SONNET

«Du milieu de cette terre stérile et bouleversée, du milieu de ces bastions renversés à terre, les saintes âmes de trois mille soldats montèrent vivantes à un meilleur séjour;

«Ils avaient d'abord vainement exercé la force de leurs bras courageux, jusqu'à ce qu'enfin, de lassitude et de petit nombre, ils rendirent la vie au fil de l'épée.

«Voilà le sol qu'ont incessamment rempli mille souvenirs lamentables, dans les siècles passés et dans le temps présent.

«Mais jamais, dans son âpre sein, de plus pures âmes n'auront monté au ciel, et jamais il n'aura porté des corps plus vaillants.»

Les sonnets ne furent pas trouvés mauvais, et le captif, après s'être réjoui des bonnes nouvelles qu'on lui donnait de son compagnon, reprit le fil de son histoire.

Après la reddition de la Goulette et du fort, dit-il, les Turcs ordonnèrent que la Goulette fût démantelée; car pour le fort, il n'en restait plus rien à jeter par terre. Afin d'aller plus vite en besogne, on la mina par trois côtés; mais on ne put en aucun endroit faire sauter ce qui semblait le moins solide, c'est-à-dire les murailles antiques, tandis que toutes les nouvelles fortifications qu'avait élevées le Fratin[224] furent aisément abattues. Finalement, la flotte, victorieuse et triomphante, regagna Constantinople, où, peu de temps après, mourut mon maître Uchali. On l'appelait _Uchali Fartax, _qui veut dire, en langue turque, le _renégat teigneux__[225]_, parce qu'il l'était effectivement, et c'est l'usage parmi les Turcs de donner aux gens les noms des défauts ou des qualités qu'ils peuvent avoir. Chez eux, en effet, il n'y a que quatre noms de famille, qui viennent également de la maison ottomane; les autres, comme je l'ai dit, prennent leurs noms des vices du corps ou des vertus de l'âme. Ce teigneux, étant esclave, avait ramé quatorze ans sur les galères du Grand Seigneur, et, quand il eut trente-quatre ans passés, il se fit renégat, de dépit de ce qu'un Turc lui avait donné un soufflet pendant qu'il ramait; et, pour s'en pouvoir venger, il renia sa foi. Sa valeur fut si grande que, sans passer par les routes viles et basses que prennent pour s'élever la plupart des favoris du Grand Seigneur, il devint roi d'Alger[226], et ensuite général de la mer, ce qui est la troisième charge de l'empire. Il était Calabrais de nation, et fut moralement homme de bien; il traitait avec beaucoup d'humanité ses captifs, dont le nombre s'éleva jusqu'à trois mille. Après sa mort, et suivant l'ordre qu'il en donna dans son testament, ceux-ci furent répartis entre ses renégats et le Grand Seigneur (qui est aussi l'héritier de tous ceux qui meurent, et qui prend part comme tous les autres enfants à la succession du défunt). Je tombai en partage à un renégat vénitien, qu'Uchali avait fait prisonnier étant mousse sur un vaisseau chrétien, et qu'il aima tant, qu'il en fit un de ses plus chers mignons. Celui-ci, le plus cruel renégat qu'on vît jamais, s'appelait Hassan-Aga[227]: il devint très-riche, et fut fait roi d'Alger. Je le suivis de Constantinople à cette ville, satisfait d'être si près de l'Espagne; non que je pensasse à écrire à personne ma douloureuse situation, mais pour voir si la fortune ne me serait pas plus favorable à Alger qu'à Constantinople, où j'avais, de mille manières, essayé de m'enfuir, sans qu'aucune eût réussi. Je pensais, dans Alger, chercher d'autres moyens d'arriver à ce que je désirais tant, car jamais l'espoir de recouvrer ma liberté ne m'abandonna; et quand, en ce que j'imaginais ou mettais en oeuvre, le succès ne répondait pas à l'intention, aussitôt, sans m'abandonner à la douleur, je me forgeais une autre espérance qui, si faible qu'elle fût, soutînt mon courage.

C'est ainsi que j'occupais ma vie, enfermé dans la prison que les Turcs appellent _bagne__[228]__, _où ils gardent tous les captifs chrétiens, aussi bien ceux du roi que ceux des particuliers, et ceux encore qu'on appelle de l'_almacen, _comme on dirait de la municipalité, parce qu'ils appartiennent à la ville, et servent aux travaux publics. Pour ces derniers, il est difficile que la liberté leur soit rendue; car, étant à tout le monde et n'ayant point de maître particulier, ils ne savent avec qui traiter de leur rançon, même quand ils en auraient une. Dans ces bagnes, comme je l'ai dit, beaucoup de particuliers conduisent leurs captifs, surtout lorsque ceux-ci sont pour être rachetés, parce qu'ils les y tiennent en repos et en sûreté jusqu'au rachat. Il en est de même des captifs du roi quand ils traitent de leur rançon; ils ne vont point au travail de la chiourme, à moins que la rançon ne tarde à venir, parce qu'alors, pour les forcer d'écrire d'une manière plus pressante, on les fait travailler, et on les envoie comme les autres chercher du bois, ce qui n'est pas une petite besogne. J'étais donc parmi les captifs du rachat; car, lorsqu'on sut que j'étais capitaine, j'eus beau déclarer que je n'avais ni ressources ni fortune, cela n'empêcha point qu'on ne me rangeât parmi les gentilshommes et les gens à rançon. On me mit une chaîne, plutôt en signe de rachat que pour me tenir en esclavage, et je passais ma vie dans ce bagne, avec une foule d'hommes de qualité désignés aussi pour le rachat. Bien que la faim et le dénûment nous tourmentassent quelquefois, et même à peu près toujours, rien ne nous causait autant de tourment que d'être témoins des cruautés inouïes que mon maître exerçait sur les chrétiens. Chaque jour il en faisait pendre quelqu'un; on empalait celui-là, on coupait les oreilles à celui-ci, et cela pour si peu de chose, ou plutôt tellement sans motif, que les Turcs eux-mêmes reconnaissaient qu'il ne faisait le mal que pour le faire, et parce que son humeur naturelle le portait à être le meurtrier de tout le genre humain[229]. Un seul captif s'en tira bien avec lui: c'était un soldat espagnol, nommé un tel de Saavedra, lequel fit des choses qui resteront de longues années dans la mémoire des gens de ce pays, et toutes pour recouvrer sa liberté. Cependant jamais Hassan-Aga ne lui donna un coup de bâton, ni ne lui en fit donner, ni ne lui adressa une parole injurieuse, tandis qu'à chacune des nombreuses tentatives que faisait ce captif pour s'enfuir, nous craignions tous qu'il ne fût empalé, et lui-même en eut la peur plus d'une fois. Si le temps me le permettait, je vous dirais à présent quelqu'une des choses que fit ce soldat; cela suffirait pour vous intéresser et pour vous surprendre bien plus assurément que le récit de mon histoire[230]. Mais il faut y revenir.

Au-dessus de la cour de notre prison donnaient les fenêtres de la maison d'un More riche et de haute naissance. Selon l'usage du pays, c'étaient plutôt des lucarnes rondes que des fenêtres; encore étaient-elles couvertes par des jalousies épaisses et serrées. Un jour je me trouvais sur une terrasse de notre prison avec trois de mes camarades, essayant, pour passer le temps, de sauter avec nos chaînes, et seuls alors, car tous les autres chrétiens étaient allés au travail. Je levai les yeux par hasard, et je vis sortir, par l'une de ces lucarnes si bien fermées, une canne de jonc au bout de laquelle pendait un petit paquet; et le jonc s'agitait de haut en bas, comme si l'on nous eût fait signe de venir le prendre. Nous regardâmes attentivement, et l'un de ceux qui se trouvaient avec moi alla se mettre sous la canne, pour voir ce que l'on ferait, et si on la laisserait tomber. Mais dès qu'il fut près de la muraille, on releva la canne, et on la remua de droite à gauche, comme si l'on eût dit _non _par un signe de tête. Le chrétien s'en revint près de nous, et l'on recommença à baisser la canne avec les mêmes mouvements que d'abord. Un autre de mes compagnons alla tenter l'épreuve, et il lui arriva comme au premier; le troisième ensuite, qui ne fut pas plus heureux que les deux autres. Quand je vis cela, je voulus à mon tour courir la chance, et je ne fus pas plutôt arrivé sous la canne de jonc, qu'on la laissa tomber à mes pieds dans le bagne. Je courus aussitôt détacher le petit paquet, et j'y trouvai un mouchoir noué qui contenait dix cianis, monnaie d'or de bas aloi dont les Mores font usage, et qui valent chacun dix de nos réaux. Combien me réjouit la trouvaille, il est inutile de le dire; car ma joie fut égale à la surprise que j'éprouvai en pensant d'où pouvait nous venir cette bonne fortune, ou plutôt à moi, puisqu'en ne voulant lâcher la canne qu'à mon approche, on avait clairement fait entendre que c'était à moi que s'adressait le bienfait. Je pris mon précieux argent, je brisai le jonc, je retournai sur la terrasse pour regarder de nouveau la fenêtre, et j'en vis sortir une très-blanche main, qui l'ouvrit et la ferma précipitamment. Cela nous fit comprendre, ou du moins imaginer, que c'était de quelque femme habitant cette maison que nous avions reçu cette aumône, et en signe de reconnaissance nous fîmes des révérences[231] à la manière moresque, en inclinant la tête, pliant le corps, et croisant les bras sur la poitrine. Un moment après, on fit paraître par la même lucarne une petite croix faite de morceaux de jonc, que l'on retira aussitôt. Ce signe nous confirma dans la pensée que quelque chrétienne devait être esclave en cette maison, et que c'était elle qui nous faisait ce bien. Mais la blancheur de la main et les bracelets dont elle était ornée détruisirent cette supposition. Alors nous imaginâmes que ce devait être une chrétienne renégate, de celles que leurs maîtres eux-mêmes ont coutume de prendre pour épouses légitimes, chose qu'ils tiennent à grand bonheur, car ils les estiment plus que les femmes de leur nation.

Dans toutes nos conjectures, nous donnions bien loin de la vérité; et, depuis lors, notre unique occupation était de regarder la fenêtre, ce pôle où nous était apparue l'étoile de la canne de roseau. Mais il se passa bien quinze jours sans que nous la revissions, ni la main non plus, ni signal d'aucune espèce. Et bien que, dans cet intervalle, nous eussions mis tous nos soins, toute notre sollicitude à savoir qui habitait cette maison, et s'il s'y trouvait quelque chrétienne renégate, nous ne pûmes rencontrer personne qui nous dît autre chose, sinon que là demeurait un More riche et de qualité, appelé Agi-Morato, qui avait été kayd du fort de Bata, emploi de haute importance dans le pays[232]. Mais, quand nous étions le plus loin de croire que d'autres cianis viendraient à pleuvoir par là, nous vîmes tout à coup reparaître la canne de jonc, avec un autre paquet au bout, plus gros que le premier. C'était un jour que le bagne se trouvait, comme la fois précédente, complètement vide. Nous fîmes l'épreuve accoutumée, chacun de mes trois compagnons allant se présenter avant moi; mais le jonc ne se rendit à aucun d'eux, et ce fut seulement quand j'approchai qu'on le laissa tomber à terre. Je trouvai dans le mouchoir quarante écus d'or espagnols, et un billet écrit en arabe, à la fin duquel on avait fait une grande croix. Je baisai la croix, je pris les écus, je revins à la terrasse; nous fîmes tous nos révérences, la main se montra de nouveau, puis je fis signe que je lirais le billet, et l'on ferma la fenêtre. Nous restâmes tous étonnés et ravis de l'événement; mais comme aucun de nous n'entendait l'arabe, si notre désir était grand de savoir ce que contenait le papier, plus grande encore était la difficulté de trouver quelqu'un qui pût le lire. Enfin je résolus de me confier à un renégat, natif de Murcie[233], qui s'était donné pour mon grand ami, et duquel j'avais pris des garanties qui l'obligeassent à garder le secret que je lui confierais. Il y a des renégats, en effet, qui ont coutume, lorsqu'ils ont l'intention de retourner en pays de chrétiens, d'emporter avec eux quelques attestations des captifs de qualité, où ceux-ci certifient, dans la forme qu'ils peuvent employer, que ce renégat est homme de bien, qu'il a rendu service aux chrétiens, et qu'il a l'intention de s'enfuir à la première occasion favorable. Il y en a qui recherchent ces certificats avec bonne intention; d'autres, par adresse et pour en tirer parti. Ils viennent voler en pays chrétiens; et, s'ils font naufrage, ou s'ils sont arrêtés, ils tirent leurs certificats, et disent qu'on verra par ces papiers qu'ils avaient le dessein de revenir à la foi chrétienne, et que c'est pour cela qu'ils étaient venus en course avec les autres Turcs. Ils se préservent ainsi du premier mouvement d'horreur, se réconcilient avec l'Église, sans qu'il leur en coûte rien; et, dès qu'ils trouvent leur belle, ils retournent en Berbérie faire le même métier qu'auparavant. D'autres font réellement usage de ces papiers, les recherchent à bonne intention, et restent dans les pays chrétiens. Un de ces renégats était l'ami dont je viens de parler, lequel avait des attestations de tous nos camarades, où nous rendions de lui le meilleur témoignage qu'il fût possible. Si les Mores eussent trouvé sur lui ces papiers, ils l'auraient brûlé tout vif. J'appris qu'il savait assez bien l'arabe, non-seulement pour le parler, mais pour l'écrire. Toutefois, avant de m'ouvrir entièrement à lui, je le priai de me lire ce papier que j'avais par hasard trouvé dans une fente de mon hangar. Il l'ouvrit, le regarda quelque temps avec soin, et se mit à l'épeler entre ses dents; je lui demandai s'il le comprenait. «Très-bien, me dit-il, et, si vous voulez que je vous le traduise mot pour mot, donnez- moi une plume et de l'encre, ce me sera plus facile.» Nous lui donnâmes aussitôt ce qu'il demandait, et il se mit à traduire peu à peu. Quand il eut fini: «Tout ce qui est ici en espagnol, dit- il, c'est ce que contient le papier, sans qu'il y manque une lettre. Il faut seulement prendre garde qu'où il y a _Lella Maryem, _cela veut dire Notre-Dame la vierge Marie.» Nous lûmes alors le billet, qui était ainsi conçu:

«Quand j'étais enfant, mon père avait une esclave[234] qui m'apprit dans ma langue l'_azala__[235]__ _chrétienne, et qui me dit bien des choses de Lella Maryem; la chrétienne mourut, et je sais qu'elle n'est point allée au feu, mais auprès d'Allah, car depuis je l'ai vue deux fois, et elle m'a dit d'aller en pays de chrétiens pour voir Lella Maryem, qui m'aime beaucoup. Je ne sais comment y aller. J'ai vu bien des chrétiens par cette fenêtre, mais aucun ne m'a paru gentilhomme, si ce n'est toi. Je suis belle et jeune, et j'ai beaucoup d'argent à emporter avec moi. Vois si tu peux faire en sorte que nous nous en allions; là tu seras mon mari, si tu veux l'être; et, si tu ne veux pas, cela me sera égal, car Lella Maryem me donnera bien quelqu'un avec qui me marier. C'est moi qui écris cela, mais prends garde à qui tu le feras lire, et ne te fie à aucun More, car ils sont tous trompeurs. Cela me fait grand'peine, et je voudrais que tu ne te découvrisses à personne; car, si mon père le sait, il me jettera sur-le-champ dans un puits et me couvrira de pierres. Je mettrai un fil au jonc, attaches-y ta réponse, et si tu n'as personne qui te l'écrive en arabe, fais-la-moi par signes: Lella Maryem fera que je t'entendrai. Qu'elle et Allah te conservent, ainsi que cette croix, que je baise souvent, comme me l'a recommandé la captive.»

Maintenant, seigneurs, voyez s'il était juste que le contenu de ce billet surprît et nous enchantât. Notre étonnement et notre joie éclatèrent de façon que le renégat s'aperçût bien que ce papier n'avait pas été trouvé par hasard, mais qu'il avait été réellement écrit à l'un de nous. Il nous conjura donc, si ce qu'il soupçonnait était la vérité, de nous fier et de nous ouvrir à lui, nous promettant de hasarder sa vie pour notre délivrance. En parlant ainsi, il tira de son sein un petit crucifix de métal, et, versant d'abondantes larmes, il nous jura, par le Dieu que représentait cette image, et auquel, bien que pécheur et méchant, il avait fidèlement conservé sa croyance, de nous garder le plus loyal secret sur tout ce qu'il nous plairait de lui découvrir. Il lui semblait, à ce qu'il nous dit, ou plutôt il pressentait que, par le moyen de celle qui avait écrit ce billet, nous devions tous obtenir notre liberté, et lui, l'objet de ses ardents désirs, qui était de rentrer dans le giron de la sainte Église sa mère, dont il s'était séparé comme un membre pourri, par son ignorance et son péché. C'était avec tant de larmes et avec de telles marques de repentir que le renégat parlait de la sorte, que tous, d'un commun avis, nous consentîmes à lui révéler la vérité de l'aventure, et nous lui en rendîmes en effet un compte exact, sans lui rien cacher. Nous lui fîmes voir la petite fenêtre par où se montrait le bâton de roseau, et lui, remarquant bien la maison, promit qu'il mettrait tous ses soins à s'informer des gens qui l'habitaient. Nous pensâmes aussi qu'il serait bon de répondre sur-le-champ au billet de la Moresque, et, comme nous avions maintenant quelqu'un qui savait le faire, le renégat écrivit aussitôt la réponse que je lui dictai, et dont je vais vous dire ponctuellement les propres expressions: car, de tous les détails importants de cette aventure, aucun ne m'est sorti de la mémoire, ni ne m'en sortira tant qu'il me restera un souffle de vie. Voici donc ce que je répondis à la Moresque:

«Que le véritable Allah te conserve, madame, ainsi que cette bienheureuse Maryem, qui est la véritable mère de Dieu, et celle qui t'a mis dans le coeur de t'en aller en pays de chrétiens, parce qu'elle t'aime tendrement. Prie-la de vouloir bien te révéler comment tu pourras mettre en oeuvre ce qu'elle t'ordonne; elle est si bonne, qu'elle le fera. De ma part, et de celle de tous les chrétiens qui se trouvent avec moi, je t'offre de faire pour toi tout ce que nous pourrons jusqu'à mourir. Ne manque pas de m'écrire pour m'informer de ce que tu penses faire; je te répondrai toujours. Le grand Allah nous a donné un chrétien captif qui sait parler et écrire ta langue aussi bien que tu le verras par ce billet. Ainsi, sans avoir aucune inquiétude, tu peux nous informer de tout ce que tu voudras. Quant à ce que tu dis que, si tu arrives en pays de chrétiens, tu dois être ma femme, je te le promets comme bon chrétien, et tu sais que les chrétiens tiennent mieux que les Mores ce qu'ils promettent. Qu'Allah et Maryem, sa mère, t'aient en leur sainte garde.»

Quand ce billet fut écrit et cacheté, j'attendis deux jours que le bagne fût vide, comme d'habitude, et j'allai aussitôt à la promenade ordinaire de la terrasse, pour voir si la canne de jonc paraîtrait; elle ne tarda pas beaucoup à se montrer. Dès que je la vis, bien que je ne pusse voir qui la tenait, je montrai le papier, comme pour faire entendre qu'on attachât le fil. Mais déjà il pendait au bâton. J'y liai le billet, et peu de moments après nous vîmes paraître de nouveau notre étoile, avec sa blanche bannière de paix, le petit mouchoir. On le laissa tomber; j'allai le ramasser aussitôt, et nous y trouvâmes, en toutes sortes de monnaies d'or et d'argent, plus de cinquante écus, lesquels doublèrent cinquante fois notre allégresse, et nous affermirent dans l'espoir de la délivrance. Cette même nuit, notre renégat revint au bagne. Il nous dit qu'il avait appris que, dans cette maison, vivait en effet le More qu'on nous avait indiqué, nommé Agi-Morato; qu'il était prodigieusement riche; qu'il avait une fille unique, héritière de tous ses biens, qui passait unanimement dans la ville pour la plus belle femme de toute la Berbérie, et que plusieurs des vice-rois qui étaient venus dans la province l'avaient demandée pour femme[236], mais qu'elle n'avait jamais voulu se marier; enfin, qu'elle avait eu longtemps une esclave chrétienne, morte depuis peu. Tout cela se rapportait parfaitement au contenu du billet. Nous tînmes ensuite conseil avec le renégat sur le parti qu'il fallait prendre pour enlever de chez elle la Moresque, et venir tous en pays chrétien. Il fut d'abord résolu qu'on attendrait le second avis de Zoraïde (c'est ainsi que s'appelait celle qui veut à présent s'appeler Marie), car nous reconnûmes bien qu'elle seule, et personne autre, pouvait trouver une issue à ces difficultés. Après nous être arrêtés à cela, le renégat nous dit de prendre courage, et qu'il perdrait la vie ou nous rendrait la liberté.

Pendant quatre jours entiers le bagne resta plein de monde, ce qui fut cause que le bâton de jonc tarda quatre jours à paraître. Au bout de ce temps, et dans la solitude accoutumée, il se montra enfin, avec un paquet si gros, qu'il promettait une heureuse portée. Le jonc s'inclina devant moi, et je trouvai dans le mouchoir un autre billet avec cent écus d'or, sans aucune monnaie. Le renégat se trouvait présent; nous lui donnâmes à lire le papier dans notre chambrée. Voici ce qu'il contenait:

«Je ne sais, mon seigneur, quel parti prendre pour que nous allions en Espagne, et Lella Maryem ne me l'a pas dit, bien que je le lui eusse demandé. Ce qui pourra se faire, c'est que je vous donne par cette fenêtre beaucoup de pièces d'or. Rachetez-vous avec cet argent, toi et tes amis, et qu'un de vous s'en aille en pays de chrétiens, qu'il y achète une barque, et qu'il revienne chercher les autres. On me trouvera, moi, dans le jardin de mon père, qui est à la porte de Bab-Azoun[237], près du bord de la mer. où je passerai tout l'été avec mon père et mes serviteurs. De là, pendant la nuit, vous pourrez m'enlever facilement et me conduire à la barque[238]. Et fais bien attention que tu dois être mon mari; car sinon, je prierai Mayrem qu'elle te punisse. Si tu ne te fies à personne assez pour l'envoyer chercher la barque, rachète-toi, et vas-y; je sais que tu reviendras plutôt qu'un autre, puisque tu es gentilhomme et chrétien. Tâche de savoir où est le jardin; quand tu viendras te promener par là, je saurai qu'il n'y a personne au bagne, et je te donnerai beaucoup d'argent. Qu'Allah te conserve, mon seigneur.»

Tel était le contenu du second billet; et, dès que nous en eûmes tous pris connaissance, chacun s'offrit pour être racheté et remplir la mission, promettant d'aller et de revenir avec la plus grande ponctualité. Moi-même je m'offris comme les autres. Mais le renégat s'opposa à toutes ces propositions, disant qu'il ne permettrait pas qu'aucun de nous fût mis en liberté avant que tous les autres le fussent en même temps, parce que l'expérience lui avait appris combien, une fois libre, on tenait mal les paroles données dans l'esclavage. «Très-souvent, disait-il, des captifs de grande naissance avaient employé ce moyen, rachetant quelqu'un de leurs compagnons pour qu'il allât, avec de l'argent, à Valence ou à Mayorque, armer une barque et revenir chercher ceux qui lui avaient fourni sa rançon; mais jamais on ne les avait revus, parce que le bonheur d'avoir recouvré la liberté et la crainte de la perdre encore effaçaient de leur souvenir toutes les obligations du monde.» Pour preuve de cette vérité, il nous raconta brièvement une aventure qui était arrivée depuis peu à des gentilshommes chrétiens, la plus étrange qu'on ait ouï conter dans ces parages, où chaque jour se passent des choses étonnantes[239]. Enfin il finit par nous dire que ce qu'il fallait faire c'était de lui donner, à lui, l'argent destiné à la rançon du chrétien, pour acheter une barque à Alger même, sous prétexte de se faire marchand et de négocier avec Tétouan et les villes de la côte; et que, lorsqu'il serait maître de la barque, il trouverait facilement le moyen de nous tirer du bagne et de nous mettre tous à bord[240].

«D'ailleurs, ajoutait-il, si la Moresque, ainsi qu'elle le promet, donne assez d'argent pour vous racheter tous, rien ne sera plus facile, une fois libres, que de vous embarquer au beau milieu du jour. La plus grande difficulté qui s'offre, c'est que les Mores ne permettent à aucun renégat d'acheter ou d'avoir une barque en sa possession, mais seulement de grands navires pour aller en course, parce qu'ils craignent que celui qui achète une barque, surtout s'il est Espagnol, ne la veuille avoir uniquement pour se sauver en pays chrétien. Mais je lèverai cet obstacle en mettant un More tagarin[241] de moitié dans l'acquisition de la barque et les bénéfices du négoce. Sous l'ombre de son nom, je deviendrai maître de la barque, et je tiens dès lors tout le reste pour accompli.»

Bien qu'il nous eût paru préférable, à mes compagnons et à moi, d'envoyer chercher la barque à Mayorque, ainsi que le disait la Moresque, nous n'osâmes point contredire le renégat, dans la crainte que, si nous ne faisions pas ce qu'il demandait, il ne nous découvrît, et ne mît en danger de mort nous et Zoraïde, pour la vie de qui nous aurions donné toutes les nôtres. Ainsi nous résolûmes de remettre notre sort dans les mains de Dieu et dans celles du renégat. On répondit à l'instant même à Zoraïde, en lui disant que nous ferions tout ce qu'elle nous conseillait, parce que son idée était aussi bonne que si Lella Maryem la lui eût communiquée, et que c'était à elle seule qu'il appartenait d'ajourner ce projet ou de le mettre immédiatement en oeuvre. Je renouvelai enfin, à la suite de cette lettre, la promesse d'être son époux; et, un autre jour que le bagne se trouvait solitaire, elle nous descendit, en différentes fois, avec la canne et le mouchoir, jusqu'à deux mille écus d'or. Elle disait, dans un billet, que le prochain _dgiuma, _qui est le vendredi, elle allait au jardin de son père; mais qu'avant de partir elle nous donnerait encore de l'argent; que, si cela ne suffisait pas, nous n'avions qu'à l'en avertir, qu'elle nous en donnerait autant que nous lui en demanderions, parce que son père en avait tant qu'il n'y ferait pas attention, et que d'ailleurs elle tenait les clefs de toutes choses. Nous remîmes aussitôt cinq cents écus au renégat pour l'achat de la barque. Avec huit cents écus je me rachetai. J'avais donné l'argent à un marchand valencien qui se trouvait en ce moment à Alger[242]. Celui-ci me racheta du roi, mais sur parole, et en s'engageant à payer ma rançon à l'arrivée du premier vaisseau qui viendrait de Valence: car, s'il eût aussitôt déboursé l'argent, ç'aurait été donner au roi le soupçon que ma rançon était depuis plusieurs jours à Alger, et que, pour faire un bénéfice, le marchand n'en avait rien dit. Finalement, mon maître était si madré que je n'osai point lui faire compter l'argent tout d'abord.

La veille du vendredi où la belle Zoraïde devait aller au jardin d'été, elle nous donna encore mille écus d'or, et nous informa de son prochain départ, en me priant, dès que je serais racheté, de me faire indiquer le jardin de son père, et de chercher, en tout cas, l'occasion d'y aller et de la voir. Je lui répondis en peu de mots que je ne manquerais pas de faire ainsi, et qu'elle eût bien soin de nous recommander à Lella Maryem, avec toutes les oraisons que l'esclave lui avait enseignées. Cela fait, on prit des mesures pour que nos trois compagnons se rachetassent aussi, afin de faciliter leur sortie du bagne, et que, me voyant racheté et eux non, tandis qu'il y avait de l'argent pour le faire, le diable n'allât pas leur monter la tête, et leur persuader de faire quelque sottise au détriment de Zoraïde. Bien que leur qualité pût me préserver de cette crainte, cependant je ne voulus pas laisser courir une telle chance à l'affaire. Je les fis donc racheter par le même moyen que j'avais pris pour moi, en remettant d'avance l'argent de la rançon au marchand, pour qu'il pût s'engager en toute sécurité; mais jamais nous ne lui découvrîmes notre secret complot: cette confidence eût été trop dangereuse.

Chapitre XLI

Où le captif continue son histoire

Quinze jours ne se passèrent point sans que notre renégat eût acheté une bonne barque, capable de tenir trente personnes. Pour colorer la chose et prévenir tout soupçon, il résolut de faire, et fit en effet le voyage d'un pays appelé Sargel, qui est à vingt lieues d'Alger, du côté d'Oran, où il se fait un grand commerce de figues sèches[243]. Il recommença deux ou trois fois ce voyage, en compagnie du Tagarin dont il nous avait parlé. On appelle _Tagarins, _en Berbérie, les Mores de l'Aragon, et _Mudejarès _ceux de Grenade[244]. Ces derniers se nomment _Elchès _dans le royaume de Fez, et ce sont eux que le roi de ce pays emploie le plus volontiers à la guerre. Chaque fois que le renégat passait avec sa barque, il jetait l'ancre dans une petite cale qui n'était pas à deux portées d'arquebuse du jardin où demeurait Zoraïde. Là, avec les jeunes Mores qui ramaient dans son bâtiment, il se mettait à dessein, tantôt à dire l'_azala, _tantôt à essayer, comme pour rire, ce qu'il pensait faire tout de bon. Ainsi, il allait au jardin de Zoraïde demander des fruits, et le père lui en donnait sans le connaître. Il aurait bien voulu parler à Zoraïde, comme il me le confia depuis, pour lui dire que c'était lui qui devait, par mon ordre, la mener en pays chrétien, et qu'elle attendît patiemment, en toute confiance; mais il ne put jamais y parvenir, parce que les femmes moresques ne se laissent voir d'aucun More, ni Turc, à moins que ce ne soit par ordre de leur père ou de leur mari. Quant aux captifs chrétiens, elles se laissent voir et entretenir par eux peut-être plus qu'il ne serait raisonnable. Pour moi, j'aurais été fâché qu'il lui eût parlé, car elle se serait effrayée sans doute en voyant son sort confié à la langue d'un renégat. Mais Dieu, qui ordonnait les choses d'autre façon, ne donna point au désir du renégat l'occasion de se satisfaire. Celui-ci, voyant qu'il allait et venait en toute sûreté, dans ses voyages à Sargel; qu'il jetait l'ancre où, quand et comme il lui plaisait; que son associé le Tagarin n'avait d'autre volonté que la sienne; qu'enfin j'étais racheté, et qu'il ne manquait plus que de trouver des chrétiens pour le service des rames, me dit de choisir ceux que je voulais emmener avec moi, outre les gentilshommes rachetés, et de les tenir prévenus pour le premier vendredi, jour où il avait décidé qu'aurait lieu notre départ. En conséquence, je parlai à douze Espagnols, tous vigoureux rameurs, et de ceux qui pouvaient le plus librement sortir de la ville. Ce n'était pas facile d'en trouver autant à cette époque, car vingt bâtiments étaient sortis en course, et l'on avait emmené tous les hommes des chiourmes. Ceux-ci ne se rencontrèrent que parce que leur maître ne s'était pas mis en course de toute la saison, ayant à terminer une galiote qui était sur le chantier. Je ne leur dis rien autre chose, sinon que, le premier vendredi, dans le tantôt, ils sortissent secrètement un à un, et qu'ils prissent le chemin du jardin d'Agi-Morato, où ils m'attendraient jusqu'à ce que j'arrivasse. Je donnai à chacun cet avis en particulier, en leur recommandant, s'ils voyaient là d'autres chrétiens, de leur dire simplement que je leur avais commandé de m'attendre en cet endroit.

