LIVRE QUATRIÈME
Chapitre XXVIII
Qui traite de la nouvelle et agréable aventure qu'eurent le curé et le barbier dans la Sierra-Moréna
Heureux, trois fois heureux furent les temps où vint au monde l'audacieux chevalier don Quichotte de la Manche! En effet, parce qu'il prit l'honorable détermination de ressusciter l'ordre éteint et presque mort de la chevalerie errante, nous jouissons maintenant, dans notre âge si nécessiteux de divertissements et de gaieté, non-seulement des douceurs de son histoire véridique, mais encore des contes et des épisodes qu'elle renferme, non moins agréables, pour la plupart, non moins ingénieux et véritables que l'histoire elle-même[174]. Celle-ci, poursuivant le fil peigné, retors et dévidé de son récit, raconte qu'au moment où le curé se disposait à consoler de son mieux Cardénio, une voix l'en empêcha, en frappant leurs oreilles de ses tristes accents.
«Ô mon Dieu, disait cette voix, est-il possible qu'enfin j'aie trouvé un lieu qui puisse servir de sépulture cachée à ce corps dont je porte si fort contre mon gré la charge pesante? Oui, je le crois, à moins que la solitude que promettent ces montagnes ne viennent à mentir aussi. Hélas! combien ces rochers et ces broussailles, qui me laissent confier par mes plaintes mes malheurs au ciel, me tiendront une plus agréable compagnie que celle d'aucun homme de ce monde, car il n'en est aucun sur la terre de qui l'on puisse attendre un conseil dans les perplexités, un soulagement dans la tristesse, un remède dans les maux!»
Ces tristes propos furent entendus par le curé et ceux qui se trouvaient avec lui; et, comme il leur parut qu'on les avait prononcés tout près d'eux, ils se levèrent aussitôt pour chercher qui se plaignait de la sorte. Ils n'eurent pas fait vingt pas, qu'au détour du rocher ils aperçurent, assis au pied d'un frêne, un jeune garçon, vêtu en paysan, dont ils ne purent voir alors le visage, parce qu'il l'inclinait en se baignant les pieds dans un ruisseau qui coulait en cet endroit. Ils étaient arrivés avec tant de silence que le jeune garçon ne les entendit point; celui-ci, d'ailleurs, n'était attentif qu'à se laver les pieds, qu'il avait tels, qu'on aurait dit des morceaux de blanc cristal de roche mêlés parmi les autres pierres du ruisseau. Tant de beauté et tant de blancheur les surprit étrangement, car ces pieds ne leur semblaient pas faits pour fouler les mottes de terre derrière une charrue et des boeufs, comme l'indiquaient les vêtements de l'inconnu. Voyant qu'ils ne s'étaient pas fait entendre, le curé, qui marchait devant, fit signe aux deux autres de se blottir derrière des quartiers de roche qui se trouvaient là. Ils s'y cachèrent tous trois, épiant curieusement le jeune garçon. Celui- ci portait un mantelet à deux pans, serré autour des reins par une épaisse ceinture blanche. Il avait aussi de larges chausses en drap brun, et, sur la tête, une _montera__[175]__ _de même étoffe. Ses chausses étaient retroussées jusqu'à la moitié des jambes, qui semblaient, assurément, faites de blanc albâtre. Quand il eut fini de laver ses beaux pieds, il prit, pour se les essuyer, un mouchoir sous sa _montera, _et, voulant soulever sa coiffure, il releva la tête; alors ceux qui l'observaient eurent occasion de voir une beauté si incomparable, que Cardénio dit à voix basse au curé:
«Puisque ce n'est pas Luscinde, ce n'est pas non plus une créature humaine.»
Le jeune homme ôta sa _montera, _et, secouant la tête d'un et d'autre côté, il fit tomber et déployer des cheveux dont ceux du soleil même devaient être jaloux. Alors nos trois curieux reconnurent que celui qu'ils avaient pris pour un paysan était une femme, jeune et délicate, la plus belle qu'eussent encore vue les yeux des deux amis de don Quichotte, et même ceux de Cardénio, s'il n'eût pas connu Luscinde, car il affirma depuis que la seule beauté de Luscinde pouvait le disputer à celle-là. Ces longs et blonds cheveux, non-seulement lui couvrirent les épaules, mais la cachèrent tout entière sous leurs tresses épaisses, tellement que de tout son corps on n'apercevait plus que ses pieds. Pour les démêler, elle n'employa d'autre peigne que les doigts des deux mains, telles que, si les pieds avaient paru dans l'eau des morceaux de cristal, les mains ressemblaient dans les cheveux à des flocons de neige. Tout cela redoublant l'admiration des trois spectateurs et leur désir de savoir qui elle était, ils résolurent enfin de se montrer. Mais, au mouvement qu'ils firent en se levant, la belle jeune fille tourna la tête, et, séparant avec ses deux mains les cheveux qui lui couvraient le visage, elle regarda d'où partait le bruit. Dès qu'elle eut aperçu ces trois hommes, elle se leva précipitamment; puis, sans prendre le temps de se chausser et de rassembler ses cheveux, elle saisit un petit paquet de hardes qui se trouvait près d'elle, et se mit à fuir, pleine de trouble et d'effroi. Mais elle n'eut pas fait quatre pas que, ses pieds délicats ne pouvant souffrir les aspérités des rocailles, elle se laissa tomber par terre. À cette vue, les trois amis accoururent auprès d'elle, et le curé, prenant le premier la parole:
«Arrêtez-vous, madame, lui dit-il; qui que vous soyez, sachez que nous n'avons d'autre intention que de vous servir. Ainsi n'essayez pas vainement de prendre la fuite; vos pieds ne sauraient vous le permettre, et nous ne pouvons nous-mêmes y consentir.»
À ces propos elle ne répondait mot, stupéfaite et confuse. Ils s'approchèrent, et le curé, la prenant par la main, continua de la sorte:
«Ce que nous cachent vos habits, madame, vos cheveux nous l'ont découvert: clairs indices que ce ne sont pas de faibles motifs qui ont travesti votre beauté sous ce déguisement indigne d'elle, et qui vous ont amenée au fond de cette solitude, où nous sommes heureux de vous trouver, sinon pour donner un remède à vos maux, au moins pour vous offrir des conseils. Aucun mal, en effet, ne peut, tant que la vie dure, arriver à cette extrémité que celui qui l'éprouve ne veuille pas même écouter l'avis qui lui est offert avec bonne intention. Ainsi donc, ma chère dame, ou mon cher monsieur, ou ce qu'il vous plaira d'être, remettez-vous de l'effroi que vous a causé notre vue, et contez-nous votre bonne ou mauvaise fortune, sûre qu'en nous tous ensemble, et en chacun de nous, vous trouverez qui vous aide à supporter vos malheurs en les partageant.»
Pendant que le curé parlait ainsi, la belle travestie demeurait interdite et comme frappée d'un charme; elle les regardait tour à tour, sans remuer les lèvres et sans dire une parole, semblable à un jeune paysan auquel on montre à l'improviste des choses rares et qu'il n'a jamais vues. Enfin, le curé continuant ses propos affectueux, elle laissa échapper un profond soupir et rompit le silence:
«Puisque la solitude de ces montagnes, dit-elle, n'a pu me cacher aux regards, et que mes cheveux en s'échappant ne permettent plus à ma langue de mentir, en vain voudrais-je feindre à présent, et dire ce qu'on ne croirait plus que par courtoisie. Cela posé, je dis, seigneurs, que je vous suis très-obligée des offres de service que vous m'avez faites, et qu'elles m'ont mise dans l'obligation de vous satisfaire en tout ce que vous m'avez demandé. Je crains bien, à vrai dire, que la relation de mes infortunes, telle que je vous la ferai, ne vous cause autant de contrariété que de compassion, car vous ne trouverez ni remède pour les guérir, ni consolation pour en adoucir l'amertume. Mais néanmoins, pour que mon honneur ne soit pas compromis dans votre pensée, après que vous m'avez reconnue pour femme, que vous m'avez vue jeune, seule et dans cet équipage, toutes choses qui peuvent, ensemble ou séparément, détruire tout crédit d'honnêteté, je me décide à vous dire ce que j'aurais voulu qu'il me fût possible de taire.»
Ce petit discours fut adressé tout d'une haleine par cette charmante fille aux trois amis, avec une voix si douce et tant d'aisance de langage, que la grâce de son esprit ne leur causa pas moins de surprise que sa beauté. Ils répétèrent leurs offres de service, et lui firent de nouvelles instances pour qu'elle remplît ses promesses; elle alors, sans se faire prier davantage, après avoir décemment remis sa chaussure et relevé ses cheveux, prit pour siège une grosse pierre, autour de laquelle s'assirent les trois auditeurs, puis, se faisant violence pour retenir quelques larmes qui lui venaient aux yeux, d'une voix sonore et posée, elle commença ainsi l'histoire de sa vie:
«Dans cette Andalousie qui nous avoisine, est une petite ville dont un duc prend son titre, et qui le met au rang de ceux qu'on appelle grands d'Espagne[176]. Ce duc a deux fils: l'aîné, héritier de ses États, l'est aussi, selon toute apparence, de ses belles qualités; quant au cadet, je ne sais de quoi il est héritier, si ce n'est des ruses de Ganelon ou des trahisons de Vellido[177]. De ce seigneur mes parents sont vassaux, humbles de naissance, mais tellement pourvus de richesses que, si les biens de la nature eussent égalé pour eux ceux de la fortune, ils n'auraient pu rien désirer davantage, et moi, je n'aurais pas eu non plus à craindre de tomber dans la détresse où je me vois réduite, car tout mon malheur naît peut-être de ce qu'ils n'ont pas eu le bonheur de naître illustres. Il est vrai qu'ils ne sont pas d'extraction si basse qu'ils aient à rougir de leur condition; mais elle n'est pas si haute non plus qu'on ne puisse m'ôter de la pensée que de leur humble naissance viennent toutes mes infortunes. Ils sont laboureurs enfin, mais de sang pur, sans aucun mélange de race malsonnante, et, comme on dit, vieux chrétiens de la vieille roche, et si vieux, en effet, que leurs richesses et leur somptueux train de vie leur acquièrent peu à peu le nom d'hidalgos et même de gentilshommes. Cependant la plus grande richesse et la plus grande noblesse dont ils se fissent gloire, c'était de m'avoir pour fille. Aussi, comme ils n'ont pas d'autres enfants pour hériter d'eux, et qu'ils m'ont toujours tendrement chérie, j'étais bien une des filles les plus doucement choyées que jamais choyèrent de bons parents. J'étais le miroir où ils se miraient, le bâton où s'appuyait leur vieillesse, le but unique où tendaient tous leurs désirs, qu'ils mesuraient sur la volonté du ciel, et dont les miens, en retour de leur bonté, ne s'écartaient sur aucun point. Et de la même manière que j'étais maîtresse de leurs coeurs, je l'étais aussi de leurs biens. C'est moi qui admettais ou congédiais les domestiques, et le compte de tout ce qui était semé ou récolté passait par mes mains. Les moulins d'huile, les pressoirs de vin, les troupeaux de grand et de petit bétail, les ruches d'abeilles, finalement tout ce que peut avoir un riche laboureur comme mon père, était remis à mes soins. J'étais le majordome et la dame, et j'en remplissais les fonctions avec tant de sollicitude et tant à leur satisfaction, que je ne saurais parvenir à vous l'exprimer. Les moments de la journée qui me restaient, après avoir donné les ordres aux contremaîtres, aux valets de ferme et aux journaliers, je les employais aux exercices permis et commandés à mon sexe, l'aiguille, le tambour à broder, et le rouet bien souvent. Si, pour me récréer, je laissais ces travaux, je me donnais le divertissement de lire quelque bon livre, ou de jouer de la harpe, car l'expérience m'a fait voir que la musique repose les esprits fatigués et soulage du travail de l'intelligence. Voilà quelle était la vie que je menais dans la maison paternelle; et si je vous l'ai contée avec tant de détails, ce n'est point par ostentation, pour vous faire entendre que je suis riche, mais pour que vous jugiez combien c'est sans ma faute que je suis tombée de cette heureuse situation au triste état où je me trouve à présent réduite. En vain je passais ma vie au milieu de tant d'occupations, et dans une retraite si sévère qu'elle pourrait se comparer à celle d'un couvent, n'étant vue de personne, à ce que j'imaginais, si ce n'est des gens de la maison, car les jours que j'allais à la messe, c'était de si grand matin, accompagnée de ma mère et de mes femmes, si bien voilée d'ailleurs et si timide, qu'à peine mes yeux voyaient plus de terre que n'en foulaient mes pieds. Et néanmoins les yeux de l'amour, ou de l'oisiveté, pour mieux dire, plus perçants que ceux du lynx, me livrèrent aux poursuites de don Fernand. C'est le nom du second fils de ce duc dont je vous ai parlé.»
À peine ce nom de don Fernand fut-il sorti de la bouche de celle qui racontait son histoire, que Cardénio changea de visage et se mit à frémir de tout son corps avec une si visible altération, que le curé et le barbier, ayant jeté les yeux sur lui, craignirent qu'il ne fût pris de ces accès de folies dont ils avaient ouï dire qu'il était de temps en temps attaqué. Mais Cardénio, pourtant, ne fit pas autre chose que de suer et de trembler, sans bouger de place, et d'attacher fixement ses regards sur la belle paysanne, imaginant bien qui elle était. Celle-ci, sans prendre garde aux mouvements convulsifs de Cardénio, continua de la sorte son récit:
«Ses yeux ne m'eurent pas plutôt aperçue, qu'il se sentit, comme il le dit ensuite, enflammé de ce violent amour dont il donna bientôt des preuves. Mais, pour arriver plus vite au terme de l'histoire de mes malheurs, je veux passer sous silence les démarches que fit don Fernand pour me déclarer ses désirs. Il suborna tous les gens de ma maison, il fit mille cadeaux et offrit mille faveurs à mes parents; les jours étaient de perpétuelles fêtes dans la rue que j'habitais, et, pendant la nuit, les sérénades ne laissaient dormir personne; les billets en nombre infini qui, sans que je susse comment, parvenaient en mes mains, étaient remplis d'amoureux propos, et contenaient moins de syllabes que de promesses et de serments. Tout cela, cependant, loin de m'attendrir, m'endurcissait, comme s'il eût été mon plus mortel ennemi, et que tous les efforts qu'il faisait pour me séduire, il les eût faits pour m'irriter. Ce n'est pas que je ne reconnusse tout le mérite personnel de don Fernand, et que je tinsse à outrage les soins qu'il me rendait; j'éprouvais, au contraire, je ne sais quel contentement à me voir estimée et chérie par un si noble cavalier, et je n'avais nul déplaisir à lire mes louanges dans ses lettres: car il me semble qu'à nous autres femmes, quelque laides que nous soyons, il est toujours doux de nous entendre appeler jolies. Mais ce qui m'empêchait de fléchir, c'était le soin de mon honneur, c'étaient les continuels conseils que me donnaient mes parents, lesquels avaient bien facilement découvert l'intention de don Fernand, qui ne se mettait d'ailleurs point en peine que tout le monde la connût. Ils me disaient qu'en ma vertu seule reposaient leur honneur et leur considération; que je n'avais qu'à mesurer la distance qui me séparait de don Fernand, pour reconnaître que ses vues, bien qu'il dît le contraire, se dirigeaient plutôt vers son plaisir que vers mon intérêt; ils ajoutaient que si je voulais y mettre un obstacle et l'obliger à cesser ses offensantes poursuites, ils étaient prêts à me marier sur-le-champ avec qui je voudrais choisir non- seulement dans notre ville, mais dans celles des environs, puisqu'on pouvait tout espérer de leur grande fortune et de ma bonne renommée. Ces promesses et leurs avis, dont je sentais la justesse, fortifiaient si bien ma résolution, que jamais je ne voulus répondre à don Fernand un mot qui pût lui montrer, même au loin, l'espérance de voir ses prétentions satisfaites. Toutes ces précautions de ma vigilance, qu'il prenait sans doute pour des dédains, durent enflammer davantage ses coupables désirs; c'est le seul nom que je puisse donner à l'amour qu'il me témoignait, car, s'il eût été ce qu'il devait être, je n'aurais pas eu l'occasion de vous en parler à cette heure. Finalement, don Fernand apprit que mes parents cherchaient à m'établir, afin de lui ôter l'espoir de me posséder, ou du moins que j'eusse plus de gardiens pour me défendre. Cette nouvelle ou ce soupçon suffit pour lui faire entreprendre ce que je vais vous raconter.
«Une nuit, j'étais seule dans mon appartement, sans autre compagnie que celle d'une femme de chambre, ayant eu soin de bien fermer les portes, dans la crainte que la moindre négligence ne mît mon honneur en péril. Tout à coup, sans pouvoir imaginer comment cela se fit, au milieu de tant de précautions, dans la solitude et le silence de ma retraite, tout à coup il parut devant moi. Cette vue me troubla de manière qu'elle m'ôta la lumière des yeux et la parole de la langue; je ne pus pas même jeter des cris pour appeler au secours, et je crois qu'il ne m'aurait pas laissé le temps de crier, car aussitôt il s'approcha de moi, et me prenant dans ses bras, puisque je n'avais pas la force de me défendre, tant j'étais troublée, il se mit à tenir de tels propos, que je ne sais comment le mensonge peut être assez habile pour les arranger de manière à les faire croire des vérités. Le traître faisait d'ailleurs en sorte que les larmes donnassent crédit à ses paroles, et les soupirs à ses intentions. Moi, pauvre enfant, seule parmi les miens, et sans expérience de semblables rencontres, je commençai, ne sachant comment, à tenir pour vraies toutes ces faussetés, non de façon, cependant, qu'elles me donnassent plus qu'une simple compassion pour ses soupirs et ses pleurs. Aussi, revenant un peu de ma première alarme, je retrouvai mes esprits éperdus, et je lui dis avec plus de courage que je n'avais cru pouvoir en conserver: «Si, comme je suis dans vos bras, seigneur, j'étais entre les griffes d'un lion furieux, et qu'il fallût, pour m'en délivrer avec certitude, faire ou dire quelque chose au détriment de ma vertu, il ne me serait pas plus possible de le faire ou de le dire qu'il n'est possible que ce qui a été ne fût pas. Ainsi donc, si vous tenez mon corps enserré dans vos bras, moi, je tiens mon âme retenue par mes bons sentiments, qui sont aussi différents des vôtres que vous le verriez, s'il vous convenait d'user de violence pour les satisfaire. Je suis votre vassale, mais non votre esclave; la noblesse de votre sang ne vous donne pas le droit de mépriser, de déshonorer l'humilité du mien; et je m'estime autant, moi paysanne et vilaine, que vous gentilhomme et seigneur. Vos forces n'ont aucune prise sur moi, ni vos richesses aucune influence; vos paroles ne peuvent me tromper, ni vos soupirs et vos larmes m'attendrir. Mais, si je voyais quelqu'une des choses que je viens d'énumérer dans celui que mes parents ne donneraient pour époux, alors ma volonté se plierait à la sienne, et lui serait vouée à jamais. De manière que, même à contre-coeur, pourvu que mon honneur fût intact, je vous livrerais volontairement, seigneur, ce que vous voulez maintenant m'arracher par la violence. C'est vous dire que jamais personne n'obtiendra de moi la moindre faveur qu'il ne soit mon légitime époux. — S'il ne faut que cela pour te satisfaire, me répondit le déloyal chevalier, vois, charmante Dorothée (c'est le nom de l'infortunée qui vous parle), je t'offre ma main, et je jure d'être ton époux, prenant pour témoins de mon serment les cieux, auxquels rien n'est caché, et cette sainte image de la mère de Dieu, que voilà devant nous.»
Au moment où Cardénio l'entendit se nommer Dorothée, il fut repris de ses mouvements convulsifs, et acheva de se confirmer dans la première opinion qu'il avait eue d'elle. Mais, ne voulant pas interrompre l'histoire dont il prévoyait et savait presque la fin, il lui dit seulement:
«Quoi! madame, Dorothée est votre nom? J'ai ouï parler d'une personne qui le portait, et dont les malheurs vont de pair avec les vôtres. Mais continuez votre récit: un temps viendra où je vous dirai des choses qui ne vous causeront pas moins d'étonnement que de pitié.»
À ces propos de Cardénio, Dorothée jeta les yeux sur lui, considéra son étrange et misérable accoutrement, puis le pria, s'il savait quelque chose qui la concernât, de le dire aussitôt.
«Tout ce que la fortune m'a laissé, ajouta-t-elle, c'est le courage de souffrir et de résister à quelque désastre qui m'atteigne, bien assurée qu'il n'en est aucun dont mon infortune puisse s'accroître.
— Je n'aurais pas perdu un instant, madame, à vous dire ce que je pense, répondit Cardénio, si j'étais sûr de ne pas me tromper dans mes suppositions; mais l'occasion de les dire n'est pas venue, et il ne vous importe nullement encore de les connaître.
— Comme il vous plaira, reprit Dorothée; je reviens à mon histoire.
«Don Fernand, saisissant une image de la Vierge, qui se trouvait dans ma chambre, la plaça devant nous pour témoin de nos fiançailles, et m'engagea, sous les serments les plus solennels et les plus formidables, sa parole d'être mon mari. Cependant, avant qu'il achevât de les prononcer, je lui dis qu'il prît bien garde à ce qu'il allait faire; qu'il considérât le courroux que son père ne manquerait pas de ressentir en le voyant épouser une paysanne, sa vassale; qu'il ne se laissât point aveugler par la beauté que je pouvais avoir, puisqu'il n'y trouverait pas une excuse suffisante de sa faute, et que, si son amour le portait à me vouloir quelque bien, il laissât plutôt mon sort se modeler sur ma naissance: car jamais des unions si disproportionnées ne réussissent, et le bonheur qu'elles donnent au commencement n'est pas de longue durée. Je lui exposai toutes ces raisons que vous venez d'entendre, et bien d'autres encore dont je ne me souviens plus; mais elles ne purent l'empêcher de poursuivre son dessein, de la même manière que celui qui emprunte, pensant ne pas payer, ne regarde guère aux conditions du contrat. Dans ce moment, je fis, à part moi, un rapide discours, et je me dis à moi-même: «Non, je ne serai pas la première que le mariage élève d'une humble à une haute condition; et don Fernand ne sera pas le premier auquel les charmes de la beauté, ou plutôt une aveugle passion, aient fait prendre une compagne disproportionnée à la grandeur de sa naissance.
