LIVRE SECOND.
CHAPITRE I.
De l’inconstance de nos actions, I, 601.—On trouve dans l’homme tant de contradictions, qu’on chercherait en vain à les expliquer (Marius le jeune, Boniface VIII, Néron), 601.—Tout homme a un caractère indéterminé (l’empereur Auguste), 601.—Rien de plus ordinaire en nous que l’inconstance; à peine l’antiquité nous offre-t-elle quelques hommes toujours fermes dans leurs desseins, cependant le caractère de la sagesse est la constance dans tout ce qui est juste et bon (Sénèque, Démosthène), 601.—C’est toujours l’occasion qui fait les hommes tels qu’ils nous apparaissent (fille de vertu équivoque qui tente de se tuer parce qu’elle craint d’être violentée; soldat d’Antigone qui, venant à guérir d’une maladie, perd sa valeur; autre soldat devenu courageux pour avoir été dévalisé), 603.—Essentiellement variable, l’homme est tantôt humble, tantôt orgueilleux; un jour chaste, un autre jour débauché; avare et prodigue, etc. (le chef des Janissaires de Mahomet II), 607.—Pour être véritablement vertueux, il faudrait l’être dans toutes les circonstances de la vie; autrement c’est à l’action et non à l’homme que l’on doit des éloges (les Grecs, les Cimbres, les Celtibériens), 609.—Peu d’hommes ont de belles qualités qui ne présentent des taches. La vaillance même d’Alexandre le Grand n’en est pas exempte; quoique extrême en son genre, elle n’a pas toujours été parfaite et ne s’est pas étendue à tous ses actes, 609.—Notre inconstance dans les diverses circonstances de la vie n’a rien qui puisse surprendre, attendu que nul d’entre nous n’a de règle de conduite bien définie (Sophocle, les Pariens et les Milésiens), 611.—On ne saurait porter un jugement sur les hommes d’après les actes isolés dont l’ambition, l’amour ou toute autre passion ont pu les rendre capables; pour les bien connaître, il faudrait pénétrer profondément dans leur âme et les examiner longuement; devant une tâche aussi difficile beaucoup, qui se mêlent de juger, devraient s’abstenir, 611.
CHAPITRE II.
De l’ivrognerie, I, 613.—Tous les vices ne sont pas de même gravité; il y a entre eux des degrés, 613.—L’ivrognerie est un vice grossier qui n’exige pas, comme d’autres, de l’adresse, du talent, du courage, 615.—Dans l’ivresse on n’est plus maître de ses secrets. On a vu cependant quelques hommes conserver, en cet état, le sentiment de leurs devoirs; mais d’autres, en pareille situation, ont pu éprouver les plus grands outrages sans même en rien sentir (l’historien Josèphe et un ambassadeur, Auguste et Lucius Pison, Tibère et Cossus, Cimber, Cassius, les Allemands, Attale et Pausanias, une villageoise des environs de Bordeaux), 615.—Les anciens ont peu décrié le vice de l’ivrognerie; c’est en effet celui qui porte le moins de dommage à la société, il est des plus faciles à satisfaire et dans les mœurs de certains peuples (Socrate, Caton le Censeur, Cyrus), 617.—Les anciens passaient les nuits à table et quelquefois les jours; nous avons tendance en France à nous modérer sous ce rapport, mais nous nous dédommageons en nous adonnant davantage au libertinage, 619.—Portrait et caractère du père de Montaigne; ce qu’il pensait de la chasteté des femmes, 619.—Boire est à peu près le dernier plaisir qui demeure à la vieillesse. D’où vient l’usage de boire de grands verres à la fin des repas (Anacharsis), 621.—Platon interdit le vin aux adolescents tout en le permettant aux hommes faits; encore devraient-ils s’en abstenir lorsqu’ils sont à la guerre ou dans l’exercice de fonctions publiques; son abus est nuisible aux vieillards (les Carthaginois, Stilpon, Arcésilas), 623.—Le vin peut-il triompher de la sagesse? Pour répondre, il ne faut que réfléchir combien est grande la faiblesse humaine (Lucrèce, Virgile, Plutarque), 625.—Les faits d’impassibilité au milieu des tourments que nous fournissent les philosophes et aussi les martyrs chrétiens, sont des effets de surexcitation due à un enthousiasme frénétique (Métrodore, Anaxarque, les martyrs), 627.—Cette surexcitation apparaît également dans les propos tenus sous l’effet d’idées fixes; nous la constatons aussi chez les guerriers, les poètes chez lesquels l’âme peut, sous cette influence, s’élever au-dessus d’elle-même (Antisthène, Sextius, Épicure, Aristote, Platon), 627.
CHAPITRE III.
A propos d’une coutume de l’île de Céa, I, 629.—Il y a des accidents pires que la mort; celui qui ne la craint pas, brave toutes les tyrannies et toutes les injustices (Damindas, Agis, un enfant de Lacédémone, les Lacédémoniens et Antipater, les Lacédémoniens et Philippe), 629.—C’est un bienfait de la nature que d’avoir mis constamment, comme elle l’a fait, la mort à notre portée, et, par elle, de nous avoir faits libres d’accepter ou de refuser l’existence qui nous est faite. Arguments en faveur du suicide (Boiocalus, le grammairien Servius, les Stoïciens, Hégésias, Diogène et Speusippe), 631.—Objections contre le suicide; c’est une lâcheté de fuir l’adversité; c’est aller contre les lois de la nature que de ne pas supporter l’existence telle qu’elle nous l’a faite (Regulus et Caton, Martial, Lucain, Platon), 633.—Pour ceux qui admettent comme licite de se donner la mort, dans quel cas est-on fondé à user de cette faculté? Tant que demeure un reste d’espérance on ne doit pas disposer de sa vie, et les revirements de la fortune sont tels qu’il n’y a jamais lieu de désespérer (les vierges de Milet, Therycion et Cléomène, Josèphe, Cassius et Brutus, le duc d’Enghien à Cérisoles), 637.—Cependant des maladies incurables, d’irrémédiables infortunes peuvent autoriser une mort volontaire (Démocrite chef des Étoliens, Antinoüs et Theodotus, un Sicilien à Goze, les femmes juives lors de la persécution d’Antiochus, subterfuge employé par sa famille vis-à-vis d’un criminel, Scribonia et son neveu Libo, mort courageuse de Razias lors de la persécution de Nicanor), 639.—Elle est glorieuse chez les femmes qui n’ont d’autre moyen de conserver leur honneur, ou auxquelles il a été ravi par la violence, ce dont beaucoup pourtant finissent par prendre leur parti (Pelagia et Sophronia, une femme de Toulouse, Clément Marot), 641.—Les raisons les plus diverses ont été cause de semblables résolutions (L. Aruntius, Gr. Silvanus et Statius Proximus, Spargapizez, Bogès, Ninachetuen seigneur indien, Cocceius Nerva), 643.—Femmes se donnant la mort pour encourager leurs maris à faire de même (Sextilia femme de Scaurus, Paxea femme de Labeo, la femme de Fulvius), 645.—Mort de Vibius Virius et de vingt-sept autres sénateurs de Capoue, 645.—Inhumanité de Fulvius consul romain (Taurea Jubellius), 647.—Indiens qui se brûlent tous dans une ville assiégée par Alexandre le Grand, 647.—Fin tragique des habitants d’Astapa, ville d’Espagne assiégée par les Romains, 649.—Fin analogue des habitants d’Abydos; de semblables résolutions sont plus facilement décidées par les foules que par les individus, 649.—Privilège accordé du temps de Tibère aux condamnés à mort qui se la donnaient eux-mêmes, 649.—Parfois on se donne la mort dans l’espoir des félicités d’une vie future (S. Paul, Cléombrote, Jacques du Chatel évêque de Soissons, les Indiens), 651.—Plusieurs coutumes et institutions politiques autorisaient le suicide et s’y prêtaient (à Marseille, dans l’île de Céa; mort courageuse, dans ces conditions, d’une femme de haut rang de cette île qui s’empoisonne en public; chez une nation hyperboréenne), 651.—Conclusion: de grandes douleurs et une mort misérable en perspective sont les motifs les plus excusables qui peuvent nous porter à nous ôter la vie, 653.
CHAPITRE IV.
A demain, les affaires, I, 655.—Amyot nous a rendu un réel service en traduisant Plutarque, ouvrage si plein d’enseignements; il ferait également œuvre utile en traduisant Xénophon, 655.—Plutarque nous cite, entre autres, un exemple de discrétion donné par Rusticus différant d’ouvrir un message de l’empereur, pour ne pas troubler une conférence, 655.—Si trop de curiosité est répréhensible, trop de nonchalance ne l’est pas moins et, de la part de quelqu’un chargé des affaires publiques, ce peut avoir les plus graves inconvénients (M. de Boutières, Jules César, Archias tyran de Thèbes), 657.—Ligne de conduite qu’il semble possible de tracer à ce sujet (Place consulaire), 657.
CHAPITRE V.
De la conscience, I, 659.—On dissimule en vain; l’âme se révèle toujours par quelque côté (un gentilhomme du parti contraire à celui de Montaigne, Bessus), 659.—Qui va contre sa conscience, l’a contre lui; le châtiment d’une faute commence au moment même où elle se commet (Platon, Hésiode, Apollodore, tyran de Potidée, Épicure, Juvénal), 659.—Par contre, une bonne conscience nous donne confiance (Scipion), 661.—Injustice et danger de la torture pour obtenir des aveux des accusés (Publius Syrus, Philotas), 663.—Ce procédé d’information est réprouvé par certaines nations que nous qualifions de barbares et qui, en cela, le sont moins que nous (Bajazet Ier), 663.
CHAPITRE VI.
De l’exercice, I, 665.—Le raisonnement et la science ne suffisent pas pour lutter contre les difficultés de la vie; il faut nous y exercer pour pouvoir en triompher le cas échéant, 665.—Mais si l’on peut par l’expérience fortifier son âme contre la douleur, l’indigence, etc., contre la mort, nous n’avons pas cette ressource parce qu’on ne la souffre qu’une fois, 665.—Exemple mémorable de J. Canius qui, au moment de mourir, ne songeait qu’à observer l’impression qu’il en pouvait ressentir, 667.—Il y a pourtant possibilité de se familiariser avec la mort et presque de l’essayer; le sommeil en est une image, les évanouissements lui ressemblent plus encore, 667.—Comme tant d’autres choses, la mort produit plus d’effet de loin que de près, 669.—Accident survenu à Montaigne qui lui causa un long évanouissement, 669.—Ce qu’il éprouva pendant cette défaillance et en reprenant ses sens, 671.—Ce fut pour lui une preuve de l’idée, qu’il s’était faite depuis longtemps, que les affres de la mort sont les effets d’une désorganisation à laquelle l’âme ne participe pas, 671.—L’agonie est un état analogue à celui d’un homme qui ne serait ni tout à fait éveillé, ni complètement endormi, 673.—Au début de son accident Montaigne demeure anéanti, ses mouvements comme ses réponses sont inconscients, seul règne en lui un sentiment de bien-être qui le tient tout entier; à ce moment où la mort était si proche, sa béatitude était complète, 675.—Peu à peu renaissant à l’existence, la mémoire lui revient, et en même temps les souffrances l’envahissent et prennent une place prépondérante, 677.—Si Montaigne s’est si longuement arrêté sur cet accident, c’est que son but est de s’étudier dans toutes les circonstances de la vie, afin d’offrir aux autres d’utiles documents (Pline l’Ancien), 677.—C’est à tort que l’on accuse de vanité ceux qui se confessent publiquement et qui, en toute sincérité, montrent à découvert leurs actes et leurs passions; nous sommes à nous-mêmes, pour qui sait s’observer, une précieuse source d’enseignements (Socrate), 679.—Il faut reconnaître toutefois que cette étude de soi-même est des plus délicates, 681.—S’occuper de soi n’est pas se complaire en soi, c’est le moyen de se connaître; par suite d’arriver à mieux, ce qui est le but de la sagesse, 683.
DEUXIÈME VOLUME
CHAPITRE VII.
Des récompenses honorifiques, II, 11.—Les distinctions honorifiques sont éminemment propres à récompenser la valeur (l’empereur Auguste), 11.—A cet égard, l’institution des ordres de chevalerie est une conception des plus heureuses (ordre de S. Michel), 11.—Les récompenses pécuniaires s’appliquent à des services rendus de tout autre caractère, 13.—La vaillance est une vertu assez commune qui prime chez nous la vertu proprement dite, laquelle est bien autrement rare, 13.—Conditions dans lesquelles se décernait l’ordre de Saint-Michel; abus qui en a été fait, discrédit en lequel il est tombé; mieux vaudrait ne pas le donner à des gens le méritant, que l’avilir en le prodiguant, 13.—Ce discrédit rend difficile de mettre en honneur un nouvel ordre de chevalerie (ordre du S.-Esprit), 15.—En France, la vaillance tient chez l’homme le premier rang comme la chasteté chez la femme, 17.