Cette démarche faite, il m'en restait une autre à faire qui me convenait encore davantage: c'était d'informer Zoraïde de l'état où se trouvaient nos affaires, pour qu'elle fût prête et sur le qui-vive, et qu'elle ne s'effrayât point si nous l'enlevions à l'improviste avant le temps que, dans sa pensée, devait mettre à revenir la barque des chrétiens. Je résolus donc d'aller au jardin, et de voir si je pourrais lui parler. Sous prétexte d'aller cueillir quelques herbages, j'y entrai la veille de mon départ, et la première personne que j'y rencontrai fut son père, lequel s'adressa à moi dans cette langue qu'on parle entre captifs et Mores, sur toutes les côtes de Berbérie, et même à Constantinople, qui n'est ni l'arabe, ni le castillan, ni la langue d'aucune nation, mais un mélange de toutes les langues, avec lequel nous parvenions à nous entendre tous[245]. Il me demanda donc, en cette manière de langage, qui j'étais, et ce que je cherchais dans son jardin. Je lui répondis que j'étais esclave d'Arnaute Mami[246] (et cela, parce que je savais que c'était un de ses amis les plus intimes), et que je cherchais des herbes pour faire une salade. Il me demanda ensuite si j'étais ou non un homme de rachat, et combien mon maître exigeait pour ma rançon. Pendant ces questions et ces réponses, la belle Zoraïde sortit de la maison du jardin. Il y avait déjà longtemps qu'elle ne m'avait vu, et, comme les Moresques, ainsi que je l'ai dit, ne font aucune façon de se montrer aux chrétiens, et ne cherchent pas davantage à les éviter, rien ne l'empêcha de s'avancer auprès de nous. Au contraire, voyant qu'elle venait à petits pas, son père l'appela et la fit approcher. Ce serait chose impossible que de vous dire à présent avec quelle extrême beauté, quelle grâce parfaite et quels riches atours parut à mes yeux ma bien-aimée Zoraïde. Je dirai seulement que plus de perles pendaient à son beau cou, à ses oreilles, à ses boucles de cheveux, qu'elle n'avait de cheveux sur la tête. Au-dessus des cous-de-pied, qu'elle avait nus et découverts à la mode de son pays, elle portait deux carcadj (c'est ainsi qu'on appelle en arabe les anneaux ou bracelets des pieds), d'or pur, avec tant de diamants incrustés, que son père, à ce qu'elle m'a dit depuis, les estimait dix mille doublons, et les bracelets qu'elle portait aux poignets des mains valaient une somme égale. Les perles étaient très-fines et très-nombreuses, car la plus grande parure des femmes moresques est de se couvrir de perles en grains ou en semence. Aussi y a-t-il plus de perles chez les Mores que chez toutes les autres nations. Le père de Zoraïde avait la réputation d'en posséder un grand nombre, et des plus belles qui fussent à Alger. Il passait aussi pour avoir dans son trésor plus de deux cent mille écus espagnols, et c'est de tout cela qu'était maîtresse celle qui l'est à présent de moi. Si elle se montrait belle avec tous ses ornements, on peut se faire idée, par les restes de beauté que lui ont laissés tant de souffrances et de fatigues, de ce qu'elle devait être en ces temps de prospérité. On sait que la beauté de la plupart des femmes a ses jours et ses époques; que les accidents de leur vie la diminuent ou l'augmentent, et qu'il est naturel que les passions de l'âme l'élèvent ou l'abaissent, bien que d'ordinaire elles la flétrissent. Enfin, elle se montra parée et belle au dernier point; du moins elle me parut la plus riche et la plus ravissante femme qu'eussent encore vue mes yeux. Et, joignant à cela les sentiments de la reconnaissance que m'avaient inspirés ses bienfaits, je crus avoir devant moi une divinité du ciel descendue sur la terre pour mon plaisir et mon salut. Dès qu'elle approcha, son père lui dit dans sa langue que j'étais esclave de son ami Arnaute Mami, et que je venais chercher une salade. Elle prit alors la parole, et, dans cette langue mêlée dont je vous ai parlé, elle me demanda si j'étais gentilhomme, et pourquoi je ne m'étais pas encore racheté; je lui répondis que je venais de l'être et qu'elle pouvait voir, par le prix de ma rançon, combien mon maître m'estimait, puisqu'il avait exigé et touché quinze cents zoltanis[247].

«En vérité, dit-elle, si tu avais appartenu à mon père, j'aurais fait en sorte qu'il ne te donnât pas pour deux fois autant; car vous autres chrétiens, vous mentez en tout ce que vous dites, et vous vous faites pauvres pour tromper les Mores.

— Cela peut bien être, madame, répondis-je; mais je proteste que j'ai dit à mon maître la vérité, que je la dis et la dirai à toutes les personnes que je rencontre en ce monde.

— Et quand t'en vas-tu? demanda Zoraïde.

— Demain, à ce que je crois, lui dis-je. Il y a ici un vaisseau de France qui met demain à la voile, et je pense partir avec lui.

— Ne vaudrait-il pas mieux, répliqua Zoraïde, attendre qu'il arrivât des vaisseaux d'Espagne pour t'en aller avec eux, plutôt qu'avec des Français, qui ne sont pas vos amis?

— Non, répondis-je; si toutefois il y avait des nouvelles certaines qu'un bâtiment arrive d'Espagne, je me déciderais à l'attendre; mais il est plus sûr de m'en aller dès demain: car le désir que j'ai de me voir en mon pays, auprès des personnes que j'aime, est si fort, qu'il ne me laissera pas attendre une autre occasion, pour peu qu'elle tarde, quelque bonne qu'elle puisse être.

— Tu dois sans doute être marié dans ton pays? demanda Zoraïde; et c'est pour cela que tu désires tant aller revoir ta femme.

— Non, répondis-je, je ne suis pas marié: mais j'ai donné ma parole de me marier en arrivant.

— Est-elle belle, la dame à qui tu l'as donnée? demanda Zoraïde.

— Si belle, répliquai-je, que, pour la louer dignement et te dire la vérité, j'affirme qu'elle te ressemble beaucoup.»

À ces mots, le père de Zoraïde se mit à rire de bon coeur, et me dit: «Par Allah, chrétien, elle doit être bien belle, en effet, si elle ressemble à ma fille, qui est la plus belle personne de tout ce royaume; si tu en doutes, regarde-la bien, et tu verras que je t'ai dit la vérité.»

C'était Agi-Morato qui nous servait d'interprète dans le cours de cet entretien, comme plus habile à parler cette langue bâtarde dont on fait usage en ce pays; car Zoraïde, quoiqu'elle l'entendît également, exprimait plutôt ses pensées par signes que par paroles.

Tandis que la conversation continuait ainsi, arrive un More tout essoufflé, disant à grands cris que quatre Turcs ont sauté par- dessus les murs du jardin, et qu'ils cueillent les fruits, bien que tout verts encore. À cette nouvelle, le vieillard tressaillit de crainte, et sa fille aussi, car les Mores ont une peur générale et presque naturelle des Turcs, surtout des soldats de cette nation, qui sont si insolents et exercent un tel empire sur les Mores leurs sujets, qu'ils les traitent plus mal que s'ils étaient leurs esclaves. Agi-Morato dit aussitôt à Zoraïde:

«Fille, retourne vite à la maison, et renferme-toi pendant que je vais parler à ces chiens; toi, chrétien, cherche tes herbes à ton aise, et qu'Allah te ramène heureusement en ton pays.»

Je m'inclinai, et il alla chercher les Turcs, me laissant seul avec Zoraïde, qui fit mine d'abord d'obéir à son père; mais, dès qu'il eut disparu derrière les arbres du jardin, elle revint auprès de moi et me dit, les yeux pleins de larmes:

«_Ataméji, _chrétien, _ataméji?» _ce qui veut dire: «Tu t'en vas, chrétien, tu t'en vas?

— Oui, madame, lui répondis-je; mais jamais sans toi. Attends-moi le premier _dgiuma; _et ne t'effraye pas de nous voir, car, sans aucun doute, nous t'emmènerons en pays de chrétiens.»

Je lui dis ce peu de mots de façon qu'elle me comprît trèsbien, ainsi que d'autres propos que nous échangeâmes. Alors, jetant un bras autour de mon cou, elle commença d'un pas tremblant à cheminer vers la maison. Le sort voulut, et ce pouvait être pour notre perte, si le ciel n'en eût ordonné autrement, que, tandis que nous marchions ainsi embrassés, son père, qui venait déjà de renvoyer les Turcs, nous vît dans cette posture, et nous vîmes bien aussi qu'il nous avait aperçus. Mais Zoraïde, adroite et prudente, ne voulut pas ôter les bras de mon cou; au contraire, elle s'approcha de plus près encore, et posa sa tête sur ma poitrine, en pliant un peu les genoux, et donnant tous les signes d'un évanouissement complet. Moi, de mon côté, je feignis de la soutenir contre mon gré. Son père vint en courant à notre rencontre, et voyant sa fille en cet état, il lui demanda ce qu'elle avait; mais comme elle ne répondait pas:

«Sans doute, s'écria-t-il, que l'effroi que lui a donné l'arrivée de ces chiens l'aura fait évanouir.»

Alors, l'ôtant de dessus ma poitrine, il la pressa contre la sienne. Elle jeta un soupir, et, les yeux encore mouillés de larmes, se tourna de mon côté et me dit:

«_Améji, _chrétien, améji,» c'est-à-dire: «Va-t'en, chrétien, va-t'en.»

À quoi son père répondit:

«Peu importe, fille, que le chrétien s'en aille, car il ne t'à point fait de mal; et les Turcs sont partis. Que rien ne t'effraye maintenant, et que rien ne te chagrine, puisque les Turcs, ainsi que je te l'ai dit, se sont, à ma prière, en allés par où ils étaient venus.

— Ce sont eux, seigneur, dis-je à son père, qui l'ont effrayée, comme tu l'as pensé. Mais puisqu'elle dit que je m'en aille, je ne veux pas lui causer de peine. Reste en paix, et, avec ta permission, je reviendrai, au besoin, cueillir des herbes dans le jardin; car, à ce que dit mon maître, on n'en saurait trouver en aucun autre de meilleures pour la salade.

— Tu pourras revenir toutes les fois qu'il te plaira, répondit Agi-Morato; ma fille ne dit pas cela parce que ta vue ou celle des autres chrétiens la fâche; c'était pour dire que les Turcs s'en allassent qu'elle t'a dit de t'en aller, ou bien parce qu'il était temps de chercher tes herbes.»

À ces mots, je pris sur-le-champ congé de tous les deux, et Zoraïde, qui semblait à chaque pas se sentir arracher l'âme, s'éloigna avec son père. Moi, sous prétexte de chercher les herbes de ma salade, je parcourus à mon aise tout le jardin; je remarquai bien les entrées et les sorties, le fort et le faible de la maison, et les facilités qui se pouvaient offrir pour le succès de notre entreprise. Cela fait, je revins, et rendis compte de tout ce qui s'était passé au renégat et à mes compagnons, soupirant après l'heure où je me verrais en paisible jouissance du bonheur que m'offrait le ciel dans la belle et charmante Zoraïde.

Enfin, le temps s'écoula, et amena le jour par nous si désiré. Nous suivîmes ponctuellement tous ensemble l'ordre arrêté dans nos conciliabules après de mûres réflexions, et le succès répondit pleinement à notre espoir. Le vendredi qui suivit le jour où j'avais entretenu Zoraïde dans le jardin, le renégat vint, à l'entrée de la nuit, jeter l'ancre avec sa barque presque en face de la demeure où nous attendait l'aimable fille d'Agi-Morato. Déjà les chrétiens qui devaient occuper les bancs des rameurs étaient avertis et cachés dans divers endroits des environs. Ils étaient tous vigilants et joyeux dans l'attente de mon arrivée, et impatients d'attaquer le navire qu'ils avaient devant les yeux; car, ne sachant point la convention faite avec le renégat, ils croyaient que c'était par la force de leurs bras qu'il fallait gagner la liberté, en ôtant la vie aux Mores qui occupaient la barque. Il arriva donc qu'à peine je me fus montré avec mes compagnons, tous les autres qui étaient cachés, guettant notre arrivée, accoururent auprès de nous. C'était l'heure où les portes de la ville venaient d'être fermées, et personne n'apparaissait dans toute cette campagne. Quand nous fûmes réunis, nous hésitâmes pour savoir s'il valait mieux aller d'abord chercher Zoraïde, ou faire, avant tout, prisonniers les Mores bagarins[248] qui ramaient dans la barque. Pendant que nous étions encore à balancer, arriva notre renégat, qui nous demanda à quoi nous perdions le temps, ajoutant que l'heure était venue d'agir, et que tous ses Mores, la plupart endormis, ne songeaient guère à se tenir sur leurs gardes. Nous lui dîmes ce qui causait notre hésitation; mais il répondit que ce qui importait le plus, c'était d'abord de s'emparer de la barque, chose très-facile et sans nul danger, puis qu'ensuite nous pourrions aller enlever Zoraïde. Son avis fut unanimement approuvé, et, sans tarder davantage, guidés par lui, nous arrivâmes au petit navire. Il sauta le premier à bord, saisit son cimeterre, et s'écria en langue arabe:

«Que personne de vous ne bouge, s'il ne veut qu'il lui en coûte la vie.»

En ce moment, presque tous les chrétiens étaient entrés à sa suite. Les Mores, qui n'étaient pas gens de résolution, furent frappés d'effroi en écoutant ainsi parler leur _arraez__[249]__, _et, sans qu'aucun d'eux étendît la main sur le peu d'armes qu'ils avaient, ils se laissèrent en silence garrotter par les chrétiens. Ceux-ci firent leur besogne avec célérité, menaçant les Mores, si l'un d'eux élevait la voix, de les passer au fil de l'épée. Quand cela fut fait, la moitié de nos gens restèrent pour les garder, et je revins avec les autres, ayant toujours le renégat pour guide, au jardin d'Agi-Morato. Le bonheur voulut qu'en arrivant à la porte nous l'ouvrissions avec autant de facilité que si elle n'eût pas été fermée. Nous approchâmes donc en grand silence jusque auprès de la maison, sans donner l'éveil à personne. La belle Zoraïde nous attendait à une fenêtre, et, dès qu'elle entendit que quelqu'un était là, elle demanda d'une voix basse si nous étions _nazarani__[250]__, _c'est-à-dire chrétiens. Je lui répondis que oui, et qu'elle n'avait qu'à descendre. Quand elle me reconnut, elle n'hésita pas un moment; sans répliquer un mot, elle descendit en toute hâte, ouvrit la porte et se fit voir à tous les yeux, si belle et si richement vêtue, que je ne pourrais l'exprimer. Dès que je la vis, je lui pris une main, et je la baisai; le renégat fit de même, ainsi que mes deux compagnons, et les autres aussi, qui, sans rien savoir de l'aventure, firent ce qu'ils nous virent faire, si bien qu'il semblait que tous nous lui rendissions grâce, et la reconnussions pour maîtresse de notre liberté. Le renégat lui demanda en langue moresque si son père était dans le jardin. Elle répondit que oui et qu'il dormait.

«Alors il faudra l'éveiller, reprit le renégat, et l'emmener avec nous, ainsi que tout ce qu'il y a de précieux dans ce beau jardin.

— Non, s'écria-t-elle, on ne touchera point à un cheveu de mon père; et dans cette maison il n'y a rien de plus que ce que j'emporte, et c'est bien assez pour que vous soyez tous riches et contents. Attendez un peu, et vous allez voir.»

À ces mots, elle rentra chez elle, en disant qu'elle reviendrait aussitôt, et que nous restassions tranquilles, sans faire aucun bruit. Je questionnai le renégat sur ce qui venait de se passer entre eux, et quand il me l'eut conté, je lui dis qu'il fallait ne faire en toute chose que la volonté de Zoraïde. Celle-ci revenait déjà, chargée d'un coffret si plein d'écus d'or, qu'elle pouvait à peine le soutenir. La fatalité voulut que son père s'éveillât en ce moment, et qu'il entendît le bruit qui se faisait dans le jardin. Il s'approcha de la fenêtre, et reconnut sur-le-champ que tous ceux qui entouraient sa maison étaient chrétiens. Aussitôt, jetant des cris perçants, il se mit à dire en arabe:

«Aux chrétiens, aux chrétiens! aux voleurs, aux voleurs!»

Ces cris nous mirent tous dans une affreuse confusion. Mais le renégat, voyant le péril que nous courions, et combien il lui importait de terminer l'entreprise avant que l'éveil fût donné, monta, en courant à toutes jambes, à l'appartement d'Agi-Morato. Quelques-uns des nôtres le suivirent, car je n'osais, quant à moi, abandonner Zoraïde, qui était tombée comme évanouie dans mes bras. Finalement, ceux qui étaient montés mirent si bien le temps à profit, qu'un moment après ils descendirent, amenant Agi-Morato, les mains liées et un mouchoir attaché sur la bouche, et le menaçant de lui faire payer un seul mot de la vie. Quand sa fille l'aperçut, elle se couvrit les yeux pour ne point le voir, et lui resta frappé de stupeur, ne sachant pas avec quelle bonne volonté elle s'était remise en nos mains. Mais comme alors les pieds étaient le plus nécessaires, nous regagnâmes en toute hâte notre barque, où ceux qui étaient restés nous attendaient, fort inquiets qu'il ne nous fût arrivé quelque malheur.

À peine deux heures de la nuit s'étaient écoulées que nous étions tous réunis dans la barque. On ôta au père de Zoraïde les liens des mains et le mouchoir de la bouche; mais le renégat lui répéta encore que, s'il disait un mot, c'en était fait de lui. Dès qu'il aperçut là sa fille, Agi-Morato commença à pousser de plaintifs sanglots, surtout quand il vit que je la tenais étroitement embrassée, et qu'elle, sans se plaindre, sans se défendre, sans chercher à s'échapper, demeurait tranquille entre mes bras; mais toutefois il gardait le silence, dans la crainte que le renégat ne mît ses menaces à effet. Au moment où nous allions jeter les rames à l'eau, Zoraïde, voyant dans la barque son père et les autres Mores qui étaient attachés, dit au renégat de me demander que je lui fisse la grâce de relâcher ces Mores, et de rendre à son père la liberté, parce qu'elle se précipiterait plutôt dans la mer, que de voir devant ses yeux, et par rapport à elle, emmener captif un père qui l'avait si tendrement aimée. Le renégat me transmit sa prière, et je répondis que j'étais prêt à la contenter. Mais il répliqua que cela n'était pas possible.

«Si nous les laissons ici, me dit-il, ils vont appeler au secours, mettre la ville en rumeur, et ils seront cause qu'on enverra de légères frégates à notre poursuite, qu'on nous cernera par terre et par mer, et que nous ne pourrons nous échapper. Ce qu'on peut faire, c'est de leur donner la liberté en arrivant au premier pays chrétien.»

Nous nous rendîmes tous à cet avis, et Zoraïde, à laquelle on expliqua les motifs qui nous obligeaient à ne point faire sur-le- champ ce qu'elle désirait, s'en montra satisfaite.

Aussitôt, en grand silence, mais avec une joyeuse célérité, chacun de nos vigoureux rameurs saisit son aviron, et nous commençâmes, en nous recommandant à Dieu du profond de nos coeurs, à voguer dans la direction des îles Baléares, qui sont le pays chrétien le plus voisin. Mais comme le vent d'est soufflait assez fort et que la mer était un peu houleuse, il devint impossible de suivre la route de Mayorque, et nous fûmes obligés de longer le rivage du côté d'Oran, non sans grande inquiétude d'être découverts de la petite ville de Sargel, qui, sur cette côte, n'est pas à plus de soixante milles d'Alger. Nous craignions aussi de rencontrer dans ces parages quelque galiote de celles qui amènent des marchandises de Tétouan, bien que chacun de nous comptât assez sur lui et sur les autres pour espérer, si nous rencontrions une galiote de commerce qui ne fût point armée en course, non-seulement de ne pas être pris, mais, au contraire, de prendre un bâtiment où nous pourrions achever plus sûrement notre voyage. Tandis qu'on naviguait ainsi, Zoraïde restait à mes côtés, la tête cachée dans mes mains pour ne pas voir son père, et j'entendais qu'elle appelait tout bas Lella Maryem, en la priant de nous assister.

Nous avions fait environ trente milles quand le jour commença de poindre; mais nous étions à peine à trois portées d'arquebuse de la terre, que nous vîmes entièrement déserte et sans personne qui pût nous découvrir. Cependant, à force de rames, nous gagnâmes la pleine mer, qui s'était un peu calmée, et, quand nous fûmes à deux lieues environ de la côte, on donna l'ordre de ramer de quart pendant que nous prendrions quelque nourriture, car la barque était abondamment pourvue. Mais les rameurs répondirent qu'il n'était pas encore temps de prendre du repos, qu'on pouvait donner à manger à ceux qui n'avaient point affaire, et qu'ils ne voulaient pour rien au monde déposer les rames. On leur obéit, et, presque au même instant, un grand vent s'éleva, qui nous força d'ouvrir les voiles et de laisser la rame, en mettant le cap sur Oran, car il n'était pas possible de suivre une autre direction. Cette manoeuvre se fit avec rapidité, et nous naviguâmes à la voile, faisant plus de huit milles à l'heure, sans autre crainte que celle de rencontrer un bâtiment armé en course. Nous donnâmes à manger aux Mores bagarins, que le renégat consola en leur disant qu'ils n'étaient point captifs, et qu'à la première occasion la liberté leur serait rendue. Il tint le même langage au père de Zoraïde; mais le vieillard répondit:

«Je pourrais, ô chrétiens, attendre tout autre chose de votre générosité et de votre courtoisie; mais ne me croyez pas assez simple pour imaginer que vous allez me donner la liberté. Vous ne vous êtes pas exposés assurément aux périls qu'il y avait à me l'enlever pour me la rendre si libéralement, surtout sachant qui je suis et quels avantages vous pouvez retirer en m'imposant une rançon. S'il vous plaît d'en fixer le prix, je vous offre dès maintenant tout ce que vous voudrez pour moi et pour cette pauvre enfant, qui est la meilleure et la plus chère partie de mon âme.»

En achevant ces mots, il se mit à pleurer si amèrement, qu'il nous fit à tous compassion, et qu'il força Zoraïde à jeter la vue sur lui. Quand elle le vit ainsi pleurer, elle s'attendrit, se leva de mes genoux pour aller embrasser son père, et, collant son visage au sien, ils commencèrent tous deux à fondre en larmes d'une manière si touchante, que la plupart d'entre nous sentaient aussi leurs yeux se mouiller de pleurs. Mais lorsque Agi-Morato la vit en habit de fête et chargée de tant de bijoux, il lui dit dans sa langue: «Qu'est-ce que cela, ma fille? hier, à l'entrée de la nuit, avant que ce terrible malheur nous arrivât, je t'ai vue avec tes habits ordinaires de la maison; et maintenant, sans que tu aies eu le temps de te vêtir, et sans que je t'aie donné aucune nouvelle joyeuse à célébrer en pompe et en cérémonie, je te vois parée des plus riches atours dont j'aie pu te faire présent pendant notre plus grande prospérité? Réponds à cela, car j'en suis plus surpris et plus inquiet que du malheur même où je me trouve.»

Tout ce que le More disait à sa fille, le renégat nous le transmettait, et Zoraïde ne répondait pas un mot. Mais quand Agi- Morato vit dans un coin de la barque le coffret où elle avait coutume d'enfermer ses bijoux, et qu'il savait bien avoir laissé dans sa maison d'Alger, ne voulant pas l'apporter au jardin, il fut bien plus surpris encore, et lui demanda comment ce coffre était tombé en nos mains, et qu'est-ce qu'il y avait dedans. Alors le renégat, sans attendre la réponse de Zoraïde, répondit au vieillard:

«Ne te fatigue pas, seigneur, à demander tant de choses à ta fille Zoraïde; je vais t'en répondre une seule, qui pourra satisfaire à toutes tes questions. Sache donc qu'elle est chrétienne, que c'est elle qui a été la lime de nos chaînes et la délivrance de notre captivité. Elle est venue ici de son plein gré, aussi contente, à ce que je suppose, de se voir en cette situation, que celui qui passe des ténèbres à la lumière, de la mort à la vie, et de l'enfer au paradis.

— Est-ce vrai, ma fille, ce que dit celui-là? s'écria le More.

— Il en est ainsi, répondit Zoraïde.

— Quoi! répliqua le vieillard, tu es chrétienne, et c'est toi qui as mis ton père au pouvoir de ses ennemis?

— Chrétienne, oui, je le suis, reprit Zoraïde, mais non celle qui t'a mis en cet état, car jamais mon désir n'a été de t'abandonner, ni de te faire du mal, mais seulement de faire mon bien.

— Et quel bien t'es-tu fait, ma fille?

— Pour cela, répondit-elle, demande-le à Lella Maryem; elle saura te le dire mieux que moi.»

À peine le More eut-il entendu cette réponse, qu'avec une incroyable célérité il se jeta dans l'eau la tête la première, et il se serait infailliblement noyé si le long vêtement qu'il portait ne l'eût un peu soutenu sur les flots. Aux cris de Zoraïde nous accourûmes tous, et, le saisissant par son cafetan, nous le retirâmes à demi noyé et sans connaissance; ce qui causa une si vive douleur à Zoraïde qu'elle se mit, comme s'il eût été sans vie, à pousser sur son corps les plus tendres et les plus douloureux sanglots. Nous le pendîmes la tête en bas; il rendit beaucoup d'eau, et revint à lui au bout de deux heures. Pendant ce temps le vent ayant changé, nous fûmes obligés de nous rapprocher de terre, et de faire force de rames pour ne pas être jetés à la côte. Mais notre bonne étoile permit que nous arrivassions à une cale que forme un petit promontoire appelé par les Mores cap de la _Cava rhoumia, _qui veut dire en notre langue de la _Mauvaise femme chrétienne. _C'est une tradition parmi eux qu'en cet endroit est enterrée cette Cava qui causa la perte de l'Espagne, parce qu'en leur langue _cava _veut dire _mauvaise femme__[251]__, _et _rhoumia, chrétienne. _Ils tiennent même à mauvais augure de jeter l'ancre dans cette cale quand la nécessité les y force, car ce n'est jamais sans nécessité qu'ils y abordent. Pour nous, ce ne fut pas un gîte de mauvaise femme, mais bien un heureux port de salut, tant la mer était furieuse. Nous plaçâmes nos sentinelles à terre, et, sans quitter un moment les rames, nous mangeâmes des provisions qu'avait faites le renégat: après quoi nous priâmes, du fond de nos coeurs, Dieu et Notre-Dame de nous prêter leur assistance et leur faveur pour mener à bonne fin un si heureux commencement.

On se prépara, pour céder aux supplications de Zoraïde, à mettre à terre son père et les autres Mores qui étaient encore attachés; car le coeur lui manquait, et ses tendres entrailles étaient déchirées à la vue de son père lié comme un malfaiteur, et de ses compatriotes prisonniers. Nous promîmes de lui obéir au moment du départ, puisqu'il n'y avait nul danger à les laisser en cet endroit, qui était complètement désert. Nos prières ne furent pas si vaines que le ciel ne les entendît; en notre faveur, le vent changea, la mer devint tranquille, et tout nous invita à continuer joyeusement notre voyage. Voyant l'instant favorable, nous déliâmes les Mores, et, à leur grand étonnement, nous les mîmes à terre un à un. Mais quand on descendit le père de Zoraïde, qui avait repris toute sa connaissance, il nous dit:

«Pourquoi pensez-vous, chrétiens, que cette méchante femelle se réjouisse de ce que vous me rendez la liberté? croyez-vous que c'est parce qu'elle a pitié de moi? Non, certes; c'est pour se délivrer de la gêne que lui causerait ma présence quand elle voudra satisfaire ses désirs criminels. N'allez pas imaginer que ce qui l'a fait changer de religion, c'est d'avoir cru que la vôtre vaut mieux que la nôtre; non, c'est d'avoir appris que chez vous on se livre à l'impudicité plus librement que dans notre pays.»

Puis, se tournant vers Zoraïde, tandis qu'avec un autre chrétien je le retenais par les deux bras, pour qu'il ne fît pas quelque extravagance:

«Ô jeune fille infâme et pervertie! s'écria-t-il, où vas-tu, aveugle et dénaturée, au pouvoir de ces chiens, nos ennemis naturels? Maudite soit l'heure où je t'ai engendrée, et maudits soient les tendres soins que j'ai pris de ton enfance!»

Quand je vis qu'il prenait le chemin de n'en pas finir de sitôt, je me hâtai de le descendre à terre, et là il continuait à grands cris ses malédictions et ses plaintes, suppliant Mahomet de prier Allah de nous détruire et de nous abîmer. Lorsque, après avoir mis à la voile, nous ne pûmes plus entendre ses paroles, nous vîmes encore ses actions; il s'arrachait les cheveux, se frappait le visage et se roulait par terre. Mais, dans un moment, il éleva si fort la voix, que nous pûmes distinctement l'entendre:

«Reviens, ma fille bien-aimée, disait-il, descends à terre; je te pardonne tout. Donne à ces hommes ton argent, qui est déjà le leur, et reviens consoler ton triste père, qui, si tu le laisses, laissera la vie sur cette plage déserte.»

Zoraïde entendait tout cela, et, le coeur brisé, pleurait amèrement. Elle ne sut rien trouver de mieux à lui répondre que ce peu de paroles:

«Allah veuille, ô mon père, que Lella Maryem, qui m'a rendue chrétienne, te console dans ta tristesse. Allah sait bien que je n'ai pu m'empêcher de faire ce que j'ai fait, et que ces chrétiens ne doivent rien à ma volonté. Quand même j'aurais voulu les laisser partir et les laisser à la maison, cela ne m'aurait pas été possible, tant mon âme avait hâte de mettre en oeuvre cette résolution, qui me semble aussi sainte qu'à toi, mon bon père, elle paraît coupable.»

Zoraïde parlait ainsi quand son père ne pouvait plus l'entendre, et que déjà nous le perdions de vue. Tandis que je la consolais, tout le monde se remit à l'ouvrage, et nous recommençâmes à voguer avec un vent si favorable, que nous étions persuadés de nous voir, au point du jour, sur les côtes d'Espagne. Mais comme rarement, ou plutôt jamais, le bien ne vient pur et complet, sans qu'il soit accompagné ou suivi de quelque mal qui le trouble et l'altère, notre mauvaise étoile, ou peut-être les malédictions que le More avait données à sa fille (car il faut les craindre de quelque père que ce soit), vinrent troubler notre allégresse. Nous étions en pleine mer, à plus de trois heures de la nuit, marchant voile déployée et les rames au crochet, car le vent prospère nous dispensait du travail de la chiourme, quand tout à coup, à la clarté de la lune, nous aperçûmes un vaisseau rond, qui, toutes voiles dehors et penché sur le flanc, traversait devant nous. Il était si proche, que nous fûmes obligés de carguer à la hâte pour ne point le heurter, et lui, de son côté, fit force de timon pour nous laisser le chemin libre. On se mit alors, du tillac de ce vaisseau, à nous demander qui nous étions, où nous allions et d'où nous venions. Mais comme ces questions nous étaient faites en langue française, le renégat s'écria bien vite:

«Que personne ne réponde: ce sont sans doute des corsaires français, qui font prise de tout.»

