuoient prendre,
pour flanquer en lieu chatouilleux, les trouppes marchants en la
campagne: ou à couurir vn logis à la haste, et le fortifier. De mon•
temps, vn Gentil-homme, en l’vne de nos frontieres, impost de sa
personne, et ne trouuant cheual capable de son poids, ayant vne
querelle, marchoit par païs en coche, de mesme cette peinture, et
s’en trouuoit tres-bien. Mais laissons ces coches guerriers.
Comme si leur neantise n’estoit assez cognue à meilleures enseignes,3
les derniers Roys de nostre premiere race marchoient par
païs en vn chariot mené de quatre bœufs. Marc Antoine fut le premier,
qui se fit trainer à Rome, et vne garse menestriere quand et
luy, par des lyons attelez à vn coche. Heliogabalus en fit depuis
autant, se disant Cibelé la mere des Dieux: et aussi par des tigres,•
contrefaisant le Dieu Bacchus: il attela aussi par fois deux cerfs à
son coche: et vne autre fois quatre chiens: et encore quatre garses
nues, se faisant trainer par elles, en pompe, tout nud. L’empereur
Firmus fit mener son coche, à des autruches de merueilleuse grandeur,
de maniere qu’il sembloit plus voler que rouler. L’estrangeté
de ces inuentions, me met en teste cett’ autre fantasie: Que
c’est vne espece de pusillanimité, aux monarques, et vn tesmoignage•
de ne sentir point assez, ce qu’ils sont, de trauailler à se faire valloir
et paroistre, par despenses excessiues. Ce seroit chose excusable
en pays estranger: mais parmy ses subiects, où il peut tout, il
tire de sa dignité, le plus extreme degré d’honneur, où il puisse
arriuer. Comme à vn Gentil-homme, il me semble, qu’il est superflu1
de se vestir curieusement en son priué: sa maison, son train, sa
cuysine respondent assez de luy. Le conseil qu’Isocrates donne à son
Roy, ne me semble sans raison: Qu’il soit splendide en meubles
et vtensiles: d’autant que c’est vne despense de duree, qui passe
iusques à ses successeurs: et qu’il fuye toutes magnificences, qui•
s’escoulent incontinent et de l’vsage et de la memoire. I’aymois à
me parer quand i’estoy cadet, à faute d’autre parure: et me seoit
bien. Il en est sur qui les belles robes pleurent. Nous auons des
comtes merueilleux de la frugalité de nos Roys au tour de leurs
personnes, et en leurs dons: grands Roys en credit, en valeur, et2
en fortune. Demosthenes combat à outrance, la loy de sa ville, qui
assignoit les deniers publics aux pompes des ieux, et de leurs festes.
Il veut que leur grandeur se montre, en quantité de vaisseaux bien
equippez, et bonnes armees bien fournies. Et a lon raison d’accuser
Theophrastus, qui establit en son liure des richesses, vn aduis contraire:•
et maintient telle nature de despense, estre le vray fruit de
l’opulence. Ce sont plaisirs, dit Aristote, qui ne touchent que la
plus basse commune: qui s’euanouissent de la souuenance aussi
tost qu’on en est rassasié: et desquels nul homme iudicieux et
graue ne peut faire estime. L’emploitte me sembleroit bien plus3
royale, comme plus vtile, iuste et durable, en ports, en haures,
fortifications et murs: en bastiments somptueux, en eglises, hospitaux,
colleges, reformation de ruës et chemins: en quoy le Pape
Gregoire treziesme lairra sa memoire recommandable à long temps:
et en quoy nostre Royne Catherine tesmoigneroit à longues annees•
sa liberalité naturelle et munificence, si ses moyens suffisoient à son
affection. La Fortune m’a faict grand desplaisir d’interrompre la
belle structure du Pont neuf, de nostre grand’ ville, et m’oster l’espoir
auant mourir d’en veoir en train le seruice. Outre ce, il
semble aux subiects spectateurs de ces triomphes, qu’on leur fait
montre de leurs propres richesses, et qu’on les festoye à leurs despens.•
Car les peuples presument volontiers des Roys, comme nous
faisons de nos valets: qu’ils doiuent prendre soing de nous apprester
en abondance tout ce qu’il nous faut, mais qu’ils n’y doiuent
aucunement toucher de leur part. Et pourtant l’Empereur Galba,
ayant pris plaisir à vn musicien pendant son souper, se fit porter sa1
boëte, et luy donna en sa main vne poignee d’escus, qu’il y pescha,
auec ces paroles: Ce n’est pas du public, c’est du mien. Tant y a,
qu’il aduient le plus souuent, que le peuple a raison: et qu’on repaist
ses yeux, de ce dequoy il auoit à paistre son ventre. La liberalité
mesme n’est pas bien en son lustre en main souueraine:•
les priuez y ont plus de droict. Car à le prendre exactement, vn
Roy n’a rien proprement sien; il se doibt soy-mesmes à autruy. La
iurisdiction ne se donne point en faueur du iuridiciant: c’est en faueur
du iuridicié. On fait vn superieur, non iamais pour son profit,
ains pour le profit de l’inferieur: et vn medecin pour le malade,2
non pour soy. Toute magistrature, comme tout art, iette sa fin hors
d’elle. Nulla ars in se versatur. Parquoy les gouuerneurs de l’enfance
des Princes, qui se piquent à leur imprimer cette vertu de
largesse: et les preschent de ne sçauoir rien refuser, et n’estimer
rien si bien employé, que ce qu’ils donront (instruction que i’ay veu•
en mon temps fort en credit) ou ils regardent plus à leur proufit,
qu’à celuy de leur maistre: ou ils entendent mal à qui ils parlent.
Il est trop aysé d’imprimer la liberalité, en celuy, qui a dequoy y
fournir autant qu’il veut, aux despens d’autruy. Et son estimation
se reglant, non à la mesure du present, mais à la mesure des moyens3
de celuy qui l’exerce, elle vient à estre vaine en mains si puissantes.
Ils se trouuent prodigues, auant qu’ils soient liberaux.
Pourtant est elle de peu de recommandation, au prix d’autres vertus
royalles. Et la seule, comme disoit le tyran Dionysius, qui se comporte
bien auec la tyrannie mesme. Ie luy apprendroy plustost ce•
verset du laboureur ancien,
Τη χειρι δει σπειρειν, αλλαμη ὁλω τω θυλακω
Qu’il faut à qui en veut retirer fruict, semer de la main, non pas verser
du sac: il faut espandre le grain, non pas le respandre: et qu’ayant
à donner, ou pour mieux dire, à payer, et rendre à tant de gens,
selon qu’ils ont deseruy, il en doibt estre loyal et auisé dispensateur.
Si la liberalité d’vn Prince est sans discretion et sans mesure,
ie l’ayme mieux auare. La vertu Royalle semble consister le plus
en la iustice. Et de toutes les parties de la iustice, celle là remerque•
mieux les Roys, qui accompagne la liberalité. Car ils l’ont particulierement
reseruee à leur charge: là où toute autre iustice, ils
l’exercent volontiers par l’entremise d’autruy. L’immoderee largesse,
est vn moyen foible à leur acquerir bien-vueillance: car elle
rebute plus de gens, qu’elle n’en practique: Quo in plures vsus sis,1
minus in multos vti possis. Quid autem est stultius, quàm, quod libenter
facias, curare vt id diutius facere non possis? Et si elle est employee
sans respect du merite, fait vergongne à qui la reçoit: et se
reçoit sans grace. Des tyrans ont esté sacrifiez à la hayne du peuple,
par les mains de ceux mesme, qu’ils auoyent iniquement auancez:•
telle maniere d’hommes, estimants asseurer la possession des biens
indeuement receuz, s’ils montrent auoir à mespris et hayne, celuy
duquel ils les tenoyent, et se r’allient au iugement et opinion commune
en cela. Les subiects d’vn Prince excessif en dons, se rendent
excessifs en demandes: ils se taillent, non à la raison, mais à2
l’exemple. Il y a certes souuent, dequoy rougir, de nostre impudence.
Nous sommes surpayez selon iustice, quand la recompence
esgalle nostre seruice: car n’en deuons nous rien à nos Princes d’obligation
naturelle? S’il porte nostre despence, il fait trop: c’est
assez qu’il l’ayde: le surplus s’appelle bien-faict, lequel ne se peut•
exiger: car le nom mesme de la liberalité sonne liberté. A nostre
mode, ce n’est iamais faict: le reçeu ne se met plus en compte:
on n’ayme la liberalité que future. Par quoy plus vn Prince s’espuise
en donnant, plus il s’appaourit d’amys. Comment assouuiroit
il les enuies, qui croissent, à mesure qu’elles se remplissent? Qui a3
sa pensee à prendre, ne l’a plus à ce qu’il a prins. La conuoitise
n’a rien si propre que d’estre ingrate. L’exemple de Cyrus ne
duira pas mal en ce lieu, pour seruir aux Roys de ce temps, de
touche, à recognoistre leurs dons, bien ou mal employez: et leur
faire veoir, combien cet Empereur les assenoit plus heureusement,•
qu’ils ne font. Par où ils sont reduits à faire leurs emprunts, apres
sur les subiects incognus, et plustost sur ceux, à qui ils ont faict
du mal, que sur ceux, à qui ils ont faict du bien: et n’en reçoiuent
aydes, où il y aye rien de gratuit, que le nom. Crœsus luy reprochoit
sa largesse: et calculoit à combien se monteroit son thresor,4
s’il eust eu les mains plus restreintes. Il eut enuie de iustifier sa
liberalité: et despeschant de toutes parts, vers les grands de son
estat, qu’il auoit particulierement auancez: pria chacun de le secourir,
d’autant d’argent qu’il pourroit, à vne sienne necessité: et
le luy enuoyer par declaration. Quand touts ces bordereaux luy•
furent apportez, chacun de ses amys, n’estimant pas que ce fust
assez faire, de luy en offrir seulement autant qu’il en auoit reçeu
de sa munificence, y en meslant du sien propre beaucoup, il se
trouua, que cette somme se montoit bien plus que ne disoit l’espargne
de Crœsus. Sur quoy Cyrus: Ie ne suis pas moins amoureux1
des richesses, que les autres Princes, et en suis plustost plus
mesnager. Vous voyez à combien peu de mise i’ay acquis le thresor
inestimable de tant d’amis: et combien ils me sont plus fideles
thresoriers, que ne seroient des hommes mercenaires, sans obligation,
sans affection: et ma cheuance mieux logee qu’en des coffres,•
appellant sur moy la haine, l’enuie, et le mespris des autres Princes.
Les Empereurs tiroient excuse à la superfluité de leurs ieux
et montres publiques, de ce que leur authorité dependoit aucunement,
aumoins par apparence, de la volonté du peuple Romain:
lequel auoit de tout temps accoustumé d’estre flaté par telle sorte de2
spectacles et d’excez. Mais c’estoyent particuliers qui auoyent nourry
cette coustume, de gratifier leurs concitoyens et compagnons:
principalement sur leur bourse, par telle profusion et magnificence.
Elle eut tout autre goust, quand ce furent les maistres qui vindrent
à l’imiter. Pecuniarum translatio à iustis dominis ad alienos non debet•
liberalis videri. Philippus de ce que son fils essayoit par presents,
de gaigner la volonté des Macedoniens, l’en tança par vne
lettre, en cette maniere. Quoy? as tu enuie, que tes subiects te
tiennent pour leur boursier, non pour leur Roy? Veux tu les prattiquer?
Prattique les, des bien-faicts de ta vertu, non des bien-faicts3
de ton coffre. C’etoit pourtant vne belle chose, d’aller faire apporter
et planter en la place aux arenes, vne grande quantité de
gros arbres, tous branchus et tous verts, representans vne grande
forest ombrageuse, despartie en belle symmetrie: et le premier
iour, ietter là dedans mille austruches, mille cerfs, mille sangliers, et
mille dains, les abandonnant à piller au peuple: le lendemain
faire assommer en sa presence, cent gros lyons, cent leopards, et
trois cens ours: et pour le troisiesme iour, faire combatre à outrance,•
trois cens paires de gladiateurs, comme fit l’Empereur Probus.
C’estoit aussi belle chose à voir, ces grands amphitheatres encroustez
de marbre au dehors, labouré d’ouurages et statues, le
dedans reluisant de rares enrichissemens,
Baltheus en gemmis, en illita porticus auro.1
Tous les costez de ce grand vuide, remplis et enuironnez depuis le
fons iusques au comble, de soixante ou quatre vingts rangs d’eschelons,
aussi de marbre, couuers de carreaux,
Exeat, inquit,
Si pudor est, et puluino surgat equestri,•
Cuius res legi non sufficit,
où se peussent renger cent mille hommes, assis à leur aise. Et la
place du fons, où les ieux se iouoyent, la faire premierement par
art, entr’ouurir et fendre en creuasses, representant des antres qui
vomissoient les bestes destinees au spectacle: et puis secondement2
l’inonder d’vne mer profonde, qui charioit force monstres marins,
chargee de vaisseaux armez à representer vne bataille naualle: et
tiercement, l’applanir et assecher de nouueau, pour le combat des
gladiateurs: et pour la quatriesme façon, la sabler de vermillon et
de storax, au lieu d’arene, pour y dresser vn festin solemne, à tout•
ce nombre infiny de peuple: le dernier acte d’vn seul iour.
Quoties nos descendentis arenæ
Vidimus in partes, ruptáque voragine terræ
Emersisse feras, et ijsdem sæpe latebris
Aurea cum croceo creuerunt arbuta libro!3
Nec solùm nobis siluestria cernere monstra
Contigit, æquoreos ego cum certantibus vrsis
Spectaui vitulos, et equorum nomine dignum,
Sed deforme pecus.
Quelquefois on y a faict naistre, vne haute montaigne pleine de•
fruitiers et arbres verdoyans, rendant par son feste, vn ruisseau
d’eau, comme de la bouche d’vne viue fontaine. Quelquefois on y
promena vn grand nauire, qui s’ouuroit et desprenoit de soy-mesmes,
et apres auoir vomy de son ventre, quatre ou cinq cens
bestes à combat, se resserroit et s’esuanouissoit, sans ayde. Autresfois,4
du bas de cette place, ils faisoient eslancer des surgeons et
filets d’eau, qui reiallissoient contremont, et à cette hauteur infinie,
alloient arrousant et embaumant cette infinie multitude. Pour
se couurir de l’iniure du temps, ils faisoient tendre cette immense
capacité, tantost de voyles de pourpre labourez à l’éguille, tantost•
de soye, d’vne ou autre couleur, et les auançoyent et retiroyent en
vn moment, comme il leur venoit en fantasie,
Quamuis non modico caleant spectacula sole,
Vela reducuntur, cùm venit Hermogenes.
Les rets aussi qu’on mettoit au deuant du peuple, pour le defendre
de la violence de ces bestes eslancees, estoient tyssus d’or,
Auro quoque torta refulgent•
Retia.
S’il y a quelque chose qui soit excusable en tels excez, c’est, où
l’inuention et la nouueauté, fournit d’admiration, non pas la despence.
En ces vanitez mesme, nous descouurons combien ces siecles
estoyent fertiles d’autres esprits que ne sont les nostres. Il va de1
cette sorte de fertilité, comme il fait de toutes autres productions
de la Nature. Ce n’est pas à dire qu’elle y ayt lors employé son dernier
effort. Nous n’allons point, nous rodons plustost, et tourneuirons
çà et là: nous nous promenons sur nos pas. Ie crains que
nostre cognoissance soit foible en tous sens. Nous ne voyons ny•
gueres loing, ny guere arriere. Elle embrasse peu, et vit peu:
courte et en estendue de temps, et en estendue de matiere.
Vixere fortes ante Agamemnona
Multi, sed omnes illacrymabiles
Vrgentur, ignotique longa2
Nocte.
Et supera bellum Troianum et funera Troiæ,
Multi alias alij quoque res cecinere poetæ.
Et la narration de Solon, sur ce qu’il auoit apprins des prestres
d’Ægypte de la longue vie de leur estat, et maniere d’apprendre et•
conseruer les histoires estrangeres, ne me semble tesmoignage de
refus en cette consideration. Si interminatam in omnes partes magnitudinem
regionum videremus et temporum, in quam se iniiciens
animus et intendens, ita latè longeque peregrinatur, vt nullam oram
vltimi videat, in qua possit insistere: in hac immensitate infinita, vis3
innumerabilium appareret formarum. Quand tout ce qui est venu
par rapport du passé, iusques à nous, seroit vray, et seroit sçeu
par quelqu’vn, ce seroit moins que rien, au prix de ce qui est
ignoré. Et de cette mesme image du monde, qui coule pendant que
nous y sommes, combien chetiue et racourcie est la cognoissance•
des plus curieux? Non seulement des euenemens particuliers, que
Fortune rend souuent exemplaires et poisans: mais de l’estat des
grandes polices et nations, il nous en eschappe cent fois plus, qu’il
n’en vient a nostre science. Nous escrions, du miracle de l’inuention
de nostre artillerie, de nostre impression: d’autres hommes,4
vn autre bout du monde à la Chine, en iouyssoit mille ans auparauant.
Si nous voyions autant du monde, comme nous n’en voyons
pas, nous apperceurions, comme il est à croire, vne perpetuelle
multiplication et vicissitude de formes. Il n’y a rien de seul et de
rare, eu esgard à Nature, ouy bien eu esgard à nostre cognoissance:•
qui est vn miserable fondement de nos regles, et qui nous
represente volontiers vne tres-fauce image des choses. Comme vainement
nous concluons auiourd’huy, l’inclination et la decrepitude
du monde, par les arguments que nous tirons de nostre propre foiblesse
et decadence:
Iámque adeo affecta est ætas, affectáque tellus.•
Ainsi vainement concluoit cettuy-la, sa naissance et ieunesse, par
la vigueur qu’il voyoit aux esprits de son temps, abondans en nouuelletez
et inuentions de diuers arts:
Verum, vt opinor, habet nouitatem summa, recénsque
Natura est mundi, neque pridem exordia cœpit: 1
Quare etiam quædam nunc artes expoliuntur,
Nunc etiam augescunt, nunc addita nauigiis sunt
Multa.
Nostre monde vient d’en trouuer vn autre (et qui nous respond
si c’est le dernier de ses freres, puis que les Dæmons, les Sybilles,•
et nous, auons ignoré cettuy-cy iusqu’à cette heure?) non moins
grand, plain, et membru, que luy: toutesfois si nouueau et si enfant,
qu’on luy apprend encore son a, b, c. Il n’y a pas cinquante
ans, qu’il ne sçauoit, ny lettres, ny poix, ny mesure, ny vestements,
ny bleds, ny vignes. Il estoit encore tout nud, au giron, et ne viuoit2
que des moyens de sa mere nourrice. Si nous concluons bien, de
nostre fin, et ce poëte de la ieunesse de son siecle, cet autre
monde ne fera qu’entrer en lumiere, quand le nostre en sortira.
L’vniuers tombera en paralysie: l’vn membre sera perclus, l’autre
en vigueur. Bien crains-ie, que nous aurons tres-fort hasté sa declinaison•
et sa ruyne, par nostre contagion: et que nous luy aurons
bien cher vendu nos opinions et nos arts. C’estoit vn monde
enfant: si ne l’auons nous pas fouëté et soubsmis à nostre discipline,
par l’auantage de nostre valeur, et forces naturelles: ny ne
l’auons practiqué par nostre iustice et bonté: ny subiugué par3
nostre magnanimité. La plus part de leurs responces, et des negotiations
faictes auec eux, tesmoignent qu’ils ne nous deuoient rien
en clarté d’esprit naturelle, et en pertinence. L’espouuentable magnificence
des villes de Cusco et de Mexico, et entre plusieurs choses
pareilles, le iardin de ce Roy, où tous les arbres, les fruicts,•
et toutes les herbes, selon l’ordre et grandeur qu’ils ont en vn iardin,
estoient excellemment formees en or: comme en son cabinet,
tous les animaux, qui naissoient en son estat et en ses mers: et
la beauté de leurs ouurages, en pierrerie, en plume, en cotton, en
la peinture, montrent qu’ils ne nous cedoient non plus en l’industrie.
Mais quant à la deuotion, obseruance des loix, bonté, liberalité,
loyauté, franchise, il nous a bien seruy, de n’en auoir pas tant
qu’eux. Ils se sont perdus par cet aduantage, et vendus, et trahis•
eux mesmes. Quant à la hardiesse et courage, quant à la fermeté,
constance, resolution contre les douleurs et la faim, et la
mort, ie ne craindrois pas d’opposer les exemples, que ie trouuerois
parmy eux, aux plus fameux exemples anciens, que nous ayons
aux memoires de nostre monde pardeçà. Car pour ceux qui les ont1
subiuguez, qu’ils ostent les ruses et batelages, dequoy ils se sont
seruis à les piper: et le iuste estonnement, qu’apportoit à ces nations
là, de voir arriuer si inopinement des gens barbus, diuers en
langage, religion, en forme, et en contenance: d’vn endroit du
monde si esloigné, et où ils n’auoient iamais sçeu qu’il y eust habitation•
quelconque: montez sur des grands monstres incongneuz:
contre ceux, qui n’auoient non seulement iamais veu de cheual,
mais beste quelconque, duicte à porter et soustenir homme ny autre
charge: garnis d’vne peau luysante et dure, et d’vne arme trenchante
et resplendissante: contre ceux, qui pour le miracle de la2
lueur d’vn miroir ou d’vn cousteau, alloyent eschangeant vne
grande richesse en or et en perles, et qui n’auoient ny science ny
matiere, par où tout à loysir, ils sçeussent percer nostre acier:
adioustez y les foudres et tonnerres de nos pieces et harquebuses,
capables de troubler Cæsar mesme, qui l’en eust surpris autant•
inexperimenté: et à cett’heure, contre des peuples nuds, si ce
n’est où l’inuention estoit arriuee de quelque tyssu de cotton: sans
autres armes pour le plus, que d’arcs, pierres, bastons et boucliers
de bois: des peuples surpris soubs couleur d’amitié et de bonne
foy, par la curiosité de veoir des choses estrangeres et incognues:3
ostez, dis-ie, aux conquerans cette disparité, vous leur ostez toute
l’occasion de tant de victoires. Quand ie regarde à cette ardeur indomtable,
dequoy tant de milliers d’hommes, femmes, et enfans,
se presentent et reiettent à tant de fois, aux dangers ineuitables,
pour la deffence de leurs dieux, et de leur liberté: cette genereuse•
obstination de souffrir toutes extremitez et difficultez, et la mort,
plus volontiers, que de se soubsmettre à la domination de ceux, de
qui ils ont esté si honteusement abusez: et aucuns, choisissans plutost
de se laisser defaillir par faim et par ieusne, estans pris, que
d’accepter le viure des mains de leurs ennemis, si vilement victorieuses:•
ie preuois que à qui les eust attaquez pair à pair, et d’armes,
et d’experience, et de nombre, il y eust faict aussi dangereux,
et plus, qu’en autre guerre que nous voyons. Que n’est tombee
soubs Alexandre, ou soubs ces anciens Grecs et Romains, vne si
noble conqueste: et vne si grande mutation et alteration de tant1
d’empires et de peuples, soubs des mains, qui eussent doucement
poly et defriché ce qu’il y auoit de sauuage: et eussent conforté et
promeu les bonnes semences, que Nature y auoit produit: meslant
non seulement à la culture des terres, et ornement des villes, les
arts de deça, en tant qu’elles y eussent esté necessaires, mais aussi,•
meslant les vertus Grecques et Romaines, aux origineles du pays?
Quelle reparation eust-ce esté, et quel amendement à toute cette
machine, que les premiers exemples et deportemens nostres, qui
se sont presentez par delà, eussent appellé ces peuples, à l’admiration,
et imitation de la vertu, et eussent dressé entre-eux et nous,2
vne fraternelle societé et intelligence? Combien il eust esté aisé, de
faire son profit, d’ames si neuues, si affamees d’apprentissage,
ayants pour la plus part, de si beaux commencemens naturels? Au
rebours, nous nous sommes seruis de leur ignorance, et inexperience,
à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, auarice,•
et vers toute sorte d’inhumanité et de cruauté, à l’exemple et patron
de nos mœurs. Qui mit iamais à tel prix, le seruice de la mercadence
et de la trafique? Tant de villes rasees, tant de nations exterminees,
tant de millions de peuples, passez au fil de l’espee, et
la plus riche et belle partie du monde bouleuersee, pour la negotiation3
des perles et du poiure. Mechaniques victoires. Iamais l’ambition,
iamais les inimitiez publiques, ne pousserent les hommes,
les vns contre les autres, à si horribles hostilitez, et calamitez si
miserables. En costoyant la mer à la queste de leurs mines, aucuns
Espagnols prindrent terre en vne contree fertile et plaisante,•
fort habitee: et firent à ce peuple leurs remonstrances accoustumees:
Qu’ils estoient gens paisibles, venans de loingtains voyages,
enuoyez de la part du Roy de Castille, le plus grand Prince de la
terre habitable, auquel le Pape, representant Dieu en terre, auoit
donné la principauté de toutes les Indes. Que s’ils vouloient luy estre•
tributaires, ils seroient tres-benignement traictez: leur demandoient
des viures, pour leur nourriture, et de l’or pour le besoing
de quelque medecine. Leur remontroient au demeurant, la creance
d’vn seul Dieu, et la verité de nostre religion, laquelle ils leur conseilloient
d’accepter, y adioustans quelques menasses. La responce1
fut telle: Que quand à estre paisibles, ils n’en portoient pas la
mine, s’ils l’estoient. Quant à leur Roy, puis qu’il demandoit, il
deuoit estre indigent, et necessiteux: et celuy qui luy auoit faict
cette distribution, homme aymant dissension, d’aller donner à vn
tiers, chose qui n’estoit pas sienne, pour le mettre en debat contre•
les anciens possesseurs. Quant aux viures, qu’ils leur en fourniroient:
d’or, ils en auoient peu: et que c’estoit chose qu’ils mettoient
en nulle estime, d’autant qu’elle estoit inutile au seruice de
leur vie, là où tout leur soin regardoit seulement à la passer heureusement
et plaisamment: pourtant ce qu’ils en pourroient trouuer,2
sauf ce qui estoit employé au seruice de leurs dieux, qu’ils le
prinssent hardiment. Quant à vn seul Dieu, le discours leur en
auoit pleu: mais qu’ils ne vouloient changer leur religion, s’en
estans si vtilement seruis si long temps: et qu’ils n’auoient accoustumé
prendre conseil, que de leurs amis et cognoissans. Quant aux•
menasses, c’estoit signe de faute de iugement, d’aller menassant
ceux, desquels la nature, et les moyens estoient incongnuz. Ainsi
qu’ils se despeschassent promptement de vuyder leur terre, car ils
n’estoient pas accoustumez de prendre en bonne part, les honnestetez
et remonstrances de gens armez, et estrangers: autrement3
qu’on feroit d’eux, comme de ces autres, leur montrant les testes
d’aucuns hommes iusticiez autour de leur ville. Voylà vn exemple
de la balbucie de cette enfance. Mais tant y a, que ny en ce lieu-là,
ny en plusieurs autres, où les Espagnols ne trouuerent les marchandises
qu’ils cherchoient, ils ne feirent arrest ny entreprinse:•
quelque autre commodité qu’il y eust: tesmoing mes Cannibales.
Des deux les plus puissans Monarques de ce monde là, et à
l’auanture de cettuy-cy, Roys de tant de Roys: les derniers qu’ils
en chasserent: celuy du Peru, ayant esté pris en vne bataille, et
mis à vne rançon si excessiue, qu’elle surpasse toute creance, et4
celle là fidellement payee: et auoir donné par sa conuersation signe
d’vn courage franc, liberal, et constant, et d’vn entendement
net, et bien composé: il print enuie aux vainqueurs, apres en auoir
tiré vn million trois cens vingt cinq mille cinq cens poisant d’or:
outre l’argent, et autres choses, qui ne monterent pas moins (si que•
leurs cheuaux n’alloient plus ferrez, que d’or massif) de voir encores,
au prix de quelque desloyauté que ce fust, quel pouuoit estre
le reste des thresors de ce Roy, et iouyr librement de ce qu’il auoit
reserré. On luy apposta vne fauce accusation et preuue: Qu’il desseignoit
de faire sousleuer ses prouinces, pour se remettre en liberté.1
Sur quoy par beau iugement, de ceux mesme qui luy auoient
dressé cette trahison, on le condamna à estre pendu et estranglé
publiquement: luy ayant faict racheter le tourment d’estre bruslé
tout vif, par le baptesme qu’on luy donna au supplice mesme. Accident
horrible et inouy: qu’il souffrit pourtant sans se desmentir,•
ny de contenance, ny de parole, d’vne forme et grauité vrayement
royalle. Et puis, pour endormir les peuples estonnez et transis de
chose si estrange, on contrefit vn grand deuil de sa mort, et luy
ordonna on des somptueuses funerailles. L’autre Roy de Mexico,
ayant long temps defendu sa ville assiegee, et montré en ce siege2
tout ce que peut et la souffrance, et la perseuerance, si onques
Prince et peuple le montra: et son malheur l’ayant rendu vif, entre
les mains des ennemis, auec capitulation d’estre traité en Roy:
aussi ne leur fit-il rien voir en la prison, indigne de ce tiltre: ne
trouuant point apres cette victoire, tout l’or qu’ils s’estoient promis:•
quand ils eurent tout remué, et tout fouillé, ils se mirent à en
chercher des nouuelles, par les plus aspres gehennes, dequoy ils se
peurent aduiser, sur les prisonniers qu’ils tenoient. Mais pour
n’auoir rien profité, trouuant des courages plus forts que leurs
tourments, ils en vindrent en fin à telle rage, que contre leur foy3
et contre tout droict des gens, ils condamnerent le Roy mesme, et
l’vn des principaux seigneurs de sa cour à la gehenne, en presence
l’vn de l’autre. Ce seigneur se trouuant forcé de la douleur, enuironné
de braziers ardens, tourna sur la fin, piteusement sa veue
vers son maistre, comme pour luy demander mercy, de ce qu’il n’en•
pouuoit plus. Le Roy plantant fierement et rigoureusement les yeux
sur luy, pour reproche de sa lascheté et pusillanimité, luy dit seulement
ces mots, d’vne voix rude et ferme: Et moy, suis ie dans vn
bain, suis-ie pas plus à mon aise que toy? Celuy-là soudain apres
succomba aux douleurs, et mourut sur la place. Le Roy à demy4
rosty, fut emporté de là. Non tant par pitié (car quelle pitié toucha
iamais des ames si barbares, qui pour la doubteuse information de
quelque vase d’or à piller, fissent griller deuant leurs yeux vn
homme: non qu’vn Roy, si grand, et en fortune, et en merite) mais
ce fut que sa constance rendoit de plus en plus honteuse leur
cruauté. Ils le pendirent depuis, ayant courageusement entrepris de•
se deliurer par armes d’vne si longue captiuité et subiection: où il
fit sa fin digne d’vn magnanime Prince. A vne autre fois ils mirent
brusler pour vn coup, en mesme feu, quatre cens soixante
hommes tous vifs, les quatre cens du commun peuple, les soixante
des principaux seigneurs d’vne prouince, prisonniers de guerre1
simplement. Nous tenons d’eux-mesmes ces narrations: car ilz ne
les aduouent pas seulement, ils s’en ventent, et les preschent. Seroit-ce
pour tesmoignage de leur iustice, ou zele enuers la religion?
Certes ce sont voyes trop diuerses, et ennemies d’vne si saincte fin.
S’ils se fussent proposés d’estendre nostre foy, ils eussent consideré•
que ce n’est pas en possession de terres qu’elle s’amplifie, mais en
possession d’hommes: et se fussent trop contentez des meurtres
que la necessité de la guerre apporte, sans y mesler indifferemment
vne boucherie, comme sur des bestes sauuages: vniuerselle, autant
que le fer et le feu y ont peu attaindre: n’en ayant conserué par2
leur dessein, qu’autant qu’ils en ont voulu faire de miserables esclaues,
pour l’ouurage et seruice de leurs minieres. Si que plusieurs
des chefs ont esté punis à mort, sur les lieux de leur conqueste,
par ordonnance des Roys de Castille, iustement offencez de l’horreur
de leurs deportemens, et quasi tous desestimez et mal-voulus.•
Dieu a meritoirement permis, que ces grands pillages se soient
absorbez par la mer en les transportant: ou par les guerres intestines,
dequoy ils se sont mangez entre-eux: et la plus part s’enterrerent
sur les lieux, sans aucun fruict de leur victoire. Quant à
ce que la recepte, et entre les mains d’vn Prince mesnager, et prudent,3
respond si peu à l’esperance, qu’on en donna à ses predecesseurs,
et à cette premiere abondance de richesses, qu’on rencontra
à l’abord de ces nouuelles terres (car encore qu’on en retire beaucoup,
nous voyons que ce n’est rien, au prix de ce qui s’en deuoit
attendre) c’est que l’vsage de la monnoye estoit entierement incognu,•
et que par consequent, leur or se trouua tout assemblé, n’estant
en autre seruice, que de montre, et de parade, comme vn
meuble reserué de pere en fils, par plusieurs puissants Roys, qui
espuisoient tousiours leurs mines, pour faire ce grand monceau de
vases et statues, à l’ornement de leurs palais, et de leurs temples:
au lieu que nostre or est tout en emploite et en commerce. Nous le
menuisons et alterons en mille formes, l’espandons et dispersons.
Imaginons que nos Roys amoncelassent ainsi tout l’or, qu’ils pourroient
trouuer en plusieurs siecles, et le gardassent immobile.•
Ceux du royaume de Mexico estoient aucunement plus ciuilisez,
et plus artistes, que n’estoient les autres nations de là. Aussi iugeoient-ils,
ainsi que nous, que l’vniuers fust proche de sa fin: et
en prindrent pour signe la desolation que nous y apportasmes. Ils
croyoyent que l’estre du monde, se depart en cinq aages, et en la1
vie de cinq soleils consecutifs, desquels les quatre auoient desia
fourny leurs temps, et que celuy qui leur esclairoit, estoit le cinquiesme.
Le premier perit auec toutes les autres creatures, par
vniuerselle inondation d’eaux. Le second, par la cheute du ciel sur
nous, qui estouffa toute chose viuante: auquel aage ils assignent•
les geants, et en firent voir aux Espagnols des ossements; à la proportion
desquels, la stature des hommes reuenoit à vingt paumes
de hauteur. Le troisiesme, par feu, qui embrasa et consuma tout.
Le quatriesme, par vne émotion d’air, et de vent, qui abbatit iusques
à plusieurs montaignes: les hommes n’en moururent point,2
mais ils furent changez en magots (quelles impressions ne souffre
la lascheté de l’humaine creance!) Apres la mort de ce quatriesme
soleil, le monde fut vingt-cinq ans en perpetuelles tenebres. Au
quinziesme desquels fut creé vn homme, et vne femme, qui refirent
l’humaine race. Dix ans apres, à certain de leurs iours, le soleil•
parut nouuellement creé: et commence depuis, le compte de leurs
annees par ce iour là. Le troisiesme iour de sa creation, moururent
les Dieux anciens: les nouueaux sont nays depuis du iour à la
iournee. Ce qu’ils estiment de la maniere que ce dernier soleil perira,
mon autheur n’en a rien appris. Mais leur nombre de ce quatriesme3
changement, rencontre à cette grande conionction des
astres, qui produisit il y a huict cens tant d’ans, selon que les astrologiens
estiment, plusieurs grandes alterations et nouuelletez au
monde. Quant à la pompe et magnificence, par où ie suis entré
en ce propos, ny Græce, ny Rome, ny Ægypte, ne peut, soit en vtilité,•
ou difficulté, ou noblesse, comparer aucun de ses ouurages,
au chemin qui se voit au Peru, dressé par les Roys du païs, depuis
la ville de Quito, iusques à celle de Cusco (il y a trois cens lieuës)
droit, vny, large de vingt-cinq pas, paué, reuestu de costé et d’autre
de belles et hautes murailles, et le long d’icelles par le dedans,•
deux ruisseaux perennes, bordez de beaux arbres, qu’ils nomment,
Moly. Où ils ont trouué des montaignes et rochers, ils les ont taillez
et applanis, et comblé les fondrieres de pierre et chaux. Au
chef de chasque iournee, il y a de beaux palais fournis de viures,
de vestements, et d’armes, tant pour les voyageurs, que pour les1
armees qui ont à y passer. En l’estimation de cet ouurage, i’ay
compté la difficulté, qui est particulierement considerable en ce
lieu là. Ils ne bastissoient point de moindres pierres, que de dix
pieds en carré: ils n’auoient autre moyen de charrier, qu’à force
de bras en trainant leur charge: et pas seulement l’art d’eschaffauder:•
n’y sçachants autre finesse, que de hausser autant de terre,
contre leur bastiment, comme il s’esleue, pour l’oster apres. Retombons
à nos coches. En leur place, et de toute autre voiture, ils
se faisoient porter par les hommes, et sur les espaules. Ce dernier
Roy du Peru, le iour qu’il fut pris, estoit ainsi porté sur des brancars2
d’or, et assis dans vne chaize d’or, au milieu de sa bataille.
Autant qu’on tuoit de ces porteurs, pour le faire choir à bas, car on
le vouloit prendre vif, autant d’autres, et à l’enuy, prenoient la
place des morts: de façon qu’on ne le peut onques abbatre, quelque
meurtre qu’on fist de ces gens là, iusques à ce qu’vn homme•
de cheual l’alla saisir au corps, et l’aualla par terre.
CHAPITRE VII. [(TRADUCTION LIV. III, CH. VII.)]
De l’incommodité de la grandeur.
PVISQVE nous ne la pouuons aueindre, vengeons nous à en mesdire.
Si n’est-ce pas entierement mesdire de quelque chose, d’y
trouuer des deffauts: il s’en trouue en toutes choses, pour belles et
desirables qu’elles soyent. En general, elle a cet euident auantage,3
qu’elle se raualle quand il luy plaist, et qu’à peu pres, elle a le
choix, de l’vne et l’autre condition. Car on ne tombe pas de toute
hauteur, il en est plus, desquelles on peut descendre, sans tomber.
Bien me semble-il, que nous la faisons trop valoir: et trop valoir
aussi la resolution de ceux que nous auons ou veu ou ouy dire,
l’auoir mesprisee, ou s’en estre desmis, de leur propre dessein. Son•
essence n’est pas si euidemment commode, qu’on ne la puisse refuser
sans miracle. Ie trouue l’effort bien difficile à la souffrance des
maux, mais au contentement d’vne mediocre mesure de fortune, et
fuite de la grandeur, i’y trouue fort peu d’affaire. C’est vne vertu,
ce me semble, où moy, qui ne suis qu’vn oyson, arriuerois sans1
beaucoup de contention. Que doiuent faire ceux, qui mettroient
encores en consideration, la gloire qui accompagne ce refus, auquel
il peut escheoir plus d’ambition, qu’au desir mesme et iouyssance de
la grandeur? D’autant que l’ambition ne se conduit iamais mieux
selon soy, que par vne voye esgaree et inusitee. I’aiguise mon•
courage vers la patience, ie l’affoiblis vers le desir. Autant ay-ie à
souhaitter qu’vn autre, et laisse à mes souhaits autant de liberté et
d’indiscretion: mais pourtant, si ne m’est-il iamais aduenu, de souhaitter
ny empire ny royauté, ny l’eminence de ces hautes fortunes
et commanderesses. Ie ne vise pas de ce costé là: ie m’aime trop.2
Quand ie pense à croistre, c’est bassement: d’vne accroissance contrainte
et coüarde: proprement pour moy: en resolution, en prudence,
en santé, en beauté, et en richesse encore. Mais ce credit,
cette auctorité si puissante, foule mon imagination. Et tout à l’opposite
de l’autre, m’aymerois à l’auanture mieux, deuxiesme ou•
troisiesme à Perigueux, que premier à Paris: au moins sans mentir,
mieux troisiesme à Paris, que premier en charge, Ie ne veux ny
debattre auec vn huissier de porte, miserable incognu: ny faire
fendre en adoration, les presses où ie passe. Ie suis duit à vn estage
moyen, comme par mon sort, aussi par mon goust. Et ay montré en3
la conduitte de ma vie, et de mes entreprinses, que i’ay plustost
fuy, qu’autrement, d’eniamber par dessus le degré de fortune, auquel
Dieu logea ma naissance. Toute constitution naturelle, est pareillement
iuste et aysee. I’ay ainsi l’ame poltrone, que ie ne mesure
pas la bonne fortune selon sa hauteur, ie la mesure selon sa•
facilité. Mais si ie n’ay point le cœur gros assez, ie l’ay à l’equipollent
ouuert, et qui m’ordonne de publier hardiment sa foiblesse.
Qui me donneroit à conferer la vie de L. Thorius Balbus, gallant
homme, beau, sçauant, sain, entendu et abondant en toute sorte de
commoditez et plaisirs, conduisant vne vie tranquille, et toute•
sienne, l’ame bien preparee contre la mort, la superstition, les douleurs,
et autres encombriers de l’humaine necessité, mourant en fin
en bataille, les armes en la main, pour la defense de son païs, d’vne
part: et d’autre part la vie de M. Regulus, ainsi grande et hautaine,
que chascun la cognoist, et sa fin admirable: l’vne sans nom,1
sans dignité: l’autre exemplaire et glorieuse à merueilles: i’en diroy
certes ce qu’en dit Cicero, si ie sçauoy aussi bien dire que luy.
Mais s’il me les falloit coucher sur la mienne, ie diroy aussi, que la
premiere est autant selon ma portee, et selon mon desir, que ie conforme
à ma portee, comme la seconde est loing au delà. Qu’à cette•
cy, ie ne puis aduenir que par veneration: i’aduiendroy volontiers à
l’autre par vsage. Retournons à nostre grandeur temporelle, d’où
nous sommes partis. Ie suis desgousté de maistrise, et actiue et passiue.
Otanez l’vn des sept, qui auoient droit de pretendre au royaume
de Perse, print vn party, que i’eusse prins volontiers: c’est qu’il quitta2
à ses compagnons son droit d’y pouuoir arriuer par election, ou par
sort: pourueu que luy et les siens, vescussent en cet empire hors de
toute subiection et maistrise, sauf celle des loix antiques: et y
eussent toute liberté, qui ne porteroit preiudice à icelles: impatient
de commander, comme d’estre commandé. Le plus aspre et difficile•
mestier du monde, à mon gré, c’est, faire dignement le Roy.
I’excuse plus de leurs fautes, qu’on ne fait communement, en consideration
de l’horrible poix de leur charge, qui m’estonne. Il est
difficile de garder mesure, à vne puissance si desmesuree. Si est-ce
que c’est enuers ceux-mesmes qui sont de moins excellente nature,3
vne singuliere incitation à la vertu, d’estre logé en tel lieu, où vous
ne faciez aucun bien, qui ne soit mis en registre et en compte: et
où le moindre bien faire, porte sur tant de gens: et où vostre suffisance,
comme celle des prescheurs, s’adresse principallement au
peuple, iuge peu exacte, facile à piper, facile à contenter. Il est peu•
de choses, ausquelles nous puissions donner le iugement syncere,
par ce qu’il en est peu, ausquelles en quelque façon nous n’ayons
particulier interest. La superiorité et inferiorité, la maistrise, et la
subiection, sont obligees à vne naturelle enuie et contestation: il
faut qu’elles s’entrepillent perpetuellement. Ie ne crois ny l’vne ny
l’autre, des droicts de sa compagne: laissons en dire à la raison,
qui est inflexible et impassible, quand nous en pourrons finer. Ie
feuilletois il n’y a pas vn mois, deux liures Escossois, se combattans•
sur ce subiect. Le populaire rend le Roy de pire condition
qu’vn charretier, le monarchique le loge quelques brasses au dessus
de Dieu, en puissance et souueraineté. Or l’incommodité de
la grandeur, que i’ay pris icy à remerquer, par quelque occasion
qui vient de m’en aduertir, est cette-cy. Il n’est à l’auanture rien1
plus plaisant au commerce des hommes, que les essais que nous
faisons les vns contre les autres, par ialousie d’honneur et de valeur,
soit aux exercices du corps ou de l’esprit: ausquels la grandeur
souueraine n’a aucune vraye part. A la verité il m’a semblé
souuent, qu’à force de respect, on y traicte les Princes desdaigneusement•
et iniurieusement. Car ce dequoy ie m’offençois infiniement
en mon enfance, que ceux qui s’exerçoient auec moy, espargnassent
de s’y employer à bon escient, pour me trouuer indigne contre qui
ils s’efforçassent: c’est ce qu’on voit leur aduenir tous les iours,
chacun se trouuant indigne de s’efforcer contre eux. Si on recognoist2
qu’ils ayent tant soit peu d’affection à la victoire, il n’est celuy,
qui ne se trauaille à la leur prester: et qui n’ayme mieux trahir
sa gloire, que d’offenser la leur. On n’y employe qu’autant
d’effort qu’il en faut pour seruir à leur honneur. Quelle part ont ils
à la meslee, en laquelle chacun est pour eux? Il me semble voir ces•
paladins du temps passé, se presentans aux ioustes et aux combats,
auec des corps, et des armes faëes. Brisson courant contre Alexandre,
se feignit en la course: Alexandre l’en tança: mais il luy en
deuoit faire donner le foüet. Pour cette consideration, Carneades
disoit, que les enfans des Princes n’apprennent rien à droict qu’à3
manier des cheuaux: d’autant qu’en tout autre exercice, chacun
fleschit soubs eux, et leur donne gaigné: mais vn cheual qui n’est
ny flateur ny courtisan, verse le fils du Roy par terre, comme il feroit
le fils d’vn crocheteur. Homere a esté contrainct de consentir
que Venus fut blessee au combat de Troye, vne si douce saincte•
et si delicate, pour luy donner du courage et de la hardiesse, qualitez
qui ne tombent aucunement en ceux qui sont exempts de danger.
On fait courroucer, craindre, fuyr les Dieux, s’enialouser, se
douloir, et se passionner, pour les honorer des vertus qui se bastissent
entre nous, de ces imperfections. Qui ne participe, au hazard et
difficulté, ne peut pretendre interest à l’honneur et plaisir qui suit
les actions hazardeuses. C’est pitié de pouuoir tant, qu’il aduienne
que toutes choses vous cedent. Vostre fortune reiette trop loing de
vous la societé et la compagnie, elle vous plante trop à l’escart.•
Cette aysance et lasche facilité, de faire tout baisser soubs soy, est
ennemye de toute sorte de plaisir. C’est glisser cela, ce n’est pas
aller: c’est dormir, ce n’est pas viure! Conceuez l’homme accompagné
d’omnipotence, vous l’abysmez: il faut qu’il vous demande par
aumosne, de l’empeschement et de la resistance. Son estre et son1
bien est en indigence. Leurs bonnes qualitez sont mortes et perdues:
car elles ne se sentent que par comparaison, et on les en met
hors: ils ont peu de cognoissance de la vraye loüange, estans batus
d’vne si continuelle approbation et vniforme. Ont ils affaire au
plus sot de leurs subiects? ils n’ont aucun moyen de prendre aduantage•
sur luy: en disant, C’est pour ce qu’il est mon Roy, il luy
semble auoir assez dict, qu’il a presté la main à se laisser vaincre.
Cette qualité estouffe et consomme les autres qualitez vrayes et
essentielles: elles sont enfoncees dans la royauté: et ne leur laisse
à eux faire valoir, que les actions qui la touchent directement, et2
qui luy seruent: les offices de leur charge. C’est tant estre Roy,
qu’il n’est que par là. Cette lueur estrangere qui l’enuironne, le
cache, et nous le desrobe: nostre veuë s’y rompt et s’y dissipe,
estant remplie et arrestee par cette forte lumiere. Le Senat ordonna
le prix d’eloquence à Tybere: il le refusa, n’estimant pas d’vn iugement•
si peu libre, quand bien il eust esté veritable, il s’en peust
ressentir. Comme on leur cede tous auantages d’honneur, aussi
conforte lon et auctorise les deffauts et vices qu’ils ont: non seulement
par approbation, mais aussi par imitation. Chacun des suiuans
d’Alexandre portoit comme luy, la teste à costé. Et les flateurs de3
Dionisius, s’entrehurtoient en sa presence, poussoyent et versoient
ce qui se rencontroit à leurs pieds, pour dire qu’ils auoient la veuë
aussi courte que luy. Les greueures ont aussi par fois seruy de recommandation
et faueur. I’en ay veu la surdité en affectation. Et
par ce que le maistre hayssoit sa femme, Plutarque a veu les courtisans•
repudier les leurs, qu’ils aymoient. Qui plus est, la paillardise
s’en est veuë en credit, et toute dissolution: comme aussi la desloyauté,
les blasphemes, la cruauté: comme l’heresie, comme la
superstition, l’irreligion, la mollesse, et pis si pis il y a. Par vn
exemple encores plus dangereux, que celuy des flateurs de Mithridates,
qui d’autant que leur maistre pretendoit à l’honneur de bon
medecin, luy portoient à inciser et cauteriser leurs membres. Car ces
autres souffrent cauteriser leur ame, partie plus delicate et plus
noble. Mais pour acheuer par où i’ay commencé: Adrian l’Empereur•
debatant auec le philosophe Fauorinus de l’interpretation de
quelque mot: Fauorinus luy en quitta bien tost la victoire: ses
amys se plaignans à luy: Vous vous moquez, fit-il, voudriez vous
qu’il ne fust pas plus sçauant que moy, luy qui commande à trente
legions? Auguste escriuit des vers contre Asinius Pollio: Et moy,1
dit Pollio, ie me tais: ce n’est pas sagesse d’escrire à l’enuy de celuy,
qui peut proscrire. Et auoient raison. Car Dionysius pour ne
pouuoir esgaller Philoxenus en la poësie, et Platon en discours: en
condamna l’vn aux carrieres, et enuoya vendre l’autre esclaue en
l’isle d’Ægine.•
CHAPITRE VIII. [(TRADUCTION LIV. III, CH. VIII.)]
De l’art de conferer.
C’EST vn vsage de nostre iustice, d’en condamner aucuns, pour
l’aduertissement des autres. De les condamner, par ce qu’ils ont
failly, ce seroit bestise, comme dit Platon. Car ce qui est faict, ne
se peut deffaire: mais c’est afin qu’ils ne faillent plus de mesmes, ou
qu’on fuye l’exemple de leur faute. On ne corrige pas celuy qu’on2
pend, on corrige les autres par luy. Ie fais de mesmes. Mes erreurs
sont tantost naturelles et incorrigibles et irremediables. Mais ce que
les honnestes hommes profitent au public en se faisant imiter, ie le
profiteray à l’auanture à me faire euiter.
Nónne vides Albi vt malè viuat filius, vtque•
Barrus inops? magnum documentum, ne patriam rem
Perdere quis velit.
Publiant et accusant mes imperfections, quelqu’vn apprendra de les
craindre. Les parties que i’estime le plus en moy, tirent plus d’honneur
de m’accuser, que de me recommander. Voylà pourquoy i’y3
retombe, et m’y arreste plus souuent. Mais quand tout est compté,
on ne parle iamais de soy, sans perte. Les propres condemnations
sont tousiours accreuës, les louanges mescruës. Il en peut estre
aucuns de ma complexion, qui m’instruis mieux par contrarieté que
par similitude: et par fuite que par suite. A cette sorte de discipline•
regardoit le vieux Caton, quand il dict, que les sages ont plus
à apprendre des fols, que les fols des sages. Et cet ancien ioueur
de lyre, que Pausanias recite, auoir accoustumé contraindre ses
disciples d’aller ouyr vn mauuais sonneur, qui logeoit vis à vis de
luy: où ils apprinssent à hayr ses desaccords et fauces mesures.1
L’horreur de la cruauté me reiecte plus auant en la clemence,
qu’aucun patron de clemence ne me sçauroit attirer. Vn bon escuyer
ne redresse pas tant mon assiete, comme fait vn procureur, ou vn
Venitien à cheual. Et vne mauuaise façon de langage, reforme
mieux la mienne, que ne fait la bonne. Tous les iours la sotte contenance•
d’vn autre, m’aduertit et m’aduise. Ce qui poincte, touche
et esueille mieux, que ce qui plaist. Ce temps est propre à nous
amender à reculons, par disconuenance plus que par conuenance;
par difference, que par accord. Estant peu apprins par les bons
exemples, ie me sers des mauuais: desquels la leçon est ordinaire.2
Ie me suis efforcé de me rendre autant aggreable comme i’en voyoy
de fascheux: aussi ferme, que i’en voyoy de mols: aussi doux,
que i’en voyoy d’aspres: aussi bon, que i’en voyoy de meschants.
Mais ie me proposoy des mesures inuincibles. Le plus fructueux
et naturel exercice de nostre esprit, c’est à mon gré la conference.•
I’en trouue l’vsage plus doux, que d’aucune autre action de nostre
vie. Et c’est la raison pourquoy, si i’estois à cette heure forcé de
choisir, ie consentirois plustost, ce crois-ie, de perdre la veuë, que
l’ouyr ou le parler. Les Atheniens, et encore les Romains, conseruoient
en grand honneur cet exercice en leurs Academies. De nostre3
temps, les Italiens en retiennent quelques vestiges, à leur grand
profit: comme il se voit par la comparaison de nos entendemens
aux leurs. L’estude des liures, c’est vn mouuement languissant et
foible qui n’eschauffe point: là où la conference, apprend et exerce
en vn coup. Si ie confere auec vne ame forte, et vn roide iousteur,•
il me presse les flancs, me picque à gauche et à dextre: ses imaginations
eslancent les miennes. La ialousie, la gloire, la contention,
me poussent et rehaussent au dessus de moy-mesmes. Et l’vnisson,
est qualité du tout ennuyeuse en la conference. Mais comme nostre
esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et reglez,
il ne se peut dire, combien il perd, et s’abastardit, par le
continuel commerce, et frequentation, que nous auons auec les•
esprits bas et maladifs. Il n’est contagion qui s’espande comme
celle-là. Ie sçay par assez d’experience, combien en vaut l’aune.
I’ayme à contester, et à discourir, mais c’est auec peu d’hommes,
et pour moy. Car de seruir de spectacle aux grands, et faire à
l’enuy parade de son esprit, et de son caquet, ie trouue que c’est1
vn mestier tres-messeant à vn homme d’honneur. La sottise est
vne mauuaise qualité, mais de ne la pouuoir supporter, et s’en despiter
et ronger, comme il m’aduient, c’est vne autre sorte de maladie,
qui ne doit guere à la sottise, en importunité. Et est ce qu’à
present ie veux accuser du mien. I’entre en conference et en dispute,•
auec grande liberté et facilité: d’autant que l’opinion trouue en
moy le terrein mal propre à y penetrer, et y pousser de hautes racines.
Nulles propositions m’estonnent, nulle creance me blesse,
quelque contrarieté qu’elle aye à la mienne. Il n’est si friuole et si
extrauagante fantasie, qui ne me semble bien sortable à la production2
de l’esprit humain. Nous autres, qui priuons nostre iugement
du droict de faire des arrests, regardons mollement les opinions
diuerses: et si nous n’y prestons le iugement, nous y prestons
aysement l’oreille. Où l’vn plat est vuide du tout en la balance, ie
laisse vaciller l’autre, sous les songes d’vne vieille. Et me semble•
estre excusable, si i’accepte plustost le nombre impair: le ieudy au
prix du vendredy: si ie m’aime mieux douziesme ou quatorziesme,
que treiziesme à table: si ie vois plus volontiers vn liéure costoyant,
que trauersant mon chemin, quand ie voyage: et donne
plustost le pied gauche, que le droict, à chausser. Toutes telles reuasseries,3
qui sont en credit autour de nous, meritent aumoins
qu’on les escoute. Pour moy, elles emportent seulement l’inanité,
mais elles l’emportent. Encores sont en poids, les opinions vulgaires
et casuelles, autre chose, que rien, en nature. Et qui ne s’y laisse
aller iusques là, tombe à l’auanture au vice de l’opiniastreté, pour•
euiter celuy de la superstition. Les contradictions donc des iugemens,
ne m’offencent, ny m’alterent: elles m’esueillent seulement
et m’exercent. Nous fuyons la correction, il s’y faudroit presenter
et produire notamment quand elle vient par forme de conference,
non de regence. A chasque opposition, on ne regarde pas si elle est
iuste, mais, à tort, ou à droit, comme on s’en deffera. Au lieu d’y
tendre les bras, nous y tendons les griffes. Ie souffrirois estre rudement•
heurté par mes amis: Tu és vn sot, tu resues. I’ayme entre
les galans hommes, qu’on s’exprime courageusement: que les mots
aillent où va la pensee. Il nous faut fortifier l’ouye, et la durcir,
contre cette tendreur du son ceremonieux des parolles. I’ayme vne
societé, et familiarité forte, et virile: vne amitié, qui se flatte en1
l’aspreté et vigueur de son commerce: comme l’amour, és morsures
et esgratigneures sanglantes. Elle n’est pas assez vigoureuse et genereuse,
si elle n’est querelleuse: si elle est ciuilisee et artiste: si
elle craint le heurt, et a ses allures contreintes. Neque enim disputari
sine reprehensione potest. Quand on me contrarie, on esueille•
mon attention, non pas ma cholere: ie m’auance vers celuy qui me
contredit, qui m’instruit. La cause de la verité, deuroit estre la
cause commune à l’vn et à l’autre. Que respondra-il? la passion du
courroux luy a desia frappé le iugement: le trouble s’en est saisi,
auant la raison. Il seroit vtile, qu’on passast par gageure, la decision2
de nos disputes: qu’il y eust vne marque materielle de nos
pertes: affin que nous en tinssions estat, et que mon valet me peust
dire: Il vous cousta l’annee passee cent escus, à vingt fois, d’auoir
esté ignorant et opiniastre. Ie festoye et caresse la verité en quelque
main que ie la trouue, et m’y rends alaigrement, et luy tends•
mes armes vaincues, de loing que ie la vois approcher. Et pourueu
qu’on n’y procede d’vne troigne trop imperieusement magistrale,
ie prens plaisir à estre reprins. Et m’accommode aux accusateurs,
souuent plus, par raison de ciuilité, que par raison d’amendement:
aymant à gratifier et à nourrir la liberté de m’aduertir, par la facilité3
de ceder. Toutesfois il est malaisé d’y attirer les hommes de
mon temps. Ils n’ont pas le courage de corriger, par ce qu’ils n’ont
pas le courage de souffrir à l’estre. Et parlent tousiours auec dissimulation,
en presence les vns des autres. Ie prens si grand plaisir
d’estre iugé et cogneu, qu’il m’est comme indifferent, en quelle des•
deux formes ie le soys. Mon imagination se contredit elle mesme si
souuent, et condamne, que ce m’est tout vn, qu’vn autre le face:
veu principalement que ie ne donne à sa reprehension, que l’authorité
que ie veux. Mais ie romps paille auec celuy, qui se tient si
haut à la main: comme i’en cognoy quelqu’vn, qui plaint son aduertissement,
s’il n’en est creu: et prend à iniure, si on estriue à le
suiure. Ce que Socrates recueilloit tousiours riant, les contradictions,•
qu’on opposoit à son discours, on pourroit dire, que sa force
en estoit cause: et que l’auantage ayant à tomber certainement de
son costé, il les acceptoit, comme matiere de nouuelle victoire. Toutesfois
nous voyons au rebours, qu’il n’est rien, qui nous y rende le
sentiment si delicat, que l’opinion de la préeminence, et desdaing1
de l’aduersaire. Et que par raison, c’est au foible plustost, d’accepter
de bon gré les oppositions qui le redressent et rabillent. Ie cherche
à la verité plus la frequentation de ceux qui me gourment, que
de ceux qui me craignent. C’est vn plaisir fade et nuisible, d’auoir
affaire à gens qui nous admirent et facent place. Antisthenes commanda•
à ses enfans, de ne sçauoir iamais gré ny grace, à homme
qui les louast. Ie me sens bien plus fier, de la victoire que ie gaigne
sur moy, quand en l’ardeur mesme du combat, ie me faits plier
soubs la force de la raison de mon aduersaire: que ie ne me sens
gré, de la victoire que ie gaigne sur luy, par sa foiblesse. En fin, ie2
reçois et aduoue toute sorte d’atteinctes qui sont de droict fil, pour
foibles qu’elles soient: mais ie suis par trop impatient, de celles
qui se donnent sans forme. Il me chaut peu de la matiere, et me
sont les opinions vnes, et la victoire du subiect à peu pres indifferente.
Tout vn iour ie contesteray paisiblement, si la conduicte du•
debat se suit auec ordre. Ce n’est pas tant la force et la subtilité,
que ie demande, comme l’ordre. L’ordre qui se voit tous les iours,
aux altercations des bergers et des enfants de boutique: iamais
entre nous. S’ils se detraquent, c’est en inciuilité: si faisons nous
bien. Mais leur tumulte et impatience, ne les deuoye pas de leur3
theme. Leur propos suit son cours. S’ils preuiennent l’vn l’autre,
s’ils ne s’attendent pas, aumoins ils s’entendent. On respond tousiours
trop bien pour moy, si on respond à ce que ie dits. Mais quand
la dispute est trouble et des-reglee, ie quitte la chose, et m’attache
à la forme, auec despit et indiscretion: et me iette à vne façon de•
debattre, testue, malicieuse, et imperieuse, dequoy i’ay à rougir
apres. Il est impossible de traitter de bonne foy auec vn sot. Mon
iugement ne se corrompt pas seulement à la main d’vn maistre si
impetueux: mais aussi ma conscience. Noz disputes deuroient
estre defendues et punies, comme d’autres crimes verbaux. Quel
vice n’esueillent elles et n’amoncellent, tousiours regies et commandees
par la cholere? Nous entrons en inimitié, premierement contre•
les raisons, et puis contre les hommes. Nous n’apprenons à disputer
que pour contredire: et chascun contredisant et estant
contredict, il en aduient que le fruit du disputer, c’est perdre et
aneantir la verité. Ainsi Platon en sa republique, prohibe cet exercice
aux esprits ineptes et mal nays. A quoy faire vous mettez vous1
en voye de quester ce qui est, auec celuy qui n’a ny pas, ny alleure
qui vaille? On ne fait point tort au subiect, quand on le quicte,
pour voir du moyen de le traicter. Ie ne dis pas moyen scholastique
et artiste, ie dis moyen naturel, d’vn sain entendement. Que sera-ce
en fin? l’vn va en Orient, l’autre en Occident. Ils perdent le principal,•
et l’escartent dans la presse des incidens. Au bout d’vne heure
de tempeste, ils ne sçauent ce qu’ils cherchent: l’vn est bas, l’autre
haut, l’autre costier. Qui se prend à vn mot et vne similitude. Qui
ne sent plus ce qu’on luy oppose, tant il est engagé en sa course, et
pense à se suiure, non pas à vous. Qui se trouuant foible de reins,2
craint tout, refuse tout, mesle dez l’entree, et confond le propos:
ou sur l’effort du debat, se mutine à se taire tout plat: par vne
ignorance despite, affectant vn orgueilleux mesprix: ou vne sottement
modeste fuitte de contention. Pourueu que cettuy-cy frappe,
il ne luy chaut combien il se descouure. L’autre compte ses mots, et•
les poise pour raisons. Celuy-là n’y employe que l’auantage de sa
voix, et de ses poulmons. En voyla vn qui conclud contre soy-mesme:
et cettuy-cy qui vous assourdit de prefaces et digressions
inutiles. Cet autre s’arme de pures iniures, et cherche vne querelle
d’Alemaigne, pour se deffaire de la societé et conference d’vn esprit,3
qui presse le sien. Ce dernier ne voit rien en la raison, mais il vous
tient assiegé sur la closture dialectique de ses clauses, et sur les
formules de son art. Or qui n’entre en deffiance des sciences, et
n’est en doubte, s’il s’en peut tirer quelque solide fruict, au besoin
de la vie: à considerer l’vsage que nous en auons? Nihil sanantibus
litteris. Qui a pris de l’entendement en la logique? où sont ses belles
promesses? Nec ad melius viuendum, nec ad commodius disserendum.•
Voit-on plus de barbouillage au caquet des harengeres, qu’aux disputes
publiques des hommes de cette profession? I’aymeroy mieux,
que mon fils apprint aux tauernes à parler, qu’aux escholes de la
parlerie. Ayez vn maistre és arts, conferez auec luy, que ne nous
fait-il sentir cette excellence artificiele, et ne rauit les femmes, et1
les ignorans comme nous sommes, par l’admiration de la fermeté
de ses raisons, de la beauté de son ordre? que ne nous domine-il et
persuade comme il veut? Vn homme si auantageux en matiere, et
en conduicte, pourquoy mesle-il à son escrime les iniures, l’indiscretion
et la rage? Qu’il oste son chapperon, sa robbe, et son Latin,•
qu’il ne batte pas nos aureilles d’Aristote tout pur et tout creu, vous
le prendrez pour l’vn d’entre nous, ou pis. Il me semble de cette
implication et entrelasseure du langage, par où ils nous pressent,
qu’il en va comme des ioueurs de passe-passe: leur souplesse combat
et force nos sens, mais elle n’esbranle aucunement nostre2
creance: hors ce bastelage, ils ne font rien qui ne soit commun et
vil. Pour estre plus sçauans, ils n’en sont pas moins ineptes. I’ayme
et honore le sçauoir, autant que ceux qui l’ont. Et en son vray
vsage, c’est le plus noble et puissant acquest des hommes. Mais en
ceux-là, et il en est vn nombre infiny de ce genre, qui en establissent•
leur fondamentale suffisance et valeur: qui se rapportent de leur
entendement à leur memoire, sub aliena vmbra latentes: et ne peuuent
rien que par liure: ie le hay, si ie l’ose dire, vn peu plus que
la bestise. En mon pays, et de mon temps, la doctrine amande assez
les bourses, nullement les ames. Si elle les rencontre mousses, elle3
les aggraue et suffoque: masse crue et indigeste: si desliees, elle
les purifie volontiers, clarifie et subtilise iusques à l’exinanition.
C’est chose de qualité à peu pres indifferente: tres-vtile accessoire, à
vne ame bien nee, pernicieux à vne autre ame et dommageable. Ou
plustost, chose de tres-precieux vsage, qui ne se laisse pas posseder•
à vil prix: en quelque main c’est vn sceptre, en quelque autre, vne
marotte. Mais suyuons. Quelle plus grande victoire attendez vous,
que d’apprendre à vostre ennemy qu’il ne vous peut combattre?
Quand vous gaignez l’auantage de vostre proposition, c’est la verité
qui gaigne: quand vous gaignez l’auantage de l’ordre, et de la conduitte,
c’est vous qui gaignez. Il m’est aduis qu’en Platon et Xenophon
Socrates dispute plus, en faueur des disputants qu’en faueur•
de la dispute: et pour instruire Euthydemus et Protagoras de la
cognoissance de leur impertinence, plus que de l’impertinence de
leur art. Il empoigne la premiere matiere, comme celuy qui a vne
fin plus vtile que de l’aisclaircir, assauoir esclaircir les esprits, qu’il
prend à manier et exercer. L’agitation et la chasse est proprement1
de nostre gibier, nous ne sommes pas excusables de la conduire
mal et impertinemment: de faillir à la prise, c’est autre chose.
Car nous sommes nais à quester la verité, il appartient de la posseder
à vne plus grande puissance. Elle n’est pas, comme disoit Democritus,
cachee dans le fonds des abysmes: mais plustost esleuee•
en hauteur infinie en la cognoissance diuine. Le monde n’est qu’vne
escole d’inquisition. Ce n’est pas à qui mettra dedans, mais à qui
fera les plus belles courses. Autant peut faire le sot, celuy qui dit
vray, que celuy qui dit faux: car nous sommes sur la maniere, non
sur la matiere du dire. Mon humeur est de regarder autant à la2
forme, qu’à la substance: autant à l’aduocat qu’à la cause, comme
Alcibiades ordonnoit qu’on fist. Et tous les iours m’amuse à lire en
des autheurs, sans soing de leur science: y cherchant leur façon,
non leur subiect. Tout ainsi que ie poursuy la communication de
quelque esprit fameux, non affin qu’il m’enseigne, mais affin que•
ie le cognoisse, et que le cognoissant, s’il le vaut, ie l’imite. Tout
homme peut dire veritablement, mais dire ordonnement, prudemment,
et suffisamment, peu d’hommes le peuuent. Par ainsi la fauceté
qui vient d’ignorance, ne m’offence point: c’est l’ineptie. I’ay
rompu plusieurs marchez qui m’estoient vtiles, par l’impertinence3
de la contestation de ceux, auec qui ie marchandois. Ie ne m’esmeus
pas vne fois l’an, des fautes de ceux sur lesquels i’ay puissance:
mais sur le poinct de la bestise et opiniastreté de leurs allegations,
excuses et defences, asnieres et brutales, nous sommes
tous les iours à nous en prendre à la gorge. Ils n’entendent ny ce•
qui se dit, ny pourquoy, et respondent de mesme: c’est pour desesperer.
Ie ne sens heurter rudement ma teste, que par vne autre
teste. Et entre plustost en composition auec le vice de mes gens,
qu’auec leur temerité, importunité et leur sottise. Qu’ils facent
moins, pourueu qu’ils soient capables de faire. Vous viuez en esperance4
d’eschauffer leur volonté. Mais d’vne souche, il n’y a ny
qu’esperer, ny que iouyr qui vaille. Or quoy, si ie prends les
choses autrement qu’elles ne sont? Il peut estre. Et pourtant i’accuse
mon impatience. Et tiens, premierement, qu’elle est esgallement
vitieuse en celuy qui a droit, comme en celuy qui a tort. Car•
c’est tousiours vn’aigreur tyrannique, de ne pouuoir souffrir vne
forme diuerse à la sienne. Et puis, qu’il n’est à la verité point de
plus grande fadese, et plus constante, que de s’esmouuoir et piquer
des fadeses du monde, ny plus heteroclite. Car elle nous formalise
principallement contre nous: et ce philosophe du temps passé1
n’eust iamais eu faute d’occasion à ses pleurs, tant qu’il se fust
consideré. Mison l’vn des sept sages, d’vne humeur Timoniene et
Democritiene interrogé, dequoy il rioit seul: De ce que ie ris seul:
respondit-il. Combien de sottises dis-ie, et respons-ie tous les
iours, selon moy: et volontiers donq combien plus frequentes, selon•
autruy? Si ie m’en mors les leures, qu’en doiuent faire les autres?
Somme, il faut viure entre les viuants, et laisser la riuiere
courre sous le pont, sans nostre soing: ou à tout le moins, sans
nostre alteration. De vray, pourquoy sans nous esmouuoir, rencontrons
nous quelqu’vn qui ayt le corps tortu et mal basty, et ne pouuons2
souffrir le rencontre d’vn esprit mal rengé, sans nous mettre
en cholere? Cette vitieuse aspreté tient plus au iuge, qu’à la faute.
Ayons tousiours en la bouche ce mot de Platon: Ce que ie treuue
mal sain, n’est-ce pas pour estre moy-mesmes mal sain? Ne suis-ie
pas moy-mesmes en coulpe? mon aduertissement se peut-il pas•
renuerser contre moy? Sage et diuin refrein, qui fouete la plus vniuerselle,
et commune erreur des hommes. Non seulement les reproches,
que nous faisons les vns aux autres, mais noz raisons aussi,
et noz arguments et matieres controuerses, sont ordinairement retorquables
à nous: et nous enferrons de noz armes. Dequoy l’ancienneté3
m’a laissé assez de graues exemples. Ce fut ingenieusement dit
et bien à propos, par celuy qui l’inuenta:
Stercus cuique suum bene olet.
Noz yeux ne voyent rien en derriere. Cent fois le iour, nous nous
moquons de nous sur le subiect de nostre voysin, et detestons en•
d’autres, les defauts qui sont en nous plus clairement: et les admirons
d’vne merueilleuse impudence et inaduertence. Encores hier
ie fus à mesmes, de veoir vn homme d’entendement se moquant
autant plaisamment que iustement, de l’inepte façon d’vn autre, qui
rompt la teste à tout le monde du registre de ses genealogies et
alliances, plus de moitié fauces (ceux-là se iettent plus volontiers
sur tels sots propos, qui ont leurs qualitez plus doubteuses et moins
seures) et luy s’il eust reculé sur soy, se fust trouué non guere
moins intemperant et ennuyeux à semer et faire valoir la prerogatiue•
de la race de sa femme. O importune presomption, de laquelle
la femme se voit armee par les mains de son mary mesme? S’il entendoit
du Latin, il luy faudroit dire,
Age! si hæc non insanit satis sua sponte, instiga.
Ie ne dis pas, que nul n’accuse, qui ne soit net: car nul n’accuseroit:1
voire ny net, en mesme sorte de tache. Mais i’entens, que
nostre iugement chargeant sur vn autre, duquel pour lors il est
question, ne nous espargne pas, d’vne interne et seuere iurisdiction.
C’est office de charité, que, qui ne peut oster vn vice en soy, cherche
ce neantmoins à l’oster en autruy: où il peut auoir moins maligne•
et reuesche semence. Ny ne me semble responce à propos, à
celuy, qui m’aduertit de ma faute, dire qu’elle est aussi en luy.
Quoy pour cela? Tousiours l’aduertissement est vray et vtile. Si
nous auions bon nez, nostre ordure nous deuroit plus puïr, d’autant
qu’elle est nostre. Et Socrates est d’aduis, que qui se trouueroit2
coulpable, et son fils, et vn estranger, de quelque violence et iniure,
deuroit commencer par soy, à se presenter à la condamnation de
la iustice, et implorer, pour se purger, le secours de la main du
bourreau: secondement pour son fils: et dernierement pour l’estranger.
Si ce precepte prend le ton vn peu trop haut: au moins se•
doibt il presenter le premier, à la punition de sa propre conscience.
Les sens sont nos propres et premiers iuges, qui n’apperçoiuent
les choses que par les accidens externes: et n’est merueille, si en
toutes les pieces du seruice de nostre societé, il y a vn si perpetuel,
et vniuersel meslange de ceremonies et apparences superficielles:3
si que la meilleure et plus effectuelle part des polices, consiste en
cela. C’est tousiours à l’homme que nous auons affaire, duquel la
condition est merueilleusement corporelle. Que ceux qui nous ont
voulu bastir ces annees passees, vn exercice de religion, si contemplatif
et immateriel, ne s’estonnent point, s’il en trouue, qui pensent,•
qu’elle fust eschappée et fondue entre leurs doigts, si elle ne
tenoit parmy nous, comme marque, tiltre, et instrument de diuision
et de part, plus que par soy-mesmes. Comme en la conference. La
grauité, la robbe, et la fortune de celuy qui parle, donne souuent
credit à des propos vains et ineptes. Il n’est pas à presumer, qu’vn•
monsieur, si suiuy, si redouté, n’aye au dedans quelque suffisance
autre que populaire: et qu’vn homme à qui on donne tant de commissions,
et de charges, si desdaigneux et si morguant, ne soit plus
habile, que cet autre, qui le salue de si loing, et que personne
n’employe. Non seulement les mots, mais aussi les grimaces de ces1
gens là, se considerent et mettent en compte: chacun s’appliquant
à y donner quelque belle et solide interpretation. S’ils se rabaissent
à la conference commune, et qu’on leur presente autre chose qu’approbation
et reuerence, ils vous assomment de l’authorité de leur
experience: ils ont ouy, ils ont veu, ils ont faict, vous estes accablé•
d’exemples. Ie leur dirois volontiers, que le fruict de l’experience
d’vn chirurgien, n’est pas l’histoire de ses practiques, et se souuenir
qu’il a guary quatre empestez et trois gouteux, s’il ne sçait de
cet vsage, tirer dequoy former son iugement, et ne nous sçait faire
sentir, qu’il en soit deuenu plus sage à l’vsage de son art. Comme2
en vn concert d’instruments, on n’oit pas vn leut, vne espinete, et
la flutte: on oyt vne harmonie en globe: l’assemblage et le fruict de
tout cet amas. Si les voyages et les charges les ont amendez, c’est à
la production de leur entendement de le faire paroistre. Ce n’est
pas assez de compter les experiences, il les faut poiser et assortir:•
et les faut auoir digerees et alambiquees, pour en tirer les raisons
et conclusions qu’elles portent. Il ne fut iamais tant d’historiens.
Bon est-il tousiours et vtile de les ouyr, car ils nous fournissent tout
plein de belles instructions et louables du magasin de leur memoire.
Grande partie certes, au secours de la vie. Mais nous ne3
cherchons pas cela pour cette heure, nous cherchons si ces recitateurs
et recueilleurs sont louables eux-mesmes. Ie hay toute
sorte de tyrannie, et la parliere, et l’effectuelle. Ie me bande volontiers
contre ces vaines circonstances, qui pipent nostre iugement
par les sens: et me tenant au guet de ces grandeurs extraordinaires,•
ay trouué que ce sont pour le plus, des hommes comme les
autres:
Rarus enim fermè sensus communis in illa
Fortuna.
A l’auanture les estime lon, et apperçoit moindres qu’ils ne sont,
d’autant qu’ils entreprennent plus, et se montrent plus, ils ne respondent
point au faix qu’ils ont pris. Il faut qu’il y ayt plus de vigueur,
et de pouuoir au porteur, qu’en la charge. Celuy qui n’a pas
remply sa force, il vous laisse deuiner, s’il a encore de la force au•
delà, et s’il a esté essayé iusques à son dernier poinct. Celuy qui
succombe à sa charge, il descouure sa mesure, et la foiblesse de
ses espaules. C’est pourquoy on voit tant d’ineptes ames entre les
sçauantes, et plus que d’autres. Il s’en fust faict des bons hommes
de mesnage, bons marchans, bons artizans: leur vigueur naturelle1
estoit taillee à cette proportion. C’est chose de grand poix que la
science, ils fondent dessoubs. Pour estaller et distribuer cette riche
et puissante matiere, pour l’employer et s’en ayder: leur engin
n’a, ny assez de vigueur, ny assez de maniement. Elle ne peut qu’en
vne forte nature: or elles sont bien rares. Et les foibles, dit Socrates,•
corrompent la dignité de la philosophie en la maniant. Elle
paroist et inutile et vicieuse, quand elle est mal estuyee. Voyla
comment ils se gastent et affollent.
Humani qualis simulator simius oris,
Quem puer arridens, pretioso stamine serum2
Velauit, nudásques nates ac terga reliquit,
Ludibrium mensis.
A ceux pareillement, qui nous regissent et commandent, qui tiennent
le monde en leur main, ce n’est pas assez d’auoir vn entendement
commun: de pouuoir ce que nous pouuons. Ils sont bien•
loing au dessoubs de nous, s’ils ne sont bien loing au dessus.