Puisque je ne veux ni changer le monde, ni faire de nouveaux usages, j'aurai raison de saisir cet honneur que m'offre la fortune: car, dût l'affection qu'il me témoigne ne pas durer au delà de l'accomplissement de ses désirs, enfin je serai son épouse devant Dieu. Au contraire, si je veux l'éloigner par mes dédains et mes rigueurs, je le vois en un tel état, qu'oubliant toute espèce de devoir, il usera de violence, et je resterai, non- seulement sans honneur, mais sans excuse de la faute que pourra me reprocher quiconque ne saura pas combien j'en suis exempte. Quelles raisons auraient, en effet, le pouvoir de persuader à mes parents et aux autres que ce gentilhomme est entré dans ma chambre sans mon consentement?» Toutes ces demandes et ces réponses, mon imagination se les fit en un instant; mais ce qui commença surtout à m'ébranler et à me pousser, sans que je le susse, à ma perdition, ce furent les serments et les imprécations de don Fernand, les témoins qu'il invoquait, les larmes qu'il répandait en abondance, et finalement les charmes de sa bonne mine, qui, soutenus par tant de véritable amour, auraient pu vaincre tout autre coeur aussi libre, aussi sage que le mien. J'appelai la fille qui me servait, pour qu'elle se joignît sur la terre aux témoins invoqués dans le ciel; don Fernand renouvela et confirma ses premiers serments; il prit de nouveaux saints à témoin; il se donna mille malédictions s'il ne remplissait point sa promesse; ses yeux se mouillèrent encore de larmes, sa bouche s'enflamma de soupirs; il me serra davantage entre ses bras, dont je n'avais pu me dégager un seul instant; enfin, quand ma servante eut de nouveau quitté l'appartement, il mit le comble à mon déshonneur et à sa trahison.
«Le jour qui succéda à la nuit de ma perte ne venait point, à ce que je crois, aussi vite que le souhaitait don Fernand: car, après avoir assouvi un désir criminel, il n'en est pas de plus vif que celui de s'éloigner des lieux où on l'a satisfait. C'est du moins ce que je pensai quand je vis don Fernand mettre tant de hâte à partir. Cette même servante qui l'avait amené jusqu'en ma chambre le conduisit hors de la maison avant que le jour parut. Quand il me fit ses adieux, il me répéta, quoique avec moins d'empressement et d'ardeur qu'à son arrivée, que je fusse tranquille sur sa foi, que je crusse ses serments aussi valables que sincères; et, pour donner plus de poids à ses paroles, il tira de son doigt un riche anneau qu'il mit au mien. Enfin, il me quitta, et moi, je restai, je ne sais trop si ce fut triste ou gaie. Ce que je puis dire, c'est que je demeurai confuse et rêveuse, et presque hors de moi d'un tel événement, sans avoir le courage ou même la pensée de gronder ma fille de compagnie pour la trahison qu'elle avait commise en cachant don Fernand dans ma propre chambre; car je ne pouvais encore décider si ce qui venait de m'arriver était un bien ou un mal. J'avais dit à don Fernand, au moment de son départ, qu'il pourrait employer la même voie pour me visiter d'autres nuits secrètement, puisque j'étais à lui, jusqu'à ce qu'il lui convînt de publier notre mariage. Mais il ne revint plus, si ce n'est la nuit suivante, et je ne pus plus le voir, ni dans la rue, ni à l'église, pendant tout un mois que je me fatiguai vainement à le chercher, bien que je susse qu'il n'avait pas quitté la ville, et qu'il se livrait la plupart du temps à l'exercice de la chasse, qu'il aimait avec passion. Je sais, hélas! combien ces jours me parurent longs et ces heures amères; je sais que je commençai à douter de sa bonne foi, et même à cesser d'y croire; je sais aussi que ma servante entendit alors les reproches que je ne lui avais pas faits auparavant pour me plaindre de son audace; je sais enfin qu'il me fallut me faire violence pour retenir mes pleurs et composer mon visage, afin de ne pas obliger mes parents à me demander le sujet de mon affliction, et de ne pas être obligée moi-même de recourir avec eux au mensonge. Mais cet état forcé dura peu. Le moment vint bientôt où je perdis toute patience, où je foulai aux pieds toute considération et toute retenue, où je fis enfin éclater mon courroux au grand jour. Ce fut lorsque, au bout de quelque temps, on répandit chez nous la nouvelle que, dans une ville voisine, don Fernand s'était marié avec une jeune personne d'une beauté merveilleuse et de noble famille, mais pas assez riche, néanmoins, pour avoir pu prétendre, avec sa seule dot, à si haute union. On disait qu'elle se nommait Luscinde, et l'on racontait aussi des choses étranges arrivées pendant la cérémonie des fiançailles.»
Quand il entendit le nom de Luscinde, Cardénio ne fit autre chose que de plier les épaules, froncer le sourcil, se mordre les lèvres, et laisser bientôt couler sur ses joues deux ruisseaux de larmes. Dorothée n'interrompit point pour cela le fil de son histoire, et continua de la sorte:
«Cette triste nouvelle arriva promptement jusqu'à moi; mais, au lieu de se glacer en l'apprenant, mon coeur s'enflamma d'une telle rage, qu'il s'en fallut peu que je ne sortisse de la maison, et ne parcourusse à grands cris les rues de la ville pour publier l'infâme trahison dont j'étais victime. Mais cette fureur se calma par la pensée qui me vint d'un projet que je mis en oeuvre dès la nuit suivante. Je m'habillai de ces vêtements, que me donna un domestique de mon père, de ceux qu'on appelle _zagals _chez les laboureurs, auquel j'avais découvert toute ma funeste aventure, et que j'avais prié de m'accompagner jusqu'à la ville, où j'espérais rencontrer mon ennemi. Ce zagal, après m'avoir fait des remontrances sur l'audace et l'inconvenance de ma résolution, m'y voyant bien déterminée, s'offrit, comme il le dit, à me tenir compagnie jusqu'au bout du monde. Aussitôt j'enfermai dans un sac de toile un habillement de femme, ainsi que de l'argent et des bijoux pour me servir au besoin, et, dans le silence de la nuit, sans rien dire de mon départ à la perfide servante, je quittai la maison, accompagnée du zagal, et assaillie de mille pensées confuses. Je pris à pied le chemin de la ville; mais le désir d'arriver me donnait des ailes, afin de pouvoir, sinon empêcher ce que je croyais achevé sans retour, au moins demander à don Fernand de quel front il en avait agi de la sorte. J'arrivai en deux jours et demi au but de mon voyage, et, tout en entrant dans la ville, je m'informai de la maison des parents de Luscinde. Le premier auquel j'adressai cette question me répondit plus que je n'aurais voulu en apprendre. Il m'indiqua leur maison, et me raconta tout ce qui s'était passé aux fiançailles de leur fille, chose tellement publique dans la ville, qu'elle faisait la matière de tous les entretiens et de tous les caquets. Il me dit que la nuit où fut célébré le mariage de don Fernand avec Luscinde, celle-ci, après avoir prononcé le _oui _de le prendre pour époux, avait été saisie d'un long évanouissement, et que son époux, l'ayant voulu délacer pour lui donner de l'air, trouva un billet écrit de la main même de Luscinde, où elle déclarait qu'elle ne pouvait être l'épouse de don Fernand, parce qu'elle était celle de Cardénio (un noble cavalier de la même ville, à ce que me dit cet homme), et que, si elle avait donné à don Fernand le _oui _conjugal, c'était pour ne point désobéir à ses parents. Enfin, ce billet faisait entendre, dans le reste de son contenu, qu'elle avait pris la résolution de se tuer à la fin des épousailles, et donnait les raisons qui l'obligeaient à s'ôter la vie. Cette intention était, dit-on, clairement confirmée d'ailleurs par un poignard qu'on trouva caché sous ses habits de noce. À cette vue, don Fernand, se croyant joué et outragé par Luscinde, se jeta sur elle avant qu'elle fût revenue de son évanouissement, et voulut la percer de ce même poignard qu'on avait trouvé dans son sein; ce qu'il aurait fait, si les parents et les assistants ne l'eussent retenu. On ajoute que don Fernand sortit aussitôt, et que Luscinde ne revint à elle que le lendemain; qu'alors elle conta à ses parents comment elle était la véritable épouse de ce Cardénio dont je viens de parler. J'appris encore, d'après les bruits qui couraient, que Cardénio s'était trouvé présent aux fiançailles, et que, voyant sa maîtresse mariée, ce qu'il n'avait jamais cru possible, il avait quitté la ville en désespéré, après avoir écrit une lettre où, se plaignant de l'affront que Luscinde lui faisait, il annonçait qu'on ne le verrait plus. Tout cela était de notoriété publique dans la ville, et l'on n'y parlait pas d'autre chose. Mais on parla bien davantage encore, quand on sut que Luscinde avait disparu de la maison de son père, et même de la ville, car on l'y chercha vainement; et ses malheureux parents en perdaient l'esprit, ne sachant quel moyen prendre pour la retrouver. Toutes ces nouvelles ranimèrent un peu mes espérances, et je me crus plus heureuse de n'avoir pas trouvé don Fernand que de l'avoir trouvé marié. Il me sembla, en effet, que mon malheur n'était pas sans remède, et je m'efforçais de me persuader que peut-être le ciel avait mis cet obstacle imprévu au second mariage pour lui rappeler les engagements pris au premier, pour le faire réfléchir à ce qu'il était chrétien, et plus intéressé au salut de son âme qu'à toutes les considérations humaines. Je roulais toutes ces pensées dans ma tête, me consolant sans sujet de consolation, et rêvant de lointaines espérances, pour soutenir une vie que j'ai prise en haine à présent.
«Tandis que je parcourais la ville sans savoir que résoudre, puisque je n'avais pas rencontré don Fernand, j'entendis le crieur public annoncer dans les rues une grande récompense pour qui me trouverait, donnant le signalement de mon âge, de ma taille, des habits dont j'étais vêtue. J'entendis également rapporter, comme un ouï-dire, que le valet qui m'accompagnait m'avait enlevée de la maison paternelle. Ce nouveau coup m'alla jusqu'à l'âme; je vis avec désespoir à quel degré de flétrissure était tombée ma réputation, puisqu'il ne suffisait pas que je l'eusse perdue par ma fuite, et qu'on me donnait pour complice un être si vil et si indigne de fixer mes pensées. Aussitôt que j'entendis publier ce ban, je quittai la ville, suivie de mon domestique, qui commençait à montrer quelque hésitation dans la fidélité à toute épreuve qu'il m'avait promise. La même nuit, dans la crainte d'être découverts, nous pénétrâmes jusqu'au plus profond de ces montagnes; mais, comme on dit, un malheur en appelle un autre, et la fin d'une infortune est d'ordinaire le commencement d'une plus grande. C'est ce qui m'arriva; car dès que mon bon serviteur, jusque-là si sûr et si fidèle, se vit seul avec moi dans ce désert, poussé de sa perversité plutôt que de mes attraits, il voulut saisir l'occasion que semblait lui offrir notre solitude absolue. Sans respect pour moi et sans crainte de Dieu, il osa me tenir d'insolents discours; et, voyant avec quel juste mépris je repoussais ses imprudentes propositions, il cessa les prières dont il avait d'abord essayé, et se mit en devoir d'employer la violence. Mais le ciel, juste et secourable, qui manque rarement d'accorder son regard et son aide aux bonnes intentions, favorisa si bien les miennes, que, malgré l'insuffisance de mes forces, je le fis, sans grand peine, rouler dans un précipice, où je le laissai, mort ou vif. Aussitôt, et plus rapidement que ma fatigue et mon effroi ne semblaient le permettre, je m'enfonçai dans ces montagnes, sans autre dessein que de m'y cacher, et d'échapper à mes parents ou à ceux qu'ils enverraient à ma poursuite. Il y a de cela je ne sais combien de mois. Je rencontrai presque aussitôt un gardien de troupeaux, qui me prit pour berger, et m'emmena dans un hameau, au coeur de la montagne. Je l'ai servi depuis ce temps, faisant en sorte d'être aux champs tout le jour, pour cacher ces cheveux qui viennent, bien à mon insu, de me découvrir. Mais toute mon adresse et toute ma sollicitude furent vaines à la fin. Mon maître vint à s'apercevoir que je n'étais pas homme, et ressentit les mêmes désirs coupables que mon valet. Comme la fortune ne donne pas toujours la ressource à côté du danger, et que je ne trouvais point de précipice pour y jeter le maître après le serviteur, je crus plus prudent de fuir encore et de me cacher une seconde fois dans ces âpres retraites, que d'essayer avec lui mes forces ou mes remontrances. Je revins donc chercher, parmi ces rochers et ces bois, un endroit où je pusse sans obstacle offrir au ciel mes soupirs et mes larmes, où je pusse le prier de prendre en pitié mes infortunes, et de me faire la grâce, ou d'en trouver le terme, ou de laisser ma vie dans ces solitudes, et d'y ensevelir la mémoire d'une infortunée qui a donné si innocemment sujet à la malignité de la poursuivre et de la déchirer.»
Chapitre XXIX
Qui traite du gracieux artifice qu'on employa pour tirer notre amoureux chevalier de la rude pénitence qu'il accomplissait
«Telle est, seigneurs, la véritable histoire de mes tragiques aventures. Voyez et jugez maintenant si les soupirs que vous avez entendus s'échapper avec mes paroles, si les larmes que vous avez vues couler de mes yeux, n'avaient pas de suffisants motifs pour éclater avec plus d'abondance. En considérant la nature de mes disgrâces, vous reconnaîtrez que toute consolation est superflue, puisque tout remède est impossible. Je ne vous demande qu'une chose, qu'il vous sera facile de m'accorder: apprenez-moi où je pourrai passer ma vie sans être exposée à la perdre à tout instant par la crainte et les alarmes, tant je redoute que ceux qui me cherchent ne me découvrent à la fin. Je sais bien que l'extrême tendresse qu'ont pour moi mes parents me promet d'eux un bon accueil; mais j'éprouve une telle honte, seulement à penser que je paraîtrais en leur présence autrement qu'ils ne devaient l'espérer, que j'aime mieux m'exiler pour jamais de leur vue plutôt que de lire sur leur visage la pensée qu'ils ne trouvent plus sur le mien la pureté et l'innocence qu'ils attendaient de leur fille.»
Elle se tut en achevant ces paroles, et la rougeur qui couvrit alors son visage fit clairement connaître les regrets et la confusion dont son âme était remplie. Ce fut au fond des leurs que ceux qui avaient écouté le récit de ses infortunes ressentirent l'étonnement et la compassion qu'elle inspirait. Le curé voulait aussitôt lui donner des consolations et des avis, mais Cardénio le prévint:
«Quoi! madame, s'écria-t-il, vous êtes la belle Dorothée, la fille unique du riche Clenardo!»
Dorothée resta toute surprise quand elle entendit le nom de son père, et qu'elle vit la chétive apparence de celui qui le nommait, car on sait déjà de quelle manière était vêtu Cardénio.
«Qui êtes-vous, mon ami, lui dit-elle, pour savoir ainsi le nom de mon père? Jusqu'à présent, si j'ai bonne mémoire, je ne l'ai pas nommé une seule fois dans le cours de mon récit.
— Je suis, répondit Cardénio, cet infortuné, que, suivant vous, madame, Luscinde a dit être son époux; je suis le malheureux Cardénio, que la perfidie du même homme qui vous a mise en l'état où vous êtes, a réduit à l'état où vous me voyez, nu, déchiré, privé de toute consolation sur la terre, et, ce qui est pire encore, privé de raison, car je n'en ai plus l'usage que lorsqu'il plaît au ciel de me l'accorder pour quelques instants. Oui, Dorothée, c'est moi qui fus le témoin et la victime des perversités de don Fernand; c'est moi qui attendis jusqu'à ce que Luscinde, le prenant pour époux, eût prononcé le _oui _fatal; mais qui n'eus pas assez de courage pour voir où aboutirait son évanouissement et la découverte du billet caché dans son sein, car mon âme n'eut pas assez de force pour supporter tant de malheurs à la fois. Je quittai la maison quand je perdis patience, et, laissant à mon hôte une lettre que je le priai de remettre aux mains de Luscinde, je m'en vins dans ce désert avec l'intention d'y finir ma vie, que j'ai détestée depuis lors comme mon ennemie mortelle. Mais le ciel n'a pas voulu me l'ôter, se bornant à m'ôter la raison, et me gardant peut-être pour le bonheur qui m'arrive de vous rencontrer aujourd'hui. Car, si tout ce que vous avez raconté est vrai, comme je le crois, il est possible que le ciel ait réservé pour tous deux une meilleure fin que nous ne pensons à nos désastres. S'il est vrai que Luscinde ne peut épouser don Fernand, parce qu'elle est à moi, comme elle l'a hautement déclaré, ni don Fernand l'épouser, parce qu'il est à vous, nous pouvons encore espérer que le ciel nous restitue ce qui nous appartient, puisque ces objets existent, et qu'ils ne sont ni aliénés ni détruits. Maintenant que cette consolation nous reste, non fondée sur de folles rêveries et de chimériques espérances, je vous supplie, madame, de prendre, en vos honnêtes pensées, une résolution nouvelle, telle que je pense la prendre moi-même, et de vous résigner à l'espoir d'un meilleur avenir. Quant à moi, je vous jure, foi de gentilhomme et de chrétien, de ne plus vous abandonner que vous ne soyez rendue à don Fernand. Si je ne pouvais, par le raisonnement, l'amener à reconnaître vos droits, j'userais alors de celui que me donne ma qualité de gentilhomme, pour le provoquer à juste titre au combat, en raison du tort qu'il vous cause, mais sans me rappeler mes propres offenses, dont je laisserai la vengeance au ciel, pour ne m'occuper que de celle des vôtres sur la terre.»
Ce que venait de dire Cardénio accrut tellement la surprise de Dorothée, que, ne sachant quelles grâces rendre à de telles offres de service, elle voulut se jeter à ses genoux et les embrasser, mais Cardénio l'en empêcha. Le bon licencié prit la parole pour tous deux, approuva le sage projet de Cardénio, et leur persuada par ses conseils et ses prières de l'accompagner à son village, où ils pourraient se fournir des choses qui leur manquaient, et prendre un parti pour chercher don Fernand, ramener Dorothée à la maison paternelle, ou faire enfin ce qui semblerait le plus convenable. Cardénio et Dorothée acceptèrent son offre avec des témoignages de reconnaissance. Le barbier, qui jusqu'alors avait écouté sans rien dire, fit aussi son petit discours, et s'offrit d'aussi bonne grâce que le curé à les servir autant qu'il en était capable. Par la même occasion, il conta brièvement le motif qui les avait amenés en cet endroit, ainsi que l'étrange folie de don Quichotte, dont ils attendaient l'écuyer, qu'ils avaient envoyé à sa recherche. Cardénio se ressouvint alors, mais comme en un songe, du démêlé qu'il avait eu avec don Quichotte, et raconta cette aventure, sans pouvoir toutefois indiquer le motif de la querelle. En ce moment, des cris se firent entendre; le curé et le barbier reconnurent aussitôt la voix de Sancho Panza, qui, ne les trouvant point dans l'endroit où il les avait laissés, les appelait à tue-tête. Ils allèrent tous à sa rencontre, et, comme ils lui demandaient avec empressement des nouvelles de don Quichotte, Sancho leur conta comment il l'avait trouvé, nu, en chemise, sec, maigre, jaune et mort de faim, mais soupirant toujours pour sa dame Dulcinée.
«Je lui ai bien dit, ajouta-t-il, qu'elle lui ordonnait de quitter cet endroit et de s'en aller au Toboso, où elle restait à l'attendre; il m'a répondu qu'il était décidé à ne point paraître en présence de ses charmes, jusqu'à ce qu'il eût fait des prouesses qui le rendissent méritant de ses bonnes grâces. Mais, en vérité, si cela dure encore un peu, mon maître court grand risque de ne pas devenir empereur, comme il s'y est obligé, ni même archevêque, ce qui est bien le moins qu'il puisse faire. Voyez donc, au nom du ciel, comment il faut s'y prendre pour le tirer de là.»
Le licencié répondit à Sancho qu'il ne se mît pas en peine, et qu'on saurait bien l'arracher à sa pénitence, quelque dépit qu'il en eût. Aussitôt il conta à Cardénio et à Dorothée le moyen qu'ils avaient imaginé pour la guérison de don Quichotte, ou du moins pour le ramener à sa maison. Dorothée s'offrit alors de bonne grâce à jouer elle-même le rôle de la damoiselle affligée, qu'elle remplirait, dit-elle, mieux que le barbier, puisqu'elle avait justement des habits de femme qui lui permettaient de le faire au naturel, ajoutant qu'on pouvait se reposer sur elle du soin de représenter ce personnage comme il convenait au succès de leur dessein, parce qu'elle avait lu assez de livres de chevalerie pour savoir en quel style les damoiselles désolées demandaient un don aux chevaliers errants.
«À la bonne heure, donc, s'écria le curé; il n'est plus besoin que de se mettre à l'oeuvre. En vérité, la fortune se déclare en notre faveur; car, sans penser à vous le moins du monde, madame et seigneur, voilà qu'elle commence par notre moyen à rouvrir une porte à votre espérance, et qu'elle nous fait trouver en vous l'aide et le secours dont nous avions besoin.»
Dorothée tira sur-le-champ de son paquet une jupe entière de fine et riche étoffe, ainsi qu'un mantelet de brocart vert, et, d'un écrin, un collier de perles avec d'autres bijoux. En un instant, elle fut parée de manière à passer pour une riche et grande dame. Tous ces ajustements, elle les avait, dit-elle, emportés de la maison de ses parents pour s'en servir au besoin; mais elle n'avait encore eu nulle occasion d'en faire usage. Ils furent tous enchantés de sa grâce parfaite et de sa beauté singulière, et achevèrent de tenir don Fernand pour un homme de peu de sens, puisqu'il dédaignait tant d'attraits. Mais celui qui éprouvait le plus de surprise et d'admiration, c'était Sancho Panza. Jamais, en tous les jours de sa vie, il n'avait vu une si belle créature. Aussi demanda-t-il avec empressement au curé qui était cette si charmante dame, et qu'est-ce qu'elle cherchait à travers ces montagnes.
«Cette belle dame, mon ami Sancho, répondit le curé, est tout bonnement, sans que cela paraisse, l'héritière en droite ligne, et de mâle en mâle, du grand royaume de Micomicon: elle vient à la recherche de votre maître pour le prier de lui octroyer un don, lequel consiste à défaire un tort que lui a fait un déloyal géant; et c'est au bruit de la renommée de bon chevalier qu'a votre maître sur toute la surface de la terre, que cette princesse s'est mise en quête de lui depuis les côtes de la Guinée.
— Heureuse quête et heureuse trouvaille! s'écria Sancho transporté, surtout si mon maître est assez chanceux pour venger cette offense et redresser ce tort, en tuant ce méchant drôle de géant que Votre Grâce vient de dire. Et oui, pardieu, il le tuera s'il le rencontre, à moins pourtant que ce ne soit un fantôme; car, contre les fantômes, mon seigneur est sans pouvoir. Mais, seigneur licencié, je veux, entre autres choses, vous demander une grâce. Pour qu'il ne prenne pas fantaisie à mon maître de se faire archevêque, car c'est là tout ce que je crains, vous feriez bien de lui conseiller de se marier tout de suite avec cette princesse: il se trouvera ainsi dans l'impossibilité de recevoir les ordres épiscopaux, et se décidera facilement à s'en tenir au titre d'empereur, ce qui sera le comble de mes souhaits. Franchement, j'y ai bien réfléchi, et je trouve, tout compté, qu'il ne me convient pas que mon maître soit archevêque; car enfin, je ne suis bon à rien pour l'Église, puisque je suis marié; et m'en aller maintenant courir après des dispenses pour que je puisse toucher le revenu d'une prébende, ayant, comme je les ai, femme et enfants, ce serait à n'en jamais finir. Ainsi donc, seigneur, tout le joint de l'affaire, c'est que mon maître se marie tout de suite avec cette dame, que je ne peux nommer par son nom, ne sachant pas encore comment elle s'appelle.