CHAPITRE VIII.
De l’affection des pères pour leurs enfants, II, 19.—Comment Montaigne a été amené à écrire et à faire de lui-même le sujet de ses Essais, et pourquoi il consacre ce chapitre à Madame d’Estissac, 19.—L’affection des pères pour les enfants est plus grande que celle des enfants pour leurs pères, ce qui tient à ce que tout auteur s’attache à son œuvre et que, toujours, celui qui donne aime plus que celui qui reçoit, 21.—Il ne faut pas trop se laisser influencer par les penchants que l’on nomme naturels; on ne doit d’amitié aux enfants que s’ils s’en rendent dignes; et c’est une faute qui se produit fréquemment, d’être plus généreux envers les enfants lorsqu’ils sont très jeunes, que lorsque à un âge plus avancé leurs besoins se sont accrus; il semble qu’alors on les jalouse, 21.—Il faudrait, au contraire, partager de bonne heure ses biens avec eux; cela leur permettrait de s’établir plus tôt et dans de meilleures conditions, et ne les inciterait pas, comme il arrive parfois, à commettre par besoin des actions viles, des vols par exemple, auxquelles ils s’habituent (un gentilhomme adonné au vol), 23.—Mauvaise excuse des pères qui thésaurisent pour conserver le respect de leurs enfants; c’est par leur vertu et leur capacité seules qu’ils peuvent se rendre respectables, 25.—Trop de rigueur dans l’éducation forme des âmes serviles (Montaigne, Léonore sa fille), 27.—Il ne faut pas se marier trop jeune; l’âge le plus favorable au mariage semble être de trente à trente-cinq ans, cette règle ne s’appliquant pas toutefois aux classes inférieures de la société où tout homme vivant du travail de ses mains a intérêt à avoir beaucoup d’enfants (Aristote, Platon, Thalès, les Gaulois, un roi de Tunis, les athlètes en Grèce, coutume dans les Indes), 27.—Un père ne doit pas se dépouiller trop jeune en faveur de ses enfants, 29.—Celui qu’accablent les ans et les infirmités ne devrait garder pour lui que le nécessaire (l’empereur Charles-Quint), 29.—Mais peu de gens savent se retirer à temps quand l’âge les gagne, 31.—En faisant l’abandon de l’usufruit de son superflu à ses enfants un père doit se réserver la faculté de les surveiller, de vivre avec eux et même de reprendre ses biens s’il a des motifs de plainte (singularité d’un doyen de S.-Hilaire de Poitiers), 31.—Appeler les parents des noms de père et de mère, ne devrait pas être interdit aux enfants; on se trompe quand on croit se rendre plus respectable à eux par la morgue et la hauteur; il vaut mieux s’en faire aimer que s’en faire craindre, 33.—Exemple d’un vieillard qui, voulant se faire craindre, était joué par tout son entourage, 35.—Quand les vieillards sont chagrins, grondeurs, avares, toute leur maison: femme, enfants, domestiques, se ligue contre eux pour les tromper (Caton), 37.—Profitons pour nous diriger à ce moment de la vie, des exemples que nous voyons autour de nous, 39.—Un père regrette parfois de s’être montré trop grave, trop peu bienveillant pour ses enfants (le maréchal de Montluc), 39.—Dans la vieillesse c’est surtout un ami qu’il faudrait; l’amitié est préférable à toutes les liaisons de famille, 41.—C’est un tort de laisser à sa veuve les biens dont les enfants devraient jouir. Ce n’est pas non plus toujours une bonne affaire que d’épouser une femme ayant une belle dot, quoique une femme pauvre ne soit pas par cela même plus maniable, aucune considération ne modifiant sur ce point le caractère de la femme, 41.—Un mari ne doit attribuer à sa veuve que ce qu’il lui faut pour se maintenir dans le rang qu’elle a dans la société; on ne doit la laisser maîtresse de disposer de la fortune de ses enfants que durant le temps de leur minorité, 43.—Pour la répartition des biens qu’on laisse en mourant, le mieux est de s’en rapporter aux lois admises dans le pays; les testaments sont presque toujours injustes, 43.—Les substitutions en vue d’éterniser notre nom sont ridicules. On fait fréquemment erreur en déshéritant des enfants dont l’extérieur ne pronostique pas un avenir avantageux; dans son enfance, Montaigne était lourdaud et peu dégourdi, 45.—Raisons données par Platon pour que les questions d’héritage soient réglées par les lois, 45;—Revenons aux femmes: Il ne faut pas leur laisser le droit de partager les biens que les enfants tiennent de leur père, la mobilité et la faiblesse de leur jugement ne leur permettant pas de faire de bons choix; le plus souvent ce sont ceux qui le méritent le moins, qu’elles affectionnent le plus, 47.—On compte en vain sur ce qu’on appelle la tendresse maternelle; en ont-elles celles qui confient à des étrangères, et souvent aux mamelles des animaux, les enfants qu’elles devraient allaiter? 47.—Les hommes chérissent les productions de leur esprit bien plus que leurs propres enfants, et en effet c’est bien plus exclusivement leur ouvrage (Labienus, Cassius Severus, Cremutius Cordus, Lucain, Épicure, S. Augustin, Montaigne, Épaminondas, Alexandre et César, Phydias, Pygmalion), 49.
CHAPITRE IX.
Des armes des Parthes, II, 55.—Mauvaise habitude, aux armées, de la noblesse de nos jours de ne s’armer qu’au dernier moment, 55.—Nos armes actuelles sont plus incommodes par leur poids qu’elles ne sont propres à la défense (Alexandre le Grand, les anciens Gaulois, Lucullus et les Mèdes), 55.—On est plus vigilant, quand on se sent moins protégé (Scipion Émilien), 57.—C’est le défaut d’habitude qui nous fait paraître nos armes si pesantes; poids énorme porté par les soldats romains (Caracalla, les soldats de Marius, Scipion Émilien en Espagne), 57.—Ressemblance des armes des Parthes avec celles dont nous faisons usage nous-mêmes aujourd’hui (Démétrius et Alcinus), 57.
CHAPITRE X.
Des livres, II, 61.—En écrivant ses Essais, Montaigne n’a pas de plan arrêté, il donne libre cours à sa fantaisie; il sait combien il est ignorant, aussi, tout en disant sur chaque chose ce qu’il juge à propos, peu lui importe les erreurs que l’on pourra relever, 61.—Double motif qu’il a pour ne pas nommer les auteurs auxquels il emprunte des idées, voire même des passages entiers et dont il donne des citations; il veut orner son ouvrage et rire de la critique que l’on fera peut-être en lui, et sans s’en douter, des auteurs de l’antiquité auxquels il fait des emprunts, 61.—Il renouvelle l’aveu de son ignorance, mais la science coûte trop à acquérir et il préfère passer doucement la vie; aussi, ne lit-il que les auteurs qui l’amusent et ceux qui lui apprennent à bien vivre et à bien mourir, 63.—Parmi les auteurs des temps modernes simplement amusants, Montaigne n’apprécie guère que Boccace, Rabelais et Jean Second; il a toujours trouvé insipides les romans des Amadis et, l’âge ayant modifié ses goûts, Arioste et même Ovide qui dans son enfance lui plaisait tant, n’ont plus d’attrait pour lui, 65.—Il regrette d’avoir à confesser qu’il n’apprécie pas l’Axioche de Platon, c’est probablement un effet de son ignorance, 65.—Les fables d’Ésope renferment généralement un sens plus profond que celui qui ressort à première vue, 67.—Parmi les poètes latins, les premiers pour lui, sont: Virgile, surtout par ses Géorgiques et le cinquième livre de l’Énéide; Lucrèce, Catulle et Horace; il prise aussi Lucain, mais plus pour ses pensées que pour son style, 67.—Combien Térence est au-dessus de Plaute; quelle élégance, quelle grâce inimitable, un rien lui suffit pour provoquer l’intérêt; quelle différence sous ce rapport entre eux et les poètes comiques de nos jours! 67.—Les bons poètes ont toujours évité l’affectation et la recherche: c’est ce qui fait que les épigrammes de Catulle sont si supérieures dans leur simplicité, aux satires de Martial dont les pointes sont aiguisées avec tant de soin, 69.—Comme les bons plaisants, les bons poètes n’ont pas non plus besoin de déguisements, d’ornements superflus pour exciter l’intérêt: Que l’on compare Virgile et Arioste: le premier fend l’air d’un vol hardi, le second ne fait que voleter de branche en branche, 71.—D’entre les ouvrages sérieux, Plutarque et Sénèque sont ceux que préfère Montaigne; comparaison entre ces deux auteurs, 71.—Quant à Cicéron, ce que Montaigne apprécie le plus en lui, ce sont ses ouvrages philosophiques; mais il l’ennuie par ses longs préambules et ses éternelles définitions, il arrive trop tard au sujet. On peut en dire autant de Platon dont la forme dialoguée alourdit le style, ce n’est point ainsi qu’écrivent Pline et quelques autres, 73.—Les lettres de Cicéron à Atticus sont d’un grand intérêt par les particularités qu’elles contiennent sur les mœurs et le caractère de l’auteur qui, bon citoyen, avait peu d’énergie, était dévoré d’ambition et de vanité et avait la faiblesse de se croire un grand poète (Brutus), 75.—Son éloquence hors de pair, a trouvé cependant des censeurs; on lui a reproché ses trop longues périodes et les mots à effet par lesquels il les termine si souvent (Cicéron le jeune et Cestius), 75.—De tous les auteurs de divers genres, les historiens sont ceux que Montaigne affectionne le plus, parce qu’ils font connaître l’homme en général; et, parmi les historiens ceux qui, tels que Plutarque et Diogène Laerce, ont écrit la vie de grands personnages, 77.—Éloge des Commentaires de César, 77.—Les meilleurs historiens, sont ceux, assez rares du reste, qui, ayant le génie de l’histoire, s’imposent par leur valeur, et ceux qui l’écrivent avec simplicité et bonne foi; les autres nous induisent en erreur par leurs relations tronquées ou altérées et leurs jugements erronés (Froissart), 79.—Les bonnes histoires sont surtout celles faites par des hommes ayant pris part aux événements qu’ils racontent; difficulté de fixer, même dans ce cas, les détails de certains faits (Asinius Pollio et les Commentaires de César, Bodin), 81.—Jugements de Montaigne sur Guichardin, Philippe de Comines, Guillaume et Martin du Bellay; ces deux derniers paraissent avoir eu pour but de faire le panégyrique de François Ier, plutôt que d’écrire des mémoires (Sire de Joinville, Éginhard), 81.
CHAPITRE XI.
De la cruauté, II, 85.—La bonté a l’apparence de la vertu; mais celle-ci lui est supérieure en ce qu’elle suppose une lutte perpétuelle contre les passions (les Stoïciens, Épicuriens et Arcésilas), 85.—C’est par les combats qu’elle livre, que la vertu se perfectionne (Épaminondas, Socrate, Metellus), 87.—Dans les âmes touchant à la perfection, la vertu est facile à pratiquer parce qu’elle y est à l’état d’habitude (Socrate), 89.—Combien est belle la mort de Caton d’Utique, étant donnés ses circonstances et son mobile, 91.—L’espèce de gaîté qui accompagne la mort de Socrate met encore celle-ci au-dessus de celle de Caton (Aristippe), 93.—La vertu comporte divers degrés: résister au vice d’une façon continue et en triompher, est plus beau que de réagir après y avoir cédé de prime abord; et cette réaction elle-même est plus méritoire que de ne pas s’abandonner à mal faire par nonchalance de tempérament, 93.—Certaines vertus nous sont attribuées qui ne proviennent que de la faiblesse de nos facultés, ce dont il y a lieu de tenir compte avant de porter un jugement sur nos actes (appréciation sur la bravoure chez les Italiens, les Espagnols, les Français, les Allemands et les Suisses), 93.—Montaigne déclare qu’il a dû à son tempérament, plus qu’aux efforts qu’il a faits pour leur résister, de ne pas céder à ses passions, et qu’il était plus réglé dans ses mœurs que dans ses pensées et ses propos, ainsi que cela arrive chez bien d’autres (Aristippe, Épicure), 95.—Il estime, contrairement à ce qu’en pensent les Stoïciens, que, pour être adonné à un vice, on n’est pas nécessairement sujet à tous les autres (Socrate, Stilpon), 99.—Il est possible à l’homme, quoique le contraire ait été soutenu, de demeurer maître de ses pensées et de sa volonté sous les caresses les plus ardentes de la femme la plus désirée, plus encore que sous l’excitation de la chasse pour qui a cette passion, 101.—Sensibilité de Montaigne; son horreur pour tout ce qui est cruauté (Jules César), 101.—Même à l’égard des criminels, la peine de mort devrait être appliquée sans aggravation de tourments barbares qui n’ajoutent rien à son effet (un soldat prisonnier), 103.—Ces barbaries devraient, tout au plus, s’exercer sur les corps inanimés des suppliciés; d’autant qu’il est à remarquer que mutiler les cadavres, produit une grande impression sur le peuple. Aujourd’hui, au contraire, on en est arrivé à tuer et à torturer les gens uniquement pour le plaisir de leurs souffrances (le voleur Catena, Artaxerxès, les Égyptiens), 103.—Humanité de Montaigne vis-à-vis des bêtes, 105.—Le dogme de l’immortalité de l’âme a conduit au système de la métempsycose auquel, pour sa part, Montaigne ne croit guère (Pythagore, les Égyptiens, les anciens Gaulois), 107.—Chez certains peuples, certains animaux étaient divinisés; c’était un hommage rendu, soit aux services que nous en retirons, soit aux qualités essentielles qui les caractérisent, 107.—Nous devons nous montrer justes envers nos semblables et avoir des égards pour toutes les autres créatures susceptibles d’en sentir les effets; des peuples entiers, des hommes célèbres ont témoigné par des monuments et autrement leur reconnaissance à des animaux (les Turcs, les oies du Capitole, les bêtes de somme employées à Athènes à l’érection d’un temple, les Agrigentins, les Égyptiens, Cimon, Xantippe, Plutarque), 109.