Sur cet avis, personne ne dit mot, et, prenant un peu d'avance, nous laissâmes le vaisseau sous le vent. Mais aussitôt on nous lâcha deux coups de canon, sans doute à boulets enchaînés, car la première volée coupa par la moitié notre mât, qui tomba dans la mer avec sa voile; et le second coup, tiré presque au même instant, porta dans le corps de notre barque, qu'il perça de part en part, sans atteindre personne. Mais, nous sentant couler à fond, nous nous mîmes tous à demander secours à grands cris, et à prier les gens du vaisseau de nous recueillir, s'ils ne voulaient nous voir sombrer. Ils mirent alors en panne, et jetant la chaloupe en mer, douze Français, armés de leurs arquebuses, s'approchèrent, mèches allumées, de notre bâtiment. Quand ils virent notre petit nombre, et que réellement nous coulions bas, ils nous prirent à leur bord, disant que c'était l'impolitesse que nous leur avions faite en refusant de répondre qui nous valait cette leçon. Notre renégat prit alors le coffre qui contenait les richesses de Zoraïde, et le jeta dans la mer, sans que personne prît garde à ce qu'il faisait. Finalement, tous nous passâmes sur le navire des Français, qui s'informèrent d'abord de tout ce qu'il leur plut de savoir de nous; puis, comme s'ils eussent été nos ennemis mortels, ils nous dépouillèrent de tout ce que nous portions; ils prirent à Zoraïde jusqu'aux anneaux qu'elle avait aux jambes. Mais j'étais bien moins tourmenté des pertes dont s'affligeait Zoraïde que de la crainte de voir ces pirates passer à d'autres violences, et lui enlever, après ces riches et précieux bijoux, celui qui valait plus encore et qu'elle estimait davantage. Mais, par bonheur, les désirs de ces gens ne vont pas plus loin que l'argent et le butin, dont ne peut jamais se rassasier leur avarice, qui se montra, en effet, si insatiable, qu'ils nous auraient enlevé jusqu'à nos habits de captifs, s'ils eussent pu en tirer parti.

Quelques-uns d'entre eux furent d'avis de nous jeter tous à la mer, enveloppés dans une voile, parce qu'ils avaient l'intention de trafiquer dans quelques ports d'Espagne sous pavillon breton, et que, s'ils nous eussent emmenés vivants, on aurait découvert et puni leur vol. Mais le capitaine, qui avait dépouillé ma chère Zoraïde, dit qu'il se contentait de sa prise, et qu'il ne voulait toucher à aucun port d'Espagne, mais continuer sa route au plus vite, passer le détroit de Gibraltar, de nuit et comme il pourrait, et regagner la Rochelle, d'où il était parti. Ils résolurent en conséquence, de nous donner la chaloupe de leur vaisseau, et tout ce qu'il fallait pour la courte navigation qui nous restait à faire; ce qu'ils exécutèrent le lendemain, en vue de la terre d'Espagne: douce et joyeuse vue, qui nous fit oublier tous nos malheurs, toutes nos misères, comme si d'autres que nous les eussent essuyés: tant est grand le bonheur de recouvrer la liberté perdue!

Il pouvait être à peu près midi quand ils nous mirent dans la chaloupe, en nous donnant deux barils d'eau et quelques biscuits; le capitaine, touché de je ne sais quelle compassion, donna même à la belle Zoraïde, au moment de l'embarquer, quarante écus d'or, et ne permit point que ses soldats lui ôtassent les vêtements qu'elle porte aujourd'hui. Nous descendîmes dans la barque, et nous leur rendîmes grâce du bien qu'ils nous faisaient, montrant plus de reconnaissance que de rancune. Ils prirent aussitôt le large, dans la direction du détroit; et nous, sans regarder d'autre boussole que la terre qui s'offrait à nos yeux, nous nous mîmes à ramer avec tant d'ardeur, qu'au coucher du soleil nous étions assez près, à ce qu'il nous sembla, pour aborder avant que la nuit fût bien avancée. Mais la lune était cachée et le ciel obscur; et, comme nous ignorions en quels parages nous étions arrivés, il ne nous parut pas prudent de prendre terre. Cependant plusieurs d'entre nous étaient de cet avis; ils voulaient que nous abordassions, fût-ce sur des rochers et loin de toute habitation, parce que, disaient-ils, c'était le seul moyen d'être à l'abri de la crainte que nous devions avoir de rencontrer quelques navires des corsaires de Tétouan, lesquels quittent la Berbérie à l'entrée de la nuit, arrivent au point du jour sur les côtes d'Espagne, font quelque prise, et retournent dormir chez eux. Enfin, parmi les avis contraires, on s'arrêta à celui d'approcher peu à peu, et, si le calme de la mer le permettait, de débarquer où nous pourrions. C'est ce que nous fîmes, et il n'était pas encore minuit quand nous arrivâmes au pied d'une haute montagne, non si voisine de la mer qu'il n'y eût un peu d'espace où l'on pût commodément aborder. Nous échouâmes notre barque sur le sable, et, sautant à terre, nous baisâmes à genoux le sol de la patrie; puis, les yeux baignés des douces larmes de la joie, nous rendîmes grâces à Dieu, notre Seigneur, du bien incomparable qu'il nous avait fait pendant notre voyage. Nous ôtâmes ensuite de la barque les provisions qu'elle contenait, et l'ayant tirée sur le rivage, nous gravîmes une grande partie du flanc de la montagne; car, même arrivés là, nous ne pouvions calmer l'agitation de nos coeurs, ni nous persuader que cette terre qui nous portait fût bien une terre de chrétiens.

Le jour parut plus tard que nous ne l'eussions désiré, et nous achevâmes de gagner le sommet de la montagne pour voir si de là on découvrirait un village ou des cabanes de bergers. Mais, quelque loin que nous étendissions la vue, nous n'aperçûmes ni habitation, ni sentier, ni être vivant. Toutefois, nous résolûmes de pénétrer plus avant dans le pays, certains de rencontrer bientôt quelqu'un qui nous fît connaître où nous étions. Ce qui me tourmentait le plus, c'était de voir Zoraïde marcher à pied sur cet âpre terrain; je la pris bien un moment sur mes épaules, mais ma fatigue la fatiguait plus que son repos ne la reposait: aussi ne voulut-elle plus me laisser prendre cette peine, et elle cheminait, en me donnant la main, avec patience et gaieté. Nous avions à peine fait un quart de lieue, que le bruit d'une clochette frappa nos oreilles. À ce bruit qui annonçait le voisinage d'un troupeau, nous regardâmes attentivement si quelqu'un se montrait, et nous aperçûmes, au pied d'un liége, un jeune pâtre qui s'amusait paisiblement à tailler un bâton avec son couteau. Nous l'appelâmes, et lui, tournant la tête, se leva d'un bond. Mais, à ce que nous sûmes depuis, les premiers qu'il aperçut furent Zoraïde et le renégat, et, comme il les vit en habit moresque, il crut que tous les Mores de la Berbérie étaient à ses trousses. Se sauvant donc de toute la vitesse de ses jambes à travers le bois, il se mit à crier à tue-tête:

«Aux Mores! aux Mores! Les Mores sont dans le pays! Aux Mores! aux armes! aux armes!»

À ces cris, nous demeurâmes tous fort déconcertés, et nous ne savions que faire; mais, considérant que le pâtre, en criant de la sorte, allait répandre l'alarme dans le pays, et que la cavalerie garde-côte viendrait bientôt nous reconnaître, nous fîmes ôter au renégat ses vêtements turcs, et il mit une veste ou casaque de captif, qu'un des nôtres lui donna, restant les bras en chemise; puis, après nous être recommandés à Dieu, nous suivîmes le même chemin qu'avait pris le berger, attendant que la cavalerie de la côte vînt fondre sur nous. Notre pensée ne nous trompa point: deux heures ne s'étaient pas écoulées, lorsqu'en débouchant des broussailles dans la plaine, nous découvrîmes une cinquantaine de cavaliers qui venaient au grand trot à notre rencontre. Dès que nous les aperçûmes, nous fîmes halte pour les attendre. Quand ils furent arrivés, et qu'au lieu de Mores qu'ils cherchaient, ils virent tant de pauvres chrétiens, ils s'arrêtèrent tout surpris, et l'un d'eux nous demanda si c'était par hasard à propos de nous qu'un pâtre avait appelé aux armes.

«Oui,» lui répondis-je; et, comme je voulais commencer à lui raconter mon aventure, à lui dire d'où nous venions et qui nous étions, un chrétien de ceux qui venaient avec nous reconnut le cavalier qui m'avait fait la question; et, sans me laisser dire un mot de plus, il s'écria:

«Grâces soient rendues à Dieu, qui nous a conduits en si bon port! car, si je ne me trompe, la terre que nous foulons est celle de Velez-Malaga, à moins que les longues années de ma captivité ne m'aient ôté la mémoire au point de ne plus me rappeler que vous, seigneur, qui nous demandez qui nous sommes, vous êtes mon oncle don Pedro de Bustamante.»

À peine le captif chrétien eut-il dit ces mots, que le cavalier sauta de son cheval, et vint serrer le jeune homme dans ses bras.

«Ah! s'écria-t-il, je te reconnais, neveu de mon âme et de ma vie, toi que j'ai pleuré pour mort, ainsi que ma soeur, ta mère, et tous les tiens, qui sont encore vivants. Dieu leur a fait la grâce de leur conserver la vie pour qu'ils jouissent du plaisir de te revoir. Nous venions d'apprendre que tu étais à Alger, et je comprends, à tes habits et à ceux de toute cette compagnie, que vous avez miraculeusement recouvré la liberté.

— Rien de plus vrai, reprit le jeune homme, et le temps ne nous manquera pas pour vous conter toutes nos aventures.»

Quand les cavaliers entendirent que nous étions des captifs chrétiens, ils mirent tous pied à terre, et chacun nous offrit son cheval pour nous mener à la ville de Velez-Malaga, qui était à une lieue et demie. Quelques-uns d'entre eux, auxquels nous dîmes où nous avions laissé notre barque, retournèrent la chercher pour la porter à la ville. Les autres nous firent monter en croupe, et Zoraïde s'assit sur le cheval de l'oncle de notre compagnon. Toute la population de la ville, ayant appris notre arrivée par quelqu'un qui avait pris les devants, sortit à notre rencontre. Ces gens ne s'étonnaient pas de voir des captifs délivrés, ni des Mores captifs, puisque sur tout ce rivage ils sont habitués à voir des uns et des autres; mais ils s'étonnaient de la beauté de Zoraïde, qui était alors dans tout son éclat: car la fatigue de la marche et la joie de se voir enfin, sans crainte de disgrâce, en pays de chrétiens, animaient son visage de si vives couleurs, que, si la tendresse ne m'aveuglait point, j'aurais osé dire qu'il n'y avait pas dans le monde entier une plus belle créature. Nous allâmes tout droit à l'église, rendre grâces à Dieu de la faveur qu'il nous avait faite, et Zoraïde, en entrant dans le temple, s'écria qu'il y avait là des figures qui ressemblaient à celle de Lella Maryem. Nous lui dîmes que c'étaient ses images, et le renégat lui fit comprendre du mieux qu'il put ce que ces images signifiaient, afin qu'elle les adorât, comme si réellement chacune d'elles eût été la même Lella Maryem qui lui était apparue. Zoraïde, qui a l'intelligence vive et un esprit naturel pénétrant, comprit aussitôt tout ce qu'on lui dit à propos des images[252]. De là nous fûmes ramenés dans la ville, et distribués tous en différentes maisons. Mais le chrétien qui était du pays nous conduisit, le renégat, Zoraïde et moi, dans celle de ses parents, qui jouissaient d'une honnête aisance, et qui nous accueillirent avec autant d'amour que leur propre fils.

Nous restâmes six jours à Velez, au bout desquels le renégat, ayant fait dresser une enquête, se rendit à Grenade pour rentrer, par le moyen de la sainte Inquisition, dans le saint giron de l'Église. Les autres chrétiens délivrés s'en allèrent chacun où il leur plut. Nous restâmes seuls, Zoraïde et moi, n'ayant que les écus qu'elle devait à la courtoisie du capitaine français. J'en achetai cet animal qui fait sa monture, et, lui servant jusqu'à cette heure de père et d'écuyer, mais non d'époux, je la mène à mon pays, dans l'intention de savoir si mon père est encore vivant, ou si quelqu'un de mes frères a trouvé plus que moi la fortune favorable, bien que le ciel, en me donnant Zoraïde pour compagne, ait rendu mon sort tel, que nul autre, quelque heureux qu'il pût être, ne me semblerait aussi désirable. La patience avec laquelle Zoraïde supporte toutes les incommodités, toutes les privations qu'entraîne après soi la pauvreté, et le désir qu'elle montre de se voir enfin chrétienne, sont si grands, si admirables, que j'en suis émerveillé et que je me consacre à la servir tout le reste de ma vie. Cependant le bonheur que j'éprouve à penser que je suis à elle et qu'elle est à moi est troublé par une autre pensée: je ne sais si je trouverai dans mon pays quelque humble asile où la recueillir, si le temps et la mort n'auront pas fait tant de ravages dans la fortune et la vie de mon père et de mes frères, que je ne trouve, à leur place, personne qui daigne seulement me reconnaître. Voilà, seigneurs, tout ce que j'avais à vous dire de mon histoire; si elle est agréable et curieuse, c'est à vos intelligences éclairées qu'il appartient d'en juger. Quant à moi, j'aurais voulu la conter plus brièvement, bien que la crainte de vous fatiguer m'ait fait taire plus d'une circonstance et plus d'un détail[253].

Chapitre XLII

Qui traite de ce qui arriva encore dans l'hôtellerie, et de plusieurs autres choses dignes d'être connues

Après ces dernières paroles, le captif se tut, et don Fernand lui dit:

«En vérité, seigneur capitaine, la manière dont vous avez raconté ces étranges aventures a été telle, qu'elle égale la nouveauté et l'intérêt des aventures mêmes. Tout y est curieux, extraordinaire, plein d'incidents qui surprennent et ravissent ceux qui les entendent; et nous avons eu tant de plaisir à vous écouter, que, dût le jour de demain nous trouver encore occupés à la même histoire, nous nous réjouirions de l'entendre conter une seconde fois.»

Cela dit, Cardénio et tous les autres convives se mirent au service du capitaine captif avec des propos si affectueux et si sincères, qu'il n'eut qu'à s'applaudir de leur bienveillance. Don Fernand lui offrit, entre autres choses, s'il voulait revenir avec lui, de faire en sorte que son frère le marquis fût parrain de Zoraïde; il lui offrit également de le mettre en état d'arriver dans son pays avec les commodités et la considération que méritait sa personne. Le captif le remercia courtoisement, mais ne voulut accepter aucune de ses offres libérales.

Cependant le jour baissait, et quand la nuit fut venue, un carrosse s'arrêta devant la porte de l'hôtellerie, entouré de quelques hommes à cheval, qui demandèrent à loger. L'hôtesse répondit qu'il n'y avait pas un pied carré de libre dans toute la maison.

«Parbleu! s'écria l'un des cavaliers qui avait déjà mis pied à terre, quoi qu'il en soit, il y aura bien place pour monsieur l'auditeur[254], qui vient dans cette voiture.»

À ce nom, l'hôtesse se troubla:

«Seigneur, reprit-elle, ce qu'il y a, c'est que je n'ai pas de lits. Si Sa Grâce monsieur l'auditeur en apporte un, comme je le suppose, qu'il soit le bienvenu. Mon mari et moi nous quitterons notre chambre, pour que Sa Grâce s'y établisse.

— À la bonne heure!» dit l'écuyer.

En ce moment descendait du carrosse un homme dont le costume annonçait de quel emploi il était revêtu. Sa longue robe aux manches tailladées faisait assez connaître qu'il était auditeur, comme l'avait dit son valet. Il conduisait par la main une jeune fille d'environ seize ans, en habit de voyage, si élégante, si fraîche et si belle, que sa vue excita l'admiration de tout le monde, au point que, si l'on n'eût pas eu sous les yeux Dorothée, Luscinde et Zoraïde, qui se trouvaient ensemble dans l'hôtellerie, on aurait cru qu'il était difficile de rencontrer une beauté comparable à celle de cette jeune personne. Don Quichotte se trouvait présent à l'arrivée de l'auditeur. Dès qu'il le vit entrer avec la demoiselle, il lui dit:

«C'est en toute assurance que Votre Grâce peut entrer et prendre ses ébats dans ce château. Il est étroit et assez mal fourni; mais il n'y a ni gêne ni incommodité dans ce monde qui ne cèdent aux armes et aux lettres, surtout quand les armes et les lettres ont la beauté pour compagne et pour guide, comme l'ont justement les lettres de Votre Grâce dans cette belle damoiselle, devant qui non-seulement les châteaux doivent ouvrir leurs portes, mais les rochers se fendre et les montagnes s'aplanir pour lui livrer passage. Que Votre Grâce, dis-je, entre dans ce paradis: elle y trouvera des étoiles et des astres dignes de faire compagnie au soleil que Votre Grâce conduit par la main; elle y trouvera les armes à leur poste, et la beauté dans toute son excellence.»

L'auditeur demeura tout interdit de la harangue de don Quichotte, qu'il se mit à considérer des pieds à la tête, aussi étonné de son aspect que de ses paroles; et, sans en trouver une seule à lui répondre, il tomba dans une autre surprise quand il vit paraître Luscinde, Dorothée et Zoraïde, qui, à la nouvelle de l'arrivée de nouveaux hôtes, et au récit que leur avait fait l'hôtesse des attraits de la jeune fille, étaient accourues pour la voir et lui faire accueil. Don Fernand, Cardénio et le curé firent au seigneur auditeur de plus simples politesses et des offres de meilleur ton. Après quoi il entra dans l'hôtellerie, aussi confondu de ce qu'il voyait que de ce qu'il avait entendu, et les beautés de la maison souhaitèrent la bienvenue à la belle voyageuse. Finalement, l'auditeur reconnut aussitôt qu'il n'y avait là que des gens de qualité; mais l'aspect, le visage et le maintien de don Quichotte le déconcertaient. Quand ils eurent tous échangé des courtoisies et des offres de service, quand ils eurent reconnu et mesuré les commodités que présentait l'hôtellerie, on s'arrêta au parti déjà pris précédemment de faire entrer toutes les dames dans le galetas tant de fois mentionné, tandis que les hommes resteraient dehors pour leur faire garde. L'auditeur consentit volontiers à ce que sa fille (car la jeune personne l'était en effet) s'en allât avec ces dames, ce qu'elle fit de très-bon coeur. Avec une partie du chétif lit de l'hôtelier et de celui qu'apportait l'auditeur; elles s'arrangèrent pour la nuit mieux qu'elles ne l'avaient espéré.

Pour le captif, dès le premier regard jeté sur l'auditeur, le coeur lui avait dit, par de secrets mouvements, que c'était son frère. Il alla questionner l'un des écuyers qui l'accompagnaient, et lui demanda comment s'appelait ce magistrat, et s'il savait quel était son pays. L'écuyer répondit que son maître s'appelait le licencié Juan Perez de Viedma, natif, à ce qu'il avait ouï dire, d'un bourg des montagnes de Léon. Ce récit, joint à ce qu'il voyait, acheva de confirmer le captif dans la pensée que l'auditeur était celui de ses frères qui, par le conseil de leur père, avait suivi la carrière des lettres. Ému et ravi de cette rencontre, il prit à part don Fernand, Cardénio et le curé, pour leur conter ce qui lui arrivait, en les assurant que cet auditeur était bien son frère. L'écuyer lui avait dit également qu'il allait à Mexico, revêtu d'une charge d'auditeur des Indes à l'audience de cette capitale. Enfin, il avait appris que la jeune personne qui l'accompagnait était sa fille, dont la mère, morte en la mettant au monde, avait laissé son mari fort riche par la dot restée en héritage à la fille. Le captif leur demanda conseil sur la manière de se découvrir, ou plutôt d'éprouver d'abord si, lorsqu'il se serait découvert, son frère le repousserait, en le voyant pauvre, ou l'accueillerait avec des entrailles fraternelles.

«Laissez-moi, dit le curé, le soin de faire cette expérience. D'ailleurs, il n'y a point à douter, seigneur capitaine, que vous ne soyez bien accueilli, car le mérite et la prudence que montre votre frère dans ses manières et son maintien n'indiquent point qu'il soit arrogant ou ingrat, et qu'il ne sache pas apprécier les coups de la fortune.

— Cependant, reprit le capitaine, je voudrais me faire connaître, non pas brusquement, mais par un détour.

— Je vous répète, répliqua le curé, que j'arrangerai les choses de façon que nous soyons tous satisfaits.»

En ce moment, le souper venait d'être servi. Tous les hôtes s'assirent à la table commune, excepté le captif, et les dames, qui soupèrent seules dans leur appartement. Au milieu du repas, le curé prit la parole:

«Du même nom que Votre Grâce, seigneur auditeur, dit-il, j'ai eu un camarade à Constantinople, où je suis resté captif quelques années. Ce camarade était un des plus vaillants soldats, un des meilleurs capitaines qu'il y eût dans toute l'infanterie espagnole; mais, autant il était brave et plein de coeur, autant il était malheureux.

— Et comment s'appelait ce capitaine, seigneur licencié? demanda l'auditeur.

— Il s'appelait, reprit le curé, Rui[255] Perez de Viedma, et il était natif d'un bourg des montagnes de Léon. Il me raconta une aventure qui lui était arrivée avec son père et ses frères, telle que, si elle m'eût été rapportée par un homme moins sincère et moins digne de foi, je l'aurais prise pour une de ces histoires que les vieilles femmes content l'hiver au coin du feu. Il me dit, en effet, que son père avait divisé sa fortune entre trois fils qu'il avait, en leur donnant certains conseils meilleurs que ceux de Caton. Ce que je puis dire, c'est que le choix qu'avait fait ce gentilhomme de la carrière des armes lui avait si bien réussi, qu'en peu d'années, par sa valeur et sa belle conduite, et sans autre appui que son mérite éclatant, il parvint au grade de capitaine d'infanterie, et se vit en passe d'être promu bientôt à celui de mestre de camp. Mais alors la fortune lui devint contraire; car, justement comme il devait attendre toutes ses faveurs, il éprouva ses rigueurs les plus cruelles. En un mot, il perdit la liberté dans l'heureuse et célèbre journée où tant d'autres la recouvrèrent, à la bataille de Lépante. Moi, je la perdis à la Goulette, et depuis, par une série d'événements divers, nous fûmes camarades à Constantinople. De là il fut conduit à Alger, où je sais qu'il lui arriva une des plus étranges aventures qui se soient jamais passées au monde.»

Le curé, continuant de la sorte, raconta succinctement l'histoire de Zoraïde et du capitaine. À tout ce récit, l'auditeur était si attentif que jamais il n'avait été aussi auditeur qu'en ce moment. Le curé, toutefois, n'alla pas plus loin que le jour où les pirates français dépouillèrent les chrétiens qui montaient la barque; il s'arrêta à la pauvre et triste condition où son camarade et la belle Moresque étaient restés réduits, ajoutant qu'il ignorait ce qu'ils étaient devenus; s'ils avaient pu aborder en Espagne, ou si les Français les avaient emmenés avec eux.

Ce que disait le curé était écouté fort attentivement par le capitaine, qui, d'un lieu à l'écart, examinait tous les mouvements que faisait son frère. Celui-ci, quand il vit que le curé avait achevé son histoire, poussa un profond soupir et s'écria, les yeux mouillés de larmes:

«Oh! seigneur, si vous saviez à qui s'adressent les nouvelles que vous venez de me conter, et comment elles me touchent dans un endroit tellement sensible, qu'en dépit de toute ma réserve et toute ma prudence, elles m'arrachent les pleurs dont vous voyez mes yeux se remplir! Ce capitaine si valeureux, c'est mon frère aîné, lequel, comme doué d'une âme plus forte et de plus hautes pensées que moi et mon autre cadet, choisit le glorieux exercice de la guerre, l'une des trois carrières que notre père nous proposa, ainsi que vous le rapporta votre camarade, dans cette histoire qui vous semblait un conte de bonne femme. Moi j'ai suivi la carrière des lettres, où Dieu et ma diligence m'ont fait arriver à l'emploi dont vous me voyez revêtu. Mon frère cadet est au Pérou, si riche que, de ce qu'il nous a envoyé à mon père et à moi, non-seulement il a bien rendu la part de fortune qu'il avait emportée, mais qu'il a donné aux mains de mon père le moyen de rassasier leur libéralité naturelle; et j'ai pu moi-même suivre mes études avec plus de décence et de considération, et parvenir plus aisément au poste où je me vois. Mon père vit encore, mais mourant du désir de savoir ce qu'est devenu son fils aîné, et suppliant Dieu, dans de continuelles prières, que la mort ne ferme pas ses yeux qu'il n'ait vu vivants ceux de son fils. Ce qui m'étonne, c'est que mon frère, sage et avisé comme il est, n'ait point songé, au milieu de tant de traverses, d'afflictions et d'événements heureux, à donner de ses nouvelles à sa famille. Certes, si mon père ou quelqu'un de nous eût connu son sort, il n'aurait pas eu besoin d'attendre le miracle de la canne de jonc pour obtenir son rachat. Maintenant, ce qui cause ma crainte, c'est de savoir si ces Français lui auront rendu la liberté, ou s'ils l'auront mis à mort pour cacher leur vol. Cela sera cause que je continuerai mon voyage, non plus joyeusement comme je l'ai commencé, mais plein de mélancolie et de tristesse. Ô mon bon frère, qui pourrait me dire où tu es à présent, pour que j'aille te chercher et te délivrer de tes peines, fût-ce même au prix des miennes? Oh! qui portera à notre vieux père la nouvelle que tu es encore vivant, fusses-tu dans les cachots souterrains les plus profonds de la Berbérie! car ses richesses, celles de mon frère et les miennes, sauront bien t'en tirer. Et toi, belle et généreuse Zoraïde, que ne puis-je te rendre le bien que tu as fait à mon frère! que ne puis-je assister à la renaissance de ton âme, et à ces noces qui nous combleraient tous de bonheur!»

C'était par ces propos et d'autres semblables que l'auditeur exprimait ses sentiments aux nouvelles qu'il recevait de son frère, avec une tendresse si touchante, que ceux qui l'écoutaient montraient aussi la part qu'ils prenaient à son affliction.

Le curé, voyant quelle heureuse issue avaient eue sa ruse et le désir du capitaine, ne voulut pas les tenir plus longtemps dans la tristesse. Il se leva de table, et entra dans l'appartement où se trouvait Zoraïde, qu'il ramena par la main, suivie de Luscinde, de Dorothée et de la fille de l'auditeur. Le capitaine attendait encore ce qu'allait faire le curé. Celui-ci le prit de l'autre main, et, les conduisant tous deux à ses côtés, il revint dans la chambre où étaient l'auditeur et les autres convives.

«Séchez vos larmes, seigneur auditeur, lui dit-il, et que vos désirs soient pleinement comblés. Voici devant vous votre digne frère et votre aimable belle-soeur. Celui-ci, c'est le capitaine Viedma; celle-là, c'est la belle Moresque dont il a reçu tant de bienfaits; et les pirates français les ont mis dans la pauvreté où vous les voyez, pour que vous montriez à leur égard la générosité de votre noble coeur.»

Le capitaine accourut aussitôt embrasser son frère, qui, dans sa surprise, lui mit d'abord les deux mains sur l'estomac pour l'examiner à distance; mais, dès qu'il eut achevé de le reconnaître, il le serra si étroitement dans ses bras, en versant des larmes de joie et de tendresse, que la plupart des assistants ne purent retenir les leurs. Quant aux paroles que se dirent les deux frères et aux sentiments qu'ils se témoignèrent, à peine, je crois, peut-on les imaginer, à plus forte raison les écrire. Tantôt ils se racontaient brièvement leurs aventures, tantôt ils faisaient éclater la bonne amitié de deux frères; l'auditeur embrassait Zoraïde, puis il lui offrait sa fortune, puis il la faisait embrasser par sa fille; puis la jolie chrétienne et la belle Moresque arrachaient de nouveau, par leurs transports, des larmes à tout le monde. D'un côté, don Quichotte considérait avec attention, et sans mot dire, ces événements étranges, qu'il attribuait tous aux chimères de sa chevalerie errante; de l'autre, on décidait que le capitaine et Zoraïde retourneraient avec leur frère à Séville, et qu'ils informeraient leur père de la délivrance et de la rencontre de son fils, pour qu'il accourût, comme il pourrait, aux noces et au baptême de Zoraïde. Il n'était pas possible à l'auditeur de changer de route ou de retarder son voyage, parce qu'il avait appris qu'à un mois de là une flotte partait de Séville pour la Nouvelle-Espagne, et qu'il lui aurait été fort préjudiciable de perdre cette occasion.

Finalement, tout le monde fut ravi et joyeux de l'heureuse aventure du captif, et, comme la nuit avait presque fait les deux tiers de son chemin, chacun résolut d'aller reposer le peu de temps qui restait jusqu'au jour.

Don Quichotte s'offrit à faire la garde du château, afin que quelque géant, ou quelque autre félon malintentionné, attiré par l'appât du trésor de beautés que ce château renfermait, ne vînt les y troubler. Ceux qui le connaissaient lui rendirent grâce de son offre, et apprirent à l'auditeur l'étrange humeur de don Quichotte, ce qui le divertit beaucoup. Le seul Sancho Panza se désespérait de veiller si tard, et seul il s'arrangea pour la nuit mieux que tous les autres, en se couchant sur les harnais de son âne, qui faillirent lui coûter si cher, comme on le verra dans la suite.

Les dames rentrées dans leur appartement, et les hommes s'arrangeant du moins mal qu'il leur fut possible, don Quichotte sortit de l'hôtellerie pour se mettre en sentinelle, et faire, comme il l'avait promis, la garde du château.

Or, il arriva qu'au moment où l'aube du jour allait poindre, les dames entendirent tout à coup une voix si douce et si mélodieuse, qu'elles se mirent toutes à l'écouter attentivement, surtout Dorothée, qui s'était éveillée la première, tandis que doña Clara de Viedma, la fille de l'auditeur, dormait à ses côtés. Aucune d'elles ne pouvait imaginer quelle était la personne qui chantait si bien; c'était une voix seule, que n'accompagnait aucun instrument. Il leur semblait qu'on chantait, tantôt dans la cour, tantôt dans l'écurie. Pendant qu'elles étaient ainsi non moins étonnées qu'attentives, Cardénio s'approcha de la porte de leur appartement:

«Si l'on ne dort pas, dit-il, qu'on écoute, et l'on entendra la voix d'un garçon muletier qui de telle sorte chante, qu'il enchante.

— Nous sommes à l'écouter, seigneur,» répondit Dorothée, et
Cardénio s'éloigna.

Alors Dorothée, prêtant de plus en plus toute son attention, entendit qu'on chantait les couplets suivants:

Chapitre XLIII

Où l'on raconte l'agréable histoire du garçon muletier, avec d'autres étranges événements, arrivés dans l'hôtellerie

«Je suis marinier de l'Amour, et, sur son océan profond, je navigue sans espérance de rencontrer aucun port.

«Je vais à la suite d'une étoile que je découvre de loin, plus belle et plus resplendissante qu'aucune de celles qu'aperçut Palinure.[256]

«Je ne sais point où elle me conduit; aussi navigué-je incertain, ayant l'âme attentive à la regarder, soucieuse et sans autre souci.

«D'importunes précautions, une honnêteté contre l'usage, sont les nuages qui me la cachent, quand je fais le plus d'efforts pour la voir.

«Ô claire[257] et brillante étoile, dont je me consume à suivre la lumière, l'instant où je te perdrai de vue sera l'instant de ma mort.»