Comme ils promettent plus, ils doiuent aussi plus. Et pourtant
leur est le silence, non seulement contenance de respect et grauité,
mais encore souuent de profit et de mesnage. Car Megabysus estant
allé voir Apelles en son ouurouer, fut long temps sans mot dire:3
et puis commença à discourir de ses ouurages. Dont il reçeut cette
reprimende: Tandis que tu as gardé silence, tu semblois quelque
grande chose, à cause de tes cheines et de ta pompe: mais
maintenant, qu’on t’a ouy parler, il n’est pas iusques aux garsons
de ma boutique qui ne te mesprisent. Ces magnifiques atours, ce•
grand estat, ne luy permettoient point d’estre ignorant d’vne ignorance
populaire: et de parler impertinemment de la peinture. Il deuoit
maintenir muet, cette externe et presomptiue suffisance. A combien
de sottes ames en mon temps, a seruy vne mine froide et taciturne,
de tiltre de prudence et de capacité? Les dignitez, les charges, se4
donnent necessairement, plus par fortune que par merite: et a lon
tort souuent de s’en prendre aux Roys. Au rebours c’est merueille
qu’ils y ayent tant d’heur, y ayans si peu d’adresse: Principis est
virtus maxima, nosse suos. Car la nature ne leur a pas donné la
veuë, qui se puisse estendre à tant de peuple, pour en discerner la•
precellence: et perser nos poitrines, où loge la cognoissance de
nostre volonté et de nostre meilleure valeur. Il faut qu’ils nous
trient par coniecture, et à tastons: par la race, les richesses, la
doctrine, la voix du peuple: tres-foibles argumens. Qui pourroit
trouuer moyen, qu’on en peust iuger par iustice, et choisir les1
hommes par raison, establiroit de ce seul trait, vne parfaite forme
de police. Ouy mais, il a mené à poinct ce grand affaire. C’est
dire quelque chose; mais ce n’est pas assez dire. Car cette sentence
est iustement receuë, Qu’il ne faut pas iuger les conseils par
les euenemens. Les Carthaginois punissoient les mauuais aduis de•
leurs capitaines, encore qu’ils fussent corrigez par vne heureuse
yssue. Et le peuple Romain a souuent refusé le triomphe à des
grandes et tres-vtiles victoires, par ce que la conduitte du chef ne
respondoit point à son bon heur. On s’apperçoit ordinairement aux
actions du monde, que la fortune, pour nous apprendre, combien2
elle peut en toutes choses: et qui prent plaisir à rabatre nostre
presomption: n’ayant peu faire les mal-habiles sages, elle les fait
heureux, à l’enuy de la vertu. Et se mesle volontiers à fauoriser les
executions, où la trame est plus purement sienne. D’où il se voit
tous les iours, que les plus simples d’entre nous, mettent à fin de•
tres-grandes besongnes et publiques et priuees. Et comme Sirannez
le Persien, respondit à ceux qui s’estonnoient comme ses affaires succedoient
si mal, veu que ses propos estoient si sages: Qu’il estoit
seul maistre de ses propos, mais du succez de ses affaires, c’estoit
la fortune. Ceux-cy peuuent respondre de mesme: mais d’vn contraire3
biais. La plus part des choses du monde se font par elles
mesmes.
Fata viam inueniunt.
L’issuë authorise souuent vne tresinepte conduite. Nostre entremise
n’est quasi qu’vne routine: et plus communement consideration•
d’vsage, et d’exemple, que de raison. Estonné de la grandeur de
l’affaire, i’ay autrefois sçeu par ceuz qui l’auoient mené à fin, leurs
motifs et leur addresse: ie n’y ay trouué que des aduis vulgaires:
et les plus vulgaires et vsitez, sont aussi peut-estre, les plus seurs
et plus commodes à la pratique, sinon à la montre. Quoy si les
plus plattes raisons, sont les mieux assises: les plus basses et lasches,
et les plus battues, se couchent mieux aux affaires? Pour•
conseruer l’authorité du conseil des Roys, il n’est pas besoing que
les personnes profanes y participent, et y voyent plus auant que de
la premiere barriere. Il se doibt reuerer à credit et en bloc, qui en
veut nourrir la reputation. Ma consultation esbauche vn peu la matiere,
et la considere legerement par ses premiers visages: le fort1
et principal de la besongne, i’ay accoustumé de le resigner au ciel,
Permitte diuis cætera.
L’heur et le mal’heur, sont à mon gré deux souueraines puissances.
C’est imprudence, d’estimer que l’humaine prudence puisse
remplir le rolle de la fortune. Et vaine est l’entreprise de celuy, qui•
presume d’embrasser et causes et consequences, et mener par la main,
le progrez de son faict. Vaine sur tout aux deliberations guerrieres.
Il ne fut iamais plus de circonspection et prudence militaire, qu’il
s’en voit par fois entre nous. Seroit ce qu’on crainct de se perdre en
chemin, se reseruant à la catastrophe de ce ieu? Ie dis plus, que2
nostre sagesse mesme et consultation, suit pour la plus part la conduicte
du hazard. Ma volonté et mon discours, se remue tantost
d’vn air, tantost d’vn autre: et y a plusieurs de ces mouuemens,
qui se gouuernent sans moy. Ma raison a des impulsions et agitations
iournallieres, et casuelles:•
Vertuntur species animorum, et pectora motus
Nunc alios, alios dum nubila ventus agebat,
Concipiunt.
Qu’on regarde qui sont les plus puissans aux villes, et qui font
mieux leurs besongnes: on trouuera ordinairement, que ce sont les3
moins habiles. Il est aduenu aux femmelettes, aux enfans, et aux
insensez, de commander des grands estats, à l’esgal des plus suffisans
Princes. Et y rencontrent, dit Thucydides, plus ordinairement
les grossiers que les subtils. Nous attribuons les effects de leur
bonne fortune à leur prudence.•
Vt quisque Fortuna vtitur,
Ita præcellet: atque exinde sapere illum omnes dicimus.
Parquoy ie dis bien, en toutes façons, que les euenemens, sont maigres
tesmoings de nostre prix et capacité. Or i’estois sur ce
poinct, qu’il ne faut que voir vn homme esleué en dignité: quand
nous l’aurions cogneu trois iours deuant, homme de peu: il coule
insensiblement en nos opinions, vne image de grandeur, de suffisance,
et nous persuadons que croissant de train et de credit, il est
creu de merite. Nous iugeons de luy non selon sa valeur: mais à la•
mode des getons, selon la prerogatiue de son rang. Que la chanse
tourne aussi, qu’il retombe et se mesle à la presse: chacun s’enquiert
auec admiration de la cause qui l’auoit guindé si haut. Est-ce
luy? faict on: n’y sçauoit il autre chose quand il y estoit? les
Princes se contentent ils de si peu? nous estions vrayement en1
bonnes mains. C’est chose que i’ay veu souuent de mon temps.
Voyre et le masque des grandeurs, qu’on represente aux comedies,
nous touche aucunement et nous pippe. Ce que i’adore moy-mesmes
aux Roys, c’est la foule de leurs adorateurs. Toute inclination et
soubmission leur est deuë, sauf celle de l’entendement. Ma raison•
n’est pas duite à se courber et fleschir, ce sont mes genoux. Melanthius
interrogé ce qu’il luy sembloit de la tragedie de Dionysius:
Ie ne l’ay, dit-il, point veuë, tant elle est offusquee de langage.
Aussi la pluspart de ceux qui iugent les discours des grans, deburoient
dire: Ie n’ay point entendu son propos, tant il estoit offusqué2
de grauité, de grandeur, et de majesté. Antisthenes suadoit vn
iour aux Atheniens, qu’ils commandassent, que leurs asnes fussent
aussi bien employez au labourage des terres, comme estoyent les
cheuaux: sur quoy il luy fut respondu, que cet animal n’estoit pas
nay à vn tel seruice: C’est tout vn, repliqua il; il n’y va que de•
vostre ordonnance: car les plus ignorans et incapables hommes,
que vous employez aux commandemens de vos guerres, ne laissent
pas d’en deuenir incontinent tres-dignes, par ce que vous les y employez.
A quoy touche l’vsage de tant de peuples, qui canonizent le
Roy, qu’ils ont faict d’entre eux, et ne se contentent point de l’honnorer,3
s’ils ne l’adorent. Ceux de Mexico, dépuis que les ceremonies
de son sacre sont paracheuees, n’osent plus le regarder au visage:
ains comme s’ils l’auoient deifié par sa royauté, entre les serments
qu’ils luy font iurer, de maintenir leur religion, leurs loix, leurs libertez,
d’estre vaillant, iuste et debonnaire: il jure aussi, de faire•
marcher le soleil en sa lumiere accoustumee: d’esgouster les nuees
en temps opportun: courir aux riuieres leurs cours: et faire porter
à la terre toutes choses necessaires à son peuple. Ie suis
diuers à cette façon commune: et me deffie plus de la suffisance,
quand ie la vois accompagnée de grandeur de fortune, et de recommandation
populaire. Il nous fault prendre garde, combien c’est,
de parler à son heure, de choisir son poinct, de rompre le propos,
ou le changer, d’vne authorité magistrale: de se deffendre des•
oppositions d’autruy, par vn mouuement de teste, vn sous-ris, ou
vn silence, deuant vne assistance, qui tremble de reuerence et de
respect. Vn homme de monstrueuse fortune, venant mesler son
aduis à certain leger propos, qui se demenoit tout laschement, en
sa table, commença iustement ainsi: Ce ne peut estre qu’vn menteur1
ou ignorant, qui dira autrement que, etc. Suyuez cette
poincte philosophique, vn poignart à la main. Voicy vn autre
aduertissement, duquel ie tire grand vsage. C’est qu’aux disputes
et conferences, tous les mots qui nous semblent bons, ne doiuent
pas incontinent estre acceptez. La plus part des hommes sont riches•
d’vne suffisance estrangere. Il peut bien aduenir à tel, de dire vn
beau traict, vne bonne responce et sentence, et la mettre en auant,
sans en cognoistre la force. Qu’on ne tient pas tout ce qu’on emprunte,
à l’aduenture se pourra-il verifier par moy-mesme. Il n’y
faut point tousiours ceder, quelque verité ou beauté qu’elle ayt. Ou2
il la faut combatre à escient, ou se tirer arriere, soubs couleur de
ne l’entendre pas: pour taster de toutes parts, comment elle est
logee en son autheur. Il peut aduenir, que nous nous enferrons, et
aydons au coup, outre sa portee. I’ay autrefois employé à la necessité
et presse du combat, des reuirades, qui ont faict faucee outre•
mon dessein, et mon esperance. Ie ne les donnois qu’en nombre, on
les reçeuoit en poix. Tout ainsi, comme, quand ie debats contre vn
homme vigoureux; ie me plais d’anticiper ses conclusions: ie luy
oste la peine de s’interpreter: i’essaye de preuenir son imagination
imparfaicte encores et naissante: l’ordre et la pertinence de son3
entendement, m’aduertit et menace de loing: de ces autres ie fais
tout le rebours, il ne faut rien entendre que par eux, ny rien presupposer.
S’ils iugent en parolles vniuerselles: Cecy est bon,
cela ne l’est pas; et qu’ils rencontrent, voyez si c’est la fortune, qui
rencontre pour eux. Qu’ils circonscriuent et restreignent vn peu
leur sentence: Pourquoy c’est; par où c’est. Ces iugements vniuersels,
que ie voy si ordinaires, ne disent rien. Ce sont gents, qui salüent
tout vn peuple, en foulle et en troupe. Ceux qui en ont vraye•
cognoissance, le salüent et remarquent nommement et particulierement.
Mais c’est vne hazardeuse entreprinse. D’où i’ay veu plus
souuent que tous les iours, aduenir que les esprits foiblement fondez,
voulants faire les ingenieux à remarquer en la lecture de quelque
ouurage, le point de la beauté: arrestent leur admiration, d’vn1
si mauuais choix, qu’au lieu de nous appprendre l’excellence de
l’autheur, ils nous apprennent leur propre ignorance. Cette exclamation
est seure: Voyla qui est beau: ayant oüy vne entiere page
de Vergile. Par là se sauuent les fins. Mais d’entreprendre à le
suiure par espaulettes, et de iugement expres et trié, vouloir remarquer•
par où vn bon autheur se surmonte: poisant les mots, les
phrases, les inuentions et ses diuerses vertus, l’vne apres l’autre:
ostez vous de là. Videndum est non modo quid quisque loquatur, sed
etiam quid quisque sentiat, atque etiam qua de causa quisque sentiat.
I’oy journellement dire à des sots, des mots non sots. Ils disent2
vne bonne chose: sçachons iusques où ils la cognoissent,
voyons par où ils la tiennent. Nous les aydons à employer ce beau
mot, et cette belle raison, qu’ils ne possedent pas, ils ne l’ont
qu’en garde: ils l’auront produicte à l’auanture, et à tastons, nous
la leur mettons en credit et en prix. Vous leur prestez la main. A•
quoy faire? Ils ne vous en sçauent nul gré, et en deuiennent plus
ineptes. Ne les secondez pas, laissez les aller: ils manieront cette
matiere, comme gens qui ont peur de s’eschauder, ils n’osent luy
changer d’assiette et de iour, ny l’enfoncer. Croullez la tant soit
peu; elle leur eschappe: ils vous la quittent, toute forte et belle3
qu’elle est. Ce sont belles armes: mais elles sont mal emmanchees.
Combien de fois en ay-ie veu l’experience? Or si vous venez à les
esclaircir et confirmer, ils vous saisissent et desrobent incontinent
cet aduantage de vostre interpretation: C’estoit ce que ie voulois
dire: voyla iustement ma conception: si ie ne l’ay ainsin exprimé, ce
n’est que faute de langue. Souflez. Il faut employer la malice
mesme, à corriger cette fiere bestise. Le dogme d’Hegesias, Qu’il ne
faut ny haïr, ny accuser: ains instruire: a de la raison ailleurs.
Mais icy, c’est iniustice et inhumanité de secourir et redresser celuy,•
qui n’en a que faire, et qui en vaut moins. I’ayme à les laisser
embourber et empestrer encore plus qu’ils ne sont: et si auant, s’il
est possible, qu’en fin ils se recognoissent. La sottise et desreglement
de sens, n’est pas chose guerissable par vn traict d’aduertissement.
Et pouuons proprement dire de cette reparation, ce que1
Cyrus respond à celuy, qui le presse d’enhorter son ost, sur le
point d’vne bataille: Que les hommes ne se rendent pas courageux
et belliqueux sur le champ, par vne bonne harangue: non plus
qu’on ne deuient incontinent musicien, pour ouyr vne bonne chanson.
Ce sont apprentissages, qui ont à estre faicts auant la main,•
par longue et constante institution. Nous deuons ce soing aux nostres,
et cette assiduité de correction et d’instruction: mais d’aller
prescher le premier passant, et regenter l’ignorance ou ineptie du
premier rencontré, c’est vn vsage auquel ie veux grand mal. Rarement
le fais-ie, aux propos mesme qui se passent auec moy, et2
quitte plustost tout, que de venir à ces instructions reculees et magistrales.
Mon humeur n’est propre, non plus à parler qu’à escrire,
pour les principians. Mais aux choses qui se disent en commun, ou
entre autres, pour fauces et absurdes que ie les iuge, ie ne me iette
iamais à la trauerse, ny de parole ny de signe. Au demeurant•
rien ne me despite tant en la sottise, que, dequoy elle se plaist
plus, que aucune raison ne se peut raisonnablement plaire. C’est
mal’heur, que la prudence vous deffend de vous satisfaire et fier de
vous, et vous en enuoye tousiours mal content et craintif: là où
l’opiniastreté et la temerité, remplissent leurs hostes d’esiouïssance3
et d’asseurance. C’est aux plus mal habiles de regarder les autres
hommes par dessus l’espaule, s’en retournans tousiours du combat,
pleins de gloire et d’allegresse. Et le plus souuent encore cette outrecuidance
de langage et gayeté de visage, leur donne gaigné, à
l’endroit de l’assistance, qui est communément foible et incapable de•
bien iuger, et discerner les vrays aduantages. L’obstination et ardeur
d’opinion, est la plus seure preuue de bestise. Est il rien certain,
resolu, dedeigneux, contemplatif, serieux, graue, comme l’asne?
Pouuons nous pas mesler au tiltre de la conference et communication,
les deuis poinctus et coupez que l’alegresse et la priuauté
introduit entre les amis, gaussans et gaudissans plaisamment et
vifuement les vns les autres? Exercice auquel ma gayeté naturelle•
me rend assez propre. Et s’il n’est aussi tendu et serieux que cet
autre exercice que ie viens de dire, il n’est pas moins aigu et ingenieux,
ny moins profitable, comme il sembloit à Lycurgus. Pour
mon regard i’y apporte plus de liberté que d’esprit, et y ay plus
d’heur que d’inuention: mais ie suis parfaict en la souffrance: car1
i’endure la reuenche, non seulement aspre, mais indiscrete aussi,
sans alteration. Et à la charge qu’on me fait, si ie n’ay dequoy repartir
brusquement sur le champ, ie ne vay pas m’amusant à suiure
cette poincte, d’vne contestation ennuyeuse et lasche, tirant à l’opiniastreté.
Ie la laisse passer, et baissant ioyeusement les oreilles,•
remets d’en auoir ma raison à quelque heure meilleure. Il n’est pas
marchant qui tousiours gaigne. La plus part changent de visage, et
de voix, où la force leur faut: et par vne importune cholere, au
lieu de se venger, accusent leur foiblesse, ensemble et leur impatience.
En cette gaillardise nous pinçons par fois des cordes secrettes2
de nos imperfections, lesquelles, rassis, nous ne pouuons toucher
sans offence: et nous entraduertissons vtilement de nos deffauts.
Il y a d’autres ieux de main, indiscrets et aspres, à la Françoise:
que ie hay mortellement: i’ay la peau tendre et sensible: i’en ay
veu en ma vie, enterrer deux Princes de nostre sang royal. Il fait•
laid se battre en s’esbatant. Au reste, quand ie veux iuger de
quelqu’vn, ie luy demande combien il se contente de soy: iusques
où son parler ou sa besongne luy plaist. Ie veux euiter ces belles
excuses, Ie le fis en me ioüant:
Ablatum mediis opus est incudibus istud:3
ie n’y fus pas vne heure: ie ne l’ay reueu depuis. Or dis-ie, laissons
donc ces pieces, donnez m’en vne qui vous represente bien
entier, par laquelle il vous plaise qu’on vous mesure. Et puis: que
trouuez vous le plus beau en vostre ouurage? est-ce ou cette
partie, ou cette cy? la grace, ou la matiere, ou l’inuention, ou le•
iugement, ou la science? Car ordinairement ie m’apperçoy, qu’on
faut autant à iuger de sa propre besongne, que de celle d’autruy.
Non seulement pour l’affection qu’on y mesle: mais pour n’auoir la
suffisance de la cognoistre et distinguer. L’ouurage de sa propre
force, et fortune, peult seconder l’ouurier et le deuancer outre son1
inuention, et cognoissance. Pour moy, ie ne iuge la valeur d’autre
besongne, plus obscurement que de la mienne: et loge les Essais
tantost bas, tantost haut, fort inconstamment et doubteusement. Il
y a plusieurs liures vtiles à raison de leurs subiects, desquels l’autheur
ne tire aucune recommandation: et des bons liures, comme•
des bons ouurages, qui font honte à l’ouurier. I’escriray la façon
de nos conuiues, et de nos vestemens: et l’escriray de mauuaise
grace: ie publieray les edicts de mon temps, et les lettres des
Princes qui passent és mains publiques: ie feray vn abbregé sur vn
bon liure (et tout abbregé sur vn bon liure est vn sot abbregé) lequel2
liure viendra à se perdre: et choses semblables. La posterité
retirera vtilité singuliere de telles compositions: moy quel honneur,
si ce n’est de ma bonne fortune? Bonne part des liures fameux,
sont de cette condition. Quand ie leuz Philippes de Comines,
il y a plusieurs annees, tresbon autheur certes; i’y remarquay ce•
mot pour non vulgaire: Qu’il se faut bien garder de faire tant de
seruice à son maistre, qu’on l’empesche d’en trouuer la iuste recompence.
Ie deuois louer l’inuention, non pas luy. Ie la rencontray en
Tacitus, il n’y a pas long temps: Beneficia eò vsque læta sunt, dum
videntur exolui passe; vbi multum anteuenere, pro gratta odium redditur.3
Et Seneque vigoureusement: Nam qui putat esse turpe non reddere,
non vult esse cui reddat. Q. Cicero d’vn biais plus lasche: Qui
se non putat satisfacere modo amicus esse nullo, potest. Le subiect selon
qu’il est, peut faire trouuer vn homme sçauant et memorieux: mais
pour iuger en luy les parties plus siennes, et plus dignes, la force et•
beaute de son ame: il faut sçauoir ce qui est sien, et ce qui ne l’est
point: et en ce qui n’est pas sien, combien on luy doibt en consideration
du choix, disposition, ornement, et langage qu’il a fourny.
Quoy, s’il y a emprunté la matiere, et empiré la forme? comme il
aduient souuent. Nous autres qui auons peu de practique auec les•
liures, sommes en cette peine: que quand nous voyons quelque belle
inuention en vn poëte nouueau, quelque fort argument en vn prescheur,
nous n’osons pourtant les en louer, que nous n’ayons prins
instruction de quelque sçauant, si cette piece leur est propre, ou
si elle est estrangere. Iusques lors ie me tiens tousiours sur mes1
gardes. Ie viens de courre d’vn fil, l’histoire de Tacitus (ce qui
ne m’aduient guere, il y a vingt ans que ie ne mis en liure, vne
heure de suite) et l’ay faict, à la suasion d’vn Gentil-homme que
la France estime beaucoup: tant pour sa valeur propre, que pour
vne constante forme de suffisance, et bonté, qui se voit en plusieurs•
freres qu’ils sont. Ie ne sçache point d’autheur, qui mesle à vn registre
public, tant de consideration des mœurs, et inclinations particulieres.
Et me semble le rebours, de ce qu’il luy semble à luy:
qu’ayant specialement à suiure les vies des Empereurs de son temps,
si diuerses et extremes, en toute sorte de formes: tant de notables2
actions, que nommément leur cruauté produisit en leurs subiects:
il auoit vne matiere plus forte et attirante, à discourir et à narrer,
que s’il eust eu à dire des batailles et agitations vniuerselles. Si que
souuent ie le trouue sterile, courant par dessus ces belles morts,
comme s’il craignoit nous fascher de leur multitude et longueur.•
Cette forme d’histoire, est de beaucoup la plus vtile. Les mouuemens
publics, dependent plus de la conduicte de la Fortune, les
priuez de la nostre. C’est plustost vn iugement, que deduction d’histoire:
il y a plus de preceptes, que de contes: ce n’est pas vn
liure à lire, c’est vn liure à estudier et apprendre: il est si plein de3
sentences, qu’il y en a à tort et à droict: c’est vne pepiniere de
discours ethiques, et politiques, pour la prouision et ornement de
ceux, qui tiennent quelque rang au maniement du monde. Il plaide
tousiours par raisons solides et vigoureuses, d’vne façon poinctue,
et subtile: suyuant le stile affecté du siecle. Ils aymoient tant à s’enfler,•
qu’où ils ne trouuoyent de la poincte et subtilité aux choses,
ils l’empruntoyent des parolles. Il ne retire pas mal à l’escrire de
Seneque. Il me semble plus charnu, Seneque plus aigu. Son seruice
est plus propre à vn estat trouble et malade, comme est le nostre
present: vous diriez souuent qu’il nous peinct et qu’il nous pinse.
Ceux qui doubtent de sa foy, s’accusent assez de luy vouloir mal
d’ailleurs. Il a les opinions saines, et pend du bon party aux affaires
Romaines. Ie me plains vn peu toutesfois, dequoy il a iugé de•
Pompeius plus aigrement, que ne porte l’aduis des gens de bien,
qui ont vescu et traicté auec luy: de l’auoir estimé du tout pareil à
Marius et à Sylla, sinon d’autant qu’il estoit plus couuert. On n’a
pas exempté d’ambition, son intention au gouuernement des affaires,
ny de vengeance: et ont crainct ses amis mesmes, que la victoire1
l’eust emporté outre les bornes de la raison: mais non pas
iusques a vne mesure si effrenee. Il n’y a rien en sa vie, qui nous
ayt menassé d’vne si expresse cruauté et tyrannie. Encores ne faut-il
pas contrepoiser le souspçon à l’euidence: ainsi ie ne l’en crois
pas. Que ses narrations soient naifues et droictes, il se pourroit à•
l’auanture argumenter de cecy mesme: Qu’elles ne s’appliquent
pas tousiours exactement aux conclusions de ses iugements: lesquels
il suit selon la pente qu’il y a prise, souuent outre la matiere
qu’il nous montre: laquelle il n’a daigné incliner d’vn seul air. Il
n’a pas besoing d’excuse, d’auoir approuué la religion de son temps,2
selon les loix qui luy commandoient, et ignoré la vraye. Cela, c’est
son malheur, non pas son defaut. I’ay principalement consideré
son iugement, et n’en suis pas bien esclaircy par tout. Comme ces
mots de la lettre que Tibere vieil et malade, enuoyoit au Senat:
Que vous escriray-ie messieurs, ou comment vous escriray-ie, ou•
que ne vous escriray-ie point, en ce temps? Les dieux, et les deesses
me perdent pirement, que ie ne me sens tous les iours perir, si ie
le sçay. Ie n’apperçoy pas pourquoy il les applique si certainement,
à vn poignant remors qui tourmente la conscience de Tibere. Aumoins
lors que i’estois à mesme, ie ne le vis point. Cela m’a semblé3
aussi vn peu lasche, qu’ayant eu à dire, qu’il auoit exercé certain
honnorable magistrat à Rome, il s’aille excusant que ce n’est
point par ostentation, qu’il l’a dict. Ce traict me semble bas de poil,
pour vne ame de sa sorte. Car le n’oser parler rondement de soy,
accuse quelque faute de cœur. Vn iugement roide et hautain, et qui•
iuge sainement, et seurement: il vse à toutes mains, des propres
exemples, ainsi que de chose estrangere: et tesmoigne franchement
de luy, comme de chose tierce. Il faut passer par dessus ces
regles populaires, de la ciuilité, en faueur de la verité, et de la liberté.
I’ose non seulement parler de moy: mais parler seulement•
de moy. Ie fouruoye quand i’escry d’autre chose, et me desrobe à
mon subiect. Ie ne m’ayme pas si indiscretement, et ne suis si attaché
et meslé à moy, que ie ne me puisse distinguer et considerer à
quartier: comme vn voysin, comme vn arbre. C’est pareillement
faillir, de ne veoir pas iusques où on vaut, ou d’en dire plus qu’on1
n’en void. Nous deuons plus d’amour à Dieu, qu’à nous, et le cognoissons
moins, et si en parlons tout nostre saoul. Si ses escrits
rapportent aucune chose de ses conditions: c’estoit vn grand personnage,
droicturier, et courageux, non d’vne vertu superstitieuse,
mais philosophique et genereuse. On le pourra trouuer hardy en•
ses tesmoignages. Comme où il tient, qu’vn soldat portant vn fais de
bois, ses mains se roidirent de froid, et se collerent à sa charge, si
qu’elles y demeurerent attachees et mortes, s’estants departies des
bras. I’ay accoustumé en telles choses, de plier soubs l’authorité de
si grands tesmoings. Ce qu’il dit aussi, que Vespasian, par la2
faueur du Dieu Serapis, guarit en Alexandrie vne femme aueugle,
en luy oignant les yeux de sa saliue: et ie ne sçay quel autre miracle:
il le fait par l’exemple et deuoir de tous bons historiens. Ils
tiennent registres des euenements d’importance. Parmy les accidens
publics, sont aussi les bruits et opinions populaires. C’est leur rolle,•
de reciter les communes creances, non pas de les regler. Cette part
touche les theologiens, et les philosophes directeurs des consciences.
Pourtant tres-sagement, ce sien compagnon et grand homme comme
luy: Equidem plura transcribo quàm credo: nam nec affirmare sustineo
de quibus dubito, nec subducere quæ accepi: et l’autre: Hæc3
neque affirmare neque refellere operæ pretium est: famæ rerum standum
est. Et escriuant en vn siecle, auquel la creance des prodiges
commençoit à diminuer, il dit ne vouloir pourtant laisser d’inserer
en ses annales, et donner pied à chose receuë de tant de gens de
bien, et auec si grande reuerence de l’antiquité. C’est tresbien dict.•
Qu’ils nous rendent l’histoire, plus selon qu’ils reçoyuent, que selon
qu’ils estiment. Moy qui suis Roy de la matiere que ie traicte,
et qui n’en dois compte à personne, ne m’en crois pourtant pas du
tout. Ie hazarde souuent des boutades de mon esprit, desquelles ie
me deffie: et certaines finesses verbales dequoy ie secoue les
oreilles: mais ie les laisse courir à l’auanture, ie voys qu’on s’honore•
de pareilles choses: ce n’est pas à moy seul d’en iuger. Ie me
presente debout; et couché; le deuant et le derriere; à droitte et
à gauche; et en touts mes naturels plis. Les esprits, voire pareils
en force, ne sont pas tousiours pareils en application et en goust.
Voyla ce que la memoire m’en presente en gros, et assez incertainement.1
Tous iugemens en gros, sont lasches et imparfaicts.
CHAPITRE IX. [(TRADUCTION LIV. III, CH. IX.)]
De la vanité.
IL n’en est à l’auanture aucune plus expresse, que d’en escrire si
vainement. Ce que la diuinité nous en a si diuinement exprimé,
deburoit estre soigneusement et continuellement medité, par les
gens d’entendement. Qui ne voit, que i’ay pris vne route, par laquelle•
sans cesse et sans trauail, i’iray autant, qu’il y aura d’ancre
et de papier au monde? Ie ne puis tenir registre de ma vie, par mes
actions: Fortune les met trop bas: ie le tiens par mes fantasies. Si
ay-ie veu vn Gentil-homme, qui ne communiquoit sa vie, que par
les operations de son ventre. Vous voyiez chez luy, en montre, vn2
ordre de bassins de sept ou huict iours. C’estoit son estude, ses discours.
Tout autre propos luy puoit. Ce sont icy, vn peu plus ciuilement,
des excremens d’vn vieil esprit: dur tantost, tantost lasche:
et tousiours indigeste. Et quand seray-ie à bout de representer vne
continuelle agitation et mutation de mes pensees, en quelque matiere•
qu’elles tombent, puisque Diomedes remplit six mille liures,
du seul subiect de la grammaire? Que doit produire le babil, puisque
le begaiement et desnouement de la langue, estouffa le monde
d’vne si horrible charge de volumes? Tant de paroles, pour les paroles
seules. O Pythagoras, que n’esconjuras-tu cette tempeste! On3
accusoit vn Galba du temps passé, de ce qu’il viuoit oyseusement. Il
respondit, que chacun deuoit rendre raison de ses actions, non pas
de son seiour. Il se trompoit: car la iustice a cognoissance et animaduersion
aussi, sur ceux qui chaument. Mais il y deuroit auoir
quelque coërction des loix, contre les escriuains ineptes et inutiles,
comme il y a contre les vagabons et faineants. On banniroit des
mains de nostre peuple, et moy, et cent autres. Ce n’est pas moquerie.•
L’escriuaillerie semble estre quelque symptome d’vn siecle
desbordé. Quand escriuismes nous tant, que depuis que nous
sommes en trouble? quand les Romains tant, que lors de leur
ruyne? Outre-ce que l’affinement des esprits, ce n’en est pas l’assagissement,
en vne police: cet embesongnement oisif, naist de ce1
que chacun se prent laschement à l’office de sa vacation, et s’en
desbauche. La corruption du siecle se fait, par la contribution particuliere
de chacun de nous. Les vns y conferent la trahison, les
autres l’iniustice, l’irreligion, la tyrannie, l’auarice, la cruauté, selon
qu’ils sont plus puissans: les plus foibles y apportent la sottise,•
la vanité, l’oisiueté: desquels ie suis. Il semble que ce soit la saison
des choses vaines, quand les dommageables nous pressent. En
vn temps, où le meschamment faire est si commun, de ne faire
qu’inutilement, il est comme louable. Ie me console que ie seray
des derniers, sur qui il faudra mettre la main. Ce pendant qu’on2
pouruoira aux plus pressans, i’auray loy de m’amender. Car il me
semble que ce seroit contre raison, de poursuyure les menus inconuenients,
quand les grands nous infestent. Et le medecin Philotimus,
à vn qui luy presentoit le doigt à penser, auquel il recognoissoit
au visage, et à l’haleine, vn vlcere aux poulmons: Mon amy,•
fit-il, ce n’est pas à cette heure le temps de t’amuser à tes ongles.
Ie vis pourtant sur ce propos, il y a quelques annees, qu’vn personnage,
de qui i’ay la memoire en recommandation singuliere, au
milieu de nos grands maux, qu’il n’y auoit ny loy, ny iustice, ny
magistrat, qui fist son office: non plus qu’à cette heure: alla publier3
ie ne sçay quelles chetiues reformations, sur les habillemens,
la cuisine et la chicane. Ce sont amusoires dequoy on paist vn
peuple mal-mené, pour dire qu’on ne l’a pas du tout mis en oubly.
Ces autres font de mesme, qui s’arrestent à deffendre à toute instance,
des formes de parler, les dances, et les ieux, à vn peuple•
abandonné à toute sorte de vices execrables. Il n’est pas temps de
se lauer et decrasser, quand on est atteint d’vne bonne fiéure. C’est
à faire aux seuls Spartiates, de se mettre à se peigner et testonner,
sur le poinct qu’ils se vont precipiter à quelque extreme hazard de
leur vie. Quant à moy, i’ay cette autre pire coustume, que si i’ay
vn escarpin de trauers, ie laisse encores de trauers, et ma chemise
et ma cappe: ie desdaigne de m’amender à demy. Quand ie suis en
mauuais estat, ie m’acharne au mal. Ie m’abandonne par desespoir,•
et me laisse aller vers la cheute, et iette, comme lon dit, le
manche apres la coignee. Ie m’obstine à l’empirement: et ne m’estime
plus digne de mon soing. Ou tout bien ou tout mal. Ce m’est
faueur, que la desolation de cet estat, se rencontre à la desolation
de mon aage. Ie souffre plus volontiers, que mes maux en soient rechargez,1
que si mes biens en eussent esté troublez. Les paroles que
i’exprime au mal-heur, sont paroles de despit. Mon courage se herisse
au lieu de s’applatir. Et au rebours des autres, ie me trouue plus
deuost, en la bonne, qu’en la mauuaise fortune: suyuant le precepte
de Xenophon, sinon suyuant sa raison. Et fais plus volontiers les doux•
yeux au ciel, pour le remercier, que pour le requerir. I’ay plus de
soing d’augmenter la santé, quand elle me rit, que ie n’ay de la remettre,
quand ie l’ay escartee. Les prosperitez me seruent de discipline
et d’instruction, comme aux autres, les aduersitez et les verges.
Comme si la bonne fortune estoit incompatible auec la bonne conscience:2
les hommes ne se rendent gents de bien, qu’en la mauuaise.
Le bon heur m’est vn singulier aiguillon, à la moderation, et modestie.
La priere me gaigne, la menace me rebute, la faueur me
ploye, la crainte me roydit. Parmy les conditions humaines,
cette-cy est assez commune, de nous plaire plus des choses estrangeres•
que des nostres, et d’aymer le remuement et le changement.
Ipsa dies ideo nos grato perluit haustu,
Quód permutatis hora recurrit equis.
I’en tiens ma part. Ceux qui suyuent l’autre extremité, de s’aggreer
en eux-mesmes: d’estimer ce qu’ils tiennent au dessus du reste: et3
de ne recognoistre aucune forme plus belle, que celle qu’ils voyent:
s’ils ne sont plus aduisez que nous, ils sont à la verité plus heureux.
Ie n’enuie point leur sagesse, mais ouy leur bonne fortune. Cette
humeur auide des choses nouuelles et incognues, ayde bien à nourrir
en moy, le desir de voyager: mais assez d’autres circonstances•
y conferent. Ie me destourne volontiers du gouuernement de ma maison.
Il y a quelque commodité à commander, fust ce dans vne grange,
et à estre obey des siens. Mais c’est vn plaisir trop vniforme et languissant.
Et puis il est par necessité meslé de plusieurs pensements
fascheux. Tantost l’indigence et l’oppression de vostre peuple: tantost
la querelle d’entre vos voysins: tantost l’vsurpation qu’ils font•
sur vous, vous afflige:
Aut verberatæ grandine vineæ,
Fundusque mendax, arbore nunc aquas
Culpante, nunc torrentia agros
Sydera, nunc hyemes iniquas.1
Et qu’à peine en six mois, enuoyera Dieu vne saison, dequoy vostre
receueur se contente bien à plain: et que si elle sert aux vignes,
elle ne nuyse aux prez.
Aut nimiis torret feruoribus ætherius sol,
Aut subiti perimunt imbres, gelidæque pruinæ,•
Flabràque ventorum violento turbine vexant.
Ioinct le soulier neuf, et bien formé, de cet homme du temps passé,
qui vous blesse le pied. Et que l’estranger n’entend pas, combien il
vous couste, et combien vous prestez, à maintenir l’apparence de
cet ordre, qu’on void en vostre famille: et qu’à l’auanture l’achetez2
vous trop cher. Ie me suis pris tard au mesnage. Ceux que Nature
auoit fait naistre auant moy, m’en ont deschargé long temps.
I’auois des-ja pris vn autre ply, plus selon ma complexion. Toutesfois
de ce que i’en ay veu, c’est vn’ occupation plus empeschante,
que difficile. Quiconque est capable d’autre chose, le sera bien aysément•
de celle là. Si ie cherchois à m’enrichir, cette voye me sembleroit
trop longue. I’eusse seruy les Roys, trafique plus fertile que
toute autre. Puis que ie ne pretens acquerir que la reputation de
n’auoir rien acquis, non plus que dissipé: conformément au reste
de ma vie, impropre à faire bien et à faire mal qui vaille: et que ie3
ne cherche qu’à passer, ie le puis faire, Dieu mercy, sans grande
attention. Au pis aller, courez tousiours par retranchement de despence,
deuant la pauureté. C’est à quoy ie m’attends, et de me reformer,
auant qu’elle m’y force. I’ay estably au demeurant, en mon
ame, assez de degrez, à me passer de moins, que ce que i’ay. Ie dis,•
passer auec contentement. Non æstimatione census, verùm victu atque
cultu, terminatur pecuniæ modus. Mon vray besoing n’occupe pas
si iustement tout mon auoir, que sans venir au vif, Fortune n’ait où
mordre sur moy. Ma presence, toute ignorante et desdaigneuse
qu’elle est, preste grande espaule à mes affaires domestiques. Ie4
m’y employe, mais despiteusement. Ioinct que i’ay cela chez moy,
que pour brusler à part, la chandelle par mon bout, l’autre bout ne
s’espargne de rien. Les voyages ne me blessent que par la despence,
qui est grande, et outre mes forces: ayant accoustumé d’y
estre auec equippage non necessaire seulement, mais aussi honneste.
Il me les en faut faire d’autant plus courts et moins frequents:•
et n’y employe que l’escume, et ma reserue, temporisant
et differant, selon qu’elle vient. Ie ne veux pas, que le plaisir
de me promener, corrompe le plaisir de me retirer. Au rebours,
i’entends qu’ils se nourrissent, et fauorisent l’vn l’autre. La Fortune
m’a aydé en cecy: que puis que ma principale profession en cette1
vie, estoit de la viure mollement, et plustost laschement qu’affaireusement;
elle m’a osté le besoing de multiplier en richesses, pour
pouruoir à la multitude de mes heritiers. Pour vn, s’il n’a assez de
ce, dequoy i’ay eu si plantureusement assez, à son dam. Son imprudence
ne meritera pas, que ie luy en desire d’auantage. Et chascun,•
selon l’exemple de Phocion, pouruoid suffisamment à ses enfants,
qui leur pouruoid, en tant qu’ils ne luy sont dissemblables. Nullement
seroy-ie d’aduis du faict de Crates. Il laissa son argent chez
vn banquier, auec cette condition: si ses enfants estoient des sots,
qu’il le leur donnast; s’ils estoient habiles, qu’il le distribuast aux2
plus sots du peuple. Comme si les sots, pour estre moins capables
de s’en passer, estoient plus capables d’vser des richesses. Tant y a,
que le dommage qui vient de mon absence, ne me semble point meriter,
pendant que i’auroy dequoy le porter, que ie refuse d’accepter
les occasions qui se presentent, de me distraire de cette assistance•
penible. Il y a tousiours quelque piece qui va de trauers. Les negoces,
tantost d’vne maison, tantost d’vne autre, vous tirassent. Vous
esclairez toutes choses de trop pres. Votre perspicacité vous nuit icy,
comme si fait elle assez ailleurs. Ie me desrobe aux occasions de me
fascher: et me destourne de la cognoissance des choses, qui vont3
mal. Et si ne puis tant faire, qu’à toute heure ie ne heurte chez
moy, en quelque rencontre, qui me desplaise. Et les fripponneries,
qu’on me cache le plus, sont celles que ie sçay le mieux. Il en est
que pour faire moins mal, il faut ayder soy mesme à cacher. Vaines
pointures: vaines par fois, mais tousiours pointures. Les plus menus•
et graisles empeschemens, sont les plus persans. Et comme les
petites lettres lassent plus les yeux, aussi nous piquent plus les petits
affaires: la tourbe des menus maux, offence plus, que la violence
d’vn, pour grand qu’il soit. A mesure que ces espines domestiques
sont drues et desliees, elles nous mordent plus aigu, et sans•
menace, nous surprenant facilement à l’impourueu. Ie ne suis pas
philosophe. Les maux me foullent selon qu’ils poisent: et poisent
selon la forme, comme selon la matiere: et souuent plus. I’y ay plus
de perspicacité que le vulgaire, si i’y ay plus de patience. En fin s’ils
ne me blessent, ils me poisent. C’est chose tendre que la vie, et1
aysee à troubler. Depuis que i’ay le visage tourné vers le chagrin,
nemo enim resistit sibi cùm cœperit impelli, pour sotte cause qui m’y
ayt porté: i’irrite l’humeur de ce costé là: qui se nourrit apres, et
s’exaspere, de son propre branle, attirant et ammoncellant vne matiere
sur autre, dequoy se paistre.•
Stillicidi casus lapidem cauat.
Ces ordinaires goutieres me mangent, et m’vlcerent. Les inconuenients
ordinaires ne sont iamais legers. Ils sont continuels et irreparables,
quand ils naissent des membres du mesnage, continuels et
inseparables. Quand ie considere mes affaires de loing, et en gros;2
ie trouue, soit pour n’en auoir la memoire gueres exacte, qu’ils sont
allez iusques à cette heure, en prosperant, outre mes contes et mes
raisons. I’en retire ce me semble plus, qu’il n’y en a: leur bon heur
me trahit. Mais suis-ie au dedans de la besongne, voy-ie marcher
toutes ces parcelles?•
Tum verò in curas animum diducimur omnes:
mille choses m’y donnent à desirer et craindre. De les abandonner
du tout, il m’est tres-facile: de m’y prendre sans m’en peiner, tres-difficile.
C’est pitié, d’estre en lieu où tout ce que vous voyez, vous
embesongne, et vous concerne. Et me semble iouyr plus gayement3
les plaisirs d’vne maison estrangere, et y apporter le goust plus libre
et pur. Diogenes respondit selon moy, à celuy qui luy demanda
quelle sorte de vin il trouuoit le meilleur: L’estranger, feit il.
Mon pere aymoit à bastir Montaigne, où il estoit nay: et en toute
cette police d’affaires domestiques, i’ayme à me seruir de son exemple,•
et de ses regles; et y attacheray mes successeurs autant que ie
pourray. Si ie pouuois mieux pour luy, ie le feroys. Ie me glorifie
que sa volonté s’exerce encores, et agisse par moy. Ia Dieu ne permette
que ie laisse faillir entre mes mains, aucune image de vie,
que ie puisse rendre à vn si bon pere. Ce que ie me suis meslé d’acheuer•
quelque vieux pan de mur, et de renger quelque piece de
bastiment mal dolé, ç’a esté certes, regardant plus à son intention,
qu’à mon contentement. Et accuse ma faineance, de n’auoir passé
outre, à parfaire les commencements qu’il a laissez en sa maison:
d’autant plus, que ie suis en grands termes d’en estre le dernier1
possesseur de ma race, et d’y porter la derniere main. Car quant à
mon application particuliere, ny ce plaisir de bastir, qu’on dit estre
si attrayant, ny la chasse, ny les iardins, ny ces autres plaisirs de
la vie retiree, ne me peuuent beaucoup amuser. C’est chose dequoy
ie me veux mal, comme de toutes autres opinions qui me sont incommodes.•
Ie ne me soucie pas tant de les auoir vigoureuses et
doctes, comme ie me soucie de les auoir aisees et commodes à la
vie. Elles sont bien assez vrayes et saines, si elles sont vtiles et aggreables.
Ceux qui m’oyans dire mon insuffisance aux occupations
du mesnage, me viennent souffler aux oreilles que c’est desdaing,2
et que ie laisse de sçauoir les instrumens du labourage, ses saisons,
son ordre, comment on fait mes vins, comme on ente, et de sçauoir
le nom et la forme des herbes et des fruicts, et l’apprest des viandes,
dequoy ie vis: le nom et prix des estoffes, de quoy ie m’abille, pour
auoir à cœur quelque plus haute science, ils me font mourir. Cela,•
c’est sottise: et plustost bestise, que gloire. Ie m’aymerois mieux
bon escuyer, que bon logicien.
Quin tu aliquid saltem potius quorum indiget vsus,
Viminibus mollique paras detexere iunco?
Nous empeschons noz pensees du general, et des causes et conduittes3
vniuerselles: qui se conduisent tresbien sans nous: et laissons
en arriere nostre faict: et Michel, qui nous touche encore de
plus pres que l’homme. Or i’arreste bien chez moy le plus ordinairement:
mais ie voudrois m’y plaire plus qu’ailleurs.
Sit meæ sedes vtinam senectæ,•
Sit modus lasso maris, et viarum,
Militiæque!
Ie ne sçay si i’en viendray à bout. Ie voudrois qu’au lieu de quelque
autre piece de sa succession, mon pere m’eut resigné cette passionnee
amour, qu’en ses vieux ans il portoit à son mesnage. Il estoit4
bien heureux, de ramener ses desirs, à sa fortune, et de se sçauoir
plaire de ce qu’il auoit. La philosophie politique aura bel accuser la
bassesse et sterilité de mon occupation, si i’en puis vne fois prendre
le goust, comme luy. Ie suis de cet auis, que la plus honorable
vacation, est de seruir au publiq, et estre vtile à beaucoup. Fructus
enim ingenij et virtutis, omnisque præstantiæ tum maximus accipitur,
quum in proximum quemque confertur. Pour mon regard ie m’en•
despars: partie par conscience: (car par où ie vois le poix qui touche
telles vacations, ie vois aussi le peu de moyen que i’ay d’y fournir:
et Platon maistre ouurier en tout gouuernement politique, ne
laissa de s’en abstenir) partie par poltronerie. Ie me contente de
iouïr le monde, sans m’en empresser: de viure vne vie, seulement1
excusable: et qui seulement ne poise, ny à moy, ny à autruy.
Iamais homme ne se laissa aller plus plainement et plus laschement,
au soing et gouuernement d’vn tiers, que ie ferois, si i’auois
à qui. L’vn de mes souhaits pour cette heure, ce seroit de trouuer
vn gendre, qui sçeust appaster commodément mes vieux ans, et les•
endormir: entre les mains de qui ie deposasse en toute souueraineté,
la conduite et vsage de mes biens: qu’il en fist ce que i’en
fais, et gaignast sur moy ce que i’y gaigne: pourueu qu’il y apportast
vn courage vrayement recognoissant, et amy. Mais quoy? nous
viuons en vn monde, où la loyauté des propres enfans est incognue.2
Qui a la garde de ma bourse en voyage, il l’a pure et sans contrerolle:
aussi bien me tromperoit il en comptant. Et si ce n’est vn
diable, ie l’oblige à bien faire, par vne si abandonnee confiance.
Multi fallere docuerunt, dum timent falli, et aliis ius peccandi suspicando
fecerunt. La plus commune seureté, que ie prens de mes•
gens, c’est la mescognoissance. Ie ne presume les vices qu’apres que
ie les aye veuz: et m’en fie plus aux ieunes, que i’estime moins gastez
par mauuais exemple. I’oy plus volontiers dire, au bout de deux
mois, que i’ay despandu quatre cens escus, que d’auoir les oreilles
battues tous les soirs, de trois, cinq, sept. Si ay-ie esté desrobé3
aussi peu qu’vn autre de cette sorte de larrecin. Il est vray, que ie
preste la main à l’ignorance. Ie nourris à escient, aucunement trouble
et incertaine la science de mon argent. Iusques à certaine mesure,
ie suis content, d’en pouuoir doubter. Il faut laisser vn peu de
place à la desloyauté, ou imprudence de vostre valet. S’il nous en•
reste en gros, dequoy faire nostre effect, cet excez de la liberalité
de la Fortune, laissons le vn peu plus courre à sa mercy. La portion
du glanneur. Apres tout, ie ne prise pas tant la foy de mes
gents, comme ie mesprise leur iniure. O le vilain et sot estude,
d’estudier son argent, se plaire à le manier et recomter! c’est par•
là, que l’auarice faict ses approches. Dépuis dix huict ans, que ie
gouuerne des biens, ie n’ay sçeu gaigner sur moy, de voir, ny tiltres,
ny mes principaux affaires qui ont necessairement à passer par
ma science, et par mon soing. Ce n’est pas vn mespris philosophique,
des choses transitoires et mondaines: ie n’ay pas le goust si espuré,1
et les prise pour le moins ce qu’elles valent: mais certes c’est paresse
et negligence inexcusable et puerile. Que ne feroy ie plustost que de
lire vn contract? Et plustost, que d’aller secoüant ces paperasses
poudreuses, serf de mes negoces? ou encore pis, de ceux d’autruy,
comme font tant de gents à prix d’argent? Ie n’ay rien cher que le•
soucy et la peine: et ne cherche qu’à m’anonchalir et auachir. I’estoy,
ce croy-je, plus propre, à viure de la fortune d’autruy, s’il se
pouuoit, sans obligation et sans seruitude. Et si ne sçay, à l’examiner
de pres, si selon mon humeur et mon sort, ce que i’ay à souffrir
des affaires, et des seruiteurs, et des domestiques, n’a point plus2
d’abiection, d’importunité, et d’aigreur, que n’auroit la suitte d’vn
homme, nay plus grand que moy, qui me guidast vn peu à mon aise.
Seruitus obedientia est fracti animi et abiecti, arbitrio carentis suo.
Crates fit pis, qui se ietta en la franchise de la pauureté, pour se
deffaire des indignitez et cures de la maison. Cela ne ferois-ie pas.•
Ie hay la pauureté à pair de la douleur: mais ouy bien, changer
cette sorte de vie, à vne autre moins braue, et moins affaireuse.
Absent, ie me despouille de tous tels pensemens: et sentirois moins
lors la ruyne d’vne tour, que ie ne fais present, la cheute d’vne ardoyse.
Mon ame se démesle bien ayséement à part, mais en presence,3
elle souffre, comme celle d’vn vigneron. Vne rene de trauers
à mon cheual, vn bout d’estriuiere qui batte ma iambe, me tiendront
tout vn iour en eschec. I’esleue assez mon courage à l’encontre
des inconueniens, les yeux, ie ne puis.
Sensus! ô superi sensus!•
Ie suis chez moy, respondant de tout ce qui va mal. Peu de maistres,
ie parle de ceux de moyenne condition, comme est la mienne:
et s’il en est, ils sont plus heureux: se peuuent tant reposer, sur
vn second, qu’il ne leur reste bonne part de la charge. Cela oste
volontiers quelque chose de ma façon, au traittement des suruenants:•
et en ay peu arrester quelcun par aduenture plus par ma
cuisine, que par ma grace: comme font les fascheux: et oste beaucoup
du plaisir que ie deurois prendre chez moy, de la visitation et
assemblees de mes amys. La plus sotte contenance d’vn Gentil-homme
en sa maison, c’est de le voir empesché du train de sa police:1
parler à l’oreille d’vn valet, en menacer vn autre des yeux.
Elle doit couler insensiblement, et representer vn cours ordinaire.
Et treuue laid, qu’on entretienne ses hostes, du traictement qu’on
leur fait, autant à l’excuser qu’à le vanter. I’ayme l’ordre et la
netteté,•
Et cantharus et lanx
Ostendunt mihi me,
au prix de l’abondance: et regarde chez moy exactement à la necessité,
peu à la parade. Si vn valet se bat chez autruy, si vn plat se
verse, vous n’en faites que rire: vous dormez ce pendant que monsieur2
renge auec son maistre d’hostel, son faict, pour vostre traictement
du lendemain. I’en parle selon moy. Ne laissant pas en general
d’estimer, combien c’est vn doux amusement à certaines natures,
qu’vn mesnage paisible, prospere, conduict par vn ordre reglé.
Et ne voulant attacher à la chose, mes propres erreurs et•
inconuenients. Ny desdire Platon, qui estime la plus heureuse occupation
à chascun, faire ses particuliers affaires sans iniustice.
Quand ie voyage, ie n’ay à penser qu’à moy, et à l’emploicte de
mon argent: cela se dispose d’vn seul precepte. Il est requis trop
de parties à amasser: ie n’y entens rien. A despendre, ie m’y3
entens vn peu, et à donner iour à ma despence: qui est de vray
son principal vsage. Mais ie m’y attens trop ambitieusement; qui la
rend inegalle et difforme: et en outre immoderee en l’vn et l’autre
visage. Si elle paroist, si elle sert, ie m’y laisse indiscretement aller:
et me resserre autant indiscretement, si elle ne luyt, et si elle ne•
me rit. Qui que ce soit, ou art, ou nature, qui nous imprime cette
condition de viure, par la relation à autruy, nous fait beaucoup
plus de mal que de bien. Nous nous defraudons de nos propres vtilitez,
pour former les apparences à l’opinion commune. Il ne nous
chaut pas tant, quel soit nostre estre, en nous, et en effect, comme
quel il soit, en la cognoissance publique. Les biens mesmes de l’esprit,
et la sagesse, nous semblent sans fruict, si elle n’est iouye que
de nous: si elle ne se produict à la veuë et approbation estrangere.
Il y en a, de qui l’or coulle à gros bouillons, par des lieux sousterreins,•
imperceptiblement: d’autres l’estendent tout en lames et en
feuilles. Si qu’aux vns les liars valent escuz, aux autres le contraire:
le monde estimant l’emploite et la valeur, selon la montre. Tout
soing curieux autour des richesses sent à l’auarice. Leur dispensation
mesme, et la liberalité trop ordonnee et artificielle: elles ne1
valent pas vne aduertance et sollicitude penible. Qui veut faire sa
despense iuste, la fait estroitte et contrainte. La garde, ou l’emploitte,
sont de soy choses indifferentes, et ne prennent couleur de
bien ou de mal, que selon l’application de nostre volonté. L’autre
cause qui me conuie à ces promenades, c’est la disconuenance aux•
mœurs presentes de nostre estat: ie me consolerois aysement de
cette corruption, pour le regard de l’interest public:
Peioraque sæcula ferri
Temporibus, quorum sceleri non inuenit ipsa
Nomen, et à nullo posuit natura metallo:2
mais pour le mien, non. I’en suis en particulier trop pressé. Car en
mon voisinage, nous sommes tantost par la longue licence de ces
guerres ciuiles, enuieillis en vne forme d’estat si desbordee,
Quippe vbi fas versum atque nefas:
qu’à la verité, c’est merueille qu’elle se puisse maintenir.•
Armati terram exercent, sempérque recentes
Conuectare iuuat prædas, et viuere rapto.
En fin ie vois par nostre exemple, que la societé des hommes se
tient et se coust, à quelque prix que ce soit. En quelque assiette
qu’on les couche, ils s’appilent, et se rengent, en se remuant et3
s’entassant: comme des corps mal vnis qu’on empoche sans ordre,
trouuent d’eux mesmes la façon de se ioindre, et s’emplacer, les
vns parmy les autres: souuent mieux, que l’art ne les eust sçeu
disposer. Le Roy Philippus fit vn amas, des plus meschans hommes
et incorrigibles qu’il peut trouuer, et les logea tous en vne ville,•
qu’il leur fit bastir, qui en portoit le nom. I’estime qu’ils dresserent
des vices mesme, vne contexture politique entre eux, et vne commode
et iuste societé. Ie vois, non vne action, ou trois, ou cent,
mais des mœurs, en vsage commun et reçeu, si farouches, en inhumanité
sur tout et desloyauté, qui est pour moy la pire espece des4
vices, que ie n’ay point le courage de les conceuoir sans horreur:
et les admire, quasi autant que ie les deteste. L’exercice de ces
meschancetez insignes, porte marque de vigueur et force d’ame,
autant que d’erreur et desreglement. La necessité compose les
hommes et les assemble. Cette cousture fortuite se forme apres en•
loix. Car il en a esté d’aussi sauuages qu’aucune opinion humaine
puisse enfanter, qui toutesfois ont maintenu leurs corps, auec autant
de santé et longueur de vie, que celles de Platon et Aristote
sçauroient faire. Et certes toutes ces descriptions de police, feintes
par art, se trouuent ridicules, et ineptes à mettre en practique.1
Ces grandes et longues altercations, de la meilleure forme de societé:
et des regles plus commodes à nous attacher, sont altercations
propres seulement à l’exercice de nostre esprit. Comme il se
trouue és arts, plusieurs subiects qui ont leur essence en l’agitation
et en la dispute, et n’ont aucune vie hors de là. Telle peinture de•
police, seroit de mise, en vn nouueau monde: mais nous prenons vn
monde desia faict et formé à certaines coustumes. Nous ne l’engendrons
pas comme Pyrrha, ou comme Cadmus. Par quelque moyen
que nous ayons loy de le redresser, et renger de nouueau, nous ne
pouuons gueres le tordre de son accoustumé ply, que nous ne rompions2
tout. On demandoit à Solon, s’il auoit estably les meilleures
loyx qu’il auoit peu aux Atheniens: Ouy bien, respondit-il, de celles
qu’ils eussent receuës. Varro s’excuse de pareil air: Que s’il auoit
tout de nouueau à escrire de la religion, il diroit ce, qu’il en croid.
Mais, estant desia receuë, il en dira selon l’vsage, plus que selon nature.•
Non par opinion, mais en verité, l’excellente et meilleure police,
est à chacune nation, celle soubs laquelle elle s’est maintenuë.
Sa forme et commodité essentielle despend de l’vsage. Nous nous
desplaisons volontiers de la condition presente. Mais ie tiens pourtant,
que d’aller desirant le commandement de peu, en vn estat3
populaire: ou en la monarchie, vne autre espece de gouuernement,
c’est vice et folie.
Ayme l’estat tel que tu le vois estre:
S’il est royal, ayme la royauté;
S’il est de peu, ou bien communauté,•
Ayme l’aussi, car Dieu t’y a faict naistre.
Ainsin en parloit le bon monsieur de Pibrac, que nous venons de
perdre: vn esprit si gentil, les opinions si saines, les mœurs si
douces. Cette perte, et celle qu’en mesme temps nous auons faicte
de monsieur de Foix, sont pertes importantes à nostre couronne. Ie4
ne sçay s’il reste à la France dequoy substituer vne autre coupple,
pareille à ces deux Gascons, en syncerité, et en suffisance, pour le
conseil de nos Roys. C’estoyent ames diuersement belles, et certes
selon le siecle, rares et belles, chacune en sa forme. Mais qui les auoit
logees en cet aage, si desconuenables et si disproportionnees à nostre•
corruption, et à nos tempestes? Rien ne presse vn estat que
l’innouation: le changement donne seul forme à l’iniustice, et à la
tyrannie. Quand quelque piece se démanche, on peut l’estayer: on
peut s’opposer à ce que l’alteration et corruption naturelle à toutes
choses, ne nous esloigne trop de nos commencemens et principes.1
Mais d’entreprendre à refondre vne si grande masse, et à changer
les fondements d’vn si grand bastiment, c’est à faire à ceux qui
pour descrasser effacent: qui veulent amender les deffauts particuliers,
par vne confusion vniuerselle, et guarir les maladies par la
mort: non tam commutandarum quàm euertendarum rerum cupidi.•
Le monde est inepte à se guarir. Il est si impatient de ce qui le
presse, qu’il ne vise qu’à s’en deffaire, sans regarder à quel prix.
Nous voyons par mille exemples, qu’il se guarit ordinairement à ses
despens: la descharge du mal present, n’est pas guarison, s’il n’y
a en general amendement de condition. La fin du chirurgien, n’est2
pas de faire mourir la mauuaise chair: ce n’est que l’acheminement
de sa cure: il regarde au delà, d’y faire renaistre la naturelle,
et rendre la partie à son deu estre. Quiconque propose seulement
d’emporter ce qui le masche, il demeure court: car le bien ne succede
pas necessairement au mal: vn autre mal luy peut succeder;•
et pire. Comme il aduint aux tueurs de Cesar, qui ietterent la chose
publique à tel poinct, qu’ils eurent à se repentir de s’en estre meslez.
A plusieurs depuis, iusques à nos siecles, il est aduenu de
mesmes. Les François mes contemporanees sçauent bien qu’en dire.
Toutes grandes mutations esbranlent l’estat, et le desordonnent.3
Qui viseroit droit à la guarison, et en consulteroit auant toute œuure,
se refroidiroit volontiers d’y mettre la main. Pacuuius Calauius
corrigea le vice de ce proceder, par vn exemple insigne. Ses concitoyens
estoient mutinez contre leurs magistrats: luy personnage de
grande authorité en la ville de Capouë, trouua vn iour moyen d’enfermer•
le Senat dans le Palais: et conuoquant le peuple en la place,
leur dit: Que le iour estoit venu, auquel en pleine liberté ils pouuoient
prendre vengeance des tyrans qui les auoyent si long temps
oppressez, lesquels il tenoit à sa mercy seuls et desarmez. Fut
d’aduis, qu’au sort, on les tirast hors, l’vn apres l’autre: et de chacun
on ordonnast particulierement: faisant sur le champ, executer•
ce qui en seroit decreté: pourueu aussi que tout d’vn train ils
aduisassent d’establir quelque homme de bien, en la place du condamné,
affin qu’elle ne demeurast vuide d’officier. Ils n’eurent pas
plustost ouy le nom d’vn senateur, qu’il s’esleua vn cry de mescontentement
vniuersel à l’encontre de luy: Ie voy bien, dit Pacuuius,1
il faut demettre cettuy-cy: c’est vn meschant: ayons en vn bon en
change. Ce fut vn prompt silence: tout le monde se trouuant bien
empesché au choix. Au premier plus effronté, qui dit le sien:
voyla vn consentement de voix encore plus grand à refuser celuy là.
Cent imperfections, et iustes causes, de le rebuter. Ces humeurs•
contradictoires, s’estans eschauffees, il aduint encore pis du second
Senateur, et du tiers. Autant de discorde à l’election, que de conuenance
à la demission. S’estans inutilement lassez à ce trouble, ils
commencent, qui deçà, qui delà, à se desrober peu à peu de l’assemblee:
rapportant chacun cette resolution en son ame, que le2
plus vieil et mieux cogneu mal, est tousiours plus supportable, que
le mal recent et inexperimenté. Pour nous voir bien piteusement
agitez: car que n’auons nous faict?
Eheu! cicatricum et sceleris pudet,
Fratrúmque: quid nos dura refugimus•
Ætas? quid intactum nefasti
Liquimus? vnde manus iuuentus
Metu Deorum continuit? quibus
Pepercit aris?
ie ne vay pas soudain me resoluant,3
Ipsa si velit Salus,
Seruare prorsus non potest hanc familiam.
Nous ne sommes pas pourtant à l’auanture, à nostre dernier periode.
La conseruation des estats, est chose qui vray-semblablement
surpasse nostre intelligence. C’est, comme dit Platon, chose puissante,•
et de difficile dissolution, qu’vne ciuile police, elle dure souuent
contre des maladies mortelles et intestines: contre l’iniure des
loix iniustes, contre la tyrannie, contre le debordement et ignorance
des magistrats, licence et sedition des peuples. En toutes nos
fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de nous, et4
regardons vers ceux qui sont mieux. Mesurons nous à ce qui est au
dessous: il n’en est point de si miserable, qui ne trouue mille
exemples où se consoler. C’est nostre vice, que nous voyons plus
mal volontiers, ce qui est dessus nous, que volontiers, ce qui est
dessoubs. Si disoit Solon, qui dresseroit vn tas de tous les maux
ensemble, qu’il n’est aucun, qui ne choisist plustost de remporter
auec soy les maux qu’il a, que de venir à diuision legitime, auec
tous les autres hommes, de ce tas de maux, et en prendre sa quotte•
part. Nostre police se porte mal. Il en a esté pourtant de plus malades,
sans mourir. Les dieux s’esbatent de nous à la pelote, et nous agitent
à toutes mains, enimuero Dij nos homines quasi pilas habent.
Les astres ont fatalement destiné l’estat de Rome, pour exemplaire
de ce qu’ils peuuent en ce genre. Il comprend en soy toutes les1
formes et auantures, qui touchent vn estat: tout ce que l’ordre y
peut, et le trouble, et l’heur, et le mal’heur. Qui se doit desesperer
de sa condition, voyant les secousses et mouuemens dequoy celuy là
fut agité, et qu’il supporta? Si l’estendue de la domination, est la
santé d’vn estat, dequoy ie ne suis aucunement d’aduis (et me plaist•
Isocrates, qui instruit Nicocles, non d’enuier les Princes, qui ont
des dominations larges, mais qui sçauent bien conseruer celles qui
leur sont escheuës) celuy-là ne fut iamais si sain, que quand il fut
le plus malade. La pire de ses formes, luy fut la plus fortunee. A
peine recognoist-on l’image d’aucune police, soubs les premiers2
Empereurs: c’est la plus horrible et la plus espesse confusion qu’on
puisse conceuoir. Toutesfois il la supporta: et y dura, conseruant,
non pas vne monarchie resserree en ses limites, mais tant de nations,
si diuerses, si esloignees, si mal affectionnees, si desordonnement
commandees, et iniustement conquises.•
Nec gentibus vllis
Commodat in populum, terræ pelagique potentem,
Inuidiam fortuna suam.
Tout ce qui branle ne tombe pas. La contexture d’vn si grand corps
tient à plus d’vn clou. Il tient mesme par son antiquité: comme les3
vieux bastimens, ausquels l’aage a desrobé le pied, sans crouste et
sans cyment, qui pourtant viuent et soustiennent en leur propre
poix,
Nec iam validis radicibus hærens,
Pondere tuta suo est.•
D’auantage ce n’est pas bien procedé, de recognoistre seulement
le flanc et le fossé: pour iuger de la seureté d’vne place, il faut
voir, par où on y peut venir, en quel estat est l’assaillant. Peu de
vaisseaux fondent de leur propre poix, et sans violence estrangere.
Or tournons les yeux par tout, tout croulle autour de nous. En tous
les grands estats, soit de Chrestienté, soit d’ailleurs, que nous cognoissons,
regardez y, vous y trouuerez vne euidente menasse de•
changement et de ruyne:
Et sua sunt illis incommoda, párque per omnes
Tempestas.
Les astrologues ont beau ieu, à nous aduertir, comme ils font, de
grandes alterations, et mutations prochaines: leurs deuinations1
sont presentes et palpables, il ne faut pas aller au ciel pour cela.
Nous n’auons pas seulement à tirer consolation, de cette societé
vniuerselle de mal et de menasse: mais encores quelque esperance,
pour la duree de nostre estat: d’autant que naturellement, rien ne
tombe, là où tout tombe. La maladie vniuerselle est la santé particuliere.•
La conformité, est qualité ennemie à la dissolution. Pour
moy, ie n’en entre point au desespoir, et me semble y voir des
routes à nous sauuer!
Deus hæc fortasse benigna
Reducet in sedem vice.2
Qui sçait, si Dieu voudra qu’il en aduienne, comme des corps qui
se purgent, et remettent en meilleur estat, par longues et griefues
maladies: lesquelles leur rendent vne santé plus entiere et plus
nette, que celle qu’elles leur auoient osté? Ce qui me poise le plus,
c’est qu’à conter les symptomes de nostre mal, i’en vois autant de•
naturels, et de ceux que le ciel nous enuoye, et proprement siens,
que de ceux que nostre desreglement, et l’imprudence humaine y
conferent. Il semble que les astres mesmes ordonnent, que nous
auons assez duré, et outre les termes ordinaires. Et cecy aussi me
poise, que le plus voysin mal, qui nous menace, ce n’est pas alteration3
en la masse entiere et solide, mais sa dissipation et diuulsion:
l’extreme de noz craintes. Encores en ces reuasseries icy
crains-ie la trahison, de ma memoire, que par inaduertance, elle
m’aye faict enregistrer vne chose deux fois. Ie hay à me recognoistre:
et ne retaste iamais qu’enuis ce qui m’est vne fois eschappé.•
Or ie n’apporte icy rien de nouuel apprentissage. Ce sont imaginations
communes: les ayant à l’auanture conceuës cent fois, i’ay peur
de les auoir desia enrollees. La redicte est par tout ennuyeuse, fut
ce dans Homere. Mais elle est ruyneuse, aux choses qui n’ont qu’vne
montre superficielle et passagere. Ie me desplais de l’inculcation,4
voire aux choses vtiles, comme en Seneque. Et l’vsage de son escole
Stoïque me desplaist, de redire sur chasque matiere, tout au long et
au large, les principes et presuppositions, qui seruent en general:
et realleguer tousiours de nouueau les arguments et raisons communes
et vniuerselles. Ma memoire s’empire cruellement tous les
iours:
Pocula Lethæos vt si ducentia somnos,•
Arente fauce traxerim.
Il faudra doresnauant (car Dieu mercy iusques à cette heure, il
n’en est pas aduenu de faute) qu’au lieu que les autres cherchent
temps, et occasion de penser à ce qu’ils ont à dire, ie fuye à me
preparer, de peur de m’attacher à quelque obligation, de laquelle1
i’aye à despendre. L’estre tenu et obligé, me fouruoye et le despendre
d’vn si foible instrument qu’est ma memoire. Ie ne lis iamais
cette histoire, que ie ne m’en offence, d’vn ressentiment propre et
naturel. Lyncestez accusé de coniuration, contre Alexandre, le iour
qu’il fut mené en la presence de l’armée, suiuant la coustume, pour•
estre ouy en ses deffences, auoit en sa teste vne harangue estudiée,
de laquelle tout hesitant et begayant il prononça quelques paroles.
Comme il se troubloit de plus en plus, ce pendant qu’il lucte auec
sa memoire, et qu’il la retaste, le voila chargé et tué à coups de
pique, par les soldats, qui luy estoyent plus voisins: le tenans pour2
conuaincu. Son estonnement et son silence, leur seruit de confession.
Ayant eu en prison tant de loysir de se preparer, ce n’est à leur aduis,
plus la memoire qui luy manque: c’est la conscience qui luy
bride la langue, et luy oste la force. Vrayement c’est bien dit. Le lieu
estonne, l’assistance, l’expectation, lors mesme qu’il n’y va que de•
l’ambition de bien dire. Que peut on faire, quand c’est vne harangue,
qui porte la vie en consequence? Pour moy, cela mesme, que ie
sois lié à ce que i’ay à dire, sert à m’en desprendre. Quand ie me
suis commis et assigné entierement à ma memoire, ie pends si fort
sur elle, que ie l’accable: elle s’effraye de sa charge. Autant que ie3
m’en rapporte à elle, ie me mets hors de moy: iusques à essayer
ma contenance. Et me suis veu quelque iour en peine, de celer la
seruitude en laquelle i’estois entraué. Là où mon dessein est, de
representer en parlant, vne profonde nonchalance d’accent et de
visage, et des mouuemens fortuites et impremeditez, comme naissans•
des occasions presentes: aymant aussi cher ne rien dire qui
vaille, que de montrer estre venu preparé pour bien dire: chose
messeante, sur tout à gens de ma profession: et chose de trop
grande obligation, à qui ne peut beaucoup tenir. L’apprest donne
plus à esperer, qu’il ne porte. On se met souuent sottement en
pourpoinct, pour ne sauter pas mieux qu’en saye. Nihil est his, qui
placere volunt, tam aduersarium, quàm expectatio. Ils ont laissé par
escrit de l’orateur Curio, que quand il proposoit la distribution des
pieces de son oraison, en trois, ou en quatre: ou le nombre de ses•
arguments et raisons, il luy aduenoit volontiers, ou d’en oublier
quelqu’vn, ou d’y en adiouster vn ou deux de plus. I’ay tousiours
bien euité, de tomber en cet inconuenient: ayant hay ces promesses
et prescriptions: non seulement pour la deffiance de ma memoire:
mais aussi pource que cette forme retire trop à l’artiste. Simpliciora1
militares decent. Baste, que ie me suis meshuy promis, de ne prendre
plus la charge de parler en lieu de respect. Car quant à parler
en lisant son escript: outre ce qu’il est tresinepte, il est de grand
desauantage à ceux, qui par nature pouuoient quelque chose en
l’action. Et de me ietter à la mercy de mon inuention presente,•
encore moins: ie l’ay lourde et trouble, qui ne sçauroit fournir aux
soudaines necessitez, et importantes. Laisse Lecteur courir encore
ce coup d’essay, et ce troisiesme alongeail, du reste des pieces de
ma peinture. I’adiouste, mais ie ne corrige pas. Premierement, par
ce que celuy qui a hypothequé au monde son ouurage, ie trouue2
apparence, qu’il n’y ayt plus de droict. Qu’il die, s’il peut, mieux
ailleurs, et ne corrompe la besongne qu’il a venduë. De telles gens,
il ne faudroit rien acheter qu’apres leur mort. Qu’ils y pensent bien,
auant que de se produire. Qui les haste? Mon liure est tousiours
vn: sauf qu’à mesure, qu’on se met à le renouueller, afin que l’achetteur•
ne s’en aille les mains du tout vuides, ie me donne loy d’y
attacher (comme ce n’est qu’vne marqueterie mal iointe) quelque
embleme supernumeraire. Ce ne sont que surpoids, qui ne condamnent
point la premiere forme, mais donnent quelque prix particulier
à chacune des suiuantes, par vne petite subtilité ambitieuse. De là3
toutesfois il aduiendra facilement, qu’il s’y mesle quelque transposition
de chronologie: mes contes prenants place selon leur opportunité,
non tousiours selon leur aage. Secondement, à cause que
pour mon regard, ie crains de perdre au change. Mon entendement
ne va pas tousiours auant, il va à reculons aussi. Ie ne me•
deffie gueres moins de mes fantasies, pour estre secondes ou
tierces, que premieres: ou presentes, que passees. Nous nous corrigeons
aussi sottement souuent, comme nous corrigeons les autres.
Ie suis enuieilly de nombre d’ans, depuis mes premieres publications,
qui furent l’an mille cinq cens quatre vingts. Mais ie fais
doute que ie sois assagi d’vn pouce. Moy à cette heure, et moy
tantost, sommes bien deux. Quand meilleur, ie n’en puis rien dire.•
Il feroit bel estre vieil, si nous ne marchions, que vers l’amendement.
C’est vn mouuement d’yuroigne, titubant, vertigineux, informe:
ou des ionchez, que l’air manie casuellement selon soy.
Antiochus auoit vigoureusement escript en faueur de l’Academie:
il print sur ses vieux ans vn autre party: lequel des deux ie1
suyuisse, seroit ce pas tousiours suiure Antiochus? Apres auoir
estably le doubte, vouloir establir la certitude des opinions humaines,
estoit ce pas establir le doubte, non la certitude? et promettre,
qui luy eust donné encore vn aage à durer, qu’il estoit
tousiours en termes de nouuelle agitation: non tant meilleure,•
qu’autre? La faueur publique m’a donné vn peu plus de hardiesse
que ie n’esperois: mais ce que ie crains le plus, c’est de saouler.
I’aymerois mieux poindre que lasser. Comme a faict vn sçauant
homme de mon temps. La louange est tousiours plaisante, de qui,
et pourquoy elle vienne. Si faut-il pour s’en aggreer iustement,2
estre informé de sa cause. Les imperfections mesme ont leur moyen
de se recommander. L’estimation vulgaire et commune, se voit peu
heureuse en rencontre. Et de mon temps, ie suis trompé, si les
pires escrits ne sont ceux qui ont gaigné le dessus du vent populaire.
Certes ie rends graces à des honnestes hommes, qui daignent•
prendre en bonne part, mes foibles efforts. Il n’est lieu où les
fautes de la façon paroissent tant, qu’en vne matiere qui de soy n’a
point de recommandation. Ne te prens point à moy, Lecteur, de
celles qui se coulent icy, par la fantasie, ou inaduertance d’autruy:
chasque main, chasque ouurier, y apporte les siennes. Ie ne me3
mesle, ny d’orthographe, et ordonne seulement qu’ils suiuent l’ancienne,
ny de la punctuation: ie suis peu expert en l’vn et en l’autre.
Où ils rompent du tout le sens, ie m’en donne peu de peine, car aumoins
ils me deschargent. Mais où ils en substituent vn faux, comme
ils font si souuent, et me destournent à leur conception, ils me•
ruynent. Toutesfois quand la sentence n’est forte à ma mesure, vn
honneste homme la doit refuser pour mienne. Qui cognoistra combien
ie suis peu laborieux, combien ie suis faict à ma mode, croira
facilement, que ie redicterois plus volontiers, encore autant d’Essais,
que de m’assuiettir à resuiure ceux-cy, pour cette puerile correction.
Ie disois donc tantost, qu’estant planté en la plus profonde
miniere de ce nouueau metal, non seulement ie suis priué•
de grande familiarité, auec gens d’autres mœurs que les miennes:
et d’autres opinions, par lesquelles ils tiennent ensemble d’vn nœud,
qui commande tout autre nœud. Mais encore ie ne suis pas sans
hazard, parmy ceux, à qui tout est esgalement loisible: et desquels
la plus part ne peut empirer meshuy son marché, vers nostre iustice.1
D’où naist l’extreme degré de licence. Comptant toutes les
particulieres circonstances qui me regardent, ie ne trouue homme
des nostres, à qui la deffence des loix, couste, et en gain cessant,
et en dommage emergeant, disent les clercs, plus qu’à moy. Et tels
font bien les braues, de leur chaleur et aspreté, qui font beaucoup•
moins que moy, en iuste balance. Comme maison de tout temps
libre, de grand abbord, et officieuse à chacun (car ie ne me suis
iamais laissé induire, d’en faire vn outil de guerre: laquelle ie vois
chercher plus volontiers, où elle est le plus esloingnee de mon voisinage)
ma maison a merité assez d’affection populaire: et seroit2
bien mal-aisé de me gourmander sur mon fumier. Et i’estime à vn
merueilleux chef d’œuure, et exemplaire, qu’elle soit encore vierge
de sang, et de sac, soubs vn si long orage, tant de changemens et
agitations voisines. Car à dire vray, il estoit possible à vn homme
de ma complexion, d’eschapper à vne forme constante, et continue,•
telle qu’elle fust. Mais les inuasions et incursions contraires, et alternations
et vicissitudes de la fortune, au tour de moy, ont iusqu’à
cette heure plus exasperé qu’amolly l’humeur du pays: et me rechargent
de dangers, et difficultez inuincibles. I’eschape. Mais il
me desplaist que ce soit plus par fortune: voire, et par ma prudence,3
que par iustice: et me desplaist d’estre hors la protection
des loix, et soubs autre sauuegarde que la leur. Comme les choses
sont, ie vis plus qu’à demy, de la faueur d’autruy: qui est vne rude
obligation. Ie ne veux debuoir ma seureté, ny à la bonté, et benignité
des grands, qui s’aggreent de ma legalité et liberté: ny à la•
facilité des mœurs de mes predecesseurs, et miennes: car quoy si
i’estois autre? Si mes desportemens et la franchise de ma conuersation,
obligent mes voisins, ou la parenté: c’est cruauté qu’ils s’en
puissent acquitter, en me laissant viure, et qu’ils puissent dire:
Nous luy condonons la libre continuation du seruice diuin, en la•
chapelle de sa maison, toutes les eglises d’autour, estants par nous
desertées: et luy condonons l’vsage de ses biens, et sa vie, comme
il conserue nos femmes, et nos bœufs au besoing. De longue main
chez moy, nous auons part à la louange de Lycurgus Athenien, qui
estoit general depositaire et gardien des bourses de ses concitoyens.1
Or ie tiens, qu’il faut viure par droict, et par auctorité, non par
recompense ny par grace. Combien de galans hommes ont mieux
aymé perdre la vie, que la deuoir? Ie fuis à me submettre à toute
sorte d’obligation. Mais sur tout, à celle qui m’attache, par deuoir
d’honneur. Ie ne trouue rien si cher, que ce qui m’est donné: et ce•
pourquoy, ma volonté demeure hypothequee par tiltre de gratitude.
Et reçois plus volontiers les offices, qui sont à vendre. Ie
croy bien. Pour ceux-cy, ie ne donne que de l’argent: pour les autres,
ie me donne moy-mesme. Le neud, qui me tient par la loy
d’honnesteté, me semble bien plus pressant et plus poisant, que2
n’est celuy de la contraincte ciuile. On me garotte plus doucement
par vn notaire, que par moy. N’est-ce pas raison, que ma conscience
soit beaucoup plus engagee, à ce, en quoy on s’est simplement fié
d’elle? Ailleurs, ma foy ne doit rien: car on ne luy a rien presté.