— Elle s'appelle, répondit le curé, la princesse Micomicona, car, son royaume s'appelant Micomicon, il est clair qu'elle doit s'appeler ainsi.
— Sans aucun doute, reprit Sancho, et j'ai vu bien des gens prendre pour nom de famille et de terre celui du lieu où ils sont nés, s'appelant Pedro de Alcala, ou Juan de Ubéda, ou Diégo de Valladolid; et ce doit être aussi l'usage, par là en Guinée, que les reines prennent le nom de leur royaume.
— C'est probable, répondit le curé; et, quant au mariage de votre maître, croyez que j'y emploierai toutes les ressources de mon éloquence.»
Sancho demeura aussi satisfait de cette promesse que le curé surpris de sa simplicité, en voyant que les contagieuses extravagances de son maître s'étaient si bien nichées dans sa cervelle, qu'il croyait très-sérieusement le voir devenir empereur quelque beau jour.
Pendant cet entretien, Dorothée s'était mise à cheval sur la mule du curé, et le barbier avait ajusté à son menton la barbe de queue de vache. Ils dirent alors à Sancho de les conduire où se trouvait don Quichotte, mais en l'avertissant bien qu'il ne fît pas semblant de connaître le curé et le barbier, car c'était en cela que consistait tout le prestige pour faire devenir son maître empereur. Pour le curé et Cardénio, ils ne voulurent pas les accompagner, Cardénio dans la crainte que don Quichotte ne se rappelât leur querelle, et le curé parce que sa présence n'était alors d'aucune utilité. Ils les laissèrent prendre les devants, et les suivirent à pied sans presser leur marche. Le curé avait cru prudent d'enseigner à Dorothée comment elle devait s'y prendre; mais celle-ci lui avait répondu d'être sans crainte à cet égard, et que tout se ferait exactement comme l'exigeaient les descriptions et les récits des livres de chevalerie.
Après avoir fait environ trois quarts de lieue, elle et ses deux compagnons découvrirent don Quichotte au milieu d'un groupe de roches amoncelées, habillé déjà, mais non point armé. Dès que Dorothée l'eut aperçu, et qu'elle eut appris de Sancho que c'était don Quichotte, elle pressa son palefroi, suivi du barbu barbier. En arrivant près de lui, l'écuyer sauta de sa mule et prit Dorothée dans ses bras, laquelle ayant mis pied à terre avec beaucoup d'aisance, alla se jeter à genoux aux pieds de don Quichotte, et, bien que celui-ci fît tous ses efforts pour la relever, elle, sans vouloir y consentir, lui parla de la sorte:
«D'ici je ne me lèverai plus, ô valeureux et redoutable chevalier, que votre magnanime courtoisie ne m'ait octroyé un don, lequel tournera à l'honneur et gloire de votre personne et au profit de la plus offensée et plus inconsolable damoiselle que le soleil ait éclairée jusqu'à présent. Et, s'il est vrai que la valeur de votre invincible bras réponde à la voix de votre immortelle renommée, vous êtes obligé de prêter aide et faveur à l'infortunée qui vient de si lointaines régions, à la trace de votre nom célèbre, vous chercher pour remède à ses malheurs.
— Je ne vous répondrai pas un mot, belle et noble dame, répondit don Quichotte, et n'écouterai rien de vos aventures que vous ne soyez relevée de terre.
— Et moi, je ne me relèverai point, seigneur, répliqua la damoiselle affligée, avant que, par votre courtoisie, me soit octroyé le don que j'implore.
— Je vous l'octroie et concède, répondit don Quichotte, pourvu qu'il ne doive pas s'accomplir au préjudice et au déshonneur de mon roi, de ma patrie et de celle qui tient la clef de mon coeur et de ma liberté.
— Ce ne sera ni au préjudice ni au déshonneur de ceux que vous venez de nommer, mon bon seigneur,» reprit la dolente damoiselle.
Mais, comme elle allait continuer, Sancho s'approcha de l'oreille de son maître, et lui dit tout bas:
«Par ma foi, seigneur, Votre Grâce peut bien lui accorder le don qu'elle réclame; c'est l'affaire de rien; il ne s'agit que de tuer un gros lourdaud de géant; et celle qui vous demande ce petit service est la haute princesse Micomicona, reine du grand royaume de Micomicon en Éthiopie.
— Qui qu'elle soit, répondit don Quichotte, je ferai ce que je suis obligé de faire et ce que me dicte ma conscience, d'accord avec les lois de ma profession.»
Puis se tournant vers la damoiselle:
«Que votre extrême beauté se lève, lui dit-il; je lui octroie le don qu'il lui plaira de me demander.
— Eh bien donc, s'écria la damoiselle, celui que je vous demande, c'est que votre magnanime personne s'en vienne sur-le-champ avec moi où je la conduirai, et qu'elle me promette de ne s'engager en aucune aventure, de ne s'engager en aucune querelle jusqu'à ce qu'elle m'ait vengée d'un traître qui, contre tout droit du ciel et des hommes, tient mon royaume usurpé.
— Je répète que je vous l'octroie, reprit don Quichotte; ainsi vous pouvez dès aujourd'hui, madame, chasser la mélancolie qui vous oppresse, et faire reprendre courage à votre espérance évanouie. Avec l'aide de Dieu et celle de mon bras, vous vous verrez bientôt de retour dans votre royaume, et rassise sur le trône des grands États de vos ancêtres, en dépit de tous les félons qui voudraient y trouver à redire. Allons donc, la main à la besogne! car c'est, comme on dit, dans le retard que gît le péril.»
La nécessiteuse damoiselle fit alors mine de vouloir lui baiser les mains; mais don Quichotte, qui était en toute chose un galant et courtois chevalier, ne voulut jamais y consentir. Au contraire, il la fit relever et l'embrassa respectueusement; puis il ordonna à Sancho de bien serrer les sangles à Rossinante, et de l'armer lui-même sans délai. L'écuyer détacha les armes, qui pendaient comme un trophée aux branches d'un chêne, et, après avoir ajusté la selle du bidet, il arma son maître en un tour de main. Celui- ci, se voyant en équipage de guerre, s'écria:
«Allons maintenant, avec l'aide de Dieu, prêter la nôtre à cette grande princesse.» Le barbier se tenait encore à genoux, prenant grand soin de ne pas éclater de rire ni de laisser tomber sa barbe, dont la chute aurait pu ruiner de fond en comble leur bonne intention. Quand il vit que le don était octroyé, et avec quelle diligence don Quichotte s'apprêtait à l'aller accomplir, il se leva, prit sa maîtresse de la main qui n'était pas occupée, et la mit sur sa mule, avec l'aide du chevalier. Celui-ci enfourcha légèrement Rossinante, et le barbier s'arrangea sur sa monture; mais le pauvre Sancho resta sur ses pieds, ce qui renouvela ses regrets et lui fit de nouveau sentir la perte du grison. Toutefois, il prenait son mal en patience, parce qu'il lui semblait que son maître était en bonne voie de se faire empereur, n'ayant plus aucun doute qu'il ne se mariât avec cette princesse, et qu'il ne devînt ainsi pour le moins roi de Micomicon. Une seule chose le chagrinait: c'était de penser que ce royaume était en terre de nègres, et que les gens qu'on lui donnerait pour vassaux seraient tout noirs. Mais son imagination lui fournit bientôt une ressource, et il se dit à lui-même:
«Eh! que m'importe, après tout, que mes vassaux soient des nègres? Qu'ai-je à faire, sinon de les emballer et de les charrier en Espagne, où je les pourrai vendre à bon argent comptant? et de cet argent je pourrai m'acheter quelque titre ou quelque office qui me fera vivre sans souci tout le reste de ma vie et de mes jours. C'est cela; croyez-vous donc qu'on dorme des deux yeux, et qu'on n'ait ni talent, ni esprit pour tirer parti des choses, et pour vendre trente ou dix mille vassaux comme on brûle un fagot de paille? Ah! pardieu, petit ou grand, je saurai bien en venir à bout, et les rendre blancs ou jaunes dans ma poche, fussent-ils noirs comme l'âme du diable. Venez, venez, et vous verrez si je suce mon pouce.»
Plein de ces beaux rêves, Sancho marchait si occupé et si content qu'il oubliait le désagrément d'aller à pied.
Toute cette étrange scène, Cardénio et le curé l'avaient regardée à travers les broussailles, et ne savaient quel moyen prendre pour se réunir au reste de la troupe. Mais le curé, qui était grand trameur d'expédients, imagina bientôt ce qu'il fallait faire pour sortir d'embarras. Avec une paire de ciseaux qu'il portait dans un étui, il coupa fort habilement la barbe à Cardénio, puis il lui mit un mantelet brun dont il était vêtu, ainsi qu'un collet noir, ne gardant pour lui que ses hauts-de-chausses et son pourpoint. Cardénio fut si changé par cette toilette qu'il ne se serait pas reconnu lui-même, se fût-il regardé dans un miroir. Cela fait, et bien que les autres eussent pris les devants pendant qu'ils se déguisaient, les deux amis purent atteindre avant eux le grand chemin, car les roches et les broussailles qui embarrassaient le passage ne permettaient pas aux cavaliers d'aller aussi vite que les piétons. Ceux-ci, ayant une fois gagné la plaine, s'arrêtèrent à la sortie de la montagne; et, dès que le curé vit venir don Quichotte suivi de ses compagnons, il se mit à le regarder fixement, montrant par ses gestes qu'il cherchait à le reconnaître; puis, après l'avoir longtemps examiné, il s'en fut à lui, les bras ouverts, et s'écriant de toute la force de ses poumons:
«Qu'il soit le bienvenu et le bien trouvé, le miroir de la chevalerie, mon brave compatriote don Quichotte de la Manche, la fleur et la crème de la galanterie, le rempart et l'appui des affligés, la quintessence des chevaliers errants!»
En disant ces mots, il se tenait embrassé au genou de la jambe gauche de don Quichotte, lequel, stupéfait de ce qu'il voyait faire et entendait dire à cet homme, se mit à le considérer avec attention, et le reconnut à la fin. Étrangement surpris de le rencontrer là, don Quichotte fit aussitôt tous ses efforts pour mettre pied à terre; mais le curé ne voulait pas y consentir.
«Eh! seigneur licencié, s'écria-t-il alors, que Votre Grâce me laisse faire; il n'est pas juste que je reste à cheval, tandis que Votre Révérence est à pied.
— Je ne le souffrirai en aucune manière, répondit le curé; que Votre Grandeur reste à cheval, puisque c'est à cheval qu'elle affronte les plus grandes aventures et fait les plus merveilleuses prouesses dont notre âge ait eu le spectacle. Pour moi, prêtre indigne, il me suffira de monter en croupe d'une des mules de ces gentilshommes qui cheminent en compagnie de Votre Grâce, s'ils le veulent bien permettre, et je croirai tout au moins avoir pour monture le cheval Pégase, ou le zèbre sur lequel chevauchait ce fameux More Musaraque, qui, maintenant encore, gît enchanté dans la grande caverne Zuléma, auprès de la grande ville de Compluto[178].
— Je ne m'en avisais pas, en effet, seigneur licencié, reprit don Quichotte; mais je suis sûr que madame la princesse voudra bien, pour l'amour de moi, ordonner à son écuyer qu'il cède à Votre Grâce la selle de sa mule, et qu'il s'accommode de la croupe, si tant est que la bête souffre un second cavalier.
— Oui, vraiment, à ce que je crois, répondit la princesse; mais je sais bien aussi qu'il ne sera pas nécessaire que je donne des ordres au seigneur mon écuyer, car il est si courtois et si fait aux beaux usages de la cour, qu'il ne souffrira pas qu'un ecclésiastique aille à pied, pouvant aller à cheval.
— Assurément non,» ajouta le barbier; et, mettant aussitôt pied à terre, il offrit la selle au curé, qui l'accepta sans beaucoup de façons.
Mais le mal est que c'était une mule de louage, ce qui veut assez dire une méchante bête; et, quand le barbier voulut monter en croupe, elle leva le train de derrière, et lança en l'air deux ruades, telles que, si elle les eût appliquées sur l'estomac ou sur la tête de maître Nicolas, il aurait bien pu donner au diable la venue de don Quichotte en ce monde. Ces ruades toutefois l'ébranlèrent si bien qu'il tomba par terre assez rudement, et avec si peu de souci de sa barbe qu'elle tomba d'un autre côté. S'apercevant alors qu'il l'avait perdue, il ne trouva rien de mieux à faire que de se cacher le visage dans les deux mains et de se plaindre que la maudite bête lui eût cassé les mâchoires. Quand don Quichotte vit ce paquet de poils, n'ayant après eux ni chair ni sang, loin du visage de l'écuyer tombé:
«Vive Dieu, s'écria-t-il, voici bien un grand miracle! elle lui a enlevé et arraché la barbe du menton comme on l'aurait tranchée d'un revers.»
Le curé, qui vit le danger que son invention courait d'être découverte, se hâta de ramasser la barbe, et la porta où gisait encore maître Nicolas, qui continuait à jeter des cris étouffés; puis, lui prenant la tête contre son estomac, il la lui rajusta d'un seul noeud, en marmottant sur lui quelques paroles qu'il dit être un certain charme[179] très-propre à faire reprendre une barbe, comme on allait le voir. En effet, dès qu'il eut attaché la queue, il s'éloigna, et l'écuyer se trouva aussi bien portant et aussi bien barbu qu'auparavant. Don Quichotte fut émerveillé d'une telle guérison, et pria le curé de lui apprendre, dès qu'il en trouverait le temps, les paroles de ce charme, dont la vertu lui semblait devoir s'étendre plus loin qu'à recoller des barbes; car il était clair que, dans les occasions où les barbes sont arrachées, la chair aussi doit être meurtrie, et que, si le charme guérissait le tout à la fois, il devait servir à la chair comme au poil. Le curé en convint, et promit de lui enseigner le charme à la première occasion.
Il fut alors arrêté que le curé monterait sur la mule, et que, de loin en loin, le barbier et Cardénio se relayeraient pour prendre sa place, jusqu'à ce qu'on fût arrivé à l'hôtellerie, qui pouvait être à deux lieues de là. Trois étant donc à cheval, à savoir, don Quichotte, le curé et la princesse, et trois à pied, Cardénio, le barbier et Sancho Panza, le chevalier dit à la damoiselle:
«Que Votre Grandeur, madame, nous guide maintenant où il lui plaira.»
Mais, avant qu'elle répondît, le licencié prit la parole:
«Vers quel royaume veut nous guider Votre Seigneurie? Est-ce, par hasard, vers celui de Micomicon? C'est bien ce que j'imagine, ou, par ma foi, j'entends peu de chose en fait de royaumes.»
Dorothée, dont l'esprit était prêt à tout, comprit bien ce qu'elle devait répondre:
«Justement, seigneur, lui dit-elle, c'est vers ce royaume que je me dirige.
— En ce cas, reprit le curé, il faut que nous passions au beau milieu de mon village; de là, Votre Grâce prendra le chemin de Carthagène, où elle pourra s'embarquer à la garde de Dieu; si le vent est bon, la mer tranquille et le ciel sans tempêtes, en un peu moins de neuf ans vous serez en vue du grand lac Méona, je veux dire des Palus-Méotides, qui sont encore à cent journées de route en deçà du royaume de Votre Grandeur.
— Votre Grâce, seigneur, me semble se tromper, répondit-elle, car il n'y a pas deux ans que j'en suis partie, sans avoir eu jamais le temps favorable, et cependant je suis parvenue à rencontrer l'objet de mes désirs, le seigneur don Quichotte de la Manche, dont la renommée a frappé mon oreille dès que j'eus mis le pied sur la terre d'Espagne. C'est le bruit de ses exploits qui m'a décidée à me mettre à sa recherche, pour me recommander à sa courtoisie, et confier la justice de ma cause à la valeur de son bras invincible.
— Assez, assez, madame, s'écria don Quichotte; faites trêve à mes louanges; je suis ennemi de toute espèce de flatterie, et, n'eussiez-vous pas cette intention, de tels discours néanmoins offensent mes chastes oreilles. Ce que je puis vous dire, madame, que j'aie ou non du courage, c'est que celui que j'ai ou que je n'ai pas, je l'emploierai à votre service jusqu'à perdre la vie. Et maintenant, laissant cela pour son temps, je prie le seigneur licencié de vouloir bien me dire quel motif l'a conduit en cet endroit, seul, sans valet, et vêtu tellement à la légère que j'en suis effrayé.
— À cette question, je répondrai brièvement, repartit le curé. Vous saurez donc, seigneur don Quichotte, que moi et maître Nicolas, notre ami et notre barbier, nous allions à Séville toucher certaine somme d'argent que vient de m'envoyer un mien parent qui est passé aux Indes, il y a bien des années; et vraiment la somme n'est pas à dédaigner, car elle monte à soixante mille piastres de bon aloi; et, comme nous passions hier dans ces lieux écartés, nous avons été surpris par quatre voleurs de grands chemins, qui nous ont enlevé jusqu'à la barbe, et si bien jusqu'à la barbe, que le barbier a trouvé bon de s'en mettre une postiche; et, quant à ce jeune homme qui nous suit (montrant Cardénio), ils l'ont mis comme s'il venait de naître. Ce qu'il y a de curieux, c'est que le bruit court dans tous les environs, que ces gens qui nous ont dévalisés sont des galériens qu'a mis en liberté, presque au même endroit, un homme si valeureux, qu'en dépit du commissaire et des gardiens, il leur a donné à tous la clef des champs. Sans nul doute cet homme avait perdu l'esprit, ou ce doit être un aussi grand scélérat que ceux qu'il a délivrés, un homme, enfin, sans âme et sans conscience, puisqu'il a voulu lâcher le loup au milieu des brebis, le renard parmi les poules et le frelon sur le miel; il a voulu frustrer la justice, se révolter contre son roi et seigneur naturel, dont il a violé les justes commandements; il a voulu, dis-je, ôter aux galères les bras qui les font mouvoir, et mettre sur pied la Sainte-Hermandad, qui reposait en paix depuis longues années; il a voulu finalement faire un exploit où se perdît son âme sans que son corps eût rien à gagner.»
Sancho avait raconté au curé et au barbier l'aventure des galériens dont son maître s'était tiré avec tant de gloire, et c'est pour cela que le curé appuyait si fort en la rapportant, afin de voir ce que ferait ou dirait don Quichotte. Le pauvre chevalier changeait de visage à chaque parole, et n'osait avouer qu'il était le libérateur de cette honnête engeance.
«Voilà, continua le curé, quelles gens nous ont détroussés et mis en cet état. Dieu veuille, en son infinie miséricorde, pardonner à celui qui ne les a pas laissé conduire au supplice qu'ils avaient mérité!»
Chapitre XXX
Qui traite de la finesse d'esprit que montra la belle Dorothée, ainsi que d'autres choses singulièrement divertissantes
Le curé n'avait pas fini de parler, que Sancho lui dit:
«Par ma foi, seigneur licencié, savez-vous qui a fait cette belle prouesse? c'est mon maître. Et pourtant je ne m'étais pas fait faute de lui dire, par avance, qu'il prît garde à ce qu'il allait faire, et que c'était un péché mortel que de leur rendre la liberté, puisqu'on les envoyait tous aux galères comme de fieffés coquins.
— Imbécile, s'écria don Quichotte, est-ce, par hasard, aux chevaliers errants à vérifier si les affligés, les enchaînés et les opprimés qu'ils trouvent sur les grands chemins, vont en cet état et dans ces tourments pour leurs fautes ou pour leurs mérites? Ils n'ont rien à faire qu'à les secourir à titre de malheureux, n'ayant égard qu'à leurs misères et non point à leurs méfaits. J'ai rencontré un chapelet de pauvres diables, tristes et souffrants, et j'ai fait pour eux ce qu'exige le serment de mon ordre: advienne que pourra. Quiconque y trouverait à redire, sauf toutefois le saint caractère du seigneur licencié et sa vénérable personne, je lui dirai qu'il n'entend rien aux affaires de la chevalerie, et qu'il ment comme un rustre mal-appris; je le lui ferai bien voir avec la lance ou l'épée, à pied ou à cheval, ou de telle manière qu'il lui plaira.»
En disant cela, don Quichotte s'affermit sur ses étriers, et enfonça son morion jusqu'aux yeux; car, pour le plat à barbe, qui était à son compte l'armet de Mambrin, il le portait pendu à l'arçon de sa selle, en attendant qu'il le remît des mauvais traitements que lui avaient fait essuyer les galériens.
Dorothée, qui était pleine de discrétion et d'esprit, connaissant déjà l'humeur timbrée de don Quichotte, dont elle savait bien que tout le monde se raillait, hormis Sancho Panza, ne voulut point demeurer en reste; et, le voyant si courroucé:
«Seigneur chevalier, lui dit-elle, que Votre Grâce ne perde pas souvenance du don qu'elle m'a promis sur sa parole, en vertu de laquelle vous ne pouvez vous entremettre en aucune aventure, quelque pressante qu'elle puisse être. Calmez votre coeur irrité; car, assurément, si le seigneur licencié eût su que c'était à ce bras invincible que les galériens devaient leur délivrance, il aurait mis trois fois le doigt sur sa bouche, et se serait même mordu trois fois la langue, plutôt que de lâcher une parole qui pût causer à Votre Grâce le moindre déplaisir.
— Oh! je le jure, sur ma foi, s'écria le curé, et je me serais plutôt arraché la moustache.
— Je me tairai donc, madame, répondit don Quichotte; je réprimerai la juste colère qui s'était allumée dans mon âme, et me tiendrai tranquille et pacifique, jusqu'à ce que j'aie satisfait à la promesse que vous avez reçue de moi. Mais, en échange de ces bonnes intentions, je vous supplie de me dire, si toutefois vous n'y trouvez nul déplaisir, quel est le sujet de votre affliction, quels et combien sont les gens de qui je dois vous donner une légitime, satisfaisante et complète vengeance.
— C'est ce que je ferai de bien bon coeur, répondit Dorothée, s'il ne vous déplaît pas d'entendre des malheurs et des plaintes.
— Non, sans doute, répliqua don Quichotte.
— En ce cas, reprit Dorothée, que Vos Grâces me prêtent leur attention.»
À peine eut-elle ainsi parlé, que Cardénio et le barbier se placèrent à côté d'elle, désireux de voir comment la discrète Dorothée conterait sa feinte histoire; et Sancho fit de même, aussi abusé que son maître sur le compte de la princesse. Pour elle, après s'être bien affermie sur sa selle, après avoir toussé et pris les précautions d'un orateur à son début, elle commença de la sorte, avec beaucoup d'aisance et de grâce:
«Avant tout, mes seigneurs, je veux faire savoir à Vos Grâces qu'on m'appelle…»
Ici, elle hésita un moment, ne se souvenant plus du nom que le curé lui avait donné; mais celui-ci, comprenant d'où partait cette hésitation, vint à son aide et lui dit:
«Il n'est pas étrange, madame, que Votre Grandeur se trouble et s'embarrasse dans le récit de ses infortunes. C'est l'effet ordinaire du malheur d'ôter parfois la mémoire à ceux qu'il a frappés, tellement qu'ils oublient jusqu'à leurs propres noms, comme il vient d'arriver à Votre Seigneurie, qui semble ne plus se souvenir qu'elle s'appelle la princesse Micomicona, légitime héritière du grand royaume de Micomicon. Avec cette simple indication, Votre Grandeur peut maintenant rappeler à sa triste mémoire tout ce qu'il lui plaira de nous raconter.