CHAPITRE XII.
Apologie de Raimond Sebond, II, 111.—Est-il vrai que la science soit mère de toutes les vertus, comme l’ignorance de tous les vices? 111.—Son père avait les savants en haute estime et les accueillait avec distinction; pour lui, Montaigne, il se contente de les aimer, 111.—Un de ces savants, Pierre Bunel, qui avait prévu les immenses conséquences de la Réforme, laquelle commençait à poindre en France, ayant donné le traité de Raimond de Sebond sur «la Théologie naturelle» au père de Montaigne, celui-ci le fit traduire d’espagnol en français par son fils, traduction qui depuis a été publiée, 111.—Éloge de ce livre (Adrien Turnebus), 113.—Cet ouvrage a soulevé des objections; la première c’est qu’«il ne faut pas appuyer de raisons humaines ce qui est article de foi», 115.—Il est vrai que la raison est insuffisante pour démontrer par elle-même des faits au-dessus de notre intelligence; il faut que d’abord nous soyons éclairés par la foi qui est une grâce de Dieu; la raison a alors son utilité en venant corroborer ce que la foi enseigne, 115.—Chez le Chrétien, la foi fait généralement défaut; aussi sa vie qui, dirigée par la Divinité elle-même, devrait être si édifiante, prête-t-elle si fort au reproche; les uns font semblant de croire, les autres se persuadent qu’ils croient et ne savent ce que c’est que croire (les Mahométans, les Païens, S. Louis et un roi tartare converti, un Juif voyageant à Rome), 117.—Dans les guerres de religion, ce sont les intérêts des partis qui les guident, si bien que parfois les maximes de l’un sont abandonnées par lui et reprises par l’autre qui les combattait, 119.—Chacun fait servir la religion à ses passions; le zèle du chrétien éclate surtout pour produire le mal; si notre foi était sincère, outragerions-nous sans cesse Dieu comme nous le faisons et craindrions-nous la mort qui doit nous réunir à lui (Antisthène, Diogène)? 121.—C’est ne pas croire, que croire par faiblesse ou par crainte, 123.—Les athées ne le sont guère que par vanité; ils veulent se montrer au-dessus des croyances populaires; en présence de la mort, ils reviennent aux idées religieuses (Bion), 125.—L’opinion de Platon, que les enfants et les vieillards sont plus portés à la religion que les hommes dans la force de l’âge, n’est pas exacte; ce n’est pas par faiblesse d’esprit que nous y sommes amenés, mais parce que Dieu se manifeste à nous par ses œuvres; ce que nous en saisissons explique ce qui nous en échappe; c’est ce que Sebond s’applique à démontrer, 127.—Ses arguments, par leur conformité avec ce que nous enseigne la foi, ont une valeur indéniable (Socrate, Caton, Sebond), 129.
La seconde objection faite à Sebond, c’est que «ses arguments sont faibles»; mais est-il possible d’en produire d’autres, étant donné le peu que nous pouvons par nous-mêmes? 129.—Il faut tout d’abord reconnaître qu’il est bien des choses qui ne peuvent s’expliquer par la raison seule (S. Augustin), 131.—L’homme se croit une grande supériorité sur toutes les autres créatures; examinons ce qui en est, 133.—Est-il fondé à prétendre que le ciel, la mer et toutes les merveilles de la nature n’ont été créés que pour lui? 135.—S’il est vrai que les astres ont de l’influence sur nos destinées, pouvons-nous dire que nous commandons, quand nous ne faisons qu’obéir? 135.—Que savons-nous de ces astres, sur quoi pouvons-nous appuyer les suppositions que nous émettons à leur sujet? mais notre présomption est sans limites (Anaxagore), 135.—Vis-à-vis des animaux, en quoi consiste notre supériorité? nous pensons, nous parlons, mais est-il sûr que les bêtes n’aient pas, elles aussi, des idées et un langage (l’Age d’or d’après Platon)? 137.—Les bêtes se comprennent entre elles; si nous ne les comprenons pas, est-ce à elles ou à nous que cela est imputable? 139.—Celles qui n’ont pas de voix se font comprendre par les mouvements du corps; que de choses n’exprimons-nous pas nous-mêmes, par gestes (un ambassadeur d’Abdère et Agis roi de Sparte)? 139.—Leur habileté surpasse celle de l’homme, si bien qu’il semblerait que la nature les a traitées plus favorablement que nous (les abeilles, les hirondelles, l’araignée), 141.—Il n’en est rien; en dépit des apparences, elle a donné à l’homme tout ce qui est nécessaire à sa conservation, 145.—Il ne tiendrait qu’à nous de nous passer de vêtements, même dans les climats froids; et, sans cultiver le sol, ni nous livrer à aucune préparation d’aliments, nous pourrions trouver partout notre nourriture (certaines peuplades sauvages, les Gaulois, les Irlandais), 145.—L’homme est naturellement mieux armé que beaucoup d’autres animaux; et s’il a recours, pour accroître sa force, à des moyens de défense artificiels, d’autres animaux, qui ont des armes naturelles, agissent de même (l’éléphant, le taureau, le sanglier, l’ichneumon), 147.—Le langage n’est pas chez l’homme une chose naturelle; mais, de même que les animaux manifestent leurs sentiments et se font comprendre en donnant de la voix, il y a lieu de penser que nous-mêmes avons un parler inné, car nous nous faisons comprendre d’eux; et, de ce langage, il semble qu’il y ait trace chez l’enfant, 149.—Tout cela dénote que nous ne sommes ni au-dessus ni au-dessous du reste des animaux, 151.—Les bêtes, comme les hommes, suivent librement leurs inclinations; comme eux, elles sont susceptibles de réflexion dans ce qu’elles font (renards employés par les Thraces pour vérifier l’adhérence de la glace), 151.—Si nous les asservissons, n’en est-il pas de même des hommes vis-à-vis les uns des autres? Souvent même, nous nous astreignons à l’égard des bêtes, à ce que ne feraient pas pour nous nos propres serviteurs (les Climacides, les femmes de Thrace, les gladiateurs, les Scythes, Diogène), 151.—Les animaux (les tigres, les lions, le chien, le brochet, l’hirondelle, l’épervier, la cigogne, l’aigle, les faucons en Thrace, les loups dans les Palus-Méotide, la seiche) pratiquent la chasse comme font les hommes, parfois de commun accord, 155.—La force de l’homme est inférieure à celle de bien des animaux, et de bien plus petits que lui en triomphent aisément (Sylla), 157.—Les bêtes savent discerner ce qui peut leur être utile soit pour leur subsistance, soit en cas de maladie (les chèvres de Candie, la tortue, le dragon, les cigognes, les éléphants), 157.—Exemple caractéristique de raisonnement chez le chien, 157.—Les bêtes sont capables d’être instruites (chiens savants, chiens d’aveugle, chien du théâtre de Marcellus, les bœufs des jardins de Suze), 159.—On constate que quelques-unes se livrent à l’instruction des autres, et il y en a qui s’instruisent elles-mêmes (le rossignol, des éléphants de cirque, une pie, un chien qui veut se désaltérer), 161.—Subtilité et pénétration des éléphants, 163.—D’hommes à hommes, nous traitons de sauvages ceux qui n’ont pas les mêmes usages que nous; de même nous nous étonnons de tout ce que, chez les animaux, nous ne comprenons pas, 167.—Il semble que chez l’éléphant, il y ait trace de sentiment religieux; l’échange d’idées entre animaux auxquels la voix fait défaut, n’est pas niable (les fourmis de Cléanthe), 167.—Propriétés que nous ne possédons pas et dont jouissent certains animaux (le remora, le hérisson, le caméléon, le poulpe, la torpille), 169.—Les prédictions fondées jadis sur le vol des oiseaux, pouvaient avoir leur raison d’être (les oiseaux de passage), 171.—N’attribue-t-on pas aux chiennes de savoir discerner, dans une portée, le meilleur de leurs petits? 171.—Sous bien des rapports, nous devrions prendre modèle sur les animaux, 171.—Ils ont le sentiment de la justice, leur amitié est plus constante que celle de l’homme (le chien du roi Lysimaque, celui de Pyrrhus), 173.—Dans leurs goûts, leurs affections, en amour, ils sont délicats, bizarres, extravagants comme nous-mêmes (propension des chevaux pour ceux de même robe, l’éléphant et la bouquetière d’Alexandrie, le bélier de Glaucia), 173.—Subtilité malicieuse d’un mulet, 177.—Certaines bêtes paraissent sujettes à l’avarice, d’autres sont fort ménagères (La fourmi et le grain de blé), 177.—Quelques-unes, ce sont des exceptions, se font la guerre à l’instar des hommes chez lesquels elle dénote une si grande imbécillité, les princes, qui sont soumis aux mêmes passions que nous, la faisant pour des motifs aussi futiles que ceux qui occasionnent les querelles des particuliers et son issue étant souvent amenée par des incidents des moins importants de la vie ordinaire (causes de la guerre de Troie, de la guerre civile entre Antoine et Auguste; intervention de la poussière dans les batailles livrées par Sertorius à Pompée, par Eumène à Antigone, par Suréna contre Crassus; des abeilles au siège de Tamly), 177.—Fidélité et gratitude des animaux (le chien d’Hésiode et autres, le lion d’Androclès), 161.—Comme nous, ils se constituent en sociétés pour se défendre mutuellement; des individus d’espèces différentes s’associent pour pourvoir à leur sûreté et à leur subsistance (les bœufs, les pourceaux, etc.; l’escare, le barbier; la baleine et son guide, le crocodile et le roitelet, la nacre et le pinothère; les thons), 187.—Nous trouvons en eux des exemples de magnanimité, de repentir, de clémence (fierté d’un chien, repentir d’un éléphant, clémence d’un tigre), 189.—L’ingéniosité de l’alcyon dans la construction de son nid défie notre intelligence, 189.—Les animaux nous ressemblent et nous égalent aussi par l’imagination puisque, comme nous, ils ont des songes et des souvenirs (le cheval, les chiens), 191.—Quant à la beauté, pour savoir si nous avons sur eux quelque avantage de ce fait, il faudrait tout d’abord être fixé sur ce en quoi elle consiste; or, que d’opinions diverses sur ce point: telles formes, telles couleurs appréciées dans un pays, sont rebutantes dans un autre (les Orientaux, les femmes Basques, les Mexicaines, les Italiens, les Espagnols), 193.—A cet égard, nous ne sommes nullement fondés à nous croire privilégiés par rapport aux bêtes, celles qui ont le plus de ressemblance avec nous sont les plus laides, 195.—L’homme a plus de raisons que tout autre animal de couvrir sa nudité, tant il y a d’imperfections en son corps, 197.—Du reste tous les biens qu’il s’attribue sont imaginaires, et les biens réels il les départ aux animaux (Héraclide et Phérécide, Ulysse et Circé), 199.—Malgré cela, estimant notre forme extérieure au-dessus de tout, nous n’admettons de supériorité sous aucun rapport de qui n’est pas formé à notre image, 199.