Qu’on s’ayde de la fiance et asseurance, qu’on a prise hors de moy.•
I’aymeroy bien plus cher, rompre la prison d’vne muraille, et des
loix, que de ma parole. Ie suis delicat à l’obseruation de mes promesses,
iusques à la superstition: et les fay en tous subiects volontiers
incertaines et conditionnelles. A celles, qui sont de nul poids,
ie donne poids de la ialousie de ma regle: elle me gehenne et3
charge de son propre interest. Ouy, és entreprinses toutes miennes
et libres, si i’en dy le poinct, il me semble, que ie me les prescry:
et que, le donner à la science d’autruy, c’est le preordonner à soy.
Il me semble que ie le promets, quand ie le dy. Ainsi i’euente peu
mes propositions. La condemnation que ie fais de moy, est plus
vifue et roide, que n’est celle des iuges, qui ne me prennent que
par le visage de l’obligation commune: l’estreinte de ma conscience
plus serree, et plus seuere. Ie suy laschement les debuoirs ausquels•
on m’entraineroit, si ie n’y allois. Hoc ipsum ita iustum est quod
rectè fit, si est voluntarium. Si l’action n’a quelque splendeur de liberté,
elle n’a point de grace, ny d’honneur.
Quod me ius cogit, vix voluntate impetrent.
Où la necessité me tire, i’ayme à lacher la volonté. Quia quicquid1
imperio cogitur, exigenti magis, quàm præstanti acceptum refertur.
I’en sçay qui suyuent cet air, iusques à l’iniustice: donnent plustost
qu’ils ne rendent, prestent plustost qu’ilz ne payent: font plus escharsement
bien à celuy, à qui ils en sont tenus. Ie ne vois pas là,
mais ie touche contre. I’ayme tant à me descharger et desobliger,•
que i’ay parfois compté à profit, les ingratitudes, offences, et indignitez,
que i’auois reçeu de ceux, à qui ou par nature, ou par accident,
i’auois quelque deuoir d’amitié: prenant cette occasion de
leur faute, pour autant d’acquit, et descharge de ma debte. Encore
que ie continue à leur payer les offices apparents, de la raison publique,2
ie trouue grande espargne pourtant à faire par iustice, ce
que ie faysoy par affection, et à me soulager vn peu, de l’attention
et sollicitude, de ma volonté au dedans. Est prudentis sustinere vt
cursum, sic impetum beneuolentiæ. Laquelle i’ay trop vrgente et
pressante, où ie m’addonne: aumoins pour vn homme, qui ne veut•
estre aucunement en presse. Et me sert cette mesnagerie, de quelque
consolation, aux imperfections de ceux qui me touchent. Ie suis
bien desplaisant qu’ils en vaillent moins, mais tant y a, que i’en
espargne aussi quelque chose de mon application et engagement
enuers eux. I’approuue celuy qui ayme moins son enfant, d’autant3
qu’il est ou teigneux ou bossu. Et non seulement, quand il est malicieux;
mais aussi quand il est malheureux, et mal nay (Dieu mesme
en a rabbatu cela de son prix, et estimation naturelle) pourueu qu’il
se porte en ce refroidissement, auec moderation, et iustice exacte.
En moy, la proximité n’allege pas les deffauts, elle les aggraue•
plustost. Apres tout, selon que ie m’entends en la science du bien-faict
et de recognoissance, qui est vne subtile science et de grand
vsage, ie ne vois personne, plus libre et moins endebté, que ie suis
iusques à cette heure. Ce que ie doibs, ie le doibs simplement aux
obligations communes et naturelles. Il n’en est point, qui soit plus•
nettement quitte d’ailleurs.
Nec sunt mihi nota potentum
Munera.
Les Princes me donnent prou, s’ils ne m’ostent rien: et me font
assez de bien, quand ils ne me font point de mal: c’est tout ce que1
i’en demande. O combien ie suis tenu à Dieu, de ce qu’il luy a pleu,
que i’aye reçeu immediatement de sa grace, tout ce que i’ay: qu’il
a retenu particulierement à soy toute ma debte! Combien ie supplie
instamment sa saincte misericorde, que iamais ie ne doiue vn
essentiel grammercy à personne! Bien heureuse franchise: qui m’a•
conduit si loing. Qu’elle acheue. I’essaye à n’auoir expres besoing
de nul. In me omnis spes est mihi. C’est chose que chacun peut en
soy: mais plus facilement ceux, que Dieu a mis à l’abry des necessitez
naturelles et vrgentes. Il fait bien piteux, et hazardeux, despendre
d’vn autre. Nous mesmes qui est la plus iuste adresse, et la2
plus seure, ne nous sommes pas assez asseurez. Ie n’ay rien mien,
que moy; et si en est la possession en partie manque et empruntee.
Ie me cultiue et en courage, qui est le plus fort: et encores en fortune,
pour y trouuer dequoy me satisfaire, quand ailleurs tout m’abandonneroit.
Eleus Hippias ne se fournit pas seulement de science,•
pour au giron des muses se pouuoir ioyeusement esquarter de toute
autre compagnie au besoing: ny seulement de la cognoissance de
la philosophie, pour apprendre à son ame de se contenter d’elle, et
se passer virilement des commoditez qui lui viennent du dehors,
quand le sort l’ordonne. Il fut si curieux, d’apprendre encore à3
faire sa cuisine, et son poil, ses robes, ses souliers, ses bragues,
pour se fonder en soy, autant qu’il pourroit, et soustraire au secours
estranger. On iouyt bien plus librement, et plus gayement,
des biens empruntez: quand ce n’est pas vne iouyssance obligee et
contrainte par le besoing: et qu’on a, et en sa volonté, et en sa•
fortune, la force et les moyens de s’en passer. Ie me connoy bien.
Mais il m’est malaisé d’imaginer nulle si pure liberalité de personne
enuers moy, nulle hospitalité si franche et gratuite, qui ne me semblast
disgratiée, tyrannique, et teinte de reproche, si la necessité
m’y auoit encheuestré. Comme le donner est qualité ambitieuse, et
de prerogatiue, aussi est l’accepter qualité de summission. Tesmoin
l’iniurieux, et querelleux refus, que Baiazet feit des presents, que
Temir luy enuoyoit. Et ceux qu’on offrit de la part de l’Empereur•
Solyman, à l’Empereur de Calicut, le mirent en si grand despit,
que non seulement il les refusa rudement: disant, que ny luy ny ses
predecesseurs n’auoient accoustumé de prendre: et que c’estoit leur
office de donner: mais en outre feit mettre en vn cul de fosse, les
ambassadeurs enuoyez à cet effect. Quand Thetis, dit Aristote, flatte1
Iuppiter: quand les Lacedemoniens flattent les Atheniens: ils ne
vont pas leur rafreschissant la memoire des biens, qu’ils leur ont
faits, qui est tousiours odieuse: mais la memoire des bien-faicts
qu’ils ont receuz d’eux. Ceux que ie voy si familierement employer
tout chacun et s’y engager: ne le feroient pas, s’ils sauouroient•
comme moy la douceur d’vne pure liberté: et s’ils poisoient autant
que doit poiser à vn sage homme, l’engageure d’vne obligation. Elle
se paye à l’aduenture quelquefois: mais elle ne se dissout iamais.
Cruel garrotage, à qui ayme d’affranchir les coudees de sa liberté,
en tout sens. Mes cognoissants, et au dessus et au dessous de moy,2
sçauent, s’ils en ont iamais veu, de moins sollicitant, requerant,
suppliant, ny moins chargeant sur autruy. Si ie le suis, au delà de
tout exemple moderne, ce n’est pas grande merueille: tant de
pieces de mes mœurs y contribuants. Vn peu de fierté naturelle:
l’impatience du refus: contraction de mes desirs et desseins: inhabileté•
à toute sorte d’affaires. Et mes qualitez plus fauories, l’oysiueté,
la franchise. Par tout cela, i’ay prins à haine mortelle, d’estre
tenu ny à autre, ny par autre que moy. I’employe bien viuement,
tout ce que ie puis, à m’en passer: auant que i’employe la beneficence
d’vn autre, en quelque, ou legere ou poisante occasion ou besoing3
que ce soit. Mes amis m’importunent estrangement, quand ils
me requierent, de requerir vn tiers. Et ne me semble guere moins
de coust, desengager celuy qui me doibt, vsant de luy: que m’engager
enuers celuy, qui ne me doibt rien. Cette condition ostee, et
cet’ autre, qu’ils ne vueillent de moy chose negotieuse et soucieuse (car•
i’ay denoncé à tout soing guerre capitale) ie suis commodement facile
et prest au besoing de chacun. Mais i’ay encore plus fuy à receuoir,
que ie n’ay cherché à donner: aussi est il bien plus aysé
selon Aristote. Ma fortune m’a peu permis de bien faire à autruy:
et ce peu qu’elle m’en a permis, elle l’a assez maigrement logé. Si
elle m’eust faict naistre pour tenir quelque rang entre les hommes,
i’eusse esté ambitieux de me faire aymer: non de me faire craindre•
ou admirer. L’exprimeray-ie plus insolamment? i’eusse autant
regardé, au plaire, qu’au prouffiter. Cyrus tres-sagement, et par la
bouche d’vn tres bon capitaine, et meilleur philosophe encores,
estime sa bonté et ses biens faicts, loing au delà de sa vaillance, et
belliqueuses conquestes. Et le premier Scipion, par tout où il se1
veut faire valoir, poise sa debonnaireté et humanité, au dessus de
sa hardiesse et de ses victoires: et a tousiours en la bouche ce glorieux
mot, Qu’il a laissé aux ennemys, autant à l’aymer, qu’aux
amys. Ie veux donc dire, que s’il faut ainsi debuoir quelque chose,
ce doibt estre à plus legitime tiltre, que celuy dequoy ie parle, auquel•
la loy de cette miserable guerre m’engage: et non d’vn si gros
debte, comme celuy de ma totale conseruation: il m’accable. Ie
me suis couché mille fois chez moy, imaginant qu’on me trahiroit
et assommeroit cette nuict là: composant auec la Fortune, que ce
fust sans effroy et sans langueur. Et me suis escrié apres mon2
patenostre,
Impius hæc tam culta noualia miles habebit?
Quel remede? c’est le lieu de ma naissance, et de la plus part de
mes ancestres: ils y ont mis leur affection et leur nom. Nous nous
durcissons à tout ce que nous accoustumons. Et à vne miserable•
condition, comme est la nostre, ç’a esté vn tresfauorable present de
Nature, que l’accoustumance, qui endort nostre sentiment à la souffrance
de plusieurs maux. Les guerres ciuiles ont cela de pire que
les autres guerres, de nous mettre chacun en echauguette en sa
propre maison.3
Quàm miserum, porta vitam muróque tueri,
Vixque suæ tutum viribus esse domus!
C’est grande extremité, d’estre pressé iusques dans son mesnage, et
repos domestique. Le lieu où ie me tiens, est tousiours le premier
et le dernier, à la batterie de nos troubles: et où la paix n’a iamais•
son visage entier,
Tum quoque cùm pax est, trepidant formidine belli.
Quoties pacem fortuna lacessit,
Hàc iter est bellis: melius, fortuna, dedisses
Orbe sub Eoo sedem, gelidàque sub Arcto,4
Errantésque domos.
Ie tire par fois, le moyen de me fermir contre ces considerations,
de la nonchalance et lascheté. Elles nous menent aussi aucunement
à la resolution. Il m’aduient souuent, d’imaginer auec quelque plaisir,
les dangers mortels, et les attendre. Ie me plonge la teste baissee,
stupidement dans la mort, sans la considerer et recognoistre,
comme dans vne profondeur muette et obscure, qui m’engloutit•
d’vn saut, et m’estouffe en vn instant, d’vn puissant sommeil, plein
d’insipidité et indolence. Et en ces morts courtes et violentes, la
consequence que i’en preuoy, me donne plus de consolation, que
l’effait de crainte. Ils disent, comme la vie n’est pas la meilleure,
pour estre longue, que la mort est la meilleure, pour n’estre pas1
longue. Ie ne m’estrange pas tant de l’estre mort, comme i’entre en
confidence auec le mourir. Ie m’enueloppe et me tapis en cet orage,
qui me doit aueugler et rauir de furie, d’vne charge prompte et
insensible. Encore s’il aduenoit, comme disent aucuns iardiniers,
que les roses et violettes naissent plus odoriferantes pres des aulx•
et des oignons, d’autant qu’ils sucçent et tirent à eux, ce qu’il y a
de mauuaise odeur en la terre: aussi que ces deprauées natures,
humassent tout le venin de mon air et du climat, et m’en rendissent
d’autant meilleur et plus pur, par leur voysinage: que ie ne
perdisse pas tout. Cela n’est pas: mais de cecy il en peut estre2
quelque chose, que la bonté est plus belle et plus attraiante quand
elle est rare, et que la contrarieté et diuersité, roidit et resserre en
soy le bien faire: et l’enflamme par la ialousie de l’opposition, et
par la gloire. Les voleurs de leur grace, ne m’en veulent pas particulierement.
Ne fay-ie pas moy à eux. Il m’en faudroit à trop de•
gents. Pareilles consciences logent sous diuerses sortes de robes. Pareille
cruauté, desloyauté, volerie. Et d’autant pire, qu’elle est plus
lasche, plus seure, et plus obscure, sous l’ombre des loix. Ie hay
moins l’iniure professe que trahitresse; guerriere que pacifique et
iuridique. Nostre fieure est suruenuë en vn corps, qu’elle n’a de3
guere empiré. Le feu y estoit, la flamme s’y est prinse. Le bruit est
plus grand: le mal, de peu. Ie respons ordinairement, à ceux qui
me demandent raison de mes voyages: Que ie sçay bien ce que ie
fuis, mais non pas ce que ie cherche. Si on me dit, que parmy les
estrangers il y peut auoir aussi peu de santé, et que leurs mœurs•
ne sont pas mieux nettes que les nostres: ie respons premierement,
qu’il est malaysé:
Tam multæ scelerum facies!
Secondement, c’est tousiours gain, de changer vn mauuais estat à
vn estat incertain. Et que les maux d’autruy ne nous doiuent pas4
poindre comme les nostres. Ie ne veux pas oublier cecy, que ie
ne me mutine iamais tant contre la France, que ie ne regarde Paris
de bon œil. Elle a mon cœur des mon enfance. Et m’en est aduenu
comme des choses excellentes: plus i’ay veu dépuis d’autres
villes belles, plus la beauté de cette cy, peut, et gaigne sur mon
affection. Ie l’ayme par elle mesme, et plus en son estre seul, que•
rechargee de pompe estrangere. Ie l’ayme tendrement, iusques à
ses verrues et à ses taches. Ie ne suis François, que par cette grande
cité: grande en peuples, grande en felicité de son assiette: mais
sur tout grande, et incomparable en varieté, et diuersité de commoditez:
la gloire de la France, et l’vn des plus nobles ornements du1
monde. Dieu en chasse loing nos diuisions: entiere et vnie, ie la
trouue deffendue de toute autre violence. Ie l’aduise, que de tous
les partis, le pire sera celuy qui la mettra en discorde. Et ne crains
pour elle, qu’elle mesme. Et crains pour elle, autant certes, que
pour autre piece de cet estat. Tant qu’elle durera, ie n’auray faute•
de retraicte, où rendre mes abboys: suffisante à me faire perdre le
regret de tout’ autre retraicte. Non par ce que Socrates l’a dict,
mais par ce qu’en verité c’est mon humeur, et à l’auanture non
sans quelque excez, i’estime tous les hommes mes compatriotes: et
embrasse vn Polonois comme vn François, postposant cette lyaison2
nationale, à l’vniuerselle et commune. Ie ne suis guere feru de la
douceur d’vn air naturel. Les cognoissances toutes neufues, et toutes
miennes, me semblent bien valoir ces autres communes et fortuites
cognoissances du voisinage. Les amitiez pures de nostre acquest,
emportent ordinairement, celles ausquelles la communication du•
climat, ou du sang, nous ioignent. Nature nous a mis au monde libres
et desliez, nous nous emprisonnons en certains destroits:
comme les Roys de Perse qui s’obligeoient de ne boire iamais autre
eau, que celle du fleuue de Choaspez, renonçoyent par sottise, à
leur droict d’vsage en toutes les autres eaux: et assechoient pour3
leur regard, tout le reste du monde. Ce que Socrates feit sur sa fin,
d’estimer vne sentence d’exil pire, qu’vne sentence de mort contre
soy: ie ne seray, à mon aduis, iamais ny si cassé, ny si estroittement
habitué en mon païs, que ie le feisse. Ces vies celestes, ont
assez d’images, que i’embrasse par estimation plus que par affection.•
Et en ont aussi, de si esleuees, et extraordinaires, que par
estimation mesme ie ne les puis embrasser, d’autant que ie ne les
puis conceuoir. Cette humeur fut bien tendre à vn homme, qui iugeoit
le monde sa ville. Il est vray, qu’il dedaignoit les peregrinations,
et n’auoit gueres mis le pied hors le territoire d’Attique.
Quoy, qu’il plaignoit l’argent de ses amis à desengager sa vie: et
qu’il refusa de sortir de prison par l’entremise d’autruy, pour ne•
desobeïr aux loix en vn temps, qu’elles estoient d’ailleurs si fort
corrompuës? Ces exemples sont de la premiere espece, pour moy.
De la seconde, sont d’autres, que ie pourroy trouuer en ce mesme
personnage. Plusieurs de ces rares exemples surpassent la force de
mon action: mais aucuns surpassent encore la force de mon iugement.1
Outre ces raisons, le voyager me semble vn exercice profitable.
L’ame y a vne continuelle exercitation, à remarquer des
choses incogneuës et nouuelles. Et ie ne sçache point meilleure escole,
comme i’ay dict souuent, à façonner la vie, que de luy proposer
incessamment la diuersité de tant d’autres vies, fantasies, et•
vsances: et luy faire gouster vne si perpetuelle varieté de formes
de nostre nature. Le corps n’y est ny oisif ny trauaillé: et cette
moderee agitation le met en haleine. Ie me tien à cheual sans demonter,
tout choliqueux que ie suis, et sans m’y ennuyer, huict et
dix heures,2
Vires vltra sortémque senectæ.
Nulle saison m’est ennemye, que le chaut aspre d’vn soleil poignant.
Car les ombrelles, dequoy dépuis les anciens Romains l’Italie
se sert, chargent plus les bras, qu’ils ne deschargent la teste. Ie
voudroy sçauoir quelle industrie c’estoit aux Perses, si anciennement,•
et en la naissance de la luxure, de se faire du vent frais, et
des ombrages à leur poste, comme dict Xenophon. I’ayme les pluyes
et les crotes comme les cannes. La mutation d’air et de climat ne
me touche point. Tout ciel m’est vn. Ie ne suis battu que des alterations
internes, que ie produicts en moy, et celles là m’arriuent3
moins en voyageant. Ie suis mal-aisé à esbranler: mais estant
auoyé, ie vay tant qu’on veut. I’estriue autant aux petites entreprises,
qu’aux grandes: et à m’equiper pour faire vne iournée, et visiter
vn voisin, que pour vn iuste voyage. I’ay apris à faire mes
iournees à l’Espagnole, d’vne traicte: grandes et raisonnables•
iournees. Et aux extremes chaleurs, les passe de nuict, du soleil
couchant iusques au leuant. L’autre façon de repaistre en chemin,
en tumulte et haste, pour la disnee, nommément aux cours iours,
est incommode. Mes cheuaux en valent mieux. Iamais cheual ne
m’a failly, qui a sceu faire auec moy la premiere iournee. Ie les•
abreuue par tout: et regarde seulement qu’ils ayent assez de chemin
de reste, pour battre leur eau. La paresse à me leuer, donne
loisir à ceux qui me suyuent, de disner à leur aise, auant partir.
Pour moy, ie ne mange iamais trop tard: l’appetit me vient en
mangeant, et point autrement: ie n’ay point de faim qu’à table.1
Aucuns se plaignent dequoy ie me suis agreé à continuer cet
exercice, marié, et vieil. Ils ont tort. Il est mieux temps d’abandonner
sa maison, quand on l’a mise en train de continuer sans
nous: quand on y a laissé de l’ordre qui ne demente point sa forme
passee. C’est bien plus d’imprudence, de s’esloingner, laissant en sa•
maison vne garde moins fidele, et qui ait moins de soing de pouruoir
à vostre besoing. La plus vtile et honnorable science et
occupation à vne mere de famille, c’est la science du mesnage. I’en
vois quelqu’vne auare; de mesnagere, fort peu. C’est sa maistresse
qualité, et qu’on doibt chercher, auant toute autre: comme le seul2
douaire qui sert à ruyner ou sauuer nos maisons. Qu’on ne m’en
parle pas; selon que l’experience m’en a apprins, ie requiers d’vne
femme mariee, au dessus de toute autre vertu, la vertu œconomique.
Ie l’en mets au propre, luy laissant par mon absence tout le
gouuernement en main. Ie vois auec despit en plusieurs mesnages,•
monsieur reuenir maussade et tout marmiteux du tracas des
affaires, enuiron midy, que madame est encore apres à se coiffer
et attiffer, en son cabinet. C’est à faire aux Roynes: encores ne
sçay-ie. Il est ridicule et iniuste, que l’oysiueté de nos femmes, soit
entretenuë de nostre sueur et trauail. Il n’aduiendra, que ie puisse,3
à personne, d’auoir l’vsage de ses biens plus liquide que moy, plus
quiete et plus quitte. Si le mary fournit de matiere, Nature mesme
veut qu’elles fournissent de forme. Quant aux deuoirs de l’amitié
maritale, qu’on pense estre interessez par cette absence: ie ne le
crois pas. Au rebours, c’est vne intelligence, qui se refroidit volontiers•
par vne trop continuelle assistance, et que l’assiduité blesse.
Toute femme estrangere nous semble honneste femme. Et chacun
sent par experience, que la continuation de se voir, ne peut representer
le plaisir que lon sent à se desprendre, et reprendre à secousses.
Ces interruptions me remplissent d’vne amour recente•
enuers les miens, et me redonnent l’vsage de ma maison plus
doux: la vicissitude eschaufe mon appetit, vers l’vn, puis vers
l’autre party. Ie sçay que l’amitié a les bras assez longs, pour se
tenir et se ioindre, d’vn coin de monde à l’autre: et specialement
cette cy, où il y a vne continuelle communication d’offices, qui en1
reueillent l’obligation et la souuenance. Les Stoïciens disent bien,
qu’il y a si grande colligance et relation entre les sages, que celuy
qui disne en France, repaist son compagnon en Ægypte; et qui
estend seulement son doigt, où que ce soit, tous les sages qui sont
sur la terre habitable, en sentent ayde. La iouyssance, et la possession,•
appartiennent principalement à l’imagination. Elle embrasse
plus chaudement et plus continuellement ce qu’elle va querir, que
ce que nous touchons. Comptez voz amusements iournaliers; vous
trouuerez que vous estes lors plus absent de vostre amy, quand il
vous est present. Son assistance relasche vostre attention, et donne2
liberté à vostre pensee, de s’absenter à toute heure, pour toute occasion.
De Rome en hors, ie tiens et regente ma maison, et les
commoditez que i’y ay laissé: ie voy croistre mes murailles, mes
arbres, et mes rentes, et descroistre à deux doigts pres, comme
quand i’y suis,•
Ante oculos errat domus, errat forma locorum.
Si nous ne iouyssons que ce que nous touchons, adieu noz escus
quand ils sont en noz coffres, et noz enfans s’ils sont à la chasse.
Nous les voulons plus pres. Au iardin est-ce loing? A vne demy
iournee? Quoy, à dix lieuës est-ce loing, ou pres? Si c’est pres:3
quoy onze, douze, treze? et ainsi pas à pas. Vrayment celle qui
sçaura prescripre à son mary, le quantiesme pas finit le pres, et le
quantiesme pas donne commencement au loing, ie suis d’aduis
qu’elle l’arreste entre-deux.
Excludat iurgia finis.•
Vtor permisso, caudæque pilos vt equinæ
Paulatim vello: et demo vnum, demo etiam vnum,
Dum cadat elusus ratione ruentis acerui.
Et qu’elles appellent hardiment la philosophie à leur secours. A qui
quelqu’vn pourroit reprocher, puis qu’elle ne voit ny l’un ny l’autre4
bout de la iointure, entre le trop et le peu, le long et le court, le
leger et le poisant, le pres et le loing: puis qu’elle n’en recognoist
le commencement ny la fin, qu’elle iuge bien incertainement du
milieu. Rerum natura nullam nobis dedit cognitionem finium. Sont-elles
pas encore femmes et amies des trespassez; qui ne sont pas
au bout de cettuy-cy, mais en l’autre monde? Nous embrassons et
ceux qui ont esté, et ceux qui ne sont point encore, non que les
absens. Nous n’auons pas faict marché, en nous mariant, de nous•
tenir continuellement accouez, l’vn à l’autre, comme ie ne sçay
quels petits animaux que nous voyons, ou comme les ensorcelez de
Karenty, d’vne maniere chiennine. Et ne doibt vne femme auoir les
yeux si gourmandement fichez sur le deuant de son mary, qu’elle
n’en puisse veoir le derriere, où besoing est. Mais ce mot de ce1
peintre si excellent, de leurs humeurs, seroit-il point de mise en ce
lieu, pour representer la cause de leurs plaintes?
Vxor, si cesses, aut te amare cogitat,
Aut tete amari, aut potare, aut animo obsequi,
Et tibi bene esse soli, cùm sibi sit malè.•
Ou bien seroit-ce pas, que de soy l’opposition et contradiction les
entretient et nourrit: et qu’elles s’accommodent assez, pourueu
qu’elles vous incommodent? En la vraye amitié, de laquelle ie
suis expert, ie me donne à mon amy, plus que ie ne le tire à moy.
Ie n’ayme pas seulement mieux, luy faire bien, que s’il m’en faisoit:2
mais encore qu’il s’en face, qu’à moy: il m’en faict lors le
plus, quand il s’en faict. Et si l’absence luy est ou plaisante ou
vtile, elle m’est bien plus douce que sa presence: et ce n’est pas
proprement absence, quand il y a moyen de s’entr’aduertir. I’ay tiré
autrefois vsage de nostre esloingnement et commodité. Nous remplissions•
mieux, et estandions, la possession de la vie, en nous separant:
il viuoit, il iouyssoit, il voyoit pour moy, et moy pour luy,
autant plainement que s’il y eust esté: l’vne partie demeuroit
oisiue, quand nous estions ensemble: nous nous confondions.
La separation du lieu rendoit la conionction de noz volontez plus riche.3
Cette faim insatiable de la presence corporelle, accuse vn peu
la foiblesse en la iouissance des ames. Quant à la vieillesse,
qu’on m’allegue; au rebours: c’est à la ieunesse à s’asseruir aux
opinions communes, et se contraindre pour autruy. Elle peut fournir
à tous les deux, au peuple et à soy: nous n’auons que trop à•
faire, à nous seuls. A mesure que les commoditez naturelles nous
faillent, soustenons nous par les artificielles. C’est iniustice, d’excuser
la ieunesse de suyure ses plaisirs, et deffendre à la vieillesse
d’en chercher. Ieune, ie couurois mes passions eniouees, de prudence:
vieil, ie demesle les tristes, de débauche. Si prohibent les
loix Platoniques, de peregriner auant quarante ans, ou cinquante:
pour rendre la peregrination plus vtile et instructiue. Ie consentiroy
plus volontiers, à cet autre second article, des mesmes loix,
qui l’interdit, apres soixante. Mais en tel aage, vous ne reuiendrez•
iamais d’vn si long chemin. Que m’en chaut-il? ie ne l’entreprens,
ny pour en reuenir, ny pour le parfaire. I’entreprens seulement de
me branler, pendant que le branle me plaist, et me proumeine pour
me proumener. Ceux qui courent vn benefice, ou vn lieure, ne
courent pas. Ceux là courent, qui courent aux barres, et pour exercer1
leur course. Mon dessein est diuisible par tout, il n’est pas
fondé en grandes esperances: chasque iournee en faict le bout. Et
le voyage de ma vie se conduict de mesme. I’ay veu pourtant assez
de lieux esloingnez, où i’eusse desiré qu’on m’eust arresté. Pourquoy
non, si Chrysippus, Cleanthes, Diogenes, Zenon, Antipater,•
tant d’hommes sages, de la secte plus renfroingnée, abandonnerent
bien leur pays, sans aucune occasion de s’en plaindre: et seulement
pour la iouissance d’vn autre air? Certes le plus grand desplaisir
de mes peregrinations, c’est que ie n’y puisse apporter cette
resolution, d’establir ma demeure où ie me plairoy. Et qu’il me2
faille tousiours proposer de reuenir, pour m’accommoder aux humeurs
communes. Si ie craingnois de mourir en autre lieu, que
celuy de ma naissance: si ie pensois mourir moins à mon aise, esloingné
des miens: à peine sortiroy-ie hors de France, ie ne sortirois
pas sans effroy hors de ma parroisse. Ie sens la mort qui me•
pince continuellement la gorge, ou les reins. Mais ie suis autrement
faict: elle m’est vne par tout. Si toutesfois i’auois à choisir: ce seroit,
ce croy-ie, plustost à cheual, que dans vn lict: hors de ma
maison, et loing des miens. Il y a plus de creuecœur que de consolation,
à prendre congé de ses amis. I’oublie volontiers ce deuoir3
de nostre entregent. Car des offices de l’amitié, celuy-là est le seul
desplaisant: et oublierois ainsi volontiers à dire ce grand et eternel
adieu. S’il se tire quelque commodité de cette assistance, il s’en
tire cent incommoditez. I’ay veu plusieurs mourans bien piteusement,
assiegez de tout ce train: cette presse les estouffe. C’est contre•
le deuoir, et est tesmoignage de peu d’affection, et de peu de
soing, de vous laisser mourir en repos. L’vn tourmente vos yeux,
l’autre vos oreilles, l’autre la bouche: il n’y a sens, ny membre,
qu’on ne vous fracasse. Le cœur vous serre de pitié, d’ouïr les
plaintes des amis; et de despit à l’aduanture, d’ouïr d’autres plaintes,4
feintes et masquées. Qui a tousiours eu le goust tendre, affoibly,
il l’a encore plus. Il luy faut en vne si grande necessité, vne
main douce, et accommodée à son sentiment pour le grater iustement
où il luy cuit. Ou qu’on ne le grate point du tout. Si nous
auons besoing de sage femme, à nous mettre au monde: nous•
auons bien besoing d’vn homme encore plus sage, à nous en sortir.
Tel, et amy, le faudroit-il acheter bien cherement, pour le seruice
d’vne telle occasion. Ie ne suis point arriué à cette vigueur desdaigneuse,
qui se fortifie en soy-mesme, que rien n’aide, ny ne trouble;
ie suis d’vn poinct plus bas. Ie cherche à coniller, et à me desrober1
de ce passage: non par crainte, mais par art. Ce n’est pas
mon aduis, de faire en cette action, preuue ou montre de ma constance.
Pour qui? Lors cessera tout le droict et l’interest, que i’ay à
la reputation. Ie me contente d’vne mort recueillie en soy, quiete,
et solitaire, toute mienne, conuenable à ma vie retirée et priuée.•
Au rebours de la superstition Romaine, où on estimoit malheureux,
celuy qui mouroit sans parler: et qui n’auoit ses plus proches à
luy clorre les yeux. I’ay assez affaire à me consoler, sans auoir à
consoler autruy; assez de pensées en la teste, sans que les circonstances
m’en apportent de nouuelles: et assez de matiere à m’entretenir,2
sans l’emprunter. Cette partie n’est pas du rolle de la societé:
c’est l’acte à vn seul personnage. Viuons et rions entre les
nostres, allons mourir et rechigner entre les inconnuz. On trouue
en payant, qui vous tourne la teste, et qui vous frotte les pieds:
qui ne vous presse qu’autant que vous voulez, vous presentant vn•
visage indifferent, vous laissant vous gouuerner, et plaindre à vostre
mode. Ie me deffais tous les iours par discours, de cette humeur
puerile et inhumaine, qui faict que nous desirons d’esmouuoir
par nos maux, la compassion et le dueil en nos amis. Nous
faisons valoir nos inconueniens outre leur mesure, pour attirer3
leurs larmes. Et la fermeté que nous louons en chacun, à soustenir
sa mauuaise fortune, nous l’accusons et reprochons à nos proches,
quand c’est en la nostre. Nous ne nous contentons pas qu’ils se
ressentent de nos maux, si encores ils ne s’en affligent. Il faut estendre
la ioye, mais retrancher autant qu’on peut la tristesse. Qui•
se faict plaindre sans raison, est homme pour n’estre pas plaint,
quand la raison y sera. C’est pour n’estre iamais plaint, que se
plaindre tousiours, faisant si souuent le piteux, qu’on ne soit pitoyable
à personne. Qui se faict mort viuant, est subiect d’estre
tenu pour vif mourant. I’en ay veu prendre la cheure, de ce qu’on
leur trouuoit le visage frais, et le pouls posé: contraindre leur ris,
par ce qu’il trahissoit leur guairison: et haïr la santé, de ce
qu’elle n’estoit pas regrettable. Qui bien plus est, ce n’estoyent pas•
femmes. Ie represente mes maladies, pour le plus, telles qu’elles
sont, et euite les paroles de mauuais prognostique, et les exclamations
composées. Sinon l’allegresse, aumoins la contenance rassise
des assistans, est propre, pres d’vn sage malade. Pour se voir en
vn estat contraire, il n’entre point en querelle auec la santé. Il luy1
plaist de la contempler en autruy, forte et entiere; et en iouyr au
moins par compagnie. Pour se sentir fondre contre-bas, il ne
reiecte pas du tout les pensées de la vie, ny ne fuit les entretiens
communs. Ie veux estudier la maladie quand ie suis sain: quand
elle y est, elle faict son impression assez réele, sans que mon imagination•
l’aide. Nous nous preparons auant la main, aux voyages
que nous entreprenons, et y sommes resolus: l’heure qu’il nous
faut monter à cheual, nous la donnons à l’assistance, et en sa faueur,
l’estendons. Ie sens ce proffit inesperé de la publication de
mes mœurs, qu’elle me sert aucunement de regle. Il me vient par2
fois quelque consideration de ne trahir l’histoire de ma vie. Cette
publique declaration, m’oblige de me tenir en ma route; et à ne
desmentir l’image de mes conditions: communément moins desfigurées
et contredictes, que ne porte la malignité, et maladie des
iugemens d’auiourd’huy. L’vniformité et simplesse de mes mœurs,•
produict bien vn visage d’aisée interpretation, mais parce que la
façon en est vn peu nouuelle, et hors d’vsage, elle donne trop beau
ieu à la mesdisance. Si est-il vray, qu’à qui me veut loyallement
iniurier, il me semble fournir bien suffisamment, où mordre, en
mes imperfections aduoüées, et cogneuës: et dequoy s’y saouler,3
sans s’escarmoucher au vent. Si pour en preoccuper moy-mesme
l’accusation, et la descouuerte, il luy semble que ie luy esdente sa
morsure, c’est raison qu’il prenne son droict, vers l’amplification
et extention. L’offence a ses droicts outre la iustice. Et que les
vices dequoy ie luy montre des racines chez moy, il les grossisse•
en arbres. Qu’il y employe non seulement ceux qui me possedent,
mais ceux aussi qui ne font que me menasser. Iniurieux vices, et
en qualité, et en nombre. Qu’il me batte par là. I’embrasseroy volontiers
l’exemple du philosophe Dion. Antigonus le vouloit piquer
sur le subiet de son origine. Il luy coupa broche: Ie suis, dit-il,
fils d’vn serf, boucher, stigmatizé, et d’vne putain, que mon pere•
espousa par la bassesse de sa fortune. Tous deux furent punis pour
quelque mesfaict. Vn orateur m’achetta enfant, me trouuant beau
et aduenant: et m’a laissé mourant tous ses biens; lesquels ayant
transporté en cette ville d’Athenes, ie me suis addonné à la philosophie.
Que les historiens ne s’empeschent à chercher nouuelles1
de moy: ie leur en diray ce qui en est. La confession genereuse et
libre, enerue le reproche, et desarme l’iniure. Tant y a que tout
conté, il me semble qu’aussi souuent on me loüe, qu’on me desprise
outre la raison. Comme il me semble aussi que dés mon enfance,
en rang et degré d’honneur, on m’a donné lieu, plustost au•
dessus, qu’au dessoubs de ce qui m’appartient. Ie me trouueroy
mieux en païs, auquel ces ordres fussent ou reglez ou mesprisez.
Entre les masles dépuis que l’altercation de la prerogatiue au marcher
ou à se seoir, passe trois repliques, elle est inciuile. Ie ne
crain point de ceder ou proceder iniquement, pour fuir à vne si2
importune contestation. Et iamais homme n’a eu enuie de ma presseance,
à qui ie ne l’aye quittée. Outre ce profit, que ie tire d’escrire
de moy, i’en ay esperé cet autre, que s’il aduenoit que mes
humeurs pleussent, et accordassent à quelque honneste homme,
auant mon trespas, il rechercheroit de nous ioindre. Ie luy ay•
donné beaucoup de païs gaigné: car tout ce qu’vne longue cognoissance
et familiarité, luy pourroit auoir acquis en plusieurs années,
il l’a veu en trois iours dans ce registre, et plus seurement
et exactement. Plaisante fantasie: plusieurs choses, que ie ne voudroy
dire au particulier, ie les dis au public. Et sur mes plus secretes3
sciences ou pensées, renuoye à vne boutique de libraire, mes
amis plus feaux:
Excutienda damus præcordia.
Si à si bonnes enseignes, i’eusse sceu quelqu’vn qui m’eust esté
propre, certes ie l’eusse esté trouuer bien loing. Car la douceur•
d’vne sortable et aggreable compagnie, ne se peut assez acheter à
mon gré. Eh qu’est-ce qu’vn amy! Combien est vraye cette ancienne
sentence, que l’vsage en est plus necessaire, et plus doux, que des
elemens de l’eau et du feu! Pour reuenir à mon conte. Il n’y a
donc pas beaucoup de mal de mourir loing, et à part. Si estimons
nous à deuoir de nous retirer pour des actions naturelles, moins
disgratiées que cette-cy, et moins hideuses. Mais encore ceux qui
en viennent là, de trainer languissans vn long espace de vie, ne
deuroient à l’aduanture souhaiter, d’empescher de leur misere vne•
grande famille. Pourtant les Indois en certaine prouince, estimoient
iuste de tuer celuy, qui seroit tombé en telle necessité. En
vne autre de leurs prouinces, ils l’abandonnoient seul à se sauuer,
comme il pourroit. A qui ne se rendent-ils en fin ennuyeux et insupportables?
les offices communs n’en vont point iusques là. Vous1
apprenez la cruauté par force, à vos meilleurs amis: durcissant et
femme et enfans, par long vsage, à ne sentir et plaindre plus vos
maux. Les souspirs de ma cholique, n’apportent plus d’esmoy à
personne. Et quand nous tirerions quelque plaisir de leur conuersation
(ce qui n’aduient pas tousiours, pour la disparité des conditions,•
qui produict aisément mespris ou enuie, enuers qui que ce
soit) n’est-ce pas trop, d’en abuser tout vn aage? Plus ie les verrois
se contraindre de bon cœur pour moy, plus ie plaindrois leur
peine. Nous auons loy de nous appuyer, non pas de nous coucher
si lourdement sur autruy: et nous estayer en leur ruyne. Comme2
celuy qui faisoit esgorger des petits enfans, pour se seruir de leur
sang, à guarir vne sienne maladie. Ou cet autre, à qui on fournissoit
des ieunes tendrons, à couuer la nuict ses vieux membres: et
mesler la douceur de leur haleine, à la sienne aigre et poisante. La
decrepitude est qualité solitaire. Ie suis sociable iusques à l’excez.•
Si me semble-il raisonnable, que meshuy ie soustraye de la veuë
du monde, mon importunité, et la couue moy seul. Que ie m’appile
et me recueille en ma coque, comme les tortuës: i’apprenne à
veoir les hommes, sans m’y tenir. Ie leur ferois outrage en vn pas
si pendant. Il est temps de tourner le dos à la compagnie. Mais3
en ces voyages vous serez arresté miserablement en vn caignart, où
tout vous manquera. La plus-part des choses necessaires, ie les
porte quant et moy. Et puis, nous ne sçaurions euiter la Fortune,
si elle entreprend de nous courre sus. Il ne me faut rien d’extraordinaire,
quand ie suis malade. Ce que Nature ne peut en moy, ie ne•
veux pas qu’vn bolus le face. Tout au commencement de mes fiéures,
et des maladies qui m’atterrent; entier encores, et voisin de
la santé, ie me reconcilie à Dieu, par les derniers offices Chrestiens.
Et m’en trouue plus libre, et deschargé; me semblant en
auoir d’autant meilleure raison de la maladie. De notaire et de
conseil, il m’en faut moins que de medecins. Ce que ie n’auray•
estably de mes affaires tout sain, qu’on ne s’attende point que ie le
face malade. Ce que ie veux faire pour le seruice de la mort, est
tousiours faict. Ie n’oserois le dislayer d’vn seul iour. Et s’il n’y a
rien de faict, c’est à dire, ou que le doubte m’en aura retardé le
choix: car par fois, c’est bien choisir de ne choisir pas: ou que1
tout à faict, ie n’auray rien voulu faire. I’escris mon liure à peu
d’hommes, et à peu d’années. Si ç’eust esté vne matiere de durée,
il l’eust fallu commettre à vn langage plus ferme. Selon la variation
continuelle, qui a suiuy le nostre iusques à cette heure, qui
peut esperer que sa forme presente soit en vsage, d’icy à cinquante•
ans? Il escoule touts les iours de nos mains: et depuis que ie vis,
s’est alteré de moitié. Nous disons, qu’il est à cette heure parfaict.
Autant en dict du sien, chasque siecle. Ie n’ay garde de l’en tenir
là tant qu’il fuira, et s’ira difformant comme il faict. C’est aux bons
et vtiles escrits, de le clouer à eux, et ira son credit, selon la fortune2
de nostre estat. Pourtant ne crains-ie point d’y inserer plusieurs
articles priuez, qui consument leur vsage entre les hommes
qui viuent auiourd’huy: et qui touchent la particuliere science
d’aucuns, qui y verront plus auant, que de la commune intelligence.
Ie ne veux pas, apres tout, comme ie vois souuent agiter la•
memoire des trespassez, qu’on aille debattant: Il iugeoit, il viuoit
ainsin: il vouloit cecy: s’il eust parlé sur sa fin il eust dict, il eust
donné; ie le cognoissois mieux que tout autre. Or autant que la
bien-seance me le permet, ie fais icy sentir mes inclinations et
affections. Mais plus librement, et plus volontiers, le fais-ie de bouche,3
à quiconque desire en estre informé. Tant y a, qu’en ces memoires,
si on y regarde, on trouuera que i’ay tout dit, ou tout
designé. Ce que ie ne puis exprimer, ie le montre au doigt.
Verum animo satis hæc vestigia parua sagaci
Sunt, per quæ possis cognoscere cætera tute.•
Ie ne laisse rien à desirer, et deuiner de moy. Si on doit s’en entretenir,
ie veux que ce soit veritablement et iustement. Ie reuiundrois
volontiers de l’autre monde, pour démentir celuy, qui me
formeroit autre que ie n’estois, fust-ce pour m’honorer. Des viuans
mesme, ie sens qu’on parle tousiours autrement qu’ils ne sont. Et
si à toute force, ie n’eusse maintenu vn amy que i’ay perdu, on me
l’eust deschiré en mille contraires visages. Pour acheuer de dire
mes foibles humeurs: i’aduouë, qu’en voyageant, ie n’arriue guere•
en logis, où il ne me passe par la fantasie, si i’y pourray estre, et
malade, et mourant à mon aise. Ie veux estre logé en lieu, qui me
soit bien particulier, sans bruict, non maussade, ou fumeux, ou
estouffé. Ie cherche à flatter la mort, par ces friuoles circonstances.
Ou pour mieux dire, à me descharger de tout autre empeschement:1
afin que ie n’aye qu’à m’attendre à elle, qui me poisera volontiers
assez, sans autre recharge. Ie veux qu’elle ait sa part à l’aisance et
commodité de ma vie. C’en est vn grand lopin, et d’importance, et
espere meshuy qu’il ne dementira pas le passé. La mort a des formes
plus aisées les vnes que les autres, et prend diuerses qualitez•
selon la fantasie de chacun. Entre les naturelles, celle qui vient
d’affoiblissement et appesantissement, me semble molle et douce.
Entre les violentes, i’imagine plus mal-aisément vn precipice,
qu’vne ruïne qui m’accable: et vn coup trenchant d’vne espée,
qu’vne harquebusade: et eusse plustost beu le breuuage de Socrates,2
que de me fraper, comme Caton. Et quoy que ce soit vn, si
sent mon imagination difference, comme de la mort à la vie, à me
ietter dans vne fournaise ardente, ou dans le canal d’vne platte
riuiere. Tant sottement nostre crainte regarde plus au moyen qu’à
l’effect. Ce n’est qu’vn instant; mais il est de tel poix, que ie donneroy•
volontiers plusieurs iours de ma vie, pour le passer à ma
mode. Puisque la fantasie d’vn chacun trouue du plus et du moins,
en son aigreur: puisque chacun a quelque choix entre les formes
de mourir, essayons vn peu plus auant d’en trouuer quelqu’vne
deschargée de tout desplaisir. Pourroit on pas la rendre encore3
voluptueuse, comme les commourans d’Antonius et de Cleopatra?
Ie laisse à part les efforts que la philosophie, et la religion produisent,
aspres et exemplaires. Mais entre les hommes de peu, il s’en
est trouué, comme vn Petronius, et vn Tigillinus à Rome, engagez à
se donner la mort, qui l’ont comme endormie par la mollesse de•
leurs apprests. Ils l’ont faicte couler et glisser parmy la lascheté
de leurs passetemps accoustumez. Entre des garses et bons compagnons;
nul propos de consolation, nulle mention de testament,
nulle affectation ambitieuse de constance, nul discours de leur
condition future: parmy les ieux, les festins, facecies, entretiens
communs et populaires, et la musique, et des vers amoureux. Ne•
sçaurions nous imiter cette resolution en plus honneste contenance?
Puis qu’il y a des morts bonnes aux fols, bonnes aux sages: trouuons-en
qui soient bonnes à ceux d’entre deux. Mon imagination
m’en presente quelque visage facile, et, puis qu’il faut mourir, desirable.
Les tyrans Romains pensoient donner la vie au criminel, à1
qui ils donnoient le choix de sa mort. Mais Theophraste philosophe
si delicat, si modeste, si sage, a-il pas esté forcé par la raison,
d’oser dire ce vers latinisé par Ciceron:
Vitam regit fortuna, non sapientia.
La fortune aide à la facilité du marché de ma vie: l’ayant logée en•
tel poinct, qu’elle ne faict meshuy ny besoing aux miens, ny empeschement.
C’est vne condition que i’eusse acceptée en toutes les
saisons de mon aage: mais en cette occasion, de trousser mes bribes,
et de plier bagage, ie prens plus particulierement plaisir à ne
leur apporter ny plaisir ny deplaisir, en mourant. Elle a, d’vne artiste2
compensation, faict, que ceux qui peuuent pretendre quelque
materiel fruict de ma mort, en reçoiuent d’ailleurs, coniointement,
vne materielle perte. La mort s’appesantit souuent en nous, de ce
qu’elle poise aux autres: et nous interesse de leur interest, quasi
autant que du nostre: et plus et tout par fois. En cette commodité•
de logis que ie cherche, ie n’y mesle pas la pompe et l’amplitude:
ie la hay plustost: mais certaine proprieté simple, qui se
rencontre plus souuent aux lieux où il y a moins d’art, et que Nature
honore de quelque grace toute sienne. Non ampliter sed munditer
conuiuium. Plus salis quàm sumptus. Et puis, c’est à faire à3
ceux que les affaires entrainent en plain hyuer, par les Grisons,
d’estre surpris en chemin en cette extremité. Moy qui le plus souuent
voyage pour mon plaisir, ne me guide pas si mal. S’il faict
laid à droicte, ie prens à gauche: si ie me trouue mal propre à
monter à cheual, ie m’arreste. Et faisant ainsi, ie ne vois à la verité•
rien, qui ne soit aussi plaisant et commode que ma maison. Il
est vray que ie trouue la superfluité tousiours superfluë: et remarque
de l’empeschement en la delicatesse mesme et en l’abondance.
Ay-ie laissé quelque chose à voir derriere moy, i’y retourne:
c’est tousiours mon chemin. Ie ne trace aucune ligne certaine, ny4
droicte ny courbe. Ne trouue-ie point où ie vay, ce qu’on m’auoit
dict? comme il aduient souuent que les iugemens d’autruy ne s’accordent
pas aux miens, et les ay trouuez le plus souuent faux: ie
ne plains pas ma peine: i’ay apris que ce qu’on disoit n’y est point.
I’ay la complexion du corps libre, et le goust commun, autant•
qu’homme du monde. La diuersité des façons d’vne nation à autre,
ne me touche que par le plaisir de la varieté. Chaque vsage a sa
raison. Soyent des assietes d’estain, de bois, de terre: bouilly ou
rosty; beurre, ou huyle, de noix ou d’oliue, chaut ou froit, tout
m’est vn. Et si vn, que vieillissant, i’accuse cette genereuse faculté:1
et auroy besoin que la delicatesse et le choix, arrestast l’indiscretion
de mon appetit, et par fois soulageast mon estomach. Quand
i’ay esté ailleurs qu’en France: et que, pour me faire courtoisie,
on m’a demandé, si ie vouloy estre serui à la Françoise, ie m’en
suis mocqué, et me suis tousiours ietté aux tables les plus espesses•
d’estrangers. I’ay honte de voir nos hommes, enyurez de cette sotte
humeur, de s’effaroucher des formes contraires aux leurs. Il leur
semble estre hors de leur element, quand ils sont hors de leur
village. Où qu’ils aillent, ils se tiennent à leurs façons, et abominent
les estrangeres. Retrouuent ils vn compatriote en Hongrie, ils2
festoient cette auanture: les voyla à se r’alier; et à se recoudre
ensemble; à condamner tant de mœurs barbares qu’ils voyent.
Pourquoy non barbares, puis qu’elles ne sont Françoises? Encore
sont ce les plus habilles, qui les ont recognuës, pour en mesdire.
La pluspart ne prennent l’aller que pour le venir. Ils voyagent couuerts•
et resserrez, d’vne prudence taciturne et incommunicable, se
defendans de la contagion d’vn air incogneu. Ce que ie dis de ceux
là, me ramentoit en chose semblable, ce que i’ay par fois apperçeu
en aucuns de noz ieunes courtisans. Ils ne tiennent qu’aux hommes
de leur sorte: nous regardent comme gens de l’autre monde, auec3
desdain, ou pitié. Ostez leur les entretiens des mysteres de la
cour, ils sont hors de leur gibier. Aussi neufs pour nous et malhabiles,
comme nous sommes à eux. On dict bien vray, qu’vn honneste
homme, c’est vn homme meslé. Au rebours, ie peregrine
tressaoul de nos façons: non pour chercher des Gascons en Sicile,•
i’en ay assez laissé au logis: ie cherche des Grecs plustost, et des
Persans: i’accointe ceux-la, ie les considere: c’est là où ie me
preste, et où ie m’employe. Et qui plus est, il me semble, que ie
n’ay rencontré guere de manieres, qui ne vaillent les nostres. Ie
couche de peu: car à peine ay-ie perdu mes giroüettes de veuë. Au
demeurant, la plus-part des compaignies fortuites que vous rencontrez•
en chemin, ont plus d’incommodité que de plaisir: ie ne m’y
attache point, moins asteure, que la vieillesse me particularise et
sequestre aucunement, des formes communes. Vous souffrez pour
autruy, ou autruy pour vous. L’vn et l’autre inconuenient est poisant,
mais le dernier me semble encore plus rude. C’est vne1
rare fortune, mais de soulagement inestimable, d’auoir vn honneste
homme, d’entendement ferme, et de mœurs conformes aux vostres,
qui aime à vous suiure. I’en ay eu faute extreme, en tous mes
voyages. Mais vne telle compaignie, il la faut auoir choisie et acquise
dés le logis. Nul plaisir n’a saueur pour moy sans communication.•
Il ne me vient pas seulement vne gaillarde pensée en l’ame,
qu’il ne me fasche de l’auoir produite seul, et n’ayant à qui l’offrir.
Si cum hac exceptione detur sapientia, vt illam inclusam teneam, nec
enuntiem, reijciam. L’autre l’auoit monté d’vn ton au dessus. Si
contigerit ea vita sapienti, vt omnium rerum affluentibus copijs, quamuis 2
omnia, quæ cognitione digna sunt, summo otio secum ipse consideret,
et contempletur, tamen si solitudo tanta sit, vt hominem videre
non possit, excedat è vita. L’opinion d’Archytas m’agrée, qu’il feroit
desplaisant au ciel mesme, et à se promener dans ces grands et
diuins corps celestes, sans l’assistance d’vn compaignon. Mais il•
vaut mieux encore estre seul, qu’en compaignie ennuyeuse et
inepte. Aristippus s’aymoit à viure estranger par tout,
Me si fata meis paterentur ducere vitam
Auspicijs,
ie choisirois à la passer le cul sur la selle:3
Visere gestiens,
Qua parte debacchentur ignes,
Qua nebulæ pluuijque rores.
Auez-vous pas des passe-temps plus aisez? dequoy auez-vous
faute? Vostre maison est-elle pas en bel air et sain, suffisamment•
fournie, et capable plus que suffisamment? La majesté Royalle y a
peu plus d’vne fois en sa pompe. Vostre famille n’en laisse-elle pas
en reglement, plus au dessoubs d’elle, qu’elle n’en a au dessus, en
eminence? Y a il quelque pensée locale, qui vous vlcere, extraordinaire,
indigestible?
Quæ te nunc coquat et vexet sub pectore fixa?•
Où cuidez-vous pouuoir estre sans empeschement et sans destourbier?
Nunquam simpliciter fortuna indulget. Voyez donc, qu’il n’y a
que vous qui vous empeschez: et vous vous suiurez par tout, et
vous plaindrez par tout. Car il n’y a satisfaction ça bas, que pour
les ames ou brutales ou diuines. Qui n’a du contentement à vne si1
iuste occasion, où pense-il le trouuer? A combien de milliers d’hommes,
arreste vne telle condition que la vostre, le but de leurs souhaits?
Reformez vous seulement: car en cela vous pouuez tout: là
où vous n’aurez droict que de patience, enuers la fortune. Nulla
placida quies est, nisi quam ratio composuit. Ie voy la raison de•
cet aduertissement, et la voy tresbien. Mais on auroit plustost faict,
et plus pertinemment, de me dire en vn mot: Soyez sage. Cette resolution,
est outre la sagesse: c’est son ouurage, et sa production.
Ainsi fait le medecin, qui va criaillant apres vn pauure malade languissant,
qu’il se resiouysse: il luy conseillerait vn peu moins ineptement,2
s’il luy disoit: Soyez sain. Pour moy, ie ne suis qu’homme
de la commune sorte. C’est vn precepte salutaire, certain, et d’aisee
intelligence: Contentez vous du vostre: c’est à dire, de la raison:
l’execution pourtant, n’en est non plus aux plus sages, qu’en moy.
C’est vne parole populaire, mais elle a vne terrible estendue. Que•
ne comprend elle? Toutes choses tombent en discretion et modification.
Ie sçay bien qu’à le prendre à la lettre, ce plaisir de voyager,
porte tesmoignage d’inquietude et d’irresolution. Aussi sont ce
nos maistresses qualitez, et prædominantes. Ouy; ie le confesse:
ie ne vois rien seulement en songe, et par souhait, où ie me puisse3
tenir. La seule varieté me paye, et la possession de la diuersité:
au moins si quelque chose me paye. A voyager, cela mesme me
nourrit, que ie me puis arrester sans interest: et que i’ay où m’en
diuertir commodément. I’ayme la vie priuee, par ce que c’est par
mon choix que ie l’ayme, non par disconuenance à la vie publique:•
qui est à l’auanture, autant selon ma complexion. I’en sers plus
gayement mon Prince, par ce que c’est par libre eslection de mon
jugement, et de ma raison, sans obligation particuliere. Et que ie
n’y suis pas reiecté, ny contrainct, pour estre irreceuable à tout
autre party, et mal voulu. Ainsi du reste. Ie hay les morceaux que
la necessité me taille. Toute commodité me tiendroit à la gorge,
de laquelle seule i’aurois à despendre:
Alter remus aquas, alter mihi radat arenas.
Vne seule corde ne m’arreste iamais assez. Il y a de la vanité,•
dites vous, en cet amusement. Mais où non? Et ces beaux preceptes,
sont vanité, et vanité toute la sagesse. Dominus nouit cogitationes
sapientium, quoniam vanæ sunt. Ces exquises subtilitez, ne
sont propres qu’au presche. Ce sont discours qui nous veulent enuoyer
tous bastez en l’autre monde. La vie est vn mouuement materiel1
et corporel: action imparfaicte de sa propre essence, et desreglée.
Ie m’employe à la seruir selon elle.
Quisque suos patimur manes.
Sic est faciendum, vt contra naturam vniuersam nihil contendamus:
ea tamen conseruata, propriam sequamur. A quoy faire, ces•
poinctes esleuées de la philosophie, sur lesquelles, aucun estre humain
ne se peut rasseoir: et ces regles qui excedent nostre vsage
et nostre force? Ie voy souuent qu’on nous propose des images
de vie, lesquelles, ny le proposant, ny les auditeurs, n’ont aucune
esperance de suiure, ny qui plus est, enuie. De ce mesme papier où2
il vient d’escrire l’arrest de condemnation contre vn adultere, le
iuge en desrobe vn lopin, pour en faire vn poulet à la femme de
son compagnon. Celle à qui vous viendrez de vous frotter illicitement,
criera plus asprement, tantost, en vostre presence mesme, à
l’encontre d’vne pareille faute de sa compaigne, que ne feroit Porcie.•
Et tel condamne les hommes à mourir, pour des crimes, qu’il
n’estime point fautes. I’ay veu en ma ieunesse, vn galant homme,
presenter d’vne main au peuple des vers excellens et en beauté et
en desbordement; et de l’autre main en mesme instant, la plus
quereleuse reformation theologienne, dequoy le monde se soit desieuné3
il y a long temps. Les hommes vont ainsin. On laisse les
loix, et preceptes suiure leur voye, nous en tenons vne autre. Non
par desreglement de mœurs seulement, mais par opinion souuent,
et par iugement contraire. Sentez lire vn discours de philosophie:
l’inuention, l’eloquence, la pertinence, frappe incontinent vostre esprit,•
et vous esmeut. Il n’y a rien qui chatouille ou poigne vostre
conscience: ce n’est pas à elle qu’on parle. Est-il pas vray? Si disoit
Ariston, que ny vne estuue ny vne leçon, n’est d’aucun fruict
si elle ne nettoye et ne decrasse. On peut s’arrester à l’escorce:
mais c’est apres qu’on en a retiré la mouelle. Comme apres auoir
aualé le bon vin d’vne belle coupe, nous en considerons les graueures
et l’ouurage. En toutes les chambrées de la philosophie ancienne,
cecy se trouuera, qu’vn mesme ouurier, y publie des regles•
de temperance, et publie ensemble des escrits d’amour et desbauche.
Et Xenophon, au giron de Clinias, escriuit contre la vertu
Aristippique. Ce n’est pas qu’il y ait vne conuersion miraculeuse,
qui les agite à ondées. Mais c’est que Solon se represente tantost
soy-mesme, tantost en forme de legislateur: tantost il parle pour1
la presse, tantost pour soy. Et prend pour soy les regles libres et
naturelles, s’asseurant d’vne santé ferme et entiere.
Curentur dubij medicis maioribus ægri.
Antisthenes permet au sage d’aimer, et faire à sa mode ce, qu’il
trouue estre opportun, sans s’attendre aux loix: d’autant qu’il a•
meilleur aduis qu’elles, et plus de cognoissance de la vertu. Son
disciple Diogenes, disoit, opposer aux perturbations, la raison: à
fortune, la confidence: aux loix, nature. Pour les estomachs tendres,
il faut des ordonnances contraintes et artificielles. Les bons
estomachs se seruent simplement, des prescriptions de leur naturel2
appetit. Ainsi font nos medecins, qui mangent le melon et boiuent
le vin fraiz, ce pendant qu’ils tiennent leur patient obligé au sirop
et à la panade. Ie ne sçay quels liures, disoit la courtisanne Lays,
quelle sapience, quelle philosophie, mais ces gens-là, battent aussi
souuent à ma porte, qu’aucuns autres. D’autant que nostre licence•
nous porte tousiours au delà de ce qui nous est loisible, et permis,
on a estressy souuent outre la raison vniuerselle, les preceptes et
loix de nostre vie.
Nemo satis credit tantum delinquere, quantum
Permittas.3
Il seroit à desirer, qu’il y eust plus de proportion du commandement
à l’obeïssance. Et semble la visée iniuste, à laquelle on ne
peut atteindre. Il n’est si homme de bien, qu’il mette à l’examen
des loix toutes ses actions et pensées, qui ne soit pendable dix fois
en sa vie. Voire tel, qu’il seroit tres-grand dommage, et tres-iniuste•
de punir et de perdre.
Ole, quid ad te,
De cute quid faciat ille, vel illa sua?
Et tel pourroit n’offencer point les loix, qui n’en meriteroit point
la loüange d’homme de vertu: et que la philosophie feroit tres-iustement4
foiter. Tant cette relation est trouble et inegale. Nous
n’auons garde d’estre gens de bien selon Dieu: nous ne le sçaurions
estre selon nous. L’humaine sagesse, n’arriua iamais aux
deuoirs qu’elle s’estoit elle mesme prescript. Et si elle y estoit arriuee,
elle s’en prescriroit d’autres au delà, où elle aspirast tousiours
et pretendist. Tant nostre estat est ennemy de consistance.
L’homme s’ordonne à soy mesme, d’estre necessairement en faute.•
Il n’est guere fin, de tailler son obligation, à la raison d’vn autre
estre, que le sien. A qui prescript-il ce, qu’il s’attend que personne
ne face? Luy est-il iniuste de ne faire point ce qu’il luy est impossible
de faire? Les loix qui nous condamnent, à ne pouuoir pas,
nous condamnent de ce que nous ne pouuons pas. Au pis aller,1
cette difforme liberté, de se presenter à deux endroicts, et les actions
d’vne façon, les discours de l’autre; soit loisible à ceux, qui
disent les choses. Mais elle ne le peut estre à ceux, qui se disent
eux mesmes, comme ie fais, Il faut que i’aille de la plume comme
des pieds. La vie commune, doibt auoir conference aux autres vies.•
La vertu de Caton estoit vigoureuse, outre la raison de son siecle:
et à vn homme qui se mesloit de gouuerner les autres, destiné au
seruice commun; il se pourroit dire, que c’estoit vne iustice, sinon
iniuste, au moins vaine et hors de saison. Mes mœurs mesmes, qui
ne desconuiennent de celles, qui courent, à peine de la largeur2
d’vn poulce, me rendent pourtant aucunement farouche à mon
aage, et inassociable. Ie ne sçay pas, si ie me trouue desgouté sans
raison, du monde, que ie hante; mais ie sçay bien, que ce seroit
sans raison, si ie me plaignoy, qu’il fust desgouté de moy, puis que
ie le suis de luy. La vertu assignee aux affaires du monde, est vne•
vertu à plusieurs plis, encoigneures, et couddes, pour s’appliquer
et ioindre à l’humaine foiblesse: meslee et artificielle; non droitte,
nette, constante, ny purement innocente. Les annales reprochent
iusques à cette heure à quelqu’vn de nos Roys, de s’estre trop simplement
laissé aller aux consciencieuses persuasions de son confesseur.3
Les affaires d’estat ont des preceptes plus hardis.
Exeat aula,
Qui vult esse pius.
I’ay autresfois essayé d’employer au seruice des maniemens publiques,
les opinions et regles de viure, ainsi rudes, neufues, impolies•
ou impollues, comme ie les ay nées chez moy, ou rapportees de
mon institution et desquelles ie me sers, sinon si commodeement
au moins seurement en particulier: une vertu scholastique et
nouice: ie les y ay trouuees ineptes et dangereuses. Celuy qui va
en la presse, il faut qu’il gauchisse, qu’il serre ses couddes, qu’il•
recule, ou qu’il auance, voire qu’il quitte le droict chemin, selon ce
qu’il rencontre. Qu’il viue non tant selon soy, que selon autruy:
non selon ce qu’il se propose, mais selon ce qu’on luy propose: selon
le temps, selon les hommes, selon les affaires. Platon dit, que
qui eschappe, brayes nettes, du maniement du monde, c’est par1
miracle, qu’il en eschappe. Et dit aussi, que quand il ordonne son
philosophe chef d’vne police, il n’entend pas le dire d’vne police
corrompue, comme celle d’Athenes: et encore bien moins, comme
la nostre, enuers lesquelles la sagesse mesme perdroit son Latin.
Et vne bonne herbe, transplantee, en solage fort diuers à sa condition,•
se conforme bien plustost à iceluy, qu’elle ne le reforme à
soy. Ie sens que si i’auois à me dresser tout à fait à telles occupations,
il m’y faudroit beaucoup de changement et de rabillage.
Quand ie pourrois cela sur moy, et pourquoy ne le pourrois ie,
auec le temps et le soing? ie ne le voudrois pas. De ce peu que ie2
me suis essayé en cette vacation; ie m’en suis d’autant degousté. Ie
me sens fumer en l’ame par fois, aucunes tentations vers l’ambition:
mais ie me bande et obstine au contraire:
At tu, Catulle, obstinatus obdura.
On ne m’y appelle gueres, et ie m’y conuie aussi peu. La liberté et•
l’oysiueté, qui sont mes maistresses qualitez, sont qualitez, diametralement
contraires à ce mestier là. Nous ne sçauons pas distinguer
les facultez des hommes. Elles ont des diuisions, et bornes,
mal-aysees à choisir et delicates. De conclurre par la suffisance
d’vne vie particuliere, quelque suffisance à l’vsage public, c’est mal3
conclud. Tel se conduict bien, qui ne conduict pas bien les autres:
et faict des Essais, qui ne sçauroit faire des effects. Tel dresse bien
vn siege, qui dresseroit mal vne bataille: et discourt bien en priué,
qui harangueroit mal ou vn peuple ou vn Prince. Voire à l’auanture,
est-ce plustost tesmoignage à celuy qui peut l’vn, de ne pouuoir•
point l’autre, qu’autrement. Ie trouue que les esprits hauts, ne sont
de guere moins aptes aux choses basses, que les bas esprits aux
hautes. Estoit-il à croire, que Socrates eust appresté aux Atheniens
matiere de rire à ses despens, pour n’auoir onques sçeu computer
les suffrages de sa tribu, et en faire rapport au conseil? Certes la4
veneration, en quoy i’ay les perfections de ce personnage, merite,
que sa fortune fournisse à l’excuse de mes principales imperfections,
vn si magnifique exemple. Nostre suffisance est detaillee à
menues pieces. La mienne n’a point de latitude, et si est chetifue
en nombre. Saturninus, à ceux qui luy auoient deferé tout commandement:
Compaignons, fit-il, vous auez perdu vn bon capitaine,
pour en faire vn mauvais general d’armee. Qui se vante,
en vn temps malade, comme cestuy-cy, d’employer au seruice du
monde, vne vertu naifue et sincere: ou il ne la cognoist pas, les•
opinions se corrompans auec les mœurs (de vray, oyez la leur
peindre, oyez la pluspart se glorifier de leurs deportemens, et former
leurs regles; au lieu de peindre la vertu, ils peignent l’iniustice
toute pure et le vice: et la presentent ainsi fauce à l’institution
des Princes) ou s’il la cognoist, il se vante à tort: et quoy1
qu’il die, faict mille choses, dequoy sa conscience l’accuse. Ie croirois
volontiers Seneca de l’experience qu’il en fit en pareille occasion,
pourueu qu’il m’en voulust parler à cœur ouuert. La plus
honnorable marque de bonté, en vne telle necessité, c’est recognoistre
librement sa faute, et celle d’autruy: appuyer et retarder•
de sa puissance, l’inclination vers le mal: suyure enuis cette
pente, mieux esperer et mieux desirer. I’apperçois en ces desmembremens
de la France, et diuisions, où nous sommes tombez, chacun
se trauailler à deffendre sa cause: mais iusques aux meilleurs,
auec desguisement et mensonge. Qui en escriroit rondement, en2
escriroit temerairement et vitieusement. Le plus iuste party, si est-ce
encore le membre d’vn corps vermoulu et vereux. Mais d’vn tel
corps, le membre moins malade s’appelle sain: et à bon droit,
d’autant que nos qualitez n’ont tiltre qu’en la comparaison. L’innocence
ciuile, se mesure selon les lieux et saisons. I’aymerois bien à•
voir en Xenophon, vne telle loüange d’Agesilaus. Estant prié par
vn Prince voisin, auec lequel il auoit autresfois esté en guerre, de
le laisser passer en ses terres, il l’octroya: luy donnant passage à
trauers le Peloponnese: et non seulement ne l’emprisonna ou empoisonna,
le tenant à sa mercy: mais l’accueillit courtoisement,3
suyuant l’obligation de sa promesse, sans luy faire offence. A ces
humeurs là, ce ne seroit rien dire. Ailleurs et en autre temps, il se
fera conte de la franchise, et magnanimité d’vne telle action. Ces babouyns
capettes s’en fussent moquez. Si peu retire l’innocence
Spartaine à la Françoise. Nous ne laissons pas d’auoir des hommes•
vertueux: mais c’est selon nous. Qui a ses mœurs establies en reglement
au dessus de son siecle: ou qu’il torde, et émousse ses
regles: ou, ce que ie luy conseille plustost, qu’il se retire à quartier,
et ne se mesle point de nous. Qu’y gaigneroit-il?
Egregium sanctúmque virum si cerno, bimembri
Hoc monstrum puero, et miranti iam sub aratro•
Piscibus inuentis, et fœtæ comparo mulæ.
On peut regretter les meilleurs temps: mais non pas fuyr aux
presens: on peut desirer autres magistrats, mais il faut ce nonobstant,
obeyr à ceux icy. Et à l’aduanture y a il plus de recommendation
d’obeyr aux mauuais, qu’aux bons. Autant que l’image1
des loix receuës, et anciennes de cette monarchie, reluyra en quelque
coin, m’y voila planté. Si elles viennent par malheur, à se contredire,
et empescher entr’elles, et produire deux parts, de chois
doubteux, et difficile: mon election sera volontiers, d’eschapper, et
me desrober à cette tempeste. Nature m’y pourra prester ce pendant•
la main: ou les hazards de la guerre. Entre Cæsar et Pompeius,
ie me fusse franchement declaré. Mais entre ces trois voleurs,
qui vindrent depuis, ou il eust fallu se cacher, ou suyure le
vent. Ce que i’estime loisible, quand la raison ne guide plus.
Quo diuersus abis?2
Cette farcisseure, est vn peu hors de mon theme. Ie m’esgare:
mais plustost par licence, que par mesgarde. Mes fantasies se
suyuent: mais par fois c’est de loing: et se regardent, mais d’vne
veuë oblique. I’ay passé les yeux sur tel dialogue de Platon: mi party
d’vne fantastique bigarrure: le deuant à l’amour, tout le bas•
à la rhetorique. Ils ne craignent point ces muances: et ont vne
merueilleuse grace à se laisser ainsi rouller au vent: ou à le sembler.
Les noms de mes chapitres n’en embrassent pas tousiours la
matiere: souuent ils la denotent seulement, par quelque marque:
comme ces autres l’Andrie, l’Eunuche; ou ceux cy, Sylla, Cicero,3
Torquatus. I’ayme l’alleure poëtique, à sauts et à gambades. C’est
vn art, comme dit Platon, leger, volage, demoniacle. Il est des ouurages
en Plutarque, où il oublie son theme, où le propos de son
argument ne se trouue que par incident, tout estouffé en matiere
estrangere. Voyez ses alleures au Dæmon de Socrates. O Dieu, que•
ces gaillardes escapades, que cette variation a de beauté: et plus
lors, que plus elle retire au nonchalant et fortuit! C’est l’indiligent
lecteur, qui perd mon subiect; non pas moy. Il s’en trouuera tousiours
en vn coing quelque mot, qui ne laisse pas d’estre bastant,
quoy qu’il soit serré. Ie vois au change, indiscrettement et tumultuairement:
mon stile, et mon esprit, vont vagabondant de mesmes.•
Il faut auoir vn peu de folie, qui ne veut auoir plus de sottise:
disent, et les preceptes de nos maistres, et encores plus leurs
exemples. Mille poëtes trainent et languissent à la prosaïque, mais
la meilleure prose ancienne, et ie la seme ceans indifferemment
pour vers, reluit par tout, de la vigueur et hardiesse poëtique, et1
represente quelque air de sa fureur. Il luy faut certes quitter la
maistrise, et preeminence en la parlerie. Le poëte, dit Platon, assis
sur le trepied des Muses, verse de furie, tout ce qui luy vient en la
bouche: comme la gargouïlle d’vne fontaine, sans le ruminer et
poiser: et luy eschappe des choses, de diuerse couleur, de contraire•
substance, et d’vn cours rompu. Et la vieille theologie est
toute poësie, disent les sçauants, et la premiere philosophie. C’est
l’originel langage des Dieux. I’entends que la matiere se distingue
soy-mesmes. Elle montre assez où elle se change, où elle conclud,
où elle commence, où elle se reprend: sans l’entrelasser de parolles,2
de liaison, et de cousture, introduictes pour le seruice des
oreilles foibles, ou nonchallantes: et sans me gloser moy-mesme.
Qui est celuy, qui n’ayme mieux n’estre pas leu, que de l’estre en
dormant ou en fuyant? Nihil est tam vtile, quod in transitu prosit.
Si prendre des liures, estoit les apprendre: et si les veoir, estoit les•
regarder: et les parcourir, les saisir, i’auroy tort de me faire du
tout si ignorant que ie dy. Puisque ie ne puis arrester l’attention du
lecteur par le poix: manco male, s’il aduient que ie l’arreste par mon
embrouïlleure. Voire mais, il se repentira par apres, de s’y estre
amusé. C’est mon: mais il s’y sera tousiours amusé. Et puis il est3
des humeurs comme cela, à qui l’intelligence porte desdain: qui
m’en estimeront mieux de ce qu’ils ne sçauront ce que ie dis: ils
conclurront la profondeur de mon sens, par l’obscurité. Laquelle à
parler en bon escient, ie hay bien fort: et l’euiterois, si ie me sçauois
euiter. Aristote se vante en quelque lieu, de l’affecter. Vitieuse•
affectation. Par ce que la coupure si frequente des chapitres, dequoy
i’vsoy au commencement, m’a semblé rompre l’attention
auant qu’elle soit née, et la dissoudre: dedaignant s’y coucher
pour si peu, et se recueillir: ie me suis mis à les faire plus longs:
qui requierent de la proposition et du loisir assigné. En telle occupation,4
à qui on ne veut donner vne seule heure, on ne veut rien
donner. Et ne fait on rien pour celuy, pour qui on ne fait, qu’autre
chose faisant. Ioint, qu’à l’aduenture ay-ie quelque obligation particuliere,
à ne dire qu’à demy, à dire confusement, à dire discordamment.
Ie veux donq mal à cette raison trouble-feste. Et ces•
proiects extrauagants qui trauaillent la vie, et ces opinions si fines,
si elles ont de la verité; ie la trouue trop chere et trop incommode.
Au rebours: ie m’employe à faire valoir la vanité mesme, et l’asnerie,
si elle m’apporte du plaisir. Et me laisse aller apres mes
inclinations naturelles sans les contreroller de si pres. I’ay veu1
ailleurs des maisons ruynées, et des statues, et du ciel et de la terre:
ce sont tousiours des hommes. Tout cela est vray: et si pourtant
ne sçauroy reuoir si souuent le tombeau de cette ville, si grande,
et si puissante, que ie ne l’admire et reuere. Le soing des morts
nous est en recommandation. Or i’ay esté nourry des mon enfance,•
auec ceux icy. I’ay eu cognoissance des affaires de Rome, longtemps
auant que ie l’ay euë de ceux de ma maison. Ie sçauois le Capitole
et son plant, auant que ie sceusse le Louure: et le Tibre auant la
Seine. J’ay eu plus en teste, les conditions et fortunes de Lucullus,
Metellus, et Scipion, que ie n’ay d’aucuns hommes des nostres. Ils2
sont tres passez. Si est bien mon pere: aussi entierement qu’eux:
et s’est esloigné de moy, et de la vie, autant en dixhuict ans, que
ceux-là ont faict en seize cens: duquel pourtant ie ne laisse pas
d’embrasser et practiquer la memoire, l’amitié et societé, d’vne
parfaicte vnion et tres-viue. Voire, de mon humeur, ie me rends•
plus officieux enuers les trespassez. Ils ne s’aydent plus, ils en requierent
ce me semble d’autant plus mon ayde. La gratitude est là,
iustement en son lustre. Le bien-faict est moins richement assigné,
où il y a retrogradation, et reflexion. Arcesilaus visitant Ctesibius
malade, et le trouuant en pauure estat, luy fourra tout bellement3
soubs le cheuet du lict, de l’argent qu’il luy donnoit. Et en le luy
celant, luy donnoit en outre, quittance de luy en sçauoir gré. Ceux
qui ont merité de moy, de l’amitié et de la recognoissance, ne l’ont
iamais perdue pour n’y estre plus: ie les ay mieux payez, et plus
soigneusement, absens et ignorans. Ie parle plus affectueusement•
de mes amis, quand il n’y a plus de moyen qu’ils le sçachent. Or
i’ay attaqué cent querelles pour la deffence de Pompeius, et pour
la cause de Brutus. Cette accointance dure encore entre nous. Les
choses presentes mesmes, nous ne les tenons que par la fantasie.
Me trouuant inutile à ce siecle ie me reiecte à cet autre. Et en suis
si embabouyné, que l’estat de cette vieille Rome, libre, iuste, et
florissante, car ie n’en ayme, ny la naissance, ny la vieillesse, m’interesse
et me passionne. Parquoy ie ne sçauroy reuoir si souuent,•
l’assiette de leurs rues, et de leurs maisons, et ces ruynes profondes
iusques aux Antipodes, que ie ne m’y amuse. Est-ce par nature,
ou par erreur de fantasie, que la veuë des places, que nous sçauons
auoir esté hantées et habitées par personnes, desquelles la memoire
est en recommendation, nous emeut aucunement plus, qu’ouïr le1
recit de leurs faicts, ou lire leurs escrits? Tanta vis admonitionis
inest in locis! Et id quidem in hac vrbe infinitum: quacumque enim
ingredimur, in aliquam historiam vestigium ponimus. Il me plaist
de considerer leur visage, leur port, et leurs vestements. Ie remasche
ces grands noms entre les dents, et les fais retentir à mes•
oreilles. Ego illos veneror, et tantis nominibus semper assurgo. Des
choses qui sont en quelque partie grandes et admirables, i’en admire
les parties mesmes communes. Ie les visse volontiers deuiser,
promener, et soupper. Ce seroit ingratitude, de mespriser les reliques,
et images de tant d’honnestes hommes, et si valeureux lesquels2
i’ay veu viure et mourir: et qui nous donnent tant de bonnes
instructions par leur exemple, si nous les sçauions suyure. Et puis
cette mesme Rome que nous voyons, merite qu’on l’ayme. Confederée
de si long temps, et par tant de tiltres, à nostre couronne.
Seule ville commune, et vniuerselle. Le magistrat souuerain qui y•
commande, est recognu pareillement ailleurs: c’est la ville metropolitaine
de toutes les nations Chrestiennes. L’Espaignol et le François,
chacun y est chez soy. Pour estre des Princes de cet estat, il
ne faut qu’estre de Chrestienté, où qu’elle soit. Il n’est lieu çà bas,
que le ciel ayt embrassé auec telle influence de faueur, et telle3
constance. Sa ruyne mesme est glorieuse et enflée.