— Ce que vous dites est bien vrai, répondit la damoiselle; mais je crois qu'il ne sera plus désormais nécessaire de me rien indiquer ni souffler, et que je mènerai à bon port ma véridique histoire. La voici donc:
«Le roi mon père, qui se nommait Tinacrio le Sage, fut très-versé dans la science qu'on appelle magie. Il découvrit, à l'aide de son art, que ma mère, nommée la reine Xaramilla, devait mourir avant lui, et que lui-même, peu de temps après, passerait de cette vie dans l'autre, de sorte que je resterais orpheline de père et de mère. Il disait toutefois que cette pensée ne l'affligeait pas autant que de savoir, de science certaine, qu'un effroyable géant, seigneur d'une grande île qui touche presque à notre royaume, nommé Pantafilando de la Sombre-Vue (car il est avéré que, bien qu'il ait les yeux à leur place, et droits l'un et l'autre, il regarde toujours de travers, comme s'il était louche, ce qu'il fait par malice, pour faire peur à ceux qu'il regarde); mon père, dis-je, sut que ce géant, dès qu'il apprendrait que j'étais orpheline, devait venir fondre avec une grande armée sur mon royaume, et me l'enlever tout entier pièce à pièce, sans me laisser le moindre village où je pusse trouver asile; mais que je pourrais éviter ce malheur et cette ruine si je consentais à me marier avec lui. Du reste, mon père voyait bien que jamais je ne pourrais me résoudre à un mariage si disproportionné; et c'était bien la vérité qu'il annonçait: car jamais il ne m'est venu dans la pensée d'épouser ce géant, ni aucun autre, si grand et si colossal qu'il pût être. Mon père dit aussi qu'après qu'il serait mort, et que je verrais Pantafilando commencer à envahir mon royaume, je ne songeasse aucunement à me mettre en défense, ce qui serait courir à ma perte; mais que je lui abandonnasse librement la possession du royaume, si je voulais éviter la mort et la destruction totale de mes bons et fidèles vassaux, puisqu'il m'était impossible de résister à la force diabolique de ce géant. Il ajouta que je devais sur-le-champ prendre avec quelques-uns des miens le chemin des Espagnes, où je trouverais le remède à mes maux dans la personne d'un chevalier errant, dont la renommée s'étendrait alors dans tout ce royaume, et qui s'appellerait, si j'ai bonne mémoire, don Fricote, ou don Gigote…
— C'est don Quichotte qu'il aura dit, madame, interrompit en ce moment Sancho Panza, autrement dit le chevalier de la Triste- Figure.
— Justement, reprit Dorothée; il ajouta qu'il devait être haut de stature, sec de visage, et que, du côté droit, sous l'épaule gauche, ou près de là, il devait avoir une envie de couleur brune, avec quelques poils en manière de soies de sanglier.
— Approche ici, mon fils Sancho, dit aussitôt don Quichotte à son écuyer; viens m'aider à me déshabiller, car je veux voir si je suis le chevalier qu'annonce la prophétie de ce sage roi.
— Et pourquoi Votre Grâce veut-elle se déshabiller ainsi? demanda
Dorothée.
— Pour voir si j'ai bien cette envie dont votre père a parlé, répondit don Quichotte.
— Il n'est pas besoin de vous déshabiller pour cela, interrompit Sancho; je sais que Votre Grâce a justement une envie de cette espèce au beau milieu de l'épine du dos, ce qui est un signe de force dans l'homme.
— Cela suffit, reprit Dorothée; entre amis, il ne faut pas y regarder de si près. Qu'elle soit sur l'épaule, qu'elle soit sur l'échine, qu'elle soit où bon lui semble, qu'importe, pourvu que l'envie s'y trouve? après tout, c'est la même chair. Sans aucun doute, mon bon père a rencontré juste; et moi aussi, j'ai bien rencontré en m'adressant au seigneur don Quichotte, qui est celui dont mon père a parlé, car le signalement de son visage concorde avec celui de la grande renommée dont jouit ce chevalier, non- seulement en Espagne, mais dans toute la Manche. En effet, j'étais à peine débarquée à Osuna, que j'entendis raconter de lui tant de prouesses, qu'aussitôt le coeur me dit que c'était bien celui que je venais chercher.
— Mais comment Votre Grâce est-elle débarquée à Osuna, interrompit don Quichotte, puisque cette ville n'est pas un port de mer?»
Avant que Dorothée répondît, le curé prit la parole:
«Madame la princesse, dit-il, a sûrement voulu dire qu'après être débarquée à Malaga, le premier endroit où elle entendit raconter de vos nouvelles, ce fut Osuna.
— C'est bien cela que j'ai voulu dire, reprit Dorothée.
— Et maintenant rien n'est plus clair, ajouta le curé. Votre
Majesté peut poursuivre son récit.
— Je n'ai plus rien à poursuivre, répondit Dorothée, sinon qu'à la fin ç'a été une si bonne fortune de rencontrer le seigneur don Quichotte, que déjà je me regarde et me tiens pour reine et maîtresse de tout mon royaume; car, dans sa courtoisie et sa munificence, il m'a octroyé le don de me suivre où il me plairait de le mener, ce qui ne sera pas ailleurs qu'en face de Pantafilando de la Sombre-Vue, pour qu'il lui ôte la vie et me fasse restituer ce que ce traître a usurpé contre tout droit et toute raison. Tout cela doit arriver au pied de la lettre, comme l'a prophétisé Tinacrio le Sage, mon bon père, lequel a également laissé par écrit, en lettres grecques ou chaldéennes (je n'y sais pas lire), que si le chevalier de la prophétie, après avoir coupé la tête au géant, voulait se marier avec moi, je devais, sans réplique, me livrer à lui pour sa légitime épouse, et lui donner la possession de mon royaume en même temps que celle de ma personne.
— Eh bien! que t'en semble, ami Sancho! dit à cet instant don Quichotte; ne vois-tu pas ce qui se passe? ne te l'avais-je pas dit? Regarde si nous n'avons pas maintenant royaume à gouverner et reine à épouser?
— J'en jure par ma barbe, s'écria Sancho, et nargue du bâtard qui ne se marierait pas dès qu'il aurait ouvert le gosier au seigneur Pend-au-fil-en-dos. La reine est peut-être un laideron, hein! Que toutes les puces de mon lit ne sont-elles ainsi faites!»
En disant cela, il fit en l'air deux gambades, se frappant le derrière du talon, avec tous les signes d'une grande joie; puis il s'en fut prendre par la bride la mule de Dorothée, la fit arrêter, et se mettant à genoux devant la princesse, il la supplia de lui donner ses mains à baiser, en signe qu'il la prenait pour sa reine et maîtresse.
Qui des assistants aurait pu s'empêcher de rire, en voyant la folie du maître et la simplicité du valet? Dorothée, en effet, présenta sa main à Sancho, et lui promit de le faire grand seigneur dans son royaume, dès que le ciel lui aurait accordé la grâce d'en recouvrer la paisible possession. Sancho lui offrit ses remercîments en termes tels qu'il fit éclater de nouveaux rires.
«Voilà, seigneur, poursuivit Dorothée, ma fidèle histoire. Je n'ai plus rien à vous dire, si ce n'est que de tous les gens venus de mon royaume à ma suite, il ne me reste que ce bon écuyer barbu: tous les autres se sont noyés dans une grande tempête que nous essuyâmes en vue du port. Lui et moi, nous arrivâmes à terre sur deux planches, et comme par miracle, car tout est miracle et mystère dans le cours de ma vie, ainsi que vous l'aurez observé. Si j'ai dit des choses superflues, si je n'ai pas toujours rencontré aussi juste que je le devais, il faut vous en prendre à ce qu'a dit le seigneur licencié au commencement de mon récit, que les peines extraordinaires et continuelles ôtent la mémoire à ceux qui les endurent.
— Elles ne me l'ôteront point à moi, haute et valeureuse princesse, s'écria don Quichotte, quelque grandes et inouïes que soient celles que je doive endurer à votre service. Ainsi, je confirme de nouveau le don que je vous ai octroyé, et je jure de vous suivre au bout du monde, jusqu'à ce que je me voie en face de votre farouche ennemi, auquel j'espère bien, avec l'aide de Dieu et de mon bras, trancher la tête orgueilleuse sous le fil de cette… je n'ose dire bonne épée, grâce à Ginès de Passamont, qui m'a emporté la mienne.»
Don Quichotte dit ces derniers mots entre ses dents, et continua de la sorte:
«Après que je lui aurai tranché la tête, et que je vous aurai remise en paisible possession de vos États, vous resterez avec pleine liberté de faire de votre personne tout ce que bon vous semblera; car, tant que j'aurai la mémoire occupée, la volonté captive et l'entendement assujetti par celle… Je ne dis rien de plus, et ne saurais envisager, même en pensée, le projet de me marier, fût-ce avec l'oiseau phénix.»
Sancho se trouva si choqué des dernières paroles de son maître, et de son refus de mariage, que, plein de courroux, il s'écria en élevant la voix:
«Je jure Dieu, et je jure diable, seigneur don Quichotte, que Votre Grâce n'a pas maintenant le sens commun! Comment est-il possible que vous hésitiez à épouser une aussi haute princesse que celle-là? Pensez-vous que la fortune va vous offrir à chaque bout de champ une bonne aventure comme celle qui se présente? est-ce que par hasard Mme Dulcinée est plus belle? Non, par ma foi, pas même de moitié, et j'ai envie de dire qu'elle n'est pas digne de dénouer les souliers de celle qui est devant nous. J'attraperai, pardieu, bien le comté que j'attends, si Votre Grâce se met à chercher des perles dans les vignes! Mariez-vous, mariez-vous vite, de par tous les diables, et prenez ce royaume qui vous tombe dans la main comme _vobis, vobis; _et quand vous serez roi, faites-moi marquis, ou gouverneur, et qu'ensuite Satan emporte tout le reste.»
Don Quichotte, qui entendit proférer de tels blasphèmes contre sa Dulcinée, ne put se contenir. Il leva sa pique par le manche, et sans adresser une parole à Sancho, sans crier gare, il lui déchargea sur les reins deux coups de bâton tels qu'il le jeta par terre, et que, si Dorothée ne lui eût crié de finir, il l'aurait assurément tué sur la place.
«Pensez-vous, lui dit-il au bout d'un instant, misérable vilain, qu'il soit toujours temps pour vous de me mettre la main dans l'enfourchure, et que nous n'ayons d'autre chose à faire que vous de pécher et moi de pardonner? N'en croyez rien, coquin excommunié; et sans doute tu dois l'être, puisque tu as porté la langue sur la sans pareille Dulcinée. Et ne savez-vous plus, maraud, bélître, vaurien, que si ce n'était la valeur qu'elle prête à mon bras, je n'aurais pas la force de tuer une puce? Dites-moi, railleur à langue de vipère, qui donc pensez-vous qui ait gagné ce royaume, et coupé la tête au géant, et fait de vous un marquis (car tout cela je le donne pour accompli et passé en force de chose jugée), si ce n'est la valeur de Dulcinée, laquelle a pris mon bras pour instrument de ses prouesses? C'est elle qui combat et qui triomphe en moi; et moi, je vis et je respire en elle, et j'y puise l'être et la vie. Ô rustre mal né et malappris, que vous êtes ingrat! On vous lève de la poussière des champs pour vous faire seigneur titré, et vous répondez à cette bonne oeuvre en disant du mal de qui vous fait du bien!»
Sancho n'était pas si maltraité qu'il n'eût fort bien entendu tout ce que son maître lui disait. Il se releva le plus promptement qu'il put, alla se cacher derrière le palefroi de Dorothée, et, de là, répondit à son maître:
«Dites-moi, seigneur, si Votre Grâce est bien décidée à ne pas se marier avec cette grande princesse, il est clair que le royaume ne sera point à vous, et, s'il n'est pas à vous, quelle faveur pouvez-vous me faire? C'est de cela que je me plains. Croyez-moi, mariez-vous une bonne fois pour toutes avec cette reine, que nous avons ici comme tombée du ciel; ensuite vous pourrez retourner à Mme Dulcinée; car il doit s'être trouvé des rois dans le monde qui aient eu, outre leur femme, des maîtresses. Quant à la beauté, je ne m'en mêle pas; et s'il faut dire la vérité, toutes deux me paraissent assez bien, quoique je n'aie jamais vu Mme Dulcinée.
— Comment? tu ne l'as jamais vue, traître blasphémateur! s'écria don Quichotte. Ne viens-tu pas à présent de me rapporter une commission de sa part?
— Je veux dire, répondit Sancho, que je ne l'ai pas vue assez à mon aise pour avoir observé ses attraits en détail et l'un après l'autre; mais comme cela, en masse, elle me semble bien.
— À présent, je te pardonne, reprit don Quichotte, et pardonne- moi aussi le petit déplaisir que je t'ai causé: les premiers mouvements ne sont pas dans la main de l'homme.
— Je le vois bien, répondit Sancho; mais chez moi le premier mouvement est toujours une envie de parler, et je ne peux m'empêcher de dire une bonne fois ce qui me vient sur la langue.
— Avec tout cela, répliqua don Quichotte, prends garde, Sancho, aux paroles que tu dis, car, tant va la cruche à l'eau… je ne t'en dis pas davantage.
— C'est très-bien, reprit Sancho, Dieu est dans le ciel qui voit les tricheries, et il jugera entre nous qui fait le plus de mal, ou de moi en ne parlant pas bien, ou de Votre Grâce en n'agissant pas mieux.
— Que ce soit fini, interrompit Dorothée; courez, Sancho, allez baiser la main de votre seigneur, et demandez-lui pardon; et désormais soyez plus circonspect dans vos éloges et dans vos critiques, et surtout ne parlez jamais mal de cette dame Tobosa, que je ne connais point, si ce n'est pour la servir, et prenez confiance en Dieu, qui ne vous laissera pas manquer d'une seigneurie où vous puissiez vivre comme un prince.»
Sancho s'en alla, humble et tête basse, demander la main à son seigneur, qui la lui présenta d'un air grave et posé. Quand l'écuyer lui eut baisé la main, don Quichotte lui donna sa bénédiction, et lui dit de le suivre un peu à l'écart, qu'il avait des questions à lui faire et qu'il désirait causer de choses fort importantes. Sancho obéit, et quand ils eurent tous deux pris les devants, don Quichotte lui dit:
«Depuis que tu es de retour, je n'ai eu ni le temps ni l'occasion de t'interroger en détail sur l'ambassade que tu as remplie et sur la réponse que tu m'as apportée. Maintenant que la fortune nous accorde cette occasion et ce loisir, ne me refuse pas la satisfaction que tu peux me donner par de si heureuses nouvelles.
— Votre Grâce peut demander ce qu'il lui plaira, répondit Sancho; tout sortira de ma bouche comme il sera entré par mon oreille. Mais, je vous en supplie, ne soyez pas à l'avenir si vindicatif.
— Pourquoi dis-tu cela, Sancho? répliqua don Quichotte.
— Je dis cela, reprit-il, parce que les coups de bâton de tout à l'heure me viennent bien plutôt de la querelle que le diable alluma l'autre nuit entre nous deux, que de mes propos sur Mme Dulcinée, laquelle j'aime et révère comme une relique, quand même elle ne serait pas bonne à en faire, et seulement parce qu'elle appartient à Votre Grâce.
— Ne reprends pas ce sujet, Sancho, par ta vie, répondit don Quichotte; il me déplaît et me chagrine. Je t'ai pardonné tout à l'heure, et tu sais bien ce qu'on a coutume de dire: à péché nouveau, pénitence nouvelle.»
Tandis qu'ils en étaient là de leur entretien, ils virent venir, le long du chemin qu'ils suivaient, un homme monté sur un âne, lequel, en s'approchant, leur parut être un bohémien. Mais Sancho Panza, qui ne pouvait voir un âne sans que son âme s'y portât tout entière avec ses yeux, n'eut pas plutôt aperçu l'homme, qu'il reconnut Ginès de Passamont, et par le fil du bohémien il tira le peloton de son âne, et c'était bien, en effet, le grison que Passamont avait pour monture. Celui-ci, pour n'être point reconnu, et pour vendre l'âne à son aise, s'était déguisé sous le costume des bohémiens, gens dont le jargon lui était familier, aussi bien que d'autres langues qu'il parlait comme la sienne propre. Sancho le vit et le reconnut; il se mit à lui crier à plein gosier:
«Ah! voleur de Ginésille, laisse mon bien, lâche ma vie, descends de mon lit de repos, rends-moi mon âne, rends-moi ma joie et mon orgueil; fuis, garnement; décampe, larron, et restitue ce qui n'est pas à toi.»
Il ne fallait ni tant de paroles, ni tant d'injures; car, au premier mot, Ginès sauta par terre, et prenant un trot qui ressemblait fort au galop de course, il fut bientôt loin de la compagnie. Sancho courut à son âne, l'embrassa et lui dit:
«Eh bien! comment t'es-tu porté, mon enfant, mon compagnon, cher grison de mes yeux et de mes entrailles?»
Et, tout en disant cela, il le baisait et le caressait comme si c'eût été une personne raisonnable. L'âne se taisait, ne sachant que dire, et se laissait baiser et caresser par Sancho, sans lui répondre une seule parole. Toute la compagnie arriva, et chacun fit compliment à Sancho de ce qu'il avait retrouvé le grison; don Quichotte, entre autres, qui lui dit qu'il n'annulerait pas pour cela la lettre de change des trois ânons: générosité dont Sancho lui témoigna sa gratitude.
Pendant que le chevalier et l'écuyer s'entretenaient à part, le curé avait complimenté Dorothée sur le tact et l'esprit qu'elle avait montrés, aussi bien dans l'invention de son conte que dans sa brièveté, et dans la ressemblance qu'elle avait su lui donner avec les livres de chevalerie. Elle répondit qu'elle s'était fort souvent amusée à en lire, mais que, ne sachant pas aussi bien où étaient les provinces et les ports de mer, elle avait dit à tout hasard qu'elle avait débarqué à Osuna.
«Je m'en suis aperçu, reprit le curé, et c'est pour cela que je me suis empressé de dire ce que j'ai dit, et qui a tout réparé. Mais n'est-ce pas une chose étrange que de voir avec quelle facilité ce malheureux gentilhomme donne tête baissée dans toutes ces inventions et dans tous ces mensonges, seulement parce qu'ils ont l'air et le style des niaiseries de ses livres?
— Oui, certes, ajouta Cardénio, c'est une folie tellement bizarre, tellement inouïe, que je ne sais si, voulant l'inventer et la fabriquer à plaisir, on trouverait un esprit assez ingénieux pour l'imaginer.
— Mais il y a, reprit le curé, une autre chose encore plus étrange: c'est que hors des extravagances que dit ce bon gentilhomme à propos de sa monomanie, on n'a qu'à traiter un autre sujet, il va discourir très-pertinemment, et montrera une intelligence claire et sensée en toutes choses. De sorte que, si l'on ne touche à la corde de la chevalerie errante, il n'y aura personne qui ne le prenne pour un homme de bon sens et de droite raison.»
Chapitre XXXI
De l'exquise conversation qu'eut don Quichotte avec Sancho Panza, son écuyer, ainsi que d'autres aventures
Tandis que ceux-ci s'entretenaient de la sorte, don Quichotte continuait sa conversation avec Sancho.
«Ami Panza, lui dit-il, oublions nos querelles, faisons la paix, et dis-moi maintenant, sans garder ni dépit ni rancune, où, quand et comment tu as trouvé Dulcinée. Que faisait-elle? que lui as-tu dit? que t'a-t-elle répondu? quelle mine a-t-elle faite à la lecture de ma lettre? qui te l'avait transcrite? enfin, tout ce qui te semblera digne, en cette aventure, d'être demandé et d'être su, dis-le-moi sans faire de mensonges, sans rien allonger pour augmenter mon plaisir, mais aussi sans rien accourcir pour me le diminuer.
— Seigneur, s'il faut dire la vérité, personne ne m'a transcrit la lettre, car je n'en ai pas porté du tout.
— C'est comme tu le dis, reprit don Quichotte; car, deux jours après ton départ, j'ai trouvé le livre de poche où je l'avais écrite, ce qui me causa une peine extrême, ne sachant ce que tu allais faire quand tu te verrais sans la lettre; et je croyais toujours que tu reviendrais la chercher dès que tu te serais aperçu qu'elle te manquait.
— C'est bien ce que j'aurais fait, répondit Sancho, si je ne l'avais apprise par coeur quand Votre Grâce m'en fit la lecture, de manière que je la récitai à un sacristain, qui me la transcrivit de mémoire sur le papier, si bien mot pour mot, qu'il me dit qu'en tous les jours de sa vie, et bien qu'il eût vu force billets d'enterrement, il n'avait jamais lu si gentille lettre que celle-là.
— Et la sais-tu encore par coeur, Sancho? demanda don Quichotte.
— Non, seigneur, répondit Sancho; car, dès que je l'eus donnée au sacristain, comme je vis qu'il ne me servait à rien de la retenir, je me mis à l'oublier. Si quelque chose m'en est resté dans la mémoire, c'est le commencement, la _souterraine, _je veux dire la _souveraine dame, _et la fin, _à vous jusqu'à la mort, le chevalier de la Triste-Figure. _Et, entre ces deux choses, j'ai mis plus de trois cents âmes, vies et beaux yeux.
— Tout ceci ne me déplaît pas, reprit don Quichotte; continue ton récit. Quand tu es arrivé près d'elle, que faisait cette reine de beauté? À coup sûr, tu l'auras trouvée enfilant un collier de perles, ou brodant avec un fil d'or quelque devise amoureuse, pour ce chevalier son captif.
— Je l'ai trouvée, répondit Sancho, qui vannait deux setiers de blé dans sa basse-cour.
— Eh bien! reprit don Quichotte, tu peux compter que, touchés par ses mains, les grains de ce blé se convertissaient en grains de perles. Mais as-tu fait attention si c'était du pur froment, bien lourd et bien brun?
— Ce n'était que du seigle blond, répliqua Sancho.
— Je t'assure pourtant, reprit don Quichotte, qu'après avoir été vanné par ses mains, ce seigle aura fait du pain de fine fleur de froment. Mais passons outre. Quand tu lui as donné ma lettre, l'a- t-elle baisée? l'a-t-elle élevée sur sa tête? a-t-elle fait quelque cérémonie digne d'une telle épître? Qu'a-t-elle fait enfin?
— Au moment où j'allais la lui remettre, répondit Sancho, elle était dans toute la fougue de son opération, et secouant une bonne poignée de blé qui remplissait son van; alors elle me dit:
«Mon garçon, mettez cette lettre sur ce sac; je ne pense pas la lire que je n'aie fini de vanner tout ce qui est là.»