Examinons maintenant si l’homme a lieu de s’enorgueillir de ses connaissances. Avec tant de vices et d’appétits déréglés, est-il en droit de se glorifier de sa raison? 201.—La science ne nous garantit ni des maladies, ni des incommodités de la vie (Varron, Aristote), 201.—Les ignorants sont plus sages et savent plus que bien des savants, 203.—Dès le principe, Dieu nous a interdit la science; la religion veut que nous demeurions ignorants et obéissants (la Genèse, les Sirènes et Ulysse, S. Paul), 203.—Mais la présomption est le partage de l’homme (Cicéron, Lucrèce, Démocrite, Aristote, Chrysippe, Sénèque), 205.—Et pourtant, combien la force d’âme de nos philosophes est impuissante contre les douleurs physiques devant lesquelles l’ignorant souvent demeure impassible (Posidonius, Arcésilas, Denys d’Héraclée), 207.—Les effets de l’ignorance sont préférables à ceux de la science; selon quelques philosophes, reconnaître la faiblesse de son jugement est le souverain bien (Pyrrhon, au Brésil), 209.—Les maladies du corps et de l’esprit sont souvent causées par l’agitation de notre âme, le génie est proche de la folie (Le Tasse), 211.—L’indolence de l’esprit, non toutefois une indolence complète laquelle n’est du reste ni possible ni durable, produit la vigueur corporelle et la santé (Crantor et Épicure), 213.—La science nous renvoie souvent à l’ignorance pour nous adoucir les maux présents, 215.—La philosophie agit de même, lorsqu’elle nous incite à oublier les maux passés (Lycas, Thrasylaus), 215.—En nous concédant de mettre fin à notre vie quand elle nous est devenue insupportable, elle témoigne encore plus nettement de son impuissance (Cicéron, Horace, Démocrite, Antisthène, Chrysippe, Cratès, Sextius), 219.—La simplicité et l’ignorance sont des conditions de tranquillité (Valens, Licinius, Mahomet, Lycurgue), 221.—Il est dans le Nouveau Monde des nations qui, sans magistrats et sans lois, vivent plus régulièrement que nous ne faisons, 221.—Funestes effets de la curiosité et de l’orgueil, 223.—A quoi Socrate a dû le nom de Sage, 223.—Les recherches sur la nature divine sont condamnables; nos notions sur l’Être suprême sont imparfaites, lui seul peut se connaître et s’interpréter (S. Augustin, Tacite, Platon, Cicéron), 223.—Ce que nous possédons de la vérité, ce n’est point avec nos propres forces que nous y sommes arrivés, nous en sommes incapables (S. Paul), 225.—A la fin de leur vie, les plus savants philosophes se sont aperçus qu’ils n’avaient rien appris (Velleius, Phérécide, Socrate, Platon, Cicéron), 227.—Examinons jusqu’à quel degré de connaissances ont pu parvenir les plus grands génies, 229.—Il y a trois manières de philosopher: l’une dogmatique, qui est celle de ceux qui assurent avoir trouvé la vérité; l’autre, académique, est appliquée par ceux qui déclarent qu’elle est au-dessus de notre compréhension; la troisième, sceptique, est le propre de ceux qui la cherchent encore, 229.—État d’esprit et doctrine des Pyrrhoniens qui personnifient ce dernier mode, 231.—Avantage de leur doctrine; toutes les opinions étant contestables, il n’y a pas de raison pour se décider et adopter plutôt l’une que l’autre, 233.—Dans la vie ordinaire, ils agissent comme tout le monde, se soumettant aux lois, aux usages, parce qu’ils doutent qu’on puisse leur en substituer de meilleurs (Pyrrhon), 235.—Combien sont plus faciles à gouverner les esprits simples et peu curieux; plus que tous autres, ils sont préparés à recevoir la parole de Dieu, 237.—Quant aux Dogmatistes qui prétendent avoir trouvé la vérité, leur assurance ne fait guère que masquer leur doute et leur ignorance (Socrate, Cicéron, Aristote, Épicure), 239.—Souvent les philosophes affectent d’être obscurs, pour ne pas révéler le vide de leur science (Aristote, Carnéade, Épicure, Héraclite), 241.—Certains ont dédaigné les arts libéraux et même les sciences, prétendant que ces études détournent des devoirs de la vie (Cicéron, Zénon, Chrysippe, Plutarque, Épicure, Socrate), 241.—On ne sait si Platon était dogmatiste ou sceptique; ses opinions ont donné naissance à dix sectes différentes, 243.—On peut en dire autant de la plupart des philosophes anciens de quelque renom; combien se contredisent eux-mêmes (Anaxagore, Parménide, Xénophane, Sénèque, Plutarque, Euripide, Démocrite, Empédocle)! 243.—Il ne faut pas s’étonner de voir tant de gens s’efforcer ainsi de découvrir la vérité, il y a quelque charme à cette recherche (les Stoïciens, Démocrite), 245.—L’étude de la nature est également une occupation où se complaît notre esprit (Eudoxe), 247.—Mais il est peu probable qu’Épicure, Platon et Pythagore nous aient donné comme réels, l’un ses atomes, l’autre son spiritualisme, le dernier ses nombres; en émettant ces théories, ils n’ont sans doute que voulu faire échec à d’autres systèmes préconisés, ne reposant pas sur des bases plus solides, 247.—La vraie philosophie consiste à ne rien donner comme certain et à respecter ostensiblement la religion et les lois de son pays, tout en réservant son jugement, 249.—Malgré notre impuissance à déterminer ce que c’est que Dieu, la question a été fort agitée par les anciens; l’opinion la plus fondée est celle qui le représente comme une puissance incompréhensible qui a produit et conserve tout (Valerius Seranus, S. Paul, Pythagore, Numa), 251.—Mais il faut au peuple une religion palpable qui émeuve l’homme dans ses croyances et quand il prie; et, de tous les cultes, le plus excusable est celui du Soleil, 258.—Opinions diverses des philosophes sur la nature de Dieu; elles sont sans nombre (Thalès, Anaximandre, Anaximène, Anaxagore, Alcméon, Pythagore, Parménide, Empédocle, Protagoras, Démocrite, Platon, Socrate, Speusippe, Aristote, Héraclide du Pont, Théophraste, Straton, Zénon, Diogène d’Apollonie, Xénophane, Ariston, Cléanthe, Persée, Chrysippe, Diagoras, Théodore, Épicure, Ennius), 255.—Cette diversité montre la faiblesse de notre raison; mais ce qui est le comble de l’extravagance, c’est de faire des dieux des hommes que nous connaissons tant, on comprend mieux que des bêtes on ait fait des dieux parce qu’elles nous sont moins connues. Une autre folie, est de déifier certaines abstractions, comme la concorde, la liberté, ou certains de nos maux comme la peur, la fièvre, etc., 257.—Impudente prudence des Égyptiens au sujet de leurs dieux, 259.—Est-ce sérieusement que les philosophes ont traité de la hiérarchie de leurs divinités, comme aussi de la condition des hommes dans une autre vie (Platon, Mahomet)? 259.—Il n’est pas concevable que notre âme dégagée des sens ses organes, puisse conserver ses goûts, ses affections; et si, dans une autre vie, nous n’existons plus tels que nous sommes sur la terre, ce n’est pas nous qui sentirons, qui jouirons; ce qui a cessé d’être, n’est plus (Pythagore, le Phénix, le ver a soie), 261.—Et puis, pourquoi les dieux récompenseraient-ils ou puniraient-ils l’homme, après sa mort? n’est-ce pas par leur volonté qu’il a été tel? 263.—Il est ridicule de prétendre arriver à connaître Dieu, sa nature, etc., en prenant l’homme pour terme de comparaison, ainsi que cela s’est toujours fait, 265.—C’est en partant de là qu’on a cru l’apaiser par des prières, des fêtes, des présents, et même en immolant des êtres humains sur ses autels (Tiberius Sempronius, Paul Émile, Alexandre le Grand, Énée, les Gètes, Amestris, les idoles de Themixtatan, les Carthaginois, les Lacédémoniens, Iphigénie, les deux Decius), 265.—Prétendre satisfaire à la justice divine en choisissant soi-même son expiation, est un contre-sens; est-ce au criminel à fixer le châtiment qu’il a encouru (Polycrate, les Corybantes, les Ménades, certains Mahométans)? 267.—Il n’est pas moins ridicule de juger d’après nous-mêmes du pouvoir et des perfections de Dieu; de croire qu’il peut se réjouir, se fâcher, etc., que ses règlements, sa juridiction ressemblent aux nôtres, et que c’est à notre intention qu’il a fait les lois qui régissent le monde (Stilpon), 269.—Non seulement ces lois s’appliquent à notre monde mais aux autres encore si, comme il est vraisemblable, il en existe en nombre infini, probablement bien différents de celui-ci où l’éloignement des lieux suffit pour que de grandes différences subsistent entre les êtres qui s’y trouvent (Platon, Démocrite, Épicure, Pline, Hérodote, Plutarque), 271.—Les règles que nous avons cru déduire de la nature sont sans cesse démenties par les faits; tout est obscurité et doute; nous ne savons même pas si nous vivons. Diversité des opinions sur le monde et la nature (Métrodore de Chio, Euripide, Melissus, Protagoras, Nausiphane, Parménide, Zénon), 275.—C’est que la puissance divine ne peut être définie par aucun langage humain, dont l’imperfection est cause de toutes les erreurs et contestations qui se produisent, 277.—C’est par suite de cette même imperfection que nous disons qu’il y a des choses impossibles à Dieu, comme de ne pas être, de faire que le passé ne soit pas, etc.; du reste notre outrecuidance à vouloir tout soumettre à notre examen, à faire Dieu à notre image, fait que nous lui prêtons des attributs qui, pour lui, sont dépourvus de sens, alors qu’il ne nous est pas donné d’avoir de lui la moindre conception (Pline, Épicure, Thalès, Platon, Pythagore, Tertullien, Straton, Cicéron, S. Augustin, S. Paul), 279.—Nous l’avons tellement rabaissé que nous, incapables de créer quoi que ce soit, sommes arrivés à faire des dieux à la douzaine (Faustine, Auguste, les Thasiens et Agésilas, Trismégiste), 281.—Énoncé de quelques-uns des arguments que les philosophes ont mis en avant pour déterminer la nature de Dieu, 283.—On allait jusqu’à admettre couramment que les dieux pouvaient entrer en rapport avec la femme (Pauline; un gardien du temple d’Hercule, Laurentina et Teruncius, Apollon, Ariston et Périctione, les Merlins), 285.—Chaque être s’estimant la perfection, si les bêtes s’avisaient de faire des divinités, chacune les ferait, elle aussi, à son image (Xénophane), 287.—L’homme s’est imaginé que tout, dans le monde, n’existe que pour lui; que pour lui seul il fait jour, il pleut, il tonne; que les dieux ne parlent et n’agissent que pour lui, qu’ils épousent ses querelles, partagent ses plaisirs (Neptune et Junon, les Cauniens), 289.—Il donnait à chacun d’eux telle ou telle attribution: l’un guérissait de la toux, l’autre de la fièvre, etc.; il y en avait dont la puissance était si bornée, qu’il en fallait bien cinq ou six pour produire un épi de blé, 289.—Outre qu’il était de principe que, dans son propre intérêt, on doit laisser ignorer au peuple beaucoup de choses vraies et lui en donner à croire de fausses, dès que l’esprit humain veut pénétrer certains mystères, il s’y perd. Combien d’idées n’ont-elles pas été émises sur la matière dont est formé le soleil? en vérité, mieux eût valu s’abstenir (Scévola, Varron, S. Augustin, Anaxagore, Zénon, Archimède, Socrate, Polyenus), 291.—N’a-t-on pas imaginé que le mouvement des corps célestes fonctionne d’après les mêmes moyens que les machines de notre invention! 293.—En somme, la philosophie nous présente toutes choses comme font les poètes, sous forme d’énigmes (Timon et Platon), 293.—Du reste l’homme n’a pas d’idées plus nettes sur lui-même que sur tout ce qui l’entoure: en combien de parties différentes du corps n’a-t-on pas logé l’âme? quelle explication a pu être donnée de ce que celle-ci s’unit à une substance matérielle (une servante de Milet, Cicéron et Démocrite, Socrate)? 295.—Ce qui fait qu’on ne révoque pas en doute ces théories, c’est qu’on ne les discute jamais; on les accepte sous l’autorité du nom de qui les a émises et, si on vient à tenter de les soumettre à l’examen, on s’égare soi-même (Aristote, Pythagore), 299.—Voulons-nous, pour nous décider, recourir à l’expérience? les sens nous trompent; à la raison? sujette elle aussi à l’erreur, elle ne peut pas mieux nous guider que les sens, 303.—Que nous apprend celle-ci sur la nature de l’âme par exemple? A chaque philosophe elle enseigne que l’âme est une substance différente suivant l’idée que chacun s’en fait (Cratès, Dicéarque, Platon, Thalès, Asclépiade, Hésiode, Anaximandre, Parménide, Empédocle, Possidonius, Cléanthe, Galien, Hippocrate, Varron, Zénon, Héraclide du Pont, Xénocrate, les Égyptiens, les Chaldéens, Aristote, Lactance, Sénèque, les Dogmatistes, Cicéron, S. Bernard, Héraclite), 305.—Où loge-t-elle? la même divergence règne sur ce point (nombre d’entre les philosophes déjà cités; Hiérophile, Démocrite, Épicure, Moïse, Straton, Chrysippe, les Stoïciens, etc.), 305.—Ces opinions diverses ne prouvent-elles pas la vanité des recherches philosophiques, joint à cela les définitions incohérentes émises sur le monde et sur l’homme? Faiblesse du système des atomes et de quelques autres (Platon, les Épicuriens, Cotta, Zénon, Socrate), 309.—Si bien qu’on est tenté de croire que ce n’est pas sérieusement que ces philosophes ont débité leurs rêveries; de fait, il n’y a rien d’absurde qui n’ait été dit sur ces sujets, par l’un ou par l’autre, 311.—Pour en revenir à l’âme, l’opinion la plus vraisemblable est qu’elle loge au cerveau et que de là, au moyen des différents organes, elle gouverne le corps, 313.—Quant à son origine, nouvel embarras; diversité des opinions à ce sujet; est-ce une émanation de l’âme universelle? préexiste-t-elle au corps? est-elle immortelle ou non? 313.—Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle naît avec le corps, croît, se fortifie et s’affaiblit avec lui; qu’il ne faut pour la troubler, pour faire d’un sage un furieux, qu’un accident souvent léger, une maladie, la bave d’un chien (Socrate, Caton), 317.—Les plus hardis Dogmatistes eux-mêmes ne soutiennent que faiblement le dogme de l’immortalité de l’âme (Phérécyde de Syros, Thalès), 321.—Bien que certaines considérations portent à concevoir ce dogme, aucun de ceux qui l’ont admis n’ont insisté et n’ont produit à l’appui de raisons de quelque valeur; ils n’ont rencontré juste que par hasard, et il nous faut sur ce sujet nous en rapporter uniquement à ce que nous enseigne la révélation, 323.—Arguments qui, selon différents philosophes, militent pour ce principe; tous sont défectueux et, avec eux, le système de la métempsycose et autres auxquels il a donné lieu (Pythagore, Origène, Varron, Chrysippe, Platon, Pindare, Plutarque), 325.—La manière dont se forme le corps humain est aussi inconnue que la nature de l’âme, tout est mystère dans la génération (Archélaüs, Pythagore, Platon, Alcméon, Démocrite, Épicure, Aristote, Galien), 329.—D’où cette conclusion: ne se connaissant pas lui-même, l’homme ne peut arriver avec ses propres moyens à la connaissance de quoi que ce soit (Protagoras, Thalès), 331.