Laudandis preciosior ruinis.
Encore retient elle au tombeau des marques et image d’empire. Vt
palam sit vno in loco gaudentis opus esse naturæ. Quelqu’vn se blasmeroit,
et se mutineroit en soy-mesme, de se sentir chatouïller d’vn•
si vain plaisir. Nos humeurs ne sont pas trop vaines, qui sont plaisantes.
Quelles qu’elles soyent qui contentent constamment vn
homme capable de sens commun, ie ne sçaurois auoir le cœur de le
plaindre. Ie doibs beaucoup à la Fortune, dequoy iusques à cette
heure, elle n’a rien fait contre moy d’outrageux au delà de ma portée.
Seroit ce pas sa façon, de laisser en paix, ceux de qui elle n’est
point importunée?
Quanto quisque sibi plura negauerit,
A Diis plura feret: nil cupientium•
Nudus castra peto: multa petentibus,
Desunt multa.
Si elle continue, elle me r’enuoyera tres-content et satisfaict,
Nihil supra
Deos lacesso.1
Mais gare le heurt. Il en est mille qui rompent au port. Ie me console
aiséement, de ce qui aduiendra icy, quand ie n’y seray plus.
Les choses presentes m’embesongnent assez,
Fortunæ cætera mando.
Aussi n’ay-ie point cette forte liaison, qu’on dit attacher les hommes•
à l’aduenir, par les enfans qui portent leur nom, et leur honneur.
Et en doibs desirer à l’auanture d’autant moins, s’ils sont si desirables.
Ie ne tiens que trop au monde, et à cette vie par moy-mesme.
Ie me contente d’estre en prise de la Fortune, par les circonstances
proprement necessaires à mon estre, sans luy alonger par ailleurs2
sa iurisdiction sur moy. Et n’ay iamais estimé qu’estre sans enfans,
fust vn defaut qui deust rendre la vie moins complete, et moins
contente. La vacation sterile, a bien aussi ses commoditez. Les
enfans sont du nombre des choses, qui n’ont pas fort dequoy estre
desirées, notamment à cette heure, qu’il seroit si difficile de les•
rendre bons. Bona iam nec nasci licet, ita corrupta sunt semina. Et
si ont iustement dequoy estre regrettées, à qui les perd, apres les
auoir acquises. Celuy qui me laissa ma maison en charge, prognostiquoit
que ie la deusse ruyner, regardant à mon humeur, si
peu casaniere. Il se trompa; me voicy comme i’y entray: sinon vn3
peu mieux. Sans office pourtant et sans benefice. Au demeurant, si
la Fortune ne m’a faict aucune offence violente, et extraordinaire,
aussi n’a-elle pas de grace. Tout ce qu’il y a de ses dons chez nous,
il y est auant moy, et au delà de cent ans. Ie n’ay particulierement
aucun bien essentiel, et solide, que ie doiue à sa liberalité. Elle•
m’a faict quelques faueurs venteuses, honnoraires, et titulaires,
sans substance. Et me les a aussi à la verité, non pas accordées,
mais offertes. Dieu sçait, à moy: qui suis tout materiel, qui ne me
paye que de la realité, encores bien massiue: et qui, si ie l’osois
confesser, ne trouuerois l’auarice, guere moins excusable que l’ambition:4
ny la douleur, moins euitable que la honte: ny la santé,
moins desirable que la doctrine: ou la richesse, que la noblesse.
Parmy ses faueurs vaines, ie n’en ay point qui plaise tant à cette
niaise humeur, qui s’en paist chez moy, qu’vne bulle authentique
de bourgeoisie Romaine: qui me fut octroyée dernierement que i’y
estois, pompeuse en seaux, et lettres dorées: et octroyée auec toute
gratieuse liberalité. Et par ce qu’elles se donnent en diuers stile,•
plus ou moins fauorable: et qu’auant que i’en eusse veu, i’eusse
esté bien aise, qu’on m’en eust montré vn formulaire: ie veux, pour
satisfaire à quelqu’vn, s’il s’en trouue malade de pareille curiosité à
la mienne, la transcrire icy en sa forme.
Quod Horatius Maximus, Martius Cecius, Alexander Mutus, almæ1
vrbis conseruatores de Illustrissimo viro Michaèle Montano equite
sancti Michaèlis, et à cubiculo Regis Christianissimi, Romana Ciuitate
donando, ad Senatum retulerunt, S. P. Q. R. de ea re ita fieri
censuit.
CVM, veteri more et instituto, cupidè illi semper studioséque suscepti
sint, qui, virtute ac nobilitate præstantes, magno Reip. nostræ•
vsui atque ornamento fuissent, vel esse aliquando possent: Nos, maiorum
nostrorum exemplo atque auctoritate permoti, præclaram hanc
consuetudinem nobis imitandam ac seruandam fore censemus. Quamobrem
cum Illustrissimus Michaèl Montanus, Eques sancti Michaèlis, et
a cubiculo Regis Christianissimi Romani nominis studiosissimus, et2
familiæ laude atque splendore et propriis virtutum meritis dignissimus
sit, qui summo Senatus Populique Romani iudicio ac studio in
Romanam Ciuitatem adsciscatur; placere Senatui P. Q. R. Illustrissimum
Michaèlem Montanum rebus omnibus ornatissimum, atque huic
inclyto populo charissimum, ipsum posterosque in Romanam Ciuitatem•
adscribi, ornarique omnibus et præmiis et honoribus, quibus illi
fruuntur, qui Ciues Patriciique Romani nati aut iure optimo facti
sunt. In quo censere Senatum P. Q. R. se non tam illi Ius Ciuitatis
largiri quàm debitum tribuere, neque magis beneficium dare quám ab
ipso accipere, qui hoc Ciuitatis munere accipiendo, singulari Ciuitatem3
ipsam ornamento atque honore affecerit. Quam quidem S. C. auctoritatem
iidem Conseruatores per Senatus P. Q. R. scribas in acta
referri atque in Capitolij curia seruari, priuilegiumque huiusmodi
fieri, solitoque vrbis sigillo communiri curarunt. Anno ab vrbe condita
CXƆCCCXXXI, post Christum natum M. D. LXXXI. III. Idus Martij.•
Horatius Fuscus sacri S. P. Q. R. scriba.
Vincent. Martholus sacri S. P. Q. R. scriba.
N’estant bourgeois d’aucune ville, ie suis bien aise de l’estre de
la plus noble qui fut et qui sera onques. Si les autres se regardoient
attentiuement, comme ie fay, ils se trouueroient comme ie fay,
pleins d’inanité et de fadaise. De m’en deffaire, ie ne puis, sans me
deffaire moy-mesmes. Nous en sommes tous confits, tant les vns que•
les autres. Mais ceux qui le sentent, en ont vn peu meilleur compte:
encore ne sçay-ie. Cette opinion et vsance commune, de regarder
ailleurs qu’à nous, a bien pourueu à nostre affaire. C’est vn obiect
plein de mescontentement. Nous n’y voyons que misere et vanité.
Pour ne nous desconforter, Nature a reietté bien à propos, l’action1
de nostre veuë, au dehors. Nous allons en auant à vau l’eau, mais
de rebrousser vers nous, nostre course, c’est vn mouuement penible:
la mer se brouille et s’empesche ainsi, quand elle est repoussée
à soy. Regardez, dict chacun, les branles du ciel: regardez au
public: à la querelle de cestuy-là: au pouls d’vn tel: au testament•
de cet autre: somme regardez tousiours haut ou bas, ou à costé,
ou deuant, ou derriere vous. C’estoit vn commandement paradoxe,
que nous faisoit anciennement ce Dieu à Delphes: Regardez dans
vous, recognoissez vous, tenez vous à vous. Vostre esprit, et vostre
volonté, qui se consomme ailleurs, ramenez la en soy: vous vous2
escoulez, vous vous respandez: appilez vous, soustenez vous: on
vous trahit, on vous dissipe, on vous desrobe à vous. Voy tu pas,
que ce monde tient toutes ses veuës contraintes au dedans, et ses
yeux ouuerts à se contempler soy-mesme? C’est tousiours vanité
pour toy, dedans et dehors: mais elle est moins vanité, quand elle•
est moins estendue. Sauf toy, ô homme, disoit ce Dieu, chasque
chose s’estudie la premiere, et a selon son besoin, des limites à ses
trauaux et desirs. Il n’en est vne seule si vuide et necessiteuse que
toy, qui embrasses l’vniuers. Tu és le scrutateur sans cognoissance:
le magistrat sans iuridiction: et apres tout, le badin de la farce.3
CHAPITRE X. [(TRADUCTION LIV. III, CH. X.)]
De mesnager sa volonté.
AV prix du commun des hommes, peu de choses me touchent: ou
pour mieux dire, me tiennent. Car c’est raison qu’elles touchent,
pourueu qu’elles ne nous possedent. I’ay grand soin d’augmenter
par estude, et par discours, ce priuilege d’insensibilité, qui est naturellement
bien auancé en moy. I’espouse, et me passionne par•
consequent, de peu de choses. I’ay la veuë clere: mais ie l’attache
à peu d’obiects: le sens delicat et mol: mais l’apprehension et
l’application, ie l’ay dure et sourde. Ie m’engage difficilement. Autant
que ie puis ie m’employe tout à moy. Et en ce subiect mesme,
ie briderois pourtant et soustiendrois volontiers, mon affection,1
qu’elle ne s’y plonge trop entiere: puis que c’est vn subiect, que ie
possede à la mercy d’autruy, et sur lequel la Fortune a plus de
droict que ie n’ay. De maniere, que iusques à la santé, que i’estime
tant, il me seroit besoing, de ne la pas desirer, et m’y addonner si
furieusement, que i’en trouue les maladies importables. On se doibt•
moderer, entre la haine de la douleur, et l’amour de la volupté. Et
ordonne Platon vne moyenne route de vie entre les deux. Mais aux
affections qui me distrayent de moy, et attachent ailleurs, à celles
là certes m’oppose-ie de toute ma force. Mon opinion est, qu’il se
faut prester à autruy, et ne se donner qu’à soy-mesme. Si ma volonté2
se trouuoit aysée à s’hypothequer et à s’appliquer, ie n’y durerois
pas. Ie suis trop tendre, et par nature et par vsage,
Fugax rerum, securâque in otia natus.
Les debats contestez et opiniastrez, qui donneroient en fin aduantage
à mon aduersaire; l’issue qui rendroit honteuse ma chaulde•
poursuitte, me rongeroit à l’aduanture bien cruellement. Si ie mordois
à mesme, comme font les autres; mon ame n’auroit iamais la
force de porter les alarmes, et emotions, qui suyuent ceux qui embrassent
tant. Elle seroit incontinent disloquée par cette agitation
intestine. Si quelquefois on m’a poussé au maniement d’affaires estrangeres,3
i’ay promis de les prendre en main, non pas au poulmon et
au foye; de m’en charger, non de les incorporer: de m’en soigner,
ouy; de m’en passionner, nullement: i’y regarde, mais ie ne les
couue point. I’ay assez affaire à disposer et ranger la presse domestique
que i’ay dans mes entrailles, et dans mes veines, sans y•
loger, et me fouler d’vne presse estrangere. Et suis assez interessé
de mes affaires essentiels, propres, et naturels, sans en conuier
d’autres forains. Ceux qui sçauent combien ils se doiuent, et de
combien d’offices ils sont obligez à eux, trouuent que Nature leur a
donné cette commission plaine assez, et nullement oysifue. Tu as1
bien largement affaire chez toy, ne t’esloigne pas. Les hommes
se donnent à louage. Leurs facultez ne sont pas pour eux; elles
sont pour ceux, à qui ils s’asseruissent; leurs locataires sont chez
eux, ce ne sont pas eux. Cette humeur commune ne me plaist pas.
Il faut mesnager la liberté de nostre ame, et ne l’hypotequer qu’aux•
occasions iustes. Lesquelles sont en bien petit nombre, si nous
iugeons sainement. Voyez les gens appris à se laisser emporter et
saisir, ils le font par tout. Aux petites choses comme aux grandes;
à ce qui ne les touche point, comme à ce qui les touche. Ils s’ingerent
indifferemment où il y a de la besongne; et sont sans vie,2
quand ils sont sans agitation tumultuaire. In negotiis sunt, negotij
causa. Ils ne cherchent la besongne que pour embesongnement. Ce
n’est pas, qu’ils vueillent aller, tant, comme c’est, qu’ils ne se peuuent
tenir. Ne plus ne moins, qu’vne pierre esbranlée en sa cheute,
qui ne s’arreste iusqu’à tant qu’elle se couche. L’occupation est à•
certaine maniere de gents, marque de suffisance et de dignité.
Leur esprit cherche son repos au bransle, comme les enfans au berceau.
Ils se peuuent dire autant seruiables à leurs amis, comme
importuns à eux mesmes. Personne ne distribue son argent à autruy,
chacun y distribue son temps et sa vie. Il n’est rien dequoy3
nous soyons si prodigues, que de ces choses là, desquelles seules
l’auarice nous seroit vtile et louable. Ie prens vne complexion toute
diuerse. Ie me tiens sur moy. Et communément desire mollement
ce que ie desire, et desire peu: m’occupe et embesongne de mesme,
rarement et tranquillement. Tout ce qu’ils veulent et conduisent,•
ils le font de toute leur volonté et vehemence. Il y a tant de mauuais
pas, que pour le plus seur, il faut vn peu legerement et superficiellement
couler ce monde: et le glisser, non pas l’enfoncer. La
volupté mesme, est douloureuse en sa profondeur.
Incedis per ignes
Subpositos cineri doloso.•
Messieurs de Bordeaux m’esleurent Maire de leur ville, estant
esloigné de France; et encore plus esloigné d’vn tel pensement. Ie
m’en excusay. Mais on m’apprint que i’auois tort; le commandement
du Roy s’y interposant aussi. C’est vne charge, qui doit sembler
d’autant plus belle, qu’elle n’a, ny loyer ny gain, autre que1
l’honneur de son execution. Elle dure deux ans; mais elle peut estre
continuée par seconde eslection. Ce qui aduient tres rarement. Elle le
fut à moy; et ne l’auoit esté que deux fois auparauant: quelques
années y auoit, à Monsieur de Lansac; et fraichement à Monsieur
de Biron Mareschal de France. En la place duquel ie succeday; et•
laissay la mienne, à Monsieur de Matignon aussi Mareschal de
France. Glorieux de si noble assistance.
Vterque bonus pacis bellique minister.
La Fortune voulut part à ma promotion, par cette particuliere circonstance
qu’elle y mit du sien. Non vaine du tout. Car Alexandre2
desdaigna les Ambassadeurs Corinthiens qui lui offroyent la bourgeoisie
de leur ville; mais quand ils vindrent à luy deduire, comme
Bacchus et Hercules estoyent aussi en ce registre, il les en remercia
gratieusement. A mon arriuée, ie me deschiffray fidelement, et
conscientieusement, tout tel que ie me sens estre: sans memoire,•
sans vigilance, sans experience, et sans vigueur: sans hayne aussi,
sans ambition, sans auarice, et sans violence: à ce qu’ils fussent
informez et instruicts de ce qu’ils auoyent à attendre de mon seruice.
Et par ce que la cognoissance de feu mon pere les auoit seule
incitez à cela, et l’honneur de sa memoire: ie leur adioustay bien3
clairement, que ie serois tres-marry que chose quelconque fist autant
d’impression en ma volonté, comme auoyent faict autrefois en
la sienne, leurs affaires, et leur ville, pendant qu’il l’auoit en gouuernement,
en ce lieu mesme auquel ils m’auoyent appellé. Il me
souuenoit, de l’auoir veu vieil, en mon enfance, l’ame cruellement•
agitée de cette tracasserie publique; oubliant le doux air de sa maison,
où la foiblesse des ans l’auoit attaché long temps auant; et
son mesnage, et sa santé; et mesprisant certes sa vie, qu’il y cuida
perdre, engagé pour eux, à des longs et penibles voyages. Il estoit
tel; et luy partoit cette humeur d’vne grande bonté de nature. Il4
ne fut iamais ame plus charitable et populaire. Ce train, que ie
louë en autruy, ie n’ayme point à le suiure. Et ne suis pas sans
excuse. Il auoit ouy dire, qu’il se falloit oublier pour le prochain;
que le particulier ne venoit en aucune consideration au prix du general.
La plus part des regles et preceptes du monde prennent ce
train, de nous pousser hors de nous, et chasser en la place, à•
l’vsage de la societé publique. Ils ont pensé faire vn bel effect, de
nous destourner et distraire de nous; presupposans que nous n’y
tinsions que trop, et d’vne attache trop naturelle; et n’ont espargné
rien à dire pour cette fin. Car il n’est pas nouueau aux sages, de
prescher les choses comme elles seruent, non comme elles sont. La1
verité a ses empeschements, incommoditez et incompatibilitez auec
nous. Il nous faut souuent tromper, afin que nous ne nous trompions.
Et siller nostre veuë, estourdir nostre entendement, pour les
redresser et amender. Imperiti enim iudicant, et qui frequenter in
hoc ipsum fallendi sunt, ne errent. Quand ils nous ordonnent, d’aymer•
auant nous, trois, quatre, et cinquante degrez de choses; ils
representent l’art des archers, qui pour arriuer au poinct, vont
prenant leur visée grande espace au dessus de la bute. Pour dresser
vn bois courbe, on le recourbe au rebours. I’estime qu’au
temple de Pallas, comme nous voyons en toutes autres religions,2
il y auoit des mysteres apparens, pour estre montrez au
peuple; et d’autres mysteres plus secrets, et plus haults, pour estre
montrés seulement à ceux qui en estoyent profez. Il est vray-semblable
qu’en ceux-cy, se trouue le vray poinct de l’amitié que chacun
se doit. Non vne amitié faulce, qui nous faict embrasser la•
gloire, la science, la richesse, et telles choses, d’vne affection principalle
et immoderée, comme membres de nostre estre; ny vne
amitié molle et indiscrette; en laquelle il aduient ce qui se voit au
lierre, qu’il corrompt et ruyne la paroy qu’il accole. Mais vne amitié
salutaire et reglée; esgalement vtile et plaisante. Qui en sçait3
les deuoirs, et les exerce, il est vrayement du cabinet des Muses; il
a attaint le sommet de la sagesse humaine, et de nostre bon heur.
Cettuy-cy, sçachant exactement ce qu’il se doit, trouue dans son
rolle, qu’il doit appliquer à soy, l’vsage des autres hommes, et du
monde; et pour ce faire, contribuer à la societé publique les deuoirs•
et offices qui le touchent. Qui ne vit aucunement à autruy, ne
vit guere à soy. Qui sibi amicus est, scito hunc amicum omnibus esse.
La principale charge que nous ayons, c’est à chacun sa conduite. Et
est ce pourquoy nous sommes icy. Comme qui oublieroit de bien et
saintement viure; et penseroit estre quitte de son deuoir, en y
acheminant et dressant les autres; ce seroit vn sot. Tout de mesme,
qui abandonne en son propre, le sainement et gayement viure, pour
en seruir autruy, prent à mon gré vn mauuais et desnaturé party.•
Ie ne veux pas, qu’on refuse aux charges qu’on prend, l’attention,
les pas, les parolles, et la sueur, et le sang au besoing:
Non ipse pro charis amicis
Aut patria timidus perire.
Mais c’est par emprunt et accidentalement; l’esprit se tenant tousiours1
en repos et en santé: non pas sans action, mais sans vexation,
sans passion. L’agir simplement, luy couste si peu, qu’en
dormant mesme il agit. Mais il luy faut donner le bransle, auec
discretion. Car le corps reçoit les charges qu’on luy met sus, iustement
selon qu’elles sont: l’esprit les estend et les appesantit souuent•
à ses despens, leur donnant la mesure que bon luy semble.
On faict pareilles choses auec diuers efforts, et differente contention
de volonté. L’vn va bien sans l’autre. Car combien de gens se
hazardent tous les iours aux guerres, dequoy il ne leur chault: et
se pressent aux dangers des battailles, desquelles la perte, ne leur2
troublera pas le voisin sommeil? Tel en sa maison, hors de ce danger,
qu’il n’oseroit auoir regardé, est plus passionné de l’yssue de
cette guerre, et en a l’ame plus trauaillée, que n’a le soldat qui y
employe son sang et sa vie. I’ay peu me mesler des charges publiques,
sans me despartir de moy, de la largeur d’vne ongle, et me•
donner à autruy sans m’oster à moy. Cette aspreté et violence de
desirs, empesche plus, qu’elle ne sert à la conduitte de ce qu’on
entreprend. Nous remplit d’impatience enuers les euenemens, ou
contraires, ou tardifs: et d’aigreur et de soupçon enuers ceux, auec
qui nous negotions. Nous ne conduisons iamais bien la chose de laquelle3
nous sommes possedez et conduicts.
Malè cuncta ministrat
Impetus.
Celuy qui n’y employe que son iugement, et son addresse, il y procede
plus gayement: il feint, il ploye, il differe tout à son aise, selon•
le besoing des occasions: il faut d’atteinte, sans tourment, et
sans affliction, prest et entier pour vne nouuelle entreprise: il
marche tousiours la bride à la main. En celuy qui est enyuré de
cette intention violente et tyrannique, on voit par necessité beaucoup
d’imprudence et d’iniustice. L’impetuosité de son desir l’emporte.4
Ce sont mouuements temeraires, et, si Fortune n’y preste beaucoup,
de peu de fruict. La philosophie veut qu’au chastiement des
offences receuës, nous en distrayons la cholere: non afin que la vengeance
en soit moindre, ains au rebours, afin qu’elle en soit d’autant
mieux assenee et plus poisante. A quoy il luy semble que cette impetuosité
porte empeschement. Non seulement la cholere trouble: mais•
de soy, elle lasse aussi les bras de ceux qui chastient. Ce feu estourdit
et consomme leur force. Comme en la precipitation, festinatio tarda
est. La hastiueté se donne elle mesme la iambe, s’entraue et s’arreste.
Ipsa se velocitas implicat. Pour exemple. Selon ce que i’en vois par
vsage ordinaire, l’auarice n’a point de plus grand destourbier que1
soy-mesme. Plus elle est tendue et vigoureuse, moins elle en est
fertile. Communement elle attrape plus promptement les richesses,
masquée d’vn’ image de liberalité. Vn Gentilhomme tres-homme
de bien, et mon amy, cuyda brouiller la santé de sa teste, par vne
trop passionnée attention et affection aux affaires d’vn Prince, son•
maistre. Lequel maistre, s’est ainsi peinct soy-mesmes à moy:
Qu’il voit le poix des accidens, comme vn autre: mais qu’à ceux
qui n’ont point de remede, il se resoult soudain à la souffrance:
aux autres, apres y auoir ordonné les prouisions necessaires, ce
qu’il peut faire promptement par la viuacité de son esprit, il attend2
en repos ce qui s’en peut ensuiure. De vray, ie l’ay veu à mesme,
maintenant vne grande nonchalance et liberté d’actions et de visage,
au trauers de bien grands affaires et bien espineux. Ie le
trouue plus grand et plus capable, en vne mauuaise, qu’en vne
bonne fortune. Ses pertes luy sont plus glorieuses, que ses victoires,•
et son deuil que son triomphe. Considerez, qu’aux actions
mesmes qui sont vaines et friuoles: au ieu des eschecs, de la
paulme, et semblables, cet engagement aspre et ardant d’vn desir
impetueux, iette incontinent l’esprit et les membres, à l’indiscretion,
et au desordre. On s’esblouit, on s’embarasse soy mesme. Celuy qui3
se porte plus moderément enuers le gain, et la perte, il est tousiours
chez soy. Moins il se pique et passionne au ieu, il le conduit
d’autant plus auantageusement et seurement. Nous empeschons
au demeurant, la prise et la serre de l’ame, à luy donner tant de
choses à saisir. Les vnes, il les luy faut seulement presenter, les•
autres attacher, les autres incorporer. Elle peut voir et sentir toutes
choses, mais elle ne se doit paistre que de soy. Et doit estre instruicte,
de ce qui la touche proprement, et qui proprement est de
son auoir, et de sa substance. Les loix de Nature nous apprennent
ce que iustement, il nous faut. Apres que les sages nous ont dit,
que selon elle personne n’est indigent, et que chacun l’est selon
l’opinion, ils distinguent ainsi subtilement, les desirs qui viennent
d’elle, de ceux qui viennent du desreglement de nostre fantasie.
Ceux desquels on voit le bout, sont siens, ceux qui fuyent deuant•
nous, et desquels nous ne pouuons ioindre la fin, sont nostres. La
pauureté des biens, est aisée à guerir; la pauureté de l’ame,
impossible.
Nam si, quod satis est homini, id satis esse potesset,
Hoc sat erat: nunc, quum hoc non est, quî credimus porro,1
Diuitias vllas animum m’i explere potesse?
Socrates voyant porter en pompe par sa ville, grande quantité de
richesse, ioyaux et meubles de prix: Combien de choses, dit-il, ie
ne desire point! Metrodorus viuoit du poix de douze onces par iour,
Epicurus à moins: Metroclez dormoit en hyuer auec les moutons,•
en esté aux cloistres des Eglises. Sufficit ad id natura, quod poscit.
Cleanthes viuoit de ses mains, et se vantoit, que Cleanthes, s’il
vouloit, nourriroit encore vn autre Cleanthes. Si ce que Nature
exactement, et originelement nous demande, pour la conseruation
de nostre estre, est trop peu (comme de vray combien ce l’est, et2
combien à bon comte nostre vie se peut maintenir, il ne se doit
exprimer mieux que par cette consideration: Que c’est si peu, qu’il
eschappe la prise et le choc de la Fortune, par sa petitesse) dispensons
nous de quelque chose plus outre; appellons encore nature,
l’vsage et condition de chacun de nous; taxons nous, traitons nous•
à cette mesure; estendons noz appartenances et noz comtes iusques
là. Car iusques là, il me semble bien, que nous auons quelque
excuse. L’accoustumance est vne seconde nature, et non moins
puissante. Ce qui manque à ma coustume ie tiens qu’il me manque.
Et i’aymerois presque esgalement qu’on m’ostast la vie, que si on3
me l’essimoit et retranchoit bien loing de l’estat auquel ie l’ay vescue
si long temps. Ie ne suis plus en termes d’vn grand changement,
ny de me ietter à vn nouueau train et inusité; non pas mesme
vers l’augmentation: il n’est plus temps de deuenir autre. Et comme
ie plaindrois quelque grande aduenture, qui me tombast à cette•
heure entre mains, qu’elle ne seroit venuë en temps que i’en peusse
iouyr,
Quo mihi fortunæ, si non conceditur vti?
Ie me plaindroy de mesme, de quelque acquest interne. Il vault
quasi mieux iamais, que si tard, deuenir honneste homme. Et bien4
entendu à viure, lors qu’on n’a plus de vie. Moy, qui m’en vay, resigneroy
facilement à quelqu’vn, qui vinst, ce que i’apprends de
prudence, pour le commerce du monde. Moustarde apres disner. Ie
n’ay que faire du bien, duquel ie ne puis rien faire. A quoy la
science, à qui n’a plus de teste? C’est iniure et deffaueur de Fortune,
de nous offrir des presents, qui nous remplissent d’vn iuste
despit de nous auoir failly en leur saison. Ne me guidez plus: ie ne
puis plus aller. De tant de membres, qu’a la suffisance, la patience•
nous suffit. Donnez la capacité d’vn excellent dessus, au chantre qui a
les poulmons pourris! Et d’eloquence à l’eremite relegué aux deserts
d’Arabie. Il ne faut point d’art, à la cheute. La fin se trouue de
soy, au bout de chasque besongne. Mon monde est failly, ma forme
expirée. Ie suis tout du passé. Et suis tenu de l’authorizer et d’y1
conformer mon issue. Ie veux dire cecy par maniere d’exemple. Que
l’eclipsement nouueau des dix iours du Pape, m’ont prins si bas,
que ie ne m’en puis bonnement accoustrer. Ie suis des années, ausquelles
nous comtions autrement. Vn si ancien et long vsage, me
vendique et rappelle à soy. Ie suis contraint d’estre vn peu heretique•
par là. Incapable de nouuelleté, mesme correctiue. Mon imagination
en despit de mes dents se iette tousiours dix iours plus
auant, ou plus arriere: et grommelle à mes oreilles. Cette regle touche
ceux, qui ont à estre. Si la santé mesme, si succrée vient à me
retrouuer par boutades, c’est pour me donner regret plustost que2
possession de soy. Ie n’ay plus où la retirer. Le temps me laisse.
Sans luy rien ne se possede. O que ie feroy peu d’estat de ces
grandes dignitez electiues, que ie voy au monde, qui ne se donnent
qu’aux hommes prests à partir: ausquelles on ne regarde pas tant,
combien deuëment on les exercera, que combien peu longuement•
on les exercera: dés l’entrée on vise à l’issue. Somme: me voicy
apres d’acheuer cet homme, non d’en refaire vn autre. Par long
vsage, cette forme m’est passée en substance, et fortune en nature.
Ie dis donc, que chacun d’entre nous foiblets, est excusable
d’estimer sien, ce qui est compris soubs cette mesure. Mais aussi3
au delà de ces limites, ce n’est plus que confusion. C’est la plus
large estandue que nous puissions octroyer à noz droicts. Plus nous
amplifions nostre besoing et possession, d’autant plus nous engageons
nous aux coups de la Fortune, et des aduersitez. La carriere
de noz desirs doit estre circonscripte, et restraincte, à vn court limite,•
des commoditez les plus proches et contigues. Et doit en
outre, leur course, se manier, non en ligne droicte, qui face bout
ailleurs, mais en rond, duquel les deux pointes se tiennent et terminent
en nous, par vn brief contour. Les actions qui se conduisent
sans cette reflexion, s’entend voisine reflexion et essentielle, comme
sont celles des auaricieux, des ambitieux, et tant d’autres, qui courent
de pointe, desquels la course les emporte tousiours deuant
eux, ce sont actions erronées et maladiues. La plus part de noz
vacations sont farcesques. Mundus vniuersus exercet histrioniam. Il•
faut iouer deuement nostre rolle, mais comme rolle d’vn personnage
emprunté. Du masque et de l’apparence, il n’en faut pas faire vne
essence réelle, ny de l’estranger le propre. Nous ne sçauons pas
distinguer la peau de la chemise. C’est assés de s’enfariner le visage,
sans s’enfariner la poictrine. I’en vois qui se transforment et1
se transsubstantient en autant de nouuelles figures, et de nouueaux
estres, qu’ils entreprennent de charges: et qui se prelatent iusques
au foye et aux intestins: et entrainent leur office iusques en leur
garderobe. Ie ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades,
qui les regardent, de celles qui regardent leur commission, ou leur•
suitte, ou leur mule. Tantum se fortunæ permittunt, etiam vt naturam
dediscant. Ils enflent et grossissent leur ame, et leur discours
naturel, selon la haulteur de leur siege magistral. Le Maire et Montaigne,
ont tousiours esté deux, d’vne separation bien claire. Pour
estre aduocat ou financier, il n’en faut pas mescognoistre la fourbe,2
qu’il y a en telles vacations. Vn honneste homme n’est pas comtable
du vice ou sottise de son mestier; et ne doit pourtant en refuser
l’exercice. C’est l’vsage de son pays, et il y a du proffit. Il faut viure
du monde, et s’en preualoir, tel qu’on le trouue. Mais le iugement
d’vn Empereur, doit estre au dessus de son empire; et le voir et considerer,•
comme accident estranger. Et luy doit sçauoir iouyr de soy
à part; et se communicquer comme Iacques et Pierre: au moins à
soy-mesmes. Ie ne sçay pas m’engager si profondement, et si entier.
Quand ma volonté me donne à vn party, ce n’est pas d’vne si violente
obligation, que mon entendement s’en infecte. Aux presens3
brouillis de cet estat, mon interest ne m’a faict mescognoistre, ny
les qualitez louables en noz aduersaires, ny celles qui sont reprochables
en ceux que i’ay suiuy. Ils adorent tout ce qui est de leur
costé: moy ie n’excuse pas seulement la plus part des choses, qui
sont du mien. Vn bon ouurage, ne perd pas ses graces, pour plaider
contre moy. Hors le nœud du debat, ie me suis maintenu en
equanimité, et pure indifference. Neque extra necessitates belli, præcipuum•
odium gero. Dequoy ie me gratifie, d’autant que ie voy communément
faillir au contraire. Ceux qui allongent leur cholere, et
leur haine au delà des affaires, comme faict la plus part, montrent
qu’elle leur part d’ailleurs, et de cause particuliere. Tout ainsi
comme, à qui estant guary de son vlcere, la fiebure demeure encore,1
montre qu’elle auoit vn autre principe plus caché. C’est qu’ils
n’en ont point à la cause, en commun: et entant qu’elle blesse l’interest
de touts, et de l’estat. Mais luy en veulent, seulement en ce,
qu’elle leur masche en priué. Voyla pourquoy, ils s’en picquent de
passion particuliere, et au delà de la iustice, et de la raison publique.•
Non tam omnia vniuersi, quàm ea, quæ ad quemque pertinerent,
singuli carpebant. Ie veux que l’aduantage soit pour nous: mais ie
ne forcene point, s’il ne l’est. Ie me prens fermement au plus sain
des partis. Mais ie n’affecte pas qu’on me remarque specialement,
ennemy des autres, et outre la raison generalle. I’accuse merueilleusement2
cette vitieuse forme d’opiner: Il est de la Ligue: car il
admire la grace de Monsieur de Guyse. L’actiueté du Roy de Nauarre
l’estonne: il est Huguenot. Il trouue cecy à dire aux mœurs du
Roy: il est seditieux en son cœur. Et ne conceday pas au magistrat
mesme, qu’il eust raison, de condamner vn liure, pour auoir logé•
entre les meilleurs poëtes de ce siecle, vn heretique. N’oserions
nous dire d’vn voleur, qu’il a belle greue? Faut-il, si elle est putain,
qu’elle soit aussi punaise? Aux siecles plus sages, reuoqua-on
le superbe tiltre de Capitolinus, qu’on auoit auparauant donné à
Marcus Manlius, comme conseruateur de la religion et liberté publique?3
Estouffa-on la memoire de sa liberalité, et de ses faicts
d’armes, et recompenses militaires ottroyées à sa vertu, par ce qu’il
affecta depuis la Royauté, au preiudice des loix de son pays? S’ils
ont prins en haine vn aduocat, l’endemain il leur deuient ineloquent.
I’ay touché ailleurs le zele, qui poulsa des gens de bien à semblables•
fautes. Pour moy, ie sçay bien dire: Il faict meschamment
cela, et vertueusement cecy. De mesmes, aux prognostiques ou euenements
sinistres des affaires, ils veulent, que chacun en son party
soit aueugle ou hebeté: que nostre persuasion et iugement, serue
non à la verité, mais au proiect de nostre desir. Ie faudroy plustost
vers l’autre extremité: tant ie crains, que mon desir me suborne.
Ioint, que ie me deffie vn peu tendrement, des choses que ie souhaitte.
I’ay veu de mon temps, merueilles en l’indiscrette et•
prodigieuse facilité des peuples, à se laisser mener et manier la
creance et l’esperance, où il a pleu et seruy à leurs chefs: par dessus
cent mescomtes, les vns sur les autres: par dessus les fantosmes,
et les songes. Ie ne m’estonne plus de ceux, que les singeries
d’Apollonius et de Mahumed embufflerent. Leur sens et entendement,1
est entierement estouffé en leur passion. Leur discretion
n’a plus d’autre choix, que ce qui leur rit, et qui conforte leur
cause. I’auoy remarqué souuerainement cela, au premier de noz
partis fiebureux. Cet autre, qui est nay depuis, en l’imitant, le surmonte.
Par où ie m’aduise, que c’est vne qualité inseparable des•
erreurs populaires. Apres la premiere qui part, les opinions s’entrepoussent,
suiuant le vent, comme les flotz. On n’est pas du corps,
si on s’en peut desdire: si on ne vague le train commun. Mais
certes on faict tort aux partis iustes, quand on les veut secourir de
fourbes. I’y ay tousiours contredict. Ce moyen ne porte qu’enuers2
les testes malades. Enuers les saines, il y a des voyes plus seures, et
non seulement plus honnestes, à maintenir les courages, et excuser
les accidents contraires. Le ciel n’a point veu vn si poisant desaccord,
que celuy de Cæsar, et de Pompeius; ny ne verra pour
l’aduenir. Toutesfois il me semble recognoistre en ces belles ames,•
vne grande moderation de l’vn enuers l’autre. C’estoit vne ialousie
d’honneur et de commandement, qui ne les emporta pas à hayne
furieuse et indiscrette; sans malignité et sans detraction. En leurs
plus aigres exploicts, ie descouure quelque demeurant de respect,
et de bien-vueillance. Et iuge ainsi; que s’il leur eust esté possible,3
chacun d’eux eust desiré de faire son affaire sans la ruyne de son
compagnon, plustost qu’auec sa ruyne. Combien autrement il en va
de Marius, et de Sylla: prenez y garde. Il ne faut pas se precipiter
si esperduement apres nos affections, et interestz. Comme estant
ieune, ie m’opposois au progrez de l’amour, que ie sentoy trop•
auancer sur moy; et m’estudiois qu’il ne me fust si aggreable, qu’il
vinst à me forcer en fin, et captiuer du tout à sa mercy. I’en vse de
mesme à toutes autres occasions, où ma volonté se prend auec trop
d’appetit. Ie me panche à l’opposite de son inclination, comme ie la
voy se plonger, et enyurer de son vin. Ie fuis à nourrir son plaisir
si auant, que ie ne l’en puisse plus r’auoir, sans perte sanglante.•
Les ames qui par stupidité ne voyent les choses qu’à demy, iouissent
de cet heur, que les nuisibles les blessent moins. C’est vne ladrerie
spirituelle, qui a quelque air de santé; et telle santé, que la philosophie
ne mesprise pas du tout. Mais pourtant, ce n’est pas raison
de la nommer sagesse: ce que nous faisons souuent. Et de cette maniere1
se moqua quelqu’vn anciennement de Diogenes, qui alloit
embrassant en plein hyuer tout nud, vne image de neige pour
l’essay de sa patience. Celuy-là le rencontrant en cette desmarche:
As tu grand froid à cette heure, luy dit-il? Du tout point, respond
Diogenes. Or suiuit l’autre: Que penses-tu donc faire de difficile, et•
d’exemplaire à te tenir là? Pour mesurer la constance, il faut necessairement
sçauoir la souffrance. Mais les ames qui auront à
voir les euenemens contraires, et les iniures de la Fortune, en leur
profondeur et aspreté, qui auront à les poiser et gouster, selon leur
aigreur naturelle, et leur charge, qu’elles emploient leur art, à se2
garder d’en enfiler les causes, et en destournent les aduenues. Que
fit le Roy Cotys? il paya liberalement la belle et riche vaisselle
qu’on lui auoit presentée: mais parce qu’elle estoit singulierement
fragile, il la cassa incontinent luy-mesme; pour s’oster de bonne
heure vne si aisée matiere de courroux contre ses seruiteurs. Pareillement,•
i’ay volontiers euité de n’auoir mes affaires confus: et
n’ay cherché, que mes biens fussent contigus à mes proches: et
ceux à qui i’ay à me ioindre d’vne estroitte amitié: d’où naissent
ordinairement matieres d’alienation et dissociation. I’aymois autresfois
les ieux hazardeux des cartes et detz; ie m’en suis deffaict, il3
y a long temps; pour cela seulement, que quelque bonne mine que
ie fisse en ma perte, ie ne laissois pas d’en auoir au dedans de la
picqueure. Vn homme d’honneur, qui doit sentir vn desmenti, et
vne offence iusques au cœur, qui n’est pour prendre vne mauuaise
excuse en payement et consolation, qu’il euite le progrez des altercations•
contentieuses. Ie fuis les complexions tristes, et les hommes
hargneux, comme les empestez. Et aux propos que ie ne puis traicter
sans interest, et sans emotion, ie ne m’y mesle, si le deuoir ne
m’y force. Melius non incipient, quàm desinent. La plus seure façon
est donc, se preparer auant les occasions. Ie sçay bien, qu’aucuns
sages ont pris autre voye; et n’ont pas crainct de se harper et engager
iusques au vif, à plusieurs obiects. Ces gens là s’asseurent de
leur force, soubs laquelle ils se mettent à couuert en toute sorte de
succez ennemis, faisant lucter les maux, par la vigueur de la•
patience:
Velut rupes vastum quæ prodit in æquor,
Obuia ventorum furiis, expostâque ponto
Vim cunctam atque minas perfert cælique marisque,
Ipsa immota manens.1
N’attaquons pas ces exemples; nous n’y arriuerions point. Ils
s’obstinent à voir resoluement, et sans se troubler, la ruyne de leur
pays, qui possedoit et commandoit toute leur volonté. Pour noz
ames communes, il y a trop d’effort, et trop de rudesse à cela. Caton
en abandonna la plus noble vie, qui fut onques. A nous autres•
petis, il faut fuyr l’orage de plus loing: il faut pouruoir au sentiment,
non à la patience; et escheuer aux coups que nous ne sçaurions
parer. Zenon voyant approcher Chremonidez ieune homme
qu’il aymoit, pour se seoir au pres de luy: se leua soudain. Et
Cleanthes, luy en demandant la raison: I’entendz, dit-il, que les2
medecins ordonnent le repos principalement, et deffendent l’emotion
à toutes tumeurs. Socrates ne dit point: Ne vous rendez pas
aux attraicts de la beauté; soustenez la, efforcez vous au contraire.
Fuyez la, faict-il, courez hors de sa veuë et de son rencontre, comme
d’vne poison puissante qui s’eslance et frappe de loing. Et son bon•
disciple feignant ou recitant; mais, à mon aduis, recitant plustost
que feignant, les rares perfections de ce grand Cyrus, le fait deffiant
de ses forces à porter les attraicts de la diuine beauté de cette
illustre Panthée sa captiue, et en commettant la visite et garde à vn
autre, qui eust moins de liberté que luy. Et le Sainct Esprit de3
mesme, ne nos inducas in tentationem. Nous ne prions pas que nostre
raison ne soit combatue et surmontée par la concupiscence,
mais qu’elle n’en soit pas seulement essayée: que nous ne soyons
conduits en estat où nous ayons seulement à souffrir les approches,
solicitations, et tentations du peché: et supplions nostre Seigneur•
de maintenir nostre conscience tranquille, plainement et parfaictement
deliurée du commerce du mal. Ceux qui disent auoir raison
de leur passion vindicatiue, ou de quelqu’autre espece de passion
penible: disent souuent vray: comme les choses sont, mais
non pas comme elles furent. Ils parlent à nous, lors que les causes
de leur erreur sont nourries et auancées par eux mesmes. Mais reculez
plus arriere, r’appelez ces causes à leur principe: là, vous les•
prendrez sans vert. Veulent ils que leur faute soit moindre, pour
estre plus vieille: et que d’vn iniuste commencement la suitte soit
iuste? Qui desirera du bien à son païs comme moy, sans s’en vlcerer
ou maigrir, il sera desplaisant, mais non pas transi, de le voir
menassant, ou sa ruine, ou vne durée non moins ruineuse. Pauure1
vaisseau, que les flots, les vents, et le pilote, tirassent à si contraires
desseins!
In tam diuersa, magister,
Ventus et vnda trahunt.
Qui ne bee point apres la faueur des Princes, comme apres chose•
dequoy il ne se sçauroit passer; ne se picque pas beaucoup de la
froideur de leur recueil, et de leur visage, ny de l’inconstance de
leur volonté. Qui ne couue point ses enfans, ou ses honneurs, d’vne
propension esclaue, ne laisse pas de viure commodément apres leur
perte. Qui fait bien principalement pour sa propre satisfaction, ne2
s’altere guere pour voir les hommes iuger de ses actions contre son
merite. Vn quart d’once de patience, prouuoit à tels inconuenients.
Ie me trouue bien de cette recepte; me racheptant des commencemens,
au meilleur compte que ie puis. Et me sens auoir eschappé
par son moyen beaucoup de trauail et de difficultez. Auec bien peu•
d’effort, i’arreste ce premier bransle de mes esmotions. Et abandonne
le subject, qui me commence à poiser, et auant qu’il m’emporte.
Qui n’arreste le partir, n’a garde d’arrester la course. Qui ne
sçait leur fermer la porte, ne les chassera pas entrées. Qui ne peut
venir à bout du commencement, ne viendra pas à bout de la fin.3
Ny n’en soustiendra la cheute, qui n’en a peu soustenir l’esbranslement.
Etenim ipsæ se impellunt, vbi semel à ratione discessum est:
ipsáque sibi imbecillitas indulget, in altùmque prouehitur imprudens,
nec reperit locum consistendi. Ie sens à temps, les petits vents qui
me viennent taster et bruire au dedans, auant-coureurs de la•
tempeste:
Ceu flamina prima
Cùm deprensa fremunt syluis, et cæca volutant
Murmura, venturos nautis prodentia ventos.
A combien de fois me suis-ie faict vne bien euidente iniustice,4
pour fuyr le hazard de la receuoir encore pire des iuges, apres vn
siecle d’ennuys, et d’ordes et viles practiques, plus ennemies de mon
naturel, que n’est la gehenne et le feu? Conuenit à litibus quantum
licet, et nescio an paulo plus etiam quàm licet, abhorrentem esse: Est
enim non modo liberale, paululum nonnunquam de suo iure decedere,
sed interdum etiam fructuosum. Si nous estions bien sages, nous
nous deurions resiouir et venter, ainsi que i’ouy vn iour bien naïuement,
vn enfant de grande maison, faire feste à chacun, dequoy sa
mere venoit de perdre son procés: comme sa toux, sa fiebure, ou•
autre chose d’importune garde. Les faueurs mesmes, que la Fortune
pouuoit m’auoir donné, parentez, et accointances, enuers ceux, qui
ont souueraine authorité en ces choses là: i’ay beaucoup faict selon
ma conscience, de fuyr instamment de les employer au preiudice
d’autruy, et de ne monter par dessus leur droicte valeur, mes1
droicts. En fin i’ay tant fait par mes iournées, à la bonne heure le
puisse-ie dire, que me voicy encore vierge de procés, qui n’ont pas
laissé de se conuier plusieurs fois à mon seruice, par bien iuste tiltre,
s’il m’eust pleu d’y entendre. Et vierge de querelles. I’ay sans
offence de poix, passiue ou actiue, escoulé tantost vne longue vie:•
et sans auoir ouy pis que mon nom. Rare grace du ciel. Noz plus
grandes agitations, ont des ressorts et causes ridicules. Combien
encourut de ruyne nostre dernier Duc de Bourgongne, pour la querelle
d’vne charretée de peaux de mouton! Et l’engraueure d’vn cachet,
fust-ce pas la premiere et maistresse cause, du plus horrible croullement,2
que cette machine aye onques souffert? Car Pompeius et
Cæsar, ce ne sont que les reiectons et la suitte, des deux autres. Et
i’ay veu de mon temps, les plus sages testes de ce royaume, assemblées
auec grande ceremonie, et publique despence, pour des traictez
et accords, desquels la vraye decision, despendoit ce pendant en•
toute souueraineté, des deuis du cabinet des dames, et inclination
de quelque femmelette. Les poëtes ont bien entendu cela, qui ont
mis, pour vne pomme, la Grece et l’Asie à feu et à sang. Regardez
pourquoy celuy-là s’en va courre fortune de son honneur et de sa
vie, à tout son espée et son poignart; qu’il vous die d’où vient la3
source de ce debat, il ne le peut faire sans rougir; tant l’occasion
en est vaine, et friuole. A l’enfourner, il n’y va que d’vn peu
d’auisement, mais depuis que vous estes embarqué, toutes les cordes
tirent. Il y faict besoing de grandes prouisions, bien plus difficiles
et importantes. De combien est il plus aisé, de n’y entrer pas que•
d’en sortir? Or il faut proceder au rebours du roseau, qui produict
vne longue tige et droicte, de la premiere venue; mais apres, comme
s’il s’estoit allanguy et mis hors d’haleine, il vient à faire des nœuds
frequens et espais, comme des pauses; qui montrent qu’il n’a plus
cette premiere vigueur et constance. Il faut plustost commencer
bellement et froidement; et garder son haleine et ses vigoureux•
eslans, au fort et perfection de la besongne. Nous guidons les affaires
en leurs commencemens, et les tenons à nostre mercy: mais
par apres, quand ils sont esbranlez, ce sont eux qui nous guident
et emportent, et auons à les suyure. Pourtant n’est-ce pas à dire,
que ce conseil m’aye deschargé de toute difficulté; et que ie n’aye1
eu affaire souuent à gourmer et brider mes passions. Elles ne se
gouuernent pas tousiours selon la mesure des occasions: et ont
leurs entrées mesmes, souuent aspres et violentes. Tant y a, qu’il
s’en tire vne belle espargne, et du fruict. Sauf pour ceux, qui au
bien faire, ne se contentent de nul fruict, si la reputation en est à•
dire. Car à la verité, vn tel effect, n’est en comte qu’à chacun en
soy. Vous en estes plus content; mais non plus estimé: vous estant
reformé, auant que d’estre en danse, et que la matiere fust en veuë.
Toutesfois aussi, non en cecy seulement, mais en tous autres deuoirs
de la vie, la route de ceux qui visent à l’honneur, est bien diuerse2
à celle que tiennent ceux qui se proposent l’ordre et la raison.
I’en trouue, qui se mettent inconsiderément et furieusement en
lice, et s’alentissent en la course. Comme Plutarque dit, que ceux
qui par le vice de la mauuaise honte, sont mols et faciles, à accorder
quoy qu’on leur demande, sont faciles apres à faillir de parole,•
et à se desdire. Pareillement qui entre legerement en querelle, est
subiect d’en sortir aussi legerement. Cette mesme difficulté, qui
me garde de l’entamer, m’inciteroit d’y tenir ferme, quand ie serois
esbranlé et eschauffé. C’est une mauuaise façon. Depuis qu’on y
est, il faut aller ou creuer. Entreprenez froidement, disoit Bias,3
mais poursuiuez ardamment. De faute de prudence, on retombe en
faute de cœur; qui est encore moins supportable. La plus part
des accords de noz querelles du iourd’hui, sont honteux et menteurs.
Nous ne cherchons qu’à sauuer les apparences et trahissons
cependant, et desaduouons noz vrayes intentions. Nous plastrons le•
faict. Nous sçauons comment nous l’auons dict, et en quel sens, et
les assistans le sçauent, et noz amis à qui nous auons voulu faire
sentir nostre aduantage. C’est aux despens de nostre franchise, et
de l’honneur de nostre courage, que nous desaduouons nostre pensée,
et cherchons des conillieres en la fauceté, pour nous accorder.
Nous nous desmentons nous mesmes, pour sauuer vn desmentir
que nous auons donné à vn autre. Il ne faut pas regarder si vostre•
action ou vostre parole, peut auoir autre interpretation, c’est
vostre vraye et sincere interpretation, qu’il faut mes-huy maintenir;
quoy qu’il vous couste. On parle à vostre vertu, et à vostre
conscience: ce ne sont parties à mettre en masque. Laissons ces
vils moyens, et ces expediens, à la chicane du palais. Les excuses1
et reparations, que ie voy faire tous les iours, pour purger l’indiscretion,
me semblent plus laides que l’indiscretion mesme. Il vaudroit
mieux l’offencer encore vn coup, que de s’offencer soy mesme,
en faisant telle amende à son aduersaire. Vous l’auez braué esmeu
de cholere, et vous l’allez rappaiser et flatter en vostre froid et•
meilleur sens: ainsi vous vous soubsmettez plus, que vous ne vous
estiez aduancé. Ie ne trouue aucun dire si vicieux à vn Gentil-homme,
comme le desdire me semble luy estre honteux: quand
c’est vn desdire, qu’on luy arrache par authorité. D’autant que l’opiniastreté,
luy est plus excusable, que la pusillanimité. Les passions,2
me sont autant aisées à euiter, comme elles me sont difficiles
à moderer. Excinduntur facilius animo, quàm temperantur. Qui ne
peut atteindre à cette noble impassibilité Stoique, qu’il se sauue au
giron de cette mienne stupidité populaire. Ce que ceux-là faisoyent
par vertu, ie me duits à le faire par complexion. La moyenne region•
loge les tempestes; les deux extremes, des hommes philosophes, et
des hommes ruraux, concurrent en tranquillité et en bon heur;
Felix qui potuit rerum cognoscere causas,
Atque metus omnes et inexorabile fatum
Subiecit pedibus, strepitúmque Acherontis auari!3
Fortunatus et ille, Deos qui nouit agrestes,
Panáque, Syluanúmque senem, Nymphásque sorores!
De toutes choses les naissances sont foibles et tendres. Pourtant
faut-il auoir les yeux ouuerts aux commencements. Car comme lors
en sa petitesse, on n’en descouure pas le danger, quand il est accreu,•
on n’en descouure plus le remede. I’eusse rencontré vn million
de trauerses, tous les iours, plus mal aisées à digerer, au cours
de l’ambition, qu’il ne m’a esté mal-aysé d’arrester l’inclination naturelle
qui m’y portoit.
Iure perhorrui4
Latè conspicuum tollere verticem.
Toutes actions publiques sont subiectes à incertaines, et diuerses
interpretations: car trop de testes en iugent. Aucuns disent,
de cette mienne occupation de ville (et ie suis content d’en parler
vn mot: non qu’elle le vaille, mais pour seruir de montre de mes
mœurs en telles choses) que ie m’y suis porté en homme qui s’esmeut•
trop laschement, et d’vne affection languissante: et ils ne sont
pas du tout esloignez d’apparence. I’essaye à tenir mon ame et mes
pensées en repos. Cùm semper natura, tum etiam ætate iam quietus. Et
si elles se desbauchent par fois, à quelque impression rude et penetrante,
c’est à la verité sans mon conseil. De cette langueur naturelle,1
on ne doibt pourtant tirer aucune preuue d’impuissance: car
faute de soing, et faute de sens, ce sont deux choses: et moins de
mes-cognoissance et d’ingratitude enuers ce peuple, qui employa
tous les plus extremes moyens qu’il eust en ses mains, à me gratifier:
et auant m’auoir cogneu, et apres. Et fit bien plus pour moy,•
en me redonnant ma charge, qu’en me la donnant premierement.
Ie luy veux tout le bien qui se peut. Et certes si l’occasion y eust
esté, il n’est rien que i’eusse espargné pour son seruice. Ie me suis
esbranlé pour luy, comme ie fais pour moy. C’est vn bon peuple,
guerrier et genereux: capable pourtant d’obeyssance et discipline,2
et de seruir à quelque bon vsage, s’il y est bien guidé. Ils disent
aussi, cette mienne vacation s’estre passée sans marque et sans
trace. Il est bon. On accuse ma cessation, en vn temps, où quasi
tout le monde estoit conuaincu de trop faire. I’ay vn agir trepignant
où la volonté me charrie. Mais cette pointe est ennemye de perseuerance.•
Qui se voudra seruir de moy, selon moy, qu’il me donne des
affaires où il face besoing de vigueur, et de liberté: qui ayent vne
conduitte droicte, et courte: et encores hazardeuse: i’y pourray
quelque chose. S’il la faut longue, subtile, laborieuse, artificielle,
et tortue, il fera mieux de s’addresser à quelqu’autre. Toutes charges3
importantes ne sont pas difficiles. I’estois preparé à m’embesongner
plus rudement vn peu, s’il en eust esté grand besoing. Car
il est en mon pouuoir, de faire quelque chose plus que ie ne fais, et
que ie n’ayme à faire. Ie ne laissay que ie sçache, aucun mouuement,
que le deuoir requist en bon escient de moy. I’ay facilement•
oublié ceux, que l’ambition mesle au deuoir, et couure de son tiltre.
Ce sont ceux, qui le plus souuent remplissent les yeux et les
oreilles, et contentent les hommes. Non pas la chose, mais l’apparence
les paye. S’ils n’oyent du bruict, il leur semble qu’on dorme.
Mes humeurs sont contradictoires aux humeurs bruyantes. I’arresterois
bien vn trouble, sans me troubler, et chastierois vn desordre
sans alteration. Ay-ie besoing de cholere, et d’inflammation? ie
l’emprunte, et m’en masque. Mes mœurs sont mousses, plustost•
fades, qu’aspres. Ie n’accuse pas vn magistrat qui dorme, pourueu
que ceux qui sont soubs sa main, dorment quand et luy. Les loix
dorment de mesme. Pour moy, ie louë vne vie glissante, sombre et
muette. Neque submissam et abiectam, neque se efferentem. Ma fortune
le veut ainsi. Ie suis nay d’vne famille, qui a coulé sans1
esclat, et sans tumulte: et de longue memoire, particulierement
ambitieuse de preud’hommie. Nos hommes sont si formez à l’agitation
et ostentation, que la bonté, la moderation, l’equabilité, la
constance, et telles qualitez quietes et obscures, ne se sentent plus.
Les corps raboteux se sentent, les polis se manient imperceptiblement.•
La maladie se sent, la santé, peu ou point: ny les choses
qui nous oignent, au prix de celles qui nous poignent. C’est agir
pour sa reputation, et proffit particulier, non pour le bien, de remettre
à faire en la place, ce qu’on peut faire en la chambre du
conseil: et en plain midy, ce qu’on eust faict la nuict precedente:2
et d’estre ialoux de faire soy-mesme, ce que son compaignon faict
aussi bien. Ainsi faisoyent aucuns chirurgiens de Grece, les operations
de leur art, sur des eschaffaux à la veuë des passans, pour en
acquerir plus de practique, et de chalandise. Ils iugent, que les
bons reglemens ne se peuuent entendre, qu’au son de la trompette.•
L’ambition n’est pas vn vice de petis compaignons, et de tels efforts
que les nostres. On disoit à Alexandre: Vostre pere vous lairra vne
grande domination, aysée, et pacifique: ce garçon estoit enuieux
des victoires de son pere, et de la iustice de son gouuernement. Il
n’eust pas voulu iouyr l’empire du monde, mollement et paisiblement.3
Alcibiades en Platon, ayme mieux mourir, ieune, beau, riche,
noble, sçauant, tout cela par excellence, que de s’arrester en l’estat
de cette condition. Cette maladie est à l’auanture excusable, en vne
ame si forte et si plaine. Quand ces ametes naines, et chetiues, s’en
vont embabouynant: et pensent espandre leur nom, pour auoir•
iugé à droict vn affaire, ou continué l’ordre des gardes d’vne porte
de ville: ils en montrent d’autant plus le cul, qu’ils esperent en
hausser la teste. Ce menu bien faire, n’a ne corps ne vie. Il va
s’esuanouyssant en la premiere bouche: et ne se promeine que d’vn
carrefour de ruë à l’autre. Entretenez en hardiment vostre fils et
vostre valet. Comme cet ancien, qui n’ayant autre auditeur de ses
loüanges, et consent de sa valeur, se brauoit auec sa chambriere,•
en s’escriant: O Perrete, le galant et suffisant homme de maistre
que tu as! Entretenez vous en vous-mesme, au pis aller. Comme vn
conseiller de ma cognoissance, ayant desgorgé vne battelée de paragraphes,
d’vne extreme contention, et pareille ineptie: s’estant
retiré de la chambre du conseil, au pissoir du palais: fut ouy marmotant1
entre les dents tout conscientieusement: Non nobis, Domine,
non nobis, sed nomini tuo da gloriam. Qui ne peut d’ailleurs,
si se paye de sa bourse. La renommée ne se prostitue pas à si
vil comte. Les actions rares et exemplaires, à qui elle est deuë ne
souffriroient pas la compagnie de cette foule innumerable de petites•
actions iournalieres. Le marbre esleuera vos titres tant qu’il
vous plaira, pour auoir faict repetasser vn pan de mur, ou descroter
vn ruisseau public: mais non pas les hommes, qui ont du sens.
Le bruit ne suit pas toute bonté, si la difficulté et estrangeté n’y
est ioincte. Voyre ny la simple estimation, n’est deuë à toute action,2
qui n’ait de la vertu, selon les Stoïciens. Et ne veulent, qu’on sçache
seulement gré, à celuy qui par temperance, s’abstient d’vne
vieille chassieuse. Ceux qui ont cognu les admirables qualitez de
Scipion l’Africain, refusent la gloire, que Panætius luy attribue
d’auoir esté abstinent de dons: comme gloire non tant sienne•
comme de son siecle. Nous auons les voluptez sortables à nostre
fortune: n’vsurpons pas celles de la grandeur. Les nostres sont
plus naturelles. Et d’autant plus solides et seures, qu’elles sont
plus basses. Puis que ce n’est par conscience, aumoins par ambition
refusons l’ambition. Desdaignons cette faim de renommée et d’honneur,3
basse et belistresse, qui nous le faict coquiner de toute sorte
de gens: Quæ est ista laus quæ possit è macello peti? par moyens
abiects, et à quelque vil prix que ce soit. C’est deshonneur d’estre
ainsin honnoré. Apprenons à n’estre non plus auides, que nous
sommes capables de gloire. De s’enfler de toute action vtile et innocente,•
c’est à faire à gens à qui elle est extraordinaire et rare.
Ils la veulent mettre, pour le prix qu’elle leur couste. A mesure,
qu’vn bon effect est plus esclatant: ie rabats de sa bonté, le soupçon
en quoy i’entre, qu’il soit produict, plus pour estre esclatant,
que pour estre bon. Estalé, il est à demy vendu. Ces actions là, ont
bien plus de grace, qui eschappent de la main de l’ouurier, nonchalamment
et sans bruict: et que quelque honneste homme, choisit
apres, et releue de l’ombre, pour les pousser en lumiere: à
cause d’elles mesmes. Mihi quidem laudabiliora videntur omnia,•
quæ sine venditatione, et sine populo teste fiunt: dit le plus glorieux
homme du monde. Ie n’auois qu’à conseruer et durer, qui
sont effects sourds et insensibles. L’innouation est de grand lustre.
Mais elle est interdicte en ce temps, où nous sommes pressez, et
n’auons à nous deffendre que des nouuelletez. L’abstinence de1
faire, est souuent aussi genereuse, que le faire: mais elle est moins
au iour. Et ce peu, que ie vaux, est quasi tout de cette espece. En
somme les occasions en cette charge ont suiuy ma complexion: dequoy
ie leur sçay tresbon gré. Est-il quelqu’vn qui desire estre
malade, pour voir son medecin en besongne? Et faudroit-il pas•
fouëter le medecin, qui nous desireroit la peste, pour mettre son
art en practique? Ie n’ay point eu cett’humeur inique et assez commune,
de desirer que le trouble et maladie des affaires de cette
cité, rehaussast et honnorast mon gouuernement. I’ay presté de
bon cœur, l’espaule à leur aysance et facilité. Qui ne me voudra2
sçauoir gré de l’ordre, de la douce et muette tranquillité, qui a
accompaigné ma conduitte: aumoins ne peut-il me priuer de la
part qui m’en appartient, par le tiltre de ma bonne fortune. Et ie
suis ainsi faict: que i’ayme autant estre heureux que sage: et
deuoir mes succez, purement à la grace de Dieu, qu’à l’entremise•
de mon operation. I’auois assez disertement publié au monde mon
insuffisance, en tels maniemens publiques. I’ay encore pis, que
l’insuffisance: c’est qu’elle ne me desplaist guere: et que ie ne
cherche guere à la guarir, veu le train de vie que i’ay desseigné. Ie
ne me suis en cette entremise, non plus satisfaict à moy-mesme.3
Mais à peu pres, i’en suis arriué à ce que ie m’en estois promis:
et si ay de beaucoup surmonté, ce que i’en auois promis à ceux, à
qui i’auois à faire. Car ie promets volontiers vn peu moins de ce
que ie puis, et de ce que i’espere tenir. Ie m’asseure, n’y auoir laissé
ny offence ny haine. D’y laisser regret et desir de moy: ie sçay•
à tout le moins bien cela, que ie ne l’ay pas fort affecté:
Méne huic confidere monstro!
Méne salis placidi vultum, fluctúsque quietos
Ignorare!
CHAPITRE XI. [(TRADUCTION LIV. III, CH. XI.)]
Des boyteux.
IL y a deux ou trois ans, qu’on accoursit l’an de dix iours en
France. Combien de changemens doiuent suyure cette reformation!
Ce fut proprement remuer le ciel et la terre à la fois. Ce neantmoins,
il n’est rien qui bouge de sa place. Mes voisins trouuent
l’heure de leurs semences, de leur recolte, l’opportunité de leurs•
negoces, les iours nuisibles et propices, au mesme poinct iustement,
où ils les auoyent assignez de tout temps. Ny l’erreur ne se
sentoit en nostre vsage, ny l’amendement ne s’y sent. Tant il y a
d’incertitude par tout: tant nostre apperceuance est grossiere,
obscure et obtuse. On dit, que ce reglement se pouuoit conduire1
d’vne façon moins incommode: soustraiant à l’exemple d’Auguste,
pour quelques années, le iour du bissexte: qui ainsi comme ainsin,
est vn iour d’empeschement et de trouble: iusques à ce qu’on fust
arriué à satisfaire exactement ce debte. Ce que mesme on n’a pas
faict, par cette correction: et demeurons encores en arrerages de•
quelques iours. Et si par mesme moyen, on pouuoit prouuoir à
l’aduenir, ordonnant qu’apres la reuolution de tel ou tel nombre
d’années, ce iour extraordinaire seroit tousiours eclipsé: si que
nostre mesconte ne pourroit d’ores-enauant exceder vingt et quatre
heures. Nous n’auons autre comte du temps, que les ans. Il y a2
tant de siecles que le monde s’en sert: et si c’est vne mesure que
nous n’auons encore acheué d’arrester. Et telle, que nous doubtons
tous les iours, quelle forme les autres nations luy ont diuersement
donné: et quel en estoit l’vsage. Quoy ce que disent aucuns, que
les cieux se compriment vers nous en vieillissant, et nous iettent en•
incertitude des heures mesme et des iours? Et des moys, ce que dit
Plutarque: qu’encore de son temps l’astrologie n’auoit sçeu borner
le mouuement de la lune? Nous voyla bien accommodez, pour tenir
registre des choses passées. Ie resuassois presentement, comme
ie fais souuent, sur ce, combien l’humaine raison est vn instrument3
libre et vague. Ie vois ordinairement, que les hommes, aux faicts
qu’on leur propose, s’amusent plus volontiers à en chercher la raison,
qu’à en chercher la verité. Ils passent par dessus les presuppositions,
mais ils examinent curieusement les consequences. Ils
laissent les choses, et courent aux causes. Plaisans causeurs. La
cognoissance des causes touche seulement celuy, qui a la conduitte
des choses: non à nous, qui n’en auons que la souffrance. Et qui
en auons l’vsage parfaictement plein et accompli, selon nostre besoing,•
sans en penetrer l’origine et l’essence. Ny le vin n’en est
plus plaisant à celuy qui en sçait les facultez premieres. Au contraire:
et le corps et l’ame, interrompent et alterent le droit qu’ils
ont de l’vsage du monde, et de soy-mesmes, y meslant l’opinion de
science. Les effectz nous touchent, mais les moyens, nullement. Le1
determiner et le distribuer, appartient à la maistrise, et à la regence:
comme à la subiection et apprentissage, l’accepter. Reprenons
nostre coustume. Ils commencent ordinairement ainsi: Comment
est-ce que cela se fait? mais, se fait-il? faudroit il dire.
Nostre discours est capable d’estoffer cent autres mondes, et d’en•
trouuer les principes et la contexture. Il ne luy faut ny matiere ny
baze. Laissez le courre: il bastit aussi bien sur le vuide que sur le
plain, et de l’inanité que de matiere,
Dare pondus idonea fumo.
Ie trouue quasi par tout, qu’il faudroit dire: Il n’en est rien. Et2
employerois souuent cette responce: mais ie n’ose: car ils crient,
que c’est vne deffaicte produicte de foiblesse d’esprit et d’ignorance.
Et me faut ordinairement basteler par compaignie, à traicter
des subiects, et contes friuoles, que ie mescrois entierement.
Ioinct qu’à la verité, il est vn peu rude et quereleux, de nier tout•
sec, vne proposition de faict. Et peu de gens faillent: notamment
aux choses malaysées à persuader, d’affermer qu’ils l’ont veu: ou
d’alleguer des tesmoins, desquels l’authorité arreste notre contradiction.
Suyuant cet vsage, nous sçauons les fondemens, et les
moyens, de mille choses qui ne furent onques. Et s’escarmouche le3
monde, en mille questions, desquelles, et le pour et le contre, est
faux. Ita finitima sunt falsa veris, vt in præcipitem locum non debeat
se sapiens committere. La verité et le mensonge ont leurs visages
conformes, le port, le goust, et les alleures pareilles: nous les regardons
de mesme œil. Ie trouue que nous ne sommes pas seulement•
lasches à nous defendre de la piperie: mais que nous cherchons,
et conuions à nous y enferrer. Nous aymons à nous
embrouïller en la vanité, comme conforme à nostre estre. I’ay
veu la naissance de plusieurs miracles de mon temps. Encore qu’ils
s’estouffent en naissant, nous ne laissons pas de preuoir le train4
qu’ils eussent pris, s’ils eussent vescu leur aage. Car il n’est que
de trouuer le bout du fil, on en desuide tant qu’on veut. Et y a plus
loing, de rien, à la plus petite chose du monde, qu’il n’y a de celle
là, iusques à la plus grande. Or les premiers qui sont abbreuuez
de ce commencement d’estrangeté, venans à semer leur histoire,•
sentent par les oppositions qu’on leur fait, où loge la difficulté de
la persuasion, et vont calfeutrant cet endroict de quelque piece
fauce. Outre ce que, insita hominibus libidine alendi de industria
rumores, nous faisons naturellement conscience, de rendre ce qu’on
nous a presté, sans quelque vsure, et accession de nostre creu.1
L’erreur particuliere, fait premierement l’erreur publique: et à son
tour apres, l’erreur publique fait l’erreur particuliere. Ainsi va
tout ce bastiment, s’estoffant et formant, de main en main: de maniere
que le plus eslongné tesmoin, en est mieux instruict que le
plus voisin: et le dernier informé, mieux persuadé que le premier.•
C’est vn progrez naturel. Car quiconque croit quelque chose, estime
que c’est ouurage de charité, de la persuader à vn autre. Et
pour ce faire, ne craint point d’adiouster de son inuention, autant
qu’il voit estre necessaire en son compte, pour suppleer à la resistance
et au deffaut qu’il pense estre en la conception d’autruy.2
Moy-mesme, qui fais singuliere conscience de mentir: et qui ne me
soucie guere de donner creance et authorité à ce que ie dis, m’apperçoy
toutesfois, aux propos que i’ay en main, qu’estant eschauffé
ou par la resistance d’vn autre, ou par la propre chaleur de ma
narration, ie grossis et enfle mon subiect, par voix, mouuemens,•
vigueur et force de parolles: et encore par extention et amplification:
non sans interest de la verité nayfue. Mais ie le fais en condition
pourtant, qu’au premier qui me rameine, et qui me demande
la verité nuë et cruë: ie quitte soudain mon effort, et la luy donne,
sans exaggeration, sans emphase, et remplissage. La parole viue et3
bruyante, comme est la mienne ordinaire, s’emporte volontiers à
l’hyperbole. Il n’est rien à quoy communement les hommes soyent
plus tendus, qu’à donner voye à leurs opinions. Où le moyen ordinaire
nous faut, nous y adioustons, le commandement, la force, le
fer, et le feu. Il y a du mal’heur, d’en estre là, que la meilleure•
touche de la verité, ce soit la multitude des croyans, en vne presse
où les fols surpassent de tant, les sages, en nombre. Quasi verò
quidquam sit tam valdè, quàm nil sapere vulgare. Sanitatis patrocinium
est, insanientium turba. C’est chose difficile de resouldre son
iugement contre les opinions communes. La premiere persuasion4
prinse du subiect mesme, saisit les simples: de là elle s’espand
aux habiles, soubs l’authorité du nombre et ancienneté des tesmoignages.
Pour moy, de ce que ie n’en croirois pas vn, ie n’en croirois
pas cent vns. Et ne iuge pas les opinions, par les ans. Il y a
peu de temps, que l’vn de nos Princes, en qui la goute auoit perdu
vn beau naturel, et vne allegre composition: se laissa si fort persuader,•
au rapport qu’on faisoit des merueilleuses operations d’vn
prestre, qui par la voye des parolles et des gestes, guerissoit toutes
maladies: qu’il fit vn long voyage pour l’aller trouuer: et par la
force de son apprehension, persuada, et endormit ses iambes pour
quelques heures, si qu’il en tira du seruice, qu’elles auoyent desapris1
luy faire, il y auoit long temps. Si la Fortune eust laissé
emmonceler cinq ou six telles aduantures, elles estoient capables
de mettre ce miracle en nature. On trouua depuis, tant de simplesse,
et si peu d’art, en l’architecte de tels ouurages, qu’on le
iugea indigne d’aucun chastiement. Comme si feroit on, de la plus•
part de telles choses, qui les recognoistroit en leur giste. Miramur
ex interuallo fallentia. Nostre veuë represente ainsi souuent de
loing, des images estranges, qui s’esuanouyssent en s’approchant.
Nunquam ad liquidum fama perducitur. C’est merueille, de combien
vains commencemens, et friuoles causes, naissent ordinairement2
si fameuses impressions. Cela mesmes en empesche l’information.
Car pendant qu’on cherche des causes, et des fins fortes, et
poisantes, et dignes d’vn si grand nom, on pert les vrayes. Elles
eschapent de nostre veuë par leur petitesse. Et à la verité, il est
requis vn bien prudent, attentif, et subtil inquisiteur, en telles recherches:•
indifferent, et non preoccupé. Iusques à cette heure,
tous ces miracles, et euenemens estranges, se cachent deuant moy.
Ie n’ay veu monstre et miracle au monde, plus expres, que moy-mesme.
On s’appriuoise à toute estrangeté par l’vsage et le temps:
mais plus ie me hante et me cognois, plus ma difformité m’estonne:3
moins ie m’entens en moy. Le principal droict d’auancer
et produire tels accidens, est reserué à la Fortune. Passant auant
hier dans vn village, à deux lieuës de ma maison, ie trouuay la
place encore toute chaude, d’vn miracle qui venoit d’y faillir: par
lequel le voisinage auoit esté amusé plusieurs mois, et commençoient•
les prouinces voisines, de s’en esmouuoir, et y accourir à
grosses troupes, de toutes qualitez. Vn ieune homme du lieu, s’estoit
ioüé à contrefaire vne nuict en sa maison, la voix d’vn esprit,
sans penser à autre finesse, qu’à ioüir d’vn badinage present: cela
luy ayant vn peu mieux succedé qu’il n’esperoit, pour estendre sa
farce à plus de ressorts, il y associa vne fille de village, du tout•
stupide, et niaise: et furent trois en fin, de mesme aage et pareille
suffisance: et de presches domestiques en firent des presches publics,
se cachans soubs l’autel de l’Église, ne parlans que de nuict,
et deffendans d’y apporter aucune lumiere. De paroles, qui tendoient
à la conuersion du monde, et menace du iour du iugement1
(car ce sont subiects soubs l’authorité et reuerence desquels, l’imposture
se tapit plus aisément) ils vindrent à quelques visions et
mouuements, si niais, et si ridicules: qu’à peine y a-il rien si
grossier au ieu des petits enfans. Si toutesfois la Fortune y eust
voulu prester vn peu de faueur, qui sçait, iusques où se fust accreu•
ce battelage? Ces pauures diables sont à cette heure en prison; et
porteront volontiers la peine de la sottise commune: et ne sçay si
quelque iuge se vengera sur eux, de la sienne. On voit clair en cette-cy,
qui est descouuerte: mais en plusieurs choses de pareille qualité,
surpassant nostre cognoissance: ie suis d’aduis, que nous2
soustenions nostre iugement, aussi bien à reieter, qu’à receuoir.
Il s’engendre beaucoup d’abus au monde: ou pour dire plus
hardiment, tous les abus du monde s’engendrent, de ce, qu’on nous
apprend à craindre de faire profession de nostre ignorance; et
sommes tenus d’accepter, tout ce que nous ne pouuons refuter.•
Nous parlons de toutes choses par preceptes et resolution. Le stile
à Rome portoit, que cela mesme, qu’vn tesmoin deposoit, pour
l’auoir veu de ses yeux, et ce qu’vn iuge ordonnoit de sa plus certaine
science, estoit conceu en cette forme de parler: Il me semble.
On me faict haïr les choses vray-semblables, quand on me les3
plante pour infaillibles. I’aime ces mots, qui amollissent et moderent
la temerité de nos propositions: à l’auanture, aucunement,
quelque, on dit, ie pense, et semblables. Et si i’eusse eu à dresser
des enfans, ie leur eusse tant mis en la bouche, cette façon de respondre:
enquestente, non resolutiue: Qu’est-ce à dire? ie ne l’entens•
pas; il pourroit estre: est-il vray? qu’ils eussent plustost
gardé la forme d’apprentis à soixante ans, que de representer les
docteurs à dix ans: comme ils font. Qui veut guerir de l’ignorance,
il faut la confesser. Iris est fille de Thaumantis. L’admiration
est fondement de toute philosophie: l’inquisition, le progrez:4
l’ignorance, le bout. Voire dea, il y a quelque ignorance forte et
genereuse, qui ne doit rien en honneur et en courage à la science,
ignorance pour laquelle conceuoir, il n’y a pas moins de science,
qu’à conceuoir la science. Ie vy en mon enfance, vn procez que
Corras conseiller de Thoulouze fit imprimer, d’vn accident estrange;
de deux hommes, qui se presentoient l’vn pour l’autre: il
me souuient, et ne me souuient aussi d’autre chose, qu’il me sembla
auoir rendu l’imposture de celuy qu’il iugea coulpable, si merueilleuse
et excedant de si loing nostre cognoissance, et la sienne, qui•
estoit iuge, que ie trouuay beaucoup de hardiesse en l’arrest qui
l’auoit condamné à estre pendu. Receuons quelque forme d’arrest
qui die: La Cour n’y entend rien; plus librement et ingenuëment,
que ne firent les Areopagites: lesquels se trouuans pressez d’vne
cause, qu’ils ne pouuoient desuelopper, ordonnerent que les parties1
en viendroient à cent ans. Les sorcieres de mon voisinage, courent
hazard de leur vie, sur l’aduis de chasque nouuel autheur, qui
vient donner corps à leurs songes. Pour accommoder les exemples
que la diuine parolle nous offre de telles choses; tres-certains et
irrefragables exemples; et les attacher à nos euenemens modernes:•
puisque nous n’en voyons, ny les causes, ny les moyens: il y
faut autre engin que le nostre. Il appartient à l’auanture, à ce seul
tres-puissant tesmoignage, de nous dire: Cettuy-cy en est, et celle-là:
et non cet autre. Dieu en doit estre creu: c’est vrayement bien
raison. Mais non pourtant vn d’entre nous, qui s’estonne de sa propre2
narration (et necessairement il s’en estonne, s’il n’est hors du
sens) soit qu’il l’employe au faict d’autruy: soit qu’il l’employe
contre soy-mesme. Ie suis lourd, et me tiens vn peu au massif, et
au vray-semblable: euitant les reproches anciens. Maiorem fidem
homines adhibent ijs quæ non intelligunt. Cupidine humani ingenij•
libentius obscura creduntur. Ie vois bien qu’on se courrouce: et me
deffend-on d’en doubter, sur peine d’iniures execrables. Nouuelle
façon de persuader. Pour Dieu mercy. Ma creance ne se manie pas
à coups de poing. Qu’ils gourmandent ceux qui accusent de fauceté
leur opinion: ie ne l’accuse que de difficulté et de hardiesse. Et3
condamne l’affirmation opposite, egallement auec eux: sinon si imperieusement.