— Ô discrète personne! s'écria don Quichotte, c'était pour la lire à son aise, et en savourer toutes les expressions. Continue, Sancho. Pendant qu'elle achevait sa tâche, quel entretien eûtes- vous ensemble? quelles questions te fit-elle à mon sujet? et que lui répondis-tu? achève, enfin, conte-moi tout, sans me faire tort d'une syllabe.
— Elle ne m'a rien demandé, répliqua Sancho; mais moi, je lui ai dit de quelle manière Votre Grâce était restée à faire pénitence pour son service, que vous étiez nu de la ceinture au cou, perdu au fond des montagnes et des rochers, comme un vrai sauvage, couchant sur la terre, sans manger pain sur table, et sans vous peigner la barbe, mais pleurant, soupirant et maudissant votre fortune.
— En disant que je maudissais ma fortune, tu as mal dit, reprit don Quichotte; car, au contraire, je la bénis et la bénirai tous les jours de ma vie, de ce qu'elle m'a rendu digne de mériter d'aimer une aussi grande dame que Dulcinée du Toboso.
— Elle est si grande, en effet, répondit Sancho, qu'en bonne conscience elle me passe la tête de trois doigts.
— Mais comment le sais-tu, Sancho! reprit don Quichotte; tu t'es donc mesuré avec elle?
— Je me suis mesuré de cette façon, répondit Sancho, qu'en m'approchant pour l'aider à charger un sac de blé sur un âne, nous nous trouvâmes si près l'un de l'autre que je pus bien voir qu'elle avait la tête de plus que moi.
— Mais n'est-il pas vrai, ajouta don Quichotte, qu'elle accompagne et pare cette grandeur du corps par un million de grâces de l'esprit? Il est une chose, du moins, que tu ne me nieras pas, Sancho: quand tu t'es approché tout près d'elle, n'as- tu pas senti une odeur exquise, un parfum d'aromates, je ne sais quoi de doux et d'embaumé, une exhalaison délicieuse, comme si tu eusses été dans la boutique d'un élégant parfumeur?
— Tout ce que je puis dire, répondit Sancho, c'est que j'ai senti une petite odeur un peu hommasse, et c'était sans doute parce qu'à force d'exercice elle suait à grosses gouttes.
— Ce n'est pas cela, répliqua don Quichotte: c'est que tu étais enrhumé du cerveau, ou bien tu te sentais toi-même; car je sais, Dieu merci, ce que sent cette rose parmi les épines, ce lis des champs, cet ambre délayé.
— Ça peut bien être, répondit Sancho, car souvent je sens sortir de moi cette même odeur qui me semblait s'échapper de Sa Grâce Mme Dulcinée. Mais il n'y a pas de quoi s'étonner, un diable et un diable se ressemblent.
— Eh bien, continua don Quichotte, maintenant qu'elle a fini de nettoyer son blé et qu'elle l'a envoyé au moulin, que fit-elle quand elle lut ma lettre?
— La lettre, répondit Sancho, elle ne l'a pas lue, parce qu'elle a dit, dit-elle, qu'elle ne savait ni lire ni écrire; mais, au contraire, elle la déchira et la mit en petits morceaux, disant qu'elle ne voulait pas que personne pût la lire, afin qu'on ne sût pas ses secrets dans le pays, et que c'était bien assez de ce que je lui avais dit verbalement touchant l'amour que Votre Grâce a pour elle, et la pénitence exorbitante que vous faites à son intention. Et finalement, elle me dit de dire à Votre Grâce qu'elle lui baise les mains, et qu'elle a plus envie de vous voir que de vous écrire; et qu'ainsi elle vous supplie et vous ordonne qu'au reçu de la présente vous quittiez ces broussailles, et que vous cessiez de faire des sottises, et que vous preniez sur-le- champ le chemin du Toboso, si quelque affaire plus importante ne vous en empêche, car elle meurt d'envie de vous voir. Elle a ri de bon coeur quand je lui ai conté comme quoi Votre Grâce s'appelait _le chevalier de la Triste-Figure. _Je lui ai demandé si elle avait reçu la visite du Biscayen de l'autre fois; elle m'a dit que oui et que c'était un fort galant homme. Je lui ai fait aussi la même question à propos des galériens, mais elle m'a dit qu'aucun d'eux n'avait encore paru.
— Tout va bien jusqu'ici, continua don Quichotte; mais dis-moi, quand tu pris congé d'elle, de quel bijou te fit-elle présent pour les nouvelles que tu lui portais de son chevalier? car c'est une ancienne et inviolable coutume parmi les errants et leurs dames de donner aux écuyers, damoiselles ou nains, qui portent des nouvelles aux chevaliers de leurs dames et aux dames de leurs chevaliers, quelque riche bijou en étrennes, pour récompense du message.
— Cela peut bien être, répondit Sancho, et je tiens, quant à moi, la coutume pour bonne; mais sans doute elle ne se pratiquait que dans les temps passés, et l'usage doit être aujourd'hui de donner tout bonnement un morceau de pain et de fromage, car c'est cela que m'a donné Mme Dulcinée, par-dessus le mur de la basse-cour, quand j'ai pris congé d'elle, à telles enseignes que c'était du fromage de brebis.
— Elle est libérale au plus haut degré, dit don Quichotte, et, si tu n'as pas reçu d'elle quelque joyau d'or, c'est qu'elle n'en avait point là sous la main pour t'en faire cadeau. Mais ce qui est différé n'est pas perdu; je la verrai et tout s'arrangera. Sais-tu de quoi je suis émerveillé, Sancho? c'est qu'il me semble que tu as fait par les airs ton voyage d'allée et de venue, car tu n'as mis guère plus de trois jours pour aller et venir de ces montagnes au Toboso, et, d'ici là, il y a trente bonnes lieues au moins. Cela me fait penser que ce sage magicien qui prend soin de mes affaires, et qui est mon ami, car il faut bien qu'à toute force j'en aie un, sous peine de ne point être un bon et vrai chevalier errant, ce magicien, dis-je, a dû t'aider à cheminer sans que tu t'en aperçusses. En effet, il y a de ces sages qui vous prennent un chevalier errant au chaud du lit, et, sans savoir comment la chose s'est faite, celui-ci s'éveille le lendemain à mille lieues de l'endroit où il s'était couché. S'il n'en était pas ainsi, jamais les chevaliers errants ne pourraient se secourir les uns les autres dans leurs périls, comme ils se secourent à tout propos. Il arrivera que l'un d'eux est à combattre dans les montagnes de l'Arménie contre quelque vampire ou quelque andriaque, ou bien contre un autre chevalier, et que dans la bataille il court danger de mort, et voilà que tout à coup, quand il y pense le moins, arrive sur un nuage ou sur un char de feu quelque autre chevalier de ses amis, qui se trouvait peu d'heures auparavant en Angleterre; celui-ci prend sa défense, lui sauve la vie, et, à la nuit venue, se retrouve en son logis, assis à table et soupant tout à son aise; et pourtant, d'un endroit à l'autre, il y a bien deux ou trois mille lieues. Tout cela se fait par la science et l'adresse de ces sages enchanteurs, qui veillent sur ces valeureux chevaliers. Aussi, ami Sancho, ne fais-je aucune difficulté de croire que tu sois réellement allé et venu d'ici au Toboso; ainsi que je te le disais, quelque sage de mes amis t'aura porté à vol d'oiseau sans que tu t'en sois aperçu.
— C'est bien possible, répondit Sancho, car Rossinante allait, par ma foi, d'un tel train qu'on aurait dit un âne de bohémien avec du vif-argent dans les oreilles[180].
— Que dis-tu? du vif-argent! s'écria don Quichotte; c'était bien une légion de diables, gens qui cheminent et font cheminer les autres, sans jamais se lasser, autant qu'ils en ont fantaisie. Mais, laissant cela de côté, dis-moi, qu'est-ce qu'il te semble que je doive faire maintenant touchant l'ordre que m'envoie ma dame d'aller lui rendre visite? Je vois bien que je suis dans l'obligation d'obéir à son commandement; mais alors je me vois aussi dans l'impossibilité d'accomplir le don que j'ai octroyé à la princesse qui nous accompagne, et les lois de la chevalerie m'obligent à satisfaire plutôt à ma parole qu'à mon plaisir. D'une part, me presse et me sollicite le désir de revoir ma dame; d'une autre part, m'excitent et m'appellent la foi promise et la gloire dont cette entreprise doit me combler. Mais voici ce que je pense faire: je vais cheminer en toute hâte et me rendre bien vite où se trouve ce géant; en arrivant, je lui couperai la tête, et je rétablirai paisiblement la princesse dans ses États; cela fait, je pars et viens revoir cet astre, dont la lumière illumine mes sens. Alors je lui donnerai de telles excuses que, loin de s'irriter, elle s'applaudira de mon retard, voyant qu'il tourne au profit de sa gloire et de sa renommée, car toute celle que j'ai acquise, que j'acquiers et que j'acquerrai par les armes dans le cours de cette vie, vient de la faveur qu'elle m'accorde et de ce que je lui appartiens.
— Sainte Vierge! s'écria Sancho, que Votre Grâce est faible de cervelle! Mais dites-moi, seigneur, est-ce que vous pensez faire tout ce chemin-là pour prendre l'air? est-ce que vous laisserez passer et perdre l'occasion d'un si haut mariage, où la dot est un royaume qui a plus de vingt mille lieues de tour, à ce que je me suis laissé dire, qui regorge de toutes les choses nécessaires au soutien de la vie humaine, et qui est enfin plus grand que le Portugal et la Castille ensemble? Ah! taisez-vous, pour l'amour de Dieu, et rougissez de ce que vous avez dit, et suivez mon conseil, et pardonnez-moi, et mariez-vous dans le premier village où nous trouverons un curé; et sinon, voici notre licencié qui en fera l'office à merveille; et prenez garde que je suis d'âge à donner des avis, et que celui que je vous donne vous va comme un gant, car mieux vaut le passereau dans la main que la grue qui vole au loin, et quand on te donne l'anneau, tends le doigt.
— Prends garde toi-même, Sancho, répondit don Quichotte: si tu me donnes le conseil de me marier, pour que je sois roi dès que j'aurai tué le géant, et que j'aie alors toutes mes aises pour te faire des grâces et te donner ce que je t'ai promis, je t'avertis que, sans me marier, je puis très-facilement accomplir ton souhait. Avant de commencer la bataille, je ferai la clause et condition que, si j'en sors vainqueur, on devra, que je me marie ou non, me donner une partie du royaume, pour que je puisse la donner à qui me conviendra; et quand on me l'aura donnée, à qui veux-tu que je la donne, si ce n'est à toi?
— Voilà qui est clair, reprit Sancho; mais que Votre Grâce fasse bien attention de choisir ce morceau de royaume du côté de la mer, afin que, si le séjour ne m'en plaît pas, je puisse embarquer mes vaisseaux nègres, et faire d'eux ce que j'ai déjà dit. Et ne prenez pas souci d'aller faire pour le moment visite à Mme Dulcinée; mais allez vite tuer le géant, et finissons cette affaire, qui me semble, en bonne foi de Dieu, de grand honneur et de grand profit.
— Je te dis, Sancho, répondit don Quichotte, que tu es dans le vrai de la chose, et je suivrai ton conseil quant à ce qui est d'aller plutôt avec la princesse qu'auprès de Dulcinée; mais je t'avertis de ne rien dire à personne, pas même à ceux qui viennent avec nous, de ce dont nous venons de jaser et de convenir: car, puisque Dulcinée a tant de modestie et de réserve qu'elle ne veut pas qu'on sache rien de ses secrets, il serait fort mal qu'on les sût par moi ou par un autre à ma place.
— Mais s'il en est ainsi, répliqua Sancho, comment Votre Grâce s'avise-t-elle d'envoyer tous ceux que son bras a vaincus se présenter devant Mme Dulcinée? N'est-ce pas signer de votre nom que vous l'aimez bien, et que vous êtes son amoureux? et puisque vous obligez tous ces gens-là à s'aller jeter à deux genoux devant elle, et à lui dire qu'ils viennent de votre part lui prêter obéissance, comment seront gardés vos secrets à tous deux?
— Oh! que tu es simple et benêt! s'écria don Quichotte; ne vois- tu pas, Sancho, que tout cela tourne à sa gloire, à son élévation? Sache donc que, dans notre style de chevalerie, c'est un grand honneur pour une dame d'avoir plusieurs chevaliers errants à son service, sans que leurs pensées aillent plus loin que le plaisir de la servir, seulement parce que c'est elle, et sans espérer d'autre récompense de leurs voeux et de leurs bons offices, sinon qu'elle veuille bien les admettre pour ses chevaliers.
— Mais, reprit Sancho, c'est de cette façon d'amour que j'ai entendu prêcher qu'il fallait aimer Notre-Seigneur, pour lui-même, sans que nous y fussions poussés par l'espérance du paradis ou par la crainte de l'enfer, bien que je me contentasse, quant à moi, de l'aimer et de le servir pour quelque raison que ce fût.
— Diable soit du vilain! s'écria don Quichotte; quelles heureuses saillies il a parfois! on dirait vraiment que tu as étudié à Salamanque.
— Eh bien! ma foi, je ne sais pas seulement lire,» répondit
Sancho.
En ce moment, maître Nicolas leur cria d'attendre un peu, parce que ses compagnons voulaient se désaltérer à une fontaine qui se trouvait sur le bord du chemin. Don Quichotte s'arrêta, au grand plaisir de Sancho, qui se sentait déjà las de tant mentir, et qui avait grand'peur que son maître ne le prît sur le fait; car, bien qu'il sût que Dulcinée était une paysanne du Toboso, il ne l'avait vue de sa vie. Pendant cet intervalle, Cardénio s'était vêtu des habits que portait Dorothée quand ils la rencontrèrent; lesquels, quoiqu'ils ne fussent pas fort bons, valaient dix fois mieux que ceux qu'il ôtait. Ils mirent tous pied à terre auprès de la fontaine, et des provisions que le curé avait prises à l'hôtellerie ils apaisèrent quelque peu le grand appétit qui les talonnait.
Pendant leur collation, un jeune garçon vint à passer sur le chemin. Il s'arrêta pour regarder attentivement ceux qui étaient assis à la fontaine, puis accourut tout à coup vers don Quichotte, et, lui embrassant les jambes, il se mit à pleurer à chaudes larmes.
«Ah! mon bon seigneur, s'écria-t-il, est-ce que Votre Grâce ne me reconnaît pas? Regardez-moi bien: je suis ce pauvre André que Votre Grâce délia du chêne où il était attaché.»
À ces mots don Quichotte le reconnut, et, le prenant par la main, se tourna gravement vers la compagnie.
«Afin que Vos Grâces, leur dit-il, voient clairement de quelle importance il est qu'il y ait au monde des chevaliers errants, pour redresser les torts et les griefs qu'y commettent les hommes insolents et pervers, il faut que vous sachiez qu'il y a quelques jours, passant auprès d'un bois, j'entendis des cris et des accents plaintifs, comme d'une personne affligée et souffrante. J'accourus aussitôt, poussé par mon devoir, vers l'endroit d'où partaient ces plaintes lamentables, et je trouvai, attaché à un chêne, ce jeune garçon qui est maintenant devant nous; ce dont je me réjouis au fond de l'âme, car c'est un témoin qui ne me laissera pas accuser de mensonge. Je dis donc qu'il était attaché à un chêne, nu de la tête à la ceinture, et qu'un rustre, que je sus, depuis, être son maître, lui déchirait la peau à coups d'étrivières avec les sangles d'une jument. Dès que ce spectacle frappa mes yeux, je demandai au paysan la cause d'un traitement aussi atroce. Le vilain me répondit que c'était son valet, et qu'il le fouettait ainsi parce que certaines négligences qu'il avait à lui reprocher sentaient plus le larron que l'imbécile. À cela cet enfant s'écria: «Seigneur, il ne me fouette que parce que je lui demande mes gages.» Le maître répliqua par je ne sais quelles harangues et quelles excuses, que je voulus bien entendre, mais non pas accepter. À la fin, je fis détacher le pauvre garçon et jurer par serment au vilain qu'il l'emmènerait chez lui et lui payerait ses gages un réal sur l'autre, même avec intérêts. N'est- ce pas vrai, tout ce que je viens de dire, André, mon enfant? N'as-tu pas remarqué avec quel empire je commandai à ton maître, avec quelle humilité il me promit de faire tout ce que lui imposait et notifiait ma volonté? Réponds sans te troubler, sans hésiter en rien; dis à ces seigneurs comment la chose s'est passée, afin qu'on voie bien s'il n'est pas utile, comme je le dis, qu'il y ait des chevalier errants sur les grands chemins.
— Tout ce que Votre Grâce a dit est la pure vérité, répondit le jeune garçon; mais la fin de l'affaire a tourné bien au rebours de ce que vous imaginez.
— Comment au rebours? s'écria don Quichotte; est-ce que ce vilain ne t'a pas payé?
— Non-seulement il ne m'a pas payé, répliqua le jeune homme; mais, dès que Votre Grâce fut sortie du bois et que nous fûmes restés seuls, il me prit, me rattacha au même chêne, et me donna de nouveau tant de coups d'étrivières, qu'il me laissa écorché comme un saint Barthélemi; et chaque coup qu'il m'appliquait, il l'assaisonnait d'un badinage ou d'une raillerie, pour se moquer de Votre Grâce, tellement que, sans la douleur de mes côtes, j'aurais ri de bon coeur de ce qu'il disait. Enfin, il me mit en tel état que, depuis ce temps, je suis resté à l'hôpital pour me guérir du mal que ce méchant homme me fit alors. Et de tout cela, c'est Votre Grâce qui en a la faute; car, si vous aviez suivi votre chemin, sans venir où l'on ne vous appelait pas, et sans vous mêler des affaires d'autrui, mon maître se serait contenté de me donner une ou deux douzaines de coups de fouet, puis il m'aurait lâché et m'aurait payé tout ce qu'il me devait. Mais Votre Grâce vint l'insulter si mal à propos, et lui dire tant d'impertinences, que la colère lui monta au nez, et, comme il ne put se venger sur vous, c'est sur moi que le nuage a crevé, si bien qu'à ce que je crois je ne deviendrai homme en toute ma vie.
— Le mal fut, dit don Quichotte, que je m'éloignai trop tôt, et que je ne restai pas jusqu'à ce que tu fusses payé. J'aurais dû savoir, en effet, par longue expérience, que jamais vilain ne garde sa promesse, à moins qu'il ne trouve son compte à la garder. Mais tu te rappelles bien, André, que j'ai juré, s'il ne te payait pas, de revenir le chercher, et que je le trouverais, se fût-il caché dans le ventre de la baleine.
— Oui, c'est vrai, répondit André, mais ça n'a servi de rien.
— Maintenant tu vas voir si ça sert à quelque chose,» s'écria don Quichotte; et, disant cela, il se leva brusquement, appela Sancho, et lui commanda de seller Rossinante, qui s'était mise à paître pendant que les autres mangeaient.
Dorothée demanda alors à don Quichotte ce qu'il pensait faire. Celui-ci répondit qu'il pensait aller chercher le vilain, le châtier de sa brutalité, et faire payer André jusqu'au dernier maravédi, en dépit de tous les vilains du monde qui voudraient y trouver à redire. Mais elle lui répliqua qu'il prît garde que, d'après le don promis, il ne pouvait s'entremettre en aucune entreprise avant qu'il eût mis la sienne à fin, et que, sachant cela mieux que personne, il devait calmer cette juste indignation jusqu'au retour de son royaume.
«J'en conviens, répondit don Quichotte; il faut bien qu'André prenne patience jusqu'à mon retour, comme vous dites, madame; mais je jure de nouveau et promets par serment de ne plus reposer alors qu'il ne soit dûment vengé et payé.
— Je me soucie peu de ces jurements, reprit André, et j'aimerais mieux tenir maintenant de quoi me rendre à Séville que toutes les vengeances du monde. Donnez-moi, si vous en avez là, quelque chose à manger ou à mettre dans ma poche, et que Dieu vous conserve, ainsi que tous les chevaliers errants, auxquels je souhaite aussi bonne chance pour eux-mêmes qu'ils l'ont eue pour moi.»
Sancho tira de son bissac un quartier de pain et un morceau de fromage, et les présentant au jeune homme:
«Tenez, lui dit-il, mon frère André; de cette manière chacun de nous attrapera une part de votre disgrâce.
— Et quelle part attrapez-vous? demanda André.
— Cette part de fromage et de pain que je vous donne, répondit Sancho. Dieu sait si elle doit ou non me faire faute, car il faut que vous sachiez, mon ami, que nous autres écuyers de chevaliers errants nous sommes sujets à endurer la faim et la misère, et d'autres choses encore qui se sentent mieux qu'elles ne se disent.»
André prit le pain et le fromage; et, voyant que personne ne se disposait à lui donner autre chose, il baissa la tête, tourna le dos, et, comme on dit, pendit ses jambes à son cou. Toutefois il se retourna en partant, et dit à don Quichotte:
«Pour l'amour de Dieu, seigneur chevalier errant, si vous me rencontrez une autre fois, bien que vous me voyiez mettre en morceaux, ne prenez pas l'envie de me secourir, mais laissez-moi dans ma disgrâce, qui ne pourra jamais être pire que celle qui me viendrait du secours de Votre Seigneurie, que je prie Dieu de confondre et de maudire avec tous les chevaliers errants que le monde ait vus naître.»
Don Quichotte se levait pour châtier ce petit insolent; mais l'autre se mit à courir de façon que personne n'eût l'idée de le suivre. Notre chevalier resta donc sur la place, tout honteux de l'histoire d'André, et les autres eurent besoin de faire grande attention à ne point éclater de rire, pour ne pas achever de le fâcher tout de bon.
Chapitre XXXII
Qui traite de ce qui arriva dans l'hôtellerie à toute la quadrille de don Quichotte
Le splendide festin terminé, on remit bien vite les selles aux montures, et, sans qu'il se passât aucun événement digne d'être conté, toute la troupe arriva le lendemain à l'hôtellerie, épouvante de Sancho Panza. Celui-ci aurait bien voulu n'y pas mettre les pieds; mais il ne put éviter ce mauvais pas. L'hôte, l'hôtesse, leur fille et Maritornes, qui virent de loin venir don Quichotte et Sancho, sortirent à leur rencontre, et les accueillirent avec de grands témoignages d'allégresse. Notre chevalier les reçut d'un air grave et solennel, et leur dit de lui préparer un lit meilleur que la première fois. L'hôtesse répondit que, pourvu qu'il payât mieux, il trouverait une couche de prince. Don Quichotte l'ayant promis, on lui dressa un lit passable dans ce même galetas qui lui avait déjà servi d'appartement, et sur-le- champ il alla se coucher, car il avait le corps en aussi mauvais état que l'esprit.
Dès qu'il eut fermé sa porte, l'hôtesse s'approcha du barbier, lui sauta au visage, et prenant sa barbe à deux mains:
«Par ma foi, dit-elle, vous ne ferez pas plus longtemps une barbe de ma queue, et vous allez me la rendre sur l'heure. Depuis qu'elle est partie, les saletés de mon mari traînent par terre que c'est une honte, je veux dire le peigne que j'accrochais à ma bonne queue.»