Le chanteur en était arrivé là, quand Dorothée vint à penser qu'il serait mal que Clara fût privée d'entendre une si belle voix. Elle la secoua légèrement d'un et d'autre côté, et lui dit en l'éveillant:

«Pardonne-moi, jeune fille, si je t'éveille, car je le fais pour que tu aies le plaisir d'entendre la plus charmante voix que tu aies peut-être entendue dans toute ta vie.»

Clara, à demi éveillée, se frotta les yeux, et, n'ayant pas compris la première fois ce que lui disait Dorothée, elle la pria de le lui répéter. Celle-ci lui redit la même chose, ce qui rendit aussitôt Clara fort attentive; mais à peine eut-elle entendu deux ou trois des vers que continuait à chanter le jeune homme, qu'elle fut prise tout à coup d'un tremblement de tous ses membres, comme si elle eût éprouvé un accès de violente fièvre quarte; et, se jetant au cou de Dorothée:

«Ah! dame de mon âme et de ma vie, s'écria-t-elle, pourquoi m'as- tu réveillée? Le plus grand bien que pouvait me faire la fortune en ce moment, c'était de me tenir les yeux et les oreilles fermés pour m'empêcher de voir et d'entendre cet infortuné musicien.

— Que dis-tu là, jeune fille? répondit Dorothée. Pense donc que le chanteur est, à ce qu'on dit, un garçon muletier.

— C'est un seigneur de terres et d'âmes, reprit Clara, et si bien seigneur de la mienne, que, s'il ne veut pas s'en défaire, elle lui restera toute l'éternité.»

Dorothée demeura toute surprise des propos passionnés de la jeune personne, trouvant qu'ils surpassaient de beaucoup la portée d'intelligence qu'on devait attendre de son âge.

«Vous parlez de telle sorte, lui dit-elle, que je ne puis vous comprendre. Expliquez-vous plus clairement: que voulez-vous dire de ces âmes et de ces terres, et de ce musicien dont la voix vous a causé tant d'émotion? Mais non, ne me dites rien à présent; je ne veux pas, pour m'occuper de vos alarmes, perdre le plaisir que j'éprouve à écouter le chanteur, qui commence, à ce qu'il me semble, de nouveaux vers et un nouvel air.

— Comme il vous plaira,» répondit la fille de l'auditeur; et, pour ne point entendre, elle se boucha les oreilles avec les deux mains.

Dorothée s'étonna de nouveau; mais prêtant toute son attention à la voix du chanteur, elle entendit qu'il continuait de la sorte:

«Ô ma douce espérance, qui, surmontant les obstacles et les impossibilités, suis avec constance la route que tu te traces et t'ouvres toi-même, ne t'évanouis point en te voyant à chaque pas près du pas de ta mort.

«Ce ne sont point des indolents qui remportent d'honorables triomphes, d'éclatantes victoires; et ceux-là ne parviennent point au bonheur, qui, sans faire face à la fortune, livrent nonchalamment tous leurs sens à la molle oisiveté.

«Que l'amour vende cher ses gloires, c'est grande raison et grande justice, car il n'est pas de plus précieux bijou que celui qui se contrôle au titre de son plaisir; et c'est une chose évidente, que ce qui coûte peu ne s'estime pas beaucoup.

«L'opiniâtreté de l'amour parvient quelquefois à des choses impossibles; ainsi, bien que la mienne poursuive les plus difficiles, toutefois je ne perds pas l'espoir de m'élever de la terre au ciel.»

En cet endroit, la voix mit fin à son chant, et Clara recommença ses soupirs. Tout cela enflammait le désir de Dorothée, qui voulait savoir la cause de chants si doux et de pleurs si amers. Aussi s'empressa-t-elle de lui demander une autre fois ce qu'elle avait voulu dire. Alors Clara, dans la crainte que Luscinde ne l'entendît, serrant étroitement Dorothée dans ses bras, mit sa bouche si près de l'oreille de sa compagne, qu'elle pouvait parler avec toute confiance, sans être entendue de nulle autre.

«Celui qui chante, ma chère dame, lui dit-elle, est fils d'un gentilhomme du royaume d'Aragon, seigneur de deux seigneuries. Il demeurait en face de la maison de mon père, à Madrid, et, bien que mon père eût soin de fermer les fenêtres de sa maison avec des rideaux de toile en hiver, et des jalousies en été[258], je ne sais comment cela se fit, mais ce jeune gentilhomme, qui faisait ses études, m'aperçut, à l'église ou autre part. Finalement, il devint amoureux de moi, et me le fit comprendre des fenêtres de sa maison, avec tant de signes et tant de larmes, que je fus bien obligée de le croire, et même de l'aimer, sans savoir ce qu'il me voulait. Parmi les signes qu'il me faisait, l'un des plus fréquents était de joindre une de ses mains avec l'autre, pour me faire entendre qu'il se marierait avec moi. Et moi j'aurais été bien contente qu'il en fût ainsi; mais, seule et sans mère, je ne savais à qui confier mon aventure. Aussi, je le laissais continuer, sans lui accorder aucune faveur, si ce n'est, quand mon père et le sien étaient hors de la maison, de soulever un peu les rideaux ou la jalousie, et de me laisser voir tout entière, ce qui lui faisait tellement fête, qu'il paraissait en devenir fou. Dans ce temps arriva l'ordre du départ de mon père, que ce jeune homme apprit, mais non de moi, car je ne pus jamais le lui dire. Il tomba malade de chagrin, à ce que j'imagine, et, le jour que nous partîmes, je ne pus parvenir à le voir pour lui dire adieu, au moins avec les yeux. Mais, au bout de deux jours que nous faisions route, en entrant dans l'auberge d'un village qui est à une journée d'ici, je le vis sur la porte de cette auberge, en habits de garçon muletier, et si bien déguisé que, si je n'avais eu son portrait gravé dans l'âme, il ne m'eût pas été possible de le reconnaître. Je le reconnus, je m'étonnai et je me réjouis. Lui me regarde en cachette de mon père, dont il évite les regards, chaque fois qu'il passe devant moi dans les chemins ou dans les auberges où nous arrivons. Comme je sais qui il est, et que je considère que c'est pour l'amour de moi qu'il fait la route à pied, avec tant de fatigue, je meurs de chagrin, et, partout où il met les pieds, moi je mets les yeux. Je ne sais pas quelle est son intention en venant de la sorte, ni comment il a pu s'échapper de la maison de son père, qui l'aime passionnément, parce que c'est son unique héritier, et qu'il mérite d'ailleurs d'être aimé, comme Votre Grâce en jugera dès qu'elle pourra le voir. Je puis vous dire encore que toutes ces choses qu'il chante, il les tire de sa tête, car j'ai ouï dire qu'il est grand poëte et étudiant. Et de plus, chaque fois que je le vois ou que je l'entends, je tremble de la tête aux pieds, dans la crainte que mon père ne le reconnaisse et ne vienne à deviner nos désirs. De ma vie je ne lui ai dit une parole, et pourtant je l'aime de telle sorte que je ne peux vivre sans lui. Voilà, ma chère dame, tout ce que je puis vous dire de ce musicien, dont la voix vous a si fort satisfaite, et par laquelle vous reconnaîtrez bien qu'il n'est pas garçon muletier, comme vous dites, mais seigneur d'âmes et de terres, comme je vous ai dit.

— C'est assez, doña Clara, s'écria Dorothée en lui donnant mille baisers, c'est assez, dis-je. Attendez que le nouveau jour paraisse, car j'espère, avec l'aide de Dieu, conduire vos affaires de telle sorte qu'elles aient une aussi heureuse fin que le méritent de si honnêtes commencements.

— Hélas! ma bonne dame, reprit doña Clara, quelle fin se peut-il espérer, quand son père est si noble et si riche qu'il lui semblera que je ne suis pas digne, je ne dis pas d'être femme, mais servante de son fils? et quant à me marier en cachette de mon père, je ne le ferais pas pour tout ce que renferme le monde. Je voudrais seulement que ce jeune homme me laissât et s'en retournât chez lui; peut-être qu'en ne le voyant plus, et lorsque nous serons séparés par la grande distance du chemin qui me reste à faire, la peine que j'éprouve maintenant s'adoucira quelque peu, bien que je puisse dire que ce remède ne me fera pas grand effet. Et pourtant, je ne sais comment le diable s'en est mêlé, ni par où m'est entré cet amour que j'ai pour lui, étant, moi, si jeune fille, et lui, si jeune garçon: car, en vérité, je crois que nous sommes du même âge, et je n'ai pas encore mes seize ans accomplis; du moins, à ce que dit mon père, je ne les aurai que le jour de la Saint-Michel.»

Dorothée ne put s'empêcher de rire en voyant combien doña Clara parlait encore en enfant.

«Reposons, lui dit-elle, pendant le peu qui reste de la nuit; Dieu nous enverra le jour, et nous en profiterons, ou je n'aurais ni mains ni langue à mon service.»

Elles s'endormirent après cet entretien, et dans toute l'hôtellerie régnait le plus profond silence. Il n'y avait d'éveillé que la fille de l'hôtesse et sa servante Maritornes, lesquelles sachant déjà de quel pied clochait don Quichotte, et qu'il était à faire sentinelle autour de la maison, armé de pied en cap et à cheval, résolurent entre elles de lui jouer quelque tour, ou du moins de passer un peu le temps à écouter ses extravagances.

Or, il faut savoir qu'il n'y avait pas, dans toute l'hôtellerie, une seule fenêtre qui donnât sur les champs, mais uniquement une lucarne de grenier par laquelle on jetait la paille dehors. C'est à cette lucarne que vinrent se mettre les deux semi-demoiselles. Elles virent que don Quichotte était à cheval, immobile et appuyé sur le bois de sa lance, poussant de temps à autre de si profonds et de si lamentables soupirs, qu'on eût dit qu'à chacun d'eux son âme allait s'arracher. Elles entendirent aussi qu'il disait d'une voix douce, tendre et amoureuse:

«Ô ma dame Dulcinée du Toboso, extrême de toute beauté, comble de l'esprit, faîte de la raison, archives des grâces, dépôt des vertus, et finalement, abrégé de tout ce qu'il y a dans le monde de bon, d'honnête et de délectable, que fait en ce moment Ta Grâce? Aurais-tu, par hasard, souvenance de ton chevalier captif, qui, seulement pour te servir, à tant de périls s'est volontairement exposé? Oh! donne-moi de ses nouvelles, astre aux trois visages[259], qui peut-être, envieux du sien, t'occupes à présent à la regarder, soit qu'elle se promène en quelque galerie de ses palais somptueux, soit qu'appuyée sur quelque balcon, elle considère quel moyen s'offre d'adoucir, sans péril pour sa grandeur et sa chasteté, la tempête qu'éprouve à cause d'elle mon coeur affligé, ou quelle félicité elle doit à mes peines, quel repos à mes fatigues, quelle récompense à mes services, et, finalement, quelle vie à ma mort. Et toi, soleil qui te hâtes sans doute de seller tes coursiers pour te lever de bon matin et venir revoir ma dame, je t'en supplie, dès que tu la verras, salue-la de ma part; mais garde-toi bien, en la saluant, de lui donner un baiser de paix sur le visage; je serais plus jaloux de toi que tu ne le fus de cette légère ingrate qui te fit tant courir et tant suer dans les plaines de Thessalie, ou sur les rives du Pénée[260], car je ne me rappelle pas bien où tu courus alors, amoureux et jaloux.»

Don Quichotte en était là de son touchant monologue, quand la fille de l'hôtesse se mit à l'appeler du bout des lèvres, et lui dit enfin:

«Mon bon seigneur, ayez la bonté, s'il vous plaît, de vous approcher d'ici.»

À ces signes et à ces paroles, don Quichotte tourna la tête, et vit, à la clarté de la lune, qui brillait alors de tout son éclat, qu'on l'appelait à la lucarne, qui lui semblait une fenêtre, et même avec des barreaux dorés, comme devait les avoir un aussi riche château que lui paraissait l'hôtellerie; puis, au même instant, il se persuada, dans sa folle imagination, que la jolie damoiselle, fille de la dame de ce château, vaincue par l'amour dont elle s'était éprise pour lui, venait, comme l'autre fois, le tenter et le solliciter.

Dans cette pensée, pour ne pas se montrer ingrat et discourtois, il tourna la bride à Rossinante, et s'approcha de la lucarne. Dès qu'il eut aperçu les deux jeunes filles:

«Je vous plains sincèrement, dit-il, ô charmante dame, d'avoir placé vos pensées amoureuses en un lieu où l'on ne peut répondre comme le méritent votre grâce et vos attraits. Mais vous ne devez pas en imputer la faute à ce misérable chevalier errant, que l'amour tient dans l'impossibilité de rendre les armes à nulle autre qu'à celle qu'il a faite, au moment où ses yeux la virent, maîtresse absolue de son âme. Pardonnez-moi donc, aimable damoiselle, et retirez-vous dans vos appartements, sans vouloir, en me témoignant plus clairement vos désirs, que je me montre encore plus ingrat; et, si l'amour que vous me portez vous fait trouver en moi quelque chose en quoi je puisse vous satisfaire, pourvu que ce ne soit pas l'amour lui-même, demandez-la-moi; et je jure, par cette douce ennemie dont je pleure l'absence, de vous la donner incontinent, dussiez-vous me demander une mèche des cheveux de Méduse, qui n'étaient que des couleuvres, ou même des rayons du soleil enfermés dans une fiole[261].

— Ce n'est pas de tout cela qu'a besoin ma maîtresse, seigneur chevalier, dit alors Maritornes.

— Eh bien, discrète duègne, répondit don Quichotte, de quoi donc votre maîtresse a-t-elle besoin?

— Seulement d'une de vos belles mains, répondit Maritornes, afin de pouvoir rassasier sur elle l'extrême désir qui l'a conduite à cette lucarne, tellement au péril de son honneur, que si le seigneur son père l'eût entendue, il en aurait fait un tel hachis que la plus grosse tranche de toute sa personne eût été l'oreille.

— Je voudrais bien voir cela, reprit don Quichotte; mais il s'en gardera bien, s'il ne veut faire la fin la plus désastreuse que fît jamais père au monde, pour avoir porté la main sur les membres délicats de son amoureuse fille.»

Maritornes pensa bien que, sans nulle doute, don Quichotte donnerait la main qui lui était demandée, et réfléchissant à ce qu'elle devait faire, elle quitta la lucarne et descendit à l'écurie, où elle prit le licou de l'âne de Sancho; puis elle remonta rapidement au grenier, dans l'instant où don Quichotte s'était levé tout debout sur la selle de Rossinante pour atteindre à la fenêtre grillée où il s'imaginait qu'était la demoiselle au coeur blessé. En lui tendant la main:

«Prenez, madame, lui dit-il, prenez cette main, ou plutôt ce bourreau des malfaiteurs du monde; prenez cette main, dis-je, qu'aucune main de femme n'a touchée, pas même celle de la beauté qui a pris de tout mon corps entière possession. Je ne vous la donne pas pour que vous la baisiez, mais pour que vous regardiez la contexture des nerfs, l'entrelacement des muscles, la largeur et l'épaisseur des veines, d'où vous jugerez quelle doit être la force du bras auquel appartient une telle main.

— C'est ce que nous allons voir,» dit Maritornes; et faisant du licou un noeud coulant, elle le lui passa autour du poignet; puis quittant aussitôt la lucarne, elle attacha solidement l'autre bout au verrou de la porte du grenier.

Don Quichotte sentit à son poignet la dureté du cordeau.

«Il me semble, dit-il, que Votre Grâce m'égratigne plutôt qu'elle ne me caresse la main; ne la traitez pas si durement, car elle n'est point coupable du mal que vous fait ma volonté, et il ne serait pas bien non plus que vous vengeassiez sur un si petite partie de ma personne toute la grandeur de votre dépit. Faites attention d'ailleurs que qui aime bien ne se venge pas si méchamment.»

Mais tous ces propos de don Quichotte, personne ne les écoutait plus; car dès que Maritornes l'eut attaché, elle et l'autre fille se sauvèrent mourant de rire, et le laissèrent si bien pris au piège, qu'il lui fut impossible de se dégager. Il était donc, comme on l'a dit, tout debout sur le dos de Rossinante, le bras passé dans la lucarne, et attaché par le poignet au verrou de la porte; ayant une frayeur extrême que son cheval, en s'écartant d'un côté ou de l'autre, ne le laissât pendu par le bras. Aussi n'osait-il faire aucun mouvement, bien que le calme et la patience de Rossinante lui promissent qu'il serait tout un siècle sans remuer. Finalement, quand don Quichotte se vit bien attaché, et que les dames étaient parties, il se mit à imaginer que tout cela se faisait par voie d'enchantement, comme la fois passée, lorsque, dans ce même château, ce More enchanté de muletier le roua de coups. Il maudissait donc tout bas son peu de prudence et de réflexion, puisque, après être sorti si mal, la première fois, des épreuves de ce château, il s'était aventuré à y entrer encore, tandis qu'il est de notoriété parmi les chevaliers errants que, lorsqu'ils ont éprouvé une aventure et qu'ils n'y ont pas réussi, c'est signe qu'elle n'est point gardée pour eux, mais pour d'autres; et dès lors ils ne sont nullement tenus de l'éprouver une seconde fois.

Néanmoins, il tirait son bras pour voir s'il pourrait le dégager; mais le noeud était si bien fait, que toutes ses tentatives furent vaines. Il est vrai qu'il tirait avec ménagement, de peur que Rossinante ne remuât, et, bien qu'il eût voulu se rasseoir en selle, il fallait rester debout ou s'arracher la main. C'est alors qu'il se mit à désirer l'épée d'Amadis, contre laquelle ne prévalait aucun enchantement; c'est alors qu'il maudit son étoile, qu'il mesura dans toute son étendue la faute que ferait au monde son absence tout le temps qu'il demeurerait enchanté, car il croyait l'être bien réellement; c'est alors qu'il se souvint plus que jamais de sa bien-aimée Dulcinée du Toboso; qu'il appela son bon écuyer Sancho Panza, lequel, étendu sur le bât de son âne et enseveli dans le sommeil, ne se rappelait guère en ce moment la mère qui l'avait enfanté; c'est alors qu'il appela à son aide les sages Alquife et Lirgandée; qu'il invoqua sa bonne amie Urgande, pour qu'elle vînt le secourir. Finalement, l'aube du jour le surprit, si confondu, si désespéré, qu'il mugissait comme un taureau, n'espérant plus que le jour remédiât à son affliction, car il la tenait pour éternelle, se tenant pour enchanté. Ce qui lui donnait surtout cette pensée, c'était de voir que Rossinante ne remuait ni peu ni beaucoup. Aussi croyait-il que de la sorte, sans manger, sans boire, sans dormir, ils allaient rester, lui et son cheval, jusqu'à ce que cette méchante influence des étoiles se fût passée, ou qu'un autre plus savant enchanteur le désenchantât.

Mais il se trompa grandement dans sa croyance. En effet, à peine le jour commençait-il à poindre, que quatre hommes à cheval arrivèrent à l'hôtellerie, bien tenus, bien équipés, et portant leurs escopettes pendues à l'arçon. Ils frappèrent à grands coups à la porte de l'hôtellerie, qui n'était pas encore ouverte. Mais don Quichotte, les apercevant de la place où il ne cessait de faire sentinelle, leur cria d'une voix haute et arrogante:

«Chevaliers, ou écuyers, ou qui que vous soyez, vous avez tort de frapper aux portes de ce château, car il est clair qu'à de telles heures ceux qui l'habitent sont endormis; et d'ailleurs on n'a pas coutume d'ouvrir les forteresses avant que le soleil étende ses rayons sur la terre entière. Éloignez-vous un peu, et attendez que le jour ait paru; nous verrons alors s'il convient ou non de vous ouvrir.

— Quelle diable de forteresse ou de château y a-t-il ici, dit l'un des cavaliers, pour nous obliger à tant de cérémonies? Si vous êtes l'aubergiste, faites-nous ouvrir; nous sommes des voyageurs, et nous ne demandons qu'à donner de l'orge à nos montures pour continuer notre chemin, car nous sommes pressés.

— Vous semble-t-il, chevalier, que j'aie la mine d'un aubergiste? répondit don Quichotte.

— Je ne sais de quoi vous avez la mine, reprit l'autre; mais je sais que vous dites une sottise en appelant château cette hôtellerie.

— C'est un château, répliqua don Quichotte, et même des meilleurs de cette province, et il y a dedans telle personne qui a porté sceptre à la main et couronne sur la tête.

— Ce serait mieux au rebours, reprit le voyageur, le sceptre sur la tête et la couronne à la main. Sans doute, si nous venons au fait, il y aura là dedans quelque troupe de comédiens, parmi lesquels sont communs ces sceptres et ces couronnes que vous dites; car, dans une hôtellerie si chétive et où l'on garde un si grand silence, je ne crois guère qu'il s'y héberge des gens à sceptre et à couronne.

— Vous savez peu des choses de ce monde, répliqua don Quichotte, puisque vous ignorez les événements qui se passent dans la chevalerie errante.»

Mais les compagnons du questionneur, s'ennuyant du dialogue qu'il continuait avec don Quichotte, se remirent à frapper à la porte avec tant de furie, que l'hôtelier s'éveilla, ainsi que tous les gens de sa maison, et qu'il se leva pour demander qui frappait.

En ce moment, il arriva qu'un des chevaux qu'amenaient les quatre cavaliers vint flairer Rossinante, qui, tout triste et les oreilles basses, soutenait sans bouger le corps allongé de son maître; et, comme enfin il était de chair, bien qu'il parût de bois, il ne laissa pas de se ravigoter, et flaira à son tour l'animal qui venait lui faire des caresses. Mais à peine eut-il fait le moindre mouvement que les deux pieds manquèrent à don Quichotte, qui, glissant de la selle, fût tombé à terre s'il n'eût été pendu par le bras. Sa chute lui causa une si vive douleur qu'il crut, ou qu'on lui coupait le poignet, ou que son bras s'arrachait. Il était, en effet, resté si près de terre, qu'avec la pointe des pieds il baisait celle des herbes; et c'était pour son mal, car, en voyant le peu qui lui manquait pour mettre les pieds à plat, il s'allongeait et se tourmentait de toutes ses forces pour atteindre la terre. Ainsi les malheureux qui souffrent la torture de la poulie[262] accroissent eux-mêmes leur supplice en s'efforçant de s'allonger, trompés par l'espérance de toucher enfin le sol.

Chapitre XLIV

Où se poursuivent encore les événements inouïs de l'hôtellerie

Enfin, aux cris perçants que jetait don Quichotte, l'hôte, ouvrant à la hâte les portes de l'hôtellerie, sortit tout effaré pour voir qui criait de la sorte, et ceux qui étaient dehors accoururent aussi. Maritornes, que le même bruit avait éveillée, imaginant aussitôt ce que ce pouvait être, monta au grenier, et détacha, sans que personne la vît, le licou qui tenait don Quichotte. Le chevalier tomba par terre à la vue de l'hôte et des voyageurs, qui, s'approchant de lui tous ensemble, lui demandèrent ce qu'il avait pour jeter de semblables cris. Don Quichotte, sans répondre un mot, s'ôta le cordeau du poignet, se releva, monta sur Rossinante, embrassa son écu, mit sa lance en arrêt, et s'étant éloigné pour prendre du champ, revint au petit galop, en disant:

«Quiconque dira que j'ai été à juste titre enchanté, pourvu que madame la princesse Micomicona m'en accorde la permission, je lui donne un démenti, et je le défie en combat singulier.»

Les nouveaux venus restèrent tout ébahis à ces paroles; mais l'hôtelier les tira de cette surprise en leur disant qui était don Quichotte, et qu'il ne fallait faire aucun cas de lui, puisqu'il avait perdu le jugement.

Ils demandèrent à l'hôtelier si par hasard il ne serait pas arrivé dans sa maison un jeune homme de quinze à seize ans, vêtu en garçon muletier, de telle taille et de tel visage, donnant enfin tout le signalement de l'amant de doña Clara, L'hôtelier répondit qu'il y avait tant de monde dans l'hôtellerie, qu'il n'avait pas pris garde au jeune homme qu'on demandait. Mais l'un des cavaliers, ayant aperçu le carrosse de l'auditeur, s'écria:

«Il est ici, sans aucun doute, car voilà le carrosse qu'on dit qu'il accompagne. Qu'un de nous reste à la porte, et que les autres entrent pour le chercher. Encore sera-t-il bon qu'un de nous fasse aussi la ronde autour de l'hôtellerie, afin qu'il ne se sauve point par-dessus les murs de la cour.

— C'est ce qu'on va faire,» répondit un des cavaliers; et, tandis que deux d'entre eux pénétraient dans la maison, un autre resta à la porte, et le dernier alla faire le tour de l'hôtellerie.

L'hôtelier voyait tout cela sans pouvoir deviner à quel propos se prenaient ces mesures, bien qu'il crût que ces gens cherchaient le jeune homme dont ils lui avaient donné le signalement.

Cependant le jour arrivait, et, à sa venue, ainsi qu'au tapage qu'avait fait don Quichotte, tout le monde s'était éveillé, surtout doña Clara et Dorothée, qui, l'une par l'émotion d'avoir son amant si près d'elle, l'autre par le désir de le voir, n'avaient guère pu dormir de toute la nuit. Don Quichotte, voyant qu'aucun des voyageurs ne faisait cas de lui et ne daignait seulement répondre à son défi, se sentait suffoqué de dépit et de rage; et certes, s'il eût trouvé, dans les règlements de sa chevalerie, qu'un chevalier pût entreprendre une autre entreprise, ayant donné sa parole et sa foi de ne se mêler d'aucune autre jusqu'à ce qu'il eût achevé celle qu'il avait promis de mettre à fin, il les aurait attaqués tous, et les aurait bien fait répondre, bon gré mal gré. Mais comme il lui semblait tout à fait inconvenant de se jeter dans une entreprise nouvelle avant d'avoir replacé Micomicona sur son trône, il lui fallut se taire et se tenir tranquille, attendant, les bras croisés, où aboutiraient les démarches de ces voyageurs.

Un de ceux-ci trouva le jeune homme qu'il cherchait, dormant à côté d'un garçon de mules, et ne songeant guère, ni qu'on le cherchât, ni surtout qu'on dût le trouver. L'homme le secoua par le bras, et lui dit:

«Assurément, seigneur don Luis, l'habit que vous portez sied bien à qui vous êtes! et le lit où je vous trouve ne répond pas moins à la façon dont vous a choyé votre mère!»

Le jeune homme frotta ses yeux endormis, et, regardant avec attention celui qui le secouait, il reconnut aussitôt que c'était un serviteur de son père. Cette vue le troubla de telle sorte qu'il ne put de quelque temps parvenir à répondre un mot. Le domestique continua:

«Ce qui vous reste à faire, seigneur don Luis, c'est de vous résigner patiemment, et de reprendre le chemin de la maison, si Votre Grâce ne veut pas que son père, mon seigneur, prenne celui de l'autre monde; car on ne peut attendre autre chose de la peine que lui cause votre absence.

— Mais comment mon père a-t-il su, interrompit don Luis, que j'avais pris ce chemin, et en cet équipage?

— C'est un étudiant, répondit le valet, à qui vous avez confié votre dessein, qui a tout découvert, ému de pitié à la vue du chagrin que montra votre père quand il ne vous trouva plus. Il dépêcha aussitôt quatre de ses domestiques à votre recherche, et nous sommes tous quatre ici à votre service, plus contents qu'on ne peut l'imaginer de la bonne oeuvre que nous aurons faite en vous ramenant aux yeux qui vous aiment si tendrement.

— Ce sera, répondit don Luis, comme je voudrai, ou comme en ordonnera le ciel.

— Que pouvez-vous vouloir, répliqua l'autre, ou que peut ordonner le ciel, si ce n'est de consentir à ce que vous reveniez? Toute autre chose est impossible.»

Le garçon muletier auprès duquel était couché don Luis avait entendu tout cet entretien; et, s'étant levé, il alla dire ce qui se passait à don Fernand, à Cardénio et aux autres, qui venaient de s'habiller. Il leur conta comment cet homme appelait ce jeune garçon par le titre de _don, _comment il voulait le ramener à la maison de son père et comment l'autre ne le voulait pas. À cette nouvelle, et sachant déjà du jeune homme ce qu'en annonçait la belle voix que le ciel lui avait donnée, ils eurent tous un grand désir de savoir plus en détail qui il était, et même de l'assister si on voulait lui faire quelque violence. Ils se dirigèrent donc du côté où il était encore, parlant et disputant avec son domestique.

En ce moment, Dorothée sortit de sa chambre, et derrière elle doña Clara toute troublée. Prenant à part Cardénio, Dorothée lui conta brièvement l'histoire du musicien et de doña Clara. À son tour, Cardénio lui annonça l'arrivée des gens de son père qui venaient le chercher; mais il ne dit pas cette nouvelle à voix si basse que doña Clara ne pût l'entendre, ce qui la mit tellement hors d'elle- même, que, si Dorothée ne l'eût soutenue, elle se laissait tomber à terre. Cardénio engagea Dorothée à la ramener dans sa chambre, ajoutant qu'il allait faire en sorte d'arranger tout cela, et les deux amies suivirent son conseil.

Au même instant, les quatre cavaliers venus à la recherche de don Luis étaient entrés dans l'hôtellerie, et, le tenant au milieu d'eux, essayaient de lui persuader de revenir sur-le-champ consoler son père. Il répondit qu'il ne pouvait en aucune façon suivre leur avis avant d'avoir terminé une affaire où il y allait de sa vie, de son honneur et de son âme. Les domestiques le pressèrent alors davantage, disant qu'ils ne reviendraient pas sans lui, et qu'ils le ramèneraient, même contre son gré.

«Vous ne me ramènerez que mort, répliqua don Luis; aussi bien, de quelque manière que vous m'emmeniez, ce sera toujours m'emmener sans vie.»

Cependant le bruit de la querelle avait attiré la plupart de ceux qui se trouvaient dans l'hôtellerie, notamment Cardénio, don Fernand, ses compagnons, l'auditeur, le curé, le barbier et don Quichotte, auquel il avait semblé qu'il n'était pas nécessaire de garder plus longtemps le château. Cardénio, qui connaissait déjà l'histoire du garçon muletier, demanda à ceux qui voulaient l'entraîner de force quel motif ils avaient d'emmener ce jeune homme contre sa volonté.

«Notre motif, répondit l'un des quatre, c'est de rendre la vie au père de ce gentilhomme, que son absence met en péril de la perdre.

— Il est inutile, interrompit don Luis, de rendre ici compte de mes affaires. Je suis libre, et je m'en irai s'il me plaît; sinon, aucun de vous ne me fera violence.

— C'est la raison qui vous la fera, répondit l'homme; et si elle ne suffit pas à Votre Grâce, elle nous suffira à nous, pour faire ce pour quoi nous sommes venus, et à quoi nous sommes tenus.

— Sachons la chose à fond,» dit l'auditeur.

Mais l'homme, qui le reconnut pour un voisin de sa maison, répondit aussitôt:

«Est-ce que Votre Grâce, seigneur auditeur, ne reconnaît pas ce gentilhomme? c'est le fils de votre voisin, qui s'est échappé de la maison de son père, dans ce costume si peu convenable à sa naissance, comme Votre Grâce peut s'en assurer.»

L'auditeur se mit alors à le considérer plus attentivement, et l'ayant reconnu, il le prit dans ses bras:

«Quel enfantillage est-ce là, seigneur don Luis, lui dit-il, ou quels motifs si puissants vous ont fait partir de la sorte, dans cet équipage qui sied si mal à votre qualité?»