En raison de notre impuissance à faire la lumière par nous-mêmes, les arguments qui précèdent ne sont pas sans danger; ils peuvent se retourner contre nous, 333.—L’esprit humain malgré les mesures prises pour le contenir et le guider, ayant toujours tendance à échapper et à divaguer, mieux vaut s’en tenir sur ces questions aux enseignements de la foi et éviter toute controverse; toutefois si, avec certaines gens, on est obligé de les discuter, ces arguments pourront être utilement employés, 335.—Actuellement, les sciences sont l’objet d’un enseignement officiel, en dehors duquel toute innovation est abusivement prohibée, 337.—Il n’en est pas moins vrai que l’esprit humain ne peut outrepasser certaines limites dans la connaissance des choses, parce qu’il ignore les causes premières et que, l’âme étant incapable de distinguer entre la vérité et le mensonge, force nous est de nous arrêter dès les premiers pas, 339.—Aussi est-il plus facile et moins hasardeux d’être Pyrrhonien et de refuser à l’homme la possibilité d’une certitude sur quoi que ce soit, que d’être Dogmatiste et d’admettre dans une certaine mesure cette possibilité, 339.—En dehors de l’infinie diversité d’opinions qui nous divisent, nous varions nous-mêmes constamment dans les jugements que nous portons sur un même sujet, 343.—Ces jugements sont essentiellement variables avec nos dispositions physiques, et cette influence est bien difficile à constater; ceux qui parlent en public, par exemple, n’arrivent-ils pas à subir eux-mêmes l’effet de leur propre parole (Cléomène, l’Aréopage, Montaigne)? 345.—Les passions auxquelles l’âme est en proie, n’ont pas une action moindre; les plus grands hommes sont ceux qui éprouvent les passions les plus fortes; quelle confiance par suite avoir en notre jugement soumis à de pareils mobiles, d’autant qu’il semble que plus il est exalté plus il a part aux secrets des dieux (Thémistocle, Démosthène)? 353.—Peut-on disconvenir que sous l’influence de l’amour nous voyons, nous pensons, nous agissons tout autrement que lorsque nous sommes au calme? Sommes-nous plus dans la vérité dans un cas que dans l’autre? C’est un point qu’il n’est pas facile de décider (Montaigne, Pyrrhon), 355.—De tout cela il résulte qu’il ne faut pas se laisser aller aisément aux opinions nouvelles, on risque de perdre au change; et puis, quel privilège ont donc les nouveautés pour nous séduire et nous entraîner (Cléanthe de Samos, Nicétas de Syracuse, Copernic)? 355.—Quelles garanties particulières de stabilité présentent-elles pour l’avenir (Aristote, Paracelse, Théophraste, Jacques Peletier, Ptolémée)? 357.—Tout en ce monde et ce monde lui-même ne se modifient-ils pas continuellement? Combien sont incertaines les données que nous avons sur son origine (Platon, les prêtres d’Égypte et Hérodote, Aristote et Cicéron, Salomon et Isaie, Héraclite, Apulée, Alexandre, les Chaldéens, Zoroastre, Saïs, Athènes, Épicure), 361.—Dans le Nouveau Monde, n’a-t-on pas retrouvé des pratiques et des traditions ayant cours, qui existent ou ont existé dans le monde ancien? 363.—Malgré ces ressemblances qu’on relève en des lieux différents bien éloignés les uns des autres, il est certain que l’esprit de l’homme change suivant les climats et les siècles, et son inconstance dans ses désirs est une preuve indéniable de sa faiblesse (Végèce, les prêtres d’Égypte, Solon, Athènes, Thèbes, Cyrus), 367.—Incapables de discerner ce qui leur conviendrait, souvent les hommes demandent au ciel des biens qui sont pour eux une source de malheurs (Socrate, les Lacédémoniens, Midas, Cléobis et Biton, Trophonius et Agamède), 369.—Dans l’impossibilité où ils sont de discerner en quoi consiste le souverain bien, il semble que ce qui en est le plus approchant soit ce que les Pyrrhoniens considèrent comme tel: l’ataraxie, c’est-à-dire le calme absolu de l’esprit ne décidant jamais sur rien (Pythagore, Aristote, Archésilas), 371.—En prenant la raison pour guide, la confusion, nos embarras sont les mêmes, car tout change autour de nous, et les lois plus encore que toute autre chose; souvent ce qui est légitime ici est criminel ailleurs, 373.—On n’est même pas d’accord sur ce qu’on appelle les lois naturelles; elles sont aussi inconstantes que les autres; pas une n’est observée par toutes les nations (Protagoras, Ariston, Thrasymaque), 375.—Que de choses, sur lesquelles l’accord devrait exister, voyons-nous acceptées par les uns, proscrites par les autres, en raison du point de vue différent auquel chacun se place (Peuplades chez lesquelles les enfants mangent leurs pères et mères défunts, Lycurgue, Platon, Aristippe et Denys le tyran, Aristippe et Diogène, Solon pleurant son fils, Socrate pleuré par sa femme), 377.—Les plaidoyers des avocats et en maintes occasions les embarras des juges, prouvent combien les lois prêtent à interprétation; les idées sur la morale n’ont pas plus de fixité (Arcésilas, Dicéarque), 379.—Les lois et les mœurs tiennent surtout leur autorité de ce qu’elles existent. Si on remontait à leur origine, on constaterait parfois combien sont discutables les principes qu’elles consacrent; aussi les philosophes qui se piquaient le plus de ne rien accepter sans examen, ne se faisaient-ils nullement scrupule de ne pas les observer et de ne tenir aucun compte des bienséances (Chrysippe, Métroclès et Cratès, Diogène, Hipparchia), 381.—Des philosophes ont avancé que, dans un même sujet, subsistent les apparences les plus contraires; ce qu’il y a de certain, c’est que les termes les plus clairs peuvent toujours être interprétés différemment et que bien des écrits obscurs ont, grâce à cela, trouvé des interprétations qui les ont mis en honneur (Héraclite, Protagoras), 383.—Homère n’a-t-il pas été présenté comme ayant traité en maître les questions de tous genres? Et Platon n’est-il pas constamment invoqué comme s’étant prononcé en toutes choses, dans le sens de celui qui le cite, etc.? 387.—Quoique les notions qui nous viennent des sens puissent, comme on l’a dit, être erronées, les sens sont pourtant la source de toutes nos connaissances (Chrysippe, Carnéade), 389.—Si nous ne pouvons tout expliquer, peut-être est-ce parce que certains sens existent dans la nature et que l’homme s’en trouve dépourvu, ce qu’il lui est impossible de constater, 391.—C’est par les sens que, malgré les erreurs en lesquelles ils nous induisent, toute science s’acquiert; chacun d’eux y contribue et aucun ne peut suppléer à un autre (Épicure, Timagoras), 395.—L’expérience révèle les erreurs et les incertitudes dont est entaché le témoignage des sens qui, bien souvent, en imposent à la raison (Philoxène, Narcisse, Pygmalion, Démocrite, Théophraste, le joueur de flûte de Gracchus), 399.—Par contre, les passions de l’âme ont également action sur les opérations des sens et concourent à les altérer, 403.—C’est avec raison que la vie de l’homme a été comparée à un songe; que nous dormions ou que nous soyons éveillés, notre état d’âme varie peu, 405.—En général, les sens des animaux sont plus parfaits que ceux de l’homme; des différences sensibles se peuvent aisément constater entre eux, 405.—Même chez l’homme, nombreuses sont les circonstances qui modifient les témoignages des sens, et leur enlèvent tout degré de certitude, d’autant que souvent les indications données par l’un sont contradictoires avec celles fournies par un autre, 409.—En somme, on ne peut rien juger définitivement des choses d’après les apparences que nous en donnent les sens, 413.—En outre, rien chez l’homme n’est à l’état stable; constamment en transformation, il est insaisissable (Platon, Parménide, Pythagore, Héraclite, Épicharme, Plutarque), 415.—D’où nous arrivons à conclure qu’il n’y a rien de réel, rien de certain, rien qui n’existe que Dieu; que l’homme n’est rien, ne peut rien par lui-même; et que, seule, la foi chrétienne lui permet de s’élever au-dessus de sa misérable condition (Plutarque, Sénèque), 417.
CHAPITRE XIII.
Du jugement à porter sur la mort d’autrui, II, 421.—Peu d’hommes témoignent à leur mort d’une réelle fermeté d’âme; il en est peu qui croient à ce moment que leur dernière heure est venue, 421.—Quand nous en sommes là, nous sommes portés d’ordinaire à croire la nature entière intéressée à notre conservation et que nous ne pouvons périr sans que le monde en soit bouleversé (César), 421.—Pour juger du courage de qui s’est donné la mort, il faut examiner dans quelles circonstances il se trouvait; la fermeté que nous admirons ne vient souvent que de la crainte de souffrir une mort lente ou honteuse (Caligula, Tibère, Héliogabale), 423.—Exemples de faiblesse chez des gens qui avaient décidé de se tuer (L. Domitius, Plautius Sylvanus, Albucilla, Démosthène, G. Cimbria, Ostorius), 425.—Une mort prompte et inattendue est la plus désirable (l’empereur Adrien, César), 425.—Noble constance de Socrate dans l’attente de la mort, 427.—Exemples (Pomponius Atticus, le philosophe Cléanthe, Tullius Marcellinus), 427.—Courage de Caton aidant, en pareille circonstance, la mort à accomplir son œuvre, 429.
CHAPITRE XIV.
Comment notre esprit se crée à lui-même des difficultés, II, 431.—Le choix de l’homme entre deux choses de même valeur se détermine par si peu, qu’on est amené à en conclure que tout ici-bas est doute et incertitude (Pline), 431.
CHAPITRE XV.
Notre désir s’accroît par la difficulté qu’il rencontre à se satisfaire, II, 433.—La difficulté de les obtenir et la crainte de les perdre sont ce qui donne le plus de prix à nos jouissances; les obstacles rendent notamment les plaisirs de l’amour plus piquants; tout ce qui est étranger a pour nous plus d’attrait (Jupiter et Danaé, Lycurgue et les lois de Lacédémone, la courtisane Flora), 433.—Les femmes ne se voilent et n’affectent de la pudeur, que pour exciter davantage nos désirs (l’impératrice Poppée), 435.—C’est pour réveiller notre zèle religieux, que Dieu permet les troubles qui agitent l’Église, 437.—En interdisant le divorce, on a affaibli les nœuds du mariage, 437.—La sévérité des supplices, loin d’empêcher les crimes, en augmente le nombre; il y a des peuples qui ont existé sans lois répressives (les Argyppées), 437.—Montaigne, au milieu des guerres civiles, a garanti sa maison de toute invasion, en la laissant ouverte et sans défense, 439.
CHAPITRE XVI.