Mais l'hôtesse avait beau tirer, le barbier ne voulait pas se laisser arracher la barbe; enfin le curé lui dit qu'il pouvait la rendre, qu'il n'avait plus besoin de continuer la ruse, et qu'il pouvait se montrer sous sa forme ordinaire:
«Vous direz à don Quichotte, ajouta-t-il, qu'après avoir été dépouillé par les galériens, vous êtes venu en fuyant vous réfugier dans cette hôtellerie, et, s'il s'informe de ce qu'est devenu l'écuyer de la princesse, on lui dira qu'elle lui a fait prendre les devants pour annoncer aux gens de son royaume qu'elle s'y rendait accompagnée de leur commun libérateur.»
Sur cela, le barbier rendit de bon coeur la queue à l'hôtesse, et on lui restitua de même toutes les nippes qu'elle avait prêtées pour la délivrance de don Quichotte.
Tous les gens de la maison étaient restés émerveillés de la beauté de Dorothée, et même de la bonne mine du berger Cardénio. Le curé fit préparer à dîner avec ce qui se trouvait à l'hôtellerie, et, dans l'espoir d'être grassement payé, l'hôte leur servit en diligence un passable repas. Cependant don Quichotte continuait de dormir, et l'on fut d'avis de ne point l'éveiller, le lit devant lui faire plus de bien que la table. Au dessert, on s'entretint devant l'hôtelier, sa femme, sa fille, Maritornes et tous les voyageurs, de l'étrange folie du pauvre don Quichotte, et de l'état où on l'avait trouvé dans la montagne. L'hôtesse raconta ce qui lui était arrivé avec le muletier galant, et, voyant que Sancho n'était pas là pour l'entendre, elle conta aussi l'aventure de sa berne, ce qui divertit fort toute la compagnie. Le curé prenant occasion de dire que c'étaient les livres de chevalerie qu'avait lus don Quichotte qui lui avaient tourné la tête:
«Je ne sais comment cela peut se faire, s'écria l'hôtelier; car, pour mon compte, en vérité, je ne connais pas de meilleure lecture au monde. J'ai là deux ou trois de ces livres qui m'ont souvent rendu la vie, non-seulement à moi, mais à bien d'autres. Dans le temps de la moisson, quantité de moissonneurs viennent se réunir ici les jours de fête, et, parmi eux, il s'en trouve toujours quelqu'un qui sait lire, et celui-là prend un de ces livres à la main, et nous nous mettons plus de trente autour de lui, et nous restons à l'écouter avec tant de plaisir, qu'il nous ôte plus de mille cheveux blancs. Du moins, je puis dire de moi que, quand j'entends raconter ces furieux et terribles coups d'épée que vous détachent les chevaliers, il me prend grande envie d'en faire autant, et je voudrais entendre lire les jours et les nuits.
— Et moi tout de même, ajouta l'hôtesse, puisque je n'ai de bons moments dans ma maison que ceux que vous passez à entendre lire, car vous êtes alors si occupé, si ébahi, que vous ne vous souvenez pas seulement de gronder.
— Oh! c'est bien vrai, continua Maritornes, et, en bonne foi de Dieu, j'ai grand plaisir aussi à écouter ces choses, qui sont fort jolies; surtout quand on raconte que l'autre dame est sous des orangers, embrassant son chevalier tout à l'aise, tandis qu'une duègne monte la garde, morte d'envie et pleine d'effroi. Je dis que tout cela est doux comme miel.
— Et à vous, que vous en semble, ma belle demoiselle? dit le curé, s'adressant à la fille de l'hôtesse.
— Sur mon âme, seigneur, je ne sais trop, répondit-elle; mais j'écoute comme les autres, et, bien que je ne comprenne guère, en vérité, je me divertis aussi d'entendre. Mais ce ne sont pas les coups dont mon père s'amuse tant, qui m'amusent, moi; ce sont les lamentations que font les chevaliers quand ils sont loin de leurs dames, et vraiment j'en pleure quelquefois de la pitié qu'ils me donnent.
— Ainsi, mademoiselle, reprit Dorothée, vous ne les laisseriez pas se lamenter longtemps, si c'était pour vous qu'ils fussent à pleurer?
— Je ne sais trop ce que je ferais, répondit la jeune fille; mais je sais bien qu'il y en a parmi ces dames de si cruelles, que leurs chevaliers les appellent tigres, panthères et autres immondices. Ah! Jésus! quelle espèce de gens est-ce donc, sans âme et sans conscience, qui, pour ne pas regarder un honnête homme, le laissent mourir ou devenir fou? Je ne sais pas pourquoi tant de façons; si elles font tout cela par sagesse, que ne se marient- elles avec eux, puisqu'ils ne demandent pas autre chose?
— Taisez-vous, petite fille, s'écria l'hôtesse; on dirait que vous en savez long sur ce sujet, et il ne convient pas à votre âge de tant savoir et de tant babiller.
— Puisque ce seigneur m'interrogeait, répondit-elle, il fallait bien lui répondre.
— Maintenant, dit le curé, apportez-moi ces livres, seigneur hôtelier, je voudrais les voir.
— Très-volontiers,» répliqua celui-ci; et, passant dans sa chambre, il en rapporta une vieille malle fermée d'un cadenas, qu'il ouvrit, et de laquelle il tira trois gros volumes, avec quelques papiers écrits à la main d'une belle écriture.
Le curé prit les volumes, et vit en les ouvrant que le premier était _Don Cirongilio de Thrace__[181]_, l'autre, _Félix-Mars d'Hyrcanie__[182]_, et le troisième, l'_Histoire du grand capitaine Gonzalve de Cordoue__[183]__, _avec la _Vie de Diégo Garcia de Parédès. _Après avoir lu le titre des deux premiers ouvrages, le curé se tourna vers le barbier:
«Compère, lui dit-il, la gouvernante et la nièce de notre ami nous font faute en ce moment.
— Oh! que non, répondit le barbier; je saurai aussi bien qu'elles les porter à la basse-cour, ou, sans aller plus loin, les jeter dans la cheminée, car il y a vraiment un bon feu.
— Est-ce que Votre Grâce veut brûler mes livres? s'écria l'hôtelier.
— Seulement ces deux-ci, répondit le curé: le _Don Cirongilio _et le Félix-Mars.
_— _Allons donc, reprit l'hôte, est-ce que mes livres sont hérétiques ou _flegmatiques, _que vous voulez les jeter au feu?
— Schismatiques, vous voulez dire, mon ami, interrompit le barbier, et non flegmatiques.
— Comme il vous plaira, répondit l'hôtelier; mais si vous voulez en brûler quelqu'un, que ce soit du moins celui de ce grand capitaine, et de ce Diégo Garcia; car je laisserais plutôt brûler ma femme et mes enfants qu'aucun des deux autres.
— Mais, frère, répondit le curé, ces deux livres sont des contes mensongers, tous farcis de sottises et d'extravagances; l'autre, au contraire, est une histoire véritable. Il rapporte les faits et gestes de Gonzalve de Cordoue, qui, par ses grands et nombreux exploits, mérita d'être appelé dans tout l'univers le _Grand Capitaine, _surnom illustre, clair, et que lui seul a mérité. Quant à ce Diégo Garcia de Parédès, ce fut un noble chevalier, natif de la ville de Truxillo en Estrémadure[184], guerrier de haute valeur, et de si grande force corporelle, qu'avec un doigt il arrêtait une roue de moulin dans sa plus grande furie. Un jour, s'étant placé à l'entrée d'un pont avec une épée à deux mains, il ferma le passage à toute une armée innombrable[185], et fit d'autres exploits tels, que si, au lieu de les écrire et de les raconter lui-même avec la modestie d'un chevalier qui est son propre chroniqueur[186], il les eût laissé écrire plus librement par un autre, ces exploits mettraient en oubli ceux des Hector, des Achille et des Roland.
— Ah! pardieu! vous me la donnez belle! s'écria l'hôtelier. Voilà bien de quoi s'étonner, que d'arrêter une roue de moulin! Faites- moi donc le plaisir de lire maintenant ce que j'ai ouï dire de Félix-Mars d'Hyrcanie, qui, d'un seul revers, coupait cinq géants par le milieu du corps, tout de même que s'ils eussent été faits de chair de rave, comme les petits moinillons que font les enfants; et, une autre fois, il attaqua tout seul une très-grande et très-puissante armée, où l'on comptait plus d'un million six cent mille soldats, tous armés de pied en cap, et il vous les tailla en pièces comme si c'eût été des troupeaux de moutons. Et que me direz-vous de ce brave don Cirongilio de Thrace, qui fut si vaillant et si téméraire, comme vous le verrez dans son livre, où l'on raconte qu'un jour, tandis qu'il naviguait sur une rivière, voilà que du milieu de l'eau sort un dragon de feu, et, dès qu'il le voit, don Cirongilio lui saute dessus, et se met à califourchon sur ses épaules écailleuses, et lui serre des deux mains la gorge avec tant de force, que le dragon voyant qu'il allait l'étrangler, n'eut d'autre ressource que de se laisser aller au fond de la rivière, emmenant avec lui le chevalier, qui ne voulut jamais lâcher prise? et, quand ils furent arrivés là-bas au fond, il se trouva dans un grand palais, et dans des jardins si jolis que c'était un délice; et le dragon se changea en un beau vieillard, qui lui dit tant de choses qu'il ne faut qu'ouvrir les oreilles. Allez, allez, seigneur, si vous entendiez lire tout cela, vous deviendriez fou de plaisir; et deux figues, par ma foi, pour ce grand capitaine que vous dites, et pour ce Diégo Garcia.»
Quand Dorothée entendit ce beau discours, elle se pencha vers
Cardénio, et lui dit tout bas:
«Il s'en faut peu que notre hôte ne fasse la paire avec don
Quichotte.
— C'est ce qui me semble, répondit Cardénio: car, à l'entendre, il tient pour article de foi que tout ce que disent ses livres est arrivé au pied de la lettre, comme ils le racontent, et je défie tous les carmes déchaussés de lui faire croire autre chose.
— Mais prenez garde, frère, répétait cependant le curé, qu'il n'y a jamais eu au monde de Félix-Mars d'Hyrcanie, ni de Cirongilio de Thrace, ni d'autres chevaliers de même trempe, tels que les dépeignent les livres de chevalerie. Tout cela n'est que mensonge et fiction; ce ne sont que des fables inventées par des esprits oisifs, qui les composèrent dans le but que vous dites, celui de faire passer le temps, comme le passent, en les lisant, vos moissonneurs; et je vous jure, en vérité, que jamais il n'y eut de tels chevaliers dans ce monde, et que jamais ils n'y firent de tels exploits ni de telles extravagances.
— À d'autres, s'écria l'hôtelier; trouvez un autre chien pour ronger votre os: est-ce que je ne sais pas où le soulier me blesse, et combien il y a de doigts dans la main? Ne pensez pas me faire avaler de la bouillie, car je ne suis plus au maillot. Vous me la donnez belle, encore une fois, de vouloir me faire accroire que tout ce que disent ces bons livres en lettres moulées n'est qu'extravagance et mensonge, tandis qu'ils sont imprimés avec licence et permission de messieurs du conseil royal! comme si c'étaient des gens capables de laisser imprimer tant de mensonges à la douzaine, tant de batailles et d'enchantements qu'on en perd la tête!
— Mais je vous ai déjà dit, mon ami, répliqua le curé, que tout cela s'écrit pour amuser nos moments perdus; et, de même que, dans les républiques bien organisées, on permet les jeux d'échecs, de paume, de billard, pour occuper ceux qui ne veulent, ne peuvent ou ne doivent point travailler, de même on permet d'imprimer et de vendre de tels livres, parce qu'on suppose qu'il ne se trouvera personne d'assez ignorant et d'assez simple pour croire véritable aucune des histoires qui s'y racontent. Si j'en avais le temps aujourd'hui et un auditoire à propos, je dirais de telles choses sur les romans de chevalerie et ce qui leur manque pour être bons, qu'elles ne seraient peut-être ni sans profit ni même sans plaisir; mais un temps viendra, je l'espère, où je pourrai m'en entendre avec ceux qui peuvent y mettre ordre. En attendant, seigneur hôtelier, croyez à ce que je viens de dire; reprenez vos livres; arrangez-vous de leurs vérités ou de leurs mensonges; et grand bien vous en fasse; Dieu veuille que vous ne clochiez pas du même pied que votre hôte don Quichotte!
— Oh! pour cela, non, répondit l'hôtelier, je ne serai pas assez fou pour me faire chevalier errant; je vois bien que les choses ne se passent point à présent comme elles se passaient alors, quand ces fameux chevaliers couraient, à ce qu'on dit, par le monde.»
Sancho, qui s'était trouvé présent à la dernière partie de cet entretien, demeura tout surpris et tout pensif d'entendre dire que les chevaliers errants n'étaient plus de mode, et que tous les livres de chevalerie n'étaient que sottises et mensonges; aussi se proposa-t-il, au fond de son coeur, d'attendre seulement à quoi aboutirait le voyage actuel de son maître, bien décidé, si l'issue n'en était point aussi heureuse qu'il l'avait imaginé, de retourner à sa femme et à ses enfants, et de reprendre avec eux ses travaux habituels.
Cependant l'hôtelier emportait sa malle et ses livres. Mais le curé lui dit:
«Attendez un peu; je veux voir ce que sont ces papiers écrits d'une si belle main.»
L'hôtelier les tira du coffre, et, les donnant à lire au curé, celui-ci vit qu'ils formaient un cahier de huit feuilles manuscrites, et que, sur la première page, était écrit en grandes lettres le titre suivant: _Nouvelle du curieux malavisé. _Le curé ayant lu tout bas trois ou quatre lignes:
«En vérité, s'écria-t-il, le titre de cette nouvelle me tente, et j'ai envie de la lire tout entière.
— Votre Révérence fera bien, répondit l'hôtelier, car il faut que vous sachiez que quelques-uns de mes hôtes, qui l'ont lue ici, l'ont trouvée très-agréable, et me l'ont instamment demandée; mais je n'ai jamais voulu la céder, pensant la rendre à celui qui a oublié chez moi cette malle avec les livres et les papiers. Il pourrait se faire que leur maître revînt un beau jour par ici, et, bien qu'assurément les livres me fissent faute, par ma foi, je les lui rendrais, car enfin, quoique hôtelier, je suis chrétien.
— Vous avez grandement raison, mon ami, reprit le curé; mais pourtant si la nouvelle me plaît, vous me la laisserez bien copier?
— Oh! très-volontiers,» répliqua l'hôte.
Pendant cette conversation, Cardénio avait pris la nouvelle, et s'étant mis à lire quelques phrases, il en eut la même opinion que le curé, et le pria de la lire à haute voix pour que tout le monde l'entendît.
«Je la lirais de bon coeur, répondit le curé, s'il ne valait pas mieux employer le temps au sommeil qu'à la lecture.
— Pour moi, dit Dorothée, ce sera bien assez de repos que de passer une heure ou deux à écouter quelque histoire, car je n'ai pas encore l'esprit assez calme pour dormir à mon gré.
— S'il en est ainsi, reprit le curé, je veux bien la lire, ne fût-ce que par curiosité; peut-être la nôtre ne sera-t-elle pas trompée.»
Maître Nicolas, et jusqu'à Sancho, vinrent aussi lui adresser la même prière; alors le curé voyant qu'il ferait plaisir à tous les assistants, et pensant d'ailleurs ne point perdre sa peine:
«Eh bien donc! s'écria-t-il, soyez tous attentifs; voici de quelle manière commence la nouvelle:»
Chapitre XXXIII
Où l'on raconte l'aventure du curieux malavisé
À Florence, riche et fameuse ville d'Italie, dans la province qu'on appelle Toscane, vivaient deux gentilshommes d'illustre famille, Anselme et Lothaire, liés ensemble d'une si étroite amitié, que tous ceux dont ils étaient connus les appelaient, par excellence, _les deux amis. _Tous deux étaient jeunes et garçons; tous deux avaient le même âge et les mêmes goûts, ce qui suffisait pour qu'ils répondissent l'un à l'autre par une mutuelle affection. Il est bien vrai qu'Anselme était plus enclin aux passe-temps amoureux, et Lothaire plus emporté par les plaisirs de la chasse; mais, à l'occasion, Anselme sacrifiait ses goûts pour suivre ceux de Lothaire, et Lothaire, à son tour, renonçait aux siens pour se livrer à ceux d'Anselme: de cette façon, leurs volontés marchaient si parfaitement d'accord, qu'une horloge bien réglée n'offrait pas la même harmonie.
Anselme était éperdument épris d'une noble et belle personne de la même ville, fille de parents si recommandables, et si digne elle- même d'estime, qu'il résolut, avec l'approbation de son ami Lothaire, sans l'avis duquel il ne faisait rien, de la demander en mariage. Ce projet fut aussitôt mis à exécution, et celui qui porta l'ambassade fut Lothaire, lequel conduisit la négociation tellement au gré de son ami, qu'en peu de temps Anselme se vit en possession de l'objet de ses désirs, et Camille si satisfaite de l'avoir obtenu pour époux, qu'elle ne cessait de rendre grâce au ciel, ainsi qu'à Lothaire, par l'entremise duquel lui était venu tant de bonheur.
Dans les premiers jours (ceux des noces sont toujours brillants et joyeux), Lothaire continua, comme d'habitude, à fréquenter la maison de son ami, pour l'honorer et le fêter de son mieux; mais dès qu'on eut achevé les noces, dès que les visites et les félicitations se furent calmées, Lothaire commença à ralentir peu à peu, par réflexion, ses allées et venues dans la maison de son ami. Il lui semblait, et ce doit être l'opinion de tous les hommes sages et prudents, qu'il ne faut plus visiter un ami marié de la même manière qu'un ami garçon: car, bien que la bonne et franche amitié ne puisse et ne doive concevoir aucun soupçon, l'honneur d'un mari est une chose si délicate, qu'il peut être blessé même par les frères, à plus forte raison par les amis.
Anselme s'aperçut bientôt du refroidissement de Lothaire. Il lui en fit les plaintes les plus vives, disant que, s'il eût su que son mariage pouvait rompre leur habitude de se voir chaque jour, jamais il ne l'aurait conclu, et que, si la mutuelle affection qu'ils avaient l'un pour l'autre, tant qu'il était resté garçon, leur avait mérité ce doux surnom des _deux amis, _il ne fallait point permettre, par une circonspection mal entendue et sans objet, qu'un nom si rare et si précieux vînt à se perdre; qu'il le suppliait donc, si ce mot pouvait s'employer entre eux, de redevenir maître de sa maison, d'y entrer et d'en sortir sans gêne comme auparavant, l'assurant que son épouse Camille n'avait d'autre volonté que celle qu'il voulait qu'elle eût, et que, sachant quelle tendre amitié les avait unis, elle était surprise et peinée de voir maintenant régner entre eux tant de froideur. À toutes ces raisons et d'autres encore que fit valoir Anselme pour persuader à Lothaire de reprendre ses anciennes habitudes, Lothaire répondit avec tant de prudence et de discrétion, qu'Anselme demeura satisfait des bonnes intentions de son ami. Ils convinrent que, deux fois par semaine et les jours de fête, Lothaire irait dîner chez lui. Mais, bien qu'il s'y fût engagé, Lothaire se proposa de ne rien faire de plus que ce qu'autorisait l'honneur de son ami, dont la réputation lui était plus chère que la sienne propre. Il disait, et il disait bien, que le mari à qui le ciel a donné une femme belle, doit être aussi prudent sur le choix des amis qu'il reçoit dans sa maison, que sur celui des amies que fréquente sa femme; car ce qui ne peut ni se faire ni se comploter dans les promenades, dans les temples, dans les stations dévotes et les fêtes publiques (chose que les maris ne doivent pas toujours refuser à leurs femmes), se complote et se facilite chez l'amie ou la parente dont on se croit le mieux assuré. Lothaire disait aussi que les maris auraient besoin d'avoir chacun quelque ami qui les avertît des négligences qu'ils pourraient commettre; car il arrive d'habitude que le grand amour qu'un mari porte à sa femme l'empêche, soit par aveuglement, soit par crainte de l'affliger, de lui recommander qu'elle fasse ou cesse de faire certaines choses qui méritent l'éloge ou le blâme: défaut que corrigeraient aisément les conseils d'un ami. Mais où se trouvera- t-il, cet ami, aussi discret, aussi loyal, aussi dévoué que le demande Lothaire? Pour moi, je n'en sais rien assurément. Lothaire seul pouvait l'être, lui qui veillait avec tous les soins de sa prudence sur l'honneur de son ami, lui qui s'efforçait d'éloigner par toutes sortes de prétextes les jours convenus pour ses visites, afin que les yeux oisifs et les langues malicieuses ne trouvassent point à redire sur la trop fréquente admission d'un jeune et riche gentilhomme, doué de toutes les qualités qu'il savait avoir, dans la maison d'une aussi belle personne que Camille; car, bien que la vertu de celle-ci pût mettre un frein à toute médisance, il ne voulait exposer ni sa bonne renommée ni l'honneur de son mari. En conséquence, la plupart des jours convenus, il les employait à d'autres choses qu'il disait être indispensables; aussi les plaintes de l'un, les excuses de l'autre, prenaient-elles une grande partie de leur temps.
Un jour qu'ils se promenaient tous deux dans une prairie hors de la ville, Anselme prit Lothaire à part, et lui parla de la sorte:
«N'aurais-tu point pensé, ami Lothaire, que je dusse répondre par une gratitude sans bornes aux grâces que Dieu m'a faites en me faisant naître de parents tels que les miens, en me prodiguant d'une main libérale les biens de la nature et ceux de la fortune, surtout à la grâce plus grande encore qu'il a ajoutée en me donnant toi pour ami, et Camille pour femme, deux bonheurs que j'estime, sinon autant qu'ils le méritent, du moins autant que je le puis? Eh bien! avec tous ces avantages dont se forme l'ensemble de satisfactions qui peuvent et doivent rendre les hommes heureux, je passe la vie de l'homme le plus triste, le plus abattu, le plus désespéré qu'il y ait dans l'univers. Depuis je ne sais combien de jours, un désir me presse et me tourmente, si étrange, si bizarre, si hors de l'usage commun, que je m'étonne de moi-même, que je m'accuse et me gronde, que je voudrais le taire et le cacher à mes propres pensées. Mais, ne pouvant plus contenir ce secret, je veux du moins le confier en dépôt à ta discrétion, dans l'espoir que, par les soins que tu mettras à me guérir, en ami véritable, je me verrai bientôt délivré des angoisses qu'il me cause, et que ma joie reviendra par ta sollicitude au point où ma tristesse est arrivée par ma folie.»
Lothaire écoutait avec étonnement les paroles d'Anselme, ne sachant à quoi tendait un si long préambule; et, bien qu'il cherchât et roulât dans son imagination quel désir pouvait être celui qui tourmentait à ce point son ami, les coups portaient toujours loin du blanc de la vérité. Enfin, pour sortir promptement de l'agonie où le tenait cette incertitude, il lui dit que c'était faire outrage à sa vive amitié que de chercher tant de détours pour lui exposer ses plus secrètes pensées, puisqu'il pouvait se promettre de trouver en lui, ou des conseils pour les diriger, ou des ressources pour les accomplir.