Le jeune homme sentit les larmes lui venir aux yeux; il ne put répondre un seul mot à l'auditeur, qui dit aux quatre domestiques de se calmer, et qu'il arrangerait l'affaire; puis, prenant don Luis par la main, il le conduisit à part pour l'interroger sur son escapade.

Tandis qu'il lui faisait cette question et d'autres encore, on entendit de grands cris à la porte de l'hôtellerie. Voici quelle en était la cause: deux hôtes qui s'étaient hébergés cette nuit dans la maison, voyant que tout le monde était occupé à savoir ce que cherchaient les quatre cavaliers, avaient tenté de déguerpir sans payer ce qu'ils devaient. Mais l'hôtelier, qui était plus attentif à ses affaires qu'à celles d'autrui, les arrêta au seuil de la porte, et leur demanda l'écot, en gourmandant leur malhonnête intention avec de telles paroles qu'il finit par les exciter à lui répondre avec les poings fermés. Ils commencèrent donc à le gourmer de telle sorte que le pauvre hôtelier fut contraint de crier au secours. L'hôtesse et sa fille ne virent personne plus inoccupé et plus à portée de le secourir que don Quichotte, auquel la fille de l'hôtesse accourut dire:

«Secourez vite, seigneur chevalier, par la vertu que Dieu vous a donnée, secourez vite mon pauvre père, que ces deux méchants hommes sont à battre comme plâtre.»

À cela don Quichotte répondit d'une voix lente et du plus grand sang-froid:

«Votre pétition, belle damoiselle, ne peut être accueillie en ce moment: je suis dans l'impossibilité de m'entremettre en aucune autre aventure jusqu'à ce que j'aie mis fin à celle où m'a engagé ma parole. Mais ce que je puis faire pour votre service, le voici: courez, et dites à votre père qu'il se soutienne dans cette bataille le mieux qu'il pourra, et qu'il ne se laisse vaincre en aucune façon, tandis que j'irai demander à la princesse Micomicona la permission de le secourir en son angoisse; si elle me la donne, soyez certaine que je saurai bien l'en tirer.

— Ah! pécheresse que je suis, s'écria Maritornes, qui se trouvait là; avant que Votre Grâce ait obtenu cette permission, mon maître sera dans l'autre monde.

— Eh bien! madame, reprit don Quichotte, faites que j'obtienne cette permission dont j'ai besoin. Dès que je l'aurai, il importera peu qu'il soit dans l'autre monde; car je l'en tirerai, en dépit de ce monde-ci, qui voudrait y trouver à redire, ou du moins je tirerai telle vengeance de ceux qui l'y auront envoyé, que vous en serez plus que médiocrement satisfaite.»

Et, sans parler davantage, il alla se mettre à deux genoux devant Dorothée, pour lui demander, avec des expressions chevaleresques et errantes, que Sa Grandeur daignât lui donner permission de courir et de secourir le châtelain de ce château qui se trouvait en une grave extrémité. La princesse la lui donna de bon coeur, et aussitôt embrassant son écu et mettant l'épée à la main, il accourut à la porte de l'hôtellerie, où les deux hôtes étaient encore à malmener l'hôtelier. Mais, dès qu'il arriva, il s'arrêta tout court et se tint immobile, malgré les reproches de Maritornes et de l'hôtesse, qui lui demandaient qu'est-ce qui le retenait en place, au lieu de secourir leur maître et mari.

«Ce qui me retient? répondit don Quichotte; c'est qu'il ne m'est pas permis de mettre l'épée à la main contre des gens de bas étage; mais appelez mon écuyer Sancho, c'est lui que regarde cette défense et cette vengeance.»

Voilà ce qui se passait à la porte de l'hôtellerie, où roulaient les coups de poing et les gourmades, le tout au préjudice de l'hôtelier et à la rage de Maritornes, de l'hôtesse et de sa fille, qui se désespéraient de la lâcheté de don Quichotte et du mauvais quart d'heure que passait leur maître, père et mari. Mais laissons-le en cet état, car sans doute quelqu'un viendra le secourir; sinon, tant pis pour celui qui se hasarde à plus que ses forces ne permettent: qu'il souffre et ne dise mot. Revenons maintenant, à cinquante pas en arrière, voir ce que don Luis répondit à l'auditeur, que nous avons laissé l'ayant pris à part pour lui demander la cause de son voyage, à pied et dans un si vil équipage. Le jeune homme, lui saisissant les mains avec force, comme si quelque grande affliction lui eût serré le coeur, et versant un torrent de larmes, lui répondit:

«Je ne sais, mon seigneur, vous dire autre chose, si ce n'est que, le jour où le ciel a voulu et où notre voisinage a permis que je visse doña Clara, votre fille et ma dame, dès cet instant je l'ai faite maîtresse de ma volonté; et si la vôtre, mon véritable seigneur et père, n'y met obstacle, aujourd'hui même elle sera mon épouse. C'est pour elle que j'ai abandonné la maison de mon père, pour elle que j'ai pris ce costume, afin de la suivre partout où elle irait comme la flèche suit le but, et le marinier l'étoile polaire. Elle ne sait de mes désirs rien de plus que n'ont pu lui faire entendre les pleurs qu'elle a vus de loin couler de mes yeux. Vous connaissez déjà, seigneur, la fortune et la noblesse de mes parents, vous savez que je suis leur unique héritier. Si ces avantages vous semblent suffisants pour que vous vous hasardiez à me rendre complètement heureux, agréez-moi dès maintenant pour votre fils. Que si mon père, occupé d'autres vues personnelles, n'était point satisfait du bien que j'ai su trouver pour moi, le temps n'a pas moins de force pour changer les volontés humaines que les choses de ce monde.»

À ces mots, l'amoureux jeune homme cessa de parler, et l'auditeur demeura non moins surpris de la manière délicate et touchante dont il lui avait découvert ses pensées, qu'indécis sur le parti qu'il devait prendre dans une affaire si soudaine et si grave. Tout ce qu'il put lui répondre, ce fut qu'il se calmât pour le moment, et qu'il obtînt que ses domestiques ne l'emmenassent pas ce jour même, afin d'avoir le temps de considérer ce qui conviendrait le mieux à chacun. Don Luis voulut par force lui baiser les mains, et même les baigna de ses larmes, chose qui aurait attendri un coeur de pierre, et non pas seulement celui de l'auditeur, qui, en homme habile, avait vu du premier coup d'oeil combien ce mariage était avantageux à sa fille. Toutefois, il aurait voulu, si c'eût été possible, l'effectuer avec le consentement du père de don Luis, qu'il savait prétendre à faire de son fils un seigneur titré.

En ce moment, les hôtes querelleurs avaient fait la paix avec l'hôtelier, après avoir consenti, plutôt par la persuasion et les bons propos de don Quichotte que par ses menaces, à lui payer ce qu'il demandait; d'un autre côté, les domestiques de don Luis attendaient patiemment la fin de son entretien avec l'auditeur et la résolution de leur maître, quand le diable, qui ne dort jamais, fit entrer à cette heure même dans l'hôtellerie le barbier auquel don Quichotte avait enlevé l'armet de Mambrin, et Sancho Panza les harnais de son âne, pour les troquer contre ceux du sien. Ce barbier, menant son âne à l'écurie, vit Sancho qui raccommodait je ne sais quoi de son bât. Dès qu'il vit ce bât, il le reconnut, et, prenant bravement Sancho par le collet, il lui dit:

«Ah! don larron, je vous tiens ici; rendez-moi vite mon plat à barbe, et mon bât, et tous les harnais que vous m'avez volés.»

Sancho, qui se vit prendre à la gorge si à l'improviste, et qui entendit les injures qu'on lui disait, saisit le bât d'une main, et de l'autre donna une telle gourmade au barbier, qu'il lui mit les mâchoires en sang. Mais, néanmoins, le barbier ne lâchait pas prise et tenait bon son bât; au contraire, il éleva la voix de telle sorte, que tous les gens de l'hôtellerie accoururent au bruit et à la bataille.

«Au nom du roi et de la justice, criait-il, parce que je reprends mon bien, il veut me tuer, ce larron, voleur de grands chemins.

— Tu en as menti, répondit Sancho, je ne suis pas voleur de grands chemins; et c'est de bonne guerre que mon seigneur don Quichotte a gagné ces dépouilles.»

Celui-ci, qui était promptement accouru, se trouvait déjà présent à la querelle, enchanté de voir avec quelle vigueur son écuyer prenait la défensive et l'offensive. Il le tint même désormais pour homme de coeur, et se proposa, dans le fond de son âme, de l'armer chevalier à la première occasion qui s'offrirait, pensant que l'ordre de chevalerie serait fort bien placé sur sa tête. Parmi toutes les choses que le barbier débitait dans le courant de la dispute, il vint à dire:

«Ce bât est à moi, comme la mort que je dois à Dieu, et je le connais comme si je l'avais mis au monde; et voilà mon âne qui est dans l'étable, qui ne me laissera pas mentir. Sinon, qu'on lui essaye le bât, et, s'il ne lui va pas comme un gant, je passerai pour infâme. Et il y a plus, c'est que le même jour qu'ils me l'ont pris, ils m'ont enlevé aussi un plat à barbe de rosette, tout neuf, qui n'avait pas encore été étrenné de sa vie, et qui m'avait coûté un bel et bon écu.»

En cet endroit don Quichotte ne put se retenir; il se mit entre les deux combattants, les sépara, et, déposant le bât par terre pour que tout le monde le vît jusqu'à ce que la vérité fût reconnue, il s'écria:

«Vos Grâces vont voir clairement et manifestement l'erreur où est ce bon écuyer quand il appelle plat à barbe ce qui est, fut et sera l'armet de Mambrin, que je lui ai enlevé de bonne guerre, et dont je me suis rendu maître en tout bien tout honneur. Quant au bât, je ne m'en mêle point; et tout ce que je peux dire, c'est que mon écuyer Sancho me demanda permission pour ôter les harnachements du cheval de ce poltron vaincu, et pour en parer le sien. Je lui donnai la permission, il prit les harnais, et de ce que la selle s'est changée en bât, je ne puis donner d'autre raison que l'ordinaire, c'est-à-dire que ces métamorphoses se voient dans les événements de la chevalerie. Pour preuve et confirmation de ce que j'avance, cours vite, mon fils Sancho, apporte ici l'armet que ce brave homme dit être un plat à barbe.

— Pardine, seigneur, répliqua Sancho, si nous n'avons pas d'autre preuve à faire valoir pour nous justifier que celle qu'offre Votre Grâce, nous voilà frais. Aussi plat à barbe est l'armet de Mambrin que la selle de ce bon homme est bât.

— Fais ce que je te commande, reprit don Quichotte; peut-être que toutes les choses qui arrivent en ce château ne doivent pas se passer par voie d'enchantement.»

Sancho alla chercher le plat à barbe, l'apporta, et, dès que don
Quichotte le lui eût pris des mains, il s'écria:

«Regardez un peu, seigneurs: de quel front cet écuyer pourra-t-il dire que ceci est un plat à barbe, et non l'armet que j'ai nommé? Et je jure, par l'ordre de chevalerie dont je fais profession, que cet armet est tel que je l'ai pris, sans en avoir ôté, sans y avoir ajouté la moindre chose.

— En cela, interrompit Sancho, il n'y a pas le plus petit doute: car, depuis que mon seigneur l'a gagné jusqu'à cette heure, il n'a livré avec lui qu'une seule bataille, lorsqu'il délivra ces malheureux enchaînés; et, ma foi, sans l'assistance de ce plat- armet, il aurait passé un mauvais moment, car, dans cette mêlée, les pierres pleuvaient à verse.»

Chapitre XLV

Où l'on achève d'éclaircir les doutes à propos du bât et de l'armet de mambrin, avec d'autres aventures arrivées en toute vérité

«Que vous semble, seigneurs, s'écria le barbier, de ce qu'affirment ces gentilshommes, puisqu'ils s'opiniâtrent à dire que ceci n'est pas un plat à barbe, mais un armet?

— Et qui dira le contraire, interrompit don Quichotte, je lui ferai savoir qu'il ment, s'il est chevalier, et, s'il est écuyer, qu'il en a menti mille fois.»

Notre barbier, maître Nicolas, qui se trouvait présent à la bagarre, connaissant si bien l'humeur de don Quichotte, voulut exciter encore son extravagance, et pousser plus loin la plaisanterie, pour donner de quoi rire à tout le monde. Il dit donc, parlant à l'autre barbier:

«Seigneur barbier, ou qui que vous soyez, sachez que je suis du même état que vous; que j'ai reçu, il y a plus de vingt ans, mon diplôme d'examen, et que je connais parfaitement tous les instruments et ustensiles du métier de la barbe, sans en excepter un seul; sachez de plus que, dans le temps de ma jeunesse, j'ai été soldat, et que je ne connais pas moins bien ce que c'est qu'un armet, un morion, une salade, et autres choses relatives à la milice, c'est-à-dire aux espèces d'armes que portent les soldats. Et je dis maintenant, sauf meilleur avis, car je m'en remets toujours à celui d'un meilleur entendement, que cette pièce qui est ici devant nous, et que ce bon seigneur tient à la main, non- seulement n'est pas un plat à barbe de barbier, mais qu'elle est aussi loin de l'être que le blanc est loin du noir, et la vérité du mensonge. Et je dis aussi que bien que ce soit un armet, ce n'est pas un armet entier.

— Non certes, s'écria don Quichotte, car il lui manque une moitié, qui est la mentonnière.

— C'est cela justement,» ajouta le curé, qui avait compris l'intention de son ami, maître Nicolas; et leur avis fut aussitôt confirmé par Cardénio, don Fernand et ses compagnons. L'auditeur lui-même, s'il n'eût été si préoccupé de l'aventure de don Luis, aurait aidé, pour sa part, à la plaisanterie; mais les choses sérieuses auxquelles il pensait l'avaient tellement absorbé, qu'il ne faisait guère attention à ces badinages.

«Sainte Vierge! s'écria en ce moment le barbier mystifié, est-il possible que tant d'honnêtes gens disent que ceci n'est pas un plat à barbe, mais un armet! Voilà de quoi jeter dans l'étonnement toute une université, si savante qu'elle soit. À ce train-là, si ce plat à barbe est un armet, ce bât d'âne doit être aussi une selle de cheval, comme ce seigneur l'a prétendu.

— À moi, il me paraît un bât, reprit don Quichotte; mais j'ai déjà dit que je ne me mêlais point de cela.

— Que ce soit un bât ou une selle, dit le curé, c'est au seigneur don Quichotte à le décider; car, en affaire de chevalerie, ces seigneurs et moi nous lui cédons la palme.

— Pardieu, mes seigneurs, s'écria don Quichotte, de si étranges aventures me sont arrivées dans ce château, en deux fois que j'y fus hébergé, que je n'ose plus rien décider affirmativement sur les questions qu'on me ferait à propos de ce qu'il renferme; car je m'imagine que tout ce qui s'y passe se règle par voie d'enchantement. La première fois, je fus fort ennuyé des visites d'un More enchanté qui se promène en ce château, et Sancho n'eut guère plus à se louer des gens de sa suite; puis, hier soir, je suis resté pendu par ce bras presque deux heures entières sans savoir pourquoi ni comment j'étais tombé dans cette disgrâce. Ainsi, me mettre à présent, au milieu d'une telle confusion, à donner mon avis, ce serait m'exposer à un jugement téméraire. En ce qui touche cette singulière prétention de vouloir que ceci soit un plat à barbe et non un armet, j'ai déjà répondu; mais quant à déclarer si cela est un bât ou une selle, je n'ose point rendre une sentence définitive, et j'aime mieux laisser la question au bon sens de Vos Grâces. Peut-être que, n'étant point armés chevaliers comme moi, vous n'aurez rien à démêler avec les enchantements de céans, et qu'ayant les intelligences parfaitement libres, vous pourrez juger des choses de ce château comme elles sont en réalité, et non comme elles me paraissent.

— Il n'y a pas de doute, répondit à cela don Fernand; le seigneur don Quichotte a parlé comme un oracle, et c'est à nous qu'appartient la solution de cette difficulté; et, pour qu'elle soit rendue avec plus de certitude, je vais recueillir en secret les voix de ces seigneurs, et du résultat de ce vote je rendrai un compte exact et fidèle.»

Pour ceux qui connaissaient l'humeur de don Quichotte, toute cette comédie était une intarissable matière à rire; mais ceux qui n'étaient pas au fait n'y voyaient que la plus grande bêtise du monde, surtout les quatre domestiques de don Luis, et don Luis lui-même, ainsi que trois autres voyageurs qui venaient par hasard d'arriver à l'hôtellerie, et qui paraissaient des archers de la Sainte-Hermandad, comme ils l'étaient en effet. Mais celui qui se désespérait le plus, c'était le barbier, dont le plat à barbe s'était changé, devant ses yeux, en armet de Mambrin, et dont le bât, à ce qu'il pensait bien, allait sans aucun doute se changer aussi en un riche harnais de cheval. Tous les autres spectateurs riaient de voir don Fernand qui allait prendre les voix de l'un à l'autre, leur parlant tout bas à l'oreille, pour qu'ils déclarassent en secret si ce beau bijou sur lequel on avait tant disputé était un bât ou une selle.

Après qu'il eut recueilli les votes de tous ceux qui connaissaient don Quichotte, il dit à haute voix:

«Le cas est, brave homme, que je suis vraiment fatigué de prendre tant d'avis, car je ne demande à personne ce que je désire savoir, qu'on ne me réponde aussitôt qu'il y a folie à dire que ce soit un bât d'âne, et que c'est une selle de cheval, et même d'un cheval de race. Ainsi, prenez patience, car en dépit de vous et de votre âne, ceci est une selle, et non un bât, et vous avez fort mal prouvé votre allégation.

— Que je perde ma place en paradis, s'écria le pauvre barbier, si toutes Vos Grâces ne se trompent pas; et que mon âme paraisse aussi bien devant Dieu que ce bât me paraît un bât, et non une selle! Mais, ainsi vont les lois[263]… et je ne dis rien de plus. Et pourtant je ne suis pas ivre, en vérité, car je n'ai pas même rompu le jeûne aujourd'hui, si ce n'est par mes péchés.»

Les naïvetés que débitait le barbier ne faisaient pas moins rire que les extravagances de don Quichotte, lequel dit en ce moment:

«Ce qu'il y a de mieux à faire ici, c'est que chacun reprenne son bien; et, comme on dit: ce que Dieu t'a donné, que saint Pierre le bénisse.»

Alors, un des quatre domestiques s'approchant:

«Si ce n'est pas, dit-il, un tour fait à plaisir, je ne puis me persuader que des hommes d'aussi sage entendement que le sont ou le paraissent tous ceux qui se trouvent ici, osent bien dire et affirmer que cela n'est point un bât ni ceci un plat à barbe. Mais comme je vois qu'on l'affirme et qu'on le prétend, je m'imagine qu'il y a quelque mystère dans cet entêtement à dire une chose si opposée à ce que nous démontrent la vérité et l'expérience même. Car je jure bien (et son jurement était à pleine bouche) que tous ceux qui vivent dans le monde à l'heure qu'il est ne me feraient pas confesser que cela est autre chose qu'un plat à barbe de barbier, et ceci un bât d'âne.

— Ce pourrait être un bât de bourrique, interrompit le curé.

— Tout de même, reprit le domestique; ce n'est pas là qu'est la question, mais à savoir si c'est un bât, oui ou non, comme Vos Grâces le prétendent.»

À ces propos, un des archers nouveaux venus dans l'hôtellerie, qui avait entendu la fin de la querelle, ne put retenir son dépit et sa mauvaise humeur.

«C'est un bât, s'écria-t-il, comme mon père est un homme, et qui a dit ou dira le contraire doit être aviné comme une grappe de raisin.

— Tu en as menti comme un maraud de vilain,» répondit don
Quichotte.

Et levant sa lance, qu'il ne quittait jamais, il lui en déchargea un tel coup sur la tête, que, si l'archer ne se fût détourné, il l'étendait tout de son long. La lance se brisa par terre, et les autres archers, voyant maltraiter leur camarade, élevèrent la voix pour demander main-forte à la Sainte-Hermandad. L'hôtelier, qui était de la confrérie, courut chercher sa verge et son épée, et se rangea aux côtés de ses compagnons; les domestiques de don Luis entourèrent leur maître, pour qu'il ne pût s'échapper à la faveur du tumulte: le barbier, voyant la maison sens dessus dessous, alla reprendre son bât, que Sancho ne lâchait pas d'un ongle; don Quichotte mit l'épée à la main, et fondit sur les archers; don Luis criait à ses valets de le laisser, et d'aller secourir don Quichotte, ainsi que don Fernand et Cardénio, qui avaient pris sa défense; le curé haranguait de tous ses poumons, l'hôtesse jetait des cris, sa fille soupirait, Maritornes pleurait, Dorothée était interdite, Luscinde épouvantée, et doña Clara évanouie. Le barbier gourmait Sancho, Sancho rossait le barbier; don Luis, qu'un de ses valets osa saisir par le bras pour qu'il ne se sauvât pas, lui donna un coup de poing qui lui mit les mâchoires en sang; l'auditeur le défendait; don Fernand tenait un des archers sous ses talons, et lui mesurait le corps avec les pieds tout à son aise; l'hôtelier criait de nouveau pour demander main-forte à la Sainte-Hermandad; enfin, l'hôtellerie n'était que pleurs, sanglots, cris, terreurs, alarmes, disgrâces, coups d'épée, coups de poing, coups de pied, coups de bâton, meurtrissures et effusion de sang. Tout à coup, au milieu de cette confusion, de ce labyrinthe, de ce chaos, une idée frappe l'imagination de don Quichotte: il se croit, de but en blanc, transporté au camp d'Agramant[264]; et, d'une voix de tonnerre qui ébranlait l'hôtellerie:

«Que tout le monde s'arrête, s'écrie-t-il, que tout le monde dépose les armes, que tout le monde s'apaise, que tout le monde m'écoute, si tout le monde veut rester en vie.»

À ces cris, en effet, tout le monde s'arrêta, et lui poursuivit de la sorte:

«Ne vous ai-je pas dit, seigneurs, que ce château était enchanté, et qu'une légion de diables l'habitait? En preuve de cela, je veux que vous voyiez par vos propres yeux comment est passée et s'est transportée parmi nous la discorde du camp d'Agramant. Regardez: ici on combat pour l'épée, là pour le cheval, de ce côté pour l'aigle blanche, de celui-ci pour l'armet, et tous nous nous battons, et tous sans nous entendre. Venez ici, seigneur auditeur, et vous aussi, seigneur curé; que l'un serve de roi Agramant, et l'autre de roi Sobrin, et mettez-nous en paix: car, au nom du Dieu tout-puissant, c'est une grande vilenie que tant de gens de qualité, comme nous sommes ici, s'entre-tuent pour de si piètres motifs.»

Les archers, qui n'entendaient rien à la rhétorique de don Quichotte et qui se voyaient fort malmenés par don Fernand, Cardénio et leurs compagnons, ne voulaient pas se calmer. Le barbier, oui, car, dans la bataille, on lui avait mis en pièces aussi bien la barbe que le bât. Sancho, en bon serviteur, obéit au premier mot de son maître; les quatre domestiques de don Luis se tinrent également tranquilles, voyant combien peu ils gagnaient à ne pas l'être; le seul hôtelier s'obstinait à prétendre qu'il fallait châtier les impertinences de ce fou, qui, à chaque pas, troublait et bouleversait la maison. En définitive, le tapage s'apaisa pour le moment, le bât resta selle jusqu'au jour du jugement dernier, le plat à barbe armet, et l'hôtellerie château, dans l'imagination de don Quichotte.

Le calme enfin rétabli, et la paix faite à l'instigation persuasive de l'auditeur et du curé, les domestiques de don Luis revinrent à la charge pour l'emmener à l'instant même; et, tandis qu'il se débattait avec eux, l'auditeur consulta don Fernand, Cardénio et le curé sur le parti qu'il devait prendre en une telle occurrence, après leur avoir conté la confidence que don Luis venait de lui faire. À la fin, on décida que don Fernand se fît connaître aux domestiques de don Luis, et qu'il leur dît que c'était son plaisir d'emmener ce jeune homme en Andalousie, où son frère le marquis le recevrait comme il méritait de l'être, parce qu'il était facile de voir, à l'intention de don Luis, qu'il se laisserait plutôt mettre en morceaux que de retourner cette fois auprès de son père. Quand les quatre domestiques connurent la qualité de don Fernand et la résolution de don Luis, ils résolurent que trois d'entre eux retourneraient conter à son père ce qui s'était passé, tandis que l'autre resterait avec don Luis pour le servir, et qu'il ne le perdrait point de vue que les autres ne fussent revenus le chercher, ou qu'on ne sût ce qu'ordonnerait son père.

C'est ainsi que s'apaisèrent ce monceau de querelles par l'autorité d'Agramant et la prudence du roi Sobrin. Mais quand le démon, ennemi de la concorde et rival de la paix, se vit méprisé et bafoué; quand il reconnut le peu de fruit qu'il avait retiré de les avoir enfermés tous dans ce labyrinthe inextricable, il résolut de tenter encore une fois la fortune en suscitant de nouveaux troubles et de nouvelles disputes.

Or, il arriva que les archers avaient quitté la partie parce qu'ils eurent vent de la qualité de ceux contre lesquels ils combattaient, et qu'ils s'étaient retirés de la mêlée, reconnaissant bien que, quoi qu'il arrivât, ils auraient à porter les coups; mais l'un d'eux, celui-là même que don Fernand avait si bien moulu sous ses talons, vint à se rappeler que, parmi divers mandats dont il était porteur pour arrêter des délinquants, il s'en trouvait un contre don Quichotte, que la Sainte-Hermandad avait ordonné de saisir par corps, à propos de la délivrance des galériens, comme Sancho l'avait craint avec tant de raison. Frappé de cette idée, l'archer voulut vérifier si le signalement donné dans le mandat d'arrêt cadrait bien avec celui de don Quichotte. Il tira de son sein un rouleau de parchemin, trouva le papier qu'il cherchait; et, se mettant à lire très-posément, car il n'était pas fort lecteur, à chaque mot qu'il épelait, il jetait les yeux sur don Quichotte, et comparait le signalement du mandat avec le visage du chevalier. Il reconnut que, sans nul doute, c'était bien lui que désignait le mandat. À peine s'en fut-il assuré que, serrant son rouleau de parchemin, il prit le mandat de la main gauche, et de la droite empoigna don Quichotte au collet[265], si fortement qu'il ne lui laissait pas prendre haleine. En même temps il criait à haute voix:

«Main-forte à la Sainte-Hermandad! et, pour qu'on voie que cette fois-ci je la demande sérieusement, on n'a qu'à lire ce mandat, où il est ordonné d'arrêter ce voleur de grands chemins.»

Le curé prit le mandat, et reconnut qu'effectivement l'archer disait vrai, et que le signalement s'appliquait à don Quichotte. Quand celui-ci se vit maltraiter par ce coquin de manant, enflammé de colère au point que les os du corps lui craquaient, il saisit du mieux qu'il put, avec ses deux mains, l'archer à la gorge, lequel, si ses camarades ne l'eussent secouru, aurait plutôt laissé la vie que don Quichotte n'eût lâché prise.

L'hôtelier, qui devait forcément donner assistance à ceux de son office, accourut aussitôt leur prêter main-forte. L'hôtesse, en voyant de nouveau son mari fourré dans les querelles, jeta de nouveau les hauts cris, et ce bruit lui amena Maritornes et sa fille, qui l'aidèrent à demander le secours du ciel et de tous ceux qui se trouvaient là. Sancho s'écria, à la vue de ce qui se passait:

«Vive le seigneur! rien de plus vrai que ce que dit mon maître des enchantements de ce château, car il est impossible d'y vivre une heure en paix.»

Don Fernand sépara l'archer de don Quichotte, et, fort à la satisfaction de tous deux, il leur fit mutuellement lâcher prise, car ils accrochaient les ongles de toute leur force, l'un dans le collet du pourpoint de l'autre, et l'autre à la gorge du premier. Mais toutefois la quadrille des archers ne cessait de réclamer leur détenu; ils criaient qu'on le leur livrât pieds et poings liés, puisque ainsi l'exigeait le service du roi et de la Sainte- Hermandad, au nom desquels ils demandaient secours et main-forte pour arrêter ce brigand, ce voleur de grands chemins et de petits sentiers. Don Quichotte souriait dédaigneusement à ces propos, et, gardant toute sa gravité, il se contenta de répondre:

«Approchez, venez ici, canaille mal née et mal-apprise. Rendre la liberté à ceux qu'on tient à la chaîne, délivrer les prisonniers, relever ceux qui sont à terre, secourir les misérables et soulager les nécessiteux, c'est là ce que vous appelez voler sur les grands chemins! Ah! race infâme, race indigne, par la bassesse de votre intelligence, que le ciel vous révèle la valeur que renferme en soi la chevalerie errante, et vous laisse seulement comprendre le péché que vous commettez en refusant votre respect à la présence, que dis-je, à l'ombre de tout chevalier errant! Venez ici, larrons en quadrilles plutôt qu'archers de maréchaussée, détrousseurs de passants avec licence de la Sainte-Hermandad; dites-moi, quel est donc l'ignorant qui a signé un mandat d'arrêt contre un chevalier tel que moi? Qui ne sait pas que les chevaliers errants sont hors de toute juridiction criminelle, qu'ils n'ont de loi que leur épée, de règlements que leurs prouesses, de code souverain que leur volonté? Quel est donc l'imbécile, dis-je encore, qui peut ignorer qu'aucunes lettres de noblesse ne confèrent autant d'immunités et de privilèges que n'en acquiert un chevalier errant le jour où il est armé chevalier et s'adonne au dur exercice de la chevalerie? Quel chevalier errant a jamais payé gabelle, corvées, dîmes, octrois, douanes, chaîne de route ou bac de rivière? Quel tailleur lui a demandé la façon d'un habit? Quel châtelain, l'ayant recueilli dans son château, lui a fait payer l'écot de la couchée? Quel roi ne l'a fait asseoir à sa table? Quelle demoiselle ne s'est éprise de lui, et ne lui a livré, avec soumission, le trésor de ses charmes? Enfin, quel chevalier errant vit-on, voit-on et verra-t-on jamais dans le monde, qui n'ait assez de force et de courage pour donner à lui seul quatre cents coups de bâton à quatre cents archers en quadrilles qui oseraient lui tenir tête?»

Chapitre XLVI

_De la notable aventure des archers de la Sainte-Hermandad, et de la grande férocité de notre bon ami don Quichotte__[266]_

Tandis que don Quichotte débitait cette harangue, le curé s'occupait à faire entendre aux archers que don Quichotte avait l'esprit à l'envers, comme ils le voyaient bien à ses paroles et à ses oeuvres, et qu'ainsi rien ne les obligeait à pousser plus loin l'affaire, puisque, parvinssent-ils à le prendre et à l'emmener, il faudrait bien incontinent le relâcher en qualité de fou. Mais l'homme au mandat répondit que ce n'était point à lui à juger de la folie de don Quichotte; qu'il devait seulement exécuter ce que lui commandaient ses supérieurs, et que, le fou une fois arrêté, on pourrait le relâcher trois cents autres fois.

«Néanmoins, reprit le curé, ce n'est pas cette fois-ci que vous devez l'emmener, et, si je ne me trompe, il n'est pas d'humeur à se laisser faire.»