Qui establit son discours par brauerie et commandement,
montre que la raison y est foible. Pour vne altercation verbale
et scholastique, qu’ils ayent autant d’apparence que leurs
contradicteurs. Videantur sanè, non affirmentur modo. Mais en la
consequence effectuelle qu’ils en tirent, ceux-cy ont bien de l’auantage. A
tuer les gens: il faut vne clairté lumineuse et nette. Et
est nostre vie trop réelle et essentielle, pour garantir ces accidens,•
supernaturels et fantastiques. Quant aux drogues et poisons, ie les
mets hors de mon conte: ce sont homicides, et de la pire espece.
Toutesfois en cela mesme, on dit qu’il ne faut pas tousiours s’arrester
à la propre confession de ces gens icy. Car on leur a veu par
fois s’accuser d’auoir tué des personnes, qu’on trouuoit saines et viuantes.1
En ces autres accusations extrauagantes, ie dirois volontiers;
que c’est bien assez; qu’vn homme, quelque recommendation
qu’il aye, soit creu de ce qui est humain. De ce qui est hors de sa
conception, et d’vn effect supernaturel: il en doit estre creu, lors
seulement, qu’vne approbation supernaturelle l’a authorisé. Ce•
priuilege qu’il a pleu à Dieu, donner à aucuns de nos tesmoignages,
ne doit pas estre auily, et communiqué legerement. I’ay les
oreilles battuës de mille tels contes. Trois le virent vn tel iour, en
leuant: trois le virent lendemain, en occident: à telle heure, tel
lieu, ainsi vestu: certes ie ne m’en croirois pas moy-mesme. Combien2
trouué-ie plus naturel, et plus vray-semblable, que deux hommes
mentent: que ie ne fay qu’vn homme en douze heures, passe,
quant et les vents, d’orient en occident? Combien plus naturel que
nostre entendement soit emporté de sa place, par la volubilité de
notre esprit detraqué; que cela, qu’vn de nous soit enuolé sur vn•
balay, au long du tuiau de sa cheminée, en chair et en os, par vn
esprit estranger? Ne cherchons pas des illusions du dehors, et incogneuës:
nous qui sommes perpetuellement agitez d’illusions
domestiques et nostres. Il me semble qu’on est pardonnable, de
mescroire vne merueille, autant au moins qu’on peut en destourner3
et elider la verification, par voye non merueilleuse. Et suis l’aduis
de S. Augustin: qu’il vaut mieux pancher vers le doute, que vers
l’asseurance, és choses de difficile preuue, et dangereuse creance.
Il y a quelques années, que ie passay par les terres d’vn Prince
souuerain: lequel en ma faueur, et pour rabattre mon incredulité,•
me fit cette grace, de me faire voir en sa presence, en lieu
particulier, dix ou douze prisonniers de ce genre; et vne vieille
entre autres, vrayment bien sorciere en laideur et deformité, tres-fameuse
de longue main en cette profession. Ie vis et preuues, et
libres confessions, et ie ne sçay quelle marque insensible sur cette
miserable vieille: et m’enquis, et parlay tout mon saoul, y apportant
la plus saine attention que ie peusse: et ne suis pas homme•
qui me laisse guere garroter le iugement par preoccupation. En
fin et en conscience, ie leur eusse plustost ordonné de l’ellebore que
de la ciguë. Captisque res magis mentibus, quàm consceleratis similis
visa. La iustice a ses propres corrections pour telles maladies.
Quant aux oppositions et arguments, que des honnestes hommes1
m’ont faict, et là, et souuent ailleurs: ie n’en ay point senty, qui
m’attachent: et qui ne souffrent solution tousiours plus vray-semblable,
que leurs conclusions. Bien est vray que les preuues et raisons
qui se fondent sur l’experience et sur le faict: celles-là, ie ne
les desnouë point; aussi n’ont elles point de bout: ie les tranche•
souuent, comme Alexandre son nœud. Apres tout c’est mettre ses
coniectures à bien haut prix, que d’en faire cuire vn homme tout
vif. On recite par diuers exemples (et Prestantius de son pere)
qu’assoupy et endormy bien plus lourdement, que d’vn parfaict
sommeil: il fantasia estre iument, et seruir de sommier à des soldats:2
et, ce qu’il fantasioit, il l’estoit. Si les sorciers songent ainsi
materiellement: si les songes par fois se peuuent ainsin incorporer
en effects: encore ne croy-ie pas, que nostre volonté en fust tenuë
à la iustice. Ce que ie dis, comme celuy qui n’est pas iuge ny conseiller
des Roys; ny s’en estime de bien loing digne: ains homme•
du commun: nay et voüé à l’obeïssance de la raison publique, et
en ses faicts, et en ses dicts. Qui mettroit mes resueries en conte,
au preiudice de la plus chetiue loy de son village, ou opinion, ou
coustume, il se feroit grand tort, et encores autant à moy. Car en
ce que ie dy, ie ne pleuuis autre certitude, sinon que c’est ce, que3
lors i’en auoy en la pensée. Pensée tumultuaire et vacillante. C’est
par maniere de deuis, que ie parle de tout, et de rien par maniere
d’aduis. Nec me pudet, vt istos, fateri nescire quod nesciam. Ie ne
serois pas si hardy à parler, s’il m’appartenoit d’en estre creu. Et
fut, ce que ie respondis à vn grand, qui se plaignoit de l’aspreté et•
contention de mes enhortemens. Vous sentant bandé et preparé
d’vne part, ie vous propose l’autre, de tout le soing que ie puis:
pour esclarcir vostre iugement, non pour l’obliger. Dieu tient vos
courages, et vous fournira de choix. Ie ne suis pas si presomptueux,
de desirer seulement, que mes opinions donnassent pente, à4
chose de telle importance. Ma fortune, ne les a pas dressées à si
puissantes et si esleuées conclusions. Certes, i’ay non seulement
des complexions en grand nombre: mais aussi des opinions assez,
desquelles ie dégouterois volontiers mon fils, si i’en auois. Quoy? si
les plus vrayes ne sont pas tousiours les plus commodes à l’homme;
tant il est de sauuage composition. A propos, ou hors de propos,•
il n’importe. On dit en Italie en commun prouerbe, que celuy-là ne
cognoist pas Venus en sa parfaicte douceur, qui n’a couché auec la
boiteuse. La fortune, ou quelque particulier accident, ont mis il y
a long temps ce mot en la bouche du peuple; et se dict des masles
comme des femelles. Car la Royne des Amazones, respondit au1
Scythe qui la conuioit à l’amour, αριστα χωλος οιφει, le boiteux le
faict le mieux. En cette republique feminine, pour fuir la domination
des masles, elles les stropioient dés l’enfance, bras, iambes,
et autres membres qui leur donnoient auantage sur elles, et se
seruoient d’eux, à ce seulement, à quoy nous nous seruons d’elles•
par deçà. I’eusse dit, que le mouuement detraqué de la boiteuse,
apportast quelque nouueau plaisir à la besoigne, et quelque poincte
de douceur, à ceux qui l’essayent: mais ie viens d’apprendre, que
mesme la philosophie ancienne en a decidé. Elle dict, que les
iambes et cuisses des boiteuses, ne receuans à cause de leur imperfection,2
l’aliment qui leur est deu, il en aduient que les parties
genitales, qui sont au dessus, sont plus plaines, plus nourries, et
vigoureuses. Ou bien que ce defaut empeschant l’exercice, ceux qui
en sont entachez, dissipent moins leurs forces, et en viennent plus
entiers aux ieux de Venus. Qui est aussi la raison, pourquoy les•
Grecs descrioient les tisserandes, d’estre plus chaudes, que les autres
femmes: à cause du mestier sedentaire qu’elles font, sans grand
exercice du corps. Dequoy ne pouuons nous raisonner à ce prix-là?
De celles icy, ie pourrois aussi dire; que ce tremoussement que
leur ouurage leur donne ainsin assises, les esueille et sollicite:3
comme faict les dames, le croulement et tremblement de leurs
coches. Ces exemples, seruent-ils pas à ce que ie disois au commencement:
Que nos raisons anticipent souuent l’effect, et ont
l’estenduë de leur iurisdiction si infinie, qu’elles iugent et s’exercent
en l’inanité mesme, et au non estre? Outre la flexibilité de•
nostre inuention, à forger des raisons à toutes sortes de songes;
nostre imagination se trouue pareillement facile, à receuoir des impressions
de la fauceté, par bien friuoles apparences. Car par la
seule authorité de l’vsage ancien, et publique de ce mot: ie me
suis autresfois faict accroire, auoir receu plus de plaisir d’vne
femme, de ce qu’elle n’estoit pas droicte, et mis cela au compte de
ses graces. Torquato Tasso, en la comparaison qu’il faict de la
France à l’Italie; dit auoir remarqué cela, que nous auons les iambes
plus gresles, que les Gentils-hommes Italiens; et en attribue la•
cause, à ce que nous sommes continuellement à cheual. Qui est
celle-mêmes de laquelle Suetone tire vne toute contraire conclusion.
Car il dit au rebours, que Germanicus auoit grossi les siennes,
par continuation de ce mesme exercice. Il n’est rien si soupple
et erratique, que nostre entendement. C’est le soulier de Theramenez,1
bon à tous pieds. Et il est double et diuers, et les matieres
doubles, et diuerses. Donne moy vne dragme d’argent, disoit vn
philosophe Cynique à Antigonus. Ce n’est pas present de Roy, respondit-il.
Donne moy donc vn talent. Ce n’est pas present pour
Cynique.•
Seu plures calor ille vias, et cæca relaxat
Spiramenta, nouas veniat qua succus in herbas:
Seu durat magis, et venas astringit hiantes,
Ne tenues pluuiæ, rapidiue potentia solis
Acrior, aut Boreæ penetrabile frigus adurat.2
Ogni medaglia ha il suo riuerso. Voila pourquoy Clitomachus
disoit anciennement, que Carneades auoit surmonté les labeurs
d’Hercules; pour auoir arraché des hommes le consentement: c’est
à dire, l’opinion, et la temerité de iuger. Cette fantasie de Carneades,
si vigoureuse, nasquit à mon aduis anciennement, de l’impudence•
de ceux qui font profession de sçauoir, et de leur outre-cuidance
desmesurée. On mit Æsope en vente, auec deux autres
esclaues: l’acheteur s’enquit du premier ce qu’il sçauoit faire, celuy-la
pour se faire valoir, respondit monts et merueilles, qu’il sçauoit
et cecy et cela: le deuxiesme en respondit de soy autant ou plus:3
quand ce fut à Æsope, et qu’on luy eust aussi demandé ce qu’il
sçauoit faire: Rien, dit-il, car ceux cy ont tout preoccupé: ils
sçauent tout. Ainsin est-il aduenu en l’escole de la philosophie. La
fierté, de ceux qui attribuoient à l’esprit humain la capacité de
toutes choses, causa en d’autres, par despit et par emulation, cette•
opinion, qu’il n’est capable d’aucune chose. Les vns tiennent en
l’ignorance, cette mesme extremité, que les autres tiennent en la
science. Afin qu’on ne puisse nier, que l’homme ne soit immoderé
par tout: et qu’il n’a point d’arrest, que celuy de la necessité, et
impuissance d’aller outre.4
CHAPITRE XII. [(TRADUCTION LIV. III, CH. XII.)]
De la Physionomie.
QVASI toutes les opinions que nous auons, sont prinses par authorité
et à credit. Il n’y a point de mal. Nous ne sçaurions pirement
choisir, que par nous, en vn siecle si foible. Cette image des
discours de Socrates, que ses amis nous ont laissée, nous ne l’approuuons,
que pour la reuerence de l’approbation publique. Ce•
n’est pas par nostre cognoissance: ils ne sont pas selon nostre
vsage. S’il naissoit à cette heure, quelque chose de pareil, il est peu
d’hommes qui le prisassent. Nous n’apperceuons les graces que
pointues, bouffies, et enflées d’artifice. Celles qui coulent soubs la
naïfueté, et la simplicité, eschappent aisément à vne veuë grossiere1
comme est la nostre. Elles ont vne beauté delicate et cachée: il
faut la veuë nette et bien purgée, pour descouurir cette secrette
lumiere. Est pas, la naïfueté, selon nous, germaine à la sottise, et
qualité de reproche? Socrates faict mouuoir son ame, d’vn mouuement
naturel et commun. Ainsi dict vn païsan, ainsi dict vne•
femme. Il n’a iamais en la bouche, que cochers, menuisiers, sauetiers
et maisons. Ce sont inductions et similitudes, tirées des plus
vulgaires et cogneuës actions des hommes: chacun l’entend. Sous
vne si vile forme, nous n’eussions iamais choisi la noblesse et
splendeur de ses conceptions admirables: nous qui estimons plates2
et basses, toutes celles que la doctrine ne releue; qui n’apperceuons
la richesse qu’en montre et en pompe. Nostre monde n’est
formé qu’à l’ostentation. Les hommes ne s’enflent que de vent: et
se manient à bonds, comme les balons. Cettuy-cy ne se propose
point des vaines fantasies. Sa fin fut, nous fournir de choses et de•
preceptes, qui reellement et plus ioinctement seruent à la vie:
Seruare modum, finémque tenere,
Naturámque sequi.
Il fut aussi tousiours vn et pareil. Et se monta, non par boutades,
mais par complexion, au dernier poinct de vigueur. Ou pour mieux3
dire: il ne monta rien, mais rauala plustost et ramena à son
poinct, originel et naturel, et luy soubmit la vigueur, les aspretez
et les difficultez. Car en Caton, on void bien à clair, que c’est vne
alleure tenduë bien loing au dessus des communes. Aux braues exploits
de sa vie, et en sa mort, on le sent tousiours monté sur ses•
grands cheuaux. Cettuy-cy ralle à terre: et d’vn pas mol et ordinaire,
traicte les plus vtiles discours, et se conduict et à la mort et
aux plus espineuses trauerses, qui se puissent presenter au train
de la vie humaine. Il est bien aduenu, que le plus digne homme
d’estre cogneu, et d’estre presenté au monde pour exemple, ce soit1
celuy duquel nous ayons plus certaine cognoissance. Il a esté esclairé
par les plus clair-voyans hommes, qui furent onques. Les
tesmoins que nous auons de luy, sont admirables en fidelité et en
suffisance. C’est grand cas, d’auoir peu donner tel ordre, aux pures
imaginations d’vn enfant, que sans les alterer ou estirer, il en ait•
produict les plus beaux effects de nostre ame. Il ne la represente
ny esleuée ni riche: il ne la represente que saine: mais certes
d’vne bien allegre et nette santé. Par ces vulguaires ressorts et
naturels: par ces fantasies ordinaires et communes: sans s’esmouuoir
et sans se piquer, il dressa non seulement les plus reglées,2
mais les plus hautes et vigoureuses creances, actions et mœurs,
qui furent onques. C’est luy, qui ramena du ciel, où elle perdoit
son temps, la sagesse humaine, pour la rendre à l’homme: où est
sa plus iuste et plus laborieuse besoigne. Voyez-le plaider deuant
ses iuges: voyez par quelles raisons, il esueille son courage aux•
hazards de la guerre, quels argumens fortifient sa patience, contre
la calomnie, la tyrannie, la mort, et contre la teste de sa femme:
il n’y a rien d’emprunté de l’art, et des sciences. Les plus simples
y recognoissent leurs moyens et leur force: il n’est possible d’aller
plus arriere et plus bas. Il a faict grand faueur à l’humaine nature,3
de montrer combien elle peut d’elle mesme. Nous sommes chacun
plus riche, que nous ne pensons: mais on nous dresse à l’emprunt,
et à la queste: on nous duict à nous seruir plus de l’autruy,
que du nostre. En aucune chose l’homme ne sçait s’arrester au
poinct de son besoing. De volupté, de richesse, de puissance, il en
embrasse plus qu’il n’en peut estreindre. Son auidité est incapable
de moderation. Ie trouue qu’en curiosité de sçauoir, il en est de
mesme: il se taille de la besoigne bien plus qu’il n’en peut faire, et
bien plus qu’il n’en a affaire. Estendant l’vtilité du sçauoir, autant•
qu’est sa matiere. Vt omnium rerum, sic litterarum quoque, intemperantia
laboramus. Et Tacitus a raison, de louer la mere d’Agricola,
d’auoir bridé en son fils, vn appetit trop bouillant de science.
C’est vn bien, à le regarder d’yeux fermes, qui a, comme les
autres biens des hommes, beaucoup de vanité, et foiblesse propre1
et naturelle: et d’vn cher coust. L’acquisition en est bien plus hazardeuse,
que de toute autre viande ou boisson. Car ailleurs, ce que
nous auons achetté, nous l’emportons au logis, en quelque vaisseau,
et là nous auons loy d’en examiner la valeur: combien, et à
quelle heure, nous en prendrons. Mais les sciences, nous ne les•
pouuons d’arriuee mettre en autre vaisseau, qu’en nostre ame:
nous les auallons en les achettans, et sortons du marché ou infects
desia, ou amendez. Il y en a, qui ne font que nous empescher et
charger, au lieu de nourrir: et telles encore, qui sous tiltre de
nous guarir, nous empoisonnent. I’ay pris plaisir de voir en quelque2
lieu, des hommes par deuotion, faire vœu d’ignorance, comme
de chasteté, de pauureté, de pœnitence. C’est aussi chastrer nos
appetits desordonnez, d’esmousser cette cupidité qui nous espoinçonne
à l’estude des liures: et priuer l’ame de cette complaisance
voluptueuse, qui nous chatouille par l’opinion de science. Et est richement•
accomplir le vœu de pauureté, d’y ioindre encore celle de
l’esprit. Il ne nous faut guere de doctrine, pour viure à nostre aise.
Et Socrates nous apprend qu’elle est en nous, et la maniere de l’y
trouuer, et de s’en ayder. Toute cette nostre suffisance, qui est au
delà de la naturelle, est à peu pres vaine et superflue. C’est beaucoup3
si elle ne nous charge et trouble plus qu’elle ne nous sert.
Paucis opus est litteris ad mentem bonam. Ce sont des excez fieureux
de nostre esprit: instrument brouillon et inquiete. Recueillez
vous, vous trouuerez en vous, les argumens de la Nature, contre la
mort, vrais, et les plus propres à vous seruir à la necessité. Ce sont•
ceux qui font mourir vn paysan et des peuples entiers, aussi constamment
qu’vn philosophe. Fusse ie mort moins allegrement auant
qu’auoir veu les Tusculanes? I’estime que non. Et quand ie me
trouue au propre, ie sens, que ma langue s’est enrichie, mon courage
de peu. Il est comme Nature me le forgea. Et se targue pour
le conflict, non que d’vne marche naturelle et commune. Les liures
m’ont serui non tant d’instruction que d’exercitation. Quoy, si la
science, essayant de nous armer de nouuelles deffences, contre les•
inconueniens naturels, nous a plus imprimé en la fantasie, leur
grandeur et leur poix, qu’elle n’a ses raisons et subtilitez, à nous
en couurir? Ce sont voirement subtilitez: par où elle nous esueille
souuent bien vainement. Les autheurs mesmes plus serrez et plus
sages, voyez autour d’vn bon argument, combien ils en sement1
d’autres legers, et, qui y regarde de pres, incorporels. Ce ne sont
qu’arguties verbales, qui nous trompent. Mais d’autant que ce peut
estre vtilement, ie ne les veux pas autrement esplucher. Il y en a
ceans assez de cette condition, en diuers lieux: ou par emprunt, ou
par imitation. Si se faut il prendre vn peu garde, de n’appeller pas•
force, ce qui n’est que gentilesse: et ce, qui n’est qu’aigu, solide:
ou bon, ce qui n’est que beau: quæ magis gustata quàm potata delectant.
Tout ce qui plaist, ne paist pas, vbi non ingenij sed animi
negotium agitur. A veoir les efforts que Seneque se donne pour
se preparer contre la mort, à le voir suer d’ahan, pour se roider et2
pour s’asseurer, et se debattre si long temps en cette perche,
i’eusse esbranlé sa reputation, s’il ne l’eust en mourant, tresuaillamment
maintenuë. Son agitation si ardante, si frequente, montre
qu’il estoit chaud et impetueux luy mesme. Magnus animus remissius
loquitur, et securius. Non est alius ingenio, alius animo color. Il•
le faut conuaincre à ses despens. Et montre aucunement qu’il estoit
pressé de son aduersaire. La façon de Plutarque, d’autant qu’elle
est plus desdaigneuse, et plus destendue, elle est selon moy, d’autant
plus virile et persuasiue. Ie croirois aysément, que son ame
auoit les mouuemens plus asseurez, et plus reglez. L’vn plus aigu,3
nous pique et nous eslance en sursaut: touche plus l’esprit. L’autre
plus solide, nous informe, establit et conforte constamment:
touche plus l’entendement. Celuy là rauit nostre iugement: cestuy-ci
le gaigne. I’ay veu pareillement d’autres escrits, encore plus
reuerez, qui en la peinture du combat qu’ils soustiennent contre les•
aiguillons de la chair, les representent si cuisants, si puissants et
inuincibles, que nous mesmes, qui sommes de la voirie du peuple,
auons autant à admirer l’estrangeté et vigueur incognuë de leur
tentation, que leur resistance. A quoy faire nous allons gendarmant
par ces efforts de la science? Regardons à terre, les pauures
gens que nous y voyons espandus, la teste panchante apres leur
besongne: qui ne sçauent ny Aristote ny Caton, ny exemple ny
precepte. De ceux-là, tire Nature tous les iours, des effects de•
constance et de patience, plus purs et plus roides, que ne sont ceux
que nous estudions si curieusement en l’escole. Combien en vois ie
ordinairement, qui mescognoissent la pauureté: combien qui desirent
la mort, ou qui la passent sans alarme et sans affliction?
Celui là qui fouït mon iardin, il a ce matin enterré son pere ou son1
fils. Les noms mesme, dequoy ils appellent les maladies, en addoucissent
et amollissent l’aspreté. La phthysie, c’est la toux pour
eux: la dysenterie, deuoyement d’estomach: vn pleuresis, c’est vn
morfondement: et selon qu’ils les nomment doucement, ils les supportent
aussi. Elles sont bien griefues, quand elles rompent leur•
trauail ordinaire: ils ne s’allitent que pour mourir. Simplex illa et
aperta virtus in obscuram et solertem scientiam versa est. I’escriuois
cecy enuiron le temps, qu’vne forte charge de nos troubles, se
croupit plusieurs mois, de tout son poix, droict sur moy. I’auois
d’vne part, les ennemis à ma porte: d’autre part, les picoreurs,2
pires ennemis, non armis, sed vitiis, certatur. Et essayois toute sorte
d’iniures militaires, à la fois:
Hostis adest dextra læuàque à parte timendus.
Vicinóque malo terret vtrumque latus.
Monstrueuse guerre. Les autres agissent au dehors, ceste-cy encore•
contre soy: se ronge et se desfaict, par son propre venin. Elle est
de nature si maligne et ruineuse, qu’elle se ruine quand et quand
le reste: et se deschire et despece de rage. Nous la voyons plus
souuent, se dissoudre par elle mesme, que par disette d’aucune
chose necessaire, ou par la force ennemie. Toute discipline la fuït.3
Elle vient guerir la sedition, et en est pleine. Veut chastier la desobeissance,
et en montre l’exemple: et employee à la deffence des
loix, faict sa part de rebellion à l’encontre des siennes propres. Où
en sommes nous? Nostre medecine porte infection.
Nostre mal s’empoisonne•
Du secours qu’on luy donne.
Exuperat magis ægrescitque medendo.
Omnia fanda nefanda, malo permista furore,
Iustificam nobis mentem auertêre deorum.
En ces maladies populaires, on peut distinguer sur le commencement,4
les sains des malades: mais quand elles viennent à durer,
comme la nostre, tout le corps s’en sent, et la teste et les talons:
aucune partie n’est exempte de corruption. Car il n’est air, qui se
hume si gouluement: qui s’espande et penetre, comme faict la licence.
Nos armees ne se lient et tiennent plus que par simant estranger:•
des François on ne sçait plus faire vn corps d’armee,
constant et reglé. Quelle honte? Il n’y a qu’autant de discipline,
que nous en font voir des soldats empruntez. Quant à nous, nous
nous conduisons à discretion, et non pas du chef; chacun selon la
sienne: il a plus affaire au dedans qu’au dehors. C’est au commandement1
de suiure, courtizer, et plier: à luy seul d’obeïr: tout
le reste est libre et dissolu. Il me plaist de voir, combien il y a de
lascheté et de pusillanimité en l’ambition: par combien d’abiection
et de seruitude, il luy faut arriuer à son but. Mais cecy me deplaist-il
de voir, des natures debonnaires, et capables de iustice, se•
corrompre tous les iours, au maniement et commandement de cette
confusion. La longue souffrance, engendre la coustume; la coustume,
le consentement et l’imitation. Nous auions assez d’ames mal nées,
sans gaster les bonnes et genereuses. Si que, si nous continuons, il
restera mal-ayseement à qui fier la santé de cet estat, au cas que2
Fortune nous la redonne.
Hunc saltem euerso iuuenem succurrere seclo,
Ne prohibete!
Qu’est deuenu cet ancien precepte: Que les soldats ont plus à
craindre leur chef, que l’ennemy? Et ce merueilleux exemple:•
Qu’vn pommier s’estant trouué enfermé dans le pourpris du camp
de l’armee Romaine, elle fut veuë l’endemain en desloger, laissant
au possesseur, le comte entier de ses pommes, meures et delicieuses?
I’aymeroy bien, que nostre ieunesse, au lieu du temps qu’elle
employe, à des peregrinations moins vtiles, et apprentissages moins3
honorables, elle le mist, moitié à veoir de la guerre sur mer, sous
quelque bon capitaine commandeur de Rhodes: moitié à recognoistre
la discipline des armees Turkesques. Car elle a beaucoup de
differences, et d’auantages sur la nostre. Cecy en est: que nos soldats
deuiennent plus licentieux aux expeditions: là, plus retenus et•
craintifs. Car les offenses ou larrecins sur le menu peuple, qui se
punissent de bastonades en la paix, sont capitales en la guerre.
Pour vn œuf prins sans payer, ce sont de conte prefix, cinquante
coups de baston. Pour toute autre chose, tant legere soit elle, non
necessaire à la nourriture, on les empale, ou decapite sans deport.4
Ie me suis estonné, en l’histoire de Selim, le plus cruel conquerant
qui fut onques, veoir, que lors qu’il subiugua l’Ægypte, les beaux
iardins d’autour de la ville de Damas, tous ouuers, et en terre de
conqueste, son armee campant sur le lieu mesmes, furent laissés
vierges des mains des soldats, parce qu’ils n’auoient pas eu le signe
de piller. Mais est-il quelque mal en vne police, qui vaille estre
combatu par vne drogue si mortelle? Non pas, disoit Fauonius,•
l’vsurpation de la possession tyrannique d’vne republique. Platon
de mesme ne consent pas qu’on face violence au repos de son païs,
pour le guerir: et n’accepte pas l’amendement qui trouble et hazarde
tout, et qui couste le sang et ruine des citoyens. Establissant
l’office d’vn homme de bien, en ce cas, de laisser tout là: seulement1
prier Dieu qu’il y porte sa main extraordinaire. Et semble
sçauoir mauuais gré à Dion son grand amy, d’y auoir vn peu autrement
procedé. I’estois Platonicien de ce costé là, avant que ie
sçeusse qu’il y eust de Platon au monde. Et si ce personnage, doit
purement estre refusé de nostre consorce: (luy, qui par la sincerité•
de sa conscience, merita enuers la faueur diuine, de penetrer si
auant en la Chrestienne lumiere, au trauers des tenebres publiques,
du monde de son temps,) ie ne pense pas, qu’il nous sie bien, de
nous laisser instruire à vn payen. Combien c’est d’impieté, de n’atendre
de Dieu, nul secours simplement sien, et sans nostre cooperation.2
Ie doubte souuent, si entre tant de gens, qui se meslent de
telle besoigne, nul s’est rencontré, d’entendement si imbecille, à qui
on aye en bon escient persuadé, qu’il alloit vers la reformation,
par la derniere des difformations: qu’il tiroit vers son salut, par
les plus expresses causes que nous ayons de tres certaine damnation:•
que renuersant la police, le magistrat, et les loix, en la tutelle
desquelles Dieu l’a colloqué: remplissant de haines parricides, les
courages fraternels: appellant à son ayde, les diables et les furies:
il puisse apporter secours à la sacrosaincte douceur et iustice, de la
loy diuine. L’ambition, l’auarice, la cruauté, la vengeance, n’ont3
point assez de propre et naturelle impetuosité: amorçons-les et les
attisons, par le glorieux titre de iustice et deuotion. Il ne se peut
imaginer vn pire estat des choses, qu’où la meschanceté vient à
estre legitime: et prendre auec le congé du magistrat, le manteau
de la vertu: Nihil in speciem fallacius quàm praua religio, vbi•
deorum numen prætenditur sceleribus. L’extreme espece d’iniustice,
selon Platon, c’est que, ce qui est iniuste, soit tenu pour iuste.
Le peuple y souffrit bien largement lors, non les dommages presens
seulement,
Vndique totis
Vsque adeo turbatur agris,
mais les futurs aussi. Les viuans y eurent à patir, si eurent ceux•
qui n’estoient encore nays. On le pilla, et moy par consequent,
iusques à l’esperance: luy rauissant tout ce qu’il auoit à s’apprester
à viure pour longues annees,
Quæ nequeunt secum ferre aut abducere, perdunt;
Et cremat insontes turba scelesta casas.1
Muris nulla fides, squallent populatibus agri.
Outre cette secousse, i’en souffris d’autres. I’encourus les inconueniens,
que la moderation apporte en telles maladies. Ie fus pelaudé
à toutes mains. Au Gibelin i’estois Guelphe, au Guelphe Gibelin.
Quelqu’vn de mes poetes dict bien cela, mais ie ne sçay où c’est.•
La situation de ma maison, et l’accointance des hommes de mon
voisinage, me presentoient d’vn visage: ma vie et mes actions d’vn
autre. Il ne s’en faisoit point des accusations formées: car il n’y
auoit où mordre. Ie ne desempare iamais les loix: et qui m’eust
recherché, m’en eust deu de reste. C’estoient suspicions muettes,2
qui couroient sous main, ausquelles il n’y a iamais faute d’apparence,
en vn meslange si confus, non plus que d’espris ou enuieux
ou ineptes. I’ayde ordinairement aux presomptions iniurieuses, que
la Fortune seme contre moy: par vne façon, que i’ay dés tousiours,
de fuyr à me iustifier, excuser et interpreter: estimant que c’est•
mettre ma conscience en compromis, de playder pour elle. Perspicuitas
enim argumentatione eleuatur. Et comme, si chacun voyoit
en moy, aussi cler que ie fay: au lieu de me tirer arriere de l’accusation,
ie m’y auance; et la renchery plustost, par vne confession
ironique et moqueuse: si ie ne m’en tais tout à plat, comme de3
chose indigne de response. Mais ceux qui le prennent pour vne trop
hautaine confiance, ne m’en veulent gueres moins de mal, que ceux,
qui le prennent pour foiblesse d’vne cause indefensible. Nommeement
les grands, enuers lesquels faute de sommission, est l’extreme
faute. Rudes à toute iustice, qui se cognoist, qui se sent: non demise,•
humble et suppliante. I’ay souuent heurté à ce pillier. Tant y
a que de ce qui m’aduint lors, vn ambitieux s’en fust pendu: si eust
faict vn auaritieux. Ie n’ay soing quelconque d’acquerir.
Sit mihi quod nunc est, etiam minus; vt mihi viuam
Quod superest æui, si quid superesse volent dij.
Mais les pertes qui me viennent par l’iniure d’autruy, soit larrecin,
soit violence, me pincent, enuiron comme vn homme malade et
gehenné d’auarice. L’offence a sans mesure plus d’aigreur, que n’a•
la perte. Mille diuerses sortes de maux accoururent à moy à la file.
Ie les eusse plus gaillardement soufferts, à la foule. Ie pensay
desia, entre mes amis, à qui ie pourrois commettre vne vieillesse
necessiteuse et disgratiee. Apres auoir rodé les yeux par tout, ie me
trouuay en pourpoint. Pour se laisser tomber à plomb, et de si1
haut, il faut que ce soit entre les bras d’vne affection solide, vigoureuse
et fortunee. Elles sont rares, s’il y en a. En fin ie cogneus
que le plus seur, estoit de me fier à moy-mesme de moy, et de ma
necessité. Et s’il m’aduenoit d’estre froidement en la grace de la
Fortune, que ie me recommandasse de plus fort à la mienne: m’attachasse,•
regardasse de plus pres à moy. En toutes choses les
hommes se iettent aux appuis estrangers, pour espargner les propres:
seuls certains et seuls puissans, qui sçait s’en armer. Chacun
court ailleurs, et à l’aduenir, d’autant que nul n’est arriué à
soy. Et me resolus, que c’estoient vtiles inconueniens: d’autant2
premierement qu’il faut aduertir à coups de foyt, les mauuais disciples,
quand la raison n’y peut assez, comme par le feu et violence
des coins, nous ramenons vn bois tortu à sa droicteur. Ie me presche,
il y a si long temps, de me tenir à moy, et separer des choses
estrangeres: toutesfois, ie tourne encores tousiours les yeux à•
costé. L’inclination, vn mot fauorable d’vn grand, vn bon visage, me
tente. Dieu sçait s’il en est cherté en ce temps, et quel sens il porte.
I’oys encore sans rider le front, les subornemens qu’on me faict,
pour me tirer en place marchande: et m’en deffens si mollement,
qu’il semble, que ie souffrisse plus volontiers d’en estre vaincu. Or à3
vn esprit si indocile, il faut des bastonnades: et faut rebattre et
reserrer, à bons coups de mail, ce vaisseau qui se desprent, se
descout, qui s’eschappe et desrobe de soy. Secondement, que cet
accident me seruoit d’exercitation, pour me preparer à pis: si moy,
qui et par le benefice de la Fortune, et par la condition de mes
mœurs, esperois estre des derniers, venois à estre des premiers
attrappé de cette tempeste. M’instruisant de bonne heure, à contraindre•
ma vie, et la renger pour vn nouuel estat. La vraye liberté c’est
pouuoir toute chose sur soy. Potentissimus est qui se habet in potestate.
En vn temps ordinaire et tranquille, on se prepare à des accidens
moderez et communs: mais en cette confusion, où nous sommes
depuis trente ans, tout homme François, soit en particulier, soit en1
general, se voit à chaque heure, sur le poinct de l’entier renuersement
de sa fortune. D’autant faut-il tenir son courage fourny de
prouisions plus fortes et vigoureuses. Sçachons gré au sort, de nous
auoir faict viure en vn siecle, non mol, languissant, ny oisif. Tel
qui ne l’eust esté par autre moyen, se rendra fameux par son malheur.•
Comme ie ne ly guere és histoires, ces confusions, des autres
estats, sans regret de ne les auoir peu mieux considerer present.
Ainsi faict ma curiosité, que ie m’aggree aucunement, de veoir de
mes yeux, ce notable spectacle de nostre mort publique, ses symptomes
et sa forme. Et puis que ie ne la sçaurois retarder, suis content2
d’estre destiné à y assister, et m’en instruire. Si cherchons
nous euidemment de recognoistre en ombre mesme, et en la fable
des Theatres, la montre des ieux tragiques de l’humaine fortune. Ce
n’est pas sans compassion de ce que nous oyons: mais nous nous
plaisons d’esueiller nostre desplaisir, par la rareté de ces pitoyables•
euenemens. Rien ne chatouille, qui ne pince. Et les bons historiens,
fuyent comme vne eaue dormante, et mer morte, des narrations
calmes: pour regaigner les seditions, les guerres, où ils sçauent
que nous les appellons. Ie doute si ie puis assez honnestement
aduouër, à combien vil prix du repos et tranquillité de ma vie, ie3
l’ay plus de moitié passee en la ruine de mon pays. Ie me donne vn
peu trop bon marché de patience, és accidens qui ne me saisissent
au propre: et pour me plaindre à moy, regarde non tant ce qu’on
m’oste, que ce qui me reste de sauue, et dedans et dehors. Il y a de
la consolation, à escheuer tantost l’vn, tantost l’autre, des maux qui•
nous guignent de suitte, et assenent ailleurs, autour de nous. Aussi,
qu’en matiere d’interests publiques, à mesure, que mon affection est
plus vniuersellement espandue, elle en est plus foible. Ioinct qu’il
est vray à demy, Tantum ex publicis malis sentimus, quantum ad priuatas
res pertinet. Et que la santé, d’où nous partismes estoit telle,
qu’elle soulage elle mesme le regret, que nous en deurions auoir.
C’estoit santé, mais non qu’à la comparaison de la maladie, qui l’a
suyuie. Nous ne sommes cheus de gueres haut. La corruption et le
brigandage, qui est en dignité et en office, me semble le moins supportable.•
On nous volle moins iniurieusement dans vn bois, qu’en
lieu de seureté. C’estoit vne iointure vniuerselle de membres gastez
en particulier à l’enuy les vns des autres: et la plus part, d’vlceres
enuieillis, qui ne receuoient plus, ny ne demandoient guerison.
Ce croulement donq m’anima certes plus, qu’il ne m’atterra, à l’aide1
de ma conscience, qui se portoit non paisiblement seulement, mais
fierement; et ne trouuois en quoy me plaindre de moy. Aussi,
comme Dieu n’enuoye iamais non plus les maux, que les biens tous
purs aux hommes, ma santé tint bon ce temps-là, outre son ordinaire.
Et ainsi que sans elle ie ne puis rien, il est peu de choses,•
que ie ne puisse auec elle. Elle me donna moyen d’esueiller toutes
mes prouisions, et de porter la main au deuant de la playe, qui eust
passé volontiers plus outre. Et esprouuay en ma patience, que
i’auois quelque tenue contre la Fortune: et qu’à me faire perdre
mes arçons, il falloit vn grand heurt. Ie ne le dis pas, pour l’irriter2
à me faire vne charge plus vigoureuse. Ie suis son seruiteur: ie luy
tends les mains. Pour Dieu qu’elle se contente. Si ie sens ses
assaux? si fais. Comme ceux que la tristesse accable et possede, se
laissent pourtant par interualles tastonner à quelque plaisir, et leur
eschappe vn sousrire: ie puis aussi assez sur moy, pour rendre mon•
estat ordinaire, paisible, et deschargé d’ennuyeuse imagination:
mais ie me laisse pourtant à boutades, surprendre des morsures de
ces malplaisantes pensees, qui me batent, pendant que ie m’arme
pour les chasser, ou pour les luicter. Voicy vn autre rengregement
de mal, qui m’arriua à la suitte du reste. Et dehors et dedans3
ma maison, ie fus accueilly d’vne peste, vehemente au prix de toute
autre. Car comme les corps sains sont subiects à plus griefues maladies,
d’autant qu’ils ne peuuent estre forcez que par celles-là:
aussi mon air tressalubre, où d’aucune memoire, la contagion, bien
que voisine, n’auoit sçeu prendre pied, venant à s’empoisonner,•
produisit des effects estranges.
Mista senum et iuuenum densantur funera, nullum
Sæua caput Proserpina fugit.
I’euz à souffrir cette plaisante condition, que la veue de ma maison
m’estoit effroyable. Tout ce qui y estoit, estoit sans garde, et à l’abandon
de qui en auoit enuie. Moy qui suis si hospitalier, fus en
tres penible queste de retraicte, pour ma famille. Vne famille
esgaree, faisant peur à ses amis, et à soy-mesme, et horreur où•
qu’elle cherchast à se placer: ayant à changer de demeure, soudain
qu’vn de la trouppe commençoit à se douloir du bout du doigt.
Toutes maladies sont alors prises pour peste: on ne se donne pas
le loysir de les recognoistre. Et c’est le bon: que selon les regles
de l’art, à tout danger qu’on approche, il faut estre quarante iours1
en transe de ce mal: l’imagination vous exerceant cependant à sa
mode, et enfleurant vostre santé mesme. Tout cela m’eust beaucoup
moins touché, si ie n’eusse eu à me ressentir de la peine d’autruy,
et seruir six mois miserablement, de guide à cette carauane. Car ie
porte en moy mes preseruatifs, qui sont, resolution et souffrance.•
L’apprehension ne me presse guere: laquelle on craint particulierement
en ce mal. Et si estant seul, ie l’eusse voulu prendre, c’eust
esté vne suitte, bien plus gaillarde et plus esloignee. C’est vne
mort, qui ne me semble des pires. Elle est communément courte,
d’estourdissement, sans douleur, consolee par la condition publique:2
sans ceremonie, sans deuil, sans presse. Mais quant au monde des
enuirons, la centiesme partie des ames ne se peut sauuer.
Videas desertáque regna
Pàstorum, et longè saltus latéque vacantes.
En ce lieu, mon meilleur reuenu est manuel. Ce que cent hommes•
trauailloient pour moy, chauma pour long temps. Or lors, quel
exemple de resolution ne vismes nous, en la simplicité de tout ce
peuple? Generalement, chacun renonçoit au soing de la vie. Les raisins
demeurerent suspendus aux vignes, le bien principal du pays:
tous indifferemment se preparans et attendans la mort, à ce soir,3
ou au lendemain: d’vn visage et d’vne voix si peu effroyee, qu’il
sembloit qu’ils eussent compromis à cette necessité, et que ce fust
vne condemnation vniuerselle et ineuitable. Elle est tousiours telle.
Mais à combien peu, tient la resolution au mourir? La distance et
difference de quelques heures: la seule consideration de la compagnie,•
nous en rend l’apprehension diuerse. Voyez ceux-cy: pour ce
qu’ils meurent en mesme mois: enfans, ieunes, vieillards, ils ne s’estonnent
plus, ils ne se pleurent plus. I’en vis qui craignoient de demeurer
derriere, comme en vne horrible solitude. Et n’y cogneu communément,
autre soing que des sepultures: il leur faschoit de voir
les corps espars emmy les champs, à la mercy des bestes: qui y
peuplerent incontinent. Comment les fantasies humaines se descouppent!•
Les Neorites, nation qu’Alexandre subiugua, iettent les corps
des morts au plus profond de leurs bois, pour y estre mangez.
Seule sepulture estimee entr’eux heureuse. Tel sain faisoit desia sa
fosse: d’autres s’y couchoient encore viuans. Et vn maneuure des
miens, auec ses mains, et ses pieds, attira sur soy la terre en mourant.1
Estoit ce pas s’abrier pour s’endormir plus à son aise? D’vne
entreprise en hauteur aucunement pareille à celle des soldats Romains,
qu’on trouua apres la iournee de Cannes, la teste plongee
dans des trous, qu’ils auoient faicts et comblez de leurs mains, en
s’y suffoquant. Somme toute vne nation fut incontinent par vsage,•
logee en vne marche, qui ne cede en roideur à aucune resolution
estudiee et consultee. La plus part des instructions de la science,
à nous encourager, ont plus de montre que de force, et plus d’ornement
que de fruict. Nous auons abandonné Nature, et luy voulons
apprendre sa leçon: elle, qui nous menoit si heureusement et si2
seurement. Et ce pendant, les traces de son instruction, et ce peu
qui par le benefice de l’ignorance, reste de son image, empreint en
la vie de cette tourbe rustique d’hommes impollis: la science est
contrainte, de l’aller tous les iours empruntant, pour en faire patron
à ses disciples, de constance, d’innocence, et de tranquillité. Il•
fait beau voir, que ceux-cy plains de tant de belle cognoissance,
ayent à imiter cette sotte simplicité: et à l’imiter, aux premieres
actions de la vertu. Et que nostre sapience, apprenne des bestes
mesmes, les plus vtiles enseignemens, aux plus grandes et necessaires
parties de nostre vie. Comme il nous faut viure et mourir,3
mesnager nos biens, aymer et esleuer nos enfans, entretenir iustice.
Singulier tesmoignage de l’humaine maladie: et que cette raison
qui se manie à nostre poste, trouuant tousiours quelque diuersité
et nouuelleté, ne laisse chez nous aucune trace apparente de la
Nature. Et en ont faict les hommes, comme les parfumiers de•
l’huile: ils l’ont sophistiquee de tant d’argumentations, et de discours
appellez du dehors, qu’elle en est deuenue variable, et particuliere
à chacun: et a perdu son propre visage, constant, et vniuersel.
Et nous faut en chercher tesmoignage des bestes, non subiect à
faueur, corruption, ny à diuersité d’opinions. Car il est bien vray,
qu’elles mesmes ne vont pas tousiours exactement dans la route de
Nature, mais ce qu’elles en desuoyent, c’est si peu, que vous en•
apperceuez tousiours l’orniere. Tout ainsi que les cheuaux qu’on
meine en main, font bien des bonds, et des escapades, mais c’est à
la longueur de leurs longes: et suyuent neantmoins tousiours les
pas de celuy qui les guide: et comme l’oiseau prend son vol, mais
sous la bride de sa filiere. Exilia, tormenta, bella, morbos, naufragia1
meditare, vt nullo sis malo tyro. A quoy nous sert cette curiosité,
de preoccuper tous les inconueniens de l’humaine nature, et
nous preparer auec tant de peine à l’encontre de ceux mesme, qui
n’ont à l’auanture point à nous toucher? (Parem passis tristitiam
facit, pati posse. Non seulement le coup, mais le vent et le pet nous•
frappe). Ou comme les plus fieureux, car certes c’est fieure, aller
dés à cette heure vous faire donner le fouët, par ce qu’il peut aduenir,
que Fortune vous le fera souffrir vn iour: et prendre vostre
robe fourree dés la S. Iean, pour ce que vous en aurez besoing à
Noel? Iettez vous à l’experience de tous les maux qui vous peuuent2
arriuer, nommement des plus extremes: esprouuez vous là, disent-ils,
asseurez vous là. Au rebours; le plus facile et plus naturel, seroit
en descharger mesme sa pensee. Ils ne viendront pas assez tost,
leur vray estre ne nous dure pas assez, il faut que nostre esprit les
estende et les allonge, et qu’auant la main il les incorpore en soy,•
et s’en entretienne, comme s’ils ne poisoient pas raisonnablement à
nos sens. Ils poiseront assez, quand ils y seront (dit vn des maistres,
non de quelque tendre secte, mais de la plus dure) cependant
fauorise toy: croy ce que tu aimes le mieux: que te sert il d’aller
recueillant et preuenant ta male fortune: et de perdre le present,3
par la crainte du futur: et estre dés cette heure miserable, par ce
que tu le dois estre auec le temps? Ce sont ses mots. La science
nous faict volontiers vn bon office, de nous instruire bien exactement
des dimensions des maux.
Curis acuens mortalia corda.•
Ce seroit dommage, si partie de leur grandeur eschappoit à nostre
sentiment et cognoissance. Il est certain, qu’à la plus part, la
preparation à la mort, a donné plus de torment, que n’a faict la
souffrance. Il fut iadis veritablement dict, et par vn bien iudicieux
autheur: Minus afficit sensus fatigatio, quàm cogitatio. Le sentiment
de la mort presente, nous anime par fois de soy mesme, d’vne
prompte resolution, de ne plus euiter chose du tout ineuitable. Plusieurs•
gladiateurs se sont veus au temps passé, apres auoir couardement
combattu, aualler courageusement la mort; offrans leur
gosier au fer de l’ennemy, et le conuians. La veue esloignee de la
mort aduenir, a besoing d’vne fermeté lente, et difficile par consequent
à fournir. Si vous ne sçauez pas mourir, ne vous chaille. Nature1
vous en informera sur le champ, plainement et suffisamment;
elle fera exactement cette besongne pour vous, n’en empeschez vostre
soing.
Incertam frustra, mortales, funeris horam
Quæritis, et qua sit mors aditura via.•
Pœna minor certam subito perferre ruinam,
Quod timeas grauius sustinuisse diu.
Nous troublons la vie par le soing de la mort, et la mort par le
soing de la vie. L’vne nous ennuye, l’autre nous effraye. Ce n’est
pas contre la mort, que nous nous preparons, c’est chose trop momentanee.2
Vn quart d’heure de passion sans consequence, sans nuisance,
ne merite pas des preceptes particuliers. A dire vray, nous
nous preparons contre les preparations de la mort. La philosophie
nous ordonne, d’auoir la mort tousiours deuant les yeux, de la preuoir
et considerer auant le temps: et nous donne apres, les regles•
et les precautions, pour prouuoir à ce, que cette preuoyance, et
cette pensee ne nous blesse. Ainsi font les medecins qui nous iettent
aux maladies, afin qu’ils ayent où employer leurs drogues et
leur art. Si nous n’auons sçeu viure, c’est iniustice de nous apprendre
à mourir et difformer la fin de son total. Si nous auons sçeu3
viure, constamment et tranquillement, nous sçaurons mourir de
mesme. Ils s’en venteront tant qu’il leur plaira. Tota philosophorum
vita commentatio mortis est. Mais il m’est aduis, que c’est bien le
bout, non pourtant le but de la vie. C’est sa fin, son extremité, non
pourtant son obiect. Elle doit estre elle mesme à soy, sa visee, son•
dessein. Son droit estude est se regler, se conduire, se souffrir. Au
nombre de plusieurs autres offices, que comprend le general et
principal chapitre de sçauoir viure, est cet article de sçauoir mourir.
Et des plus legers, si nostre crainte ne luy donnoit poids. A
les iuger par l’vtilité, et par la verité naifue, les leçons de la simplicité,4
ne cedent gueres à celles que nous presche la doctrine au
contraire. Les hommes sont diuers en sentiment et en force: il les
faut mener à leur bien, selon eux: et par routes diuerses. Quò me
cumque rapit tempestas, deferor hospes. Ie ne vy iamais paysan de
mes voisins, entrer en cogitation de quelle contenance, et asseurance,•
il passeroit cette heure derniere. Nature luy apprend à ne
songer à la mort, que quand il se meurt. Et lors il y a meilleure
grace qu’Aristote: lequel la mort presse doublement, et par elle,
et par vne si longue premeditation. Pourtant fut-ce l’opinion de Cæsar,
que la moins premeditee mort, estoit la plus heureuse, et plus1
deschargee. Plus dolet quàm necesse est, qui antê dolet quàm necesse
est. L’aigreur de cette imagination, naist de nostre curiosité. Nous
nous empeschons tousiours ainsi: voulans deuancer et regenter les
prescriptions naturelles. Ce n’est qu’aux docteurs, d’en disner plus
mal, tous sains, et se renfroigner de l’image de la mort. Le commun,•
n’a besoing ny de remede ny de consolation, qu’au heurt, et
au coup. Et n’en considere qu’autant iustement qu’il en souffre. Est-ce
pas ce que nous disons, que la stupidité, et faute d’apprehension,
du vulgaire, luy donne cette patience aux maux presens, et cette
profonde nonchalance des sinistres accidens futurs? Que leur ame2
pour estre plus crasse, et obtuse, est moins penetrable et agitable?
Pour Dieu s’il est ainsi, tenons d’ores en auant escole de bestise.
C’est l’extreme fruit, que les sciences nous promettent, auquel
ceste-cy conduict si doucement ses disciples. Nous n’aurons pas
faute de bons regens, interpretes de la simplicité naturelle. Socrates•
en sera l’vn. Car de ce qu’il m’en souuient, il parle enuiron
en ce sens, aux iuges qui deliberent de sa vie: I’ay peur, messieurs,
si ie vous prie de ne me faire mourir, que ie m’enferre en la delation
de mes accusateurs; qui est: Que ie fais plus l’entendu que
les autres: comme ayant quelque cognoissance plus cachee, des3
choses qui sont au dessus et au dessous de nous. Ie sçay que ie n’ay
ni frequenté, ny recogneu la mort, ni n’ay veu personne qui ait
essayé ses qualitez, pour m’en instruire. Ceux qui la craignent presupposent
la cognoistre: quant à moy, ie ne sçay ny quelle elle
est, ny quel il faict en l’autre monde. A l’auanture est la mort•
chose indifferente, à l’auanture desirable. Il est à croire pourtant, si
c’est vne transmigration d’vne place à autre, qu’il y a de l’amendement,
d’aller viure auec tant de grands personnages trespassez: et
d’estre exempt d’auoir plus affaire à iuges iniques et corrompus. Si
c’est vn aneantissement de nostre estre, c’est encore amendement
d’entrer en vne longue et paisible nuit. Nous ne sentons rien de
plus doux en la vie, qu’vn repos et sommeil tranquille, et profond sans
songes. Les choses que ie sçay estre mauuaises, comme d’offencer•
son prochain, et desobeir au superieur, soit Dieu, soit homme, ie
les euite soigneusement: celles desquelles ie ne sçay, si elles sont
bonnes ou mauuaises, ie ne les sçaurois craindre. Si ie m’en vay
mourir, et vous laisse en vie: les Dieux seuls voyent, à qui, de vous
ou de moy, il en ira mieux. Parquoy pour mon regard, vous en ordonnerez,1
comme il vous plaira. Mais selon ma façon de conseiller
les choses iustes et vtiles, ie dy bien, que pour vostre conscience
vous ferez mieux de m’eslargir, si vous ne voyez plus auant que
moy en ma cause. Et iugeant selon mes actions passees, et publiques,
et priuees, selon mes intentions, et selon le profit, que tirent•
tous les iours de ma conuersation tant de nos citoyens, ieunes
et vieux, et le fruit, que ie vous fay à tous, vous ne pouuez duëment
vous descharger enuers mon merite, qu’en ordonnant, que ie
sois nourry, attendu ma pauureté, au Prytanee, aux despens publiques:
ce que souuent ie vous ay veu à moindre raison, octroyer2
à d’autres. Ne prenez pas à obstination ou desdaing, que, suyuant
la coustume, ie n’aille vous suppliant et esmouuant à commiseration.
I’ay des amis et des parents, n’estant, comme dict Homere,
engendré ny de bois, ny de pierre non plus que les autres: capables
de se presenter, avec des larmes, et le dueil: et ay trois enfans•
esplorez, dequoy vous tirer à pitié. Mais ie feroy honte à nostre
ville, en l’aage que ie suis, et en telle reputation de sagesse, que
m’en voyci en preuention, de m’aller desmettre à si lasches contenances.
Que diroit-on des autres Atheniens? I’ay tousiours admonnesté
ceux qui m’ont ouy parler, de ne racheter leur vie, par vne3
action deshonnete. Et aux guerres de mon pays à Amphipolis, à
Potidee, à Delie, et autres où ie me suis trouué, i’ay montré par
effect, combien i’estoy loing de garantir ma seureté par ma honte.
D’auantage i’interesserois vostre deuoir, et vous conuierois à choses
laydes: car ce n’est pas à mes prieres de vous persuader: c’est•
aux raisons pures et solides de la iustice. Vous auez iuré aux Dieux
d’ainsi vous maintenir. Il sembleroit, que ie vous vousisse soupçonner
et recriminer, de ne croire pas, qu’il y en aye. Et moy mesme
tesmoigneroy contre moy, de ne croire point en eux, comme ie doy:
me deffiant de leur conduicte, et ne remettant purement en leurs4
mains mon affaire. Ie m’y fie du tout: et tiens pour certain, qu’ils
feront en cecy, selon qu’il sera plus propre à vous et à moy. Les
gens de bien ny viuans, ny morts, n’ont aucunement à se craindre
des Dieux. Voyla pas vn playdoyé puerile, d’vne hauteur inimaginable
et employé en quelle necessité? Vrayement ce fut raison, qu’il
le preferast à celuy, que ce grand orateur Lysias, auoit mis par•
escrit pour luy: excellemment façonné au stile iudiciaire: mais
indigne d’vn si noble criminel. Eust on ouï de la bouche de Socrates
vne voix suppliante? Cette superbe vertu, eust elle calé, au
plus fort de sa montre? Et sa riche et puissante nature, eust elle
commis à l’art sa defense: et en son plus haut essay, renoncé à la1
verité et naïueté, ornemens de son parler, pour se parer du fard,
des figures, et feintes, d’vne oraison apprinse? Il feit tressagement,
et selon luy, de ne corrompre vne teneur de vie incorruptible, et
vne si saincte image de l’humaine forme, pour allonger d’vn an sa
decrepitude: et trahir l’immortelle memoire de cette fin glorieuse.•
Il deuoit sa vie, non pas à soy, mais à l’exemple du monde. Seroit
ce pas dommage publique, qu’il eust acheuee d’vne oysiue et
obscure façon? Certes vne si nonchallante et molle consideration
de sa mort, meritoit que la posterité la considerast d’autant plus
pour luy. Ce qu’elle fit. Et il n’y a rien en la iustice si iuste, que2
ce que la Fortune ordonna pour sa recommandation. Car les Atheniens
eurent en telle abomination ceux, qui en auoient esté cause,
qu’on les fuyoit comme personnes excommuniees. On tenoit pollu
tout ce, à quoy ils auoient touché: personne à l’estuue ne lauoit
auec eux, personne ne les saluoit ni accointoit: si qu’en fin ne pouuant•
plus porter cette haine publique, ils se pendirent eux mesmes.
Si quelqu’vn estime, que parmy tant d’autres exemples que
i’auois à choisir pour le seruice de mon propos, és dits de Socrates,
i’aye mal trié cestuy-cy: et qu’il iuge, ce discours estre esleué
au dessus des opinions communes: ie l’ay faict à escient: car ie3
iuge autrement. Et tiens que c’est vn discours, en rang, et en naïfueté
bien plus arriere, et plus bas, que les opinions communes. Il
represente en vne hardiesse inartificielle et securité enfantine la
pure et premiere impression et ignorance de nature. Car il est
croyable, que nous auons naturellement crainte de la douleur;
mais non de la mort, à cause d’elle. C’est vne partie de nostre estre,
non moins essentielle que le viure. A quoy faire, nous en auroit
Nature engendré la haine et l’horreur, veu qu’elle luy tient•
rang de tres-grande vtilité, pour nourrir la succession et vicissitude
de ses ouurages? Et qu’en cette republique vniuerselle, elle
sert plus de naissance et d’augmentation, que de perte ou ruyne:
Sic rerum summa nouatur:
Mille animas vna necata dedit.1
La deffaillance d’vne vie, est le passage à mille autres vies. Nature
a empreint aux bestes, le soing d’elles et de leur conseruation. Elles
vont iusques-là, de craindre leur empirement: de se heurter et
blesser: que nous les encheuestrions et battions, accidents subiects
à leur sens et experience. Mais que nous les tuions, elles ne le peuuent•
craindre, ny n’ont la faculté d’imaginer et conclurre la mort.
Si dit-on encore qu’on les void, non seulement la souffrir gayement:
la plus-part des cheuaux hannissent en mourant, les cygnes
la chantent: mais de plus, la rechercher à leur besoing; comme
portent plusieurs exemples des elephans. Outre ce, la façon d’argumenter,2
de laquelle se sert icy Socrates, est-elle pas admirable
esgallement, en simplicité et en vehemence? Vrayment il est bien
plus aisé, de parler comme Aristote, viure comme Cæsar, qu’il
n’est aisé de parler et viure comme Socrates. Là, loge l’extreme
degré de perfection et de difficulté: l’art n’y peut ioindre. Or nos•
facultez ne sont pas ainsi dressées. Nous ne les essayons, ny ne les
cognoissons: nous nous inuestissons de celles d’autruy, et laissons
chomer les nostres. Comme quelqu’vn pourroit dire de moy: que
i’ay seulement faict icy vn amas de fleurs estrangeres, n’y ayant
fourny du mien, que le filet à les lier. Certes i’ay donné à l’opinion3
publique, que ces parements empruntez m’accompaignent:
mais ie n’entends pas qu’ils me couurent, et qu’ils me cachent:
c’est le rebours de mon dessein. Qui ne veux faire montre que du
mien et de ce qui est mien par nature. Et si ie m’en fusse creu, à
tout hazard, i’eusse parlé tout fin seul. Ie m’en charge de plus fort,•
tous les iours, outre ma proposition et ma forme premiere, sur la
fantasie du siecle: et par oisiueté. S’il me messied à moy, comme
ie le croy, n’importe: il peut estre vtile à quelque autre. Tel allegue
Platon et Homere, qui ne les vid onques: et moy, ay prins des
lieux assez, ailleurs qu’en leur source. Sans peine et sans suffisance,
ayant mille volumes de liures, autour de moy, en ce lieu
où i’escris, i’emprunteray presentement s’il me plaist, d’vne douzaine
de tels rauaudeurs, gens que ie ne fueillette guere, dequoy•
esmailler le traicté de la Physionomie. Il ne faut que l’epitre liminaire
d’vn Allemand pour me farcir d’allegations: et nous allons
quester par là vne friande gloire, à piper le sot monde. Ces pastissages
de lieux communs, dequoy tant de gents mesnagent leur
estude, ne seruent guere qu’à subiects communs: et seruent à nous1
montrer, non à nous conduire: ridicule fruict de la science, que
Socrates exagite si plaisamment contre Euthydemus. I’ay veu faire
des liures de choses, ny iamais estudiées ny entenduës: l’autheur
commettant à diuers de ses amis sçauants, la recherche de cette-cy,
et de cette autre matiere, à le bastir: se contentant pour sa part,•
d’en auoir proietté le dessein, et lié par son industrie, ce fagot de
prouisions incogneuës: au moins est sien l’ancre, et le papier.
Cela, c’est achetter, ou emprunter vn liure, non pas le faire. C’est
apprendre aux hommes, non qu’on sçait faire vn liure, mais, ce dequoy
ils pouuoient estre en doute, qu’on ne le sçait pas faire. Vn2
president se ventoit où i’estois, d’auoir amoncelé deux cens tant de
lieux estrangers, en vn sien arrest presidental. En le preschant, il
effaçoit la gloire qu’on luy en donnoit. Pusillanime et absurde venterie
à mon gré, pour vn tel subiect et telle personne. Ie fais le
contraire: et parmy tant d’emprunts, suis bien aise d’en pouuoir•
desrober quelqu’vn: le desguisant et difformant à nouueau seruice.
Au hazard, que ie laisse dire, que c’est par faute d’auoir entendu
son naturel vsage, ie luy donne quelque particuliere adresse de ma
main, à ce qu’il en soit d’autant moins purement estranger. Ceux-cy
mettent leurs larrecins en parade et en conte. Aussi ont-ils plus3
de credit aux loix que moy. Nous autres naturalistes, estimons,
qu’il y aye grande et incomparable preference, de l’honneur de
l’inuention, à l’honneur de l’allegation. Si i’eusse voulu parler
par science, i’eusse parlé plustost. I’eusse escrit du temps plus
voisin de mes estudes, que i’auois plus d’esprit et de memoire. Et•
me fusse plus fié à la vigueur de cet aage là, qu’à cettuy-cy, si
i’eusse voulu faire mestier d’escrire. Et quoy, si cette faueur gratieuse,
que la Fortune m’a n’aguere offerte par l’entremise de cet
ouurage, m’eust peu rencontrer en telle saison au lieu de celle-cy;
où elle est egallement desirable à posseder, et preste à perdre?•
Deux de mes cognoissans, grands hommes en cette faculté, ont
perdu par moitié, à mon aduis, d’auoir refusé de se mettre au iour,
à quarante ans, pour attendre les soixante. La maturité a ses deffaux,
comme la verdeur, et pires. Et autant est la vieillesse incommode
à cette nature de besongne, qu’à toute autre. Quiconque met1
sa decrepitude soubs la presse, faict folie, s’il espere en espreindre
des humeurs, qui ne sentent le disgratié, le resueur et l’assoupy.
Nostre esprit se constipe et s’espessit en vieillissant. Ie dis pompeusement
et opulemment l’ignorance, et dis la science maigrement
et piteusement. Accessoirement cette-cy, et accidentalement:•
celle-là expressément, et principallement. Et ne traicte à poinct
nommé de rien, que du rien: ny d’aucune science, que de celle de
l’inscience. I’ay choisi le temps, où ma vie, que i’ay à peindre, ie
l’ay toute deuant moy: ce qui en reste, tient plus de la mort. Et
de ma mort seulement, si ie la rencontrois babillarde, comme font2
d’autres, donrois-ie encores volontiers aduis au peuple, en deslogeant.
Socrates a esté vn exemplaire parfaict en toutes grandes
qualitez. I’ay despit, qu’il eust rencontré vn corps si disgratié,
comme ils disent, et si disconuenable à la beauté de son ame, luy
si amoureux et si affolé de la beauté. Nature luy fit iniustice. Il•
n’est rien plus vray-semblable, que la conformité et relation du
corps à l’esprit. Ipsi animi, magni refert, quali in corpore locati
sint: multa enim è corpore existunt, quæ acuant mentem: multa, quæ
obtundant. Cettuy-cy parle d’vne laideur desnaturée, et difformité
de membres: mais nous appellons laideur aussi, vne mesauenance3
au premier regard, qui loge principallement au visage: et nous
desgoute par le teint, vne tache, vne rude contenance, par quelque
cause souuent inexplicable, en des membres pourtant bien ordonnez
et entiers. La laideur, qui reuestoit vne ame tres-belle en
la Boittie, estoit de ce predicament. Cette laideur superficielle, qui•
est toutesfois la plus imperieuse, est de moindre preiudice à l’estat
de l’esprit: et a peu de certitude en l’opinion des hommes. L’autre,
qui d’vn plus propre nom, s’appelle difformité plus substantielle,
porte plus volontiers coup iusques au dedans. Non pas tout
soulier de cuir bien lissé, mais tout soulier bien formé, montre
l’interieure forme du pied. Comme Socrates disoit de la sienne,
qu’elle en accusoit iustement, autant en son ame, s’il ne l’eust corrigée
par institution. Mais en le disant, ie tiens qu’il se mocquoit,
suiuant son vsage: et iamais ame si excellente, ne se fit elle-mesme.•
Ie ne puis dire assez souuent, combien i’estime la beauté, qualité
puissante et aduantageuse. Il l’appelloit, vne courte tyrannie:
et Platon, le priuilege de nature. Nous n’en auons point qui la surpasse
en credit. Elle tient le premier rang au commerce des hommes.
Elle se presente au deuant: seduict et preoccupe nostre iugement,1
auec grande authorité et merueilleuse impression. Phryné
perdoit sa cause, entre les mains d’vn excellent aduocat, si, ouurant
sa robbe, elle n’eust corrompu ses iuges, par l’esclat de sa
beauté. Et ie trouue, que Cyrus, Alexandre, Cæsar, ces trois maistres
du monde, ne l’ont pas oubliée à faire leurs grands affaires.•
Non a pas le premier Scipion. Vn mesme mot embrasse en Grec le
bel et le bon. Et le S. Esprit appelle souuent bons, ceux qu’il veut
dire beaux. Ie maintiendroy volontiers le rang des biens, selon que
portoit la chanson, que Platon dit auoir esté triuiale, prinse de
quelque ancien poëte: La santé, la beauté, la richesse. Aristote2
dit, appartenir aux beaux, le droict de commander: et quand il en
est, de qui la beauté approche celle des images des Dieux, que la
veneration leur est pareillement deuë. A celuy qui luy demandoit,
pourquoy plus long temps, et plus souuent, on hantoit les beaux:
Cette demande, feit-il, n’appartient à estre faicte, que par vn aueugle.•
La plus-part et les plus grands philosophes, payerent leur escholage,
et acquirent la sagesse, par l’entremise et faueur de leur
beauté. Non seulement aux hommes qui me seruent, mais aux bestes
aussi, ie la considere à deux doigts pres de la bonté. Si me
semble-il, que ce traict et façon de visage, et ces lineaments, par3
lesquels on argumente aucunes complexions internes, et nos fortunes
à venir, est chose qui ne loge pas bien directement et simplement,
soubs le chapitre de beauté et de laideur. Non plus que toute
bonne odeur, et serenité d’air, n’en promet pas la santé: ny toute
espesseur et puanteur, l’infection, en temps pestilent. Ceux qui accusent•
les dames, de contre-dire leur beauté par leurs mœurs, ne
rencontrent pas tousiours. Car en vne face qui ne sera pas trop
bien composée, il peut loger quelque air de probité et de fiance.
Comme au rebours, i’ay leu par fois entre deux beaux yeux, des
menasses d’vne nature maligne et dangereuse. Il y a des physionomies
fauorables: et en vne presse d’ennemis victorieux, vous choisirez
incontinent parmy des hommes incogneus, l’vn plustost que
l’autre, à qui vous rendre et fier vostre vie: et non proprement•
par la consideration de la beauté. C’est vne foible garantie que
la mine, toutesfois elle a quelque consideration. Et si i’auois à les
foyter, ce seroit plus rudement, les meschans qui dementent et
trahissent les promesses que Nature leur auoit plantées au front. Ie
punirois plus aigrement la malice, en vne apparence debonnaire. Il1
semble qu’il y ait aucuns visages heureux, d’autres malencontreux.
Et crois, qu’il y a quelque art, à distinguer les visages debonnaires
des niais, les seueres des rudes, les malicieux des chagrins, les
desdaigneux des melancholiques, et telles autres qualitez voisines.
Il y a des beautez, non fieres seulement, mais aigres: il y en a•
d’autres douces, et encores au delà, fades. D’en prognostiquer les
auantures futures, ce sont matieres que ie laisse indecises. I’ay
pris, comme i’ay dict ailleurs, bien simplement et cruëment, pour
mon regard, ce precepte ancien: Que nous ne sçaurions faillir à
suiure Nature: que le souuerain precepte, c’est de se conformer à2
elle. Ie n’ay pas corrigé comme Socrates, par la force de la raison,
mes complexions naturelles: et n’ay aucunement troublé par art,
mon inclination. Ie me laisse aller, comme ie suis venu. Ie ne combats
rien. Mes deux maistresses pieces viuent de leur grace en paix
et bon accord: mais le laict de ma nourrice a esté, Dieu mercy,•
mediocrement sain et temperé. Diray-ie cecy en passant: que ie
voy tenir en plus de prix qu’elle ne vaut, qui est seule quasi en
vsage entre nous, certaine image de preud’hommie scholastique,
serue des preceptes, contraincte soubs l’esperance et la crainte? Ie
l’aime telle que loix et religions, non facent, mais parfacent, et authorisent:3
qui se sente dequoy se soustenir sans aide: née en nous
de ses propres racines, par la semence de la raison vniuerselle,
empreinte en tout homme non desnaturé. Cette raison, qui redresse
Socrates de son vicieux ply, le rend obeïssant aux hommes
et aux Dieux, qui commandent en sa ville: courageux en la mort,•
non parce que son ame est immortelle, mais parce qu’il est mortel.
Ruineuse instruction à toute police, et bien plus dommageable
qu’ingenieuse et subtile, qui persuade aux peuples, la religieuse
creance suffire seule, et sans les mœurs, à contenter la diuine iustice.
L’vsage nous faict veoir, vne distinction enorme, entre la•
deuotion et la conscience. I’ay vne apparence fauorable, et en
forme et en interpretation.
Quid dixi habere me? Imò habui Chreme!
Heu tantùm attriti corporis ossa vides!
Et qui faict vne contraire montre à celle de Socrates. Il m’est souuent1
aduenu, que sur le simple credit de ma presence, et de mon
air, des personnes qui n’auoient aucune cognoissance de moy, s’y
sont grandement fiées, soit pour leurs propres affaires, soit pour
les miennes. Et en ay tiré és païs estrangers des faueurs singulieres
et rares. Mais ces deux experiences, valent à l’auanture, que ie les•
recite particulierement. Vn quidam delibera de surprendre ma
maison et moy. Son art fut, d’arriuer seul à ma porte, et d’en presser
vn peu instamment l’entrée. Ie le cognoissois de nom, et auois
occasion de me fier de luy, comme de mon voisin et aucunement
mon allié. Ie luy fis ouurir comme ie fais à chacun. Le voicy tout2
effroyé, son cheual hors d’haleine, fort harassé. Il m’entretint de
cette fable: Qu’il venoit d’estre rencontré à vne demie lieuë de là,
par vn sien ennemy, lequel ie cognoissois aussi, et auois ouy parler
de leur querelle: que cet ennemy luy auoit merueilleusement
chaussé les esperons: et qu’ayant esté surpris en desarroy et plus•
foible en nombre, il s’estoit ietté à ma porte à sauueté. Qu’il estoit
en grand peine de ses gens, lesquels il disoit tenir pour morts ou
prins. I’essayay tout naïfuement de le conforter, asseurer, et refreschir.
Tantost apres, voila quatre ou cinq de ses soldats, qui se
presentent en mesme contenance, et effroy, pour entrer: et puis3
d’autres, et d’autres encores apres, bien equippez, et bien armez:
iusques à vingt cinq ou trante, feignants auoir leur ennemy aux
talons. Ce mystere commençoit à taster mon soupçon. Ie n’ignorois
pas en quel siecle ie viuois, combien ma maison pouuoit estre enuiée,
et auois plusieurs exemples d’autres de ma cognoissance, à•
qui il estoit mes-aduenu de mesme. Tant y a, que trouuant qu’il n’y
auoit point d’acquest d’auoir commencé à faire plaisir, si ie n’acheuois,
et ne pouuant me deffaire sans tout rompre; ie me laissay
aller au party le plus naturel et le plus simple, comme ie fais tousiours:
commendant qu’ils entrassent. Aussi à la verité, ie suis
peu deffiant et soupçonneux de ma nature. Ie panche volontiers
vers l’excuse, et l’interpretation plus douce. Ie prens les hommes
selon le commun ordre, et ne croy pas ces inclinations peruerses
et desnaturées, si ie n’y suis forcé par grand tesmoignage; non•
plus que les monstres et miracles. Et suis homme en outre, qui me
commets volontiers à la Fortune, et me laisse aller à corps perdu,
entre ses bras. Dequoy iusques à cette heure i’ay eu plus d’occasion
de me louër, que de me plaindre. Et l’ay trouuée et plus auisée, et
plus amie de mes affaires, que ie ne suis. Il y a quelques actions1
en ma vie, desquelles on peut iustement nommer la conduite difficile;
ou, qui voudra, prudente. De celles-là mesmes, posez, que la
tierce partie soit du mien, certes les deux tierces sont richement à
elle. Nous faillons, ce me semble, en ce que nous ne nous fions pas
assez au ciel de nous. Et pretendons plus de nostre conduite, qu’il•
ne nous appartient. Pourtant fouruoyent si souuent nos desseins.
Il est enuieux de l’estenduë, que nous attribuons aux droicts de
l’humaine prudence, au preiudice des siens. Et nous les racourcit
d’autant plus, que nous les amplifions. Ceux-cy se tindrent à
cheual, en ma cour: le chef auec moy dans ma sale, qui n’auoit2
voulu qu’on establast son cheual, disant auoir à se retirer incontinent
qu’il auroit eu nouuelles de ses hommes. Il se veid maistre de
son entreprinse: et n’y restoit sur ce poinct, que l’execution. Souuent
depuis il a dict, car il ne craignoit pas de faire ce conte, que
mon visage, et ma franchise, luy auoient arraché la trahison des•
poings. Il remonte à cheual, ses gens ayants continuellement les
yeux sur luy, pour voir quel signe il leur donneroit: bien estonnez
de le voir sortir et abandonner son aduantage. Vne autre fois,
me fiant à ie ne sçay quelle treue, qui venoit d’estre publiée en nos
armées, ie m’acheminay à vn voyage, par païs estrangement chatoüilleux.3
Ie ne fus pas si tost esuenté, que voila trois ou quatre
caualcades de diuers lieux pour m’attraper. L’vne me ioignit à la
troisieme iournée: où ie fus chargé par quinze ou vingt Gentils-hommes
masquez, suiuis d’vne ondée d’argoulets. Me voila pris et
rendu, retiré dans l’espais d’vne forest voisine, desmonté, deualizé,•
mes cofres fouillez, ma boite prise, cheuaux et esquipage dispersé
à nouueaux maistres. Nous fusmes long temps à contester dans ce
halier, sur le faict de ma rançon: qu’ils me tailloient si haute, qu’il
paroissoit bien que ie ne leur estois guere cogneu. Ils entrerent en
grande contestation de ma vie. De vray, il y auoit plusieurs circonstances,4
qui me menassoyent du danger où i’en estois.
Tunc animis opus, Ænea, tunc pectore firmo.
Ie me maintins tousiours sur le tiltre de ma trefue, à leur quitter
seulement le gain qu’ils auoient faict de ma despouille, qui n’estoit
pas à mespriser, sans promesse d’autre rançon. Apres deux ou
trois heures, que nous eusmes esté là, et qu’ils m’eurent faict monter
sur vn cheual, qui n’auoit garde de leur eschapper, et commis•
ma conduicte particuliere à quinze ou vingt harquebusiers, et dispersé
mes gens à d’autres, ayant ordonné qu’on nous menast prisonniers,
diuerses routes, et moy desia acheminé à deux ou trois
harquebusades de là,
Iam prece Pollucis, iam Castoris implorata:1
voicy vne soudaine et tres-inopinée mutation qui leur print. Ie vis
reuenir à moy le chef, auec paroles plus douces: se mettant en
peine de rechercher en la trouppe mes hardes escartées, et me les
faisant rendre, selon qu’il s’en pouuoit recouurer, iusques à ma
boite. Le meilleur present qu’ils me firent, ce fut en fin ma liberté:•
le reste ne me touchoit gueres en ce temps-là. La vraye cause d’vn
changement si nouueau, et de ce rauisement, sans aucune impulsion
apparente, et d’vn repentir si miraculeux, en tel temps, en vne
entreprinse pourpensée et deliberée, et deuenue iuste par l’vsage,
(car d’arriuée ie leur confessay ouuertement le party duquel i’estois,2
et le chemin que ie tenois) certes ie ne sçay pas bien encores
quelle elle est. Le plus apparent qui se demasqua, et me fit cognoistre
son nom, me redist lors plusieurs fois, que ie deuoy cette deliurance
à mon visage, liberté, et fermeté de mes parolles, qui me
rendoient indigne d’vne telle mes-aduenture, me demanda asseurance•
d’vne pareille. Il est possible, que la bonté diuine se voulut
seruir de ce vain instrument pour ma conseruation. Elle me deffendit
encore lendemain d’autres pires embusches, desquelles ceux-cy
mesme m’auoient aduerty. Le dernier est encore en pieds, pour en
faire le conte: le premier fut tué il n’y a pas long temps. Si3
mon visage ne respondoit pour moy, si on ne lisoit en mes yeux, et
en ma voix, la simplicité de mon intention, ie n’eusse pas duré
sans querelle, et sans offence, si long temps: auec cette indiscrette
liberté, de dire à tort et à droict, ce qui me vient en fantasie, et
iuger temerairement des choses. Cette façon peut paroistre auec•
raison inciuile, et mal accommodée à nostre vsage: mais outrageuse
et malitieuse, ie n’ay veu personne qui l’en ait iugée: ny qui
se soit piqué de ma liberté, s’il l’a receuë de ma bouche. Les paroles
redites, ont comme autre son, autre sens. Aussi ne hay-ie
personne. Et suis si lasche à offencer, que pour le seruice de la
raison mesme, ie ne le puis faire. Et lors que l’occasion m’a conuié
aux condemnations criminelles, i’ay plustost manqué à la iustice.
Vt magis peccari nolim, quàm satis animi ad vindicanda peccata•
habeam. On reprochoit, dit-on, à Aristote, d’auoir esté trop misericordieux
enuers vn meschant homme: I’ay esté de vray, dit-il,
misericordieux enuers l’homme, non enuers la meschanceté. Les
iugements ordinaires, s’exasperent à la punition par l’horreur du
meffaict. Cela mesme refroidit le mien. L’horreur du premier meurtre,1
m’en faict craindre vn second. Et la laideur de la premiere
cruauté m’en faict abhorrer toute imitation. A moy, qui ne suis
qu’escuyer de trefles, peut toucher, ce qu’on disoit de Charillus
Roy de Sparte: Il ne sçauroit estre bon, puis qu’il n’est pas mauuais
aux meschans. Ou bien ainsi: car Plutarque le presente en•
ces deux sortes, comme mille autres choses diuersement et contrairement:
Il faut bien qu’il soit bon, puis qu’il l’est aux meschants
mesme. De mesme qu’aux actions legitimes, ie me fasche de m’y
employer, quand c’est enuers ceux qui s’en desplaisent: aussi à
dire verité, aux illegitimes, ie ne fay pas assez de conscience, de2
m’y employer, quand c’est enuers ceux qui y consentent.
CHAPITRE XIII. [(TRADUCTION LIV. III, CH. XIII.)]
De l’Experience.