«Tu as raison, répondit Anselme, et, dans cette confiance, je veux t'apprendre, ami Lothaire, que le désir qui me poursuit, c'est de savoir si Camille, mon épouse, est aussi vertueuse, aussi parfaite que je me l'imagine. Or, je ne peux m'assurer de la vérité sur ce point qu'en l'éprouvant de manière que l'épreuve démontre la pureté de sa vertu, comme le feu prouve celle de l'or. Je pense en effet, ô mon ami, qu'une femme n'est vertueuse que selon qu'elle est ou n'est pas sollicitée, et que celle-là seulement peut s'appeler forte, qui ne plie ni aux promesses, ni aux dons, ni aux larmes, ni aux continuelles importunités d'un amant empressé. Quel mérite y a-t-il à ce qu'une femme reste sage, si personne ne l'engage à cesser de l'être? est-il étrange qu'elle soit réservée et craintive, celle à qui l'on ne laisse aucune occasion de s'échapper, celle qui connaît assez son mari pour savoir qu'elle payera de sa vie la première faute où il la surprendra? Aussi la femme vertueuse par crainte ou faute d'occasion, je ne veux pas la tenir en même estime que celle qui est sollicitée, poursuivie, et qui sort des tentations avec la couronne de la victoire. Enfin, par toutes ces raisons, et beaucoup d'autres que je pourrais ajouter à l'appui de mon opinion, je désire que mon épouse Camille passe par ces difficultés, et qu'elle soit mise au creuset des poursuites et des adorations d'un homme digne de prétendre à ses faveurs. Si, comme je l'espère, elle sort de cette bataille avec la palme du triomphe, alors je tiendrai mon bonheur pour sans égal, je pourrai dire que le vide de mes désirs est comblé, et que j'ai reçu en partage la femme forte, celle dont le sage a dit: _Qui la trouvera__[187]__?_ Mais, quand même l'événement serait au rebours de ce que j'imagine, le plaisir de voir que je ne m'étais pas trompé dans mon opinion me fera supporter la peine que pourra me causer à bon droit une si coûteuse expérience. Il y a plus: comme rien de ce que tu pourras me dire à l'encontre de cette fantaisie ne saurait me détourner de la mettre en oeuvre, je veux, ô mon ami Lothaire, que tu te disposes à être l'instrument qui élèvera l'édifice de ma satisfaction. Je te donnerai les occasions d'agir, et rien ne te manquera de ce qui me semblera nécessaire pour ébranler une femme honnête, modeste, chaste et désintéressée. Ce qui me décide, entre autres choses, à te confier plutôt qu'à tout autre une entreprise si épineuse, c'est de savoir que, si Camille est vaincue par toi, la victoire n'ira pas jusqu'à ses dernières exigences, mais seulement à tenir pour fait ce qu'il était possible de faire. De cette manière, je ne serai offensé que par l'intention, et mon outrage restera enseveli dans le secret de ton silence, qui, je le sais, sera, pour ce qui me regarde, éternel comme celui de la mort. Ainsi donc, si tu veux que je goûte une vie qui se puisse appeler de ce nom, il faut que tu ouvres sans délai cette campagne amoureuse, non point avec lenteur et timidité, mais avec autant d'empressement et de zèle qu'en exige mon désir et qu'en attend ma confiance en ton amitié.»
Tels furent les propos que tint Anselme à Lothaire, et celui-ci les écoutait avec tant d'attention et de surprise, qu'il n'ouvrit pas les lèvres avant que son ami eût cessé de parler. S'apercevant qu'il gardait le silence, il se mit d'abord à le regarder fixement, comme il aurait regardé quelque autre chose inconnue pour lui jusqu'alors, et dont la vue exciterait son étonnement et son effroi. Enfin, au bout d'une longue pause, il lui dit:
«Je ne peux me persuader, ami Anselme, que tout ce que tu viens de dire ne soit pas une plaisanterie; certes, si j'avais pensé que tu parlais sérieusement, je ne t'aurais pas laissé finir; en cessant de t'écouter, j'aurais coupé court à ta longue harangue. J'imagine, ou que tu ne me connais point, ou que je ne te connais point. Mais non: je sais bien que tu es Anselme, et tu sais bien que je suis Lothaire. Par malheur, je pense que tu n'es plus le même Anselme, et que tu dois avoir aussi pensé que je ne suis pas non plus le même Lothaire; car, ni les choses que tu m'as dites ne sont de cet Anselme, mon ami, ni celles que tu me demandes ne s'adressent à ce Lothaire que tu connais. Les bons amis, en effet, doivent mettre leurs amis à l'épreuve _usque ad aras, _comme a dit un poëte, c'est-à-dire qu'ils ne doivent pas exiger de leur amitié des choses qui soient contre les préceptes de Dieu. Mais si un gentil[188] a pensé cela de l'amitié, à combien plus forte raison doit le penser un chrétien, qui sait que, pour nulle affection humaine, on ne doit perdre l'affection divine! et si l'ami pousse les choses au point d'oublier ses devoirs envers le ciel pour ses devoirs envers l'amitié, ce ne doit pas être sur de frivoles motifs, mais uniquement quand il y va de l'honneur ou de la vie de son ami. Or, dis-moi, Anselme, laquelle de ces deux choses est en danger chez toi, pour que je me hasarde à te complaire et à faire une action détestable comme celle que tu me demandes? Aucune, assurément. Tu me demandes, au contraire, à ce que j'aperçois, que j'essaye, que je m'efforce de t'ôter l'honneur et la vie, et de me les ôter en même temps; car enfin, si je t'ôte l'honneur, il est clair que je t'ôte la vie, puisqu'un homme déshonoré est pire qu'un homme mort; et si je suis, comme tu le veux, l'instrument de ton malheur, je deviens également déshonoré, et partant sans vie. Écoute, ami Anselme, prends patience, et ne m'interromps point, jusqu'à ce que j'aie fini de te dire tout ce qui me viendra dans la pensée à l'égard de ta fantaisie. Le temps ne nous manquera point ensuite, à toi pour me répondre, à moi pour t'écouter.
— Très-volontiers, reprit Anselme, dis ce que tu voudras.»
Lothaire, alors, poursuivit de la sorte:
«Il me semble, ô Anselme, que tu as à présent l'esprit comme l'ont toujours eu les musulmans, auxquels on ne peut faire entendre la fausseté de leur secte, ni par des citations de la sainte Écriture, ni par des déductions tirées des raisonnements de l'intelligence ou fondées sur des articles de foi; il faut leur apporter des exemples palpables, intelligibles, indubitables; des démonstrations mathématiques qui ne se puissent nier, comme lorsqu'on dit: «Si de deux parties égales nous ôtons des parties égales, celles qui restent sont encore égales;» et, comme ils n'entendent même pas cela sur de simples paroles, il faut le leur mettre sous les yeux, le leur démontrer avec les mains; et pourtant personne ne peut venir à bout de les convaincre des vérités de notre sainte religion. C'est précisément ce moyen que je suis obligé d'employer avec toi; car le désir qui est né dans ton coeur s'éloigne tellement du chemin de tout ce qui a une ombre de raison, que ce serait assurément du temps perdu, celui que je dépenserais à te faire connaître ta simplicité, à laquelle je veux bien, quant à présent, ne pas donner d'autre nom. Et j'ai même envie de te laisser, pour t'en punir, dans ton extravagance; mais l'amitié que je te porte ne me permet point d'user de tant de rigueur à ton égard: elle m'oblige, au contraire, à te tirer du péril imminent que tu cours. Et pour que tu le voies bien à découvert, réponds-moi, Anselme: ne m'as-tu pas dit qu'il me fallait solliciter une femme vivant dans la retraite? émouvoir une femme honnête? offrir des dons à une femme désintéressée? rendre de bons offices à une femme prudente? Oui, tu m'as dit tout cela. Eh bien, si tu sais que tu as une femme retirée, honnête, désintéressée et prudente, que cherches-tu donc? Si tu penses qu'elle sortira victorieuse de tous les assauts que je lui livrerai, quels noms, quels titres espères-tu lui donner après, plus grands et plus précieux que ceux qu'elle a dès maintenant? Sera-t-elle meilleure, enfin, alors qu'aujourd'hui? Ou tu ne la tiens pas pour ce que tu dis, ou tu ne sais pas ce que tu demandes: dans le premier cas, pourquoi veux-tu l'éprouver? Il vaut mieux la traiter en mauvaise femme, et comme il te plaira. Mais si elle est aussi bonne, aussi sûre que tu le crois, ce serait être malavisé que d'éprouver la vérité même, puisque, l'épreuve faite, elle aurait tout juste la même estime et le même prix qu'auparavant. Il est donc de stricte conclusion que vouloir tenter les choses desquelles il doit résulter plutôt du mal que du profit, c'est d'un esprit étourdi et téméraire, surtout lorsque rien n'y force ou n'y engage, surtout lorsqu'il apparaît clairement que la tentative est une manifeste folie. Les choses difficiles s'entreprennent pour Dieu, pour le monde, ou pour tous deux à la fois. Celles qu'on entreprend pour Dieu sont ce qu'ont fait les saints, qui ont voulu vivre de la vie des anges avec des corps d'hommes; celles qu'on entreprend pour le monde sont ce que font ces gens qui traversent tant de mers immenses, tant de climats divers, tant de pays étrangers, pour acquérir ce qu'on appelle les biens de la fortune; enfin celles qui s'entreprennent pour Dieu et pour le monde à la fois sont les actions de ces vaillants soldats qui, en voyant aux murailles de l'ennemi un espace ouvert, grand comme a pu le faire un boulet d'artillerie, secouant toute crainte, sans raisonner, sans voir le péril évident qui les menace, et emportés sur les ailes du désir de bien mériter de leur foi, de leur nation et de leur roi, s'élancent intrépidement au milieu de mille morts qui les attendent en face. Voilà les choses qu'on a coutume d'entreprendre avec honneur, gloire et profit, bien qu'offrant tant d'inconvénients et de périls. Mais celle que tu veux tenter et mettre en pratique ne saurait te faire acquérir ni mérite aux yeux de Dieu, ni biens de la fortune, ni renommée parmi les hommes. Car enfin, si le succès répond à ton désir, tu n'en seras ni plus glorieux, ni plus riche, ni plus honoré qu'à présent, et, si l'issue était autre, tu te verrais dans la plus profonde affliction qui se puisse imaginer. Rien ne te servirait, en effet, de penser que personne ne connaît ta disgrâce; il suffirait pour te déchirer le coeur, que tu la connusses toi-même. En preuve de cette vérité, je veux te citer une strophe du fameux poëte Luigi Tansilo, à la fin de la première partie des _Larmes de saint Pierre__[189]_. Elle est ainsi conçue:
«La douleur augmente, et avec elle augmente la honte dans l'âme de Pierre, quand le jour a paru. Et, bien qu'il ne soit aperçu de personne, il a honte de lui-même en voyant qu'il a péché: car, pour un coeur magnanime, ce ne sont pas seulement les yeux d'autrui qui excitent la honte; ne serait-il vu que du ciel et de la terre, il a honte de lui dès qu'il est en faute.»
«Ainsi, le secret ne saurait t'épargner la douleur: au contraire, tu auras à pleurer sans cesse, non les larmes qui coulent des yeux, mais les larmes de sang qui coulent du coeur, comme les pleurait ce crédule docteur que notre poëte nous raconte avoir fait l'épreuve du vase qu'avec plus de sagesse le prudent Renaud s'abstint de tenter[190]; et, bien que ce soit une fiction poétique, encore renferme-t-elle des secrets moraux dignes d'être compris et imités. Mais d'ailleurs ce que je vais te dire à présent achèvera de te faire connaître la grande faute que tu veux commettre. Dis- moi, Anselme, si le ciel, ou une faveur de la fortune, t'avait fait maître et possesseur légitime d'un diamant le plus fin, d'un diamant dont les qualités satisfissent tous les lapidaires qui l'auraient vu; si, d'une voix unanime, tous déclaraient que, pour l'éclat et la pureté de l'eau, il est aussi parfait que permet de l'être la nature de cette pierre précieuse, et que tu en eusses toi-même une opinion semblable, sans rien savoir qui pût te l'ôter; dis-moi, serait-il raisonnable qu'il te prît fantaisie d'apporter ce diamant, de le mettre entre une enclume et un marteau, et là, d'essayer à tour de bras s'il est aussi dur et aussi fin qu'on le dit? serait-il plus raisonnable que tu misses en oeuvre cette fantaisie? Si la pierre résistait à une si sotte épreuve, elle n'y gagnerait ni valeur, ni célébrité; et si elle se brisait, chose qui pourrait arriver, n'aurait-on pas tout perdu? oui, certes, et de plus son maître passerait dans l'esprit de chacun pour un niais imprudent. Eh bien, mon cher Anselme, sache que Camille est ce fin diamant, dans ton estime et dans celle d'autrui, et qu'il n'est pas raisonnable de l'exposer au hasard de se briser, puisque, restât-elle intacte, elle ne peut hausser de prix; mais si elle ne résistait point, et venait à céder, considère dès à présent ce qu'elle deviendrait après avoir perdu sa pureté, et comme tu pourrais à bon droit te plaindre toi-même, pour avoir été cause de sa perdition et de la tienne. Fais bien attention qu'il n'y a point en ce monde de bijou qui vaille autant qu'une femme chaste et vertueuse, et que tout l'honneur des femmes consiste dans la bonne opinion qu'on a d'elles; et, puisque ton épouse possède l'extrême degré de sagesse que tu lui connais, pourquoi veux-tu mettre en doute cette vérité? Prends garde, ami, que la femme est un être imparfait; que, loin de lui susciter des obstacles qui la fassent trébucher et tomber, il faut, au contraire, les éloigner avec soin, et débarrasser son chemin de tout encombre, pour qu'elle marche d'un pas sûr et facile vers la perfection qui lui manque, et qui consiste dans la vertu. Les naturalistes racontent que l'hermine est un petit animal qui a la peau d'une éclatante blancheur, et que les chasseurs emploient pour la prendre un artifice assuré. Quand ils connaissent les endroits où elle a coutume de passer, ils les ferment avec de la boue; puis, la poussant devant eux, ils la dirigent sur ces endroits; dès que l'hermine arrive auprès de la boue, elle s'arrête et se laisse prendre, plutôt que de passer dans la fange, plutôt que de souiller sa blancheur, qu'elle estime plus que la liberté et la vie. La femme honnête et chaste est une hermine, sa vertu est plus blanche que la neige; celui donc qui veut qu'elle ne la perde pas, mais qu'elle la garde et la conserve précieusement, ne doit point agir avec elle comme les chasseurs avec l'hermine: qu'il se garde bien de mettre sur son passage la fange des cadeaux et des galanteries d'amants empressés, car peut- être, et même sans peut-être, elle n'a point en elle-même assez de force et de vertu naturelle pour renverser tous ces obstacles. On doit les aplanir, et ne placer devant elle que la pureté de la vertu, que la beauté qu'enferme la bonne renommée. La femme vertueuse est comme un miroir de cristal, clair et brillant, mais qui se tache et s'obscurcit au moindre souffle qui l'atteint. Il faut en user avec la femme vertueuse comme avec les reliques, l'adorer sans la toucher; il faut la garder comme un beau jardin rempli de roses et de toutes sortes de fleurs, où le maître ne permet de porter ni les pas ni la main: c'est assez que les passants puissent, de loin et par une grille de fer, jouir de sa vue et de ses parfums. Finalement, je veux te citer des vers qui me reviennent à la mémoire, et que j'entendis réciter dans une comédie moderne; ils viennent tout à point pour le sujet qui nous occupe. Un prudent vieillard conseille à un autre, père d'une jeune fille, de la tenir dans la retraite et de la garder soigneusement sous clef; entre autres propos, il lui dit:
«La femme est fragile comme le verre; mais il ne faut pas éprouver si elle peut se briser ou non, car tout pourrait bien arriver.
«Et comme la brisure est probable, il y aurait folie de s'exposer au péril de rompre ce qui ne peut plus se souder.
«Telle est l'opinion commune, et bien fondée en raison; car s'il y a des Danaé dans le monde, il y a aussi des pluies d'or.»
«Tout ce que je t'ai dit jusqu'à présent, ô Anselme! n'a eu trait qu'à ce qui te touche; il est bon maintenant de te faire entendre quelque chose de ce qui me regarde; et, si je suis long, excuse- moi; c'est ce qu'exige le labyrinthe où tu t'es engagé et d'où tu veux que je te tire. Tu me tiens pour ton ami, et cependant tu veux m'ôter l'honneur, chose contraire à toute amitié; ce n'est pas tout: tu veux encore que je te l'ôte à toi-même. Que tu veuilles me l'ôter, rien de plus clair: car, dès que Camille verra que je la courtise comme tu me le demandes, elle devra certes me tenir pour un homme sans honneur et sans pudeur, puisque je ferais une chose si éloignée de ce qu'exigent et ce que je suis et ce que tu es pour moi. Que tu veuilles que je te l'ôte, il n'y a pas plus de doute, puisque en voyant que je la sollicite, Camille doit penser que j'ai découvert en elle quelque faiblesse qui m'a donné l'audace de lui révéler mes désirs coupables; et, si elle se tient pour déshonorée, son déshonneur te touche, toi à qui elle appartient. C'est de là que naît cette commune opinion sur le mari de la femme adultère: il a beau ne point le savoir, ou n'avoir donné nulle occasion, nul prétexte pour que sa femme lui manque, on ne l'appelle pas moins d'un nom bas et injurieux, et ceux qui connaissent la mauvaise conduite de sa femme le regardent avec des yeux de mépris plutôt qu'avec des yeux de pitié, tout en voyant que ce n'est point par sa faute, mais par le caprice de sa coupable compagne, que ce malheur l'a frappé. Mais je veux te dire pourquoi le mari de la femme infidèle est à bon droit déshonoré, bien qu'il n'en sache rien, bien qu'il n'y ait de sa part aucune faute, et qu'il n'ait donné aucune occasion pour qu'elle ait péché. Et ne te lasse pas de m'entendre, car tout cela doit tourner à ton profit. Quand Dieu créa notre premier père dans le paradis terrestre, la divine Écriture dit qu'il le jeta dans un profond sommeil, et que, tandis qu'Adam dormait, il lui enleva une côte du côté gauche, dont il forma notre mère Ève. Dès qu'Adam se réveilla et l'eut aperçue, il s'écria: «Voilà la chair de ma chair et les os de mes os.» Et Dieu dit: «Pour cette femme, l'homme quittera son père et sa mère, et ils seront deux dans la même chair.» C'est alors que fut institué le divin sacrement du mariage, dont les liens sont si forts, que la mort seule peut les rompre. Telle est la force et la vertu de ce miraculeux sacrement, que par lui deux personnes distinctes ne font plus qu'une seule et même chair. Il fait plus encore dans les bons ménages, où les époux, bien qu'ils aient deux âmes, n'ont qu'une seule volonté. De là vient que, comme la chair de l'épouse ne fait qu'une même chose avec celle de l'époux, les taches qui la souillent ou les défauts qui la déparent retombent sur la chair du mari, bien qu'il n'ait donné, comme je le disais, aucune occasion, aucun prétexte à ce grief: car, de même que la douleur du pied, ou de tout autre membre du corps humain, est ressentie par le corps tout entier, parce que c'est une seule et même chair; de même que la tête sent le mal de la cheville, quoiqu'elle ne l'ait pas causé; de même le mari participe au déshonneur de la femme, parce qu'il ne fait qu'une même chose avec elle. Or, comme tous les honneurs et les déshonneurs du monde naissent de la chair et du sang, et que ceux de la femme infidèle sont de cette espèce, force est au mari d'en prendre sa part, et, sans même qu'il le sache, d'être tenu pour déshonoré[191]. Vois donc, ô Anselme! vois le péril auquel tu t'exposes en voulant troubler le calme où vit ta vertueuse compagne; vois pour quelle vaine et imprudente curiosité tu veux éveiller les passions endormies dans son chaste coeur. Fais attention que ce que tu hasardes de gagner est bien petit, et ce que tu hasardes de perdre, si grand que je n'en dis rien de plus, car les paroles me manquent pour l'exprimer. Mais, si tout ce que je viens de dire ne suffit pas pour te détourner de ce mauvais dessein, tu peux chercher un autre instrument de ton déshonneur et de ton infortune; car, pour moi, je ne veux point l'être, dussé-je perdre ton affection, ce qui est la plus grande perte et que je puisse imaginer.»
Le prudent et vertueux Lothaire se tut après avoir ainsi parlé, et Anselme demeura si troublé, si rêveur, que de longtemps il ne put répondre un mot. Enfin s'étant remis:
«Tu as vu, dit-il, ami Lothaire, avec quelle attention j'ai écouté tout ce qu'il t'a plu de me dire; dans tes raisonnements, tes exemples et tes comparaisons, j'ai reconnu l'esprit judicieux dont le ciel t'a doué, et le comble de la véritable amitié où tu es parvenu. Je reconnais encore et je confesse que, si je m'éloigne de ton avis pour continuer à suivre le mien, je fuis le bien et cours après le mal. Cela convenu, tu dois me regarder comme attaqué d'une de ces maladies qu'éprouvent quelquefois les femmes enceintes, lorsqu'elles prennent fantaisie de manger de la terre, du plâtre, du charbon, et des choses pires encore, répugnantes à la seule vue, à plus forte raison au goût. Il faut donc employer quelque artifice pour me guérir, et cela n'est pas difficile. Que tu commences seulement, même avec mollesse, même avec dissimulation à solliciter Camille, laquelle n'est pas si tendre aux tentations que sa vertu succombe au premier choc: de ce seul essai je serai satisfait, et tu auras ainsi tenu ce que tu dois à notre amitié, non-seulement en me rendant la vie, mais en me convainquant que je ne perdrai point l'honneur. Tu es forcé de te rendre par une seule raison: c'est qu'étant déterminé comme je le suis à mettre en oeuvre cette épreuve, tu ne peux pas consentir à ce que je révèle mon extravagant projet à une autre personne, ce qui me ferait risquer cet honneur que tu veux m'empêcher de perdre. Quant à ce que le tien peut être compromis dans l'opinion de Camille pendant que tu la solliciteras, peu importe vraiment, puisque, bientôt après, trouvant chez elle la résistance que nous espérons, tu pourras lui dire notre artifice et la vérité, ce qui te rendra sa première estime. Ainsi donc, puisque tu hasardes si peu, et qu'en le hasardant tu peux me donner tant de satisfaction, ne refuse plus de le faire, quelques obstacles que tu y trouves, certain, comme je te l'ai dit, qu'à peine commenceras-tu, je tiendrai le procès pour gagné.»