Finalement, le curé sut leur parler et les persuader si bien, et don Quichotte sut faire tant d'extravagances, que les archers auraient été plus fous que lui s'ils n'eussent reconnu sa folie. Ils prirent donc le parti de s'apaiser, et se firent même médiateurs entre le barbier et Sancho Panza, qui continuaient encore leur querelle avec une implacable rancune. À la fin, comme membres de la justice, ils arrangèrent le procès en amiables compositeurs, de telle façon que les deux parties restèrent satisfaites, sinon complètement, du moins en quelque chose, car il fut décidé que l'échange des bâts aurait lieu, mais non celui des sangles et des licous. Quant à l'affaire de l'armet de Mambrin, le curé, en grande cachette et sans que don Quichotte s'en aperçût, donna huit réaux du plat à barbe, et le barbier lui en fit un récépissé en bonne forme, par lequel il promettait de renoncer à toute réclamation, pour le présent et dans les siècles des siècles, amen.

Une fois ces deux querelles apaisées (c'étaient les plus envenimées et les plus importantes), il ne restait plus qu'à obtenir des valets de don Luis que trois d'entre eux s'en retournassent, et que l'autre demeurât pour accompagner leur maître où don Fernand voudrait l'emmener. Mais le destin moins rigoureux et la fortune plus propice, ayant commencé de prendre parti pour les amants et les braves de l'hôtellerie, voulurent mener la chose à bonne fin. Les valets de don Luis se résignèrent à tout ce qu'il voulut, ce qui donna tant de joie à doña Clara, que personne ne l'aurait alors regardée au visage sans y lire l'allégresse de son âme. Zoraïde, sans comprendre parfaitement tous les événements qui se passaient sous ses yeux, s'attristait ou se réjouissait suivant ce qu'elle observait sur les traits de chacun, et notamment de son capitaine espagnol, sur qui elle avait les yeux fixés et l'âme attachée. Pour l'hôtelier, auquel n'avaient point échappé le cadeau et la récompense qu'avait reçus le barbier, il réclama l'écot de don Quichotte, ainsi que le dommage de ses outres et la perte de son vin, jurant que ni Rossinante ni l'âne de Sancho ne sortiraient de l'hôtellerie qu'on ne lui eût tout payé, jusqu'à la dernière obole. Tout cela fut encore arrangé par le curé, et payé par don Fernand, bien que l'auditeur en eût aussi offert le payement de fort bonne grâce. Enfin la paix et la tranquillité furent si complètement rétablies, que l'hôtellerie ne ressemblait plus, comme l'avait dit don Quichotte, à la discorde du camp d'Agramant, mais à la paix universelle du règne d'Octavien, et la commune opinion fut qu'il fallait en rendre grâces aux bonnes intentions du curé, secondées par sa haute éloquence, ainsi qu'à l'incomparable libéralité de don Fernand.

Quand don Quichotte se vit ainsi libre et débarrassé de toutes ces querelles, tant de son écuyer que des siennes propres, il lui sembla qu'il était temps de poursuivre son voyage et de mettre fin à cette grande aventure, pour laquelle il fut appelé et élu. Il alla donc, avec une ferme résolution, plier les genoux devant Dorothée, qui ne voulut pas lui laisser dire un mot jusqu'à ce qu'il se fût relevé. Pour lui obéir, il se tint debout et lui dit:

«C'est un commun adage, ô belle princesse, que la diligence est la mère de la bonne fortune; et l'expérience a montré, en des cas nombreux et graves, que l'empressement du plaideur mène à bonne fin le procès douteux. Mais en aucune chose cette vérité n'éclate mieux que dans celle de la guerre, où la célérité et la promptitude, prévenant les desseins de l'ennemi, remportent la victoire, avant même qu'il se soit mis en défense. Tout ce que je dis là, haute et précieuse dame, c'est parce qu'il me semble que notre séjour dans ce château n'est plus d'aucune utilité, tandis qu'il pourrait nous devenir si nuisible, que nous eussions quelque jour à nous en repentir; car, enfin, qui sait si, par le moyen d'habiles espions, votre ennemi le géant n'aura point appris que je vais l'exterminer, et s'il n'aura pu, favorisé par le temps que nous lui laissons, se fortifier dans quelque citadelle inexpugnable, contre laquelle ne prévaudront ni mes poursuites ni la force de mon infatigable bras? Ainsi donc, princesse, prévenons, comme je l'ai dit, ses desseins par notre diligence, et partons incontinent à la bonne aventure, car Votre Grandeur ne tardera pas plus à l'avoir telle qu'elle la désire, que je ne tarderai à me trouver en face de votre ennemi.»

Don Quichotte se tut à ces mots, et attendit gravement la réponse de la belle infante. Celle-ci, prenant des airs de princesse accommodés au style de don Quichotte, lui répondit en ces termes:

«Je vous rends grâces, seigneur chevalier, du désir que vous montrez de me prêter faveur en ma grande affliction; c'est agir en chevalier auquel il appartient de protéger les orphelins et de secourir les nécessiteux. Et plaise au ciel que notre commun souhait s'accomplisse, pour que vous confessiez qu'il y a dans le monde des femmes reconnaissantes! Quant à mon départ, qu'il ait lieu, sur-le-champ, car je n'ai de volonté que la vôtre. Disposez de moi selon votre bon plaisir; celle qui vous a remis une fois la défense de sa personne, et qui a confié à votre bras la restauration de ses droits royaux, ne peut vouloir aller contre ce qu'ordonne votre prudence.

— À la main de Dieu! s'écria don Quichotte; puisqu'une princesse s'humilie devant moi, je ne veux pas perdre l'occasion de la relever, et de la remettre sur son trône héréditaire. Partons sur- le-champ, car le désir et l'éloignement m'éperonnent, et, comme on dit, le péril est dans le retard. Et puisque le ciel n'a pu créer, ni l'enfer vomir aucun être qui m'épouvante ou m'intimide, selle vite, Sancho, selle Rossinante, ton âne et le palefroi de la reine; prenons congé du châtelain et de ces seigneurs, et quittons ces lieux au plus vite.»

Sancho, qui était présent à toute la scène, s'écria, en hochant la tête de droite et de gauche:

«Ah! seigneur, seigneur, il y a plus de mal au hameau que n'en imagine le bedeau, soit dit sans offenser les honnêtes coiffes.

— Quel mal, interrompit don Quichotte, peut-il y avoir en aucun hameau et dans toutes les villes du monde réunies, qui puisse atteindre ma réputation, manant que tu es?

— Si Votre Grâce se fâche, dit Sancho, je me tairai et me dispenserai de dire ce que je dois lui révéler en bon écuyer, ce que tout bon serviteur doit dire à son maître.

— Dis ce que tu voudras, répondit don Quichotte, pourvu que tes paroles n'aient point pour objet de m'intimider; si tu as peur, fais comme qui tu es: moi, qui suis sans crainte, je ferai comme qui je suis.

— Ce n'est pas cela, par les péchés que j'ai commis devant Dieu! repartit Sancho; ce qu'il y a, c'est que je tiens pour certain et pour dûment vérifié que cette dame, qui se dit être reine du grand royaume de Micomicon, ne l'est pas plus que ma mère. Car si elle était ce qu'elle dit, elle n'irait pas se becquetant avec quelqu'un de la compagnie dès qu'on tourne la tête, et à chaque coin de mur.»

À ce propos de Sancho, Dorothée rougit jusqu'au blanc des yeux: car il était bien vrai que, maintes fois en cachette, son époux don Fernand avait touché avec les lèvres un acompte sur le prix que méritaient ses désirs. Sancho l'avait surprise, et il lui avait paru qu'une telle familiarité était plutôt d'une courtisane que de la reine d'un si grand royaume. Dorothée ne trouva pas un mot à lui répondre, et le laissa continuer:

«Je vous dis cela, seigneur, ajouta-t-il, parce que, à la fin des fins, quand nous aurons fait tant de voyages, quand nous aurons passé de mauvaises nuits et de pires journées, si ce gaillard qui se divertit dans cette hôtellerie vient cueillir le fruit de nos travaux, pour quoi faire, ma foi, me tant dépêcher à seller Rossinante, à bâter le grison et à brider le palefroi? Il vaut mieux rester tranquilles, et que chaque femelle file sa quenouille, et allons-nous-en dîner.»

Miséricorde! quelle effroyable colère ressentit don Quichotte quand il entendit les insolentes paroles de son écuyer! elle fut telle que, lançant des flammes par les yeux, il s'écria d'une voix précipitée et d'une langue que faisait bégayer la rage:

«Ô manant, ô brutal, effronté, impudent, téméraire, calomniateur et blasphémateur! Comment oses-tu prononcer de telles paroles en ma présence et devant ces illustres dames? Comment oses-tu mettre de telles infamies dans ta stupide imagination? Va-t'en loin de moi, monstre de nature, dépositaire de mensonges, réceptacle de fourberies, inventeur de méchancetés, publicateur de sottises, ennemi du respect qu'on doit aux royales personnes; va-t'en, ne parais plus devant moi, sous peine de ma colère.»

En disant cela, il fronça les sourcils, enfla les joues, regarda de travers, frappa la terre du pied droit, signes évidents de la rage qui lui rongeait les entrailles. À ces paroles, à ces gestes furieux, Sancho demeura si atterré, si tremblant, qu'il aurait voulu qu'en cet instant même la terre se fût ouverte sous ses pieds pour l'engloutir. Il ne sut faire autre chose que se retourner bien vite, et s'éloigner de la présence de son courroucé seigneur. Mais la discrète Dorothée, qui connaissait si bien maintenant l'humeur de don Quichotte, dit aussitôt pour calmer sa colère:

«Ne vous fâchez point, seigneur chevalier de la Triste-Figure, des impertinences qu'a dites votre bon écuyer; peut-être ne les a-t-il pas dites sans motif, et l'on ne peut soupçonner sa conscience chrétienne d'avoir porté faux témoignage contre personne. Il faut donc croire, sans conserver le moindre doute à ce sujet, que, puisqu'en ce château, comme vous le dites, seigneur chevalier, toutes choses vont et se passent à la façon des enchantements, il peut bien arriver que Sancho ait vu par cette voie diabolique ce qu'il dit avoir vu de si contraire et de si offensant à ma vertu.

— Par le Dieu tout-puissant! s'écria don Quichotte, je jure que Votre Grandeur a touché le but. Oui, c'est quelque mauvaise vision qui est arrivée à ce pécheur de Sancho, pour lui faire voir ce qu'il était impossible qu'il vît autrement que par des sortilèges. Je connais trop bien la bonté et l'innocence de ce malheureux pour croire qu'il sache porter faux témoignage contre personne.

— Voilà ce qui est et ce qui sera, reprit don Fernand; dès lors, seigneur don Quichotte, vous devez lui pardonner et le rappeler au giron de Votre Grâce, _sicut erat in principio, _avant que ses maudites visions lui eussent tourné l'esprit.»

Don Quichotte ayant répondu qu'il lui pardonnait, le curé alla quérir Sancho, lequel vint humblement se mettre à genoux devant son maître et lui demander sa main. L'autre se la laissa prendre et baiser, puis il lui donna sa bénédiction, et lui dit:

«Maintenant, mon fils Sancho, tu achèveras de reconnaître à quel point était vrai ce que je t'ai dit mainte et mainte fois, que toutes les choses de ce château arrivent par voie d'enchantement.

— Je le crois sans peine, répondit Sancho, excepté toutefois l'histoire de la couverture, qui est réellement arrivée par voie ordinaire.

— N'en crois rien, répliqua don Quichotte; s'il en était ainsi, je t'aurais alors vengé et je te vengerais encore à présent. Mais ni alors, ni à présent, je n'ai pu voir sur qui tirer vengeance de ton outrage.»

Tous les assistants voulurent savoir ce que c'était que cette histoire de la couverture, et l'hôtelier leur conta de point en point les voyages aériens de Sancho Panza, ce qui les fit beaucoup rire, et ce qui n'aurait pas moins fâché Sancho, si son maître ne lui eût affirmé de nouveau que c'était un pur enchantement. Toutefois la simplicité de Sancho n'alla jamais jusqu'au point de douter que ce ne fût une vérité démontrée, sans mélange d'aucune supercherie, qu'il avait été bien et dûment berné par des personnages de chair et d'os, et non par des fantômes de rêve et d'imagination, comme le croyait et l'affirmait son seigneur.

Il y avait déjà deux jours que tous les membres de cette illustre société habitaient l'hôtellerie, et, comme il leur parut qu'il était bien temps de partir, ils cherchèrent un moyen pour que, sans que Dorothée et don Fernand prissent la peine d'accompagner don Quichotte jusqu'à son village en continuant la délivrance de la reine Micomicona, le curé et le barbier pussent l'y conduire, comme ils le désiraient, et tenter la guérison de sa folie. Ce qu'on arrêta d'un commun accord, ce fut de faire prix avec le charretier d'une charrette à boeufs, que le hasard fit passer par là, pour qu'il l'emmenât de la manière suivante: On fit une espèce de cage avec des bâtons entrelacés, où don Quichotte pût tenir à l'aise; puis aussitôt, sur l'avis du curé, don Fernand avec ses compagnons, les valets de don Luis, et les archers réunis à l'hôte, se couvrirent tous le visage, et se déguisèrent, celui-ci d'une façon, celui-là d'une autre, de manière qu'ils parussent à don Quichotte d'autres gens que ceux qu'il avait vus dans ce château. Cela fait, ils entrèrent en grand silence dans la chambre où il était couché, se reposant des alertes passées. Ils s'approchèrent du pauvre chevalier, qui dormait paisiblement, sans méfiance d'une telle aventure, et, le saisissant tous ensemble, ils lui lièrent si bien les mains et les pieds, que, lorsqu'il s'éveilla en sursaut, il ne put ni remuer, ni faire autre chose que de s'étonner et de s'extasier en voyant devant lui de si étranges figures. Il tomba sur-le-champ dans la croyance que son extravagante imagination lui rappelait sans cesse: il se persuada que tous ces personnages étaient des fantômes de ce château enchanté, et que, sans nul doute, il était enchanté lui-même, puisqu'il ne pouvait ni bouger ni se défendre. C'était justement ainsi que le curé, inventeur de la ruse et de la machination, avait pensé que la chose arriverait.

De tous les assistants, le seul Sancho avait conservé son même bon sens et sa même figure; et, quoiqu'il s'en fallût de fort peu qu'il ne partageât la maladie de son maître, il ne laissa pourtant pas de reconnaître qui étaient tous ces personnages contrefaits. Mais il n'osa pas découdre les lèvres avant d'avoir vu comment se termineraient cet assaut et cette arrestation de son seigneur, lequel n'avait pas plus envie de dire mot, dans l'attente du résultat qu'aurait sa disgrâce. Ce résultat fut qu'on apporta la cage auprès de son lit, qu'on l'enferma dedans, et qu'on cloua les madriers si solidement qu'il aurait fallu plus de deux tours de reins pour les briser. On le prit ensuite à dos d'homme, et, lorsqu'il sortait de l'appartement, on entendit une voix effroyable, autant du moins que put la faire le barbier, non celui du bât, mais l'autre, qui parlait de la sorte:

«Ô chevalier de la Triste-Figure, n'éprouve aucun déconfort de la prison où l'on t'emporte; il doit en être ainsi pour que tu achèves plus promptement l'aventure que ton grand coeur t'a fait entreprendre, laquelle aventure se terminera quand le terrible lion manchois et la blanche colombe tobosine gîteront dans le même nid, après avoir courbé leurs fronts superbes sous le joug léger d'un doux hyménée. De cette union inouïe sortiront, aux regards du monde étonné, les vaillants lionceaux qui hériteront des griffes rapaces d'un père valeureux. Cela doit arriver avant que le dieu qui poursuit la nymphe fugitive ait, dans son cours rapide et naturel, rendu deux fois visite aux brillantes images du Zodiaque. Et toi, ô le plus noble et le plus obéissant écuyer qui eût jamais l'épée à la ceinture, la barbe au menton et l'odorat aux narines, ne te laisse pas troubler et évanouir en voyant enlever sous tes yeux mêmes la fleur de la chevalerie errante. Bientôt, s'il plaît au grand harmonisateur des mondes, tu te verras emporté si haut, que tu ne pourras plus te reconnaître, et qu'ainsi seront accomplies les promesses de ton bon seigneur. Je t'assure même, au nom de la sage Mentironiana, que tes gages te seront payés, comme tu le verras à l'oeuvre. Suis donc les traces du vaillant et enchanté chevalier, car il convient que tu ailles jusqu'à l'endroit où vous ferez halte ensemble, et, puisqu'il ne m'est pas permis d'en dire davantage, que la grâce de Dieu reste avec vous; je m'en retourne où seul je le sais.»

À la fin de la prédiction, le prophète éleva la voix en fausset, puis la baissa peu à peu avec une si touchante modulation, que ceux même qui étaient au fait de la plaisanterie furent sur le point de croire à ce qu'ils avaient entendu.

Don Quichotte se sentit consolé en écoutant la prophétie, car il en démêla de point en point le sens et la portée. Il comprit qu'on lui promettait de se voir engagé dans les liens d'un saint et légitime mariage avec sa bien-aimée Dulcinée du Toboso, dont les flancs heureux mettraient bas les lionceaux, ses fils, pour l'éternelle gloire de la Manche. Plein d'une ferme croyance à ce qu'il venait d'entendre, il s'écria en poussant un profond soupir:

«Ô toi, qui que tu sois, qui m'as prédit tant de bonheur, je t'en supplie, demande de ma part au sage enchanteur qui s'est chargé du soin de mes affaires, qu'il ne me laisse point périr en cette prison où l'on m'emporte à présent, jusqu'à ce que je voie s'accomplir d'aussi joyeuses, d'aussi incomparables promesses. Qu'il en soit ainsi, et je tiendrai pour célestes jouissances les peines de ma prison, pour soulagement les chaînes qui m'enveloppent, et ce lit de planches sur lequel on m'étend, loin de me sembler un dur champ de bataille, sera pour moi la plus douce et la plus heureuse couche nuptiale. Quant à la consolation que doit m'offrir la compagnie de Sancho Panza, mon écuyer, j'ai trop de confiance en sa droiture et en sa bonté pour craindre qu'il ne m'abandonne en la bonne ou en la mauvaise fortune; car, s'il arrivait, par la faute de son étoile ou de la mienne, que je ne pusse lui donner cette île tant promise, ou autre chose équivalente, ses gages, du moins, ne seront pas perdus, puisque, dans mon testament, qui est déjà fait, j'ai déclaré par écrit ce qu'on doit lui donner, non suivant ses nombreux et loyaux services, mais suivant mes faibles moyens.»

À ces mots, Sancho Panza lui fit une révérence fort courtoise, et lui baisa les deux mains, car lui en baiser une n'était pas possible, puisqu'elles étaient attachées ensemble. Ensuite les fantômes prirent la cage sur leurs épaules, et la chargèrent sur la charrette à boeufs[267].

Chapitre XLVII

_De l'étrange manière dont fut enchanté don Quichotte de la Manche, avec d'autres fameux événements__[268]_

Lorsque don Quichotte se vit engagé de cette façon et hissé sur la charrette, il se mit à dire:

«J'ai lu bien des histoires de chevaliers errants, de bien graves et de bien authentiques; mais jamais je n'ai lu, ni vu, ni ouï dire qu'on emmenât ainsi les chevaliers enchantés, avec la lenteur que promet le pas de ces paresseux et tardifs animaux. En effet, on a toujours coutume de les emporter par les airs avec une excessive rapidité, enfermés dans quelque nuage obscur, ou portés sur un char de feu, ou montés sur quelque hippogriffe. Mais me voir maintenant emmené sur une charrette à boeufs, vive Dieu! j'en suis tout confus. Néanmoins, peut-être que la chevalerie et les enchantements de nos temps modernes suivent une autre voie que ceux des temps anciens; peut-être aussi, comme je suis nouveau chevalier dans le monde, et le premier qui ait ressuscité la profession déjà oubliée de la chevalerie aventurière, a-t-on nouvellement inventé d'autres espèces d'enchantements et d'autres manières de conduire les enchantés. Que t'en semble, mon fils Sancho?

— Je ne sais trop ce qu'il m'en semble, répondit Sancho, car je n'ai pas tant lu que Votre Grâce dans les écritures errantes; mais, cependant, j'oserais affirmer et jurer que toutes ces visions qui vont et viennent ici autour ne sont pas entièrement catholiques.

— Catholiques, bon Dieu! s'écria don Quichotte; comment seraient- elles catholiques, puisque ce sont autant de démons qui ont pris des corps fantastiques pour venir faire cette belle oeuvre, et me mettre dans ce bel état? Et si tu veux t'assurer de cette vérité, touche-les, palpe-les, et tu verras qu'ils n'ont d'autres corps que l'air, et qu'ils ne consistent qu'en l'apparence.

— Pardieu, seigneur, repartit Sancho, je les ai déjà touchés; tenez, ce diable-là, qui se trémousse tant, a le teint frais comme une rose, et une autre propriété bien différente de celle qu'ont les démons: car, à ce que j'ai ouï dire, ils sentent tous la pierre de soufre et d'autres mauvaises odeurs; mais celui-ci sent l'ambre à une demi-lieue.»

Sancho disait cela de don Fernand, qui, en qualité de grand seigneur, devait sentir comme il le disait.

«Que cela ne t'étonne point, ami Sancho, répondit don Quichotte, car je t'avertis que les diables en savent long, et, bien qu'ils portent des odeurs avec eux, par eux-mêmes ils ne sentent rien, car ce sont des esprits, et s'ils sentent, ce ne peut être que de puantes exhalaisons. La raison en est simple: comme, quelque part qu'ils aillent, ils portent l'enfer avec eux, et ne peuvent trouver aucun soulagement à leur supplice; comme, d'un autre côté, une bonne odeur délecte et satisfait, il est impossible qu'ils sentent jamais bon. Et s'il semble, à toi, que ce démon dont tu parles sent l'ambre, c'est que tu te trompes, ou qu'il veut te tromper pour que tu ne le croies pas un démon.»

Tout cet entretien se passait entre le maître et le serviteur. Mais don Fernand et Cardénio, craignant que Sancho ne finît par dépister entièrement leur invention, qu'il flairait déjà de fort près, résolurent de hâter le départ. Appelant à part l'hôtelier, ils lui ordonnèrent de seller Rossinante et de bâter le grison, ce qu'il fit avec diligence. En même temps, le curé faisait marché avec les archers de la Sainte-Hermandad pour qu'ils l'accompagnassent jusqu'à son village, en leur donnant tant par jour. Cardénio attacha aux arçons de la selle de Rossinante, d'un côté l'écu de don Quichotte, et de l'autre son plat à barbe; il ordonna par signes à Sancho de monter sur son âne et de prendre Rossinante par la bride, puis il plaça de chaque côté de la charrette les deux archers avec leurs arquebuses. Mais avant que la charrette se mît en mouvement, l'hôtesse sortit du logis, avec sa fille et Maritornes, pour prendre congé de don Quichotte, dont elles feignaient de pleurer amèrement la disgrâce. Don Quichotte leur dit:

«Ne pleurez pas, mes excellentes dames; tous ces malheurs sont attachés à la profession que j'exerce, et si telles calamités ne m'arrivaient point, je ne me tiendrais pas pour un fameux chevalier errant. En effet, aux chevaliers de faible renom, jamais rien de semblable n'arrive, et il n'y a personne au monde qui se souvienne d'eux; c'est le lot des plus renommés, dont la vertu et la vaillance excitent l'envie de beaucoup de princes et d'autres chevaliers qui s'efforcent, par de mauvaises voies, de perdre les bons. Et cependant la vertu est si puissante, que, par elle seule, et malgré toute la magie qu'a pu savoir son premier inventeur Zoroastre, elle sortira victorieuse de la lutte, et répandra sa lumière dans le monde, comme le soleil la répand dans les cieux. Pardonnez-moi, tout aimables dames, si, par négligence ou par oubli, je vous ai fait quelque offense; car, volontairement et en connaissance de cause, jamais je n'offensai personne. Priez Dieu qu'il me tire de cette prison où m'a enfermé quelque enchanteur malintentionné. Si je me vois libre un jour, je ne laisserai pas sortir de ma mémoire les grâces que vous m'avez faites dans ce château, voulant les reconnaître et les payer de retour comme elles le méritent.»

Pendant que cette scène se passait entre don Quichotte et les dames du château, le curé et le barbier prirent congé de don Fernand et de ses compagnons, du capitaine et de son frère auditeur, et de toutes ces dames, à présent si contentes, notamment de Dorothée et de Luscinde. Ils s'embrassèrent tous, et promirent de se donner mutuellement de leurs nouvelles. Don Fernand indiqua au curé où il devait lui écrire pour l'informer de ce que deviendrait don Quichotte, affirmant que rien ne lui ferait plus de plaisir que de le savoir. Il s'engagea, de son côté, à le tenir au courant de tout ce qu'il croirait devoir lui être agréable, tant de son mariage que du baptême de Zoraïde, de l'aventure de don Luis et du retour de Luscinde chez ses parents. Le curé s'offrit à faire tout ce qui lui était demandé, avec une ponctuelle exactitude. Ils s'embrassèrent de nouveau, et de nouveau échangèrent des offres et des promesses de service.

L'hôte s'approcha du curé, et lui remit quelques papiers qu'il avait, disait-il, trouvés dans la doublure de la malle où s'était rencontrée la nouvelle du Curieux malavisé.

«Leur maître, ajouta-t-il, n'ayant plus reparu, vous pouvez les emporter tous; puisque je ne sais pas lire, ils ne me servent à rien.»

Le curé le remercia, et les ayant aussitôt déroulés, il vit qu'en tête se trouvait écrit le titre suivant: _Nouvelle de Rinconété et Cortadillo, _d'où il comprit que ce devrait être quelque nouvelle; et, comme celle du _Curieux malavisé _lui avait semblé bonne, il imagina que celle-ci ne le serait pas moins, car il se pouvait qu'elle fût du même auteur[269]. Il la conserva donc dans le dessein de la lire dès qu'il en aurait l'occasion.

Montant à cheval, ainsi que son ami le barbier, tous deux avec leur masque sur la figure, pour n'être point immédiatement reconnus de don Quichotte, ils se mirent en route à la suite du char à boeufs, dans l'ordre suivant: au premier rang marchait la charrette, conduite par le charretier; de chaque côté, comme on l'a dit, les archers avec leurs arquebuses; Sancho suivait, monté sur son âne, et tirant Rossinante par la bride; enfin, derrière le cortége, venaient le curé et le barbier sur leurs puissantes mules, le visage masqué, la démarche lente et grave, ne cheminant pas plus vite que ne le permettait la tardive allure des boeufs. Don Quichotte se laissait aller, assis dans la cage, les pieds étendus, le dos appuyé sur les barreaux, gardant le même silence et la même immobilité que s'il eût été, non point un homme de chair et d'os, mais une statue de pierre.

Ayant fait environ deux lieues de chemin, avec cette lenteur et dans ce silence ininterrompu, ils arrivèrent à un vallon qui parut au bouvier un endroit convenable pour donner à ses boeufs un peu de repos et de pâture. Il en avertit le curé; mais le barbier fut d'avis qu'on allât un peu plus loin, parce qu'il savait qu'au détour d'une colline qui s'offrait à leurs yeux, il y avait un autre vallon plus frais et mieux pourvu d'herbe que celui où l'on voulait faire halte. On suivit le conseil du barbier, et toute la caravane se remit en marche. À ce moment le curé tourna la tête et vit venir, derrière eux, six à sept hommes à cheval, fort bien équipés. Ceux-ci les eurent bientôt rejoints, car ils cheminaient, non point avec le flegme et la lenteur des boeufs, mais comme gens montés sur des mules de chanoines, et talonnés par le désir d'aller promptement faire la sieste dans une hôtellerie qui se montrait à moins d'une lieue de là.

Les diligents rattrapèrent donc les paresseux, et, en s'abordant, ils se saluèrent avec courtoisie. Mais un des nouveaux venus, qui était finalement chanoine de Tolède, et le maître de ceux qui l'accompagnaient, ne put voir cette régulière procession de la charrette, des archers, de Sancho, de Rossinante, du curé et du barbier, et surtout don Quichotte emprisonné dans sa cage, sans demander ce que cela signifiait, et pourquoi l'on emmenait cet homme d'une telle façon. Cependant il s'était imaginé déjà, en voyant les insignes des archers, que ce devait être quelque brigand de grands chemins, ou quelque autre criminel dont le châtiment appartenait à la Sainte-Hermandad. Un des archers, à qui la question fut faite, répondit de la sorte:

«Seigneur, ce que signifie la manière dont voyage ce gentilhomme, qu'il vous le dise lui-même, car nous ne le savons pas.»

Don Quichotte entendit la conversation:

«Est-ce que par hasard, dit-il, Vos Grâces sont instruites et versées dans ce qu'on appelle la chevalerie errante? En ce cas, je vous confierai mes disgrâces; sinon, il est inutile que je me fatigue à les conter.»

En ce moment, le curé et le barbier étaient accourus, voyant que la conversation s'engageait entre les voyageurs et don Quichotte, pour répondre de façon que leur artifice ne fût pas découvert. Le chanoine avait répondu à don Quichotte:

«En vérité, frère, je sais un peu plus des livres de chevalerie que des éléments de logique du docteur Villalpando[270]. Si donc il ne faut pas autre chose, vous pouvez me confier tout ce qu'il vous plaira.

— À la grâce de Dieu, répliqua don Quichotte. Eh bien! sachez donc, seigneur chevalier, que je suis enchanté dans cette cage par envie et par surprise de méchants enchanteurs; car la vertu est encore plus persécutée des méchants que chérie des bons. Je suis chevalier errant, et non pas de ceux dont jamais la renommée ne s'est rappelé les noms pour les éterniser dans sa mémoire, mais bien de ceux desquels, en dépit de l'envie même, en dépit de tous les mages de la Perse, de tous les brahmanes de l'Inde, de tous les gymnosophistes de l'Éthiopie[271], elle doit graver les noms dans le temple de l'immortalité, afin qu'ils servent d'exemples et de modèles aux siècles futurs, et que les chevaliers errants des âges à venir y voient le chemin qu'ils doivent suivre pour arriver au faîte de la gloire militaire.

— Le seigneur don Quichotte dit parfaitement vrai, interrompit en ce moment le curé. Il marche enchanté sur cette charrette, non par sa faute et ses péchés, mais par la mauvaise intention de ceux qu'offusque la vertu et que fâche la vaillance. C'est en un mot, seigneur, le _chevalier de la Triste-Figure, _si déjà vous ne l'avez entendu nommer quelque part, dont les valeureuses prouesses et les grands exploits seront gravés sur le bronze impérissable et sur le marbre d'éternelle durée, quelques efforts que fassent l'envie pour les obscurcir et la malice pour les cacher.»

Quand le chanoine entendit parler en un semblable style l'homme en prison et l'homme en liberté, il fut sur le point de se signer de surprise; il ne pouvait deviner ce qui lui arrivait, et tous ceux dont il était accompagné tombèrent dans le même étonnement. En cet instant, Sancho Panza, qui s'était approché pour entendre la conversation, ajouta pour tout raccommoder:

«Ma foi, seigneur, qu'on me veuille bien, qu'on me veuille mal pour ce que je vais dire, le cas est que mon seigneur don Quichotte est enchanté comme ma mère. Il a tout son jugement, il boit, il mange, il fait ses nécessités aussi bien que les autres hommes, et comme il les faisait hier avant qu'on le mît en cage. Et puisqu'il en est ainsi, comment veut-on me faire croire à moi qu'il est enchanté? J'ai ouï dire à bien des personnes que les enchantés ne peuvent ni manger, ni dormir, ni parler, et mon maître, si on ne lui ferme la bouche, parlera plus que trente procureurs.»