De la gloire, II, 441.—En tout, il y a lieu de distinguer le nom et la chose, 442.—A Dieu seul appartient gloire et honneur; l’homme manque de tant d’autres choses qui lui sont autrement nécessaires, qu’il est bien puéril à lui de rechercher celles-là, 441.—Plusieurs philosophes ont prêché le mépris de la gloire laquelle, chez l’homme, est cause de si grands dommages; elle n’est à rechercher que lorsque d’autres avantages plus réels l’accompagnent (Chrysippe, Diogène, les Sirènes et Ulysse), 443.—Et cependant l’homme est tellement complexe que bien que ce mépris fût un des dogmes fondamentaux de sa doctrine, Épicure lui-même, à son heure dernière, n’a pas été sans se préoccuper du soin de sa réputation, 445.—Selon d’autres philosophes la gloire est désirable pour elle-même; le plus généralement on admet qu’il ne faut ni la rechercher, ni la fuir (Carnéade, Aristote), 447.—Erreur de ceux qui ont cru que la vertu n’est désirable que pour la gloire qui l’accompagne (Cicéron), 447.—S’il en était ainsi, il ne faudrait jamais faire de belles actions que lorsqu’on est remarqué (Sextus Peduceus, Sextilius Rufus, M. Crassus et Q. Hortensius), 447.—La vertu serait chose bien frivole, si elle tirait sa recommandation de la gloire, 449.—Quant à Montaigne, toute la gloire qu’il désire, c’est de passer une vie tranquille, telle qu’il la conçoit, 449.—C’est le hasard qui donne la gloire: que de belles actions demeurent inconnues (César, Alexandre), 449.—La vertu est à rechercher pour elle-même, indépendamment de l’approbation des hommes, 451.—Le jugement des foules est méprisable; le sage ne doit pas attacher de prix à l’opinion des fous (Démétrius, Cicéron), 453.—Quand on ne suivrait pas le droit chemin uniquement parce qu’il est droit, il faudrait encore le suivre pour son propre avantage, les choses honnêtes étant ordinairement celles qui profitent le plus (Paul Émile, Fabius), 453.—On fait trop cas de la louange et de la réputation, d’ailleurs on n’est jamais jugé que sur des apparences; aussi notre juge le plus sûr, c’est nous-mêmes, 455.—Certains vont jusqu’à vouloir que leurs noms soient connus à tout prix, même par des crimes (Érostrate, Manlius Capitolinus), 457.—Qu’est-ce pourtant que la gloire attachée à un nom? n’est-il pas des noms communs à plusieurs familles, témoin celui de Montaigne? 457.—Peu d’hommes, sur un très grand nombre, jouissent de la gloire à laquelle ils pourraient prétendre (les Grecs, les Romains, les Lacédémoniens), 459.—Les écrits qui relatent leurs actions, le souvenir qui s’en conserve sont eux-mêmes de bien courte durée, 459.—A quel degré ne faut-il pas atteindre pour que notre mémoire se perpétue! dans de telles conditions, et la vertu portant elle-même sa récompense, est-ce la peine de sacrifier à la gloire? 461.—On peut cependant arguer en sa faveur qu’elle est un stimulant pour les hommes; qu’elle les porte quelquefois à la vertu, parce que redoutant le blâme de la postérité, ils recherchent son estime (Trajan, Néron, Platon), 461.—Un semblable mobile équivaut à avoir recours à la fausse monnaie quand la bonne ne suffit pas; cela a été le cas de tous les législateurs (Numa, Sertorius, Zoroastre, Trismégiste, Zamolxis, Charondas, Minos, Lycurgue, Dracon et Solon, Moïse, la religion des Bédouins), 463.—Quant aux femmes, elles ont tort d’appeler honneur ce qui est leur devoir; celles qui ne sont retenues que par la crainte de perdre leur honneur, sont bien près de céder, 463.
CHAPITRE XVII.
De la présomption, II, 465.—La présomption nous fait concevoir une trop haute idée de notre mérite, elle nous représente à nous-mêmes autres que nous ne sommes; mais, pour fuir ce défaut, il ne faut pas tomber dans l’excès contraire et, par une excessive modestie, s’apprécier moins qu’on ne vaut; en toutes choses, il faut être vrai et sincère, 465.—Se peindre soi-même est le moyen de se faire connaître pour qui mène une vie obscure; c’est ce qui, contrairement aux conventions mondaines, a déterminé Montaigne à parler de lui-même et l’incite à continuer (Lucilius), 462.—Remontant à son enfance, il remarque, qu’ainsi qu’il arrive souvent, il avait des gestes habituels qui, chez lui, pouvaient indiquer de la fierté; on ne saurait en inférer qu’il soit réellement atteint de ce défaut (Alexandre, Alcibiade, Jules César, Cicéron, Constantin), 467.—Il ne trouve bien rien de ce qu’il fait, et estime toujours moins les choses qu’il possède que celles qui appartiennent aux autres, 469.—La trop bonne opinion que l’homme a de lui-même, semble à Montaigne être la cause des plus grandes erreurs, 471.—Il sait le peu qu’il vaut, il a toujours été peu satisfait de ce que son esprit a produit, surtout lorsqu’il s’est essayé dans la poésie que cependant il aime, 471.—Accueil fait aux jeux olympiques à celle de Denys l’Ancien, 473.—Opinion que Montaigne a de ses propres ouvrages; il a grand’peine à rendre ses idées et ne s’entend nullement à faire valoir les sujets qu’il traite (Cicéron, Xénophon, Platon), 475.—Son style est embarrassé, sa nature primesautière s’accommode mieux de parler que d’écrire; sa prononciation est altérée par le patois de son pays; avec l’âge, il a perdu l’habitude qu’il avait, étant enfant, de s’exprimer et d’écrire en latin (Salluste, César, Sénèque, Plutarque, Messala), 477.—De quel prix est la beauté corporelle? c’est elle qui, la première, a mis de la différence entre les hommes, 479.—Montaigne était d’une taille au-dessous de la moyenne. A l’encontre de ce qui est pour la femme, chez l’homme une taille élevée est la condition essentielle et presque unique de la beauté (C. Marius, les Éthiopiens, les Indiens, Jésus-Christ, Platon, Philopœmen), 481.—Généralement maladroit aux exercices du corps, il était cependant vigoureux et résistant, quand les fatigues auxquelles il se livrait provenaient de sa propre volonté, 483.—Son état de fortune à sa naissance lui assurait l’indépendance, il s’en est tenu là, 485.—Sa nonchalance est telle, qu’il préfère ignorer les préjudices qu’il peut en éprouver que d’avoir à s’en préoccuper, 487.—Toute réflexion, toute délibération lui sont pénibles, bien qu’une fois sa détermination prise, la résolution ne lui fasse pas défaut, 487.—L’incertitude du succès l’a dégoûté de l’ambition, qu’il n’admet que chez ceux qui sont dans l’obligation de chercher fortune pour se maintenir dans la condition où ils sont nés (le chancelier Olivier), 489.—Son siècle, par sa dépravation, ne convient nullement à son humeur, 491.—On n’y connaît pas la franchise, la loyauté et, lui, abhorre la dissimulation (Aristote, Appollonius), 493.—La fourberie finit presque toujours par avoir de mauvais résultats; il est plus nuisible qu’utile pour les princes d’y avoir recours (Metellus Macedonicus, Louis XI, Tibère, Soliman), 495.—Montaigne, ennemi de toute contrainte et de toute obligation, apportait dans ses relations avec les grands une entière liberté de langage (Aristippe), 493.—L’infidélité de sa mémoire lui rendait impossible de prononcer des discours de longue haleine, 497.—Il était tellement rebelle à toute pression, que sa volonté elle-même était parfois impuissante à obtenir obéissance de lui-même (un archer), 497.—Son peu de mémoire qui se révélait en maintes occasions, le mettait notamment hors d’état de démêler dans ce qui lui venait à l’esprit, ce qui lui était propre de ce qui était une réminiscence de ses lectures (Messala Corvinus, Georges Trapezunce), 499.—Il avait l’esprit lent et obtus, mais ce qu’il avait une fois compris il le retenait bien (Pline le Jeune), 501.—Son ignorance à propos des choses les plus communes, 503.—Il était foncièrement irrésolu, trouvant tour à tour également bonnes les raisons alléguées pour ou contre, ce qui le portait dans les cas douteux à suivre les autres ou à s’en rapporter au hasard, plus qu’à se décider par lui-même (René de Lorraine, Chrysippe, Mathias, Socrate), 505.—Par la même raison, il est peu favorable aux changements politiques, parce qu’on n’est jamais sûr des institutions nouvelles qu’on veut substituer à celles existant depuis longtemps déjà (Machiavel), 507.—Sur quoi est fondée l’estime que Montaigne a de lui-même; il croit à son bon sens, du reste personne au monde ne s’imagine en manquer, 509.—C’est ce qui fait que les ouvrages uniquement inspirés par le bon sens, attirent si peu de réputation à leurs auteurs; chacun se croit capable d’en faire autant, 511.—Montaigne estime que ses opinions sont saines; il en voit une preuve dans le peu de cas qu’il n’a jamais cessé de faire de lui-même malgré la profonde affection qu’il se porte, 511.—Les autres regardent en avant d’eux; lui ne regarde que lui-même, s’examine, se contrôle et exerce ainsi constamment son jugement, 513.—Il estime peu son époque; peut-être ce sentiment provient-il en partie de son commerce continu avec l’antiquité autrement riche à tous égards, 513.—C’est toujours avec plaisir qu’il loue le mérite partout où il le constate, chez ses amis et même chez ses ennemis (les Perses), 515.—Les hommes complets sont rares; éloge de son ami Étienne de La Boétie, 515.—Les gens de lettres sont vains et faibles d’entendement; peut-être exige-t-on trop d’eux et est-on, envers eux, moins porté à l’indulgence, 515.—Mauvaise direction imprimée à l’éducation qui se borne, en fait de morale, à des définitions, au lieu de nous en inculquer les principes, 517.—Effets d’une bonne éducation; elle modifie le jugement et les mœurs. Les mœurs du peuple, en leur simplicité, sont plus réglées que celles des philosophes de ce temps, 517.—Hommes de guerre, hommes politiques, poètes et autres qui, seuls, parmi ceux de son siècle, semblent à Montaigne mériter une mention spéciale (le duc de Guise, le maréchal Strozzi, les chanceliers Olivier et l’Hospital, Daurat, Théodore de Bèze, Buchanan, Mont-Doré, Turnebus, Ronsard, du Bellay, le duc d’Albe, le connétable de Montmorency, M. de la Noue), 519.—Éloge de Marie de Gournay, sa fille d’alliance, 519.—En ces temps de guerre civile continue, la vaillance, en France, a atteint presque à la perfection et y est devenue une vertu commune, 521.
CHAPITRE XVIII.
Du fait de donner ou recevoir des démentis, II, 521.—Si, dans son livre, Montaigne parle aussi souvent de lui-même, dont la vie n’offre rien de remarquable, c’est pour laisser un souvenir de lui à ses amis (César, Xénophon, Alexandre, Auguste, Caton, Sylla, Brutus), 521.—Mais alors même que personne ne le lirait, il n’en aurait pas moins employé, d’une manière agréable, à s’étudier et à se peindre, une grande partie de sa vie; que lui importe le reste, 525.—Son siècle est si corrompu que l’on ne se fait plus scrupule de parler contre la vérité, défaut imputé à bien des époques aux Français (Pindare, Platon, Salvinus Massiliensis), 527.—Et cependant rien ne les offense plus que de leur en faire reproche, probablement parce que les reproches mérités blessent plus que les accusations non fondées; et aussi, parce que mentir est une lâcheté (Lysandre), 527.—Le mensonge est un dissolvant de la société; il est en abomination chez certains peuples de l’Amérique récemment découverte, 529.—Les Grecs et les Romains, moins délicats que nous sur ce point, ne s’offensaient pas de recevoir des démentis (César), 529.
CHAPITRE XIX.
De la liberté de conscience, II, 529.—Le zèle religieux est souvent excessif et conséquemment injuste, 529.—C’est à ce zèle outré des premiers chrétiens qu’il faut attribuer la perte d’un grand nombre d’ouvrages de l’antiquité (l’empereur Tacite et Cornelius Tacite), 531.—Leur intérêt les a aussi portés à louer de très mauvais empereurs favorables au christianisme, et à en calomnier de bons qui lui étaient contraires; du nombre de ces derniers est Julien, surnommé l’Apostat, qui était un homme de premier ordre; sa continence, sa justice (Alexandre, Scipion), 531.—Appréciation portée sur lui par deux historiens chrétiens ses contemporains, Ammien Marcellin et Eutrope, 533.—Sa sobriété, son application au travail, son habileté dans l’art militaire (Alexandre le Grand), 533.—Sa mort a quelque similitude avec celle d’Épaminondas, 535.—On l’a surnommé l’Apostat; c’est un surnom qu’il ne mérite pas, n’ayant vraisemblablement jamais été chrétien par le cœur. Il était excessivement superstitieux; l’exclamation qu’on lui prête, lorsqu’il se sentit frappé à mort, ne semble pas avoir été dite (Marcus Brutus), 535.—Il voulait rétablir le paganisme et détruire les chrétiens en entretenant leurs divisions par une tolérance générale, 525.—Nos rois, probablement par impuissance, suivent le même système à l’égard des catholiques et des protestants, 537.