IL n’est desir plus naturel que le desir de cognoissance. Nous essayons
tous les moyens qui nous y peuuent mener. Quand la
raison nous faut, nous y employons l’experience.
Per varios vsus artem experientia fecit:•
Exemplo monstrante viam.
Qui est vn moyen de beaucoup plus foible et plus vil. Mais la verité
est chose si grande, que nous ne deuons desdaigner aucune entremise
qui nous y conduise. La raison a tant de formes, que nous ne
sçauons à laquelle nous prendre. L’experience n’en a pas moins.
La consequence que nous voulons tirer de la conference des euenemens,
est mal seure, d’autant qu’ils sont tousiours dissemblables.
Il n’est aucune qualité si vniuerselle, en cette image des choses,
que la diuersité et varieté. Et les Grecs, et les Latins, et nous, pour•
le plus expres exemple de similitude, nous seruons de celuy des
œufs. Toutesfois il s’est trouué des hommes, et notamment vn en
Delphes, qui recognoissoit des marques de difference entre les
œufs, si qu’il n’en prenoit iamais l’vn pour l’autre. Et y ayant plusieurs
poules, sçauoit iuger de laquelle estoit l’œuf. La dissimilitude1
s’ingere d’elle-mesme en nos ouurages, nul art peut arriuer à
la similitude. Ny Perrozet ny autre, ne peut si soigneusement polir
et blanchir l’enuers de ses cartes, qu’aucuns ioueurs ne les distinguent,
à les voir seulement couler par les mains d’vn autre. La
ressemblance ne faict pas tant, vn, comme la difference faict, autre.•
Nature s’est obligée à ne rien faire autre, qui ne fust dissemblable.
Pourtant, l’opinion de celuy-là ne me plaist guere, qui pensoit
par la multitude des loix, brider l’authorité des iuges, en leur taillant
leurs morceaux. Il ne sentoit point, qu’il y a autant de liberté
et d’estenduë à l’interpretation des loix, qu’à leur façon. Et ceux-là2
se moquent, qui pensent appetisser nos debats, et les arrester, en
nous r’appellant à l’expresse parolle de la Bible. D’autant que nostre
esprit ne trouue pas le champ moins spatieux, à contre-roller
le sens d’autruy, qu’à representer le sien: et comme s’il y auoit
moins d’animosité et d’aspreté à gloser qu’à inuenter. Nous voyons,•
combien il se trompoit. Car nous auons en France, plus de loix
que tout le reste du monde ensemble; et plus qu’il n’en faudroit à
regler tous les mondes d’Epicurus: Vt olim flagitijs, sic nunc legibus
laboramus: et si auons tant laissé à opiner et decider à nos
iuges, qu’il ne fut iamais liberté si puissante et si licencieuse.3
Qu’ont gaigné nos legislateurs à choisir cent mille especes et faicts
particuliers, et y attacher cent mille loix? Ce nombre n’a aucune
proportion, auec l’infinie diuersité des actions humaines. La multiplication
de nos inuentions, n’arriuera pas à la variation des
exemples. Adioustez y en cent fois autant: il n’aduiendra pas•
pourtant, que des euenemens à venir, il s’en trouue aucun, qui en
tout ce grand nombre de milliers d’euenemens choisis et enregistrez,
en rencontre vn, auquel il se puisse ioindre et apparier, si
exactement, qu’il n’y reste quelque circonstance et diuersité, qui
requiere diuerse consideration de iugement. Il y a peu de relation4
de nos actions, qui sont en perpetuelle mutation, auec les loix fixes
et immobiles. Les plus desirables, ce sont les plus rares, plus simples,
et generales. Et encore crois-ie, qu’il vaudroit mieux n’en
auoir point du tout, que de les auoir en tel nombre que nous
auons. Nature les donne tousiours plus heureuses, que ne sont•
celles que nous nous donnons. Tesmoing la peinture de l’aage doré
des poëtes: et l’estat où nous voyons viure les nations, qui n’en
ont point d’autres. En voila, qui pour tous iuges, employent en
leurs causes, le premier passant, qui voyage le long de leurs montaignes.
Et ces autres, eslisent le iour du marché, quelqu’vn d’entr’eux,1
qui sur le champ decide tous leurs proces. Quel danger y
auroit-il, que les plus sages vuidassent ainsi les nostres, selon les
occurrences, et à l’œil; sans obligation d’exemple, et de consequence?
A chaque pied son soulier. Le Roy Ferdinand, enuoyant
des colonies aux Indes, prouueut sagement qu’on n’y menast aucuns•
escholiers de la jurisprudence: de crainte, que les proces ne
peuplassent en ce nouueau monde. Comme estant science de sa nature,
generatrice d’altercation et diuision, iugeant auec Platon, que
c’est vne mauuaise prouision de païs, que iurisconsultes, et medecins.
Pourquoy est-ce, que notre langage commun, si aisé à tout2
autre vsage, deuient obscur et non intelligible, en contract et testament:
et que celuy qui s’exprime si clairement, quoy qu’il die et
escriue, ne trouue en cela, aucune maniere de se declarer, qui ne
tombe en doute et contradiction? Si ce n’est, que les Princes de cet
art s’appliquans d’vne peculiere attention, à trier des mots solemnes,•
et former des clauses artistes, ont tant poisé chasque syllabe,
espluché si primement chasque espece de cousture, que les voila
enfrasquez et embrouillez en l’infinité des figures, et si menuës
partitions: qu’elles ne peuuent plus tomber soubs aucun reglement
et prescription, ny aucune certaine intelligence: Confusum est quidquid3
vsque in puluerem sectum est. Qui a veu des enfans, essayans
de renger à certain nombre, vne masse d’argent vif: plus ils le
pressent et pestrissent, et s’estudient à le contraindre à leur loy,
plus ils irritent la liberté de ce genereux metal: il fuit à leur art,
et se va menuisant et esparpillant, au delà de tout conte. C’est de
mesme; car en subdiuisant ces subtilitez, on apprend aux hommes
d’accroistre les doubtes: on nous met en train, d’estendre et diuersifier
les difficultez: on les allonge, on les disperse. En semant les•
questions et les retaillant, on faict fructifier et foisonner le monde,
en incertitude et en querelle. Comme la terre se rend fertile, plus
elle est esmiée et profondement remuée. Difficultatem facit doctrina.
Nous doutions sur Vlpian, et redoutons encore sur Bartolus et Baldus.
Il falloit effacer la trace de cette diuersité innumerable d’opinions:1
non point s’en parer, et en entester la posterité. Ie ne sçay
qu’en dire: mais il se sent par experience, que tant d’interpretations
dissipent la verité, et la rompent. Aristote a escrit pour être
entendu; s’il ne l’a peu, moins le fera vn moins habille: et vn
tiers, que celuy qui traicte sa propre imagination. Nous ouurons la•
matiere, et l’espandons en la destrempant. D’vn subiect nous en
faisons mille: et retombons en multipliant et subdiuisant, à l’infinité
des atomes d’Epicurus. Iamais deux hommes ne iugerent pareillement
de mesme chose. Et est impossible de voir deux opinions
semblables exactement: non seulement en diuers hommes, mais2
en mesme homme, à diuerses heures. Ordinairement ie trouue à
doubter, en ce que le commentaire n’a daigné toucher. Ie bronche
plus volontiers en païs plat: comme certains cheuaux, que ie cognois,
qui choppent plus souuent en chemin vny. Qui ne diroit
que les gloses augmentent les doubtes et l’ignorance, puis qu’il ne•
se voit aucun liure, soit humain, soit diuin, sur qui le monde s’embesongne,
duquel l’interpretation face tarir la difficulté? Le centiesme
commentaire, le renuoye à son suiuant, plus espineux, et
plus scabreux, que le premier ne l’auoit trouué. Quand est-il conuenu
entre nous, ce liure en a assez, il n’y a meshuy plus que dire?3
Cecy se voit mieux en la chicane. On donne authorité de loy à infinis
docteurs, infinis arrests, et à autant d’interpretations. Trouuons
nous pourtant quelque fin au besoin d’interpreter? s’y voit-il
quelque progrez et aduancement vers la tranquillité? nous faut-il
moins d’aduocats et de iuges, que lors que cette masse de droict,•
estoit encore en sa premiere enfance? Au contraire, nous obscurcissons
et enseuelissons l’intelligence. Nous ne la descouurons plus,
qu’à la mercy de tant de clostures et barrieres. Les hommes mescognoissent
la maladie naturelle de leur esprit. Il ne faict que fureter
et quester; et va sans cesse, tournoyant, bastissant, et s’empestrant,
en sa besongne: comme nos vers à soye, et s’y estouffe. Mus
in pice. Il pense remarquer de loing, ie ne sçay quelle apparence
de clarté et verité imaginaire: mais pendant qu’il y court, tant de•
difficultez luy trauersent la voye, d’empeschemens et de nouuelles
questes, qu’elles l’esgarent et l’enyurent. Non guere autrement,
qu’il aduint aux chiens d’Esope, lesquels descouurans quelque apparence
de corps mort flotter en mer, et ne le pouuans approcher,
entreprindrent de boire cette eau, d’asseicher le passage, et s’y estoufferent.1
A quoy se rencontre, ce qu’vn Crates disoit des escrits
de Heraclitus, qu’ils auoient besoin d’vn lecteur bon nageur, afin
que la profondeur et pois de sa doctrine, ne l’engloutist et suffoquast.
Ce n’est rien que foiblesse particuliere, qui nous faict
contenter de ce que d’autres, ou que nous-mesmes auons trouué en•
cette chasse de cognoissance: vn plus habile ne s’en contentera
pas. Il y a tousiours place pour vn suiuant, ouy et pour nous mesmes,
et route par ailleurs. Il n’y a point de fin en nos inquisitions.
Nostre fin est en l’autre monde. C’est signe de racourcissement
d’esprit, quand il se contente: ou signe de lasseté. Nul esprit2
genereux, ne s’arreste en soy. Il pretend tousiours, et va outre ses
forces. Il a des eslans au delà de ses effects. S’il ne s’auance, et ne
se presse, et ne s’accule, et ne se choque et tourneuire, il n’est vif
qu’à demy. Ses poursuites sont sans terme, et sans forme. Son aliment,
c’est admiration, chasse, ambiguité. Ce que declaroit assez•
Apollo, parlant tousiours à nous doublement, obscurement et obliquement:
ne nous repaissant pas, mais nous amusant et embesongnant.
C’est vn mouuement irregulier, perpetuel, sans patron et
sans but. Ses inuentions s’eschauffent, se suiuent, et s’entreproduisent
l’vne l’autre.3
Ainsi voit-on en vn ruisseau coulant,
Sans fin l’vne eau, apres l’autre roulant,
Et tout de rang, d’vn eternel conduict;
L’vne suit l’autre, et l’vne l’autre fuit.
Par cette-cy, celle-là est poussée,•
Et cette-cy, par l’autre est deuancée:
Tousiours l’eau va dans l’eau, et tousiours est ce
Mesme ruisseau, et tousiours eau diuerse.
Il y a plus affaire à interpreter les interpretations, qu’à interpreter
les choses: et plus de liures sur les liures, que sur autre4
subiect. Nous ne faisons que nous entregloser. Tout fourmille de
commentaires: d’autheurs, il en est grand cherté. Le principal et
plus fameux sçauoir de nos siecles, est-ce pas sçauoir entendre les
sçauants? Est-ce pas la fin commune et derniere de touts estudes?
Nos opinions s’entent les vnes sur les autres. La premiere sert de
tige à la seconde: la seconde à la tierce. Nous eschellons ainsi de
degré en degré. Et aduient de là, que le plus haut monté, a souuent
plus d’honneur, que de merite. Car il n’est monté que d’vn grain,•
sur les espaules du penultime. Combien souuent, et sottement
à l’auanture, ay-ie estendu mon liure à parler de soy? Sottement,
quand ce ne seroit que pour cette raison: Qu’il me deuoit souuenir,
de ce que ie dy des autres, qui en font de mesmes. Que ces œillades
si frequentes à leurs ouurages, tesmoignent que le cœur leur1
frissonne de son amour, et les rudoyements mesmes, desdaigneux
dequoy ils le battent, que ce ne sont que mignardises, et affetteries,
d’vne faueur maternelle. Suiuant Aristote, à qui, et se priser et
se mespriser, naissent souuent de pareil air d’arrogance. Car mon
excuse: Que ie doy auoir en cela plus de liberté que les autres,•
d’autant qu’à poinct nommé, i’escry de moy, et de mes escrits,
comme de mes autres actions: que mon theme se renuerse en soy:
ie ne sçay, si chacun la prendra. I’ay veu en Allemagne, que
Luther a laissé autant de diuisions et d’altercations, sur le doubte
de ses opinions, et plus, qu’il n’en esmeut sur les escritures sainctes.2
Nostre contestation est verbale. Ie demande que c’est que nature,
volupté, cercle, et substitution. La question est de parolles,
et se paye de mesme. Vne pierre c’est vn corps: mais qui presseroit:
Et corps qu’est-ce? substance: et substance quoy? ainsi de
suitte: acculeroit en fin le respondant au bout de son Calepin. On•
eschange vn mot pour vn autre mot, et souuent plus incogneu. Ie
sçay mieux que c’est qu’homme, que ie ne sçay que c’est animal,
ou mortel, ou raisonnable. Pour satisfaire à vn doute, ils m’en donnent
trois. C’est la teste d’Hydra. Socrates demandoit à Memnon,
que c’estoit que vertu: Il y a, dist Memnon, vertu d’homme et de3
femme, de magistrat et d’homme priué, d’enfant et de vieillart.
Voicy qui va bien, s’escria Socrates: nous estions en cherche d’vne
vertu, tu nous en apporte vn exaim. Nous communiquons vne question,
on nous en redonne vne ruchée. Comme nul euenement et
nulle forme, ressemble entierement à vne autre, aussi ne differe•
l’vne de l’autre entierement. Ingenieux meslange de Nature. Si nos
faces n’estoient semblables, on ne sçauroit discerner l’homme de la
beste: si elles n’estoient dissemblables, on ne sçauroit discerner
l’homme de l’homme. Toutes choses se tiennent par quelque similitude.
Tout exemple cloche. Et la relation qui se tire de l’experience,•
est tousiours defaillante et imparfaicte. On ioinct toutesfois
les comparaisons par quelque bout. Ainsi seruent les loix; et s’assortissent
ainsin, à chacun de nos affaires, par quelque interpretation
destournée, contrainte et biaise. Puisque les loix ethiques,
qui regardent le deuoir particulier de chacun en soy, sont si difficiles1
à dresser: comme nous voyons qu’elles sont: ce n’est pas
merueille, si celles qui gouuernent tant de particuliers, le sont
d’auantage. Considerez la forme de cette iustice qui nous regit;
c’est vn vray tesmoignage de l’humaine imbecillité: tant il y a de
contradiction et d’erreur. Ce que nous trouuons faueur et rigueur•
en la iustice: et y en trouuons tant, que ie ne sçay si l’entre-deux
s’y trouue si souuent: ce sont parties maladiues, et membres iniustes,
du corps mesmes et essence de la iustice. Des païsans, viennent
de m’aduertir en haste, qu’ils ont laissé presentement en vne
forest qui est à moy, vn homme meurtry de cent coups, qui respire2
encores, et qui leur a demandé de l’eau par pitié, et du secours
pour le sousleuer. Disent qu’ils n’ont osé l’approcher, et s’en sont
fuis, de peur que les gens de la iustice ne les y attrapassent: et
comme il se faict de ceux qu’on rencontre pres d’vn homme tué, ils
n’eussent à rendre conte de cet accident, à leur totale ruyne:•
n’ayans ny suffisance, ny argent, pour deffendre leur innocence.
Que leur eussé-ie dict? Il est certain, que cet office d’humanité, les
eust mis en peine. Combien auons nous descouuert d’innocens
auoir esté punis: ie dis sans la coulpe des iuges; et combien en y
a-il eu, que nous n’auons pas descouuert? Cecy est aduenu de mon3
temps. Certains sont condamnez à la mort pour vn homicide; l’arrest
sinon prononcé, au moins conclud et arresté. Sur ce poinct,
les iuges sont aduertis par les officiers d’vne cour subalterne, voisine,
qu’ils tiennent quelques prisonniers, lesquels aduoüent disertement
cet homicide, et apportent à tout ce faict, vne lumiere indubitable.•
On delibere, si pourtant on doit interrompre et differer
l’execution de l’arrest donné contre les premiers. On considere la
nouuelleté de l’exemple, et sa consequence, pour accrocher les
iugemens: Que la condemnation est iuridiquement passée; les iuges
priuez de repentance. Somme, ces pauures diables sont consacrez
aux formules de la iustice. Philippus, ou quelque autre, prouueut
à vn pareil inconuenient, en cette maniere. Il auoit condamné
en grosses amendes, vn homme enuers vn autre, par vn iugement
resolu. La verité se descouurant quelque temps apres, il se trouua•
qu’il auoit iniquement iugé. D’vn costé estoit la raison de la cause:
de l’autre costé la raison des formes iudiciaires. Il satisfit aucunement
à toutes les deux, laissant en son estat la sentence, et recompensant
de sa bourse, l’interest du condamné. Mais il auoit affaire
à vn accident reparable; les miens furent pendus irreparablement.1
Combien ay-ie veu de condemnations, plus crimineuses que le
crime? Tout cecy me faict souuenir de ces anciennes opinions:
Qu’il est force de faire tort en detail, qui veut faire droict en gros;
et iniustice en petites choses, qui veut venir à chef de faire iustice
és grandes: Que l’humaine iustice est formée au modelle de la medecine,•
selon laquelle, tout ce qui est vtile est aussi iuste et honneste.
Et de ce que tiennent les Stoïciens, que Nature mesme procede
contre iustice, en la plus-part de ses ouurages. Et de ce que
tiennent les Cyrenaïques, qu’il n’y a rien iuste de soy: que les coustumes
et loix forment la iustice. Et les Theodoriens, qui trouuent2
iuste au sage le larrecin, le sacrilege, toute sorte de paillardise, s’il
cognoist qu’elle luy soit profitable. Il n’y a remede. I’en suis là,
comme Alcibiades, que ie ne me representeray iamais, que ie
puisse, à homme qui decide de ma teste: où mon honneur, et ma
vie, depende de l’industrie et soing de mon procureur, plus que•
de mon innocence. Ie me hazarderois à vne telle iustice, qui me
recogneust du bien faict, comme du mal faict: où i’eusse autant à
esperer, qu’à craindre. L’indemnité n’est pas monnoye suffisante,
à vn homme qui faict mieux, que de ne faillir point. Nostre iustice
ne nous presente que l’vne de ses mains; et encore la gauche.3
Quiconque il soit, il en sort auecques perte. En la Chine, duquel
royaume la police et les arts, sans commerce et cognoissance des
nostres, surpassent nos exemples, en plusieurs parties d’excellence:
et duquel l’histoire m’apprend, combien le monde est plus
ample et plus diuers, que ny les anciens, ny nous, ne penetrons:•
les officiers deputez par le Prince, pour visiter l’estat de ses prouinces,
comme ils punissent ceux, qui maluersent en leur charge, ils
remunerent aussi de pure liberalité, ceux qui s’y sont bien portez
outre la commune sorte, et outre la necessité de leur deuoir: on
s’y presente, non pour se garantir seulement, mais pour y acquerir:•
ny simplement pour estre payé, mais pour y estre estrené.
Nul iuge n’a encore, Dieu mercy, parlé à moy comme iuge, pour
quelque cause que ce soit, ou mienne, ou tierce, ou criminelle, ou
ciuile. Nulle prison m’a receu, non pas seulement pour m’y promener.
L’imagination m’en rend la veuë mesme du dehors, desplaisante.1
Ie suis si affady apres la liberté, que qui me deffendroit l’accez
de quelque coin des Indes, i’en viurois aucunement plus mal à
mon aise. Et tant que ie trouueray terre, ou air ouuert ailleurs, ie
ne croupiray en lieu, où il me faille cacher. Mon Dieu, que mal
pourroy-ie souffrir la condition, où ie vois tant de gens, clouez à•
vn quartier de ce royaume, priuez de l’entrée des villes principales,
et des courts, et de l’vsage des chemins publics, pour auoir querellé
nos loix. Si celles que ie sers, me menassoient seulement le bout
du doigt, ie m’en irois incontinent en trouuer d’autres, où que ce
fust. Toute ma petite prudence, en ces guerres ciuiles où nous sommes,2
s’employe à ce, qu’elles n’interrompent ma liberté d’aller et
venir. Or les loix se maintiennent en credit, non par ce qu’elles
sont iustes, mais par ce qu’elles sont loix. C’est le fondement mystique
de leur authorité: elles n’en ont point d’autre. Qui bien leur
sert. Elles sont souuent faictes par des sots. Plus souuent par des•
gens, qui en haine d’equalité ont faute d’equité. Mais tousiours par
des hommes, autheurs vains et irresolus. Il n’est rien si lourdement,
et largement fautier, que les loix: ny si ordinairement. Quiconque
leur obeit par ce qu’elles sont iustes, ne leur obeyt pas iustement
par où il doit. Les nostres Françoises, prestent aucunement3
la main, par leur desreiglement et deformité, au desordre et corruption,
qui se voit en leur dispensation, et execution. Le commandement
est si trouble, et inconstant, qu’il excuse aucunement, et la
desobeissance, et le vice de l’interpretation, de l’administration, et
de l’obseruation. Quel que soit donq le fruict que nous pouuons•
auoir de l’experience, à peine seruira beaucoup à nostre institution,
celle que nous tirons des exemples estrangers, si nous faisons
si mal nostre profit, de celle, que nous auons de nous mesme, qui
nous est plus familiere: et certes suffisante à nous instruire de ce
qu’il nous faut. Ie m’estudie plus qu’autre subiect. C’est ma metaphysique,
c’est ma physique.•
Qua Deus hanc mundi temperet arte domum:
Qua venit exoriens, qua deficit, vnde coactis
Cornibus in plenum menstrua luna redit:
Vnde salo superant venti, quid flamine captet
Eurus, et in nubes vnde perennis aqua:1
Sit ventura dies mundi quæ subruat arces,
Quærite quos agitat mundi labor.
En cette vniuersité, ie me laisse ignoramment et negligemment manier
à la loy generale du monde. Ie la sçauray assez, quand ie la
sentiray. Ma science ne luy peut faire changer de routte. Elle ne•
se diuersifiera pas pour moy: c’est folie de l’esperer. Et plus
grande folie, de s’en mettre en peine: puis qu’elle est necessairement
semblable, publique, et commune. La bonté et capacité du
gouuerneur nous doit à pur et à plein descharger du soing de gouuernement.
Les inquisitions et contemplations philosophiques, ne2
seruent que d’aliment à nostre curiosité. Les philosophes, auec
grande raison, nous renuoyent aux regles de Nature. Mais elles
n’ont que faire de si sublime cognoissance. Ils les falsifient, et
nous presentent son visage peint, trop haut en couleur, et trop sophistiqué:
d’où naissent tant de diuers pourtraits d’vn subiect si•
vniforme. Comme elle nous a fourny de pieds à marcher, aussi a
elle de prudence à nous guider en la vie. Prudence non tant ingenieuse,
robuste et pompeuse, comme celle de leur inuention: mais
à l’aduenant, facile, quiete et salutaire. Et qui faict tresbien ce que
l’autre dit: en celuy, qui a l’heur, de sçauoir l’employer naïuement3
et ordonnément: c’est à dire naturellement. Le plus simplement se
commettre à Nature, c’est s’y commettre le plus sagement. O que
c’est vn doux et mol cheuet, et sain, que l’ignorance et l’incuriosité,
à reposer vne teste bien faicte. I’aymerois mieux m’entendre
bien en moy, qu’en Ciceron. De l’experience que i’ay de moy,•
ie trouue assez dequoy me faire sage, si i’estoy bon escholier. Qui
remet en sa memoire l’excez de sa cholere passee, et iusques où
cette fieure l’emporta, voit la laideur de cette passion, mieux que
dans Aristote, et en conçoit vne haine plus iuste. Qui se souuient
des maux qu’il a couru, de ceux qui l’ont menassé, des legeres occasions
qui l’ont remué d’vn estat à autre, se prepare par là, aux
mutations futures, et à la recognoissance de sa condition. La vie
de Cæsar n’a point plus d’exemple, que la nostre pour nous. Et•
emperiere, et populaire: c’est tousiours vne vie, que tous accidents
humains regardent. Escoutons y seulement: nous nous disons,
tout ce, dequoy nous auons principalement besoing. Qui se
souuient de s’estre tant et tant de fois mesconté de son propre iugement:
est-il pas vn sot, de n’en entrer pour iamais en deffiance?1
Quand ie me trouue conuaincu par la raison d’autruy, d’vne opinion
fauce; ie n’apprens pas tant, ce qu’il m’a dit de nouueau, et
cette ignorance particuliere: ce seroit peu d’acquest: comme en
general i’apprens ma debilité, et la trahison de mon entendement:
d’où ie tire la reformation de toute la masse. En toutes mes autres•
erreurs, ie fais de mesme: et sens de cette regle grande vtilité à la
vie. Ie ne regarde pas l’espece et l’indiuidu, comme vne pierre où
i’aye bronché. I’apprens à craindre mon alleure par tout, et m’attens
à la regler. D’apprendre qu’on a dit ou fait vne sottise, ce
n’est rien que cela. Il faut apprendre, qu’on n’est qu’vn sot. Instruction2
bien plus ample, et importante. Les faux pas, que ma memoire
m’a fait si souuent, lors mesme qu’elle s’asseure le plus de
soy, ne se sont pas inutilement perduz. Elle a beau me iurer à
cette heure et m’asseurer: ie secoüe les oreilles: la premiere opposition
qu’on faict à son tesmoignage, me met en suspens. Et•
n’oserois me fier d’elle, en chose de poix: ny la garentir sur le
faict d’autruy. Et n’estoit, que ce que ie fay par faute de memoire,
les autres le font encore plus souuent, par faute de foy, ie prendrois
tousiours en chose de faict, la verité de la bouche d’vn autre,
plustost que de la mienne. Si chacun espioit de pres les effects et3
circonstances des passions qui les regentent, comme i’ay faict de
celle à qui i’estois tombé en partage: il les verroit venir: et rallentiroit
vn peu leur impetuosité et leur course. Elles ne nous sautent
pas tousiours au collet d’vn prinsault, il y a de la menasse et
des degrez.•
Fluctus vti primó cœpit cùm albescere vento,
Paulatim sese tollit mare, et altius vndas
Erigit, inde imo consurgit ad æthera fundo.
Le iugement tient chez moy vn siege magistral, au moins il s’en efforce
soigneusement. Il laisse mes appetis aller leur train: et la haine4
et l’amitié, voire et celle que ie me porte à moy mesme, sans s’en alterer
et corrompre. S’il ne peut reformer les autres parties selon soy,
au moins ne se laisse il pas difformer à elles: il faict son ieu à part.
L’aduertissement à chacun de se cognoistre, doit estre d’vn
important effect, puisque ce Dieu de science et de lumiere le fit
planter au front de son temple: comme comprenant tout ce
qu’il auoit à nous conseiller. Platon dict aussi, que prudence n’est
autre chose, que l’execution de cette ordonnance: et Socrates, le•
verifie par le menu en Xenophon. Les difficultez et l’obscurité, ne
s’apperçoyuent en chacune science, que par ceux qui y ont entree.
Car encore faut il quelque degré d’intelligence, à pouuoir remarquer
qu’on ignore: et faut pousser à vne porte, pour sçauoir
qu’elle nous est close. D’où naist cette Platonique subtilité, que ny1
ceux qui sçauent, n’ont à s’enquerir, d’autant qu’ils sçauent: ny
ceux qui ne sçauent, d’autant que pour s’enquerir, il faut sçauoir,
dequoy on s’enquiert. Ainsin, en cette cy de se cognoistre soy-mesme:
ce que chacun se voit si resolu et satisfaict, ce que chacun
y pense estre suffisamment entendu, signifie que chacun n’y entend•
rien du tout, comme Socrates apprend à Euthydeme. Moy, qui ne
fais autre profession, y trouue vne profondeur et varieté si infinie,
que mon apprentissage n’a autre fruict, que de me faire sentir,
combien il me reste à apprendre. A ma foiblesse si souuent recognuë,
ie dois l’inclination que i’ay à la modestie: à l’obeïssance des2
creances qui me sont prescrites: à vne constante froideur et moderation
d’opinions: et la haine de cette arrogance importune et
quereleuse, se croyant et fiant toute à soy, ennemie capitale de discipline
et de verité. Oyez les regenter. Les premieres sottises qu’ils
mettent en auant, c’est au style qu’on establit les religions et les•
loix. Nihil est turpius, quàm cognitioni et perceptioni assertionem
approbationémque præcurrere. Aristarchus disoit, qu’anciennement,
à peine se trouua-il sept sages au monde: et que de son temps à
peine se trouuoit-il sept ignorans. Aurions nous pas plus de raison
que luy, de le dire en nostre temps? L’affirmation et l’opiniastreté,3
sont signes exprez de bestise. Cestuy-ci aura donné du nez à terre,
cent fois pour vn iour: le voyla sur ses ergots, aussi resolu et entier
que deuant. Vous diriez qu’on luy a infus depuis, quelque nouuelle
ame, et vigueur d’entendement. Et qu’il luy aduient, comme à
cet ancien fils de la terre, qui reprenoit nouuelle fermeté, et se•
renforçoit par sa cheute.
Cui cum tetigere parentem,
Iam defecta vigent renouato robore membra.
Ce testu indocile, pense-il pas reprendre vn nouuel esprit, pour
reprendre vne nouuelle dispute? C’est par mon experience, que4
i’accuse l’humaine ignorance. Qui est, à mon aduis, le plus seur
party de l’escole du monde. Ceux qui ne la veulent conclure en eux,
par vn si vain exemple que le mien, ou que le leur, qu’ils la recognoissent
par Socrates, le maistre des maistres. Car le philosophe
Antisthenes, à ses disciples, Allons, disoit-il, vous et moy ouyr
Socrates. Là ie seray disciple auec vous. Et soustenant ce dogme,
de sa secte Stoïque, que la vertu suffisoit à rendre vne vie plainement•
heureuse, et n’ayant besoin de chose quelconque, sinon de la force
de Socrates, adioustoit-il. Cette longue attention que i’employe à
me considerer, me dresse à iuger aussi passablement des autres.
Et est peu de choses, dequoy ie parle plus heureusement et excusablement.
Il m’aduient souuent, de voir et distinguer plus exactement1
les conditions de mes amis, qu’ils ne font eux mesmes. I’en
ay estonné quelqu’vn, par la pertinence de ma description: et l’ay
aduerty de soy. Pour m’estre dés mon enfance, dressé à mirer ma
vie dans celle d’autruy, i’ay acquis vne complexion studieuse en
cela. Et quand i’y pense, ie laisse eschaper autour de moy peu de•
choses qui y seruent: contenances, humeurs, discours. I’estudie
tout: ce qu’il me faut fuïr, ce qu’il me faut suyure. Ainsin à mes
amis, ie descouure par leurs productions, leurs inclinations internes.
Non pour renger cette infinie varieté d’actions si diuerses et si
descouppees, à certains genres et chapitres, et distribuer distinctement2
mes partages et diuisions, en classes et regions cognuës,
Sed neque quàm multæ species, et nomina quæ sint,
Est numerus.
Les sçauans parlent, et denotent leurs fantasies, plus specifiquement,
et par le menu. Moy, qui n’y voy qu’autant que l’vsage m’en•
informe, sans regle, presente generalement les miennes, et à tastons.
Comme en cecy: Ie prononce ma sentence par articles descousus:
c’est chose qui ne se peut dire à la fois, et en bloc. La relation,
et la conformité, ne se trouuent point en telles ames que les
nostres, basses et communes. La sagesse est vn bastiment solide3
et entier, dont chaque piece tient son rang et porte sa marque. Sola
sapientia in se tota conuersa est. Ie laisse aux artistes, et ne sçay
s’ils en viennent à bout, en chose si meslee, si menue et fortuite,
de renger en bandes, cette infinie diuersité de visages; et arrester
nostre inconstance, et la mettre par ordre. Non seulement ie trouue•
malaysé, d’attacher nos actions les vnes aux autres: mais chacune
à part soy, ie trouue malaysé, de la designer proprement, par quelque
qualité principale: tant elles sont doubles et bigarrees à diuers
lustres. Ce qu’on remarque pour rare, au Roy de Macedoine, Perseus,
que son esprit, ne s’attachant à aucune condition, alloit errant
par tout genre de vie: et representant des mœurs, si essorees et
vagabondes qu’il n’estoit cogneu ny de luy ny d’autre, quel homme•
ce fust, me semble à peu pres conuenir à tout le monde. Et par
dessus tous, i’ay veu quelque autre de sa taille, à qui cette conclusion
s’appliqueroit plus proprement encore, ce croy-ie. Nulle assiette
moyenne: s’emportant tousiours de l’vn à l’autre extreme, par occasions
indiuinables: nulle espece de train, sans trauerse, et contrarieté1
merueilleuse: nulle faculté simple: si que le plus vray-semblablement
qu’on en pourra feindre vn iour, ce sera, qu’il
affectoit, et estudioit de se rendre cogneu, par estre mescognoissable.
Il faict besoin d’oreilles bien fortes, pour s’ouyr franchement
iuger. Et par ce qu’il en est peu, qui le puissent souffrir sans morsure:•
ceux qui se hazardent de l’entreprendre enuers nous, nous
montrent vn singulier effect d’amitié. Car c’est aimer sainement,
d’entreprendre à blesser et offencer, pour profiter. Ie trouue rude
de iuger celuy là, en qui les mauuaises qualitez surpassent les
bonnes. Platon ordonne trois parties, à qui veut examiner l’ame2
d’vn autre, science, bienueillance, hardiesse. Quelquefois on me
demandoit, à quoy i’eusse pensé estre bon, qui se fust aduisé de se
seruir de moy, pendant que i’en auois l’aage:
Dum melior vires sanguis dabat, æmula necdum
Temporibus geminis canebat sparsa senectus.•
A rien, fis-ie. Et m’excuse volontiers de ne sçauoir faire chose, qui
m’esclaue à autruy. Mais i’eusse dit ses veritez à mon maistre, et
eusse contrerollé ses mœurs, s’il eust voulu. Non en gros, par leçons
scholastiques, que ie ne sçay point, et n’en vois naistre aucune
vraye reformation, en ceux qui les sçauent. Mais les obseruant pas3
à pas, à toute opportunité: et en iugeant à l’œil, piece à piece,
simplement et naturellement. Luy faisant voir quel il est en l’opinion
commune: m’opposant à ses flatteurs. Il n’y a nul de nous,
qui ne valust moins que les Roys, s’il estoit ainsi continuellement
corrompu, comme ils sont, de cette canaille de gens. Comment, si•
Alexandre, ce grand et Roy et philosophe, ne peut s’en deffendre?
I’eusse eu assez de fidelité, de iugement, et de liberté, pour cela.
Ce seroit vn office sans nom; autrement il perdroit son effect et sa
grace. Et est vn roolle qui ne peut indifferemment appartenir à
tous. Car la verité mesme, n’a pas ce priuilege, d’estre employee à
toute heure, et en toute sorte: son vsage tout noble qu’il est, a
ses circonscriptions, et limites. Il aduient souuent, comme le monde•
est, qu’on la lasche à l’oreille du Prince, non seulement sans
fruict, mais dommageablement, et encore iniustement. Et ne me
fera lon pas accroire, qu’vne sainte remonstrance, ne puisse estre
appliquee vitieusement: et que l’interest de la substance, ne doyue
souuent ceder à l’interest de la forme. Ie voudrois à ce mestier,1
vn homme contant de sa fortune,
Quod sit, esse velit, nihilque malit:
et nay de moyenne fortune. D’autant, que d’vne part, il n’auroit
point de crainte de toucher viuement et profondement le cœur du
maistre, pour ne perdre par là, le cours de son auancement. Et•
d’autre part, pour estre d’vne condition moyenne, il auroit plus
aysee communication à toute sorte de gens. Ie le voudroy à vn
homme seul: car respandre le priuilege de cette liberté et priuauté
à plusieurs, engendreroit vne nuisible irreuerence. Ouy, et de celuy
là, ie requerroy sur tout la fidelité du silence. Vn Roy n’est pas2
à croire, quand il se vante de sa constance, à attendre le rencontre
de l’ennemy, pour sa gloire: si pour son profit et amendement, il
ne peut souffrir la liberté des parolles d’vn amy, qui n’ont autre
effort, que de luy pincer l’ouye: le reste de leur effect estant en sa
main. Or il n’est aucune condition d’homme, qui ait si grand besoing,•
que ceux-là, de vrais et libres aduertissemens. Ils soutiennent
vne vie publique, et ont à agreer à l’opinion de tant de spectateurs,
que comme on a accoustumé de leur taire tout ce qui les
diuertit de leur route, ils se trouuent sans le sentir, engagez en la
haine et detestation de leurs peuples, pour des occasions souuent,3
qu’ils eussent peu euiter, à nul interest de leurs plaisirs mesme,
qui les en eust aduisez et redressez à temps. Communement leurs
fauorits regardent à soy, plus qu’au maistre. Et il leur va de bon:
d’autant qu’à la verité, la plus part des offices de la vraye amitié,
sont enuers le souuerain, en vn rude et perilleux essay. De maniere,•
qu’il y fait besoin, non seulement de beaucoup d’affection et de franchise,
mais encore de courage. En fin, toute cette fricassee que
ie barbouille ici, n’est qu’vn registre des essais de ma vie: qui est
pour l’interne santé exemplaire assez, à prendre l’instruction à contrepoil.
Mais quant à la santé corporelle, personne ne peut fournir
d’experience plus vtile que moy: qui la presente pure, nullement
corrompue et alteree par art, et par opination. L’experience est
proprement sur son fumier au subiect de la medecine, où la raison•
luy quitte toute la place. Tybere disoit, que quiconque auoit vescu
vingt ans, se deuoit respondre des choses qui luy estoient nuisibles
ou salutaires, et se sçauoir conduire sans medecine. Et le pouuoit
auoir apprins de Socrates: lequel conseillant à ses disciples soigneusement,
et comme vn tres principal estude, l’estude de leur1
santé, adioustoit, qu’il estoit malaisé, qu’vn homme d’entendement,
prenant garde à ses exercices à son boire et à son manger, ne discernast
mieux que tout medecin, ce qui luy estoit bon ou mauuais.
Si fait la medecine profession d’auoir tousiours l’experience, pour
touche de son operation. Ainsi Platon auoit raison de dire, que•
pour estre vray medecin, il seroit necessaire que celuy qui l’entreprendroit,
eust passé par toutes les maladies, qu’il veut guerir, et
par tous les accidens et circonstances dequoy il doit iuger. C’est
raison qu’ils prennent la verole, s’ils la veulent sçauoir penser.
Vrayement ie m’en fierois à celuy là. Car les autres nous guident,2
comme celuy qui peint les mers, les escueils et les ports, estant
assis, sur sa table, et y faict promener le modele d’vn nauire en
toute seurté. Iettez-le à l’effect, il ne sçait par où s’y prendre. Ils
font telle description de nos maux, que faict vn trompette de ville,
qui crie vn cheual ou vn chien perdu, tel poil, telle hauteur, telle•
oreille: mais presentez le luy, il ne le cognoit pas pourtant. Pour
Dieu, que la medecine me face vn iour quelque bon et perceptible
secours, voir comme ie crieray de bonne foy,
Tandem efficaci do manus scientiæ!
Les arts qui promettent de nous tenir le corps en santé, et l’ame en3
santé, nous promettent beaucoup: mais aussi n’en est-il point, qui
tiennent moins ce qu’elles promettent. Et en nostre temps, ceux qui
font profession de ces arts entre nous, en montrent moins les effects
que tous autres hommes. On peut dire d’eux, pour le plus, qu’ils
vendent les drogues medecinales: mais qu’ils soient medecins, cela•
ne peut on dire. I’ay assez vescu, pour mettre en comte l’vsage, qui
m’a conduict si loing. Pour qui en voudra gouster: i’en ay faict
l’essay, son eschançon. En voyci quelques articles, comme la souuenance
me les fournira. Ie n’ay point de façon, qui ne soit allee variant
selon les accidents. Mais i’enregistre celles, que i’ay plus souuent veu4
en train: qui ont eu plus de possession en moy iusqu’à cette heure.
Ma forme de vie, est pareille en maladie comme en santé:
mesme lict, mesmes heures, mesmes viandes me seruent, et mesme
breuuage. Ie n’y adiouste du tout rien, que la moderation du plus
et du moins, selon ma force et appetit. Ma santé, c’est maintenir
sans destourbier mon estat accoustumé. Ie voy que la maladie•
m’en desloge d’vn costé: si ie crois les medecins, ils m’en destourneront
de l’autre: et par fortune, et par art, me voyla hors de ma
routte. Ie ne crois rien plus certainement que cecy: que ie ne sçauroy
estre offencé par l’vsage des choses que i’ay si long temps accoustumees.
C’est à la coustume de donner forme à nostre vie, telle1
qu’il luy plaist, elle peult tout en cela. C’est le breuuage de Circé,
qui diuersifie nostre nature, comme bon luy semble. Combien de
nations, et à trois pas de nous, estiment ridicule la craincte du serein,
qui nous blesse si apparemment: et nos bateliers et nos paysans
s’en moquent. Vous faites malade vn Alleman, de le coucher•
sur vn matelas: comme vn Italien sur la plume, et vn François sans
rideau et sans feu. L’estomach d’vn Espagnol, ne dure pas à nostre
forme de manger, ny le nostre à boire à la Souysse. Vn Allemand
me feit plaisir à Auguste, de combattre l’incommodité de nos
fouyers, par ce mesme argument, dequoy nous nous seruons ordinairement2
à condamner leurs poyles. Car à la verité, cette chaleur
croupie, et puis la senteur de cette matiere reschauffée, dequoy ils
sont composez, enteste la plus part de ceux qui n’y sont experimentez:
moy non. Mais au demeurant, estant cette chaleur egale, constante
et vniuerselle, sans lueur, sans fumée, sans le vent que l’ouuerture•
de nos cheminées nous apporte, elle a bien par ailleurs,
dequoy se comparer à la nostre. Que n’imitons nous l’architecture
Romaine? Car on dit, qu’anciennement, le feu ne se faisoit en leurs
maisons que par le dehors, et au pied d’icelles: d’où s’inspiroit la
chaleur à tout le logis, par les tuyaux practiquez dans l’espais du3
mur, lesquels alloient embrassant les lieux qui en deuoient estre
eschauffez. Ce que i’ay veu clairement signifié, ie ne sçay où, en
Seneque. Cestuy-cy, m’oyant louër les commoditez, et beautez de
sa ville: qui le merite certes: commença à me plaindre, dequoy
i’auois à m’en eslongner. Et des premiers inconueniens qu’il m’allega,•
ce fut la poisanteur de teste, que m’apporteroient les cheminées
ailleurs. Il auoit ouï faire cette plainte à quelqu’vn, et nous
l’attachoit, estant priué par l’vsage de l’apperceuoir chez luy.
Toute chaleur qui vient du feu, m’affoiblit et m’appesantit. Si disoit
Euenus, que le meilleur condiment de la vie, estoit le feu. Ie prens4
plustost toute autre façon d’eschaper au froid. Nous craignons
les vins au bas: en Portugal, cette fumée est en delices, et est le
breuuage des Princes. En somme, chasque nation a plusieurs coustumes
et vsances, qui sont non seulement incognues, mais farouches
et miraculeuses à quelque autre nation. Que ferons nous à ce peuple,•
qui ne fait recepte que de tesmoignages imprimez, qui ne croit
les hommes s’ils ne sont en liure, ny la verité, si elle n’est d’aage
competant? Nous mettons en dignité nos sottises, quand nous les
mettons en moule. Il y a bien pour luy, autre poix, de dire; ie l’ay
leu: que si vous dictes: ie l’ay ouy dire. Mais moy, qui ne mescrois1
non plus la bouche, que la main des hommes: et qui sçay
qu’on escript autant indiscretement qu’on parle: et qui estime ce
siecle, comme vn autre passé, i’allegue aussi volontiers vn mien
amy, que Aulugelle, et que Macrobe: et ce que i’ay veu, que ce
qu’ils ont escrit. Et comme ils tiennent de la vertu, qu’elle n’est pas•
plus grande, pour estre plus longue: i’estime de mesme de la verité,
que pour estre plus vieille, elle n’est pas plus sage. Ie dis souuent
que c’est pure sottise, qui nous fait courir apres les exemples estrangers
et scholastiques. Leur fertilité est pareille à cette heure à
celle du temps d’Homere et de Platon. Mais n’est-ce pas, que nous2
cherchons plus l’honneur de l’allegation, que la verité du discours?
Comme si c’estoit plus d’emprunter, de la boutique de Vascosan,
ou de Plantin, nos preuues, que de ce qui se voit en nostre village.
Ou bien certes, que nous n’auons pas l’esprit, d’esplucher, et faire
valoir, ce qui se passe deuant nous, et le iuger assez vifuement,•
pour le tirer en exemple. Car si nous disons, que l’authorité nous
manque, pour donner foy à nostre tesmoignage, nous le disons
hors de propos. D’autant qu’à mon aduis, des plus ordinaires
choses, et plus communes, et cognuës, si nous sçauons trouuer leur
iour, se peuuent former les plus grands miracles de nature, et les3
plus merueilleux exemples, notamment sur le subiect des actions
humaines. Or sur mon subiect, laissant les exemples que ie sçay
par les liures: et ce que dit Aristote d’Andron Argien, qu’il trauersoit
sans boire les arides sablons de la Lybie: vn Gentil-homme
qui s’est acquitté dignement de plusieurs charges, disoit où i’estois•
qu’il estoit allé de Madrid à Lisbonne, en plain esté, sans boire. Il
se porte vigoureusement pour son aage, et n’a rien d’extraordinaire
en l’vsage de sa vie, que cecy, d’estre deux ou trois mois, voire vn
an, ce m’a-il dit, sans boire. Il sent de l’alteration, mais il la laisse
passer: et tient, que c’est vn appetit qui s’alanguit aiséement de•
soy-mesme: et boit plus par caprice, que pour le besoing, ou pour
le plaisir. En voicy d’vn autre. Il n’y a pas long temps, que ie
rencontray l’vn des plus sçauans hommes de France, entre ceux de
non mediocre fortune, estudiant au coin d’vne sale, qu’on luy auoit
rembarré de tapisserie: et autour de luy, vn tabut de ses valets,1
plain de licence. Il me dit, et Seneque quasi autant de soy, qu’il
faisoit son profit de ce tintamarre: comme si battu de ce bruict, il
se ramenast et reserrast plus en soy, pour la contemplation, et que
cette tempeste de voix repercutast ses pensées au dedans. Estant
escholier à Padoüe, il eut son estude si long temps logé à la batterie•
des coches, et du tumulte de la place, qu’il se forma non seulement
au mespris, mais à l’vsage du bruit, pour le seruice de ses
estudes. Socrates respondit à Alcibiades, s’estonnant comme il pouuoit
porter le continuel tintamarre de la teste de sa femme: Comme
ceux, qui sont accoustumez à l’ordinaire bruit des rouës à puiser de2
l’eau. Ie suis bien au contraire: i’ay l’esprit tendre et facile à prendre
l’essor. Quand il est empesché à part soy, le moindre bourdonnement
de mousche l’assassine. Seneque en sa ieunesse, ayant
mordu chaudement, à l’exemple de Sextius, de ne manger chose,
qui eust prins mort, s’en passoit dans vn an, auec plaisir, comme il•
dit. Et s’en deporta seulement, pour n’estre soupçonné, d’emprunter
cette regle d’aucunes religions nouuelles, qui la semoyent. Il
print quand et quand des preceptes d’Attalus, de ne se coucher plus
sur des loudiers, qui enfondrent: et employa iusqu’à la vieillesse
ceux qui ne cedent point au corps. Ce que l’vsage de son temps, luy3
faict compter à rudesse, le nostre, nous le faict tenir à mollesse.
Regardez la difference du viure de mes valets à bras, à la mienne:
les Scythes et les Indes n’ont rien plus eslongné de ma force, et de
ma forme. Ie sçay, auoir retiré de l’aumosne, des enfans pour m’en
seruir, qui bien tost apres m’ont quicté et ma cuisine, et leur liurée:•
seulement, pour se rendre à leur premiere vie. Et en trouuay vn,
amassant depuis, des moules, emmy la voirie, pour son disner, que
par priere, ny par menasse, ie ne sçeu distraire de la saueur et
douceur, qu’il trouuoit en l’indigence. Les gueux ont leurs magnificences,
et leurs voluptez, comme les riches: et, dit-on, leurs dignitez
et ordres politiques. Ce sont effects de l’accoustumance. Elle
nous peut duire, non seulement à telle forme qu’il luy plaist (pourtant,
disent les sages, nous faut-il planter à la meilleure, qu’elle•
nous facilitera incontinent) mais aussi au changement et à la variation:
qui est le plus noble, et le plus vtile de ses apprentissages.
La meilleure de mes complexions corporelles, c’est d’estre flexible
et peu opiniastre. I’ay des inclinations plus propres et ordinaires,
et plus aggreables, que d’autres. Mais auec bien peu d’effort, ie1
m’en destourne, et me coule aiséement à la façon contraire. Vn
ieune homme, doit troubler ses regles, pour esueiller sa vigueur: la
garder de moisir et s’apoltronir. Et n’est train de vie, si sot et si
debile, que celuy qui se conduict par ordonnance et discipline.
Ad primum lapidem vectari cùm placet, hora•
Sumitur ex libro; si prurit frictus ocelli
Angulus, inspecta genesi collyria quærit.
Il se reiettera souuent aux excez mesme, s’il m’en croit: autrement,
la moindre desbauche le ruyne. Il se rend incommode et desaggreable
en conuersation. La plus contraire qualité à vn honneste homme,2
c’est la delicatesse et obligation à certaine façon particuliere. Et
elle est particuliere, si elle n’est ployable, et soupple. Il y a de la
honte, de laisser à faire par impuissance, ou de n’oser, ce qu’on
voit faire à ses compaignons. Que telles gens gardent leur cuisine.
Par tout ailleurs, il est indecent: mais à vn homme de guerre, il•
est vitieux et insupportable. Lequel, comme disoit Philopœmen, se
doit accoustumer à toute diuersité, et inegalité de vie. Quoy que
i’aye esté dressé autant qu’on a peu, à la liberté et à l’indifference,
si est-ce que par nonchalance, m’estant en vieillissant, plus arresté
sur certaines formes (mon aage est hors d’institution, et n’a desormais3
dequoy regarder ailleurs qu’à se maintenir) la coustume a
desia sans y penser, imprimé si bien en moy son charactere, en
certaines choses, que i’appelle excez de m’en despartir. Et sans
m’essayer, ne puis, ny dormir sur iour, ny faire collation entre les
repas, ny desieuner, ny m’aller coucher sans grand interualle,•
comme de trois heures, apres le soupper, ny faire des enfans, qu’auant
le sommeil: ny les faire debout: ny porter ma sueur: ny
m’abreuuer d’eau pure ou de vin pur: ny me tenir nud teste long
temps: ny me faire tondre apres disner. Et me passerois autant
mal-aisément de mes gans, que de ma chemise: et de me lauer à
l’issuë de table, et à mon leuer: et de ciel et rideaux à mon lict,
comme de choses bien necessaires. Ie disnerois sans nape: mais à•
l’Alemande sans seruiette blanche, tres-incommodéement. Ie les
souïlle plus qu’eux et les Italiens ne font: et m’ayde peu de cullier,
et de fourchete. Ie plains qu’on n’aye suyuy vn train, que i’ay veu
commencer à l’exemple des Roys: Qu’on nous changeast de seruiette,
selon les seruices, comme d’assiette. Nous tenons de ce laborieux1
soldat Marius, que vieillissant, il deuint delicat en son boire: et ne
le prenoit qu’en vne sienne couppe particuliere. Moy ie me laisse
aller de mesme à certaine forme de verres, et ne boy pas volontiers
en verre commun. Non plus que d’vne main commune. Tout metail
m’y desplaist au prix d’vne matiere claire et transparante. Que mes•
yeux y tastent aussi selon leur capacité. Ie dois plusieurs telles mollesses
à l’vsage. Nature m’a aussi d’autre part apporté les siennes:
comme de ne soustenir plus deux plains repas en vn iour, sans surcharger
mon estomach: ny l’abstinence pure de l’vn des repas:
sans me remplir de vents, assecher ma bouche, estonner mon appetit.2
De m’offenser d’vn long serein. Car depuis quelques années,
aux couruées de la guerre, quand toute la nuict y court, comme il
aduient communément, apres cinq ou six heures, l’estomach me
commence à troubler, auec vehemente douleur de teste: et n’arriue
point au iour, sans vomir. Comme les autres s’en vont desieuner,•
ie m’en vay dormir: et au partir de là, aussi gay qu’au parauant.
I’auois tousiours appris, que le serein ne s’espandoit qu’à la naissance
de la nuict: mais hantant ces années passées familierement,
et long temps, vn seigneur imbu de cette creance, que le serein est
plus aspre et dangereux sur l’inclination du soleil, vne heure ou3
deux auant son coucher: lequel il euite songneusement, et mesprise
celuy de la nuict: il a cuidé m’imprimer, non tant son discours,
que son sentiment. Quoy, que le doubte mesme, et l’inquisition
frappe nostre imagination, et nous change? Ceux qui cedent tout à
coup à ces pentes, attirent l’entiere ruine sur eux. Et plains plusieurs•
Gentils-hommes, qui par la sottise de leurs medecins, se sont
mis en chartre tous ieunes et entiers. Encores vaudroit-il mieux souffrir
vn reume, que de perdre pour iamais, par desaccoustumance, le
commerce de la vie commune, en action de si grand vsage. Fascheuse
science: qui nous descrie les plus douces heures du iour.4
Estendons nostre possession iusques aux derniers moyens. Le plus
souuent on s’y durcit, en s’opiniastrant, et corrige lon sa complexion:
comme fit Cæsar le haut mal, à force de le mespriser et
corrompre. On se doit adonner aux meilleures regles, mais non pas
s’y asseruir: si ce n’est à celles, s’il y en a quelqu’vne, ausquelles•
l’obligation et seruitude soit vtile. Et les Roys et les philosophes
fientent, et les dames aussi. Les vies publiques se doiuent à la ceremonie:
la mienne obscure et priuée, iouït de toute dispence naturelle.
Soldat et Gascon, sont qualitez aussi, vn peu subiettes à
l’indiscretion. Parquoy, ie diray cecy de cette action: qu’il est besoing1
de la renuoyer à certaines heures, prescriptes et nocturnes,
et s’y forcer par coustume, et assubiectir, comme i’ay faict. Mais
non s’assuiectir, comme i’ay faict en vieillissant, au soing de particuliere
commodité de lieu, et de siege, pour ce seruice: et le rendre
empeschant par longueur et mollesse. Toutesfois aux plus sales•
offices, est-il pas aucunement excusable, de requerir plus de soing
et de netteté? Naturâ homo mundum et elegans animal est. De toutes
les actions naturelles, c’est celle, que ie souffre plus mal volontiers
m’estre interrompue. I’ay veu beaucoup de gens de guerre, incommodez
du desreiglement de leur ventre. Tandis que le mien et moy,2
ne nous faillions iamais au poinct de nostre assignation: qui est au
sault du lict, si quelque violente occupation, ou maladie ne nous
trouble. Ie ne iuge donc point, comme ie disois, où les malades
se puissent mettre mieux en seurté, qu’en se tenant coy, dans le
train de vie, où ils se sont esleuez et nourris. Le changement, quel•
qu’il soit, estonne et blesse. Allez croire que les chastaignes nuisent
à vn Perigourdin, ou à vn Lucquois: et le laict et le fromage aux
gens de la montaigne. On leur va ordonnant, vne non seulement
nouuelle, mais contraire forme de vie. Mutation qu’vn sain ne pourroit
souffrir. Ordonnez de l’eau à vn Breton de soixante dix ans:3
enfermez dans vne estuue vn homme de marine: deffendez le promener
à vn laquay Basque: ils les priuent de mouuement et en fin
d’air et de lumiere.
An viuere tanti est?
Cogimur à suetis animum suspendere rebus,•
Atque, vt viuamus, viuere desinimus:
Hos superesse reor, quibus et spirabilis aer,
Et lux, qua regimur, redditur ipsa grauis.
S’ils ne font autre bien, ils font aumoins cecy, qu’ils preparent de
bonne heure les patiens à la mort, leur sapant peu à peu et retranchant
l’vsage de la vie. Et sain et malade, ie me suis volontiers
laissé aller aux appetits qui me pressoient. Ie donne grande authorité
à mes desirs et propensions. Ie n’ayme point à guarir le mal•
par le mal. Ie hay les remedes qui importunent plus que la maladie.
D’estre subiect à la colique, et subiect à m’abstenir du plaisir
de manger des huitres, ce sont deux maux pour vn. Le mal nous
pinse d’vn costé, la regle de l’autre. Puis-qu’on est au hazard de se
mesconter, hasardons nous plustost à la suitte du plaisir. Le monde1
faict au rebours, et ne pense rien vtile, qui ne soit penible. La facilité
luy est suspecte. Mon appetit en plusieurs choses, s’est assez
heureusement accommodé par soy-mesme, et rangé à la santé de
mon estomach. L’acrimonie et la pointe des sauces m’agréerent
estant ieune: mon estomach s’en ennuyant depuis, le goust l’a incontinent•
suyuy. Le vin nuit aux malades: c’est la premiere chose,
dequoy ma bouche se desgouste, et d’vn degoust inuincible. Quoy
que ie reçoiue desagreablement, me nuyt; et rien ne me nuyt, que
ie face auec faim, et allegresse. Ie n’ay iamais receu nuysance d’action,
qui m’eust esté bien plaisante. Et si ay fait ceder à mon plaisir,2
bien largement, toute conclusion medicinalle. Et me suis ieune,
Quem circumcursans huc atque huc sæpe Cupido
Fulgebat crocina splendidus in tunica,
presté autant licentieusement et inconsidérement qu’autre, au desir
qui me tenoit saisi:•
Et militaui non sine gloria.
Plus toutesfois en continuation et en durée, qu’en saillie.
Sex me vix memini sustinuisse vices.
Il y a du malheur certes, et du miracle, à confesser, en quelle foiblesse
d’ans, ie me rencontray premierement en sa subiection. Ce3
fut bien rencontre: car ce fut long temps auant l’aage de choix et
de cognoissance. Il ne me souuient point de moy de si loing. Et
peut on marier ma fortune à celle de Quartilla, qui n’auoit point
memoire de son fillage.
Inde tragus celerésque pili, mirandáque matri•
Barba meæ.
Les medecins ployent ordinairement auec vtilité, leurs regles, à la
violence des enuies aspres, qui suruiennent aux malades. Ce grand
desir ne se peut imaginer, si estranger et vicieux, que Nature ne s’y
applique. Et puis, combien est-ce de contenter la fantasie? A mon4
opinion cette piece là importe de tout: au moins, au delà de toute
autre. Les plus griefs et ordinaires maux, sont ceux que la fantasie
nous charge. Ce mot Espagnol me plaist à plusieurs visages: Defienda
me Dios de my. Ie plains estant malade, dequoy ie n’ay quelque
desir qui me donne ce contentement de l’assouuir: à peine
m’en destourneroit la medecine. Autant en fay-ie sain. Ie ne voy
guere plus qu’esperer et vouloir. C’est pitié d’estre alanguy et affoibly,
iusques au souhaiter. L’art de medecine, n’est pas si resolue,•
que nous soyons sans authorité, quoy que nous facions. Elle change
selon les climats, et selon les Lunes: selon Fernel et selon l’Escale.
Si vostre medecin ne trouue bon, que vous dormez, que vous
vsez de vin, ou de telle viande: ne vous chaille: ie vous en trouueray
vn autre qui ne sera pas de son aduis. La diuersité des arguments1
et opinions medicinales, embrasse toute sorte de formes. Ie
vis vn miserable malade, creuer et se pasmer d’alteration, pour se
guarir: et estre moqué depuis par vn autre medecin: condamnant
ce conseil comme nuisible. Auoit-il pas bien employé sa peine? Il est
mort freschement de la pierre, vn homme de ce mestier, qui s’estoit•
seruy d’extreme abstinence à combattre son mal: ses compagnons
disent, qu’au rebours, ce ieusne l’auoit asseché, et luy auoit cuit le
sable dans les rongnons. I’ay apperceu qu’aux blesseures, et aux
maladies, le parler m’esmeut et me nuit, autant que desordre que
ie face. La voix me couste, et me lasse: car ie l’ay haute et efforcée.2
Si que, quand ie suis venu à entretenir l’oreille des grands,
d’affaires de poix, ie les ay mis souuent en soing de moderer ma
voix. Ce compte merite de me diuertir. Quelqu’vn, en certaine
eschole Grecque, parloit haut comme moy: le maistre des ceremonies
luy manda qu’il parlast plus bas: Qu’il m’enuoye, fit-il, le ton•
auquel il veut que ie parle. L’autre luy repliqua, qu’il prinst son ton
des oreilles de celuy à qui il parloit. C’estoit bien dit, pourueu qu’il
s’entende: Parlez selon ce que vous auez affaire à vostre auditeur.
Car si c’est à dire, suffise vous qu’il vous oye: ou, reglez vous par
luy: ie ne trouue pas que ce fust raison. Le ton et mouuement de la3
voix, a quelque expression, et signification de mon sens: c’est à
moy à le conduire, pour me representer. Il y a voix pour instruire,
voix pour flater, ou pour tancer. Ie veux que ma voix non seulement
arriue à luy, mais à l’auanture qu’elle le frappe, et qu’elle le
perse. Quand ie mastine mon laquay, d’vn ton aigre et poignant: il
seroit bon qu’il vinst à me dire: Mon maistre parlez plus doux, ie
vous oy bien. Est quædam vox ad auditum accommodata, non magnitudine,
sed proprietate. La parole est moitié à celuy qui parle, moitié
à celuy qui l’escoute. Cestuy-cy se doibt preparer à la receuoir,•
selon le branle qu’elle prend. Comme entre ceux qui ioüent à la
paume, celuy qui soustient, se desmarche et s’appreste, selon qu’il
voit remuer celuy qui luy iette le coup, et selon la forme du coup.
L’experience m’a encores appris cecy, que nous nous perdons
d’impatience. Les maux ont leur vie, et leurs bornes, leurs maladies1
et leur santé. La constitution des maladies, est formée au patron
de la constitution des animaux. Elles ont leur fortune limitée
dès leur naissance: et leurs iours. Qui essaye de les abbreger imperieusement,
par force, au trauers de leur course, il les allonge et
multiplie: et les harselle, au lieu de les appaiser. Ie suis de l’aduis•
de Crantor, qu’il ne faut ny obstinéement s’opposer aux maux, et à
l’estourdi: ny leur succomber de mollesse: mais qu’il leur faut ceder
naturellement, selon leur condition et la nostre. On doit donner
passage aux maladies: et ie trouue qu’elles arrestent moins chez
moy, qui les laisse faire. Et en ay perdu de celles qu’on estime plus2
opiniastres et tenaces, de leur propre decadence: sans ayde et sans
art, et contre ses regles. Laissons faire vn peu à Nature: elle entend
mieux ses affaires que nous. Mais vn tel en mourut. Si ferez vous:
sinon de ce mal là, d’vn autre. Et combien n’ont pas laissé d’en
mourir, ayants trois medecins à leur cul? L’exemple est vn miroüer•
vague, vniuersel et à tout sens. Si c’est vne medecine voluptueuse,
acceptez la; c’est tousiours autant de bien present. Ie ne m’arresteray
ny au nom ny à la couleur, si elle est delicieuse et appetissante.
Le plaisir est des principales especes du profit. I’ay laissé enuieillir
et mourir en moy, de mort naturelle, des rheumes; defluxions3
goutteuses; relaxation; battement de cœur; micraines; et autres
accidens, que i’ay perdu, quand ie m’estois à demy formé à les
nourrir. On les coniure mieux par courtoisie, que par brauerie. Il
faut souffrir doucement les loix de nostre condition. Nous sommes
pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades, en despit de toute•
medecine. C’est la premiere leçon, que les Mexicains font à leurs
enfans; quand au partir du ventre des meres, ils les vont saluant,
ainsin: Enfant, tu és venu au monde pour endurer: endure, souffre,
et tais toy. C’est iniustice de se douloir qu’il soit aduenu à
quelqu’vn, ce qui peut aduenir à chacun. Indignare si quid in te iniquè
propriè constitutum est. Voyez vn vieillart, qui demande à•
Dieu qu’il luy maintienne sa santé entiere et vigoureuse; c’est à
dire qu’il le remette en ieunesse.
Stulte, quid hæc frustra votis puerilibus optas?
N’est-ce pas folie? Sa condition ne le porte pas. La goutte, la grauelle,
l’indigestion, sont symptomes des longues années; comme des1
longs voyages, la chaleur, les pluyes, et les vents. Platon ne croit
pas, qu’Æsculape se mist en peine, de prouuoir par regimes, à faire
durer la vie, en vn corps gasté et imbecille: inutile à son pays,
inutile à sa vacation: et à produire des enfants sains et robustes:
et ne trouue pas ce soing conuenable à la iustice et prudence diuine,•
qui doit conduire toutes choses à l’vtilité. Mon bon homme,
c’est faict: on ne vous sçauroit redresser: on vous plastrera pour
le plus, et estançonnera vn peu, et allongera-lon de quelque heure
vostre misere.
Non secus instantem cupiens fulcire ruinam,2
Diuersis contrà nititur obijcibus,
Donec certa dies, omni compage soluta,
Ipsum cum rebus subruat auxilium.
Il faut apprendre à souffrir, ce qu’on ne peut euiter. Nostre vie est
composée, comme l’harmonie du monde, de choses contraires, aussi•
de diuers tons, doux et aspres, aigus et plats, mols et graues. Le
musicien qui n’en aymeroit que les vns, que voudroit il dire? Il faut
qu’il s’en sçache seruir en commun, et les mesler. Et nous aussi,
les biens et les maux, qui sont consubstantiels à nostre vie. Nostre
estre ne peut sans ce meslange; et y est l’vne bande non moins necessaire3
que l’autre. D’essayer à regimber contre la necessité naturelle,
c’est representer la folie de Ctesiphon, qui entreprenoit de faire
à coups de pied auec sa mule. Ie consulte peu, des alterations,
que ie sens. Car ces gens icy sont auantageux, quand ils vous tiennent
à leur misericorde. Ils vous gourmandent les oreilles, de leurs•
prognostiques, et me surprenant autre fois affoibly du mal, m’ont
iniurieusement traicté de leurs dogmes, et troigne magistrale: me
menassant tantost de grandes douleurs, tantost de mort prochaine.
Ie n’en estois abbatu, ny deslogé de ma place, mais i’en estois heurté
et poussé. Si mon iugement n’en est ny changé, ny troublé: au4
moins il en estoit empesché. C’est tousiours agitation et combat.
Or ie traicte mon imagination le plus doucement que ie puis; et la
deschargerois si ie pouuois, de toute peine et contestation. Il la faut
secourir, et flatter, et pipper qui peut. Mon esprit est propre à cet
office. Il n’a point faute d’apparences par tout. S’il persuadoit,
comme il presche, il me secourroit heureusement. Vous en plaist-il•
vn exemple? Il dict, que c’est pour mon mieux, que i’ay la grauele.
Que les bastimens de mon aage, ont naturellement à souffrir quelque
gouttiere. Il est temps qu’ils commencent à se lascher et desmentir.
C’est vne commune necessité. Et n’eust on pas faict pour
moy, vn nouueau miracle. Ie paye par là, le loyer deu à la vieillesse;1
et ne sçaurois en auoir meilleur comte. Que la compagnie
me doit consoler; estant tombé en l’accident le plus ordinaire des
hommes de mon temps. I’en vois par tout d’affligez de mesme nature
de mal. Et m’en est la societé honorable, d’autant qu’il se
prend plus volontiers aux grands: son essence a de la noblesse et•
de la dignité. Que des hommes qui en sont frappez, il en est peu de
quittes à meilleure raison: et si, il leur couste la peine d’vn facheux
regime, et la prise ennuieuse, et quotidienne, des drogues
medecinales. Là où, ie le doy purement à ma bonne fortune. Car
quelques bouillons communs de l’eringium, et herbe du Turc, que2
deux ou trois fois i’ay aualé, en faueur des dames, qui plus gracieusement
que mon mal n’est aigre, m’en offroyent la moitié du
leur, m’ont semblé egalement faciles à prendre, et inutiles en operation.
Ils ont à payer mille vœux à Æsculape, et autant d’escus à
leur medecin, de la profluuion de sable aisée et abondante, que ie•
reçoy souuent par le benefice de Nature. La decence mesme de ma
contenance en compagnie, n’en est pas troublée: et porte mon eau
dix heures, et aussi long temps qu’vn sain. La crainte de ce mal,
dit-il, t’effrayoit autresfois, quand il t’estoit incogneu. Les cris et le
desespoir, de ceux qui l’aigrissent par leur impatience, t’en engendroient3
l’horreur. C’est vn mal, qui te bat les membres, par lesquels
tu as le plus failly. Tu és homme de conscience:
Quæ venit indignè pæna, dolenda venit.
Regarde ce chastiement; il est bien doux au prix d’autres, et d’vne
faueur paternelle. Regarde sa tardifueté: il n’incommode et occupe,•
que la saison de ta vie, qui ainsi comme ainsin est mes-huy perdue
et sterile; ayant faict place à la licence et plaisirs de ta ieunesse,
comme par composition. La crainte et pitié, que le peuple a de ce
mal, te sert de matiere de gloire. Qualité, de laquelle si tu as le iugement
purgé, et en as guery ton discours, tes amis pourtant en
recognoissent encore quelque teinture en ta complexion. Il y a plaisir
à ouyr dire de soy: Voyla bien de la force: voila bien de la patience.
On te voit suer d’ahan, pallir, rougir, trembler, vomir iusques•
au sang, souffrir des contractions et conuulsions estranges,
degoutter par fois de grosses larmes des yeux, rendre les vrines
espesses, noires, et effroyables, ou les auoir arrestées par quelque
pierre espineuse et herissée qui te poinct, et escorche cruellement
le col de la verge, entretenant cependant les assistans, d’vne contenance1
commune; bouffonant à pauses auec tes gens: tenant ta
partie en vn discours tendu: excusant de parolle ta douleur, et
rabbatant de ta souffrance. Te souuient-il de ces gens du temps
passé, qui recherchoyent les maux auec si grand faim, pour tenir
leur vertu en haleine, et en exercice? mets le cas que Nature te•
porte, et te pousse à cette glorieuse escole, en laquelle tu ne fusses
iamais entré de ton gré. Si tu me dis, que c’est vn mal dangereux et
mortel: quels autres ne le sont? Car c’est vne pipperie medecinale,
d’en excepter aucuns; qu’ils disent n’aller point de droict fil à la
mort. Qu’importe, s’ils y vont par accident; et s’ils glissent, et2
gauchissent aisément, vers la voye qui nous y meine? Mais tu ne
meurs pas de ce que tu es malade: tu meurs de ce que tu es viuant.
La mort te tue bien, sans le secours de la maladie. Et à d’aucuns,
les maladies ont esloigné la mort: qui ont plus vescu, de ce
qu’il leur sembloit s’en aller mourants. Ioint qu’il est, comme des•
playes, aussi des maladies medecinales et salutaires. La colique est
souuent non moins viuace que vous. Il se voit des hommes, ausquels
elle a continué depuis leur enfance iusques à leur extreme vieillesse;
et s’ils ne luy eussent failly de compagnie, elle estoit pour les
assister plus outre. Vous la tuez plus souuent qu’elle ne vous tue.3
Et quand elle te presenteroit l’image de la mort voisine, seroit-ce
pas vn bon office, à vn homme de tel aage, de le ramener aux cogitations
de sa fin? Et qui pis est, tu n’as plus pour quoy guerir.
Ainsi comme ainsin, au premier jour la commune necessité t’appelle.
Considere combien artificielement et doucement, elle te desgouste•
de la vie, et desprend du monde: non te forçant, d’vne subiection
tyrannique, comme tant d’autres maux, que tu vois aux
vieillards, qui les tiennent continuellement entrauez, et sans relasche
de foiblesses et douleurs: mais par aduertissemens, et instructions
reprises à interualles; entremeslant des longues pauses de repos,4
comme pour te donner moyen de mediter et repeter sa leçon à
ton aise. Pour te donner moyen de iuger sainement, et prendre
party en homme de cœur, elle te presente l’estat de ta condition
entiere, et en bien et en mal; et en mesme iour, vne vie tres-alegre
tantost, tantost insupportable. Si tu n’accoles la mort, au moins
tu luy touches en paume, vne fois le mois. Par où tu as de plus à•
esperer, qu’elle t’attrappera vn iour sans menace. Et qu’estant si
souuent conduit iusques au port: te fiant d’estre encore aux termes
accoustumez, on t’aura et ta fiance, passé l’eau vn matin, inopinément.
On n’a point à se plaindre des maladies, qui partagent loyallement
le temps auec la santé. Ie suis obligé à la Fortune, dequoy1
elle m’assaut si souuent de mesme sorte d’armes. Elle m’y
façonne, et m’y dresse par vsage, m’y durcit et habitue: ie sçay à
peu pres mes-huy, en quoy i’en dois estre quitte. A faute de memoire
naturelle, i’en forge de papier. Et comme quelque nouueau
symptome suruient à mon mal, ie l’escris: d’où il aduient, qu’à•
cette heure, estant quasi passé par toute sorte d’exemples: si quelque
estonnement me menace: feuilletant ces petits breuets descousus,
comme des feuilles Sybillines, ie ne faux plus de trouuer où me
consoler, de quelque prognostique fauorable, en mon experience
passée. Me sert aussi l’accoustumance, à mieux esperer pour l’aduenir.2
Car la conduicte de ce vuidange, ayant continué si long temps;
il est à croire, que Nature ne changera point ce train, et n’en aduiendra
autre pire accident, que celuy que ie sens. En outre; la
condition de cette maladie n’est point mal aduenante à ma complexion
prompte et soudaine. Quand elle m’assault mollement, elle•
me faict peur, car c’est pour long temps. Mais naturellement, elle
a des excez vigoureux et gaillarts. Elle me secouë à outrance, pour
vn iour ou deux. Mes reins ont duré vn aage, sans alteration; il y
en a tantost vn autre, qu’ils ont changé d’estat. Les maux ont leur
periode comme les biens: à l’aduanture est cet accident à sa fin.3
L’aage affoiblit la chaleur de mon estomach; sa digestion en estant
moins parfaicte, il renuoye cette matiere cruë à mes reins. Pourquoy
ne pourra estre à certaine reuolution, affoiblie pareillement la
chaleur de mes reins; si qu’ils ne puissent plus petrifier mon flegme;
et Nature s’acheminer à prendre quelque autre voye de purgation?•
Les ans m’ont euidemment faict tarir aucuns rheumes. Pourquoy
ces excremens, qui fournissent de matiere à la graue? Mais est-il
rien doux, au prix de cette soudaine mutation; quand d’vne douleur
extreme, ie viens par le vuidange de ma pierre, à recouurer, comme
d’vn esclair, la belle lumiere de la santé: si libre, et si pleine:
comme il aduient en noz soudaines et plus aspres coliques? Y a il
rien en cette douleur soufferte, qu’on puisse contrepoiser au plaisir
d’vn si prompt amendement? De combien la santé me semble plus
belle apres la maladie, si voisine et si contigue, que ie les puis recognoistre•
en presence l’vne de l’autre, en leur plus hault appareil:
où elles se mettent à l’enuy, comme pour se faire teste et contrecarre!
Tout ainsi que les Stoïciens disent, que les vices sont vtilement
introduicts, pour donner prix et faire espaule à la vertu: nous
pouuons dire, auec meilleure raison, et coniecture moins hardie,1
que Nature nous a presté la douleur, pour l’honneur et seruice de
la volupté et indolence. Lors que Socrates apres qu’on l’eust deschargé
de ses fers, sentit la friandise de cette demangeaison, que
leur pesanteur auoit causé en ses iambes: il se resiouit, à considerer
l’estroitte alliance de la douleur à la volupté: comme elles sont•
associées d’vne liaison necessaire: si qu’à tours, elles se suyuent, et
entr’engendrent: et s’escrioit au bon Esope, qu’il deust auoir pris,
de cette consideration, vn corps propre à vne belle fable. Le pis
que ie voye aux autres maladies, c’est qu’elles ne sont pas si griefues
en leur effect, comme elles sont en leur yssue. On est vn an à se2
rauoir, tousiours plein de foiblesse, et de crainte. Il y a tant de hazard,
et tant de degrez, à se reconduire à sauueté, que ce n’est iamais
faict. Auant qu’on vous aye deffublé d’vn couurechef, et puis
d’vne calote, auant qu’on vous aye rendu l’vsage de l’air, et du vin,
et de vostre femme, et des melons, c’est grand cas si vous n’estes•
recheu en quelque nouuelle misere. Cette-cy a ce priuilege, qu’elle
s’emporte tout net. Là où les autres laissent tousiours quelque impression,
et alteration, qui rend le corps susceptible de nouueau
mal, et se prestent la main les vns aux autres. Ceux là sont excusables,
qui se contentent de leur possession sur nous, sans l’estendre,3
et sans introduire leur sequele. Mais courtois et gratieux sont ceux,
de qui le passage nous apporte quelque vtile consequence. Depuis
ma colique, ie me trouue deschargé d’autres accidens: plus ce me
semble que ie n’estois auparauant, et n’ay point eu de fiebure depuis.
I’argumente, que les vomissemens extremes et frequens que ie•
souffre, me purgent: et d’autre costé, mes degoustemens, et les
ieusnes estranges, que ie passe, digerent mes humeurs peccantes:
et Nature vuide en ces pierres, ce qu’elle a de superflu et nuysible.
Qu’on ne me die point, que c’est vne medecine trop cher vendue.
Car quoy tant de puans breuuages, cauteres, incisions, suées, sedons,
dietes, et tant de formes de guarir, qui nous apportent souuent
la mort, pour ne pouuoir soustenir leur violence, et importunité?•
Par ainsi, quand ie suis attaint, ie le prens à medecine:
quand ie suis exempt, ie le prens à constante et entiere deliurance.
Voicy encore vne faueur de mon mal, particuliere. C’est qu’à
peu pres, il faict son ieu à part, et me laisse faire le mien; où il ne
tient qu’à faute de courage. En sa plus grande esmotion, ie l’ay tenu1
dix heures à cheual. Souffrez seulement, vous n’auez que faire d’autre
regime. Iouez, disnez, courez, faictes cecy, et faictes encore cela,
si vous pouuez; vostre desbauche y seruira plus, qu’elle n’y nuira.