Puis, tournant les yeux sur le curé, Sancho ajouta:

«Ah! monsieur le curé, monsieur le curé, est-ce que Votre Grâce s'imagine que je ne la connais pas? Est-ce que vous pensez que je ne démêle et ne devine pas fort bien où tendent ces nouveaux enchantements? Eh bien! sachez que je vous connais, si bien que vous vous cachiez le visage, et sachez que je vous comprends, si bien que vous dissimuliez vos fourberies. Enfin, où règne l'envie, la vertu ne peut vivre, ni la libéralité à côté de l'avarice. En dépit du diable, si Votre Révérence ne s'était mise à la traverse, à cette heure-ci mon maître serait déjà marié avec l'infante Micomicona, et je serais comte pour le moins, puisqu'on ne pouvait attendre autre chose, tant de la bonté de mon seigneur _de la Triste-Figure, _que de la grandeur de mes services. Mais je vois bien qu'il n'y a rien de plus vrai que ce qu'on dit dans mon pays, que la roue de la fortune tourne plus vite qu'une roue de moulin, et que ceux qui étaient hier sur le pinacle sont aujourd'hui dans la poussière. Ce qui me fâche, ce sont ma femme et mes enfants: car, lorsqu'ils pouvaient et devaient espérer de voir entrer leur père par les portes de sa maison, devenu gouverneur de quelque île ou vice-roi de quelque royaume, ils le verront revenir palefrenier. Tout ce que je viens de dire, seigneur curé, c'est seulement pour faire entendre à Votre Paternité qu'elle se fasse conscience des mauvais traitements qu'endure mon bon seigneur. Prenez garde qu'un jour, dans l'autre vie, Dieu ne vous demande compte de cet emprisonnement de mon maître, et qu'il ne mette à votre charge tous les secours et tous les bienfaits que mon seigneur don Quichotte manque de donner aux malheureux, tout le temps qu'il est en prison.

— Allons, remettez-moi cette jambe! s'écria en ce moment le barbier. Comment, Sancho, vous êtes aussi de la confrérie de votre maître? Vive Dieu! je vois que vous avez besoin de lui faire compagnie dans la cage, et qu'il faut vous tenir enchanté comme lui, puisque vous tenez aussi de son humeur chevaleresque. À la male heure vous vous êtes laissé engrosser de ses promesses, et fourrer dans la cervelle cette île que vous convoitez, et qui doit avorter.

— Je ne suis gros de personne, répondit Sancho, et ne suis pas homme à me laisser engrosser, même par un roi; et quoique pauvre, je suis vieux chrétien; et je ne dois rien à âme qui vive; et si je convoite des îles, d'autres convoitent de pires choses; et chacun est fils de ses oeuvres; et puisque je suis un homme, je peux devenir pape, à plus forte raison gouverneur d'une île, et surtout lorsque mon seigneur en peut gagner tant qu'il ne sache à qui les donner. Prenez garde comment vous parlez, seigneur barbier; il y a quelque différence de pierre à Pierre. Je dis cela parce que nous nous connaissons tous, et ce n'est pas à moi qu'il faut jeter un dé pipé. Quant à l'enchantement de mon maître, Dieu sait ce qui en est; et laissons l'ordure en son coin, car il ne fait pas bon la remuer.»

Le barbier ne voulut plus répondre à Sancho, de peur que celui-ci ne découvrît par ses balourdises ce que le curé et lui faisaient tant d'efforts pour tenir caché.

Dans ce même sentiment de crainte, le curé avait dit au chanoine de marcher un peu en avant, et qu'il lui dirait le mystère de cet homme en cage, avec d'autres choses qui le divertiraient. Le chanoine, en effet, prit les devants avec lui, suivi de ses serviteurs, et écouta fort attentivement tout ce qu'il plut au curé de lui dire sur la qualité, la vie, les moeurs et la folie de don Quichotte. Le curé conta succinctement le principe et la cause de sa démence, et tout le cours de ses aventures jusqu'à sa mise en cage, ainsi que le dessein qu'ils avaient de l'emmener de force dans son pays, pour essayer de trouver là quelque remède à sa folie.

Le chanoine et ses domestiques redoublèrent de surprise en écoutant l'étrange histoire de don Quichotte, et quand il eut achevé d'en entendre le récit:

«Véritablement, seigneur curé, dit le chanoine, je trouve, pour mon compte, que ces livres qu'on appelle de chevalerie sont un vrai fléau dans l'État. Bien que l'oisiveté et leur faux attrait m'aient fait lire le commencement de presque tous ceux qui ont été jusqu'à ce jour imprimés, jamais je n'ai pu me décider à en lire un seul d'un bout à l'autre, parce qu'il me semble que, tantôt plus, tantôt moins, ils sont tous la même chose; que celui-ci n'a rien de plus que celui-là, ni le dernier que le premier. Il me semble encore que cette espèce d'écrit et de composition rentre dans le genre des anciennes fables milésiennes, c'est-à-dire de contes extravagants, qui avaient pour objet d'amuser et non d'instruire, au rebours des fables apologues, qui devaient amuser et instruire tout à la fois. Maintenant, si le but principal de semblables livres est d'amuser, je ne sais, en vérité, comment ils peuvent y parvenir, remplis comme ils le sont de si nombreuses et si énormes extravagances. La satisfaction, le délice que l'âme éprouve doivent provenir de la beauté et de l'harmonie qu'elle voit, qu'elle admire, dans les choses que lui présente la vue ou l'imagination, et toute autre chose qui réunit en soi laideur et dérèglement ne peut causer aucun plaisir. Eh bien! quelle beauté peut-il y avoir, ou quelle proportion de l'ensemble aux parties et des parties à l'ensemble, dans un livre, ou bien dans une fable, si l'on veut, où un damoiseau de seize ans donne un coup d'épée à un géant haut comme une tour, et le coupe en deux comme s'il était fait de pâte à massepains? Et qu'arrive-t-il quand on veut nous décrire une bataille, après avoir dit qu'il y a dans l'armée ennemie un million de combattants? Pourvu que le héros du livre soit contre eux, il faut, bon gré, mal gré, nous résigner à ce que ce chevalier remporte la victoire par la seule valeur et la seule force de son bras. Que dirons-nous de la facilité avec laquelle une reine ou une impératrice héréditaire se laisse aller dans les bras d'un chevalier errant et inconnu? Quel esprit, s'il n'est entièrement inculte et barbare, peut s'amuser en lisant qu'une grande tour pleine de chevaliers glisse et chemine sur la mer comme un navire avec le bon vent; que le soir elle quitte les côtes de Lombardie, et que le matin elle aborde aux terres du Preste-Jean des Indes ou en d'autres pays que n'a jamais décrits Ptolomée, ni vus Marco-Polo[272]? Si l'on me répondait que ceux qui composent de tels livres les écrivent comme des choses d'invention et de mensonge, et que dès lors ils ne sont pas obligés de regarder de si près aux délicatesses de la vérité, je répliquerais, moi, que le mensonge est d'autant meilleur qu'il semble moins mensonger, et qu'il plaît d'autant plus qu'il s'approche davantage du vraisemblable et du possible. Il faut que les fables inventées épousent en quelque sorte l'entendement de ceux qui les lisent; il faut qu'elles soient écrites de telle façon que, rendant l'impossible croyable, et aplanissant les monstruosités, elles tiennent l'esprit en suspens, qu'elles l'étonnent, l'émeuvent, le ravissent, et lui donnent à la fois la surprise et la satisfaction. Or, toutes ces choses ne pourront se trouver sous la plume de celui qui fuit la vraisemblance et l'imitation de la nature, en quoi consiste la perfection d'un récit. Je n'ai jamais vu de livre de chevalerie qui formât un corps de fable entier, avec tous ses membres, de manière que le milieu répondît au commencement, et la fin au commencement et au milieu. Les auteurs les composent, au contraire, de tant de membres dépareillés, qu'on dirait qu'ils ont eu plutôt l'intention de fabriquer une chimère, un monstre, que de faire une figure proportionnée. Outre cela, ils sont durs et grossiers dans le style, incroyables dans les prouesses, impudiques dans les amours, malséants dans les courtoisies, longs et lourds dans les batailles, niais dans les dialogues, extravagants dans les voyages, finalement dépourvus de tact, d'art et d'intelligente invention, et dignes, par tous ces motifs, d'être exilés de la république chrétienne comme gens désoeuvrés et dangereux.»

Notre curé, qui avait écouté fort attentivement le chanoine, le tint pour homme de bon entendement, et trouva qu'il avait raison en tout ce qu'il disait. Aussi lui répondit-il qu'ayant la même opinion, et portant la même haine aux livres de chevalerie, il avait brûlé tous ceux de don Quichotte, dont le nombre était grand. Alors il lui raconta l'enquête qu'il avait faite contre eux, ceux qu'il avait condamnés au feu, ceux auxquels il avait fait grâce de la vie, ce qui divertit singulièrement le chanoine.

Celui-ci, reprenant son propos, ajouta que, malgré tout le mal qu'il avait dit de ces livres, il y trouvait pourtant une bonne chose, à savoir, le canevas qu'ils offraient pour qu'une bonne intelligence pût se montrer et se déployer tout à l'aise.

«En effet, dit-il, il ouvre une longue et spacieuse carrière, où, sans nul obstacle, la plume peut librement courir, peut décrire des naufrages, des tempêtes, des rencontres, des batailles; peut peindre un vaillant capitaine, avec toutes les qualités qu'exige une telle renommée, habile et prudent, déjouant les ruses de l'ennemi, éloquent orateur pour persuader ou dissuader ses soldats, mûr dans le conseil, rapide dans l'exécution, aussi patient dans l'attente que brave dans l'attaque. L'auteur racontera, tantôt une lamentable et tragique aventure, tantôt un événement joyeux et imprévu: là, il peindra une noble dame, belle, honnête, spirituelle; ici, un gentilhomme, chrétien, vaillant et de belles manières; d'un côté, un impertinent et barbare fanfaron; de l'autre, un prince courtois, affable et valeureux; il représentera la loyauté de fidèles vassaux, les largesses de généreux seigneurs; il peut se montrer tantôt astronome, tantôt géographe, tantôt homme d'État, et même, s'il en a l'envie, l'occasion ne lui manquera pas de se montrer nécromant[273]. Il peut successivement offrir les ruses d'Ulysse, la piété d'Énée, la valeur d'Achille, les infortunes d'Hector, les trahisons de Sinon, l'amitié d'Euryale, la libéralité d'Alexandre, la bravoure de César, la clémence de Trajan, la fidélité de Zopire, la prudence de Caton, et finalement toutes les actions qui peuvent faire un héros parfait, soit qu'il les réunisse sur un seul homme, soit qu'il les divise sur plusieurs. Si cela est écrit d'un style pur, facile, agréable, et composé avec un art ingénieux, qui rapproche autant que possible l'invention de la vérité, alors l'auteur aura tissé sa toile de fils variés et précieux, et son ouvrage, une fois achevé, offrira tant de beauté, tant de perfection, qu'il atteindra le dernier terme auquel puissent tendre les écrits, celui d'instruire en amusant. En effet, la libre allure de ces livres permet à l'auteur de s'y montrer tour à tour épique, lyrique, tragique, comique, et d'y réunir toutes les qualités que renferment en soi les douces et agréables sciences de l'éloquence et de la poésie, car l'épopée peut aussi bien s'écrire en prose qu'en vers.[274]«

Chapitre XLVIII

Où le chanoine continue à discourir sur les livres de chevalerie avec d'autres choses dignes de son esprit

«Votre Grâce, seigneur chanoine, reprit le curé, a parfaitement raison, et c'est là ce qui rend plus dignes de blâme ceux qui ont jusqu'à présent composé de semblables livres, sans réflexion, sans jugement, sans s'attacher à l'art et aux règles qui auraient pu, en les guidant, les rendre aussi fameux en prose que l'ont été en vers les deux princes de la poésie grecque et latine.

— Pour moi, du moins, répliqua le chanoine, j'ai eu certaine tentation d'écrire un livre de chevalerie, en y gardant toutes les conditions dont je viens de faire l'analyse. S'il faut même confesser la vérité, je dois dire qu'il y en a bien cent feuilles d'écrites; et, pour m'assurer par expérience si elles méritaient la bonne opinion que j'en ai, je les ai communiquées à des hommes passionnés pour cette lecture, mais doctes et spirituels, et à d'autres, ignorants, qui ne cherchent que le plaisir d'entendre conter des extravagances. Chez les uns comme chez les autres, j'ai trouvé une agréable approbation. Néanmoins, je n'ai pas poussé plus loin ce travail: d'abord, parce qu'il m'a paru que je faisais une chose étrangère à ma profession; ensuite, parce que le nombre des gens simples est plus grand que celui des gens éclairés, et que, bien qu'il vaille mieux être loué du petit nombre des sages que moqué du grand nombre des sots, je ne veux pas me soumettre au jugement capricieux de l'impertinent vulgaire, auquel appartient principalement la lecture de semblables livres. Mais ce qui me l'ôta surtout des mains, et m'enleva jusqu'à la pensée de le terminer, ce fut un raisonnement que je fis en moi-même, à propos des comédies qu'on représente aujourd'hui. Si ces comédies à la mode, me dis-je, aussi bien celles d'invention que celles tirées de l'histoire, ne sont, pour la plupart, que d'évidentes extravagances, qui n'ont réellement ni pieds ni tête; si pourtant le vulgaire les écoute avec plaisir, les approuve et les tient pour bonnes, quand elles sont si loin de l'être; si les auteurs qui les composent et les acteurs qui les jouent disent qu'elles doivent être ainsi, parce qu'ainsi le veut le public; que celles qui respectent et suivent les règles de l'art ne sont bonnes que pour quatre hommes d'esprit qui les entendent, quand tous les autres ne comprennent rien à leur mérite, et qu'il leur convient mieux de gagner de quoi vivre avec la multitude, que de la réputation avec le petit nombre; la même chose arrivera à mon livre, quand je me serai brûlé les sourcils pour garder les préceptes, et je deviendrai, comme on dit, le tailleur de Campillo, qui fournissait le fil et la façon. J'ai tâché quelquefois de persuader aux auteurs qu'ils se trompent dans leur opinion, qu'ils attireraient plus de monde et gagneraient plus de renommée en représentant des comédies régulières que des pièces extravagantes; mais ils sont si obstinés, si profondément ancrés dans leur avis, qu'il n'y a plus ni raisonnement ni évidence qui puisse les en faire revenir. Je me rappelle qu'un jour je dis à l'un de ces entêtés: «Ne vous souvient-il pas qu'il y a peu d'années, l'on représenta en Espagne trois tragédies composées par un célèbre poëte de ces royaumes, telles toutes les trois qu'elles étonnèrent et ravirent tous ceux qui les virent jouer, les simples comme les sages, et qu'elles rapportèrent à elles seules plus d'argent aux comédiens que trente des meilleures qu'on ait faites depuis? — Sans doute, répondit l'auteur dont je parle, que Votre Grâce veut faire allusion à l'_Isabelle, _à la _Philis _et à l'_Alexandra__[275]_? — Justement, répliquai-je, c'est d'elles qu'il s'agit. Elles suivaient assurément les préceptes de l'art; eh bien! voyez: pour les avoir suivis, ont-elles manqué de paraître ce qu'elles étaient, et de plaire à tout le monde? La faute n'est donc pas au public, qui demande des sottises, mais à ceux qui ne savent pas lui servir autre chose. On ne trouve pas plus d'extravagance dans _l'Ingratitude vengée, _dans la _Numancia, _dans le _Marchand amoureux, _moins encore dans _l'Ennemie favorable__[276]__, _ni dans quelques autres que composèrent des poëtes habiles au profit de leur renommée et de la bourse des acteurs qui les jouèrent.» J'ajoutai encore d'autres choses qui le laissèrent un peu confus, un peu ébranlé, mais non pas assez convaincu pour le tirer de son erreur.

— Votre Grâce, seigneur chanoine, reprit alors le curé, vient de toucher un sujet qui a réveillé chez moi l'ancienne rancune que je porte aux comédies à la mode aujourd'hui, et non moins forte que celle qui m'anime contre les livres de chevalerie. Lorsque la comédie, au dire de Cicéron, doit être le miroir de la vie humaine, l'exemple des moeurs et l'image de la vérité, celles qu'on joue à présent ne sont que des miroirs d'extravagance, des exemples de sottise et des images d'impudicité. En effet, quelle plus grande extravagance peut-il y avoir dans la matière qui nous occupe que de faire paraître un enfant au maillot à la première scène du premier acte, et de le ramener, à la seconde, homme fait avec de la barbe au menton[277]? Quelle plus grande sottise que de nous peindre un vieillard bravache, un jeune homme poltron, un laquais rhétoricien, un page conseiller, un roi crocheteur, et une princesse laveuse de vaisselle? Que dirai-je ensuite de l'observation du temps pendant lequel pouvaient arriver les événements que l'on représente? N'ai-je pas vu telle comédie dont le premier acte commence en Europe, le second se continue en Asie, le troisième finit en Afrique; et, s'il y avait quatre actes, le quatrième se terminerait en Amérique, de façon que la pièce se serait passée dans les quatre parties du monde[278]? Si l'imitation historique est la principale qualité de la comédie, comment la plus médiocre intelligence pourrait-elle être satisfaite lorsque, dans une action qui arrive au temps de Pépin ou de Charlemagne, on attribue au personnage principal d'avoir porté, comme l'empereur Héraclius, la croix à Jérusalem, et d'avoir conquis le saint sépulcre sur les Sarrasins, comme Godefroy de Bouillon, tandis qu'un si grand nombre d'années séparent ces personnages[279]? Si, au contraire, la comédie est toute de fiction, comment lui prêter certaines vérités de l'histoire, comment y mêler des événements arrivés à différentes personnes et à différentes époques, et cela, non point avec l'art d'un arrangement vraisemblable, mais avec des erreurs inexcusables de tous points? Ce qu'il y a de pis, c'est qu'il se trouve des ignorants qui prétendent que cela seul est parfait, et que vouloir toute autre chose, c'est avoir des envies de femme grosse. Que sera-ce, bon Dieu! si nous arrivons aux comédies divines[280]? Que de faux miracles, que de faits apocryphes, que d'actions d'un saint attribuées à un autre! Même dans les comédies humaines, on ose faire des miracles, sans autre excuse, sans autre motif que de dire: en cet endroit viendrait bien un miracle, ou un coup de théâtre, comme ils disent, pour que les imbéciles s'étonnent et accourent voir la comédie. Tout cela, certes, est au préjudice de la vérité, au détriment de l'histoire, et même à la honte des écrivains espagnols; car les étrangers, qui gardent ponctuellement les lois de la comédie, nous appellent des barbares et des ignorants en voyant les absurdités de celles que nous écrivons[281]. Ce ne serait pas une suffisante excuse de dire que le principal objet qu'ont les gouvernements bien organisés, en permettant la représentation des comédies, c'est de divertir le public par quelque honnête récréation, et de le préserver des mauvaises humeurs qu'engendre habituellement l'oisiveté; qu'ainsi, cet objet étant rempli par la première comédie venue, bonne ou mauvaise, il n'y a point de raison pour établir des lois, pour contraindre ceux qui les composent et les jouent à les faire comme elles devraient être faites, puisque toute comédie accomplit ce qu'on attend d'elle. À cela, je répondrais que ce but serait sans comparaison bien mieux atteint par les bonnes comédies que par celles qui ne le sont pas: car, après avoir assisté à une comédie régulière et ingénieuse, le spectateur sortirait amusé par les choses plaisantes, instruit par les choses sérieuses, étonné par les événements, réformé par le bon langage, mieux avisé par les fourberies, plus intelligent par les exemples, courroucé contre le vice et passionné pour la vertu. Tous ces sentiments, la bonne comédie doit les éveiller dans l'âme de l'auditeur, si rustique et si lourdaud qu'il soit. De même, il est impossible qu'une comédie réunissant toutes ces qualités ne plaise, ne réjouisse et ne satisfasse bien plus que celle qui en sera dépourvue, comme le sont la plupart des pièces qu'on représente aujourd'hui. La faute n'en est pas aux poëtes qui les composent, car plusieurs d'entre eux connaissent fort bien en quoi ils pèchent, et ne savent pas moins ce qu'ils devraient faire. Mais, comme les comédies sont devenues une marchandise à vendre, ils disent, et avec raison, que les acteurs ne les achèteraient pas si elles n'étaient taillées à la mode. Ainsi le poëte est contraint de se plier à ce qu'exige le comédien, qui doit lui payer son ouvrage. Veut-on une preuve de cette vérité? qu'on voie les comédies en nombre infini qu'a composées un heureux génie de ces royaumes, avec tant de fécondité, tant d'esprit et de grâce, un vers si élégant, un dialogue si bien assaisonné de saillies plaisantes et de graves maximes, qu'il remplit le monde de sa renommée[282]. Eh bien, parce qu'il cède aux exigences des comédiens, elles ne sont pas arrivées toutes, comme quelques-unes d'entre elles, au degré de perfection qu'elles devaient atteindre. D'autres auteurs écrivent leurs pièces tellement à l'étourdie, qu'après les avoir jouées, les comédiens sont obligés de fuir et de s'expatrier, dans la crainte d'être punis, comme cela est arrivé mainte et mainte fois, pour avoir représenté des choses irrévérencieuses pour quelques souverains, ou déshonorantes pour quelques nobles lignages. Tous ces inconvénients cesseraient, et bien d'autres encore que je passe sous silence, s'il y avait à la cour une personne éclairée, habile et discrète, chargée d'examiner toutes les comédies avant leur représentation, non-seulement celles qu'on jouerait dans la capitale, mais toutes celles qu'on aurait envie de jouer dans le reste de l'Espagne. Il faudrait que, sans l'approbation, la signature et le sceau de cet examinateur, aucune autorité locale ne laissât représenter aucune comédie dans son pays. De cette manière, les comédiens auraient soin d'envoyer leurs pièces à la cour, et pourraient ensuite les représenter en toute sûreté. Ceux qui les composent y mettraient aussi plus de soin, de travail et d'étude, dans la crainte de l'examen rigoureux et éclairé que devraient subir leurs ouvrages. Enfin, l'on ferait de bonnes comédies, et l'on atteindrait heureusement le but qu'on se propose, aussi bien le divertissement du public que la gloire des écrivains de l'Espagne et l'intérêt bien entendu des comédiens, qu'on serait dispensé de surveiller et de punir. Si, de plus, on chargeait une autre personne, ou la même, d'examiner les livres de chevalerie qui seraient composés désormais, sans doute il en paraîtrait quelques-uns qui auraient toute la perfection dont parle Votre Grâce. Ils enrichiraient notre langue d'un agréable et précieux trésor d'éloquence; ils permettraient enfin que les livres anciens s'obscurcissent à la lumière des livres nouveaux, qui se publieraient pour l'honnête passe-temps, non-seulement des oisifs, mais encore des hommes les plus occupés: car il est impossible que l'arc soit toujours tendu, et l'humaine faiblesse a besoin de se retremper dans des récréations permises.»

Le chanoine et le curé en étaient là de leur entretien, quand le barbier, prenant les devants, s'approcha d'eux, et dit au curé:

«Voici, seigneur licencié, l'endroit où j'ai dit que nous serions bien pour faire la sieste, tandis que les boeufs trouveraient une fraîche et abondante pâture.

— C'est aussi ce qu'il me semble,» répondit le curé.

Et, dès qu'il eut fait part de son projet au chanoine, celui-ci résolut de s'arrêter avec eux, convié par le charme d'un joli vallon qui s'offrait à leur vue. Pour jouir de ce beau paysage, ainsi que de la conversation du curé, qu'il commençait à prendre en affection, et pour savoir plus en détail les prouesses de don Quichotte, il ordonna à quelques-uns de ses domestiques d'aller à l'hôtellerie, qui n'était pas fort éloignée, et d'en rapporter ce qu'ils y trouveraient pour le dîner de toute la compagnie, parce qu'il se décidait à passer la sieste en cet endroit. L'un des domestiques répondit que le mulet aux provisions, qui devait être déjà dans l'hôtellerie, était assez bien chargé pour qu'on n'eût rien à y prendre que l'orge.

«En ce cas, reprit le chanoine, conduisez-y toutes nos montures, et faites revenir le mulet.»

Pendant que cet ordre s'exécutait, Sancho, voyant qu'il pouvait enfin parler à son maître sans la continuelle surveillance du curé et du barbier, qu'il tenait pour suspects, s'approcha de la cage où gisait don Quichotte, et lui dit:

«Seigneur, pour la décharge de ma conscience, je veux vous dire ce qui se passe au sujet de votre enchantement. D'abord ces deux hommes qui vous accompagnent, avec des masques sur la figure, sont le curé et le barbier de notre village; et j'imagine qu'ils ont ourdi la trame de vous emmener de cette façon, par pure envie, et parce qu'ils sont jaloux de ce que vous les surpassez à faire de fameux exploits. Cette vérité une fois admise, il s'ensuit que vous n'êtes pas enchanté dans cette cage, mais mystifié comme un benêt. En preuve de ce que je vous dis, je veux vous faire une question, et, si vous me répondez comme je crois que vous allez me répondre, vous toucherez du doigt cette fourberie, et vous reconnaîtrez que vous n'êtes pas enchanté, mais que vous avez l'esprit à l'envers.

— Voyons, répondit don Quichotte, demande ce que tu voudras, mon fils Sancho; je suis prêt à te donner toute satisfaction. Quant à ce que tu dis que ceux qui vont et viennent autour de nous sont le curé et le barbier, nos compatriotes et nos connaissances, il est bien possible qu'il te semble que ce soit eux-mêmes; mais que ce soit eux réellement et en effet, ne t'avise de le croire en aucune façon. Ce que tu dois croire et comprendre, c'est que, s'ils leur ressemblent, comme tu le dis, ceux qui m'ont enchanté auront pris cette forme et cette ressemblance. En effet, il est facile aux enchanteurs de prendre la figure qui leur convient, et ils auront revêtu celle de nos amis pour te donner occasion de penser ce que tu penses, et pour te jeter dans un labyrinthe de doutes et d'incertitudes dont le fil de Thésée ne parviendrait pas à te faire sortir. Ils auront également pris cette apparence pour que j'hésite dans ma conviction, et que je ne puisse deviner d'où me vient ce grief. Car enfin, si, d'une part, on me dit que ceux qui nous accompagnent sont le barbier et le curé de notre pays; si, d'une autre part, je me vois encagé, sachant fort bien qu'aucune force humaine, à moins d'être surnaturelle, ne serait capable de me mettre en cage, que veux-tu que je dise ou que je pense, si ce n'est que la façon de mon enchantement surpasse toutes celles que j'ai lues dans toutes les histoires qui traitent des chevaliers errants qu'on a jusqu'à présent enchantés? Ainsi, tu peux bien te calmer et te rendre le repos en ce qui est de croire que ces gens sont ce que tu dis, car ils ne le sont pas plus que je ne suis Turc; et quant à me demander quelque chose, parle, je te répondrai, dusses-tu me faire des questions jusqu'à demain matin.

— Par le nom de Notre-Dame, s'écria Sancho en jetant un grand cri, est-il possible que Votre Grâce soit assez dure de cervelle, assez dépourvue de moelle sous le crâne, pour ne pas reconnaître que ce que je dis est la vérité pure, et que, dans cet emprisonnement qu'on vous fait subir, il entre plus de malice que d'enchantement? Mais, puisqu'il en est ainsi, je veux vous prouver avec la dernière évidence que vous n'êtes pas enchanté. Dites-moi voir un peu… Puisse Dieu vous tirer de ce tourment, et puissiez- vous tomber dans les bras de madame Dulcinée quand vous y penserez le moins!…

— Achève tes exorcismes, s'écria don Quichotte, et demande ce qui te fera plaisir; je t'ai déjà dit que je suis prêt à répondre avec toute ponctualité!

— Voilà justement ce que je veux, répondit Sancho. Or, ce que je désire savoir, c'est que vous me disiez, sans mettre ni omettre la moindre chose, mais en toute vérité, comme on doit l'attendre de la bouche de tous ceux qui font, comme Votre Grâce, profession des armes sous le titre de chevaliers errants…

— Je te répète, reprit don Quichotte, que je ne mentirai en quoi que ce soit. Mais voyons, parle, demande; car, en vérité, Sancho, tu me fatigues avec tant de préambules, d'ambages et de circonlocutions.

— Je dis, répliqua Sancho, que je suis parfaitement sûr de la franchise et de la véracité de mon maître; et dès lors, comme cela vient fort à point pour notre histoire, j'oserai lui faire une question, parlant par respect. Depuis que Votre Grâce est encagée, ou plutôt enchantée dans cette cage, est-ce que, par hasard, il lui serait venu l'envie de faire, comme on dit, le petit ou le gros?

— Je n'entends rien, Sancho, répondit don Quichotte, à ces paroles de petit et de gros. Explique-toi plus clairement, si tu veux que je te réponde avec précision.

— Est-il possible, reprit Sancho, que Votre Grâce n'entende pas ce que c'est que le gros et le petit? Mais c'est avec cela qu'on sèvre les enfants à l'école. Eh bien! sachez donc que je veux dire s'il vous est venu quelque envie de faire ce que personne ne peut faire à votre place.

— J'y suis, j'y suis, Sancho, s'écria don Quichotte. Oh! oui, bien des fois, et maintenant encore. Tire-moi de ce péril, si tu ne veux que je me trouve dans de beaux draps.»

Chapitre XLIX

Qui traite du gracieux entretien qu'eut Sancho Panza avec son seigneur don Quichotte

«Ah! par ma foi, vous voilà pris, s'écria Sancho; c'est justement là ce que je voulais savoir, aux dépens de mon âme et de ma vie. Dites donc, seigneur, pourrez-vous nier ce qu'on dit communément dans le pays, lorsque quelqu'un est de mauvaise humeur: Je ne sais ce qu'a un tel, il ne mange, ni ne boit, ni ne dort; il répond de travers à ce qu'on lui demande; on dirait qu'il est enchanté. D'où il faut conclure que ceux qui ne mangent, ni ne boivent, ni ne dorment, ni ne font les oeuvres naturelles dont je viens de parler, ceux-là sont enchantés véritablement; mais non pas ceux qui ont les envies qu'a Votre Grâce, qui boivent quand on leur donne à boire, qui mangent quand ils ont à manger, et qui répondent à tout ce qu'on leur demande.

— Tu dis vrai, Sancho, répondit don Quichotte; mais je t'ai déjà dit qu'il y avait bien des façons d'enchantement: il se pourrait faire qu'avec le temps la mode eût changé, et qu'il fût maintenant d'usage que les enchantés fassent tout ce que je fais ou veux faire, bien qu'ils ne l'eussent pas fait auparavant. Or, contre la mode des temps, il n'y a pas à argumenter, ni à tirer de conséquences. Je sais et je tiens pour certain que je suis enchanté; cela suffit pour mettre ma conscience en repos: car je me ferais, je t'assure, un grand cas de conscience, si je doutais que je fusse enchanté, de rester en cette cage, lâche et fainéant, frustrant du secours de mon bras une foule d'affligés et de malheureux qui doivent, à l'heure qu'il est, avoir le plus pressant besoin de mon aide et de ma faveur.

— Avec tout cela, répliqua Sancho, je répète que, pour plus de satisfaction et de sûreté, il serait bon que Votre Grâce essayât de sortir de cette prison. Moi, je m'oblige à vous seconder de tout mon pouvoir, et même à vous en tirer; vous essayerez ensuite de remonter sur ce bon Rossinante, qui a l'air aussi d'être enchanté, tant il marche triste et mélancolique; et puis nous courrons encore une fois la chance de chercher des aventures. Si elles tournent mal, nous aurons toujours le temps de nous en revenir à la cage; alors je promets, foi de bon et loyal écuyer, de m'y enfermer avec Votre Grâce, si vous êtes, par hasard, assez malheureux, ou moi assez imbécile, pour que nous ne parvenions pas à faire ce que je dis.