CHAPITRE XX.
Nous ne goûtons rien qui ne soit sans mélange, II, 537.—Les hommes ne sauraient goûter de plaisirs sans mélange; toujours quelque amertume se joint à la volupté; il semble que, sans cet ingrédient, on ne saurait la supporter (Ariston, Pyrrhon, Épicharme, Socrate, Métrodore, Attale), 537.—Au moral, il en est de même; point de bonheur sans quelque teinte de vice, point de justice sans quelque mélange d’injustice (Platon), 541.—Dans la société même, les esprits les plus parfaits ne sont pas les plus propres aux affaires; tel homme du plus grand sens ne sait pas conduire sa maison, tel qui connaît l’économie publique laisse glisser en ses mains toute une fortune (Simonide et le roi Hiéron), 541.
CHAPITRE XXI.
Contre la fainéantise, II, 543.—C’est un devoir pour un prince de mourir debout, c’est-à-dire sans cesse occupé des affaires de l’État; pourquoi des sujets se sacrifieraient-ils au service et aux intérêts d’un souverain dont l’âme est avilie par l’oisiveté (les empereurs Vespasien et Adrien)? 543.—Il est naturel qu’un prince commande ses armées; les succès qu’il remporte sont plus complets et sa gloire plus justifiée (Sélim I, Bajazet II, Amurat III et Charles V; les rois de Castille et de Portugal), 545.—A l’activité les princes doivent joindre la sobriété (l’empereur Julien, la jeunesse lacédémonienne et la jeunesse persane, les anciens Romains), 545.—Le désir de mourir bravement et utilement est très louable, mais cela n’est pas toujours en notre pouvoir (les légions romaines de M. Fabius, quelques soldats indiens, Philistus), 547.—Bel exemple de vertus guerrières donné par Mouley-Moluch, roi de Fez, dans un combat où il expire vainqueur des Portugais, 547.—Tranquillité d’âme de Caton, résolu à la mort et sur le point de se la donner, 551.
CHAPITRE XXII.
Des postes, II, 551.—Montaigne, petit et trapu, courait volontiers la poste dans sa jeunesse, 551.—L’usage de disposer à demeure des chevaux de relais, de distance en distance, a été établi par Cyrus, roi de Perse; les Romains ont agi de même (Vibullius Rufus, César, Tiberius Néron, Sempronius Gracchus), 553.—Emploi d’hirondelles, de pigeons pour faire parvenir rapidement des nouvelles (Cecina, D. Brutus), 553.—Au Pérou, c’était avec des porteurs que se courait la poste; mesure prise en Turquie pour assurer le service des courriers, 553.
CHAPITRE XXIII.
Des mauvais moyens employés à bonne fin, II, 553.—Les états politiques sont sujets aux mêmes vicissitudes et accidents que le corps humain; lorsque leur population s’accroît outre mesure, on recourt aux émigrations, à la guerre, etc. (les anciens Francs, les Gaulois et Brennus, les Goths, les Vandales, les Turcs, les Romains, Édouard III roi d’Angleterre, Philippe de Valois), 553.—La faiblesse de notre condition nous réduit à recourir parfois, dans un bon but, à de mauvais moyens (Lycurgue, condamnés a mort livrés vivants au scalpel des médecins), 557.—Les spectacles de gladiateurs avaient été inventés pour inspirer au peuple romain le mépris de la mort (l’empereur Théodose), 557.
CHAPITRE XXIV.
De la grandeur romaine, II, 559.—Montaigne ne veut dire qu’un mot de la grandeur des Romains, à laquelle il ne trouve rien de comparable. N’étant encore que simple citoyen romain, César donne, vend, propose des trônes (César et Cicéron, M. Furius, le roi Déjotarus et un gentilhomme de Pergame, le roi Ptolémée), 559.—Une lettre du sénat romain suffit pour faire abandonner ses conquêtes à un roi puissant (Popilius et le roi Antiochus), 561.—Les Romains rendaient leurs royaumes aux rois qu’ils avaient vaincus, pour faire de ceux-ci des instruments de servitude (Auguste, le roi breton Cogidunus, Soliman), 562.
CHAPITRE XXV.
Se garder de contrefaire le malade, II, 563.—Exemples de personnes devenues soit goutteuses, soit borgnes après avoir feint de l’être pendant quelque temps (Celius, un homme cité par Appien), 563.—Réflexion de Montaigne sur un vœu formé par quelques gentilshommes anglais, 565.—Il faut empêcher les enfants de contrefaire les défauts physiques qu’ils aperçoivent chez les autres, de peur qu’ils ne les contractent eux-mêmes, 565.—Exemple d’un homme devenu aveugle en dormant, 565.—Une folle habitant la maison de Sénèque, devenue aveugle, croyait que c’était la maison qui était devenue obscure; réflexion de ce philosophe sur ce que les hommes ressemblent à cette folle, attribuant toujours leurs vices à d’autres causes qu’à eux-mêmes, 565.
CHAPITRE XXVI.
Du pouce, II, 567.—Usage chez certains rois barbares de cimenter leurs alliances en entrelaçant leurs pouces, les piquant, et suçant le sang l’un de l’autre, 567.—Étymologie du mot pouce, 567.—Coutume des Romains d’abaisser ou d’élever le pouce pour applaudir ou pour ordonner la mort des gladiateurs, 567.—La mutilation du pouce chez les anciens dispensait du service militaire (les Romains, Auguste, C. Vatienus, Philoclès, les Athéniens et les Éginètes, les Lacédémoniens), 569.
CHAPITRE XXVII.
La poltronnerie est mère de la cruauté, II, 569.—Vérité de l’adage qui fait le titre de ce chapitre; le vrai brave pardonne à l’ennemi qu’il a vaincu, le lâche l’injurie et le frappe même lorsqu’il est réduit à l’impuissance (Alexandre tyran de Phères), 569.—Tuer son ennemi quand il est abattu, c’est se priver de la vengeance; mieux vaudrait le conserver à la vie, pour jouir de sa honte. Celui qui succombe n’est pas du reste le plus à plaindre; le repos lui est acquis, tandis que le survivant est obligé de fuir, de se cacher (Bias, Lysiscus, coutume du royaume de Narsingue), 571.—Une chose inexcusable c’est d’attendre la mort d’un ennemi pour publier des invectives contre lui (Asinius Pollion et Plancus, Aristote), 573.—Les duels dérivent d’un sentiment de lâcheté, de la crainte que notre adversaire ne renouvelle ses offenses; l’usage de s’y faire accompagner de tenants dans les querelles particulières part de ce même sentiment, la peur de se voir abandonné à soi-même devant le danger; devoirs des tenants en pareille occurrence (le duc d’Orléans et le roi Henry d’Angleterre, les Argiens et les Lacédémoniens, les Horaces et les Curiaces, un frère de Montaigne), 573.—S’il est vrai que, seul, le courage doive être honoré, l’art de l’escrime est à flétrir, puisqu’il ne procure la victoire qu’à force de feintes et de ruses; de plus, il porte à violer les lois (le consul P. Rutilius, César à Pharsale), 577.—D’ailleurs, à la guerre, cet art est inutile et parfois dangereux (Philopœmen, Platon), 579.—Les gens sanguinaires et cruels sont généralement lâches, et un premier acte de cruauté en amène nécessairement d’autres (l’empereur Maurice et Phocas; Philippe roi de Macédoine, Théoxène et Poris), 581.—Les tyrans s’ingénient à prolonger les tourments de leurs victimes; mais leur intention est souvent trompée, les tortures violentes tuant, et celles qui sont tolérables ne suffisant pas à leur rage, 583.—Dans les exécutions ordinaires de la justice tout ce qui outrepasse la mort simple, est cruauté (Juifs crucifiés), 583.—Détails de quelques supplices atroces; Montaigne pense que les plus hideux à voir, ne sont pas toujours ceux qui causent le plus de douleur aux malheureux qui ont à les subir (l’empereur Mechmet en Épire, Crésus; Georges Séchel, chef des paysans polonais révoltés), 585.
CHAPITRE XXVIII.
Chaque chose en son temps, II, 587.—Ce furent deux grands hommes que Caton le Censeur et Caton d’Utique; mais celui-ci l’emporte de beaucoup sur le premier, 587.—Dans sa vieillesse, Caton le Censeur s’avisa d’apprendre le grec; c’est un ridicule, toutes choses doivent être faites en leur temps (Q. Flaminius, Eudémonidas et Xénocrate, Philopœmen et le roi Ptolémée), 587.—Nos désirs devraient être amortis par l’âge, mais nos goûts et nos passions survivent à la perte de nos facultés; quant à lui, Montaigne, il ne pense qu’à sa fin et ne forme pas de projets dont l’exécution nécessiterait plus d’une année, 589.—Sans doute un vieillard peut encore étudier, mais ses études doivent être conformes à son âge, elles doivent lui servir à quitter le monde avec moins de regrets (Caton d’Utique), 589.
CHAPITRE XXIX.
De la vertu, II, 591.—Par le mot vertu, il faut entendre ici la force d’âme. Ce n’est pas en des élans impétueux mais passagers que consiste ce genre de vertu; elle demande de la persévérance, un caractère solide et constant, et se rencontre rarement, 591.—Bien qu’il la possédât à un haut degré, Pyrrhon essaya vainement de toujours mettre sa vie en conformité avec sa doctrine; c’est que ce n’est pas tout de témoigner de la fermeté d’âme dans une circonstance donnée, le difficile est de se montrer tel dans toutes ses actions, 591.—Traits de courage amenés par une soudaine résolution (un paysan et un gentilhomme du pays de Montaigne, une femme de Bergerac), 593.—Autres exemples, ceux-là suite de déterminations, de projets arrêtés longtemps à l’avance; ces actions fortes et courageuses longuement préméditées sont, en général, le fruit de préjugés absurdes ou de fausses doctrines (les femmes hindoues, les gymnosophistes, Calanus), 595.—Le dogme de la fatalité, souvent mis en avant mais facile à réfuter, est fréquemment exploité pour surexciter les esprits; c’est lui qui inspire tant d’audace aux Turcs (les Bédouins, deux moines de Florence, un jeune Turc, Henry de Navarre), 597.—Quant aux assassins, la plupart du temps ce sont les passions religieuses ou politiques qui arment leur bras (les assassins du prince d’Orange et du duc de Guise, la secte des Assassins), 601.
CHAPITRE XXX.
A propos d’un enfant monstrueux, II, 605.—Description d’un enfant et d’un pâtre monstrueux; ce qui nous paraît tel, ne l’est pas pour la nature, 605.
CHAPITRE XXXI.
De la colère, II, 607.—Il vaut mieux confier les enfants au gouvernement qu’à leurs propres parents (les institutions de Lacédémone et de Crète), 607.—Ceux-ci les châtient quelquefois dans des transports de colère, ils les accablent de coups, les estropient; ce n’est pas correction, c’est vengeance, 607.—La colère nous fait le plus souvent envisager les choses sous un aspect trompeur; les fautes qui nous irritent ne sont pas telles qu’elles nous paraissent. Combien hideux sont les signes extérieurs de la colère (César et Rabirius), 609.—Il ne faut pas juger de la vérité ou de la fausseté des croyances et des opinions des hommes par leur conduite habituelle (Eudaminondas, Cléomène, Cicéron et Brutus, Cicéron et Sénèque, les éphores de Sparte), 611.—Modération de quelques grands hommes sous l’empire de la colère (Plutarque et un de ses esclaves, Archytas de Tarente, Platon, le lacédémonien Charylle et un ilote), 611.—Nous cherchons toujours à trouver et à faire trouver notre colère juste et raisonnable (Cneius Pison), 613.—Les femmes naturellement emportées, deviennent furieuses par la contradiction; le silence et la froideur les calment (l’orateur Celius, Phocion), 615.—Pour cacher sa colère, il faut des efforts inouïs; elle est moins terrible quand elle éclate librement (les hommes de guerre, Diogène et Démosthène), 615.—Attentions à avoir quand, dans son intérieur, on a sujet de se mettre en colère, 617.—Caractère du courroux de Montaigne; il feint parfois d’être plus en colère qu’il ne l’est réellement, 617.—Il ne croit pas que la colère puisse jamais avoir de bons effets, même quand il s’agit de forcer les autres à pratiquer la vertu; c’est une arme dangereuse; elle nous tient, nous ne la tenons pas (Aristote), 619.
CHAPITRE XXXII.