Lothaire, voyant le parti pris d'Anselme, et ne sachant plus quels exemples rappeler, ni quels raisonnements faire valoir pour l'en détourner; voyant aussi que son ami le menaçait de confier à un autre sa mauvaise pensée, résolut, pour éviter un plus grand mal, de le contenter et de lui obéir, avec la ferme intention de conduire cette affaire de façon que, sans troubler l'âme de Camille, Anselme restât satisfait. Il lui répondit donc de ne communiquer à nul autre son dessein, qu'il se chargeait, lui, de cette entreprise, et la commencerait dès qu'il le trouverait bon. Anselme le serra tendrement dans ses bras, et le remercia de son offre comme s'il lui eût fait une faveur insigne. Ils convinrent tous deux ensuite de se mettre à l'oeuvre dès le lendemain. Anselme promit à Lothaire de lui fournir le temps et l'occasion d'entretenir Camille tête à tête, ainsi que l'argent et les bijoux qu'il emploierait en moyens de séduction; il lui conseilla de donner des sérénades à sa femme, et d'écrire des vers à sa louange, s'offrant, s'il ne voulait prendre cette peine, de les composer lui-même. Lothaire consentit à tout, mais avec une intention bien différente de celle que lui supposait Anselme.
Après ces arrangements, ils retournèrent chez ce dernier, où ils trouvèrent Camille attendant avec inquiétude le retour de son époux, qui avait, ce jour-là, plus tardé que de coutume.
Lothaire regagna sa maison, et Anselme demeura dans la sienne, celui-ci aussi satisfait que l'autre s'en allait pensif, ne sachant quel parti prendre pour sortir honorablement de cette impertinente affaire. Dans la nuit, toutefois, il imagina un moyen de tromper Anselme sans offenser Camille. Le lendemain, il alla dîner chez son ami, et fut bien reçu de sa femme, qui l'accueillait toujours affectueusement, en considération de l'amitié que lui portait son mari. Le repas achevé, on desservit, et Anselme pria Lothaire de rester à l'attendre avec Camille tandis qu'il sortirait pour une affaire pressante qui le tiendrait dehors une heure ou deux. Camille voulut retenir son mari, et Lothaire s'offrit à l'accompagner; mais Anselme n'écouta ni l'un ni l'autre: au contraire, il exigea de Lothaire qu'il restât et l'attendît, voulant plus tard traiter avec lui d'une chose de haute importance. Il recommanda également à Camille de ne point laisser Lothaire seul jusqu'à son retour. Enfin, il sut feindre si bien la nécessité de son absence, que personne n'aurait pu croire qu'elle était feinte. Anselme sortit, Camille et Lothaire restèrent seuls à table, car tous les gens de la maison avaient été dîner. Voilà donc Lothaire entré dans le champ clos où son ami désirait le voir aux prises; voilà l'ennemi en présence: un ennemi dont la beauté seule aurait pu vaincre un escadron de chevaliers armés. Qu'on juge si Lothaire le craignait à bon droit! Ce qui fit alors, ce fut d'appuyer le coude sur le bras de son fauteuil, puis sa joue sur sa main ouverte, et, demandant pardon à Camille d'une telle impolitesse, il lui dit qu'il voulait reposer un peu en attendant le retour d'Anselme. Camille lui répondit qu'il dormirait plus à son aise sur des coussins que sur une chaise, et l'engagea à passer dans son estrade. Mais Lothaire ne voulut point y consentir, et resta endormi à sa place jusqu'à ce qu'Anselme revînt. Quand celui-ci trouva Camille dans sa chambre et Lothaire dormant, croyant qu'il avait assez tardé pour leur laisser à tous deux le temps de parler, et même de dormir, il attendit impatiemment que Lothaire s'éveillât pour sortir avec lui et l'interroger sur la situation des choses. Tout arriva comme il le désirait. Lothaire s'éveilla, et tous deux aussitôt quittèrent la maison. Anselme alors le questionna, et Lothaire répondit qu'il lui avait paru peu convenable de se découvrir entièrement dès la première entrevue; qu'ainsi il n'avait rien fait de plus que de louer Camille sur ses attraits, lui disant que, dans toute la ville, on ne parlait que de son esprit et de sa beauté.
«Cela m'a semblé, ajouta-t-il, un heureux début pour gagner peu à peu ses bonnes grâces et la disposer à m'entendre volontiers; j'ai usé de l'artifice qu'emploie le démon quand il veut tromper une âme qui est sur ses gardes: il se transforme en ange de lumière, lui, esprit des ténèbres, et se cache derrière de belles apparences; puis, à la fin, il découvre qui il est, et triomphe, si, dès le principe, sa supercherie n'a point été reconnue.»
Tout cela satisfit pleinement Anselme, qui promit à Lothaire de lui donner chaque jour la même occasion d'entretenir sa femme, quand bien même il ne sortirait pas de la maison, où il saurait s'occuper de façon que Camille ne s'aperçût point de la ruse.
Plusieurs jours se passèrent ainsi, sans que Lothaire adressât une parole à Camille; et cependant il assurait Anselme que, chaque fois, il lui parlait d'une manière plus pressante, mais qu'il n'avait pu obtenir d'elle ni la plus légère faveur, ni la moindre ombre d'espérance, et qu'elle le menaçait, au contraire, s'il ne chassait ces mauvaises pensées, de tout révéler à son mari.
«Cela va bien, dit Anselme; jusqu'ici Camille a résisté aux paroles, il faut voir comment elle résistera aux oeuvres. Je te donnerai demain deux mille écus d'or, que tu lui offriras en cadeau, et deux autres mille pour acheter des joyaux et des pierreries dont l'appât puisse l'attirer: car toutes les femmes, surtout quand elles sont belles, et si chastes qu'elles soient, aiment avec passion à se parer et à se montrer dans leurs atours. Si elle résiste à cette nouvelle tentation, je serai satisfait, et ne te causerai plus d'ennui.»
Lothaire répondit que, puisqu'il avait commencé, il mènerait jusqu'au bout son entreprise, bien qu'il fût certain d'en sortir épuisé et vaincu.
Le lendemain, il reçut les quatre mille écus d'or, et avec eux quatre mille confusions, car il ne savait plus quelle invention trouver pour soutenir son mensonge. Toutefois, il résolut de dire à son ami que Camille était aussi inaccessible aux promesses et aux présents qu'aux paroles, et qu'il était inutile de pousser plus loin l'épreuve, puisque c'était perdre son temps. Mais le sort, qui menait les choses d'une autre façon, voulut qu'un jour Anselme, ayant laissé comme d'habitude Lothaire seul avec Camille, s'enfermât dans une chambre voisine, et se mît à regarder par le trou de la serrure ce qui se passait entre eux. Or, il vit qu'en plus d'une demi-heure Lothaire ne dit pas un mot à Camille, et qu'il ne lui en aurait pas dit davantage, fût-il demeuré un siècle auprès d'elle. Il comprit donc que tout ce que lui rapportait son ami des réponses de Camille n'était que fictions et mensonges. Pour s'en assurer, il sortit de la chambre, et, prenant Lothaire à part, il lui demanda quelles nouvelles il avait à lui donner, et de quelle humeur se montrait Camille. Lothaire répondit qu'il ne voulait plus faire un pas dans cette affaire, parce qu'elle venait de le traiter avec tant d'aigreur et de dureté qu'il n'aurait plus le courage de lui adresser désormais la parole.
«Ah! Lothaire, Lothaire, s'écria Anselme, que tu tiens mal ta promesse, et que tu réponds mal à l'extrême confiance que j'ai mise en toi! Je viens de te regarder par le jour que me livrait cette clef, et j'ai vu que tu n'as pas dit une seule parole à Camille, d'où je dois conclure que tu es encore à lui dire le premier mot. S'il en est ainsi, comme je ne puis en douter, pourquoi donc me trompes-tu, ou pourquoi veux-tu m'ôter par ta ruse les moyens que je pourrais trouver de satisfaire mon désir?»
Anselme n'en dit pas davantage; mais ce peu de mots suffirent pour rendre Lothaire honteux et confus. Se faisant comme un point d'honneur d'avoir été surpris en mensonge, il jura à Anselme que, dès cet instant, il prenait à sa charge le soin de le contenter, et sans plus lui mentir.
«Tu pourras t'en assurer, lui dit-il, si tu m'épies avec curiosité; mais, au reste, toute diligence de ta part est inutile, et celle que je vais mettre à te satisfaire aura bientôt dissipé tes soupçons.»
Anselme le crut, et, pour lui laisser le champ libre avec plein repos et pleine commodité, il résolut de faire une absence de huit jours, et d'aller passer ce temps chez un de ses amis qui demeurait à la campagne, non loin de la ville. Il se fit même inviter formellement par cet ami, pour avoir auprès de Camille un motif à son départ. Imprudent et malheureux Anselme! qu'est-ce que tu fais, qu'est-ce que tu trames, qu'est-ce que tu prépares? Prends garde que tu agis contre toi-même en tramant ton déshonneur et en préparant ta perdition. Ton épouse Camille est vertueuse, tu la possèdes en paix; personne ne te cause d'alarmes; ses pensées ne vont point au delà des murs de sa maison; tu es son ciel sur la terre, le but de ses désirs, l'accomplissement de ses joies, la mesure où se règle sa volonté, qu'elle ajuste en toutes choses sur la tienne et sur celle du ciel: eh bien! si la mine de son honneur, de sa beauté, de sa vertu, te donne, sans aucun travail, toutes les richesses qu'elle renferme et que tu puisses désirer, pourquoi veux-tu creuser encore la terre, et chercher de nouveaux filons d'un trésor inconnu, en courant le risque de la faire écrouler tout entière, puisque enfin elle ne repose que sur les faibles étais de sa fragile nature? Prends garde que celui qui cherche l'impossible se voit à bon droit refuser le possible, comme l'a mieux exprimé un poëte lorsqu'il a dit:
«Je cherche dans la mort la vie, dans la maladie la santé, dans la prison la liberté, dans l'enfermé une issue, dans le traître la loyauté.
«Mais ma destinée, de qui je n'espère jamais aucun bien, a réglé d'accord avec le ciel, que, puisque je demande l'impossible, le possible même me sera refusé.»
Anselme partit le lendemain pour la campagne, après avoir dit à Camille que, pendant son absence, Lothaire viendrait prendre soin de ses affaires et dîner avec elle, et après lui avoir recommandé de le traiter comme lui-même. Camille, en femme honnête et prudente, s'affligea de l'ordre que lui donnait son mari; elle le pria de remarquer qu'il n'était pas convenable que, lui absent, personne occupât son fauteuil à table; que s'il en agissait ainsi par manque de confiance, et dans la crainte qu'elle ne gouvernât pas bien sa maison, il n'avait qu'à la mettre cette fois à l'épreuve, et qu'il verrait par expérience qu'elle pouvait suffire à des soins plus graves. Anselme répliqua que tel était son bon plaisir, et qu'elle n'avait rien de mieux à faire que de courber la tête et d'obéir, ce que Camille promit de faire, bien que contre son gré.
Anselme partit: Lothaire vint dès le lendemain s'installer dans sa maison, où il reçut de Camille un affectueux et honnête accueil. Mais elle s'arrangea de façon à n'être jamais en tête-à-tête avec Lothaire, car elle marchait toujours accompagnée de ses gens, et surtout d'une camériste appelée Léonella, qu'elle affectionnait beaucoup, parce qu'elles avaient été élevées ensemble depuis l'âge le plus tendre dans la maison paternelle, et qu'elle l'avait amenée avec elle lors de son mariage. Pendant les trois premiers jours, Lothaire ne lui dit rien, bien qu'il eût pu parler lorsqu'on desservait la table, et que les gens allaient manger en toute hâte, comme l'exigeait leur maîtresse. Léonella avait même reçu l'ordre de dîner avant Camille, afin d'être toujours à ses côtés; mais la camériste, qui avait la tête occupée d'autres choses plus de son goût, et qui avait justement besoin de ces heures-là pour les employer à sa guise, ne remplissait pas toujours le commandement de sa maîtresse. Au contraire, elle la laissait le plus souvent seule avec son hôte, comme si ce fût là ce qu'elle lui avait ordonné. Mais le chaste maintien de Camille, la gravité de son visage, la modestie de toute sa personne, étaient tels, qu'ils mettaient un frein à la langue de Lothaire. Toutefois, cet avantage que donnaient à tous deux les vertus de Camille, en imposant silence à Lothaire, finit par tourner à leur détriment: car, si la langue se taisait, l'imagination avait le champ libre; elle pouvait contempler à loisir tous les charmes dont Camille était pourvue, capables de toucher une statue de marbre, et non-seulement un coeur de chair. Lothaire la regardait, pendant le temps qu'il aurait pu lui parler, et considérait à quel point elle était digne d'être aimée. Cette réflexion commença peu à peu à donner l'assaut aux égards qu'il devait à son ami; cent fois il voulut s'éloigner de la ville, et fuir si loin qu'Anselme ne le vît plus, et qu'il ne vît plus Camille; mais déjà il se sentait comme arrêté et retenu par le plaisir qu'il trouvait à la regarder. Il combattait contre lui-même, il se faisait violence pour repousser et ne point sentir la joie que lui causait la vue de Camille. Il s'accusait, dans la solitude, de sa folle inclination, il s'appelait mauvais ami et même mauvais chrétien; puis la réflexion le ramenait à faire des comparaisons entre Anselme et lui, qui toutes se terminaient par dire qu'il fallait moins accuser son manque de fidélité que la folie et l'aveugle confiance de son ami, et que, s'il avait auprès de Dieu les mêmes excuses qu'auprès des hommes, il n'aurait à craindre aucun châtiment pour sa faute. Bref, le mérite et les attraits de Camille, en même temps que l'occasion que lui avait fournie l'imprudent mari, triomphèrent enfin de la loyauté de Lothaire. Trois jours après le départ d'Anselme, pendant lesquels il fut en lutte continuelle pour résister à ses désirs, ne voyant plus que l'objet vers qui l'entraînait sa passion, il la découvrit à Camille, et lui fit une déclaration d'amour avec tant de trouble, avec de si vives instances, que Camille resta confondue, et ne sut faire autre chose que se lever de la place qu'elle occupait et rentrer dans sa chambre sans lui répondre un seul mot. Mais ce froid dédain n'ôta pas à Lothaire l'espérance, qui naît en même temps que l'amour; au contraire, il en estima davantage la conquête de Camille. Celle-ci, quand elle vit cette action de Lothaire, à laquelle elle s'attendait si peu, ne savait à quoi se résoudre. Enfin, comme il lui parut qu'il n'était ni sûr ni convenable de laisser à l'infidèle ami le temps et l'occasion de l'entretenir une seconde fois, elle résolut d'envoyer cette nuit même un de ses gens à Anselme, avec un billet ainsi conçu:
Chapitre XXXIV
Où se continue la nouvelle du curieux malavisé
«Comme on a coutume de dire que mal sied l'armée sans son général, et le château sans son châtelain, je dis que plus mal encore sied la femme mariée et jeune sans son mari, quand de justes motifs ne les tiennent pas séparés. Je me trouve si mal loin de vous, et tellement hors d'état de supporter votre absence, que, si vous ne revenez au plus tôt, je serai forcée de me réfugier dans la maison de mes parents, dussé-je laisser la vôtre sans gardien; car celui que vous m'avez laissé, si toutefois il mérite ce nom, vise, à ce que je crois, plus à son plaisir qu'à vos intérêts. Vous êtes intelligent: je ne vous dis rien de plus, et même il ne convient pas que j'en dise davantage[192].»
En recevant cette lettre, Anselme comprit que Lothaire avait enfin commencé l'entreprise, et que Camille devait l'avoir reçu comme il désirait qu'elle le fît. Ravi de semblable nouvelle, il fit répondre verbalement à Camille qu'elle ne quittât sa maison pour aucun motif, et qu'il reviendrait très-promptement. Camille fut fort étonnée de cette réponse d'Anselme, qui la mit dans un plus grand embarras qu'auparavant, car elle n'osait ni rester dans sa maison, ni moins encore s'en aller chez ses parents. À rester, elle voyait sa vertu en péril; à s'en aller, elle désobéissait aux ordres de son mari. Enfin, dans le doute, elle prit le plus mauvais parti, celui de rester, et de plus la résolution de ne point fuir la présence de Lothaire, afin de ne point donner à ses gens matière à causer. Déjà même elle se repentait d'avoir écrit à son époux, dans la crainte qu'il n'imaginât que Lothaire avait vu chez elle quelque hardiesse qui l'avait poussé à manquer au respect qu'il lui devait. Mais, confiante en la solidité de sa vertu, elle se mit sous la garde de Dieu et de sa ferme intention, espérant bien résister, par le silence, à tout ce qu'il plairait à Lothaire de lui dire, sans rien révéler de plus à son mari, pour ne pas le jeter dans les embarras d'une querelle. Elle chercha même un moyen de disculper Lothaire auprès d'Anselme, quand ce dernier lui demanderait le motif qui lui avait fait écrire son billet. Dans ces pensées, plus honnêtes que sages, elle resta le lendemain à écouter Lothaire, lequel pressa tellement son attaque, que le fermeté de Camille commença à fléchir, et que sa vertu eut assez à faire de veiller sur ses yeux, pour qu'ils ne donnassent pas quelque indice de l'amoureuse compassion qu'avaient éveillée dans son sein les propos et les pleurs de Lothaire. Rien n'échappait à celui-ci, qui s'en enflammait davantage. Finalement, il lui sembla nécessaire, pendant le temps que laissait encore l'absence d'Anselme, de pousser vivement le siége de cette forteresse. Il attaqua le côté de sa présomption par des louanges à sa beauté; car rien ne bat mieux en brèche, et ne renverse plus vite les tours de la vanité d'une belle, que cette même vanité employée par la langue de l'adulation. En effet, il sut si adroitement miner le roc de sa chasteté, et faire jouer de telles machines de guerre, que Camille, fût-elle toute de bronze, ne pouvait manquer de succomber. Lothaire pria, supplia, pleura, adula, pressa, témoigna tant d'ardeur et de sincérité, qu'à la fin il renversa les remparts de la vertu de Camille, et conquit ce qu'il espérait le moins et désirait le plus. Camille se rendit, Camille fut vaincue. Mais qu'y a-t-il d'étrange? l'amitié de Lothaire avait-elle tenu bon? exemple frappant qui nous montre que l'unique manière de vaincre l'amour, c'est de le fuir, et que personne ne doit se prendre corps à corps avec un si puissant ennemi; car, pour résister à ses efforts humains, il faudrait des forces divines.
Léonella connut seule la faute de sa maîtresse, parce que les deux mauvais amis et nouveaux amants ne purent la lui cacher. Lothaire se garda bien de révéler à Camille le projet qu'avait eu Anselme, et de lui dire que c'était de son mari lui-même qu'il avait tenu les moyens de réussir auprès d'elle, de peur qu'elle ne cessât d'estimer autant son amour, et qu'elle ne vînt à penser que c'était par hasard, par occasion et sans dessein qu'il l'avait sollicitée. Au bout de quelques jours, Anselme revint dans sa maison; mais il ne vit pas ce qui y manquait, bien que ce fût ce qu'il estimait et ce qu'il devait regretter le plus. Il alla sans délai voir Lothaire, qu'il trouva chez lui. Les deux amis s'embrassèrent, et le nouveau venu demanda aussitôt à l'autre des nouvelles de sa vie ou de sa mort.
«Les nouvelles que j'ai à te donner, ô mon ami! répondit Lothaire, sont que tu as une femme qui peut être, avec justice, l'exemple et la gloire de toutes les femmes vertueuses. Les paroles que je lui ai dites, le vent les a emportées; les offres, elle les a repoussées; les présents, elle ne les a point admis; mes larmes feintes, elle en a fait l'objet de ses railleries. En un mot, de même que Camille est le sommaire de toute beauté, c'est le temple où l'honnêteté a son autel, où résident à la fois la politesse et la pudeur, et toutes les vertus qui peuvent parer une femme de bien. Reprends, ami, reprends ton argent et tes bijoux; ils sont là sans que j'aie eu besoin d'y toucher, car l'intégrité de Camille ne se rend pas à d'aussi vils objets que les cadeaux et les promesses. Sois satisfait, Anselme, et ne pense plus à tenter d'autre épreuve. Puisque tu as passé à pied sec la mer des embarras et des soupçons que les femmes ont coutume de donner, ne t'embarque plus sur l'océan de nouvelles tempêtes; ne fais plus, avec un autre pilote, l'expérience de la solidité du navire que le ciel t'a donné en partage pour faire la traversée de ce monde: mais persuade-toi, tout au contraire, que tu es arrivé à bon port; affermis-toi bien sur les ancres de la bonne considération, et reste en panne jusqu'à ce qu'on vienne te réclamer la dette dont aucune noblesse humaine n'a le privilège d'éviter le payement.»
Anselme fut ravi des paroles de Lothaire, et les crut comme si quelque oracle les eût prononcées. Cependant il le pria de ne pas abandonner complètement l'entreprise, quand même il ne la suivrait que par curiosité et passe-temps, sans faire d'aussi pressantes démarches que par le passé.
«Je veux seulement, lui dit-il, que tu écrives quelques vers à sa louange, sous le nom de Chloris, et je ferai croire à Camille que tu es amoureux d'une dame à laquelle tu as donné ce nom, afin de pouvoir célébrer ses attraits sans manquer aux égards qui lui sont dus. Et si tu ne veux pas te donner la peine d'écrire ces vers, je me charge de les composer.
— Cela est inutile, reprit Lothaire; les Muses ne me sont pas tellement ennemies qu'elles ne me fassent quelques visites dans le cours de l'année. Parle à Camille de mes feintes amours; mais quant aux vers, je les ferai, sinon tels que le mérite leur sujet, au moins du mieux que je pourrai.»
Les deux amis, l'imprudent et le traître, ainsi tombés d'accord, Anselme, de retour à sa maison, fit à Camille la question qu'elle s'étonnait de ne point avoir reçue déjà: à savoir, quel motif lui avait fait écrire ce billet qu'elle lui avait adressé. Camille répondit qu'il lui avait semblé que Lothaire la regardait un peu moins respectueusement que lorsque son mari était à la maison; mais qu'elle était déjà détrompée, et voyait bien que c'était pure imagination de sa part, puisque Lothaire fuyait sa présence et les occasions de se trouver seul avec elle. Anselme lui dit qu'elle pouvait être bien remise de ce soupçon; car il savait que Lothaire était violemment épris d'une noble demoiselle de la ville, qu'il célébrait sous le nom de Chloris; mais que, dans le cas même où son coeur fût libre, il n'y avait rien à craindre de sa loyale amitié. Si Camille n'eût pas été avisée par Lothaire que cet amour pour Chloris était simulé, et qu'il ne l'avait dit à Anselme qu'afin de pouvoir s'occuper quelques instants à célébrer les louanges de Camille elle-même, sans aucun doute elle serait tombée dans les filets cuisants de la jalousie; mais, étant prévenue, elle reçut cette confidence sans alarme.
Le lendemain, comme ils étaient tous trois à table, après le dessert, Anselme pria Lothaire de réciter quelqu'une des poésies qu'il avait composées pour sa bien-aimée Chloris, lui faisant observer que, puisque Camille ne la connaissait pas, il pouvait en dire tout ce qu'il lui plairait.
«Encore qu'elle la connût, reprit Lothaire, je n'aurais rien à cacher; car, lorsqu'un amant loue sa dame de ses attraits et lui reproche sa cruauté, il ne fait nulle injure à sa bonne renommée. Mais, quoi qu'il en soit, voici le sonnet que j'ai fait hier sur l'ingratitude de Chloris.»