Dictes en autant à vn verolé, à vn goutteux, à vn hernieux. Les autres
maladies, ont des obligations plus vniuerselles; gehennent bien•
autrement noz actions; troublent tout nostre ordre, et engagent à
leur consideration, tout l’estat de la vie. Cette-cy ne faict que pinser
la peau; elle vous laisse l’entendement, et la volonté en vostre
disposition, et la langue, et les pieds, et les mains. Elle vous esueille
plustost qu’elle ne vous assoupit. L’ame est frapée de l’ardeur d’vne2
fiebure, et atterrée d’vne epilepsie, et disloquée par vne aspre micraine,
et en fin estonnée par toutes les maladies qui blessent la
masse, et les plus nobles parties. Icy, on ne l’attaque point. S’il luy
va mal, à sa coulpe. Elle se trahit elle mesme, s’abandonne, et se
desmonte. Il n’y a que les fols qui se laissent persuader, que ce•
corps dur et massif, qui se cuyt en noz rognons, se puisse dissoudre
par breuuages. Parquoy depuis qu’il est esbranlé, il n’est que de luy
donner passage, aussi bien le prendra-il. Ie remarque encore
cette particuliere commodité, que c’est vn mal, auquel nous auons
peu à deuiner. Nous sommes dispensez du trouble, auquel les autres3
maux nous iettent, par l’incertitude de leurs causes, et conditions,
et progrez. Trouble infiniement penible. Nous n’auons que
faire de consultations et interpretations doctorales: les sens nous
montrent que c’est, et où c’est. Par tels argumens, et forts et foibles,
comme Cicero le mal de sa vieillesse, i’essaye d’endormir et•
amuser mon imagination, et graisser ses playes. Si elles s’empirent
demain, demain nous y pouruoyrons d’autres eschappatoires. Qu’il
soit vray. Voicy depuis de nouueau, que les plus legers mouuements
espreignent le pur sang de mes reins. Quoy pour cela? ie ne
laisse de me mouuoir comme deuant, et picquer apres mes chiens,
d’vne iuuenile ardeur, et insolente. Et trouue que i’ay grand raison,
d’vn si important accident: qui ne me couste qu’vne sourde poisanteur,
et alteration en cette partie. C’est quelque grosse pierre, qui•
foulle et consomme la substance de mes roignons: et ma vie, que
ie vuide peu à peu: non sans quelque naturelle douceur, comme vn
excrement hormais superflu et empeschant. Or sens-ie quelque
chose qui crousle; ne vous attendez pas que i’aille m’amusant à recognoistre
mon poux, et mes vrines, pour y prendre quelque preuoyance1
ennuyeuse. Ie seray assez à temps à sentir le mal, sans l’allonger
par le mal de la peur. Qui craint de souffrir, il souffre desia
de ce qu’il craint. Ioint que la dubitation et ignorance de ceux, qui
se meslent d’expliquer les ressorts de Nature, et ses internes progrez:
et tant de faux prognostiques de leur art: nous doit faire cognoistre,•
qu’ell’a ses moyens infiniment incognuz. Il y a grande
incertitude, varieté et obscurité, de ce qu’elle nous promet ou menace.
Sauf la vieillesse, qui est vn signe indubitable de l’approche
de la mort: de tous les autres accidents, ie voy peu de signes de
l’aduenir, surquoy nous ayons à fonder nostre diuination. Ie ne me2
iuge que par vray sentiment, non par discours. A quoy faire? puisque
ie n’y veux apporter que l’attente et la patience. Voulez vous
sçauoir combien ie gaigne à cela? Regardez ceux qui font autrement,
et qui dependent de tant de diuerses persuasions et conseils:
combien souuent l’imagination les presse sans le corps. I’ay maintesfois•
prins plaisir estant en seurté, et deliure de ces accidens
dangereux, de les communiquer aux medecins, comme naissans lors
en moy. Ie souffrois l’arrest de leurs horribles conclusions, bien à
mon aise; et en demeurois de tant plus obligé à Dieu de sa grace,
et mieux instruict de la vanité de cet art. Il n’est rien qu’on3
doiue tant recommander à la ieunesse, que l’actiueté et la vigilance.
Nostre vie, n’est que mouuement. Ie m’esbransle difficilement,
et suis tardif par tout: à me leuer, à me coucher, et mes
repas. C’est matin pour moy que sept heures: et où ie gouuerne,
ie ne disne, ny auant onze, ny ne souppe, qu’apres six heures. I’ay•
autrefois attribué la cause des fiebures, et maladies où ie suis
tombé, à la pesanteur et assoupissement, que le long sommeil
m’auoit apporté. Et me suis tousiours repenty de me rendormir le
matin. Platon veut plus de mal à l’excés du dormir, qu’à l’excés du
boire. I’ayme à coucher dur, et seul; voire sans femme, à la royalle:
vn peu bien couuert. On ne bassine iamais mon lict; mais depuis la
vieillesse, on me donne quand i’en ay besoing, des draps, à eschauffer•
les pieds et l’estomach. On trouuoit à redire au grand Scipion,
d’estre dormart, non à mon aduis pour autre raison, sinon qu’il
faschoit aux hommes, qu’en luy seul, il n’y eust aucune chose à redire.
Si i’ay quelque curiosité en mon traictement, c’est plustost au
coucher qu’à autre chose; mais ie cede et m’accommode en general,1
autant que tout autre, à la necessité. Le dormir a occupé vne
grande partie de ma vie: et le continuë encores en cet aage, huict
ou neuf heures, d’vne haleine. Ie me retire auec vtilité, de cette
propension paresseuse: et en vaulx euidemment mieux. Ie sens vn
peu le coup de la mutation: mais c’est faict en trois iours. Et n’en•
voy gueres, qui viue à moins, quand il est besoin: et qui s’exerce
plus constamment, ny à qui les coruées poisent moins. Mon corps est
capable d’vne agitation ferme; mais non pas vehemente et soudaine.
Ie fuis meshuy, les exercices violents, et qui me meinent à la sueur:
mes membres se lassent auant qu’ils s’eschauffent. Ie me tiens debout,2
tout le long d’vn iour, et ne m’ennuye point à me promener.
Mais sur le paué, depuis mon premier aage, ie n’ay aymé d’aller qu’à
cheual. A pied, ie me crotte iusques aux fesses: et les petites gens,
sont subiects par ces ruës, à estre chocquez et coudoyez à faute
d’apparence. Et ay aymé à me reposer, soit couché, soit assis, les•
iambes autant ou plus haultes que le siege. Il n’est occupation
plaisante comme la militaire: occupation et noble en execution (car
la plus forte, genereuse, et superbe de toutes les vertus, est la vaillance)
et noble en sa cause. Il n’est point d’vtilité, ny plus iuste, ny
plus vniuerselle, que la protection du repos, et grandeur de son pays.3
La compagnie de tant d’hommes vous plaist, nobles, ieunes, actifs:
la veuë ordinaire de tant de spectacles tragiques: la liberté de cette
conuersation, sans art, et vne façon de vie, masle et sans ceremonie:
la varieté de mille actions diuerses: cette courageuse harmonie
de la musique guerriere, qui vous entretient et eschauffe, et les•
oreilles, et l’ame: l’honneur de cet exercice: son aspreté mesme et
sa difficulté, que Platon estime si peu, qu’en sa republique il en
faict part aux femmes et aux enfants. Vous vous conuiez aux rolles,
et hazards particuliers, selon que vous iugez de leur esclat, et de
leur importance: soldat volontaire: et voyez quand la vie mesme y
est excusablement employée,
Pulchrùmque mori succurrit in armis.•
De craindre les hazards communs, qui regardent vne si grande
presse; de n’oser ce que tant de sortes d’ames osent, et tout vn
peuple, c’est à faire à vn cœur mol, et bas outre mesure. La compagnie
asseure iusques aux enfans. Si d’autres vous surpassent en
science, en grace, en force, en fortune; vous auez des causes tierces,1
à qui vous en prendre; mais de leur ceder en fermeté d’ame, vous
n’auez à vous en prendre qu’à vous. La mort est plus abiecte, plus
languissante, et penible dans vn lict, qu’en vn combat: les fiebures
et les caterrhes, autant douloureux et mortels, qu’vne harquebuzade.
Qui seroit faict, à porter valeureusement, les accidens de la vie•
commune, n’auroit point à grossir son courage, pour se rendre gendarme.
Viuere, mi Lucilli, militare est. Il ne me souuient point
de m’estre iamais veu galleux. Si est la gratterie, des gratifications
de Nature les plus douces, et autant à main. Mais ell’a la penitence
trop importunément voisine. Ie l’exerce plus aux oreilles, que i’ay2
au dedans pruantes, par secousses. Ie suis nay de tous les sens,
entiers quasi à la perfection. Mon estomach est commodément bon,
comme est ma teste: et le plus souuent, se maintiennent au trauers
de mes fiebures, et aussi mon haleine. I’ay outrepassé l’aage auquel
des nations, non sans occasion, auoient prescript vne si iuste fin à•
la vie, qu’elles ne permettoyent point qu’on l’excedast. Si ay-ie encore
des remises: quoy qu’inconstantes et courtes, si nettes, qu’il y
a peu à dire de la santé et indolence de ma ieunesse. Ie ne parle
pas de la vigueur et allegresse: ce n’est pas raison qu’elle me suyue
hors ses limites:3
Non hoc amplius est liminis, aut aquæ
Cœlestis, patiens latus.
Mon visage et mes yeux me descouurent incontinent. Tous mes changemens
commencent par là: et vn peu plus aigres, qu’ils ne sont en
effect. Ie fais souuent pitié à mes amis, auant que i’en sente la cause.•
Mon miroüer ne m’estonne pas: car en la ieunesse mesme, il m’est
aduenu plus d’vne fois, de chausser ainsin vn teinct, et vn port
trouble, et de mauuais prognostique, sans grand accident: en maniere
que les medecins, qui ne trouuoyent au dedans cause qui respondist
à cette alteration externe, l’attribuoient à l’esprit, et à quelque
passion secrette, qui me rongeast au dedans. Ils se trompoyent.•
Si le corps se gouuernoit autant selon moy, que faict l’ame, nous
marcherions vn peu plus à nostre aise. Ie l’auois lors, non seulement
exempte de trouble, mais encore pleine de satisfaction, et de
feste: comme elle est le plus ordinairement: moytié de sa complexion,
moytié de son dessein:1
Nec vitiant artus ægræ contagia mentis.
Ie tiens, que cette sienne temperature, a releué maintesfois le corps
de ses cheutes. Il est souuent abbatu; que si elle n’est eniouée, elle
est au moins en estat tranquille et reposé. I’euz la fiebure quarte,
quatre ou cinq mois, qui m’auoit tout desuisagé: l’esprit alla tousiours•
non paisiblement, mais plaisamment. Si la douleur est hors
de moy, l’affoiblissement et langueur ne m’attristent guere. Ie vois
plusieurs deffaillances corporelles, qui font horreur seulement à
nommer, que ie craindrois moins que mille passions d’esprit que ie
vois en vsage. Ie prens party de ne plus courre, c’est assez que ie2
me traine; ny ne me plains de la decadance naturelle qui me tient,
Quis tumidum guttur miratur in Alpibus?
Non plus, que ie ne regrette, que ma durée ne soit aussi longue et
entiere que celle d’vn chesne. Ie n’ay point à me plaindre de
mon imagination: i’ay eu peu de pensées en ma vie qui m’ayent•
seulement interrompu le cours de mon sommeil, si elles n’ont esté
du desir, qui m’esueillast sans m’affliger. Ie songe peu souuent; et
lors c’est des choses fantastiques et des chimeres, produictes communément
de pensées plaisantes: plutost ridicules que tristes. Et
tiens qu’il est vray, que les songes sont loyaux interpretes de noz3
inclinations; mais il y a de l’art à les assortir et entendre.
Res quæ in vita vsurpant homines, cogitant, curant, vident,
Quæque agunt vigilantes, agitántque, ea sicut in somno accidunt,
Minus mirandum est.
Platon dit dauantage, que c’est l’office de la prudence d’en tirer•
des instructions diuinatrices pour l’aduenir. Ie ne voy rien à cela,
sinon les merueilleuses experiences, que Socrates, Xenophon, Aristote
en recitent, personnages d’authorité irreprochable. Les histoires
disent, que les Atlantes ne songent iamais: qui ne mangent
aussi rien, qui aye prins mort. Ce que i’adiouste, d’autant que c’est4
à l’aduenture l’occasion, pourquoy ils ne songent point. Car Pythagoras
ordonnoit certaine preparation de nourriture, pour faire les
songes à propos. Les miens sont tendres: et ne m’apportent aucune
agitation de corps, ny expression de voix. I’ay veu plusieurs de
mon temps, en estre merueilleusement agitez. Theon le philosophe,•
se promenoit, en songeant: et le valet de Pericles sur les tuilles
mesmes et faiste de la maison. Ie ne choisis guere à table; et me
prens à la premiere chose et plus voisine: et me remue mal volontiers
d’vn goust à vn autre. La presse des plats, et des seruices me
desplaist, autant qu’autre presse. Ie me contente aisément de peu1
de mets; et hay l’opinion de Fauorinus, qu’en vn festin, il faut
qu’on vous desrobe la viande où vous prenez appetit, et qu’on vous
en substitue tousiours vne nouuelle: et que c’est vn miserable
soupper, si on n’a saoullé les assistans de crouppions de diuers
oyseaux; et que le seul bequefigue merite qu’on le mange entier.•
I’vse familierement de viandes sallées; si ayme-ie mieux le pain
sans sel. Et mon boulanger chez moy, n’en sert pas d’autre pour ma
table, contre l’vsage du pays. On a eu en mon enfance principalement
à corriger, le refus, que ie faisois des choses que communément on
ayme le mieux, en cet aage; succres, confitures, pieces de four.2
Mon gouuerneur combatit cette hayne de viandes delicates, comme
vne espece de delicatesse. Aussi n’est elle autre chose, que difficulté
de goust, où qu’il s’applique. Qui oste à vn enfant, certaine particuliere
et obstinée affection au pain bis, et au lard, ou à l’ail, il
luy oste la friandise. Il en est, qui font les laborieux, et les patiens•
pour regretter le bœuf, et le iambon, parmy les perdris. Ils ont bon
temps: c’est la delicatesse des delicats; c’est le goust d’vne molle
fortune, qui s’affadit aux choses ordinaires et accoustumées, Per
quæ luxuria diuitiarum tædio ludit. Laisser à faire bonne chere de
ce qu’vn autre la faict; auoir vn soing curieux de son traictement;3
c’est l’essence de ce vice;
Si modica cœnare times olus omne patella.
Il y a bien vrayement cette difference, qu’il vaut mieux obliger son
desir, aux choses plus aisées à recouurer; mais c’est tousiours vice
de s’obliger. I’appellois autresfois, delicat vn mien parent, qui auoit•
desapris en noz galeres, à se seruir de noz licts, et se despouiller
pour se coucher. Si i’auois des enfans masles, ie leur desirasse
volontiers ma fortune. Le bon pere que Dieu me donna (qui n’a de
moy que la recognoissance de sa bonté, mais certes bien gaillarde)
m’enuoya dés le berceau, nourrir à vn pauure village des•
siens, et m’y tint autant que ie fus en nourrisse, et encores au
delà: me dressant à la plus basse et commune façon de viure:
Magna pars libertatis est benè moratus venter. Ne prenez iamais,
et donnez encore moins à vos femmes, la charge de leur nourriture:
laissez les former à la fortune, souz des loix populaires et1
naturelles: laissez à la coustume, de les dresser à la frugalité et à
l’austerité; qu’ils ayent plustot à descendre de l’aspreté, qu’à monter
vers elle. Son humeur visoit encore à vne autre fin. De me rallier
auec le peuple, et cette condition d’hommes, qui a besoin de
nostre ayde: et estimoit que ie fusse tenu de regarder plustost,•
vers celuy qui me tend les bras, que vers celuy, qui me tourne le
dos. Et fut cette raison, pourquoy aussi il me donna à tenir sur les
fons, à des personnes de la plus abiecte fortune, pour m’y obliger
et attacher. Son dessein n’a pas du tout mal succedé. Ie m’adonne
volontiers aux petits; soit pour ce qu’il y a plus de gloire:2
soit par naturelle compassion, qui peut infiniement en moy. Le
party que ie condemneray en noz guerres, ie le condemneray plus
asprement, fleurissant et prospere. Il sera pour me concilier aucunement
à soy quand ie le verray miserable et accablé. Combien
volontiers ie considere la belle humeur de Chelonis, fille et femme•
de Roys de Sparte! Pendant que Cleombrotus son mary, aux desordres
de sa ville, eut auantage sur Leonidas son pere, elle fit la
bonne fille: se r’allie auec son pere, en son exil, en sa misere,
s’opposant au victorieux. La chance vint elle à tourner? la voila
changée de vouloir avec la fortune, se rangeant courageusement à3
son mary: lequel elle suiuit par tout, où sa ruine le porta: n’ayant
ce me semble autre choix, que de se ietter au party, où elle faisoit
le plus de besoin, et où elle se montroit plus pitoyable. Ie me laisse
plus naturellement aller apres l’exemple de Flaminius, qui se prestoit
à ceux qui auoyent besoin de luy, plus qu’à ceux qui luy pouuoient•
bien-faire: que ie ne fais à celuy de Pyrrhus, propre à s’abaisser
soubs les grands, et à s’enorgueillir sur les petits. Les
longues tables m’ennuyent, et me nuisent: car soit pour m’y estre
accoustumé enfant, à faute de meilleure contenance, ie mange autant
que i’y suis. Pourtant chez moy, quoy qu’elle soit des courtes,
ie m’y mets volontiers vn peu apres les autres; sur la forme d’Auguste:
mais ie ne l’imite pas, en ce qu’il en sortoit aussi auant les•
autres. Au rebours, i’ayme à me reposer long temps apres, et en
ouyr comter: pourueu que ie ne m’y mesle point; car ie me lasse
et me blesse de parler, l’estomach plain: autant comme ie trouue
l’exercice de crier, et contester, auant le repas, tressalubre et plaisant. Les
anciens Grecs et Romains auoyent meilleure raison que1
nous, assignans à la nourriture, qui est vne action principale de la
vie, si autre extraordinaire occupation ne les en diuertissoit, plusieurs
heures, et la meilleure partie de la nuict: mangeans et beuuans
moins hastiuement que nous, qui passons en poste toutes noz
actions: et estendans ce plaisir naturel, à plus de loisir et d’vsage,•
y entresemans diuers offices de conuersation, vtiles et aggreables.
Ceux qui doiuent auoir soing de moy, pourroyent à bon marché
me desrober ce qu’ils pensent m’estre nuisible: car en telles choses,
ie ne desire iamais, ny ne trouue à dire, ce que ie ne vois pas:
mais aussi de celles qui se presentent, ils perdent leur temps de2
m’en prescher l’abstinence. Si que quand ie veux ieusner, il me
faut mettre à part des souppeurs; et qu’on me presente iustement,
autant qu’il est besoin pour vne reglée collation: car si ie me
mets à table, i’oublie ma resolution. Quand i’ordonne qu’on change
d’apprest à quelque viande; mes gens sçauent, que c’est à dire, que•
mon appetit est allanguy, et que ie n’y toucheray point. En toutes
celles qui le peuuent souffrir, ie les ayme peu cuittes. Et les ayme
fort mortifiées: et iusques à l’alteration de la senteur, en plusieurs.
Il n’y a que la dureté qui generalement me fasche (de toute
autre qualité, ie suis aussi nonchalant et souffrant qu’homme que3
i’aye cogneu) si que contre l’humeur commune, entre les poissons
mesme, il m’aduient d’en trouuer, et de trop frais, et de trop fermes.
Ce n’est pas la faute de mes dents, que i’ay eu tousiours bonnes
iusques à l’excellence; et que l’aage ne commence de menasser
qu’à cette heure. I’ay apprins dés l’enfance, à les frotter de ma•
seruiette, et le matin, et à l’entrée et issuë de la table. Dieu faict
grace à ceux à qui il soustrait la vie par le menu. C’est le seul
benefice de la vieillesse. La derniere mort en sera d’autant moins
plaine et nuisible: elle ne tuera plus qu’vn demy, ou vn quart
d’homme. Voila vne dent qui me vient de choir, sans douleur, sans
effort: c’estoit le terme naturel de sa durée. Et cette partie de mon•
estre, et plusieurs autres, sont desia mortes, autres demy mortes,
des plus actiues, et qui tenoyent le premier rang pendant la vigueur
de mon aage. C’est ainsi que ie fons, et eschappe à moy. Quelle
bestise sera-ce à mon entendement, de sentir le sault de cette
cheute, desia si auancée, comme si elle estoit entiere? Ie ne l’espere1
pas. A la verité, ie reçoy vne principale consolation aux pensées de
ma mort, qu’elle soit des iustes et naturelles: et que mes-huy ie ne
puisse en cela, requerir ni esperer de la destinée, faueur qu’illegitime.
Les hommes se font accroire, qu’ils ont eu autres-fois, comme
la stature, la vie aussi plus grande. Mais ils se trompent: et Solon,•
qui est de ces vieux temps-là, en taille pourtant l’extreme durée à
soixante et dix ans. Moy qui ay tant adoré et si vniuersellement cet
αριστον μετρον, du temps passé: et qui ay tant pris pour la plus
parfaicte, la moyenne mesure: pretendray-ie vne desmesurée et
prodigieuse vieillesse? Tout ce qui vient au reuers du cours de nature,2
peut estre fascheux: mais ce, qui vient selon elle, doibt estre
tousiours plaisant. Omnia, quæ secundum naturam fiunt, sunt habenda
in bonis. Par ainsi, dit Platon, la mort, que les playes ou maladies
apportent, soit violente: mais celle, qui nous surprend, la vieillesse
nous y conduisant, est de toutes la plus legere, et aucunement delicieuse.•
Vitam adolescentibus vis aufert, senibus maturitas. La
mort se mesle et confond par tout à nostre vie: le declin præoccupe
son heure, et s’ingere au cours de nostre auancement mesme.
I’ay des portraits de ma forme de vingt et cinq, et de trente cinq ans:
ie les compare auec celuy d’asteure. Combien de fois, ce n’est plus3
moy: combien est mon image presente plus eslongnée de celles là,
que de celle de mon trespas. C’est trop abusé de nature, de la tracasser
si loing, qu’elle soit contrainte de nous quitter: et abandonner
nostre conduite, nos yeux, nos dens, nos iambes, et le reste, à la
mercy d’vn secours estranger et mandié: et nous resigner entre les•
mains de l’art, las de nous suyure. Ie ne suis excessiuement desireux,
ny de salades, ny de fruits: sauf les melons. Mon pere haïssoit
toute sorte de sauces, ie les ayme toutes. Le trop manger
m’empesche: mais par sa qualité, ie n’ay encore cognoissance bien
certaine, qu’aucune viande me nuise: comme aussi ie ne remarque,
ny lune plaine, ny basse, ny l’automne du printemps. Il y a des•
mouuemens en nous, inconstans et incognuz. Car des refors, pour
exemple, ie les ay trouuez premierement commodes, depuis fascheux,
à present de rechef commodes. En plusieurs choses, ie sens
mon estomach et mon appetit aller ainsi diuersifiant. I’ay rechangé
du blanc au clairet, et puis du clairet au blanc. Ie suis friand de1
poisson, et fais mes iours gras des maigres: et mes festes des iours
de ieusne. Ie croy ce qu’aucuns disent, qu’il est de plus aisée digestion
que la chair. Comme ie fais conscience de manger de la viande,
le iour de poisson: aussi fait mon goust, de mesler le poisson à la
chair. Cette diuersité me semble trop eslongnée. Dés ma ieunesse,•
ie desrobois par fois quelque repas: ou à fin d’esguiser mon
appetit au lendemain (car comme Epicurus ieusnoit et faisoit des
repas maigres, pour accoustumer sa volupté à se passer de l’abondance:
moy au rebours, pour dresser ma volupté, à faire mieux
son profit, et se seruir plus alaigrement, de l’abondance) ou ie2
ieusnois, pour conseruer ma vigueur au seruice de quelque action
de corps ou d’esprit: car et l’vn et l’autre, s’apparesse cruellement
en moy, par la repletion: (et sur tout, ie hay ce sot accouplage,
d’vne Deesse si saine et si alegre, auec ce petit Dieu indigest et
roteur, tout bouffy de la fumée de sa liqueur) ou pour guarir mon•
estomach malade: ou pour estre sans compaignie propre. Car ie
dy comme ce mesme Epicurus, qu’il ne faut pas tant regarder ce
qu’on mange, qu’auec qui on mange. Et louë Chilon, de n’auoir
voulu promettre de se trouuer au festin de Periander, auant que
d’estre informé, qui estoyent les autres conuiez. Il n’est point de si3
doux apprest pour moy, ny de sauce si appetissante, que celle qui
se tire de la societé. Ie croys qu’il est plus sain, de manger plus
bellement et moins: et de manger plus souuent. Mais ie veux faire
valoir l’appetit et la faim: ie n’aurois nul plaisir à trainer à la medecinale,
trois ou quatre chetifs repas par iour, ainsi contrains.
Qui m’asseureroit que le goust ouuert, que i’ay ce matin, ie le retrouuasse
encore à souper? Prenons, sur tout les vieillards: le premier
temps opportun qui nous vient. Laissons aux faiseurs d’almanachs
les esperances et les prognostiques. L’extreme fruict de ma•
santé, c’est la volupté: tenons nous à la premiere presente et cognuë.
I’euite la constance en ces loix de ieusne. Qui veut qu’vne
forme luy serue, fuye à la continuer: nous nous y durcissons, nos
forces s’y endorment: six mois apres, vous y aurez si bien acoquiné
vostre estomach, que vostre proffit, ce ne sera que d’auoir1
perdu la liberté d’en vser autrement sans dommage. Ie ne porte
les iambes, et les cuisses, non plus couuertes en hyuer qu’en esté,
vn bas de soye tout simple. Ie me suis laissé aller pour le secours
de mes reumes, à tenir la teste plus chaude, et le ventre, pour ma
colique. Mes maux s’y habituerent en peu de iours, et desdaignerent•
mes ordinaires prouisions. I’estois monté d’vne coiffe à vn
couurechef, et d’vn bonnet à vn chapeau double. Les embourreures
de mon pourpoint, ne me seruent plus que de galbe: ce n’est
rien: si ie n’y adiouste vne peau de lieure ou de vautour: vne calote
à ma teste. Suyuez cette gradation, vous irez beau train. Ie2
n’en feray rien. Et me dedirois volontiers du commencement que
i’y ay donné, si i’osois. Tombez vous en quelque inconuenient nouueau?
cette reformation ne vous sert plus: vous y estes accoustumé,
cherchez en vne autre. Ainsi se ruinent ceux qui se laissent
empestrer à des regimes contraincts, et s’y astreignent superstitieusement:•
il leur en faut encore, et encore apres, d’autres au delà:
ce n’est iamais fait. Pour nos occupations, et le plaisir: il est
beaucoup plus commode, comme faisoyent les anciens, de perdre le
disner, et remettre à faire bonne chere à l’heure de la retraicte et
du repos, sans rompre le iour: ainsi le faisois-ie autresfois. Pour3
la santé, ie trouue depuis par experience au contraire, qu’il vaut
mieux disner, et que la digestion se faict mieux en veillant. Ie ne
suis guere subiect à estre alteré ny sain ny malade: i’ay bien volontiers
lors la bouche seche, mais sans soif. Et communement, ie
ne bois que du desir qui m’en vient en mangeant, et bien auant
dans le repas. Ie bois assez bien, pour vn homme de commune
façon. En esté, et en vn repas appetissant, ie n’outrepasse point
seulement les limites d’Auguste, qui ne beuuoit que trois fois precisement:
mais pour n’offenser la regle de Democritus, qui deffendoit•
de s’arrester à quattre, comme à vn nombre mal fortuné,
ie coule à vn besoing, iusques à cinq: trois demysetiers, enuiron.
Car les petis verres sont les miens fauoris: et me plaist de les vuider,
ce que d’autres euitent comme chose mal seante. Ie trempe
mon vin plus souuent à moitié, par fois au tiers d’eau. Et1
quand ie suis en ma maison, d’vn ancien vsage que son medecin
ordonnoit à mon pere, et à soy, on mesle celuy qu’il me faut, des
la sommelerie, deux ou trois heures auant qu’on serue. Ils disent,
que Cranaus Roy des Atheniens fut inuenteur de cet vsage, de
tremper le vin: vtilement ou non, i’en ay veu debattre. I’estime•
plus decent et plus sain, que les enfans n’en vsent qu’apres seize ou
dix-huict ans. La forme de viure plus vsitée et commune, est la
plus belle. Toute particularité, m’y semble à euiter: et haïrois autant
vn Aleman qui mist de l’eau au vin, qu’vn François qui le buroit
pur. L’vsage publiq donne loy à telles choses. Ie crains vn air2
empesché, et fuys mortellement la fumée: (la premiere reparation
où ie courus chez moy, ce fut aux cheminées, et aux retraicts, vice
commun des vieux bastimens, et insupportable) et entre les difficultez
de la guerre, comte ces espaisses poussieres, dans lesquelles
on nous tient enterrez au chault, tout le long d’vne iournée. I’ay la•
respiration libre et aysée: et se passent mes morfondements le plus
souuent sans offence du poulmon, et sans toux. L’aspreté de
l’esté m’est plus ennemie que celle de l’hyuer: car outre l’incommodité
de la chaleur, moins remediable que celle du froid, et outre
le coup que les rayons du soleil donnent à la teste: mes yeux s’offencent3
de toute lueur esclatante: ie ne sçaurois à cette heure disner
assiz, vis à vis d’vn feu ardent, et lumineux. Pour amortir la
blancheur du papier, au temps que i’auois plus accoustumé de lire,
ie couchois sur mon liure, vne piece de verre, et m’en trouuois fort
soulagé. I’ignore iusques à present, l’vsage des lunettes: et vois•
aussi loing, que ie fis onques, et que tout autre. Il est vray, que
sur le declin du iour, ie commence à sentir du trouble, et de la
foiblesse à lire: dequoy l’exercice a tousiours trauaillé mes yeux:
mais sur tout nocturne. Voyla vn pas en arriere: à toute peine sensible.
Ie reculeray d’vn autre; du second au tiers, du tiers au quart,
si coïement qu’il me faudra estre aueugle formé, auant que ie sente•
la decadence et vieillesse de ma veuë. Tant les Parques destordent
artificiellement nostre vie. Si suis-ie en doubte, que mon ouïe marchande
à s’espaissir: et verrez que ie l’auray demy perdue, que ie
m’en prendray encore à la voix de ceux qui parlent à moy. Il faut
bien bander l’ame, pour luy faire sentir, comme elle s’escoule.1
Mon marcher est prompt et ferme: et ne sçay lequel des deux,
ou l’esprit ou le corps, i’ay arresté plus mal-aisément, en mesme
poinct. Le prescheur est bien de mes amys, qui oblige mon attention,
tout vn sermon. Aux lieux de ceremonie, où chacun est si
bandé en contenance, où i’ay veu les dames tenir leurs yeux mesmes•
si certains, ie ne suis iamais venu à bout, que quelque piece
des miennes n’extrauague tousiours: encore que i’y sois assis, i’y
suis peu rassis. Comme la chambriere du Philosophe Chrysippus,
disoit de son maistre, qu’il n’estoit yure que par les iambes: car il
auoit cette coustume de les remuer, en quelque assiette qu’il fust:2
et elle le disoit, lors que le vin esmouuant ses compaignons, luy
n’en sentoit aucune alteration. On a peu dire aussi dés mon enfance,
que i’auoy de la follie aux pieds, ou de l’argent vif: tant i’y
ay de remuement et d’inconstance naturelle, en quelque lieu, que
ie les place. C’est indecence, outre ce qu’il nuit à la santé, voire•
et au plaisir, de manger gouluement, comme ie fais. Ie mors souuent
ma langue, par fois mes doigts, de hastiueté. Diogenes, rencontrant
vn enfant qui mangeoit ainsin, en donna vn soufflet à son
precepteur. Il y auoit des hommes à Rome, qui enseignoyent à
mascher, comme à marcher, de bonne grace. I’en pers le loisir de3
parler, qui est vn si doux assaisonnement des tables, pourueu que
ce soyent des propos de mesme, plaisans et courts. Il y a de la
ialousie et enuie entre nos plaisirs, ils se choquent et empeschent
l’vn l’autre. Alcibiades, homme bien entendu à faire bonne chere,
chassoit la musique mesme des tables, pour qu’elle ne troublast la•
douceur des deuis, par la raison, que Platon luy preste. Que c’est
vn vsage d’hommes populaires, d’appeller des ioüeurs d’instruments
et des chantres aux festins, à faute de bons discours et aggreables
entretiens, dequoy les gens d’entendement sçauent s’entrefestoyer.
Varro demande cecy au conuiue: l’assemblée de personnes belles
de presence, et aggreables de conuersation, qui ne soyent ny muets
ny bauarts: netteté et delicatesse aux viures, et au lieu: et le
temps serein. Ce n’est pas vne feste peu artificielle, et peu voluptueuse,•
qu’vn bon traittement de table. Ny les grands chefs de
guerre, ny les grands philosophes, n’en ont desdaigné l’vsage et la
science. Mon imagination en a donné trois en garde à ma memoire,
que la fortune me rendit de souueraine douceur, en diuers temps
de mon aage plus fleurissant. Mon estat present m’en forclost. Car1
chacun pour soy y fournit de grace principale, et de saueur, selon
la bonne trampe de corps et d’ame, en quoy lors il se trouue. Moy
qui ne manie que terre à terre, hay cette inhumaine sapience, qui
nous veut rendre desdaigneux et ennemis de la culture du corps.
I’estime pareille iniustice, de prendre à contre cœur les voluptez•
naturelles, que de les prendre trop à cœur. Xerxes estoit un fat,
qui enueloppé en toutes les voluptez humaines, alloit proposer prix
à qui luy en trouueroit d’autres. Mais non guere moins fat est celuy,
qui retranche celles, que nature luy a trouuées. Il ne les faut
ny suyure ny fuyr: il les faut receuoir. Ie les reçois vn peu plus2
grassement et gratieusement, et me laisse plus volontiers aller vers
la pente naturelle. Nous n’auons que faire d’exaggerer leur inanité:
elle se faict assez sentir, et se produit assez. Mercy à nostre
esprit maladif, rabat-ioye, qui nous desgouste d’elles, comme de
soy-mesme. Il traitte et soy, et tout ce qu’il reçoit, tantost auant,•
tantost arriere, selon son estre insatiable, vagabond et versatile:
Sincerum est nisi vas, quodcunque infundis, acescit.
Moy, qui me vente d’embrasser si curieusement les commoditez de
la vie, et si particulierement: n’y trouue, quand i’y regarde ainsi
finement, à peu pres que du vent. Mais quoy? nous sommes par3
tout vent. Et le vent encore, plus sagement que nous s’ayme à
bruire, à s’agiter: et se contente en ses propres offices: sans desirer
la stabilité, la solidité, qualitez non siennes. Les plaisirs
purs de l’imagination, ainsi que les desplaisirs, disent aucuns, sont
les plus grands: comme l’exprimoit la balance de Critolaüs. Ce•
n’est pas merueille. Elle les compose à sa poste, et se les taille en
plein drap. I’en voy tous les iours, des exemples insignes, et à l’aduenture
desirables. Mais moy, d’vne condition mixte, grossier,
ne puis mordre si à faict, à ce seul obiect, si simple: que ie ne me
laisse tout lourdement aller aux plaisirs presents, de la loy humaine
et generale. Intellectuellement sensibles, sensiblement intellectuels.
Les philosophes Cyrenaïques veulent, que comme les douleurs,
aussi les plaisirs corporels soyent plus puissants: et comme
doubles, et comme plus iustes. Il en est, comme dit Aristote, qui
d’vne farouche stupidité, en font les desgoustez. I’en cognoy d’autres
qui par ambition le font. Que ne renoncent ils encore au respirer?
que ne viuent-ils du leur, et ne refusent la lumiere, de ce
qu’elle est gratuite: ne leur coutant ny inuention ny vigueur? Que1
Mars, ou Pallas, ou Mercure, les substantent pour voir, au lieu de
Venus, de Cerez, et de Bacchus. Chercheront ils pas la quadrature
du cercle, iuchez sur leurs femmes? Ie hay, qu’on nous ordonne
d’auoir l’esprit aux nues, pendant que nous auons le corps à table.
Ie ne veux pas que l’esprit s’y clouë, ny qu’il s’y veautre: mais ie
veux qu’il s’y applique: qu’il s’y see, non qu’il s’y couche. Aristippus
ne defendoit que le corps, comme si nous n’auions pas d’ame:
Zenon n’embrassoit que l’ame, comme si nous n’auions pas de
corps. Touts deux vicieusement. Pythagoras, disent-ils, a suiuy vne
philosophie toute en contemplation: Socrates, toute en mœurs et2
en action: Platon en a trouué le temperament entre les deux. Mais
ils le disent, pour en conter. Et le vray temperament se trouue en
Socrates; et Platon est plus Socratique, que Pythagorique: et luy
sied mieux. Quand ie dance, ie dance: quand ie dors, ie dors.
Voire, et quand ie me promeine solitairement en vn beau verger,
si mes pensees se sont entretenuës des occurrences estrangeres
quelque partie du temps: quelque autre partie, ie les rameine à la
promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moy.
Nature a maternellement obserué cela, que les actions qu’elle
nous a enioinctes pour nostre besoing, nous fussent aussi voluptueuses.3
Et nous y conuie, non seulement par la raison: mais aussi
par l’appetit: c’est iniustice de corrompre ses regles. Quand ie
vois, et Cæsar, et Alexandre, au plus espaiz de sa grande besongne,
iouïr si plainement des plaisirs humains et corporels, ie ne dis pas
que ce soit relascher son ame, ie dis que c’est la roidir: sousmettant•
par vigueur de courage, à l’vsage de la vie ordinaire, ces violentes
occupations et laborieuses pensées. Sages, s’ils eussent creu,
que c’estoit là leur ordinaire vocation, cette-cy, l’extraordinaire.
Nous sommes de grands fols. Il a passé sa vie en oisiueté, disons-nous:
ie n’ay rien faict d’auiourd’huy. Quoy? auez-vous pas vescu?
C’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos
occupations. Si on m’eust mis au propre des grands maniements,
i’eusse montré ce que ie sçauoy faire. Auez vous sceu mediter et•
manier vostre vie? vous auez faict la plus grande besoigne de
toutes. Pour se montrer et exploicter, nature n’a que faire de fortune.
Elle se montre egallement en tous estages: et derriere,
comme sans rideau. Auez-vous sceu composer vos mœurs: vous
auez bien plus faict que celuy qui a composé des liures. Auez-vous1
sceu prendre du repos: vous auez plus faict, que celuy qui a pris
des Empires et des villes. Le glorieux chef-d’œuure de l’homme,
c’est viure à propos. Toutes autres choses: regner, thesauriser,
bastir, n’en sont qu’appendicules et adminicules, pour le plus. Ie
prens plaisir de voir vn general d’armée au pied d’vne breche qu’il•
veut tantost attaquer, se prestant tout entier et deliure, à son disner,
au deuis, entre ses amis. Et Brutus, ayant le ciel et la terre
conspirez à l’encontre de luy, et de la liberté Romaine, desrober à
ses rondes, quelque heure de nuict, pour lire et breueter Polybe en
toute securité. C’est aux petites ames enseuelies du poix des affaires,2
de ne s’en sçauoir purement desmesler: de ne les sçauoir et
laisser et reprendre.
O fortes peioràque passi
Mecum sæpe viri, nunc vino pellite curas,
Cras ingens iterabimus æquor.•
Soit par gosserie, soit à certes, que le vin theologal et Sorbonique
est passé en prouerbe, et leurs festins: ie trouue que c’est raison,
qu’ils en disnent d’autant plus commodément et plaisamment,
qu’ils ont vtilement et serieusement employé la matinée à l’exercice
de leur eschole. La conscience d’auoir bien dispensé les autres3
heures, est vn iuste et sauoureux condiment des tables. Ainsin ont
vescu les sages. Et cette inimitable contention à la vertu, qui nous
estonne en l’vn et l’autre Caton, cette humeur seuere iusques à
l’importunité, s’est ainsi mollement submise, et pleuë aux loix de
l’humaine condition, et de Venus et de Bacchus. Suiuant les preceptes•
de leur secte, qui demandent le sage parfaict, autant expert et
entendu à l’vsage des voluptez qu’en tout autre deuoir de la vie.
Cui cor sapiat, ei et sapiat palatus. Le relaschement et facilité
honore ce semble à merueilles, et sied mieux à vne ame forte et
genereuse. Epaminondas n’estimoit pas que de se mesler à la dance
des garçons de sa ville, de chanter, de sonner, et s’y embesongner
auec attention, fust chose qui derogeast à l’honneur de ses glorieuses
victoires, et à la parfaicte reformation des mœurs qui estoit•
en luy. Et parmy tant d’admirables actions de Scipion l’ayeul, personnage
digne de l’opinion d’vne geniture celeste, il n’est rien qui
luy donne plus de grace, que de le voir nonchalamment et puerilement
baguenaudant à amasser et choisir des coquilles, et ioüer à
cornichon va deuant, le long de la marine auec Lælius. Et s’il faisoit1
mauuais temps, s’amusant et se chatouillant, à representer par
escript en comedies, les plus populaires et basses actions des
hommes. Et la teste pleine de cette merueilleuse entreprinse d’Annibal
et d’Afrique; visitant les escholes en Sicile, et se trouuant aux
leçons de la philosophie, iusques à en auoir armé les dents de l’aueugle•
enuie de ses ennemis à Rome. Ny chose plus remarquable
en Socrates, que ce que tout vieil, il trouue le temps de se faire instruire
à baller, et iouër des instrumens: et le tient pour bien employé.
Cettuy-cy, s’est veu en ecstase debout, vn iour entier et vne
nuict, en presence de toute l’armée Grecque, surpris et rauy par2
quelque profonde pensée. Il s’est veu le premier parmy tant de vaillants
hommes de l’armée, courir au secours d’Alcibiades, accablé
des ennemis: le couurir de son corps, et le descharger de la presse,
à viue force d’armes. En la bataille Delienne, releuer et sauuer Xenophon,
renuersé de son cheual. Et emmy tout le peuple d’Athenes,•
outré, comme luy, d’vn si indigne spectacle, se presenter le premier
à recourir Theramenes, que les trente tyrans faisoient mener à la
mort par leurs satellites: et ne desista cette hardie entreprinse,
qu’à la remontrance de Theramenes mesme: quoy qu’il ne fust
suiuy que de deux, en tout. Il s’est veu, recherché par vne beauté,3
de laquelle il estoit esprins, maintenir au besoing vne seuere abstinence.
Il s’est veu continuellement marcher à la guerre, et fouler la
glace les pieds nuds; porter mesme robbe en hyuer et en esté:
surmonter tous ses compaignons en patience de trauail, ne manger
point autrement en festin qu’en son ordinaire. Il s’est veu vingt et•
sept ans, de pareil visage, porter la faim, la pauureté, l’indocilité
de ses enfants, les griffes de sa femme. Et en fin la calomnie, la
tyrannie, la prison, les fers, et le venin. Mais cet homme là estoit-il
conuié de boire à lut par deuoir de ciuilité? c’estoit aussi celuy de
l’armée, à qui en demeuroit l’aduantage. Et ne refusoit ny à iouër4
aux noisettes auec les enfans, ny à courir auec eux sur vn cheual
de bois, et y auoit bonne grace: car toutes actions, dit la philosophie,
sieent egallement bien et honnorent egallement le sage. On a
dequoy, et ne doit-on iamais se lasser de presenter l’image de ce
personnage à tous patrons et formes de perfection. Il est fort peu
d’exemples de vie, pleins et purs. Et faict-on tort à nostre instruction,•
de nous en proposer tous les iours, d’imbecilles et manques:
à peine bons à vn seul ply: qui nous tirent arriere plustost: corrupteurs
plustost que correcteurs. Le peuple se trompe: on va bien
plus facilement par les bouts, où l’extremité sert de borne, d’arrest
et de guide, que par la voye du milieu large et ouuerte, et selon1
l’art, que selon nature; mais bien moins noblement aussi, et moins
recommendablement. La grandeur de l’ame n’est pas tant, tirer
à mont, et tirer auant, comme sçauoir se ranger et circonscrire.
Elle tient pour grand, tout ce qui est assez. Et montre sa hauteur,
à aimer mieux les choses moyennes, que les eminentes. Il n’est rien•
si beau et legitime, que de faire bien l’homme et deuëment. Ny
science si arduë que de bien sçauoir viure cette vie. Et de nos maladies
la plus sauuage, c’est mespriser nostre estre. Qui veut escarter
son ame, le face hardiment s’il peut, lors que le corps se
portera mal, pour la descharger de cette contagion. Ailleurs au contraire:2
qu’elle l’assiste et fauorise, et ne refuse point de participer
à ses naturels plaisirs, et de s’y complaire coniugalement: y apportant,
si elle est plus sage, la moderation, de peur que par indiscretion,
ils ne se confondent auec le desplaisir. L’intemperance, est
peste de la volupté: et la temperance n’est pas son fleau: c’est son•
assaisonnement. Eudoxus, qui en establissoit le souuerain bien, et
ses compaignons, qui la monterent à si haut prix, la sauourerent en
sa plus gracieuse douceur, par le moyen de la temperance, qui fut
en eux singuliere et exemplaire. I’ordonne à mon ame, de regarder
et la douleur, et la volupté, de veuë pareillement reglée:3
eodem enim vitio est effusio animi in lætitia, quo in dolore contractio:
et pareillement ferme: mais gayement l’vne, l’autre seuerement.
Et selon ce qu’elle y peut apporter, autant soigneuse d’en
esteindre l’vne, que d’estendre l’autre. Le voir sainement les biens,
tire apres soy le voir sainement les maux. Et la douleur a quelque•
chose de non euitable, en son tendre commencement: et la volupté
quelque chose d’euitable en sa fin excessiue. Platon les accouple:
et veut, que ce soit pareillement l’office de la fortitude combattre à
l’encontre de la douleur, et à l’encontre des immoderées et charmeresses
blandices de la volupté. Ce sont deux fontaines, ausquelles,
qui puise, d’où, quand et combien il faut, soit cité, soit homme,•
soit beste, il est bien heureux. La premiere, il la faut prendre par
medecine et par necessité, plus escharsement: l’autre par soif, mais
non iusques à l’yuresse. La douleur, la volupté, l’amour, la haine,
sont les premieres choses, que sent vn enfant: si la raison suruenant
elles s’appliquent à elle: cela c’est vertu. I’ay vn dictionaire1
tout à part moy: ie passe le temps, quand il est mauuais
et incommode; quand il est bon, ie ne le veux pas passer, ie le retaste,
ie m’y tiens. Il faut courir le mauuais, et se rassoir au bon.
Cette fraze ordinaire de passe-temps, et de passer le temps, represente
l’vsage de ces prudentes gens, qui ne pensent point auoir meilleur•
conte de leur vie, que de la couler et eschaper: de la passer,
gauchir, et autant qu’il est en eux, ignorer et fuir; comme chose de
qualité ennuyeuse et desdaignable. Mais ie la cognois autre: et la
trouue, et prisable et commode, voire en son dernier decours, où ie
la tiens. Et nous l’a nature mise en main, garnie de telles circonstances2
et si fauorables, que nous n’auons à nous plaindre qu’à nous,
si elle nous presse; et si elle nous eschappe inutilement. Stulti vita
ingrata est, trepida est, tota in futurum fertur. Ie me compose pourtant
à la perdre sans regret: mais comme perdable de sa condition,
non comme moleste et importune. Aussi ne sied-il proprement bien,•
de ne se desplaire à mourir qu’à ceux, qui se plaisent à viure. Il y a
du mesnage à la iouyr: ie la iouis au double des autres: car la
mesure en la iouissance, depend du plus ou moins d’application,
que nous y prestons. Principalement à cette heure, que i’apperçoy
la mienne si briefue en temps, ie la veux estendre en poix. Ie veux3
arrester la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie:
et par la vigueur de l’vsage, compenser la hastiueté de son escoulement.
A mesure que la possession du viure est plus courte, il me
la faut rendre plus profonde, et plus pleine. Les autres sentent
la douceur d’vn contentement, et de la prosperité: ie la sens ainsi•
qu’eux: mais ce n’est pas en passant et glissant. Si la faut-il estudier,
sauourer et ruminer, pour en rendre graces condignes à celuy
qui nous l’ottroye. Ils iouyssent les autres plaisirs, comme ils font
celuy du sommeil, sans les cognoistre. A celle fin que le dormir
mesme ne m’eschappast ainsi stupidement, i’ay autresfois trouué
bon qu’on me le troublast, afin que ie l’entreuisse. Ie consulte d’vn•
contentement auec moy: ie ne l’escume pas, ie le sonde, et plie ma
raison à le recueillir, deuenuë chagrigne et desgoustée. Me trouué-ie
en quelque assiette tranquille, y a il quelque volupté qui me chatouille,
ie ne la laisse pas friponner aux sens; i’y associe mon ame.
Non pas pour s’y engager, mais pour s’y agreer; non pas pour s’y1
perdre, mais pour s’y trouuer. Et l’employe de sa part, à se mirer
dans ce prospere estat, à en poiser et estimer le bon heur, et l’amplifier.
Elle mesure combien c’est qu’elle doit à Dieu, d’estre en repos
de sa conscience et d’autres passions intestines; d’auoir le corps
en sa disposition naturelle: iouissant ordonnément et competemment,•
des functions molles et flatteuses, par lesquelles il luy plaist
compenser de sa grace, les douleurs, dequoy sa iustice nous bat à
son tour. Combien luy vaut d’estre logee en tel poinct, que où
qu’elle iette sa veuë, le ciel est calme autour d’elle: nul desir, nulle
crainte ou doubte, qui luy trouble l’air: aucune difficulté passée,2
presente, future, par dessus laquelle son imagination ne passe sans
offence. Cette consideration prend grand lustre de la comparaison
des conditions differentes. Ainsi, ie me propose en mille visages,
ceux que la fortune, ou que leur propre erreur emporte et tempeste.
Et encores ceux cy plus pres de moy, qui reçoiuent si laschement,•
et incurieusement leur bonne fortune. Ce sont gens qui passent
voirement leur temps; ils outrepassent le present, et ce qu’ils
possedent, pour seruir à l’esperance, et pour des ombrages et vaines
images, que la fantasie leur met au deuant,
Morte obita quales fama est volitare figuras,3
Aut quæ sopitos deludunt somnia sensus;
lesquelles hastent et allongent leur fuitte, à mesme qu’on les suit.
Le fruict et but de leur poursuitte, c’est poursuiure: comme
Alexandre disoit que la fin de son trauail, c’estoit trauailler.
Nihil actum credens, cùm quid superesset agendum.•
Pour moy donc, i’ayme la vie, et la cultiue, telle qu’il a pleu à
Dieu nous l’octroyer. Ie ne vay pas desirant, qu’elle eust à dire la
necessité de boire et de manger. Et me sembleroit faillir non moins
excusablement, de desirer qu’elle l’eust double. Sapiens diuitiarum
naturalium quæsitor acerrimus. Ny que nous nous substantassions,
mettans seulement en la bouche vn peu de cette drogue par laquelle
Epimenides se priuoit d’appetit, et se maintenoit. Ny qu’on
produisist stupidement des enfans, par les doigts, ou par les talons,•
ains parlant en reuerence, que plustost encores, on les produisist
voluptueusement, par les doigts, et par les talons. Ny que le corps
fust sans desir et sans chatouillement. Ce sont plaintes ingrates et
iniques. I’accepte de bon cœur et recognoissant, ce que nature a
faict pour moy: et m’en aggree et m’en loue. On faict tort à ce1
grand et tout puissant donneur, de refuser son don, l’annuller et
desfigurer, tout bon, il a faict tout bon. Omnia, quæ secundum naturam
sunt, æstimatione digna sunt. Des opinions de la philosophie,
i’embrasse plus volontiers celles qui sont les plus solides: c’est à
dire les plus humaines, et nostres. Mes discours sont conformément•
à mes mœurs, bas et humbles. Elle faict bien l’enfant à mon gré,
quand elle se met sur ses ergots, pour nous prescher. Que c’est vne
farrouche alliance, de marier le diuin auec le terrestre, le raisonnable
auec le desraisonnable, le seuere à l’indulgent, l’honneste
au des-honneste. Que la volupté, est qualité brutale, indigne que le2
sage la gouste. Le seul plaisir, qu’il tire de la iouyssance d’vne
belle ieune espouse, que c’est le plaisir de sa conscience, de faire
vne action selon l’ordre. Comme de chausser ses bottes pour vne
vtile cheuauchee. N’eussent ses suyuans, non plus de droit, et de
nerfs, et de suc, au despucelage de leurs femmes, qu’en a sa leçon.•
Ce n’est pas ce que dit Socrates, son precepteur et le nostre. Il
prise, comme il doit, la volupté corporelle: mais il prefere celle de
l’esprit, comme ayant plus de force, de constance, de facilité, de
varieté, de dignité. Cette cy ne va nullement seule, selon luy; il
n’est pas si fantastique: mais seulement, premiere. Pour luy, la3
temperance est moderatrice, non aduersaire des voluptez. Nature
est vn doux guide: mais non pas plus doux, que prudent et iuste.
Intrandum est in rerum naturam, et penitus quid ea postulet, peruidendum.
Ie queste par tout sa piste: nous l’auons confondüe de
traces artificielles. Et ce souuerain bien Academique, et Peripatetique,•
qui est viure selon icelle: deuient à cette cause difficile à
borner et expliquer. Et celuy des Stoïciens, voisin à celuy-là, qui est,
consentir à nature. Est-ce pas erreur, d’estimer aucunes actions
moins dignes de ce qu’elles sont necessaires? Si ne m’osteront-ils
pas de la teste, que ce ne soit vn tres-conuenable mariage, du plaisir
auec la necessité, auec laquelle, dit vn ancien, les Dieux complottent•
tousiours. A quoy faire desmembrons nous en diuorce, vn
bastiment tissu d’vne si ioincte et fraternelle correspondance? Au
rebours, renouons le par mutuels offices: que l’esprit esueille et
viuifie la pesanteur du corps, le corps arreste la legereté de l’esprit,
et la fixe, Qui velut summum bonum laudat animæ naturam, et tanquam1
malum naturam carnis accusat, profectò et animam carnaliter
appetit et carnem carnaliter fugit, quoniam id vanitate sentit humana,
non veritate diuina. Il n’y a piece indigne de nostre soing, en
ce present que Dieu nous a faict: nous en deuons comte iusques à
vn poil. Et n’est pas vne commission par acquit à l’homme, de conduire•
l’homme selon sa condition. Elle est expresse, naïfue et tres-principale:
et nous l’a le Createur donnee serieusement et seuerement.
L’authorité peut seule enuers les communs entendemens: et
poise plus en langage peregrin. Reschargeons en ce lieu. Stultitiæ
proprium quis non dixerit, ignauè et contumaciter facere quæ facienda2
sunt: et alio corpus impellere, alio animum: distrahique inter diuersissimos
motus? Or sus pour voir, faictes vous dire vn iour, les
amusemens et imaginations, que celuy-là met en sa teste, et pour
lesquelles il destourne sa pensee d’vn bon repas, et plainct l’heure
qu’il employe à se nourrir: vous trouuerez qu’il n’y a rien si fade, en•
tous les mets de vostre table, que ce bel entretien de son ame (le plus
souuent il nous vaudroit mieux dormir tout à faict, que de veiller à
ce, à quoy nous veillons) et trouuerez que son discours et intentions,
ne valent pas vostre capirotade. Quand ce seroient les rauissemens
d’Archimedes mesme, que seroit-ce? Ie ne touche pas icy, et3
ne mesle point à cette marmaille d’hommes que nous sommes, et
à cette vanité de desirs et cogitations, qui nous diuertissent, ces
ames venerables, esleuees par ardeur de deuotion et religion, à vne
constante et conscientieuse meditation des choses diuines, lesquelles
preoccupans par l’effort d’vne viue et vehemente esperance, l’vsage•
de la nourriture eternelle, but final, et dernier arrest des Chrestiens
desirs: seul plaisir constant, incorruptible: desdaignent de
s’attendre à nos necessiteuses commoditez, fluides et ambigues: et
resignent facilement au corps, le soin et l’vsage, de la pasture sensuelle
et temporelle. C’est vn estude priuilegé. Entre nous, ce sont
choses, que i’ay tousiours veuës de singulier accord: les opinions•
supercelestes, et les mœurs sousterraines. Esope ce grand homme
vid son maistre qui pissoit en se promenant, Quoy donq, fit-il, nous
faudra-il chier en courant? Mesnageons le temps, encore nous en
reste-il beaucoup d’oisif, et mal employé. Nostre esprit n’a volontiers
pas assez d’autres heures, à faire ses besongnes, sans se desassocier1
du corps en ce peu d’espace qu’il luy faut pour sa necessité. Ils
veulent se mettre hors d’eux, et eschapper à l’homme. C’est folie:
au lieu de se transformer en Anges, ils se transforment en bestes:
au lieu de se hausser, ils s’abbattent. Ces humeurs transcendentes
m’effrayent, comme les lieux hautains et inaccessibles. Et rien ne•
m’est facheux à digerer en la vie de Socrates, que ses ecstases et ses
demoneries. Rien si humain en Platon, que ce pourquoy ils disent,
qu’on l’appelle diuin. Et de nos sciences, celles-là me semblent plus
terrestres et basses, qui sont les plus haut montees. Et ie ne trouue
rien si humble et si mortel en la vie d’Alexandre, que ses fantasies2
autour de son immortalisation. Philotas le mordit plaisamment par sa
responce. Il s’estoit coniouy auec luy par lettre, de l’oracle de Iupiter
Hammon, qui l’auoit logé entre les Dieux. Pour ta consideration,
i’en suis bien ayse: mais il y a dequoy plaindre les hommes, qui
auront à viure auec vn homme, et luy obeyr, lequel outrepasse,•
et ne se contente de la mesure d’vn homme. Diis te minorem quòd
geris, imperas. La gentille inscription, dequoy les Atheniens honnorerent
la venue de Pompeius en leur ville, se conforme à mon sens:
D’autant es tu Dieu, comme
Tu te recognois homme.3
C’est vne absoluë perfection, et comme diuine, de sçauoir iouyr
loyallement de son estre. Nous cherchons d’autres conditions, pour
n’entendre l’vsage des nostres: et sortons hors de nous, pour ne
sçauoir quel il y faict. Si auons nous beau monter sur des eschasses,
car sur des eschasses encores faut-il marcher de nos iambes. Et au
plus esleué throne du monde, si ne sommes nous assis, que sus nostre
cul. Les plus belles vies, sont à mon gré celles, qui se rangent au
modelle commun et humain auec ordre: mais sans miracle, sans•
extrauagance. Or la vieillesse a vn peu besoin d’estre traictee plus
tendrement. Recommandons la à ce Dieu protecteur de santé et de
sagesse: mais gaye et sociale:
Frui paratis et valido mihi,
Latoe, dones; et precor, integra1
Cum mente, nec turpem senectam
Degere, nec Cythara carentem.
FIN DES ESSAIS. (ORIGINAL)
LIVRE SECOND. (TRADUCTION)
(Suite.)
CHAPITRE XXXVI. [(ORIGINAL LIV. II, CH. XXXVI.)]
A quels hommes entre tous donner la prééminence.
Si on me demandait de choisir entre tous les hommes venus à ma connaissance, je crois possible d’en trouver trois que je placerais au-dessus de tous les autres.
Prééminence d’Homère sur les plus grands génies; estime que l’on en a faite dans tous les temps.—L’un est Homère, non qu’Aristote ou Varron, par exemple, n’aient pas été aussi savants que lui, ni encore que, dans son art même, Virgile ne puisse lui être comparé, je laisse à juger de ce dernier point à ceux qui les connaissent tous deux; moi, qui n’en connais qu’un, je ne puis que dire, dans la mesure où je suis à même de me prononcer, que je ne crois pas que les Muses elles-mêmes puissent surpasser le poète latin: «Il chante sur sa lyre savante des vers pareils à ceux qu’Apollon lui-même module sur la sienne (Properce).» Toutefois, en jugeant ainsi, ne faudrait-il pas oublier que c’est surtout d’après Homère que Virgile s’est formé, qu’il l’a pris pour guide, pour maître d’école, et qu’un seul passage de l’Iliade a suffi à fournir le sujet et les développements de cette grande et divine Énéide. Mais ce n’est pas ainsi que je calcule, je tiens compte des particularités diverses qui font qu’Homère est admirable et presque au-dessus des conditions humaines; et, en vérité, je m’étonne souvent que lui, dont le génie a créé et mis en faveur de par le monde un certain nombre de divinités, n’ait pas été lui-même élevé au rang des dieux. Il était aveugle, indigent et vivait avant que les sciences eussent été codifiées et que les observations d’où elles sont nées eussent acquis de la certitude; il les a, nonobstant, tellement connues que tous ceux qui, depuis, ont entrepris d’organiser l’administration d’un état, diriger des guerres, écrire sur la religion, sur la philosophie, quelle que fût la secte dont il s’agissait, sur les arts, ont usé de lui comme d’une autorité très sûre par ses connaissances en toutes choses, et de ses livres comme d’une bibliothèque suffisant à tout: «Il nous dit, bien mieux et plus clairement que Chrysippe et Crantor, ce qui est honnête ou ce qui ne l’est pas; ce qu’il faut faire et ce qu’il faut éviter (Horace).» Il est, comme l’exprime un autre: «La source intarissable où les poètes viennent tour à tour s’enivrer des eaux sacrées du Permesse (Ovide).» Un autre dit: «Ajoutez-y les compagnons des Muses, parmi lesquels Homère tient le sceptre (Lucrèce)»; un autre: «Source abondante qui a coulé avec profusion dans les vers de la postérité, fleuve immense divisé en mille petits ruisseaux; héritage d’un seul, qui profite à tous (Manilius).»
C’est contre l’ordre de la nature qu’il a produit la meilleure des œuvres que puisse enfanter l’esprit humain: d’ordinaire toutes choses à leur naissance sont imparfaites, elles augmentent et se fortifient au fur et à mesure qu’elles croissent; par lui, la poésie, dès son enfance, est apparue mûre, accomplie, et avec elle diverses autres sciences. C’est pour cela qu’on peut le nommer le premier et le dernier des poètes; parce que, suivant ce beau témoignage que l’antiquité nous a laissé de lui: «Il n’y a eu personne avant lui qu’il ait pu imiter et personne après lui n’a pu l’imiter lui-même.» Ses expressions, suivant Aristote, sont uniques pour peindre le mouvement et l’action, tous ses mots sont significatifs.—Alexandre le Grand, ayant remarqué dans les dépouilles de Darius un riche coffret, ordonna qu’on le lui réservât pour y placer son Homère, disant que c’était son meilleur et plus fidèle conseiller en art militaire.—«C’est pour cette même raison, parce qu’il est très bon maître dans les questions afférentes à la conduite des guerres, disait Cléomène fils d’Anaxandridas, qu’il est le poète des Lacédémoniens.»—Plutarque lui décerne également cet éloge bien rare et qui lui est personnel, c’est qu’«il est le seul auteur au monde, qui n’ait jamais fatigué ni dégoûté ses lecteurs, auxquels il se montre toujours sous un jour nouveau, leur apparaissant sans cesse avec des grâces nouvelles».—Alcibiade, toujours porté aux excentricités, ayant demandé un exemplaire d’Homère à quelqu’un faisant profession de cultiver les lettres, lui donna un soufflet parce qu’il n’en avait pas, chose aussi condamnable, selon lui, qu’un de nos prêtres qui serait trouvé sans son bréviaire.—Xénophane se plaignait un jour à Hiéron, tyran de Syracuse, d’être si pauvre qu’il n’avait pas de quoi entretenir deux serviteurs: «Eh quoi, lui répondit Hiéron, Homère, qui était beaucoup plus pauvre que toi, en entretient bien plus de dix mille, tout mort qu’il est.»—Quel hommage rendu à Platon par Panétius, quand il le nommait «l’Homère des philosophes»!—Outre cela, quelle gloire peut se comparer à la sienne? Rien n’est plus dans la bouche des hommes que son nom et ses ouvrages; rien n’est plus connu, rien n’est plus admis que Troie, Hélène et ses guerres qui peut-être n’ont jamais existé; nos enfants portent encore des noms qu’il a imaginés il y a plus de trois mille ans. Qui ne connaît Hector et Achille? Ce ne sont pas seulement quelques races particulières qui font remonter leur origine aux personnages qu’il a inventés, la plupart des nations s’en réclament: Mahomet II, empereur des Turcs, n’écrivait-il pas à notre pape Pie II: «Je m’étonne que les Italiens se liguent contre moi; ne descendons-nous pas, vous et moi, des Troyens; et n’avons-nous pas un intérêt commun à venger le sang d’Hector sur les Grecs? cependant vous les soutenez contre moi!»—N’est-ce pas une œuvre d’imagination pleine de noblesse, que celle qui crée une scène sur laquelle rois, peuples et empereurs vont jouant toujours les mêmes rôles depuis tant de siècles, et à laquelle l’univers entier sert de théâtre?—Sept villes se sont disputé laquelle lui a donné naissance: «Smyrne, Rhodes, Colophon, Salamine, Chio, Argos et Athènes (Aulu-Gelle)»; son obscurité même lui a valu ce regain d’honneur.
Alexandre le Grand; ses belles actions pendant sa vie si courte; il est préférable à César.—Le second de ces trois hommes supérieurs, c’est Alexandre le Grand. Considérez en effet à quel âge il a commencé ses conquêtes; le peu de moyens dont il disposait pour une si glorieuse entreprise; l’autorité qu’il sut acquérir, encore adolescent, sur ces capitaines qui le suivaient et qui étaient les plus grands et les plus expérimentés qu’il y eût au monde; les succès extraordinaires dont la fortune favorisa et gratifia ses exploits, parmi lesquels s’en trouvèrent de si hasardeux, pour ne pas dire téméraires: «Il renversait tout ce qui faisait obstacle à son ambition et aimait à s’ouvrir un chemin à travers les ruines (Lucain).» Quelle grandeur d’avoir, à l’âge de trente-trois ans, parcouru en vainqueur toute la terre habitée à cette époque, et, dans une moitié de vie humaine, être parvenu au plus haut degré auquel peuvent atteindre tous les efforts de l’homme; si bien, que vous ne pouvez imaginer ce qui serait arrivé, si cette existence eût eu une durée normale et, si se prolongeant jusqu’au terme qui lui est d’ordinaire assigné, sa valeur et sa fortune étaient allées croissant sans cesse. N’est-ce pas déjà quelque chose au-dessus de ce qu’il est donné à l’homme d’accomplir, que d’avoir fait ses soldats souches de tant de maisons royales; d’avoir laissé à sa mort le monde en partage à quatre successeurs simples capitaines de son armée, dont les descendants se sont si longtemps maintenus sur leurs trônes?—Que de vertus de premier ordre étaient en lui: justice, tempérance, générosité, fidélité à sa parole, amour pour les siens, humanité vis-à-vis des vaincus! Ses mœurs semblent en vérité n’avoir été entachées d’aucun reproche, et quelques-uns de ses actes personnels ont été extraordinaires et se voient rarement. Mais il est impossible de conduire des masses pareilles en de semblables circonstances, sans jamais s’écarter des règles de la justice; et les gens qui, comme lui, en ont la charge, sont à juger d’une façon générale, d’après l’idée maîtresse qui a présidé à leurs actions. Malgré cela, la ruine de Thèbes, les meurtres de Ménandre et du médecin d’Héphestion, de tant de prisonniers perses mis à mort à la fois; de cette troupe de soldats indiens, envers lesquels sa parole avait été engagée; des Cosséiens, dont on extermina jusqu’aux enfants en bas âge, sont des mouvements d’égarement qui s’excusent mal. Pour ce qui est du meurtre de Clitus, la réparation en a dépassé la faute, et ce fait témoigne, autant que tout autre, de la bonté excessive qui était le fond de son caractère auquel, par tempérament, il était porté à s’abandonner; c’est avec autant d’esprit que de vérité qu’on a dit de lui qu’«il tenait ses vertus de la nature et ses vices de la fortune». Il aimait un peu trop la louange, et était un peu trop sensible à la critique; ses armes, les mangeoires et les mors de ses chevaux semés dans les Indes, tout cela semble pouvoir être excusé par son âge et son étrange prospérité.—Considérez aussi ses qualités militaires si nombreuses: sa diligence, sa prévoyance, sa patience, son respect de la discipline, sa sagacité, sa magnanimité, sa décision, son bonheur qui en ont fait le premier des hommes de guerre, lors même qu’Annibal, avec l’autorité qui s’attache à lui, ne l’eût lui-même proclamé tel; considérez sa beauté exceptionnelle et ses qualités physiques qui dépassaient tout ce qu’on pouvait imaginer, son port et son maintien qui commandaient le respect, alors que son visage apparaissait jeune, vermeil et flamboyant, «semblable à l’astre brillant du matin, astre que Vénus chérit entre tous les feux du firmament, lorsque, baigné des eaux de l’Océan, il s’élève majestueux et dissipe les ténèbres de la nuit (Virgile)»; son savoir et sa capacité qui embrassaient tout; la durée et la grandeur de sa gloire pure, nette, sans tache, que l’envie n’a pas effleurée; que longtemps après sa mort, une foi superstitieuse voulait que ses médailles portassent bonheur à ceux qui les avaient sur eux; que ses hauts faits ont été rapportés par plus de rois et de princes qu’il n’y a d’historiens pour reproduire ceux de tout autre grand de la terre quel qu’il soit; enfin, qu’encore maintenant, les Mahométans, qui méprisent toutes les légendes, acceptent et honorent la sienne, faisant exception pour lui seul.—Tout cela, dans son ensemble, amène à reconnaître que j’ai raison de le préférer même à César, qui seul pouvait me faire hésiter dans le choix que j’ai fait; car on ne peut nier que la personnalité de celui-ci a eu plus de part dans ses exploits, tandis qu’Alexandre dans les siens doit davantage à la fortune; égaux sous bien des rapports, César l’emporte peut-être à certains égards. Ce furent deux incendies, deux torrents qui, en des contrées diverses, ravagèrent le monde: «Tels des feux allumés en différents points d’une forêt pleine de broussailles et de lauriers secs et pétillants, ou tels des torrents qui tombent avec fracas du haut des montagnes et courent en bouillonnant à la mer, après avoir tout dévasté sur leur passage (Virgile).» Mais en admettant même que César ait apporté plus de modération dans son ambition, elle a causé tant de malheurs, aboutissant à ce triste résultat d’avoir amené la ruine de son pays, et de par le monde une dépravation universelle, que, tout réuni et mis en balance, je ne puis m’empêcher de pencher en faveur d’Alexandre.
Épaminondas est le meilleur de tous; il l’emporte sur Alexandre et César, mais son théâtre d’action a été plus restreint; il réunissait en lui toutes les vertus que l’on trouve éparses chez d’autres.—Le troisième, et pour moi le meilleur de tous, c’est Épaminondas. Il n’a pas, à beaucoup près, autant de gloire que bien d’autres; mais ce n’est pas là un point essentiel en la matière; et, en fait de résolution et de vaillance, non de celles qu’aiguillonne l’ambition, mais de celles que la sagesse et la raison font naître dans une âme bien pondérée, il en avait autant qu’on peut se l’imaginer. De ces vertus, il a, à mon sens, donné des preuves autant qu’Alexandre lui-même et que César; et, bien que ses exploits guerriers ne soient ni si nombreux, ni si importants, ils ne laissent cependant pas, à bien les considérer, eux et les circonstances dans lesquelles ils se sont produits, d’être aussi sérieux, de difficultés d’exécution aussi grandes que les leurs, témoignant d’autant de hardiesse et de capacité militaire. Les Grecs lui ont fait l’honneur de le nommer le premier d’entre eux, et cela, sans qu’il se soit trouvé de contradicteur; or être le premier en Grèce, c’était facilement être le premier du monde. Quant à son intelligence, il nous reste, à ce sujet, ce jugement porté sur lui par ses contemporains: «Jamais personne ne sut tant et ne parla si peu», car il appartenait à la secte de Pythagore. Chaque fois qu’il a parlé, nul n’a jamais mieux dit; il était excellent orateur et avait le don de persuasion. Pour ce qui est de ses mœurs et de sa conscience, il a surpassé de beaucoup sous ce rapport tous ceux qui ont participé à la gestion des affaires publiques; car, sur ce point essentiel pour nous à considérer, parce que seul il donne la mesure réelle de notre valeur, et qu’à lui seul il fait équilibre à tous les autres réunis, il ne le cède à aucun philosophe, pas même à Socrate. Chez lui, l’innocence est une qualité maîtresse, inhérente à sa nature, constante, uniforme, incorruptible, qui est telle qu’elle paraît; mise en parallèle avec celle d’Alexandre, on reconnaît que chez ce dernier elle ne vient qu’en seconde ligne, est incertaine, a des inégalités, n’est pas ferme et n’apparaît que par ci, par là.
L’antiquité a estimé, en soumettant à une critique minutieuse ses grands capitaines pris un à un, que chez chacun des autres on découvre quelque qualité spéciale à laquelle il doit son illustration; chez Épaminondas seul, la vertu et la capacité sont en tout et partout constamment pleines et pareilles à elles-mêmes; en n’importe quelle circonstance de la vie humaine, elles ne laissent rien à désirer en lui, qu’il s’agisse d’affaires publiques ou d’affaires privées, qu’on soit en paix ou en guerre, que ce soit pour vivre ou pour mourir avec grandeur et gloire; je ne connais aucune autre fortune humaine, sous quelque forme que je l’envisage, que j’honore et aime autant.
Je trouve, il est vrai, empreinte de trop de scrupule son obstination à vouloir demeurer pauvre, et ses meilleurs amis pensaient de même; ce sentiment, pourtant si élevé et si digne d’admiration, est le seul point en lui qui me semble, par son exagération, prêter à la critique; et je ne souhaiterais pas pour moi-même être en cela porté à l’imiter à ce même degré.
Scipion Émilien pourrait lui être comparé; ce qu’on peut dire d’Alcibiade.—Scipion Émilien, s’il avait eu une fin aussi héroïque et superbe que la sienne et une connaissance aussi approfondie et universelle des sciences que celle qu’Épaminondas possédait, est le seul homme qui eût pu entrer en balance avec lui. Combien je regrette que le parallèle établi par Plutarque, dans lequel il jugeait comparativement les deux vies précisément les plus nobles dont il se soit occupé, celles de ces deux personnages qui, d’une voix unanime, furent, l’un le premier des Grecs, l’autre le premier des Romains, soit des premiers d’entre ceux qui ne sont pas parvenus jusqu’à nous! Quel magnifique sujet et quel metteur en œuvre sans pareil!
Pour un homme qu’on ne saurait mettre au rang de ces exceptions, mais qui est de ceux que nous disons être des hommes honorables, dont les mœurs ont été convenables sans rien offrir d’extraordinaire, bien doué, sans être d’un génie transcendant, la vie d’Alcibiade, tout bien considéré, me semble, d’entre celles que je connais, la plus riche de celles vécues en ce monde, comme on dit communément, par les phases remarquables et des plus enviables qu’elle a présentées.
Bonté, équité et humanité d’Épaminondas.—Pour témoigner de l’excellence d’Épaminondas, j’indiquerai encore ici quelques-unes de ses manières de voir. La plus grande satisfaction de toute sa vie a été, d’après lui-même, le plaisir que par lui son père et sa mère ont éprouvé de sa victoire de Leuctres; il est particulièrement touchant de le voir mettre leur contentement au-dessus de celui que lui-même devait si justement et si complètement ressentir d’un haut fait aussi glorieux.—«Il ne croyait pas permis, même pour rendre la liberté à son pays, de mettre à mort quelqu’un sans l’avoir au préalable mis en jugement»; c’est ce qui fit qu’il se montra si peu empressé à se joindre à Pélopidas, son ami, dans la conjuration ourdie pour la délivrance de Thèbes.—Il estimait encore que «dans une bataille il fallait éviter de se rencontrer avec un ami qui se trouverait dans les rangs opposés, et l’épargner».—Son humanité à l’égard des ennemis eux-mêmes le rendit suspect aux Béotiens, lorsque, ayant, par miracle, contraint les Lacédémoniens à lui ouvrir les défilés qui, près de Corinthe, ferment l’entrée de la Morée et qu’ils avaient entrepris de défendre, il s’était contenté de leur passer sur le corps, sans les poursuivre à outrance. Pour ce fait, il fut déposé de sa charge de capitaine-général: révocation qui l’honore au plus haut point en raison de la cause qui l’a amenée, si bien que ceux qui l’avaient prononcée, eurent la honte de se trouver dans l’obligation de le replacer dans ces fonctions, reconnaissant que de lui dépendaient leur salut et leur gloire, la victoire le suivant comme son ombre partout où il portait ses pas. A sa mort, de même qu’elle était née par lui, avec lui mourut la prospérité de la patrie.
CHAPITRE XXXVII. [(ORIGINAL LIV. II, CH. XXXVII.)]
De la ressemblance des enfants avec leurs pères.
Comment Montaigne faisait son livre; il n’y travaillait que dans ses moments de loisir.—Je ne mets la main à cette sorte de fagotage qu’est ce livre formé de tant de pièces diverses, que lorsque je n’ai absolument rien autre à faire et que je suis chez moi; aussi, s’est-il fait à différentes reprises et par intervalles, les circonstances faisant que je demeure parfois absent plusieurs mois consécutifs. Du reste, je ne substitue jamais de nouvelles idées aux premières; il peut m’arriver de changer un mot pour varier mes expressions, mais non de les modifier. Je cherche à représenter le cours de mes pensées et voudrais qu’on les saisisse chacune à son origine; je regrette de ne pas avoir commencé plus tôt, de manière à pouvoir suivre leurs transformations successives. Un valet que j’employais à les écrire sous ma dictée, s’est imaginé faire un beau coup, en me volant quelques fragments de mon ouvrage, qu’il a eu soin de choisir; je m’en console en pensant qu’il n’y gagnera pas plus que je n’y ai perdu.
Il y a sept ou huit ans qu’il a commencé à l’écrire, et depuis dix-huit mois il souffre d’un mal qu’il avait toujours redouté, de la colique.—Depuis que j’ai commencé, je suis devenu plus vieux de sept ou huit ans; ce n’a pas été sans faire quelque acquisition nouvelle, j’y ai gagné notamment des coliques néphrétiques que m’a values la libéralité des ans, car leur commerce et leur compagnie, en se prolongeant, ne se passent guère sans qu’on en recueille quelque fruit de ce genre. J’aurais bien voulu que parmi les présents divers dont ils peuvent gratifier ceux qui les fréquentent longtemps, ils en eussent choisi pour moi un autre plus à ma convenance; ils ne pouvaient m’en donner un que j’aie plus en horreur, et cela depuis mon enfance; car c’est précisément, de tous les accidents de la vieillesse, celui que je redoutais le plus.
Combien les hommes sont attachés a la vie! il commence a s’habituer à cette cruelle maladie.—Maintes fois, à part moi, j’ai pensé que j’allais trop de l’avant dans le sentier de la vie; qu’à force de faire un si long chemin, je ne devais pas manquer de finir par une mauvaise rencontre; je le sentais et je protestais, me disant qu’il était l’heure de partir, qu’il faut interrompre l’existence, en tranchant dans le vif, quand on est encore sain de corps, comme font les chirurgiens lorsqu’ils ont à couper quelque membre; me répétant qu’à celui qui ne rend pas à temps la vie qu’elle lui prête, la nature se fait d’ordinaire payer avec une bien rigoureuse usure. Et cependant, il s’en fallait tellement qu’à ce moment je fusse prêt pour ce départ que, depuis dix-huit mois ou à peu près que je suis en ce déplaisant état, je commence déjà à m’en accommoder; je me fais à ces douleurs qui sont devenues les compagnes inséparables de mon existence, j’y trouve des sujets de consolation et d’espérance; les hommes sont tellement acoquinés à leur misérable vie, qu’il n’est si rude condition qu’ils n’acceptent pour la conserver. Écoutez Mécène: «Que je ne puisse faire usage de mes mains, de mes pieds, que je sois cul-de-jatte, que j’aie perdu mes dents, qu’importe! tout est bien, du moment que je vis encore.»—C’était de la part de Tamerlan masquer, sous les dehors d’une sotte humanité, la cruauté étrange dont il usait à l’égard des lépreux qu’il faisait mettre à mort, dès qu’il lui en était signalé, «afin, disait-il, de les délivrer de l’existence si pénible qu’ils menaient»; comme si tous, sans exception, n’eussent pas préféré être trois fois lépreux et continuer à vivre.—Antisthène le cynique, étant fort malade, criait: «Qui me délivrera de mes maux?» Diogène, qui était venu le voir, lui présenta un couteau, en lui disant: «Ceci et de suite, si tu le veux.—Je ne demande pas, répliqua Antisthène, à être délivré de la vie, mais seulement de mes maux.»—Les souffrances qui n’affectent que l’âme ont beaucoup moins de prise sur moi que sur la plupart des autres hommes: partie, par un effet de ma raison, le monde tenant certaines choses pour si horribles, qu’elles lui semblent à éviter même au prix de la vie, tandis qu’elles me sont à moi à peu près indifférentes; partie, par un effet de ma constitution qui fait que je ne comprends pas les accidents et y demeure insensible, quand ils ne se manifestent pas par la douleur, disposition que je considère comme une des meilleures choses qui soient en moi. Pour ce qui est des souffrances auxquelles notre corps est réellement en butte et dont nous ne pouvons nous défendre, j’y suis excessivement sensible; et pourtant, jadis, les envisageant d’un regard mal assuré, par trop sensible et amolli par l’effet d’une heureuse santé, dont il m’a été donné de jouir longtemps, et de la tranquillité que Dieu m’a accordée durant la plus grande partie de mon existence, je les avais, par la pensée, conçues si intolérables, qu’en vérité j’en avais plus de peur que je n’en ai ressenti de mal; ce qui vient encore à l’appui de cette croyance que la plupart des facultés de l’âme, telles que nous en usons, apportent plus de trouble en notre vie qu’elles ne nous rendent service.