Défense de Sénèque et de Plutarque, II, 621.—Combien est fausse la comparaison que l’on a voulu établir entre Sénèque et le cardinal de Lorraine, en s’appuyant sur le portrait injurieux que l’historien Dion trace du premier; il est plus rationnel de croire ce qu’en disent Tacite et quelques autres qui en parlent d’une manière très honorable, 621.—Quant à Plutarque, il a été accusé par Bodin, d’ignorance, d’excessive crédulité et de partialité; réfutation de ces accusations. Sur le reproche d’ignorance, Montaigne n’a pas le savoir nécessaire pour en juger, 623.—Nombreux exemples témoignant que les faits avancés par Plutarque et qualifiés d’incroyables par son critique, n’ont rien d’impossible (un enfant de Lacédémone, Pyrrhus, les jeunes Spartiates, Ammien Marcellin et les Égyptiens, un paysan espagnol et L. Pison, Epicharis, de simples villageois du temps de Montaigne), 623.—C’est un tort de vouloir juger du possible et de l’impossible par ce dont nous sommes nous-mêmes capables (Agésilas), 629.—La partialité de Plutarque en faveur des Grecs et au détriment des Romains n’est pas mieux fondée, d’autant qu’il ne prétend pas que les grands hommes de ces deux peuples qu’il met en parallèle, ont même valeur; il ne porte pas sur eux d’appréciation d’ensemble, il ne compare que des points de détail en des situations déterminées, 629.
CHAPITRE XXXIII.
Histoire de Spurina, II, 633.—Nous apprendre à commander à nos passions, tel est le but de la philosophie. Mais il en est d’une violence extrême; et, des appétits qu’elles font naître en nous, ceux que l’amour occasionne semblent les plus excessifs; peut-être est-ce parce qu’ils intéressent à la fois le corps et l’âme, 633.—De combien de moyens ne s’est-on pas servi pour les amortir: les mutilations, les cilices, les réfrigérants de toutes espèces (un prince français, Xénocrate), 633.—Chez quelques-uns, l’ambition est plus indomptable que l’amour; Jules César, qui était d’une incontinence excessive, a toujours su réprimer la fougue de cette passion quand il s’agissait de grands intérêts (César, Mahomet II), 635.—D’autres, au contraire, ont fait céder l’ambition à l’amour (Ladislas roi de Naples), 637.—César ne sacrifiait jamais à ses plaisirs une heure de son temps quand les affaires l’exigeaient tout entier; il était à la fois le plus actif et le plus éloquent de son époque; il était aussi très sobre (César et Caton), 639.—Sa douceur et sa clémence ont paru douteuses; mille exemples prouvent qu’il avait ces qualités (les capitaines de Pompée, César à Pharsale, C. Memmius, C. Calvius, Catulle, C. Oppius), 641.—Mais son ambition effrénée l’a amené à renverser la république la plus florissante qui ait jamais existé, ce dont rien, d’après Montaigne, ne saurait l’absoudre (Marc Antoine), 643.—Exemple extraordinaire d’un jeune Toscan, Spurina, qui, extrêmement beau, se cicatrisa tout le visage pour se soustraire aux passions qu’il inspirait, 645.—Une telle action ne se peut approuver; il est plus noble de lutter que de se dérober aux devoirs que la société nous impose, autrement c’est mourir pour s’épargner la peine de bien vivre (Scipion et Diogène), 645.
CHAPITRE XXXIV.
Observations sur les moyens que Jules César employait à la guerre, II, 647.—Dans le chapitre précédent, Montaigne a examiné les vices et les qualités de César, il s’occupe ici de ses hauts faits et de ses talents militaires; selon lui, ses commentaires devraient être le bréviaire de tout homme de guerre, 647.—Pour rassurer ses troupes alarmées de la supériorité numérique de l’ennemi, il leur exagérait lui-même cette supériorité; il accoutumait ses soldats à lui obéir sans les laisser commenter ses desseins; très ménager du temps, il savait amuser l’ennemi pour le surprendre avec plus d’avantage (le roi Juba, Cyrus, les Suisses), 647.—Il n’exigeait guère de ses soldats que la vaillance et la discipline, parfois il leur donnait toute licence; il aimait qu’ils fussent richement armés, les honorait du nom de «Compagnons», ce qui n’empêchait pas qu’il ne les traitât, le cas échéant, avec beaucoup de sévérité, 649.—Il se complaisait aux travaux de campagne, 651.—Il aimait à haranguer ses troupes avant le combat, et ses harangues sont des modèles d’éloquence militaire, 651.—Rapidité de César dans ses mouvements; aperçu de ses guerres nombreuses en divers pays, 653.—Il voulait tout voir par lui-même; préférait obtenir le succès en négociant, plutôt que par la force des armes; il était plus circonspect qu’Alexandre dans ses entreprises, et donnait hardiment de sa personne chaque fois que la nécessité le comportait (bataille de Tournai, siège d’Avaricum, guerre contre Afranius et Petreius, César à Dyrrachium, César franchissant l’Hellespont), 653.—Sa confiance et sa ténacité au siège d’Alésia; deux particularités dignes de remarque à propos de ce siège (Lucullus, Vercingétorix), 657.—Avec le temps, César devint plus retenu dans ses entreprises. Quoique peu scrupuleux, il n’approuvait cependant pas qu’on se servît de toutes sortes de moyens à la guerre pour obtenir le succès (Arioviste), 659.—Il savait très bien nager et aimait à aller à pied, 659.—Ses soldats et ses partisans avaient pour lui une extrême affection et lui étaient tout dévoués (l’amiral de Chatillon, Sceva soldat de César, Granius Petronius, le siège de Salone), 661.
CHAPITRE XXXV.
Trois bonnes femmes, II, 663.—Quelques épigrammes de Montaigne contre les femmes qui font parade de leur affection pour leurs maris seulement quand ils sont morts (la veuve d’un prince français), 663.—Cependant, dans l’antiquité, il en relève trois qui voulurent partager le sort de leurs époux se donnant la mort. La première, une italienne, citée par Pline le Jeune, était de naissance commune; son dévouement, 665.—Les deux autres sont nobles; l’une est Arria, femme de Cecina Pætus; son énergie, 667.—L’autre est Paulina Pompeia, femme de Sénèque; son histoire, 671.—Singulière preuve d’amour que, de son côté, Sénèque, renonçant pour elle à mourir, avait donnée à sa femme, 675.
TROISIÈME VOLUME.
CHAPITRE XXXVI.
Quels hommes occupent le premier rang entre tous, III, 11.—Trois hommes des temps passés occupent, selon Montaigne, le premier rang entre tous. Le premier, c’est Homère, le prince, le modèle de tous les poètes; estime que l’on en a fait dans tous les temps (Aristote, Varron, Virgile, Alexandre le Grand, Cléomène, Plutarque, Alcibiade, Hiéron, Platon et Panetius, Mahomet II et le pape Pie II), 11.—Le second est Alexandre le Grand: ses belles actions pendant sa vie si courte; il est préférable à César qui pourtant lui est supérieur sous certains rapports (Annibal, les Mahométans), 15.—Le troisième et le meilleur de tous, c’est Épaminondas; il l’emporte sur Alexandre et César, mais son théâtre d’action a été beaucoup plus restreint. Les Grecs l’ont nommé le premier d’entre eux; il réunissait toutes les qualités que l’on trouve éparses chez les autres, et chez lui elles atteignaient la perfection, 19.—Scipion Émilien pourrait lui être comparé, s’il eût eu une fin aussi glorieuse. Ce qu’on peut dire d’Alcibiade, 21.—Bonté, douceur, équité et humanité d’Épaminondas (Pélopidas, les Béotiens), 21.
CHAPITRE XXXVII.
De la ressemblance des enfants avec leurs pères, III, 23.—Comment Montaigne a fait son livre: il n’y travaillait que lorsqu’il avait des loisirs; un valet lui a emporté une partie de son manuscrit, il le regrette peu, 23.—Il y a sept ou huit ans qu’il a commencé à l’écrire, et depuis dix-huit mois il souffre d’un mal qu’il avait toujours redouté, de coliques néphrétiques, 23.—Combien les hommes sont attachés à la vie! Pour lui, il est bien plus sensible aux maux physiques qu’aux douleurs morales, et cependant il commence à s’habituer à sa cruelle maladie qui lui offre cet avantage de le mieux familiariser avec la mort (Mécène, Tamerlan et les lépreux, Antisthène et Diogène), 23.—Il n’est point de ceux qui réprouvent que l’on témoigne par des plaintes et des cris les souffrances que l’on ressent, quoiqu’il arrive à assez bien se contenir, et que, même dans les plus grandes douleurs, il conserve sa lucidité d’esprit, s’observe et se juge, 27.—Ce qui l’étonne et qu’il ne peut s’expliquer, ce sont ces transmissions physiques et morales, directes et indirectes, des pères, des aïeux, des bisaïeuls aux enfants (la famille des Lépides à Rome, une famille de Thèbes), 31.—Il pense tenir de son père ce mal de la pierre dont il est affecté, comme aussi il a hérité de lui de son antipathie pour la médecine, 31.—Motif du peu d’estime en laquelle il tient cette science, elle fait plus de malades qu’elle n’en guérit, 35.—La plupart des peuples, les Romains entre autres, ont longtemps existé sans connaître la médecine (les Romains, Caton le Censeur, les Arcadiens, les Libyens, nos villageois), 39.—L’utilité des purgations imaginées par la médecine n’est rien moins que prouvée; sait-on du reste jamais si un remède agit en bien ou en mal et s’il n’eût pas mieux valu laisser faire la nature (un Lacédémonien, l’empereur Adrien, un lutteur et Diogène, Nicoclès), 39.—Les médecins se targuent de toutes les améliorations qu’éprouve le malade et trouvent toujours à excuser le mauvais succès de leurs ordonnances (Platon, Ésope), 41.—Loi des Égyptiens obligeant les médecins à répondre de l’efficacité du traitement de leurs malades (Esculape), 43.—Le mystère sied à la médecine; le charlatanisme qu’apportent les médecins dans la désignation et le mode d’emploi de leurs drogues, leur attitude compassée près de leurs malades en imposent; ils devraient toujours discuter à huis clos et se garder de traiter à plusieurs un même malade, ils éviteraient ainsi de déceler les contradictions qui règnent entre eux, 45.—Sur la cause même des maladies, que d’opinions diverses! 47.—Quand la médecine a commencé à être en crédit; fluctuations que, depuis cette époque, ont subies les principes sur lesquels elle repose (Hippocrate, Chrysippe, Érasistrate, Hiérophile, Asclépiade, Thémisson, Musa, Vectius Valens, Thessalus, Crinas de Marseille, Charinus, Pline l’Ancien, Paracelse, Fioraventi, Argentarius), 47.—Rien de moins certain que les médicaments qui ne font pas de bien ne font pas de mal; en outre, les méprises sont fréquentes; la chirurgie offre une bien plus grande certitude, 49.—Comment ajouter foi à des médicaments complexes, composés en vue d’effets différents, souvent contraires, devant se produire simultanément sur divers de nos organes? 53.—Chaque maladie devrait être traitée par un médecin distinct qui s’en serait spécialement occupé (les Égyptiens), 55.—Faiblesse et incertitude des raisonnements sur lesquels est fondé l’art de la médecine: l’un condamne ce que l’autre approuve, 55.—Quoique Montaigne n’ait confiance en aucun remède, il reconnaît que les bains sont utiles, peut-être aussi les eaux thermales; diversité dans les modes d’emploi de ces eaux (sources minérales en France, en Allemagne, en Italie), 57.—Conte assez plaisant contre les gens de loi et les médecins (les habitants du pays de Lahontan), 61.—Autre conte sur la médecine (un bouc nourri d’herbes apéritives et de vin blanc), 63.—Ce n’est que leur science que Montaigne attaque chez les médecins et non eux, pour lesquels il a la même estime que pour les gens de n’importe quelle autre profession; limite dans laquelle il se confie à eux; combien au surplus ne font pas, pour eux-mêmes, usage des drogues qu’ils prescrivent à autrui (Lycurgue, un gentilhomme gascon), 65.—C’est la crainte de la douleur, de la mort, qui fait qu’on se livre communément aux médecins (les Babyloniens, les Égyptiens), 67.—Sur quoi, du reste, la connaissance que les médecins prétendent avoir de l’efficacité de leurs remèdes est-elle fondée (Galien)? 69.—Insertion d’une lettre de Montaigne à Madame de Duras. Elle lui a entendu exposer ses idées sur la médecine, elle les retrouvera dans son ouvrage où il se peint tel qu’il est, ne voulant pas paraître après lui autre qu’il n’était de son vivant, se souciant peu de ce que, lui mort, on en pourra penser (Tibère), 71.—S’il a parlé si mal de la médecine, ce n’a été qu’à l’exemple de Pline et de Celse, les seuls médecins de Rome ancienne qui aient écrit sur leur art, 75.—Il se peut que lui-même en arrive à se remettre entre les mains des médecins; c’est qu’alors, comme tant d’autres, il sera gravement atteint et ne sera plus en possession de la plénitude de ses facultés; au surplus, sur ce sujet comme sur toutes autres choses, Montaigne admet fort bien que tout le monde ne soit pas de son avis (Périclès), 75.