Je suis actuellement en proie à la pire de toutes les maladies, la plus soudaine, la plus douloureuse, la plus mortelle, celle pour laquelle les médecins sont le plus impuissants. J’en ai déjà subi cinq ou six accès bien longs et bien pénibles; et cependant, ou je me flatte, ou je crois que, malgré tout, il est encore possible de les endurer pour celui dont l’âme est dégagée de la crainte de la mort et ne prête pas attention aux menaces, conclusions et conséquences que les médecins nous mettent en tête; la douleur n’a pas, à elle seule, une acuité tellement violente et vive, qu’un homme calme doive en concevoir de la rage et du désespoir. Ces coliques ont eu au moins pour moi cet avantage, qu’elles me détermineront à ce que je n’ai encore pu prendre sur moi, d’être tout à fait prêt et familiarisé avec l’idée de la mort; car plus elles me presseront et m’importuneront, plus je parviendrai à moins redouter d’en finir. J’en étais déjà arrivé à ne tenir uniquement à la vie, que parce que je vis; elles dénoueront cet attachement qui demeure encore; et Dieu veuille que, si finalement leur violence venait à excéder mes forces, elles ne me rejettent pas dans l’extrême opposé, non moins condamnable, d’aimer et de désirer mourir! «Ne craignez ni ne désirez votre dernier jour (Martial).» Ce sont là deux passions à redouter; mais le remède est plus à notre portée pour l’une que pour l’autre.
Il n’est pas de ceux qui réprouvent que l’on témoigne par des plaintes et des cris les souffrances que l’on ressent.—Au surplus, j’ai toujours estimé de pure représentation, ce précepte qui ordonne * si rigoureusement et si positivement de faire bonne contenance et d’affecter le dédain et le calme devant la souffrance que nous cause le mal. Pourquoi la philosophie, qui ne tient compte que de ce qui est réel et de ses conséquences, va-t-elle s’amuser à ces apparences extérieures? Qu’elle laisse donc ce soin aux farceurs et à ceux qui professent la rhétorique et attachent une si grande importance à nos gestes; qu’elle concède franchement, lors même qu’elle ne part ni du cœur, ni de l’estomac, cette faiblesse qui se décèle par la voix, et qu’elle range * ces plaintes qu’on pourrait contenir, dans la catégorie des soupirs, des sanglots, des palpitations, des pâleurs que la nature a faits indépendants de notre volonté; et, pourvu que le courage soit sans effroi, nos paroles sans désespoir, qu’elle se déclare satisfaite; qu’importe que nous nous tordions les bras, pourvu que nous ne tordions pas nos pensées. C’est pour nous, et non pour autrui, que la philosophie nous forme; pour que nous soyons et non pour que nous paraissions être; qu’elle se borne à exercer son action sur notre entendement qu’elle s’est appliquée à dresser; qu’aux efforts de la colique, elle maintienne notre âme à même de se reconnaître, de suivre son train accoutumé, de combattre la souffrance et d’y résister, au lieu de se prosterner honteusement à ses pieds; elle peut être émue, échauffée par la lutte qu’elle a à soutenir, elle ne doit en être ni abattue ni renversée; elle doit demeurer capable, dans une certaine mesure, de conserver ses relations, de converser, de vaquer aux autres occupations qui lui sont dévolues. Dans d’aussi extrêmes accidents, c’est cruauté d’exiger de nous une attitude si hors nature; si notre âme est en bon état, c’est peu que nous ayons mauvaise mine; si ce doit être pour le corps un soulagement que de se plaindre, qu’il se plaigne; si l’agitation lui plaît, qu’il se tourne et se retourne, qu’il se démène à sa fantaisie; s’il s’imagine trouver une sorte de dérivatif à son mal (ainsi que certains médecins disent que cela vient en aide aux femmes enceintes, au moment de leur délivrance) en vociférant autant qu’il est en lui, si cela doit le distraire de ses souffrances, qu’il crie à tue-tête. Ne commandons pas ces manifestations, mais permettons-les. Non seulement Épicure pardonne au sage de crier au milieu des tourments, mais il le lui conseille: «Les lutteurs font de même; tout en frappant l’adversaire, tout en agitant leurs cestes, ils font entendre des gémissements; c’est que, sous l’effort de la voix, tout le corps se raidit et que le coup est asséné avec plus de vigueur (Cicéron).»—Le mal nous donne par lui-même assez de travail, sans encore nous embarrasser de règles superflues.
Pour lui, il parvient assez bien à se contenir et, même dans les plus grandes douleurs, il conserve sa lucidité d’esprit.—Ce que j’en dis, c’est pour excuser ceux qu’on voit d’ordinaire tempêter lorsqu’ils sont aux prises avec cette maladie et qu’ils ont à en soutenir les assauts; car pour moi, jusqu’à cette heure, j’ai réussi à faire un peu meilleure contenance, me contentant de gémir sans jeter les hauts cris; non que je me mette en peine pour conserver ce decorum extérieur, car je prise peu un semblable mérite et fais au mal toutes les concessions qu’il veut; mais parce que, ou mes douleurs ne sont pas aussi excessives que les leurs, ou que j’y apporte plus de fermeté que la plupart d’entre eux. Je me plains, je me dépite quand ces piqûres aiguës me pressent trop, mais il en est «qui crient, qui gémissent, qui font retentir l’air de voix lamentables (Attius)»; moi, je n’en arrive pas à un pareil désespoir. Je me palpe au plus fort de mes crises, et toujours j’ai constaté que je ne cesse dans ces moments d’être capable de parler, de penser, de répondre aussi raisonnablement qu’à tout autre, non cependant d’une façon aussi suivie, la douleur troublant et coupant mon attention. Quand on me croit le plus abattu, que les assistants me ménagent en ne me parlant pas, pour éprouver mes forces je leur tiens souvent de moi-même des propos qui n’ont pas le moindre rapport avec mon état. En somme, je demeure capable de tout par un effort momentané, mais qu’il ne faut pas prolonger. Que n’ai-je la chance de ce rêveur que nous présente Cicéron, qui, en songe, lutinant une fille de joie, se trouva débarrassé de la pierre qui lui obstruait le canal de l’urèthre et qui vint se perdre dans les draps! Ce sont des jouissances de tout autre nature que me causent les pierres qui se forment en moi. Dans les intervalles de douleur excessive, lorsque mon mal fait trêve, je me retrouve aussitôt dans mon état normal, d’autant que mon âme ne s’en alarme pas, elle ne fait que recevoir le contre-coup des sensations douloureuses qu’éprouve le corps, ce dont je suis certainement redevable au soin avec lequel je me suis raisonné à propos de ces accidents: «Maintenant, aucune peine, aucun danger ne sauraient me surprendre; j’ai tout prévu, je suis préparé à tout (Virgile).» Et cependant, pour un apprenti, je suis soumis à une assez rude épreuve; la transition a été bien prompte et bien dure, étant passé tout à coup d’une vie très douce et très heureuse, à un état des plus douloureux et des plus pénibles qui se puissent imaginer; outre que cette maladie est fort redoutable par elle-même, elle a eu chez moi des débuts beaucoup plus aigus et difficiles qu’ils ne sont d’ordinaire, et les accès me reviennent si souvent que ma santé m’en paraît atteinte à tout jamais. Je suis toutefois parvenu jusqu’ici à me maintenir dans une situation d’esprit telle que, si elle ne s’altère pas, je me trouverai avoir encore une existence en meilleures conditions que mille autres, qui ne souffrent ni de la fièvre, ni d’autre mal que celui qu’ils se donnent à eux-mêmes parce que leur jugement est en défaut.
Ce qui l’étonne et ne peut s’expliquer, ce sont ces transmissions physiques et morales, directes et indirectes des pères, aïeux et bisaïeuls aux enfants.—Il est un genre d’humilité fort adroite, qui naît de la présomption: c’est de reconnaître notre ignorance en certaines choses et d’avouer courtoisement que dans les œuvres de la nature, il y a des qualités et des conditions que nous ne pouvons saisir, dont nous sommes impuissants à découvrir les moyens et les causes. Par cette honnête et consciencieuse déclaration, nous espérons gagner qu’on nous croira aussi, quand nous parlerons de choses que nous disons comprendre. A quoi bon faire un triage parmi les miracles et les choses échappant à notre entendement qui ne nous touchent pas! il me semble que parmi celles que nous avons continuellement sous les yeux, il y en a de si étrangement incompréhensibles, qu’elles surpassent tous les miracles, par la difficulté que nous avons de les expliquer. Quelle chose prodigieuse n’est-ce pas, que cette goutte prolifique qui nous engendre et qui porte avec elle des empreintes, non seulement de la constitution physique de nos pères, mais aussi de leurs pensées et de leurs penchants? Où se loge, en cette goutte d’eau, ce nombre infini de formes embryonnaires? Comment ces germes de ressemblance sont-ils disposés en elle, pour que, par une progression singulière et qui échappe à toute règle, un arrière-petit-fils tienne de son bisaïeul, un neveu de son oncle? Dans la maison des Lépide, à Rome, trois membres de cette famille, non de père en fils, mais avec des intervalles dans la filiation, sont nés avec des taies sur le même œil. A Thèbes, il y avait une lignée où chacun, alors qu’il était encore dans le sein de la mère, portait une empreinte de fer de lance, si bien que ceux qui ne l’avaient pas, étaient tenus pour illégitimes. Aristote dit que chez un peuple où les femmes étaient en commun, on attribuait aux pères leurs enfants, par la ressemblance des uns avec les autres.
Il pense tenir de son père ce mal de la pierre dont il est affligé, comme aussi il a hérité de lui son antipathie pour les médecins.—Il est à croire que je dois à mon père cette disposition à la pierre; car il est mort d’un calcul de forte dimension qu’il avait dans la vessie et dont il souffrait considérablement. Il ne s’est aperçu de son mal que dans sa soixante-septième année; jusque-là, il n’avait rien éprouvé de nature à le mettre sur ses gardes, rien ressenti ni dans les reins, ni dans le côté, ni ailleurs; il avait vécu jusqu’alors en parfaite santé et n’était pas sujet aux maladies; celle-ci dura encore sept ans, durant lesquels il mena une fin d’existence des plus douloureuses. J’étais né vingt-cinq ans, et même davantage, avant que le mal ne se déclarât, alors que sa santé était dans son meilleur état; par ordre de naissance, j’étais le troisième de ses enfants. Où, pendant tout ce temps, a couvé cette propension à cette infirmité; et, alors que mon père était si loin d’en souffrir, comment cette si faible émanation de lui-même, d’où je suis sorti, a-t-elle été, pour sa part, impressionnée au point que je n’ai commencé à la ressentir que quarante-cinq ans après, et que, jusqu’ici, de tant de frères et de sœurs, tous issus de la même mère, je sois le seul dans ce cas? Celui qui m’éclairera à cet égard, peut être assuré que je le croirai dans les explications qu’il me donnera sur tous autres miracles qu’il voudra, pourvu qu’il ne me paie pas, comme cela arrive d’ordinaire, d’une théorie beaucoup plus fantastique et difficile à admettre que la chose elle-même.
Que les médecins excusent un peu ma liberté de langage; mais cette infusion, cette insinuation œuvre de la fatalité, m’ont également communiqué la haine et le mépris que je porte à leurs doctrines; cette antipathie pour leur art m’est héréditaire. Mon père a vécu soixante-quatorze ans; mon aïeul, soixante-neuf; mon bisaïeul, près de quatre-vingts; tous, sans avoir pris aucun remède d’aucune sorte, et, pour eux, tout ce qui n’était pas d’usage ordinaire, était considéré comme drogue. La médecine s’est formée d’observations et d’expérience; il en a été de même de ma manière de voir. Cette longévité n’est-elle pas un fait d’expérience des mieux établi? Je ne sais si tous les médecins réunis pourraient relever sur leurs registres trois cas pareils d’hommes nés, élevés et morts au même foyer, sous le même toit, ayant vécu autant grâce à leur intervention. Ils seront bien obligés d’avouer que si, en cela, la raison n’est pas pour moi, j’ai du moins de mon côté le hasard; or, chez eux, le hasard est un bien plus grand maître que la raison. Qu’ils ne tirent pas avantage de ma situation présente, qu’ils ne me menacent pas; atterré comme je le suis, ce ne serait pas loyal. A dire vrai, les exemples tirés de ma propre famille, me donnent assez avantage sur eux, bien qu’ils s’arrêtent là; mais les choses humaines persistent rarement aussi longtemps, et il ne s’en faut que de dix-huit ans, que celle-ci ait déjà une durée de deux cents ans, la naissance de mon bisaïeul remontant en effet à l’an mil quatre cent deux; il ne serait donc pas étonnant que cette expérience commençât à tourner autrement. Qu’ils ne me reprochent pas les maux qui m’assaillent à cette heure; j’ai vécu pour ma part quarante-sept ans en parfaite santé, n’est-ce pas suffisant? Si ma vie prenait fin à ce moment, elle serait encore des plus longues.
Mes ancêtres, par une tendance qui était dans leur nature, et qui chez eux était irraisonnée, appréciaient peu la médecine; la seule vue des drogues faisait horreur à mon père. Le sieur de Gaviac, mon oncle paternel, homme d’église, était maladif depuis sa naissance; il n’en a pas moins vécu, avec sa santé débile, jusqu’à soixante-sept ans. Ayant été pris jadis d’une forte et violente fièvre continue, les médecins décidèrent de lui déclarer que s’il ne voulait pas s’en remettre à leurs soins (ils appellent soins ce qui le plus souvent nous empêche de guérir), il était infailliblement perdu. Le bon homme, fort effrayé de cette horrible sentence, leur répondit: «Alors, c’en est fait, je suis un homme mort»; mais Dieu ne tarda pas à mettre ce pronostic en défaut. Ils étaient quatre frères; seul, le sieur de Bussaguet, qui était le plus jeune et de beaucoup, eut recours à eux; je suis porté à croire que c’était en raison des rapports qu’il avait avec les personnes d’autres professions, car lui-même était conseiller au parlement. Mal lui en prit, car bien que paraissant le plus robuste de constitution des quatre, il mourut longtemps avant les autres; un seul, le sieur de Saint-Michel, l’avait précédé au tombeau.
Motif du peu d’estime en laquelle il tient leur science; elle fait plus de malades qu’elle n’en guérit.—Il est possible que je tienne d’eux cette aversion naturelle pour la médecine; mais, s’il n’y eût eu que cette seule considération, j’aurais essayé de la surmonter, car tous ces partis pris qui naissent en nous sans raison, sont mauvais; c’est une sorte de maladie qu’il faut combattre. Peut-être était-ce une prédisposition, mais, depuis, la raison est survenue qui, l’appuyant et la fortifiant, a déterminé l’opinion que j’en ai, car je hais également de se déclarer contre cet art en raison de ce que ses procédés ont de désagréable. Ce serait contraire à ma disposition d’esprit qui me porte à trouver que la santé vaut d’être conservée au prix de toutes les incisions et cautérisations, si pénibles qu’elles soient; car si, d’accord avec Épicure, les voluptés qui ont pour conséquence des douleurs trop grandes me semblent à éviter, les douleurs qui ont pour résultat des voluptés qui les excèdent me paraissent à rechercher.—C’est une chose précieuse que la santé, la seule qui, en vérité, mérite qu’on y emploie pour se la procurer, non seulement le temps, la sueur, la peine, les biens dont on dispose, mais la vie elle-même; d’autant que, sans elle, l’existence nous devient * pénible et à charge; sans elle, la volupté, la sagesse, la science, la vertu elle-même se ternissent et s’évanouissent. Aux raisonnements les plus fermes et les plus serrés par lesquels la philosophie pourrait chercher à nous prouver le contraire, il suffit d’opposer l’impossibilité dans laquelle Platon, supposé frappé d’un accès d’épilepsie ou d’une attaque d’apoplexie, se serait trouvé de tirer la moindre aide des riches facultés de son âme. Tout chemin qui mènerait à la santé, ne serait pour moi ni rude, ni coûteux; mais j’ai certaines raisons, au moins apparentes, qui font que je me défie étrangement de toutes les assertions des médecins. Je ne dis pas que la médecine n’ait quelques données sérieuses; que, parmi tant de productions de la nature, il n’y en ait pas qui soient propres à la conservation de notre santé, cela est certain: je sais qu’il y a des herbes qui provoquent la transpiration, d’autres qui l’arrêtent; je sais, par expérience, que le raifort produit des vents, et que les feuilles de séné amènent un relâchement du ventre; plusieurs autres faits d’observation me sont connus, tout comme je sais que le mouton est nourrissant et que le vin réconforte; Solon ne disait-il pas que manger est un médicament comme un autre, que c’est le remède qui s’emploie contre la maladie de la faim. Je ne désavoue pas que nous mettions à profit les productions de ce monde, et ne doute pas de la puissance et des ressources de la nature, ni de la possibilité de la faire servir à nos besoins; je vois combien les brochets et les hirondelles se trouvent parfaitement de s’en remettre à elle; mais je me défie des inventions de notre esprit, de notre science, de notre art, pour lesquelles nous l’avons abandonnée elle et ses règles, et que nous ne savons contenir dans de sages limites.—De même que nous décorons du nom de justice un fatras des premières lois venues, mises en vigueur et appliquées dans des conditions souvent fort ineptes et fort iniques, et que ceux qui critiquent un pareil système et le dénoncent, n’entendent pourtant pas condamner cette noble vertu dont il a emprunté le nom, mais seulement l’abus et la profanation de cette appellation si respectable; de même, dans la médecine, j’honore son nom glorieux, ce qu’elle se propose, ce qu’elle nous promet de si grande utilité pour le genre humain; mais ce à quoi nous l’appliquons, quand nous en parlons, je ne l’honore, ni l’estime.
En premier lieu, l’expérience m’a appris à redouter les médecins; car, à ma connaissance, il n’est pas de gens si tôt malades, si tard guéris, que ceux qui se mettent entre leurs mains; leur santé elle-même est altérée et compromise par les régimes qu’on leur impose. Les médecins ne se contentent pas de régenter la maladie, ils vont jusqu’à rendre la santé malade, afin qu’en aucun moment on ne puisse échapper à leur autorité; d’une santé qui, jamais, ne laisse rien à désirer, ne concluent-ils pas qu’elle est l’indice d’une maladie grave qui surviendra dans l’avenir? J’ai été assez souvent malade et, sans avoir recours à eux, mes maladies, et j’en ai eu, je puis dire, de toutes sortes, ne m’ont pas plus fait souffrir et ont été aussi courtes que chez n’importe quel autre, sans que j’y aie mêlé l’amertume de leurs ordonnances. Quand je suis en santé, j’en agis complètement à ma guise, sans m’imposer de règle, ne tenant compte que de mes habitudes et de mon plaisir. Si je voyage, tout lieu m’est bon pour y stationner, parce que lorsque je suis malade, je n’ai pas besoin d’un régime autre que celui que j’observe étant bien portant, par suite je ne m’inquiète pas de me trouver sans médecin, sans apothicaire, sans secours, ce dont j’en vois qui se tourmentent plus que de leur mal. Du reste, par leur état de santé et la durée de leur vie, les médecins sont-ils eux-mêmes un témoignage déjà si probant de bons effets de leur science?
La plupart des peuples, entre autres les Romains, ont longtemps existé sans connaître les médecins.—Il n’est pas de peuple qui ne soit demeuré plusieurs siècles sans médecins; et ces siècles, les premiers de leur existence, en furent les meilleurs et les plus heureux. Encore à cette heure, la dixième partie des gens de par le monde n’en use pas; nombre de nations où on vit en meilleure santé et plus longtemps qu’ici, ne les connaissent pas; et, parmi nous, le bas peuple s’en passe et s’en trouve bien. Les Romains sont demeurés six cents ans avant de les admettre, et, après en avoir essayé, les ont chassés de leur ville, à l’instigation de Caton le censeur, qui montra comment il pouvait aisément s’en passer en vivant quatre-vingt-cinq ans, et faisant vivre sa femme jusqu’à l’âge le plus avancé, non sans le secours de la médecine, mais bien sans celui des médecins, car ce nom de médecine se peut appliquer à tout ce qui est susceptible de concourir à la conservation de notre santé. Il maintenait sa famille bien portante, dit Plutarque, en lui faisant manger force lièvres, je crois; comme les Arcadiens qui, au dire de Pline, guérissaient toutes les maladies avec du lait de vache, et les Libyens qui, d’après Hérodote, jouissent en général d’une santé exceptionnelle grâce à la coutume qu’ils ont de cautériser, en y appliquant le feu, les veines du cou et des tempes à leurs enfants, quand ils ont atteint l’âge de quatre ans, coupant court par là, pour toute leur vie, à toute production de rhume. Dans mon pays même, les gens de la campagne n’emploient, pour tous les accidents, que du vin aussi fort qu’il se peut, mêlé à quantité de safran et d’autres épices; et ils en usent avec un égal succès dans tous les cas.
L’utilité des purgations imaginées par la médecine n’est rien moins que prouvée; sait-on du reste jamais si un remède agit en bien ou en mal, et s’il n’eût pas mieux valu laisser faire la nature?—Et à vrai dire, à quels autres but et effet, tend, après tout cette diversité d’ordonnances confuses, si ce n’est à vider le ventre, ce que peuvent faire mille herbages que nous avons constamment sous la main? et puis, je ne sais trop si cette pratique est aussi utile qu’on le dit, et si notre nature n’a pas besoin que les excréments demeurent dans une certaine mesure, tout comme la lie du vin est nécessaire à sa conservation. Ne voit-on pas souvent des hommes en bonne santé avoir, sous l’effet d’un accident n’affectant pas cette partie du corps, des vomissements et des flux de ventre, et évacuer une grande quantité d’excréments, sans qu’avant l’accident ils en eussent besoin, et sans qu’après ce leur soit bon, en éprouvant même des inconvénients et une aggravation de leur état. C’est du grand Platon que j’ai appris naguère que des trois sortes de perturbations qu’il nous est possible de provoquer en nous, la dernière et la pire est celle occasionnée par les purgations auxquelles nul homme, à moins qu’il ne soit fou, ne doit avoir recours qu’à la dernière extrémité. On va ainsi troublant et éveillant le mal par ce qu’on lui oppose et dont les effets sont contraires, alors qu’il faudrait que ce soit uniquement notre genre de vie qui, peu à peu, l’alanguisse et l’amène à prendre fin. Les combats violents que se livrent la drogue et le mal sont toujours à notre préjudice, puisqu’ils se passent en nous et que la drogue ne nous est que d’un secours auquel nous ne pouvons nous fier; que, par elle-même, elle n’est pas favorable à notre santé et qu’elle n’a accès en nous que parce que nous ne sommes pas en bon état. Laissons un peu faire la nature; l’ordre par lequel elle assure la conservation des puces et des taupes, assure de même celle des hommes, lorsque avec la même patience qu’y mettent les puces et les taupes ils se laissent gouverner par elle. A cet ordre, nous avons beau crier: Bihorre (Allons vite)! nous arriverons à nous enrouer, mais non à activer sa marche que rien ne trouble ni infléchit; notre crainte, notre désespoir, loin de l’inciter à nous prêter son aide, l’en dégoûte et le lui fait différer; il doit assurer au mal aussi bien qu’à la santé de suivre leur cours, il ne saurait se prêter à favoriser l’un au détriment de l’autre, et il ne le fera pas, parce qu’il ne serait plus l’ordre, il serait le désordre. Suivons-le, de par Dieu! suivons-le; il dirige ceux qui le suivent; ceux qui ne le suivent pas, il les entraîne et, avec eux, leur rage et leur médecine, le tout ensemble. Faites-vous ordonner une purgation pour votre cervelle, elle sera de meilleur effet que pour votre estomac.
On demandait à un Lacédémonien à quoi il devait d’avoir vécu si bien portant et si longtemps: «A ce que je ne sais pas ce que c’est que se droguer,» répondit-il.—L’empereur Adrien, lors de sa mort, répétait sans cesse que l’affluence des médecins l’avait tué.—Un mauvais lutteur s’était fait médecin: «Courage, lui dit Diogène, tu as raison; tu vas pouvoir maintenant mettre en terre, ceux qui t’y ont mis autrefois.»—«Ils ont cette heureuse chance, disait Nicoclès, que le soleil éclaire leurs succès et que la terre cache leurs fautes.»
Les médecins se targuent de toutes les améliorations qu’éprouve le malade, et trouvent toujours à excuser le mauvais succès de leurs ordonnances.—En outre, ils ont une façon bien avantageuse de faire tourner à leur profit les événements quels qu’ils soient: Si le hasard, la nature ou toute autre cause (et le nombre en est infini) à laquelle ils sont étrangers, ont sur vous une action favorable et salutaire, c’est leur privilège de se l’attribuer; à eux revient le mérite de toutes les améliorations que ressent le patient qui s’est mis entre leurs mains; ce qui m’a guéri, moi et mille autres qui n’appelons pas les médecins à notre aide, ils s’en font honneur auprès de ceux qu’ils traitent. Quant aux accidents fâcheux qui leur arrivent, ou ils les désavouent complètement et les imputent à la faute de leur malade, en invoquant des raisons si futiles, qu’ils ne peuvent manquer d’en trouver bon nombre à donner: Il a découvert son bras; il a entendu le bruit d’une voiture, «le bruit de chars embarrassés au détour de rues étroites (Juvénal)»; on a entr’ouvert sa fenêtre; il s’est couché sur le côté; il lui est passé par la tête des idées pénibles. En somme, une parole, un songe, un regard de quelqu’un ayant le mauvais œil leur semblent une excuse suffisante pour se décharger de leur faute. Ou encore, si cela leur convient mieux, ils se servent de cette aggravation au mieux de leurs intérêts, en s’y prenant de la manière suivante, qui ne peut jamais leur donner de mécompte: lorsque la maladie redouble par l’effet de leur médicamentation, ils nous en dédommagent en affirmant que, sans leurs remèdes, c’eût été bien pire, et que celui dont ils ont transformé un refroidissement en un accès de fièvre passagère eût été, sans eux, atteint de fièvre continue. Peu leur importe de ne pas réussir, le dommage étant tout profit pour eux. Ils ont vraiment bien raison de requérir de leurs malades une confiance aussi optimiste, et il la faut en vérité à ceux-ci bien entière et bien souple, pour en arriver à accepter tout ce que leurs médecins imaginent, si peu croyable que ce soit. Platon disait avec juste raison que les médecins peuvent mentir en toute liberté, puisque notre salut dépend de la frivolité et de la fausseté des assurances qu’ils nous donnent.—Ésope, cet auteur d’un talent exceptionnel, dont peu de gens sont en état de discerner la grâce, est plaisant quand il nous décrit l’autorité tyrannique qu’ils usurpent sur ces pauvres esprits affaiblis et abattus par le mal et la crainte. Il conte qu’un malade, questionné par son médecin sur l’effet produit par des médicaments qu’il lui a fait prendre, lui répond: «J’ai beaucoup transpiré.—Cela est bon,» dit le médecin. Une autre fois, lui ayant demandé comment il s’était comporté depuis qu’il ne l’avait vu: «J’ai eu excessivement froid, lui répond le malade, et de violents frissons.—Très bien,» fait aussitôt le médecin. Une troisième fois, s’enquérant encore comment il se portait: «Je me sens, répond-il, enfler et devenir bouffi, comme si j’étais hydropique.—Voilà qui est parfait,» réplique le médecin. Un des domestiques du patient venant, après cette dernière visite, s’informer auprès de lui de son état: «Je vais bien, mon ami, lui dit-il, si bien qu’à force d’aller bien, je me meurs.»
Loi des Égyptiens rendant les médecins responsables de l’efficacité du traitement de leurs malades.—Il y avait en Égypte une loi fort juste, qui déchargeait le médecin de toute responsabilité pendant les trois premiers jours, quand un malade se confiait à lui; durant ce temps, son client était traité à ses propres risques et périls; mais, ces trois jours écoulés, le médecin devenait responsable et le traitement passait à sa charge. Esculape, leur patron, a bien été frappé de la foudre pour avoir ramené Hippolyte de la mort à la vie: «Jupiter, indigné qu’un mortel eût été rappelé de la nuit infernale à la lumière du jour, frappa de la foudre le fils d’Apollon, l’inventeur de cet art audacieux, et le précipita dans le Styx (Virgile)», pourquoi ses successeurs, qui font passer tant d’âmes de vie à trépas, seraient-ils indemnes? L’un d’eux vantait à Nicoclès l’autorité considérable à laquelle son art était parvenu: «C’est bien mon sentiment, dit Nicoclès, puisqu’il peut tuer tant de gens impunément.»
Le mystère sied à la médecine; le charlatanisme que les médecins apportent dans la confection de leurs ordonnances, leur attitude compassée auprès des malades, en imposent; ils devraient aussi ne jamais discuter qu’à huis clos et se garder de traiter à plusieurs un même malade.—Si j’avais été admis à donner mon avis, j’aurais voulu pour eux des traditions où la divinité et le mystère eussent eu plus de part; ils avaient bien commencé, mais ils n’ont pas poursuivi. C’était un bon point de départ que d’avoir fait émaner leur science des dieux et des démons, d’avoir pris un langage à part, une écriture à part, quoi qu’en pense la philosophie qui estime que c’est folie de vouloir donner en termes inintelligibles des conseils à un homme qui a à en faire son profit: «Comme si, pour conseiller à un malade d’avaler un escargot, un médecin lui ordonnait de prendre un enfant de la terre, marchant dans l’herbe, dépourvu de sang et portant sa maison sur son dos (Cicéron).»—C’était une bonne règle pour leur art, qu’on retrouve du reste dans tous les arts * fantastiques qui ne sont pas sérieux et qui ont pour base le surnaturel, que celle qui pose que la foi du patient, par l’espérance et l’assurance qu’elle engendre en lui, doit seconder l’action du médecin et en faciliter l’effet; cette règle, chez eux, va jusqu’à établir que le praticien le plus ignorant, le plus grossier, si l’on a confiance en lui, est préférable au plus expérimenté, si celui-ci est inconnu.—Le choix même de leurs drogues a quelque chose de mystérieux et de sacré: le pied gauche d’une tortue, l’urine d’un lézard, la fiente d’un éléphant, le foie d’une taupe, du sang tiré de dessous l’aile droite d’un pigeon blanc, et, pour nous autres, atteints de coliques néphrétiques (est-ce assez abuser de nos misères), des crottes de rat pulvérisées et telles autres prescriptions bizarres qui tiennent plus des enchantements de la magie que d’une science sérieuse. Je laisse de côté ces autres singularités: que les pilules sont à prendre en nombre impair; qu’il faut, pour les prendre, faire choix de certains jours et fêtes de l’année; que les herbes entrant dans leurs ingrédients sont à cueillir à des heures déterminées; enfin l’air rébarbatif et réfléchi, dont se moque Pline lui-même, qu’ils apportent dans leur attitude et leur contenance. Seulement, avec de si beaux débuts, ils ont, dirais-je, commis la faute de ne pas avoir ajouté que leurs assemblées et leurs consultations auraient un caractère religieux et seraient secrètes; qu’aucun profane n’y aurait accès, pas plus que lorsqu’on célèbre les mystères du culte d’Esculape; de cette faute, il arrive que leurs irrésolutions, la faiblesse de leurs raisonnements sur ce qu’ils croient deviner et qui sert de base à leurs discussions si acrimonieuses, pleines de haine, de jalousie, de considérations personnelles, venant à être révélées à tout un chacun, il faut être étonnamment aveugle, pour ne pas se sentir bien aventuré quand on se remet entre leurs mains.—Qui a jamais vu un médecin confirmer tout simplement l’ordonnance d’un confrère, sans y rien ajouter ou retrancher? ils trahissent par là l’inanité de leur art, et nous font voir qu’ils se préoccupent plus de leur réputation et par suite de leurs profits, que de leurs malades. Celui-là de leurs docteurs a été le plus sage qui, anciennement, leur a recommandé de n’être qu’un à s’occuper d’un même malade; s’il ne fait rien qui vaille, la faute d’un seul ne sera pas de grande importance pour le bon renom de la corporation; et une grande gloire rejaillira sur tous, si, au contraire, il vient à bien rencontrer. Quand ils sont plusieurs à s’occuper d’un même cas, ils décrient continuellement le métier, d’autant qu’il leur arrive de faire plus souvent mal que bien. Ils devraient se contenter du perpétuel désaccord qui existe dans les opinions des principaux maîtres et auteurs de leur science dans l’antiquité, désaccord que connaissent seuls les gens qui sont versés dans les lettres, sans laisser voir au vulgaire les controverses et les changements d’idées qui continuent à abonder en eux et à les diviser.
Sur la cause même des maladies que d’opinions diverses!—Voulons-nous un exemple des débats de la médecine, aux temps anciens? Hiérophile attribue à nos humeurs la cause originelle de nos maladies; Érasistrate, au sang des artères; Asclépiade, aux atomes invisibles qui pénètrent par nos pores; Alcméon, à une surabondance ou à un affaiblissement des forces corporelles; Dioclès, à une inégalité dans la proportion des éléments dont se compose le corps, ainsi qu’à la qualité de l’air que nous respirons; Straton, à un excès, à une difficulté d’assimilation et à une corruption des aliments que nous prenons; Hippocrate l’attribue aux esprits. Un de leurs amis, qu’ils connaissent mieux que moi, dit à ce propos que «la science la plus importante pour nous, celle qui a charge de notre conservation et de notre santé, est, par malheur, la plus incertaine, la plus confuse, la plus agitée par les changements qui s’y produisent». Il n’y a pas grand mal à ce que nous fassions erreur dans la mesure de la hauteur du soleil, non plus que dans la résolution de quelque calcul astronomique; mais ici, où il y va de tout notre être, il n’est pas sage de nous abandonner à la merci de l’agitation produite par tant de vents contraires.
Époque à laquelle la médecine a commencé à être en crédit et fluctuations qu’ont, depuis cette origine, subies les principes sur lesquels elle repose.—Avant la guerre du Péloponèse, il n’était guère question de cette science; Hippocrate la mit en crédit. Toutes les règles qu’il en posa, furent postérieurement modifiées par Chrysippe; Érasistrate, petit-fils d’Aristote, renversa tout ce que Chrysippe en avait écrit. Après eux, vinrent les Empiriques qui appliquèrent à cet art une méthode toute différente de celle suivie jusqu’alors. Quand le crédit de ces derniers commença à vieillir, Hérophile fit application d’une médecine toute autre, contre laquelle Asclépiade, qui vint après, s’éleva et dont il triompha à son tour. Les opinions de Thémisson, puis celles de Musa * vinrent plus tard faire autorité; puis encore après, celles de Vectius Valens, fameux par ses relations intimes avec Messaline. Au temps de Néron, Thessalus tint le sceptre; il abolit et condamna tout ce qui avait été admis jusqu’à lui. Sa doctrine fut renversée par Crinas de Marseille qui introduisit à nouveau de régler toutes les opérations médicales d’après les tables astronomiques et le cours des astres; de manger, boire et dormir aux heures qui plaisaient à la Lune et à Mercure. Son autorité ne tarda pas à être supplantée par celle de Charinus, médecin de cette même ville de Marseille, qui non seulement combattit les procédés de la médecine ancienne, mais encore l’usage des bains chauds que tout le monde pratiquait et qui, depuis tant de siècles, étaient passés dans les habitudes: il faisait baigner les gens dans l’eau froide, même en hiver, et plongeait ses malades dans l’eau telle qu’on la puisait dans les ruisseaux.—Jusqu’au temps de Pline, aucun Romain n’avait encore daigné exercer la médecine; elle se faisait par les étrangers et les Grecs, comme cela a lieu chez nous Français, où elle se fait par des gens baragouinant le latin; car, ainsi que le dit un très grand médecin, nous n’acceptons pas aisément la médecine que nous comprenons, pas plus que la drogue que nous cueillons nous-mêmes. Si, dans les contrées d’où nous tirons le gaiac, la salsepareille et le bois d’esquine, il y a des médecins, combien y doit-on faire fête à nos choux et à notre persil, en raison de la vogue dont jouissent les produits qui sont étrangers, rares et chers, personne n’osant faire fi de choses qu’on a été chercher si loin, en s’exposant aux risques d’un long et périlleux voyage?—Entre ces transformations de la médecine dans les temps anciens et notre époque, il y en a eu d’autres en nombre infini; le plus souvent, elles ont été radicales et universelles, comme celles introduites de notre temps par Paracelse, Fioravanti et Argentarius, qui ne changent pas seulement une recette mais, à ce que l’on m’a dit, tout ce qui fait loi en médecine, ainsi que les conditions mêmes dans lesquelles elle s’exerce, accusant d’ignorance et de charlatanisme tous ceux qui, avant eux, ont exercé cette profession. Je vous laisse à penser ce que, dans tout cela, devient le pauvre patient.
Rien de moins certain que les médicaments ne fassent pas de mal s’ils ne font pas de bien; en outre, les méprises sont fréquentes; la chirurgie offre une bien plus grande certitude.—Si encore, quand ils se trompent, nous étions assurés que si nous n’en retirons profit cela du moins ne nous nuit pas, ce serait un compromis honorable que d’avoir chance de nous bien porter, sans risquer de courir à notre perte. Ésope, dans ses contes, nous dit que quelqu’un ayant acheté un esclave maure et croyant que la couleur de sa peau était le fait d’un accident et provenait de mauvais traitements que lui aurait fait endurer son premier maître, lui fit suivre, avec grand soin, un régime comportant bains et tisanes qui eut pour effet de ne modifier en rien le teint basané du Maure, mais altéra complètement sa santé excellente auparavant.—Combien ne voyons-nous pas les médecins s’imputer les uns aux autres la mort de leurs patients? J’ai souvenance d’une maladie très dangereuse, souvent mortelle, atteignant surtout les basses classes, qui, il y a quelques années, sévit dans les villes de mon voisinage. L’épidémie passée après avoir fait un nombre considérable de victimes, un des plus fameux médecins de la contrée publia sur la matière un ouvrage dans lequel il critiquait l’usage qui avait été fait de la saignée pour combattre cette maladie, confessant que c’était là l’une des principales causes des pertes qui avaient été faites. Il y a mieux, ceux d’entre eux qui écrivent, conviennent qu’il n’y a pas de médicament qui n’ait un effet nuisible; si ceux mêmes qui nous sont d’un effet utile, nous nuisent d’une façon ou d’une autre, que doivent produire ceux qu’on nous fait absorber hors de propos? Quand ce ne serait que cela, j’estime que pour ceux auxquels en répugne le goût, c’est un effort dangereux qui peut leur être préjudiciable, que de les leur faire prendre ainsi à contre-cœur, à pareil moment; je crois que c’est soumettre le malade à une bien rude épreuve, alors qu’il a tant besoin de repos; sans compter qu’à considérer les incidents si légers, si insignifiants qui, d’après les médecins, sont ordinairement cause de nos maladies, j’en arrive à conclure qu’une fort petite erreur dans l’administration de leurs drogues peut nous nuire considérablement. Or, si l’erreur d’un médecin est dangereuse, nous sommes en bien mauvaise situation, car il lui est bien difficile de ne pas y retomber souvent; il a besoin de trop de documents, d’examens, d’être au fait de trop de circonstances, pour asseoir judicieusement ses résolutions; il faut qu’il connaisse le tempérament du malade, sa température, son humeur, ses dispositions, ses occupations et même ce qu’il pense et ce qu’il rêve; il faut qu’il se rende compte des conditions ambiantes, de la nature du lieu, de l’air, du climat, où en sont les planètes de leur révolution et leurs influences; il doit savoir les causes de la maladie, les caractères sous lesquels elle se présente, ses effets, les jours critiques; de la drogue dont il fera emploi, il a à connaître le poids, l’action, le pays d’où elle vient, son aspect, à quelle époque elle remonte pour juger de sa force, les quantités à ordonner; et, toutes ces conditions envisagées, il faut qu’il sache les proportionner les unes aux autres, de manière à ce qu’elles s’harmonisent parfaitement. Pour peu qu’il se méprenne, que de tant d’éléments divers, un seul agisse à contre-temps, en voilà assez pour que nous soyons perdus; et Dieu sait de quelles difficultés est la connaissance de ces diverses particularités! Comment, par exemple, déterminer le caractère propre de la maladie, chacune se présentant sous une infinité de formes? Que de débats et de doutes soulèvent chez les praticiens les déductions à tirer de l’examen des urines! Sans ces difficultés, ils ne seraient pas, comme nous les voyons, en continuelles discussions sur le diagnostic du mal, et quelles excuses auraient-ils pour cette faute qu’ils commettent si souvent de prendre une martre pour un renard? Quand je les ai consultés sur mes propres maux, pour peu que le cas présentât quelque difficulté, je n’en ai jamais trouvé trois qui aient pu se mettre d’accord. Naturellement, mes remarques à cet égard se portent plus particulièrement sur les faits qui me touchent: dernièrement, à Paris, un gentilhomme, sur une consultation de médecins, se soumit à l’opération de la taille; on ne trouva pas plus de pierre dans sa vessie que dans sa main. Ici même, un évêque, avec lequel j’étais fort lié, avait été instamment conseillé par la plupart des médecins qui l’avaient examiné, de se faire opérer pour cette même maladie; je m’étais même entremis pour l’y décider, convaincu que j’étais, sur la foi d’autrui, qu’il y avait lieu; lorsqu’il fut mort et qu’on fit son autopsie, on trouva qu’il n’avait que mal aux reins. Les médecins, quand il s’agit de cette maladie, sont moins excusables qu’en toutes autres, parce que là le mal est pour ainsi dire palpable.—C’est en quoi la chirurgie me semble être une science qui offre beaucoup plus de certitude, parce qu’on y voit et sent ce qu’on fait, il y a moins à conjecturer et à deviner; tandis que les médecins n’ont pas de speculum leur permettant d’examiner le cerveau, les poumons, le foie comme ils sont à même de le faire pour la matrice.
Comment ajouter foi à des médicaments complexes, composés en vue d’actions différentes et parfois opposées?—Nous ne pouvons même pas ajouter foi aux assurances qu’ils nous donnent, car lorsqu’ils ont à pourvoir à divers accidents produisant des effets contraires qui nous oppressent simultanément et ont entre eux des rapports presque inévitables, comme dans le cas où nous éprouvons de la chaleur au foie et du froid à l’estomac, ils vont nous persuadant que de leurs ingrédients, ceci réchauffera l’estomac, cela refroidira le foie; l’un doit aller droit aux reins, voire même jusqu’à la vessie, sans faire sentir son action sur d’autres parties de nous-mêmes, et, durant ce long parcours plein d’embarras, doit conserver ses forces et sa vertu jusqu’à ce qu’il soit parvenu au point où il doit agir par ses propriétés occultes; un autre asséchera le cerveau, celui-là humectera le poumon; et ayant mêlé le tout ensemble pour en constituer le breuvage qu’il va falloir absorber, n’est-ce pas en quelque sorte rêver que d’espérer qu’alors, dans ce mélange confus, chacune de ces diverses propriétés, se triant d’elle-même, se séparera des autres et ira satisfaire à celui de ces divers offices qui lui est dévolu? Aussi je crains fort qu’elles ne s’égarent ou que, se trompant de destination, ne viennent à porter le trouble là où elles ont affaire. N’est-il pas également à appréhender que dans ce pêle-mêle liquide, elles ne se corrompent, ne se confondent, ne s’altèrent les unes les autres? Enfin, c’est à un autre que celui qui l’a formulée, qu’incombe l’exécution de cette ordonnance, à la foi, à la merci de laquelle nous nous abandonnons, et dont, je le répète, dépend notre vie!
Chaque maladie devrait être traitée par un médecin distinct qui s’en serait spécialement occupé.—Nous avons, pour nous habiller, des gens qui ne confectionnent que des pourpoints, tandis que d’autres ne font que des chausses; et nous sommes d’autant mieux servis que chacun d’eux ne se mêle que de ce qui le regarde et que son talent s’exerce dans des limites plus restreintes, mieux que nous ne le serions par un tailleur qui fait le tout. Pour ce qui est de la nourriture, les grands, pour la préparation de leurs aliments, ont avantage à avoir des gens qui préparent les potages et d’autres les rôtis; un cuisinier qui a charge des uns et des autres ne parvient pas à les réussir tous aussi bien. C’est une idée analogue qui faisait qu’avec raison, les Égyptiens n’admettaient pas qu’en ce qui touche l’art de guérir, le médecin fût universel: ils spécialisaient les différentes branches de cette profession; chaque maladie, chaque partie du corps avait son spécialiste; de la sorte, chacun ne s’occupant que d’elle, chacune était beaucoup mieux traitée et plus suivant ce qui lui convenait. Les médecins de nos jours ne réfléchissent pas que qui pourvoit à tout, ne pourvoit à rien, et que s’occuper de toutes les affaires de ce petit monde qu’est le corps humain, dépasse leurs moyens. En craignant d’arrêter la dyssenterie chez un ami à moi, qui valait mieux qu’eux tous tant qu’ils sont, pour ne pas lui causer de fièvre ils me l’ont tué. Ils rendent leurs oracles au poids, sans tenir compte des maux qu’ils ont à combattre; et, pour ne pas guérir le cerveau au préjudice de l’estomac par leurs drogues aux qualités discordantes qui agissent d’une façon désordonnée, ils rendent malade l’estomac et aggravent la maladie du cerveau.
Faiblesse et incertitude des raisonnements sur lesquels est fondé l’art de la médecine; l’un condamne ce que l’autre approuve.—Quant à la faiblesse et à la diversité des raisonnements qu’ils nous tiennent, elles sont, dans cet art, plus apparentes que dans tout autre. Ils vous disent, tantôt que les substances apéritives conviennent à un homme en proie à la colique, parce qu’ouvrant et dilatant les conduits internes, elles entraînent vers les reins cette matière gluante génératrice de la gravelle et de la pierre, et précipitent en contre-bas ce qui commence à s’amasser et à durcir dans les reins; tantôt que ces mêmes substances sont dangereuses pour un homme en proie à cette affection, parce qu’ouvrant et dilatant ces conduits, elles acheminent vers les reins cette matière qui se transforme en gravier, que cet organe saisit d’autant mieux que cela rentre dans ses fonctions, et expose à ce qu’il en retienne beaucoup sur la quantité qui lui arrive; ajoutant que, si par hasard il se rencontre un corps tant soit peu plus gros qu’il ne faut pour pouvoir traverser tous ces canaux étroits qui lui restent à franchir pour être expulsé au dehors, entraîné par ces substances apéritives, il y pénètre et, s’il vient à les obstruer, occasionne inévitablement la mort et une mort très douloureuse.—Leurs conseils sur le régime qu’il convient que nous suivions, n’ont pas plus de fixité: tantôt ils disent qu’il est bon d’uriner fréquemment, parce que l’expérience nous montre qu’en lui donnant le loisir de croupir, l’urine se décharge des excréments qui s’y trouvent en suspension, lesquels constituent une sorte de lie qui sert à la formation des calculs dans la vessie; tantôt qu’il est bon de ne pas uriner souvent, parce qu’autrement, en raison de leur poids, ces éléments que l’urine charrie, ne seront point entraînés si le jet n’est pas d’une force suffisante, l’expérience montrant qu’un torrent au cours impétueux fait place nette partout où il passe, bien plus qu’un ruisseau coulant lentement et insensiblement.—De même, ils nous disent tantôt qu’il est bon d’avoir des rapports fréquents avec la femme, parce que cela ouvre les conduits et fait circuler le gravier et le sable; tantôt que c’est mauvais, parce que cela échauffe les reins, les lasse et les affaiblit. Tantôt encore que les bains chauds sont bons, parce qu’ils détendent et rendent plus souples les organes où séjournent le sable et la pierre; tantôt qu’ils sont mauvais, parce que l’action de cette chaleur externe sur les reins, les aide à cuire, durcir et pétrifier la matière prête à cette transformation.—A ceux qui prennent les eaux thermales, ils vont disant qu’il convient de manger peu le soir, afin que les eaux qu’ils doivent boire le lendemain matin, aient plus d’action, l’estomac étant vide et n’étant pas contrarié dans ses fonctions; à moins toutefois qu’ils ne leur disent le contraire: qu’il vaut mieux manger peu au repas de midi, pour ne pas troubler l’action de l’eau qui n’est pas encore complètement achevée, ne pas charger l’estomac aussitôt après l’effort qu’il vient de faire et reporter le principal travail de la digestion à la nuit qui s’y prête mieux que le jour où le corps et l’esprit sont perpétuellement en mouvement et en action. Voilà comment les médecins raisonnent constamment, faisant des boniments et se jouant à nos dépens; ils ne sauraient émettre une seule proposition, à laquelle je ne puisse en opposer une absolument contraire et de même valeur. Qu’on ne crie donc pas contre ceux qui, devant de telles contradictions, se laissent doucement aller à ce que leur dictent leurs penchants et les conseils de la nature, s’en remettant à la fortune qui préside aux destinées de tous.
Quoique Montaigne n’ait confiance en aucun remède, il reconnaît que les bains sont utiles; peut-être aussi les eaux thermales. Diversité dans les modes d’emploi de ces eaux.—J’ai eu occasion de visiter, dans mes voyages, presque toutes les stations balnéaires de la chrétienté, et depuis quelques années j’en fais usage, parce que d’une façon générale j’estime que les bains sont chose hygiénique et crois que nombre d’affections d’une certaine gravité, tiennent à ce que nous avons perdu l’habitude de nous laver le corps tous les jours, ainsi que cela était dans les coutumes de presque toutes les nations des temps passés et que cela s’est encore maintenu chez plusieurs; je n’arrive pas à m’imaginer que nous ayons avantage à tenir ainsi nos membres encroûtés et nos pores bouchés par la crasse. Pour ce qui est de prendre ces eaux en boisson, la fortune a fait d’abord que cela n’est aucunement contraire à mes goûts, en second lieu que c’est chose naturelle et simple qui du moins, si elle n’est utile, n’est pas dangereuse, ce que me permet d’affirmer ce nombre infini de gens de toutes sortes et de tous tempéraments qui s’y rendent. Bien qu’encore je n’aie pas constaté qu’elles aient produit aucun résultat miraculeux ou extraordinaire, et qu’en m’informant d’un peu plus près qu’on ne le fait d’habitude, j’aie trouvé faux et dénués de fondement tous les bruits de faits de cette nature qui se répandent en ces lieux et auxquels on ajoute foi (le monde se trompe si aisément sur ce qu’il désire); par contre, je n’ai guère vu de personnes dont ces eaux aient empiré l’état. On ne peut, sans parti pris, leur refuser qu’elles éveillent l’appétit, facilitent la digestion et nous rendent pour ainsi dire plus guillerets, si on n’y va pas à bout de forces, ce que je déconseille bien; impuissantes à relever d’une ruine imminente, elles peuvent venir en aide dans le cas d’un léger ébranlement, ou parer à la menace d’une altération prochaine. Qui y vient sans être en disposition suffisante pour pouvoir jouir de la compagnie qui s’y trouve, des promenades et des excursions auxquelles nous convie la beauté des lieux où se trouvent la plupart de ces eaux, perd indubitablement le meilleur et le plus efficace de leurs effets. Aussi ai-je toujours, jusqu’à présent, fait choix, pour y séjourner et en faire usage, des localités les plus agréables par leurs sites et qui, en même temps, offrent le plus de commodité sous le rapport du logement, de la nourriture et de la société, comme sont: en France, les bains de Bagnères; sur les confins de l’Allemagne et de la Lorraine, ceux de Plombières; en Suisse, ceux de Bade; en Toscane, ceux de Lucques, et en particulier ceux «della Villa», dont j’ai usé le plus souvent et en diverses saisons.
Chaque nation a ses idées particulières sur le mode d’emploi des eaux et les conditions dans lesquelles elles doivent être prises, lesquelles sont fort variables; quant à leur effet, il est, d’après ce que j’en ai éprouvé, à peu près le même partout. En Allemagne, on ne les boit jamais; pour toutes les maladies, on les prend sous forme de bains et on passe tout son temps à barboter dans l’eau, presque d’un soleil à l’autre. En Italie, quand on boit pendant neuf jours, on se baigne pendant trente au moins; l’eau se boit d’ordinaire additionnée d’autres drogues qui en secondent l’action. Dans certaines stations, on vous ordonne de vous promener pour la bien digérer; dans d’autres, on la prend au lit que l’on garde jusqu’à ce qu’on l’ait rendue, et, durant ce temps, on entretient, en les chauffant, une chaleur continue à l’estomac et aux pieds. Les Allemands ont de particulier que la plupart se font, dans le bain, appliquer des ventouses scarifiées. Les Italiens pratiquent les douches, qui se donnent au moyen de conduites qui amènent cette eau chaude dans des espèces de gouttières, d’où elle tombe; on la reçoit ainsi pendant une heure le matin et autant l’après-dîner, un mois durant, soit sur la tête, soit sur l’estomac, soit sur toute autre partie du corps à laquelle on veut en faire l’application. Il y a une infinité d’autres coutumes propres à chaque contrée ou, pour mieux dire, il n’y a presque aucune ressemblance entre ce qui se fait chez les uns et ce qui a lieu chez les autres. Voilà comment cette partie de la médecine, la seule que je me sois laissé aller à pratiquer, bien que constituant le moins artificiel des procédés dont elle use, a cependant, elle aussi, sa bonne part de la confusion et de l’incertitude qui se voient partout ailleurs dans cet art.
Les poètes traitent avec plus d’emphase et de grâce que nous, tous les sujets qu’ils abordent, témoin ces deux épigrammes: «Hier, le médecin Alcon a touché la statue de Jupiter; et, quoique de marbre, le dieu a éprouvé le pouvoir du médecin. Aujourd’hui, on le tire de son vieux temple et on va l’enterrer, tout dieu et pierre qu’il est (Ausone).»—Andragoras s’est baigné hier avec nous, puis a soupé gaiement; ce matin, on l’a trouvé mort. Veux-tu savoir, Faustinus, la cause d’un trépas si subit? Il a vu en songe le médecin Hermocrate (Martial).»—Sur ce même sujet, je voudrais rapporter deux contes.
Conte assez plaisant contre les gens de loi et les médecins.—Le baron de Caupène en Chalosse et moi, avons en commun le droit de patronage sur un bénéfice du nom de Lahontan, qui est de grande étendue et situé au pied de nos montagnes. Il en est des habitants de ce coin de terre, comme l’on dit être de ceux de la vallée d’Angrougne: ils avaient une vie à part, des façons, des vêtements, des mœurs à part; étaient régis et administrés suivant des institutions et des coutumes particulières qui se transmettaient de père en fils et qu’ils observaient, sans y être autrement obligés que par le respect qu’ils portaient à un ordre de choses établi. Ce petit état s’était, de tous temps, maintenu dans de si heureuses conditions, qu’aucun juge du voisinage n’avait eu à s’occuper de ses affaires, aucun avocat n’avait eu à y donner de consultations, aucun étranger n’y avait été appelé pour mettre fin aux querelles qui s’y élevaient; jamais on n’avait vu quelqu’un du pays se livrer à la mendicité; on y fuyait les alliances et les rapports avec le monde du dehors pour ne pas altérer la pureté des institutions. Cela dura, ainsi qu’ils le content eux-mêmes, le tenant de la mémoire de leurs pères, jusqu’à ce que l’un d’eux, l’âme piquée d’une noble ambition, s’avisa, pour mettre son nom en relief et acquérir de la réputation, de faire d’un de ses enfants un maître Jean, ou un maître Pierre, autrement dit un personnage, et, lui ayant fait apprendre à écrire dans quelque ville voisine, arriva à en faire un beau notaire de village. Celui-ci, devenu grand, commença par dédaigner les anciennes coutumes de sa vallée et à monter la tête à son entourage, en lui faisant miroiter ce que les régions voisines avaient de beau. Au premier de ses compères auquel on écorna une chèvre, il conseilla de s’adresser aux juges royaux, dont ils relevaient, pour obtenir réparation; de celui-ci, il passa à un autre, jusqu’à ce qu’il eût tout gâté.—A la suite de ce premier germe de corruption, ajoutent-ils, il se produisit presque aussitôt un autre fait qui eut de plus fâcheuses conséquences encore: il prit envie à un médecin d’épouser une de leurs filles et de venir s’établir parmi eux. Ce médecin commença par leur apprendre le nom des fièvres, des rhumes, des abcès; où se trouvent le cœur, le foie, les intestins, science dont, jusqu’alors, ils n’avaient pas la moindre connaissance; et, au lieu de l’ail qui leur servait pour se débarrasser de tous les maux, si pénibles et si graves qu’ils fussent, il les amena à faire usage pour une toux, un refroidissement, de mixtions composées de substances exotiques et se mit à spéculer non seulement sur leur santé, mais encore sur leur mort. Ils jurent que ce n’est que depuis cette époque qu’ils se sont aperçus que le serein cause des lourdeurs de tête, qu’on peut attraper mal en buvant quand on a chaud, que les vents d’automne sont plus malsains que ceux du printemps, et que, depuis que la médecine a été introduite chez eux, accablés d’une légion de maladies qu’ils ne connaissaient pas, ils constatent une décadence générale dans leur vigueur physique et une réduction de moitié dans la durée de leur vie. C’est là le premier de mes contes.
Autre conte concernant la médecine.—Voici le second. Avant que je ne fusse atteint de la gravelle, ayant entendu quelques personnes faire cas du sang de bouc comme d’une manne céleste envoyée, en ces siècles derniers, pour reconstituer et assurer la conservation de la vie humaine, et entendant des gens raisonnables en parler comme d’une drogue admirable, d’une réussite infaillible, moi, qui toujours ai pensé que je pouvais être atteint de tous les accidents qui peuvent survenir à tout autre homme, j’eus l’idée de me pourvoir, alors que j’étais en pleine santé, de ce baume miraculeux. Je commandai donc, chez moi, qu’on élevât un bouc selon la recette donnée: il faut que ce soit pendant les mois les plus chauds de l’été qu’on le mette au régime; on ne lui donne plus alors à manger que des herbes purgatives et on ne lui fait plus boire que du vin blanc. Par hasard, j’étais chez moi le jour où on devait le tuer; on vint me dire que le cuisinier sentait dans sa panse deux ou trois grosses boules mobiles se heurtant l’une l’autre au milieu des aliments qui la garnissaient. La curiosité me fit dire qu’on m’apportât ses entrailles, et je fis ouvrir devant moi cette grosse et large peau. Il en sortit trois corps assez volumineux, légers comme des éponges au point qu’ils paraissaient creux, durs à la surface, fermes, teintés de diverses couleurs mortes: l’un était absolument rond et de la grosseur d’une petite boule; les deux autres, un peu moins gros, étaient imparfaitement arrondis, mais devaient tendre également à former boule. Ayant fait prendre des renseignements auprès de ceux qui ont l’habitude de dépecer ces animaux, j’appris que c’était là un accident inusité, se produisant rarement. Il est vraisemblable que ces corps sont des pierres proches parentes des nôtres; s’il en est ainsi, c’est une espérance bien vaine que celle que l’on donne aux graveleux de pouvoir guérir en buvant le sang d’une bête en passe de mourir d’un mal semblable, car on ne saurait dire qu’il n’y a là aucune chance de contagion et que la nature du sang de cet animal ne s’en trouve pas altérée. Il y a plutôt lieu de croire que rien ne s’engendre dans un corps, sans que toutes ses parties, solidaires les unes des autres, n’y coopèrent; à la vérité, certaines plus que d’autres, suivant la nature de l’opération, mais toutes y participent; et il y a apparence que dans toutes celles de ce bouc il y avait quelque disposition à la production de ces concrétions calcaires. Ce n’était pas tant la crainte de ce qui pouvait en advenir pour moi-même qui m’avait rendu si curieux de cette expérience, que parce que je craignais qu’il n’arrivât chez moi ce qui a lieu dans bien des maisons où les femmes, en vue de secourir les pauvres gens, amassent force drogues insignifiantes qu’elles font servir pour cinquante maladies diverses, auxquelles elles ne s’appliquent nullement et qui pourtant réussissent dans quelques heureuses circonstances.
Ce n’est que leur science que Montaigne attaque chez les médecins et non leur personnalité; limite dans laquelle il se confie à eux; combien peu, au surplus, font usage pour eux-mêmes des drogues qu’ils prescrivent à autrui.—Quoi qu’il en soit, j’honore les médecins, non suivant le précepte parce qu’ils sont nécessaires (à ce passage de l’Ecclésiaste, on en oppose un autre du prophète qui blâme le roi Asa d’avoir eu recours aux médecins), mais par affection pour leur personne, en ayant vu beaucoup qui sont d’honnêtes gens et dignes d’être aimés. Ce n’est pas à eux que j’en veux, mais à leur art; et je ne leur fais pas grand reproche de tirer profit de notre sottise, parce que la plupart du monde est ainsi faite; combien, en effet, de professions moins honorables ou qui le sont plus que la leur, ne subsistent et ne prospèrent qu’en abusant le public. Je les mande près de moi, quand je suis malade; s’ils se trouvent là à point pour répondre à mon appel, je leur demande qu’ils s’occupent de moi, et je les paie comme font les autres. Je leur permets de m’ordonner de me tenir chaudement, lorsque je préfère qu’il en soit ainsi qu’autrement; je leur donne toute latitude pour me faire faire le bouillon que je dois prendre, à leur choix avec des poireaux ou avec des laitues, et me prescrire, suivant ce qui leur plaît, du vin blanc ou du vin clairet, et ainsi de toutes choses pour lesquelles je n’ai pas une préférence marquée et dont l’usage m’est indifférent. En cela, j’entends bien ne leur faire aucune concession, d’autant qu’il est de l’essence même de la médecine, que tout ce dont elle fait emploi se distingue par son mauvais goût et son étrangeté. Pourquoi Lycurgue ordonnait-il le vin aux Spartiates quand ils étaient malades, si ce n’est parce qu’ils ne pouvaient le souffrir quand ils étaient bien portants? C’est pour cette même raison qu’un gentilhomme, qui est mon voisin, s’en sert contre ses fièvres, comme d’une drogue d’un excellent effet, parce que, dans son état normal, il en a le goût en horreur.—Combien ne voyons-nous pas de médecins être dans mes idées, dédaigner la médecine pour eux-mêmes et vivre comme ils l’entendent, et d’une façon absolument contraire à celle qu’ils ordonnent aux autres? Qu’est-ce que cela, sinon abuser ouvertement de notre simplicité? Car enfin, leur vie et leur santé ne leur sont pas moins chères que les nôtres à nous-mêmes, et ils accommoderaient certainement leurs actes à leur doctrine, si de celle-ci, ils ne reconnaissaient eux aussi la fausseté.
C’est la crainte de la douleur, de la mort, qui fait qu’on se livre si communément aux médecins.—C’est la crainte de la douleur, de la mort, l’impatience du mal, une soif ardente et sans mesure de guérison, qui nous aveuglent à ce degré; c’est pure lâcheté de notre part, si nous avons une confiance si facile à capter et si élastique. Pourtant, la plupart d’entre nous ne s’abusent pas autant qu’ils ne tolèrent et laissent faire; je les entends, en effet, se plaindre et parler comme nous faisons nous-mêmes, pour finir par dire: «Alors, que faire?» comme si l’impatience par elle-même était un meilleur remède que la patience! Parmi tous ceux qui se sont laissés aller à subir cette misérable sujétion, y en a-t-il un seul qui ne soit également prêt à accepter les impostures de toutes sortes et ne se mette à la merci de quiconque a l’impudence de lui donner l’assurance qu’il guérira?—Les Babyloniens exposaient leurs malades sur les places publiques; le médecin c’était tout le monde: chacun qui passait s’informait par humanité et par civilité de leur état et, suivant son expérience, donnait un avis plus ou moins salutaire. Nous ne faisons guère autrement: il n’est pas simple femmelette dont nous n’employions les marmottages destinés à conjurer le mal et les amulettes; si mon humeur se prêtait à en accepter, j’accepterais plus volontiers celles provenant de cette source que de toute autre, au moins ne craindrais-je pas d’en éprouver de dommages. Homère et Platon disaient des Égyptiens qu’ils étaient tous médecins; ne pourrait-on en dire autant de tous les peuples? Il n’est, de fait, personne qui ne se vante de posséder une recette quelconque, et ne se hasarde à l’essayer sur son voisin si celui-ci s’y prête. J’étais, l’autre jour, en compagnie, lorsque je ne sais qui, atteint de la même affection que moi, annonça l’apparition d’une sorte de pilule nouvelle dans la composition de laquelle, tout compte fait, entraient cent et tant d’ingrédients; cette information produisit une émotion et un soulagement singuliers; quel rocher, se disait-on, résistera aux efforts d’une pareille concentration de moyens d’action? Il m’est revenu depuis, par ceux qui en ont essayé, que pas la moindre parcelle de gravier n’a daigné s’en émouvoir.
Sur quoi, du reste, la connaissance que les médecins prétendent avoir de l’efficacité de leurs remèdes, est-elle fondée?—Je ne puis quitter mon papier, sans dire encore un mot sur ce que les médecins nous donnent comme garantie de l’efficacité de leurs drogues, savoir l’expérience qu’ils en ont faite. La plupart, peut-être plus des deux tiers des vertus médicinales des médicaments, proviennent de la quintessence des simples, sur les propriétés cachées desquelles l’usage seul nous renseigne; or, la quintessence d’une chose n’est autre que la qualité maîtresse qui lui est propre et qui échappe à notre raison, laquelle n’arrive pas à en découvrir la cause. Parmi ces preuves d’efficacité, il en est, disent-ils, qui leur ont été révélées par quelque démon; quand ils parlent ainsi, je me contente de les écouter, car, pour ce qui est des miracles, je ne les discute jamais. D’autres ressortent de l’usage même que, pour d’autres considérations, nous faisons des choses; comme dans le cas où la laine, par exemple, dont nous usons d’habitude pour nous vêtir, aurait été, par accident, reconnue posséder quelque propriété cachée dessiccative, qui guérisse les mules qui auraient mal au talon; ou dans celui où on aurait constaté une action purgative au raifort qui compte parmi nos aliments.—Galien raconte qu’un lépreux a été guéri pour avoir bu du vin d’un vase dans lequel s’était, par hasard, glissée une vipère; c’est là un fait susceptible d’effet et qui permet d’admettre l’expérience comme vraisemblablement acquise; de même de toutes celles que les médecins nous donnent comme résultant d’exemples fournis par certains animaux; mais, dans la plupart des expériences autres, auxquelles ils ont été conduits, disent-ils, par leur bonne fortune, sans autre guide que le hasard, je trouve que les déductions qu’ils en tirent ne s’imposent pas. Imaginons l’homme embrassant du regard le nombre infini des choses, plantes, animaux, métaux qui sont autour de lui, je me demande par où, en pareil cas, commenceront ses essais? Supposons que sa fantaisie fasse que, tout d’abord, ce soit par la corne d’un élan; ce choix, ainsi né de son caprice, ne peut être admis que par une confiance bien souple et bien accommodante, et le même embarras se reproduira quand il s’agira d’en tirer parti. Il se trouve, en effet, en présence de tant de maladies et de tant de circonstances qui interviennent, que l’esprit humain s’y perd avant d’arriver à être certain du point auquel, pour être concluants, doivent s’arrêter les résultats de l’expérience qu’il a entreprise: ne lui faut-il pas déterminer au préalable que, de cette infinité de choses sur lesquelles peuvent porter ses recherches, c’est précisément cette corne d’élan qui convient; que parmi cette multitude de maladies, c’est à l’épilepsie qu’il y a lieu d’en faire application; que parmi tant de tempéraments divers, c’est à celui qui est porté à la mélancolie; que sur tant des saisons, c’est en hiver qu’il faut opérer; que parmi tant de nations, c’est sur le Français que cela aura action; parmi tant de gens d’âges différents, sur le vieillard; que de tant de moments marqués par le mouvement des corps célestes, la conjonction de Vénus et de Saturne est celui qui présente le plus de chances de réussite; qu’enfin parmi tant de parties du corps sur lesquelles on peut agir, c’est au doigt qu’il faut s’adresser. Si on considère que, dans tout cela, il n’a, pour le guider, ni argument, ni conjecture, ni faits antérieurs, ni inspiration divine; que c’est la fortune seule qui le conduit, il faudrait vraiment, pour qu’il arrivât juste, que ce soit une fortune issue d’un art qui ait atteint la perfection, qui ait des règles et une méthode précises. Et puis, admettons la guérison: comment avoir l’assurance que le mal n’était pas à son terme? qu’elle n’est pas due au hasard, ou l’effet d’autre chose que le malade aurait mangée, bue ou touchée ce jour-là? ou encore, qu’elle n’a pas été accordée au mérite des prières d’une grand’mère? Bien plus, alors même que le fait serait prouvé, combien de fois s’est-il renouvelé? Y a-t-il là une longue série de résultats prévus, de constatations avérées, se tenant les uns les autres, nécessaires pour en tirer une conclusion? Et cette conclusion, à qui incombe-t-il de la prendre? De tant de millions d’hommes se livrant à ces expériences, il n’y en a que trois qui se soient donné la tâche d’enregistrer celles qu’eux-mêmes ont tentées; le hasard aura-t-il fait que ce soit l’un des trois qui, à point nommé, ait relevé celle-ci? Et puis un autre, cent autres n’ont-ils pu faire des expériences qui aient abouti à des résultats contraires? Peut-être serions-nous plus éclairés, si les jugements et les raisonnements de tous nous étaient connus; mais admettre que trois témoignages apportés par trois docteurs suffisent pour régenter le genre humain, n’est pas raisonnable; il faudrait, pour qu’ils aient une telle autorité, qu’ils eussent été choisis et délégués par lui, et que, par procuration expresse, nous les ayons constitués nos mandataires.
A Madame de Duras,
Elle lui a entendu exposer ses idées sur la médecine; elle les retrouvera dans son ouvrage, où il se peint tel qu’il est.—«Madame, lorsque, dernièrement, vous êtes venue me voir, vous m’avez trouvé occupé à écrire les lignes qui précèdent. Il se peut que ces inepties vous tombent quelquefois sous la main; je veux que, dans ce cas, elles témoignent aussi combien je suis honoré de la faveur que vous leur ferez en les lisant. Vous y reconnaîtrez les mêmes idées et la même manière de les exprimer que lorsque nous en causions ensemble. Alors même qu’il m’eût été possible d’y employer un autre langage que celui dont j’use d’ordinaire et une forme plus honorable et meilleure, je ne l’eusse pas fait, parce que je ne veux pas que ces lignes me rappellent à votre mémoire autrement que je ne suis. Ces observations et les considérations dont elles découlent, que vous avez entendues et admises, Madame, avec plus de courtoisie et en leur faisant plus d’honneur qu’elles n’en méritent, je veux, sans toutefois les altérer ni les modifier, les consigner dans un ouvrage qui me survive quelques années ou quelques jours, où vous les retrouverez, quand il vous plaira de vous les remémorer, sans prendre autrement la peine de les conserver dans votre souvenir; du reste, elles n’en valent pas la peine. Je désire que vous veuillez bien me continuer la faveur de votre amitié, en raison de ces mêmes qualités que vous avez cru reconnaître en moi et qui me l’ont value.
«Je ne me propose nullement qu’on m’aime et qu’on m’estime davantage mort que vivant; la manière de faire de Tibère, qui avait plus souci de la renommée qu’il laisserait après lui que de se rendre agréable à ses contemporains et d’acquérir leur estime, est ridicule, quoique se rencontrant communément. Si j’étais de ceux auxquels le monde puisse devoir des louanges, je l’en tiendrais quitte de moitié, s’il voulait me payer d’avance; je voudrais ces louanges immédiates, m’enveloppant comme une sorte d’atmosphère plutôt dense qu’étendue, bien fournie plutôt que de longue durée, sauf à ce qu’elle se dissipe subitement en même temps que je cesserai d’être et que ce son si doux ne pourra plus arriver à mes oreilles. Ce serait une sotte idée que d’aller, à cette heure où mes rapports avec les hommes sont sur le point de se rompre, me montrer à eux sous un jour plus favorable que celui sous lequel ils m’ont connu. Je tiens comme non avenus les biens dont je n’ai pu user de mon vivant. N’importe comme je suis, tel je veux être en tout et pour tout et non pas seulement sur le papier; j’ai employé tout mon art et toute mon industrie à m’améliorer; mes études ont eu pour objet de m’apprendre non à écrire mais à devenir ce que je suis; tous mes efforts ont tendu à faire ma vie, cela a été mon métier et mon œuvre; je me suis moins occupé à faire des livres, qu’à toute autre besogne. J’ai désiré être un homme capable, en vue des avantages essentiels que j’en retire pour le présent, et non pour mettre mes capacités en magasin et en faire bénéficier mes héritiers. Celui qui a du mérite, c’est pour qu’il se manifeste dans ses mœurs, dans les propos qu’il tient d’ordinaire, quand il fait l’amour, qu’il a des querelles, au jeu, au lit, à table, dans la conduite de ses affaires et la * gestion de sa maison; ceux auxquels je vois faire de beaux livres et qui ont des vêtements en mauvais état, eussent d’abord, s’ils m’avaient cru, commencé par remettre de l’ordre dans leur tenue. Demandez à un Spartiate s’il préfère être un bon rhétoricien plutôt qu’un bon soldat, mais ne me le demandez pas à moi qui aimerais mieux être un bon cuisinier si je n’en avais pas un à mon service. Dieu! que je haïrais, Madame, d’acquérir par mes écrits la réputation d’être un habile homme et de n’être, en dehors d’eux, qu’un homme sans valeur et un sot; si cela était, j’aimerais mieux encore être tout à la fois un sot dans mes écrits et dans la vie ordinaire que d’avoir aussi mal choisi à quoi employer ce que je puis valoir. Aussi, il s’en faut tant que je m’attende à ce que ces sottises me soient de quelque honneur, que ce sera beaucoup si je n’y perds pas partie du peu que j’en ai acquis, parce que cette peinture morte et muette de moi-même, qui se retrouve dans mon ouvrage, n’est pas à mon avantage; elle a trait non à l’époque de mon existence où j’étais en mon meilleur état mais à celle où, bien déchu de ma vigueur primitive et de mon entrain, je commence à me flétrir et à sentir le rance; j’approche du fond du vase et suis sur le point d’en toucher la partie inférieure et la lie.
Du reste, s’il a parlé si mal de la médecine, ce n’a été qu’à l’exemple de Pline et de Celse, les seuls médecins de Rome ancienne qui aient écrit sur leur art.—«Au surplus, Madame, je n’eusse pas osé fouiller si hardiment les mystères de la médecine, vu le crédit dont cet art jouit auprès de vous et de tant d’autres, si je n’y eusse été incité par ceux-là mêmes qui l’ont exercé. Je crois que parmi les anciens latins, il n’y en a eu que deux, Pline et Celse, qui aient en outre écrit sur la matière; si quelque jour vous les lisez, vous verrez qu’ils en parlent bien plus rudement que moi; je ne fais que pincer, eux égorgent. Pline se moque, entre autres choses, de ce que les médecins, à bout d’expédients, aient inventé cette belle défaite de renvoyer les malades, qu’ils ont agités et tourmentés avec leurs drogues et les régimes auxquels ils les ont soumis et cela pour n’arriver à rien, les uns faire des vœux et implorer des miracles, les autres aller prendre les eaux thermales (ne vous courroucez pas, Madame, il ne parle pas de celles de ces sources qui sont de ce côté-ci de la Garonne, que vous et votre maison patronnez et qui sont dépendance des de Grammont). Ils ont encore une troisième corde à leur arc: pour nous éloigner d’eux et s’éviter les reproches que nous pourrions leur adresser du peu d’amélioration qu’ils ont apporté à nos maux, dont ils se sont si longtemps occupés qu’ils n’ont plus de quoi nous leurrer, ils nous envoient dans une autre contrée, chercher un air meilleur.
«En voilà assez, je pense, Madame, pour que vous me permettiez de reprendre le fil de mon sujet dont je me suis détourné pour causer avec vous.»
Il se peut que lui-même en arrive à se remettre entre les mains des médecins; c’est qu’alors, comme tant d’autres, il sera gravement atteint et ne jouira plus de la plénitude de ses facultés.—C’est Périclès, ce me semble, auquel on demandait comment il se portait, qui répondit en montrant les amulettes attachées à son cou et à son bras: «Vous pouvez en juger par cela!» Il voulait indiquer par là, qu’il était bien malade, pour en être arrivé à avoir recours à pareille inutilité et s’être laissé équiper de la sorte.—Je ne dis pas qu’il ne m’arrivera pas un jour de céder à cette idée commune, si ridicule, de remettre ma vie et ma santé à la merci et à la direction des médecins; peut-être tomberai-je en pareille faiblesse, je ne puis répondre de ma fermeté dans l’avenir; mais alors aussi, si quelqu’un vient à s’enquérir auprès de moi de ma santé, je pourrai lui dire comme Périclès, montrant ma main enveloppée et enduite d’un onguent quelconque: «Vous pouvez en juger par là.» Ce sera bien là le signe évident d’une maladie grave; si l’impatience et la frayeur m’ont gagné au point que mon jugement en soit aussi étonnamment désemparé, on pourra en conclure que j’ai l’âme en proie à une bien forte fièvre.
J’ai pris la peine de plaider cette cause que j’entends assez mal, pour justifier un peu et affermir en moi la répulsion que je tiens de mes ancêtres et que, d’instinct, j’éprouve contre les drogues et les pratiques de la médecine telle qu’elle s’exerce de nos jours; et cela, afin que ce ne soit pas de ma part le fait d’une idée préconçue et irraisonnée, qu’elle revête une forme tant soit peu précise, que ceux qui me voient si rebelle aux exhortations et aux menaces qu’on me fait quand la maladie m’oppresse, ne s’imaginent pas que c’est par pur entêtement, * ou encore qu’un de ces individus, qui prennent tout par le mauvais côté, ne juge pas que ce soit par gloriole; et vraiment, ce serait un désir bien singulier que de vouloir me faire honneur d’une action qui m’est commune avec mon jardinier et mon muletier! Certes, je n’ai pas le cœur si bouffi d’orgueil que j’aille échanger une satisfaction comme la santé, si sérieuse, de si grande importance, si douce à posséder, pour une autre imaginaire, immatérielle, éthérée comme la gloire. Fût-elle celle des quatre fils Aymon, elle serait achetée trop cher, par un homme dans mes idées, au prix de trois violents accès de colique: Par Dieu! la santé, la santé, avant tout.—Ceux qui aiment la médecine de notre époque, peuvent aussi avoir pour cela leurs raisons bonnes, grandes et fortes; je ne hais pas les idées en contradiction avec les miennes; il s’en faut même tant que je m’offusque de la divergence qui peut exister entre ma manière de voir et celle des autres, et cela m’empêche si peu de m’accommoder de la société de gens qui pensent et agissent autrement que moi, que je considère, au contraire, comme étant bien moins fréquent encore qu’il y ait en nous-mêmes accord entre nos humeurs et nos desseins; la variété, du reste, est une des propriétés les plus inhérentes à la nature et se retrouve plus encore dans les esprits que dans les corps, les premiers étant plus souples et plus susceptibles de transformations. Il n’y a jamais eu au monde deux opinions identiques, non plus que deux poils ou deux grains qui l’aient été. De toutes les qualités, la plus universelle c’est la diversité; on la retrouve en toutes choses.
FIN DU LIVRE SECOND. (TRADUCTION)