— Soit, répliqua don Quichotte, j'y consens et j'y donne les mains. Dès que tu saisiras quelque heureuse conjoncture pour mettre en oeuvre ma délivrance, je t'obéirai en tout et pour tout. Mais tu verras, Sancho, combien tu te trompes dans l'appréciation de mon infortune.»

Cet entretien conduisit le chevalier errant et son maugréant écuyer jusqu'à l'endroit où les attendaient, ayant déjà mis pied à terre, le curé, le chanoine et le barbier.

Le bouvier détela aussitôt les boeufs de sa charrette, et les laissa prendre leurs ébats dans cette vaste prairie, dont la fraîcheur et le calme invitaient à jouir de ses attraits, non- seulement les gens aussi enchantés que don Quichotte, mais aussi fins et avisés que son écuyer. Celui-ci pria le curé de permettre que son seigneur sortît un moment de la cage, parce qu'autrement cette prison courrait grand risque de ne pas rester aussi propre que l'exigeaient la décence et la dignité d'un chevalier tel que lui. Le curé comprit la chose, et répondit à Sancho que de bon coeur il consentirait à ce qui lui était demandé, s'il ne craignait qu'en se voyant libre, son seigneur ne fît des siennes, et ne se sauvât où personne ne le reverrait.

«Je me rends caution de sa fuite, répliqua Sancho.

— Moi de même, ajouta le chanoine, et de tout ce qui en peut résulter, surtout s'il m'engage sa parole de chevalier qu'il ne s'éloignera point de nous sans notre permission.

— Oui, je la donne, s'écria don Quichotte, qui avait écouté tout ce dialogue. Et d'ailleurs, celui qui est enchanté comme moi n'est pas libre de faire ce qu'il veut de sa personne, car le magicien qui l'a enchanté peut vouloir qu'il ne bouge de la même place trois siècles durant; et si l'enchanté s'enfuyait, l'enchanteur le ferait revenir à tire-d'aile. Puisqu'il en est ainsi, vous pouvez bien me lâcher; ce sera profit pour tout le monde: car, si vous ne me lâchez pas, je vous proteste qu'à moins de vous tenir à l'écart, je ne saurais m'empêcher de vous chatouiller désagréablement l'odorat.»

Le chanoine lui fit étendre la main, bien qu'il eût les deux poignets attachés, et, sous la foi de sa parole, on lui ouvrit la porte de sa cage, ce qui lui causa le plus vif plaisir.

La première chose qu'il fit dès qu'il se vit hors de la cage, fut d'étirer, l'un après l'autre, tous les membres de son corps; puis il s'approcha de Rossinante, et, lui donnant sur la croupe deux petits coups du plat de la main, il lui dit tendrement:

«J'espère toujours en Dieu et en sa sainte mère, fleur et miroir des coursiers, que bientôt nous nous reverrons comme nous désirons être, toi, portant ton seigneur, et moi, monté sur tes flancs, exerçant ensemble la profession pour laquelle Dieu m'a jeté dans le monde.»

Après avoir ainsi parlé, don Quichotte gagna, suivi de Sancho, un lieu bien à l'écart, d'où il revint fort soulagé, et plus désireux qu'auparavant de mettre en oeuvre le projet de Sancho.

Le chanoine le regardait et s'émerveillait de la grande étrangeté de sa folie. Il était étonné surtout que ce pauvre gentilhomme montrât, en tout ce qu'il disait ou répondait, une intelligence parfaite, et qu'il ne perdît les étriers, comme on l'a dit mainte autre fois, que sur le chapitre de la chevalerie. Ému de compassion, il lui adressa la parole quand tout le monde se fut assis sur l'herbe verte pour attendre les provisions:

«Est-il possible, seigneur hidalgo, lui dit-il, que cette oiseuse et lecture des livres de chevalerie ait eu sur Votre Grâce assez de puissance pour vous tourner l'esprit au point que vous veniez à croire que vous êtes enchanté, ainsi que d'autres choses du même calibre, aussi loin d'être vraies que le mensonge l'est de la vérité même? Comment peut-il exister un entendement humain capable de se persuader qu'il y ait eu dans le monde cette multitude d'Amadis et cette tourbe infinie de fameux chevaliers? qu'il y ait eu tant d'empereurs de Trébisonde, tant de Félix-Mars d'Hyrcanie, tant de coursiers et de palefrois, tant de damoiselles errantes, tant de serpents et de dragons, tant d'andriaques, tant de géants, tant d'aventures inouïes, tant d'espèces d'enchantements, tant de batailles, tant d'effroyables rencontres, tant de costumes et de parures, tant de princesses amoureuses, tant d'écuyers devenus comtes, tant de nains beaux parleurs, tant de billets doux, tant de galanteries, tant de femmes guerrières, et finalement tant de choses extravagantes comme en contiennent les livres de chevalerie? Pour moi, je peux dire que, quand je les lis, tant que mon imagination ne s'arrête pas à la pensée que tout cela n'est que mensonge et dérèglement d'esprit, ils me donnent, je l'avoue, quelque plaisir; mais, dès que je réfléchis à ce qu'ils sont, j'envoie le meilleur d'entre eux contre la muraille, et je le jetterais au feu si j'avais là des tisons. Oui, car ils méritent tous cette peine, pour être faux et menteurs, et hors des lois de la commune nature; ils la méritent comme fauteurs de nouvelles sectes, et inventeurs de nouvelles façons de vivre, comme donnant occasion au vulgaire ignorant de croire et de tenir pour vraies toutes les rêveries qu'ils renferment. Ils ont même assez d'audace pour oser troubler les esprits d'hidalgos bien nés et bien élevés, comme on le voit par ce qu'ils ont fait sur Votre Grâce, puisqu'ils vous ont conduit à ce point qu'il a fallu vous enfermer dans une cage et vous mener sur une charrette à boeufs, comme on mène de village en village un lion ou un tigre, pour gagner de quoi vivre en le faisant voir. Allons, seigneur don Quichotte, prenez pitié de vous-même, et revenez au giron du bon sens. Faites usage de celui que le ciel a bien voulu vous départir, en employant l'heureuse étendue de votre esprit à d'autres lectures qui tournent au profit de votre conscience et de votre bonne renommée. Si toutefois, poussé par votre inclination naturelle, vous persistez à lire des histoires d'exploits chevaleresques, lisez, dans la sainte Écriture, le livre des Juges: vous y trouverez de pompeuses vérités, et des hauts faits non moins certains qu'éclatants. La Lusitanie eut un Viriatès, Rome un César, Carthage un Annibal, la Grèce un Alexandre, la Castille un comte Fernan-Gonzalez[283], Valence un Cid[284], l'Andalousie un Gonzalve de Cordoue, l'Estrémadure un Diego Garcia de Parédès, Xerès un Garci-Perez de Vargas[285], Tolède un Garcilaso[286], Séville un don Manuel Ponce de Léon[287]; le récit de leurs vaillants exploits suffit pour amuser, pour instruire, pour ravir et pour étonner les plus hauts génies qui en fassent la lecture. Voilà celle qui est digne de votre intelligence, mon bon seigneur don Quichotte; elle vous laissera, quand vous l'aurez faite, érudit dans l'histoire, amoureux de la vertu, instruit aux bonnes choses, fortifié dans les bonnes moeurs, vaillant sans témérité, prudent sans faiblesse; et tout cela pour la gloire de Dieu, pour votre propre intérêt et pour l'honneur de la Manche, d'où je sais que Votre Grâce tire son origine.»

Don Quichotte avait écouté avec la plus scrupuleuse attention les propos du chanoine. Quand il s'aperçut que celui-ci cessait de parler, après l'avoir d'abord regardé fixement et en silence, il lui répondit:

«Si je ne me trompe, seigneur hidalgo, le discours que vient de m'adresser Votre Grâce avait pour objet de vouloir me faire entendre qu'il n'y a jamais eu de chevaliers errants dans le monde; que tous les livres de chevalerie sont faux, menteurs, inutiles et nuisibles à la république; qu'enfin j'ai mal fait de les lire, plus mal de les croire, et plus mal encore de les imiter, en me décidant à suivre la dure profession de chevalier errant qu'ils enseignent, parce que vous niez qu'il ait jamais existé des Amadis de Gaule et de Grèce, ni cette multitude d'autres chevaliers dont les livres sont pleins.

— Tout est au pied de la lettre, comme Votre Grâce l'énumère,» reprit en ce moment le chanoine.

Don Quichotte continua:

«Votre Grâce a, de plus, ajouté que ces livres m'avaient fait un grand tort, puisque, après m'avoir dérangé l'esprit, ils ont fini par me mettre en cage; et que je ferais beaucoup mieux de m'amender, de changer de lecture, et d'en lire d'autres plus véridiques, plus faits pour amuser et pour instruire.

— C'est cela même, répondit le chanoine.

— Eh bien! moi, répliqua don Quichotte, je trouve, à mon compte, que l'insensé et l'enchanté c'est vous-même, puisque vous n'avez pas craint de proférer tant de blasphèmes contre une chose tellement reçue dans le monde, tellement admise pour véritable, que celui qui la nie, comme le fait Votre Grâce, mériterait la même peine que vous infligez aux livres dont la lecture vous ennuie et vous fâche. En effet, vouloir faire accroire à personne qu'Amadis n'a pas été de ce monde, pas plus que tous les autres chevaliers d'aventure dont les histoires sont remplies toutes combles, c'est vouloir persuader que le soleil n'éclaire pas, que la gelée ne refroidit pas, que la terre ne nous porte pas. Quel esprit peut-il y avoir en ce monde capable de persuader à un autre que l'histoire de l'infante Floripe avec Guy de Bourgogne n'est pas vraie[288], non plus que l'aventure de Fiérabras au pont de Mantible, qui arriva du temps de Charlemagne[289]? Je jure Dieu que c'est aussi bien la vérité qu'il est maintenant jour. Si c'est un mensonge, alors il doit être de même d'Hector et d'Achille, et de la guerre de Troie, et des douze pairs de France, et du roi Arthus d'Angleterre, qui est encore à présent transformé en corbeau, et que ses sujets attendent d'heure en heure[290]. Osera-t-on dire aussi que l'histoire de Guarino Mezquino[291] est mensongère, ainsi que celle de la conquête du Saint-Grial[292]; que les amours de Tristan et de la reine Iseult sont apocryphes, aussi bien que ceux de la reine Geneviève et de Lancelot[293], tandis qu'il y a des gens qui se rappellent presque d'avoir vu la duègne Quintagnone, laquelle fut le meilleur échanson de vin qu'eut la grande- Bretagne. Cela est si vrai que je me souviens qu'une de mes grand'mères, celle du côté de mon père, me disait, quand elle rencontrait quelque duègne avec de respectables coiffes: «Celle- ci, mon enfant, ressemble à la duègne Quintagnone;» d'où je conclus qu'elle dut la connaître elle-même, ou du moins en avoir vu quelque portrait. Qui pourra nier que l'histoire de Pierre et de la jolie Magalone[294] ne soit parfaitement exacte, puisqu'on voit encore aujourd'hui, dans la galerie d'armes de nos rois, la cheville qui faisait tourner et mouvoir le cheval de bois sur lequel le vaillant Pierre de Provence traversait les airs, cheville qui est un peu plus grosse qu'un timon de charrette à boeufs? À côté d'elle est la selle de Babiéca, la jument du Cid, et, dans la gorge de Roncevaux, on voit encore la trompe de Roland, aussi longue qu'une grande poutre[295]. D'où l'on doit inférer qu'il y eut douze pairs de France, qu'il y eut un Pierre, qu'il y eut un Cid, et d'autres chevaliers de la même espèce, de ceux dont les gens disent qu'ils vont à leurs aventures. Sinon il faut nier aussi que le vaillant Portugais Juan de Merlo ait été chevalier errant, qu'il soit allé en Bourgogne, qu'il ait combattu dans la ville de Ras contre le fameux seigneur de Charny, appelé Moïse-Pierre[296]; puis, dans la ville de Bâle, contre Moïse-Henri de Remestan[297], et qu'il soit sorti deux fois de la lice vainqueur et couvert de gloire. Il faut nier encore les aventures et les combats que livrèrent également en Bourgogne les braves Espagnols Pedro Barba et Gutierre Quixada (duquel je descends en ligne droite de mâle en mâle), qui vainquirent les fils du comte de Saint-Pol. Que l'on nie donc aussi que don Fernando de Guevara soit allé chercher des aventures en Allemagne, où il combattit messire Georges, chevalier de la maison du duc d'Autriche[298]; qu'on dise enfin que ce sont des contes pour rire, les joutes de Suéro de Quiñones, celui du pas de l'Orbigo[299], les défis de Mosen-Luis de Falcès à don Gonzalo de Guzman, chevalier castillan[300], et tant d'autres exploits faits par des chevaliers chrétiens de ces royaumes et des pays étrangers, si authentiques, si véritables, que celui qui les nie, je le répète, est dépourvu de toute intelligence et de toute raison.»

Le chanoine fut étrangement surpris d'entendre le singulier mélange de vérités et de mensonges que faisait don Quichotte, et de voir quelle connaissance complète il avait de toutes les choses relatives à sa chevalerie errante. Il lui répondit donc:

«Je ne puis nier, seigneur don Quichotte, qu'il n'y ait quelque chose de vrai dans ce qu'a dit Votre Grâce, principalement en ce qui touche les chevaliers errants espagnols. Je veux bien concéder encore qu'il y eut douze pairs de France; mais je me garderai bien de croire qu'ils firent tout ce que raconte d'eux l'archevêque Turpin[301]. Ce qu'il y a de vrai, c'est que ce furent des chevaliers choisis par les rois de France, qu'on appela _pairs, _parce qu'ils étaient tous égaux en valeur et en qualité; du moins, s'ils ne l'étaient pas, il était à désirer qu'ils le fussent. C'était un ordre militaire, à la façon de ceux qui existent à présent, comme les ordres de Saint-Jacques et de Calatrava, où l'on suppose que ceux qui font profession sont tous des chevaliers braves et bien nés; et, comme on dit à cette heure chevalier de Saint-Jean ou d'Alcantara, on disait alors chevalier des Douze Pairs, parce qu'on en choisissait douze, égaux en mérite, pour cet ordre militaire. Qu'il y ait eu un Cid et un Bernard del Carpio[302], nul doute; mais qu'ils aient fait toutes les prouesses qu'on leur prête, c'est autre chose. Quant à la cheville du comte Pierre, dont Votre Grâce a parlé, et qui est auprès de la selle de Babiéca, dans la galerie royale, je confesse mon péché: je suis si gauche, ou j'ai la vue si courte, que, bien que j'aie vu distinctement la selle, je n'ai pu apercevoir la cheville, quoiqu'elle soit aussi grosse que l'a dit Votre Grâce.

— Elle y est pourtant, sans aucun doute, répliqua don Quichotte; à telles enseignes qu'on la tient enfermée dans un fourreau de cuir pour qu'elle ne prenne pas le moisi.

— C'est bien possible, reprit le chanoine; mais, par les ordres sacrés que j'ai reçus, je ne me rappelle pas l'avoir vue. Et, quand je concéderais qu'elle est en cet endroit, serais-je obligé de croire aux histoires de tous ces Amadis, et de cette multitude de chevaliers sur lesquels on nous fait tant de contes? et serait- ce une raison pour qu'un homme comme Votre Grâce, si plein d'honneur et de qualités, et doué d'un si bon entendement, s'avisât de prendre pour autant de vérités tant de folies étranges qui sont écrites dans ces extravagants livres de chevalerie?»

Chapitre L

_De la spirituelle altercation qu'eurent don Quichotte et le chanoine, ainsi que d'autres événements__[303]_

«Voilà, parbleu, qui est bon! répondit don Quichotte. Comment! les livres qui sont imprimés avec la licence des rois et l'approbation des examinateurs; ces livres, qui, à la satisfaction générale, sont lus et vantés des grands et des petits, des riches et des pauvres, des lettrés et des ignorants, des vilains et des gentilshommes, enfin de toute espèce de gens, de quelque état et condition que ce soit; ces livres, dis-je, seraient pur mensonge, tandis qu'ils ont si bien le cachet de la vérité, qu'on y désigne le père, la mère, le pays, les parents, l'âge, le lieu et les exploits, point pour point et jour par jour, que firent tels ou tels chevaliers? Allons donc, taisez-vous, seigneur; ne dites pas un si grand blasphème, et croyez-moi, car je vous donne à cet égard le meilleur conseil que puisse suivre un homme d'esprit. Sinon, lisez-les, et vous verrez quel plaisir vous en donnera la lecture. Dites-moi donc un peu: y a-t-il un plus grand ravissement que de voir, comme qui dirait là, devant nous, un grand lac de poix-résine bouillant à gros bouillons, dans lequel nagent et s'agitent une infinité de serpents, de couleuvres, de lézards, et mille autres espèces d'animaux féroces et épouvantables? Tout à coup, du fond de ce lac, sort une lamentable voix qui dit: «Toi, chevalier, qui que tu sois, qui es à regarder ce lac effroyable, si tu veux obtenir le trésor qu'il cache sous ses noires eaux, montre la valeur de ton coeur invincible, jette-toi au milieu de ce liquide enflammé. Si tu ne le fais pas, tu ne seras pas digne de voir les hautes et prodigieuses merveilles que renferment les sept châteaux des sept fées qui gisent sous cette noire épaisseur.» Le chevalier n'a pas encore achevé d'entendre la voix redoutable, que déjà, sans entrer en calcul avec lui-même, sans considérer le péril qu'il affronte, sans même se dépouiller de ses armes pesantes, mais en se recommandant à Dieu et à sa dame, il se précipite tête baissée au milieu du lac bouillonnant; et, quand il se doute le moins de ce qu'il va devenir, le voilà qui se trouve au milieu d'une campagne fleurie, à laquelle les Champs-Élysées n'ont rien de comparable. Là, il lui semble que l'air est plus transparent, que le soleil brille d'une clarté nouvelle[304]. Un bois paisible s'offre à sa vue; il est planté d'arbres si verts et si touffus que leur feuillage réjouit les yeux, tandis que l'oreille est doucement frappée des chants suaves et naturels d'une infinité de petits oiselets aux nuances brillantes, qui voltigent gaiement sous les rameaux entrelacés. Ici se découvre un ruisseau, dont les eaux fraîches, semblables à un liquide cristal, courent sur une fine arène et de blancs cailloux, qui paraissent un lit d'or criblé de perles orientales. Là il aperçoit une élégante fontaine artiste ment formée de jaspe aux mille couleurs et de marbre poli; plus loin il en voit une autre, élevée à la façon rustique, où les fins coquillages de la moule et les tortueuses maisons blanches et jaunes de l'escargot, ordonnés sans ordre et mêlés de brillants morceaux de cristal, forment un ouvrage varié, où l'art, imitant la nature, semble la vaincre cette fois. De ce côté paraît tout à coup un formidable château fort ou un élégant palais, dont les murailles sont d'or massif, les créneaux de diamants, les portes de hyacinthes, et finalement dont l'architecture est si admirable que, bien qu'il ne soit formé que d'or, de diamants, d'escarboucles, de rubis, de perles et d'émeraudes, la façon, toutefois, est plus précieuse que la matière. Et que peut-on désirer de plus, quand on a vu cela, que de voir sortir par la porte du château un grand nombre de damoiselles, dont les riches et galantes parures sont telles, que, si je me mettais à les décrire, comme font les histoires, je n'aurais jamais fini? Aussitôt, celle qui paraît la principale de la troupe, vient prendre par la main l'audacieux chevalier qui s'est jeté dans les flots bouillants du lac, et le conduit, sans dire un mot, dans l'intérieur de la forteresse ou du palais. Après l'avoir déshabillé, nu comme sa mère l'a mis au monde, elle le baigne dans des eaux tièdes, le frotte d'onguents de senteur, et le revêt d'une chemise de fine percale, toute parfumée d'odeurs exquises; puis une autre damoiselle survient, qui lui jette sur les épaules une tunique qui vaut au moins, à ce qu'on dit, une ville tout entière, et même davantage. Quoi de plus charmant, quand on nous conte ensuite qu'après cela ces dames le mènent dans une autre salle, où il trouve la table mise avec tant de magnificence qu'il en reste tout ébahi! quand on lui verse sur les mains une eau toute distillée d'ambre et de fleurs odorantes! quand on lui offre un fauteuil d'ivoire! quand toutes les damoiselles le servent en gardant un merveilleux silence! quand on lui apporte tant de mets variés et succulents que l'appétit ne sait où choisir et tendre la main! quand on entend la musique, qui joue tant qu'il mange, sans qu'on sache ni qui la fait ni d'où elle vient! et quand enfin, lorsque le repas est fini et le couvert enlevé, lorsque le chevalier, nonchalamment penché sur le dos de son fauteuil, est peut-être à se curer les dents, selon l'usage, voilà que tout à coup la porte s'ouvre et laisse entrer une autre damoiselle plus belle que toutes les autres, qui vient s'asseoir auprès du chevalier, et commence à lui raconter quel est ce château, et comment elle y est enchantée; avec une foule d'autres choses qui étonnent le chevalier, et ravissent les lecteurs qui sont à lire son histoire! Je ne veux pas m'étendre davantage sur ce sujet; mais de ce que j'ai dit on peut inférer que, quelque page qu'on ouvre de quelque histoire de chevalier errant que ce soit, elle causera sûrement plaisir et surprise à quiconque la lira. Que Votre Grâce m'en croie: lisez ces livres, ainsi que je vous l'ai dit, et vous verrez comme ils chasseront la mélancolie dont vous pourriez être atteint, et comme ils guériront votre mauvaise humeur, si par hasard vous l'avez mauvaise. Quant à moi, je peux dire que, depuis que je suis chevalier errant, je me trouve valeureux, libéral, poli, bien élevé, généreux, affable, intrépide, doux, patient, souffrant avec résignation les fatigues, les douleurs, les prisons, les enchantements; et, quoiqu'il y ait si peu de temps que je me suis vu enfermé dans une cage comme un fou, je pense bien que, par la valeur de mon bras, si le ciel me favorise et que la fortune ne me soit pas contraire, je me verrai sous peu de jours roi de quelque royaume, où je pourrai montrer la gratitude et la libéralité dont mon coeur est pourvu. Car, par ma foi, seigneur, le pauvre est hors d'état de faire voir sa vertu de libéralité, en quelque degré qu'il la possède; et la reconnaissance qui ne consiste que dans le désir est chose morte, comme la foi sans les oeuvres. Voilà pourquoi je voudrais que la fortune m'offrît bientôt quelque occasion de devenir empereur, pour que mon coeur se montrât tel qu'il est par le bien que je ferais à mes amis, surtout à ce pauvre Sancho Panza, mon écuyer, qui est le meilleur homme du monde; oui, je voudrais lui donner un comté, que je lui ai promis il y a plusieurs jours; mais je crains seulement qu'il n'ait pas toute l'habileté nécessaire pour bien gouverner ses États.»

Sancho entendit ces dernières paroles de son maître, et lui répondit sur-le-champ:

«Travaillez, seigneur don Quichotte, à me donner ce comté, autant promis par Votre Grâce qu'attendu par moi, et je vous promets que l'habileté ne me manquera pas pour le gouverner. Si elle me manque, j'ai ouï dire qu'il y a des gens qui prennent en fermage les seigneuries des seigneurs; ils leur donnent tant par an de revenu, et se chargent des soins du gouvernement; et le seigneur reste les bras croisés, touchant et dépensant la rente qu'on lui paye, sans prendre souci d'autre chose. C'est justement ce que je ferai: au lieu de me rompre la cervelle, je me désisterai de l'emploi, et je jouirai de mes rentes comme un duc, sans me soucier du qu'en dira-t-on.

— Ceci, mon frère Sancho, dit le chanoine, s'entend fort bien quant à la jouissance du revenu, mais non quant à l'administration de la justice, qui n'appartient qu'au seigneur de la seigneurie. C'est là que sont nécessaires l'habileté et le droit jugement, et surtout la bonne intention de rencontrer juste; car, si celle-là manque dans le principe, les moyens et la fin iront tout de travers. Aussi Dieu a-t-il coutume de donner son aide au bon désir de l'homme simple, et de le retirer au méchant désir de l'homme habile.

— Je n'entends rien à toutes ces philosophies, reprit Sancho; mais ce que je sais, c'est que je voudrais avoir le comté aussitôt que je serais capable de le gouverner; car enfin j'ai autant d'âme qu'un autre, et autant de corps que celui qui en a le plus; et je serais aussi bien roi de mes États qu'un autre l'est des siens; et l'étant, je ferais tout ce que je voudrais; et faisant ce que je voudrais, je ferais à mon goût; et faisant à mon goût, je serais content; et quand on est content, on n'a plus rien à désirer; et quand on n'a plus rien à désirer, tout est fini. Adieu donc; que le comté vienne, et que Dieu vous bénisse, et au revoir, bonsoir, comme dit un aveugle à son camarade.

— Ce ne sont pas là de mauvaises philosophies, comme vous dites, Sancho, reprit le chanoine; mais cependant il y a bien des choses à dire sur ce chapitre des comtés.

— Je ne sais trop ce qui reste à dire, interrompit don Quichotte; seulement je me guide sur l'exemple que m'a donné le grand Amadis de Gaule, lequel fit son écuyer comte de l'Île-Ferme; ainsi je puis bien, sans scrupule de conscience, faire comte Sancho Panza, qui est un des meilleurs écuyers qu'ait jamais eus chevalier errant.»

Le chanoine resta confondu des extravagances raisonnables (si l'extravagance admet la raison) qu'avait dites don Quichotte, de la manière dont il avait dépeint l'aventure du chevalier du Lac, de l'impression profonde qu'avaient faite sur son esprit les rêveries mensongères des livres qu'il avait lus, et finalement de la crédulité de Sancho, qui soupirait avec tant d'ardeur après le comté que son maître lui avait promis.

En ce moment, les valets du chanoine, revenant de l'hôtellerie, amenaient le mulet aux provisions. Ils dressèrent la table avec un tapis étendu sur l'herbe de la prairie, et tous les convives, s'étant assis à l'ombre de quelques arbres, dînèrent en cet endroit, pour que le bouvier ne perdît pas, comme on l'a dit, la commodité du pâturage. Tandis qu'ils étaient paisiblement à manger, ils entendirent tout à coup le bruit aigu d'un sifflet qui partait d'un massif de ronces et de broussailles dont ils étaient proches, et presque au même instant ils virent sortir de ces broussailles une jolie chèvre, qui avait la peau toute mouchetée de noir, de blanc et de fauve. Derrière elle venait un chevrier qui l'appelait de loin, en lui disant les mots à leur usage, pour qu'elle s'arrêtât et rejoignît le troupeau. La bête fugitive accourut tout effrayée vers les voyageurs, comme pour leur demander protection, et s'arrêta près d'eux. Le chevrier arriva, la prit par les cornes, et, comme si elle eût été douée d'intelligence et de réflexion, il lui dit:

«Ah! montagnarde! ah! bariolée! et qu'avez-vous donc depuis quelques jours à ne plus marcher qu'à cloche-pied? quelle mouche vous pique, ou quel loup vous fait peur, ma fille? ne me direz- vous pas ce que c'est, mignonne? Mais qu'est-ce que ce peut être, sinon que vous êtes femelle, et que vous ne pouvez rester en repos? Maudite soit votre humeur et l'humeur de toutes celles que vous imitez! Revenez, revenez, ma mie; si vous n'êtes pas aussi joyeuse, au moins vous serez plus en sûreté dans la bergerie et parmi vos compagnes; car si vous, qui devez les guider et les diriger, vous allez ainsi sans guide et sans direction, qu'est-ce qu'il arrivera d'elles?»

Les paroles du chevrier réjouirent fort ceux qui les entendirent, notamment le chanoine, qui lui dit:

«Par votre vie, frère, calmez-vous un peu, et ne vous hâtez pas tant de ramener cette chèvre au troupeau. Puisqu'elle est femelle, comme vous dites, il faut bien qu'elle suive son instinct naturel, quelques efforts que vous fassiez pour l'en empêcher. Tenez, prenez ce morceau, et buvez un coup; vous apaiserez votre colère, et la chèvre s'en reposera d'autant.»

En disant cela, il lui tendait avec la pointe du couteau un râble de lapin froid. Le chevrier prit, remercia, but, s'adoucit, et dit ensuite:

«Je ne voudrais pas vraiment que, pour m'avoir entendu parler avec tant de sérieux à ce petit animal, Vos Grâces me prissent pour un imbécile; car, en vérité, il y a bien quelque mystère sous les paroles que j'ai dites. Je suis un rustre, mais pas tant néanmoins que je ne sache comment il faut s'y prendre avec les gens et avec les bêtes.

— Je le crois bien vraiment, répondit le curé; car je sais déjà, par expérience, que les bois nourrissent des poëte, et que les cabanes de bergers abritent des philosophes.

— Du moins, seigneur, répliqua le chevrier, elles recueillent des hommes devenus sages à leurs dépens. Pour que vous croyiez à cette vérité, et que vous la touchiez du doigt, je veux, bien qu'il semble que je m'invite sans être prié, si cela toutefois ne vous ennuie pas et que vous consentiez à me prêter un moment d'attention, je veux, dis-je, vous conter une aventure véritable, et qui viendra en preuve de ce qu'a dit ce seigneur (montrant le curé), et de ce que j'ai dit moi-même.»

Don Quichotte répondit sur-le-champ:

«Comme ceci m'a l'air d'avoir je ne sais quelle ombre d'aventure de chevalerie, pour ma part, frère, je vous écouterai de grand coeur, et c'est ce que feront aussi ces messieurs, parce qu'ils sont gens d'esprit et fort amis des nouveautés curieuses qui étonnent, amusent et ravissent les sens, comme je ne doute pas que va faire votre histoire. Commencez donc, mon ami, nous vous écoutons tous.

— Je retire mon enjeu, s'écria Sancho; pour moi, je vais au ruisseau avec ce pâté, dont je pense me soûler pour trois jours, car j'ai ouï dire à mon seigneur don Quichotte qu'un écuyer de chevalier errant doit manger, quand il en trouve l'occasion, jusqu'à n'en pouvoir plus, parce qu'il pourrait bien lui arriver d'entrer par hasard dans une forêt si inextricable, qu'il ne puisse trouver de six jours à en sortir; et, ma foi, si le pauvre homme ne va pas bien repu, ou le bissac bien rempli, il pourrait fort bien rester là, comme il lui arrive mainte et mainte fois, devenu chair de momie.

— Tu es toujours pour le positif, Sancho, lui dit don Quichotte; va t'en où tu voudras, et mange ce que tu pourras; moi, j'ai déjà l'estomac satisfait, et il ne me manque plus que de donner à l'âme sa collation, comme je me la donnerai en écoutant l'histoire de ce brave homme.

— Nous la donnerons aussi à toutes nos âmes,» ajouta le chanoine.

Et il pria sur-le-champ le chevrier de commencer le récit qu'il venait de leur promettre. Le chevrier donna deux petits coups de la main sur les flancs de la chèvre, qu'il tenait toujours par les cornes, en lui disant:

«Couche-toi près de moi, bariolée, nous avons du temps de reste pour retourner à la bergerie.»

On aurait dit que la chèvre l'eût entendu; car, dès que son maître se fut assis, elle se coucha fort paisiblement à ses côtés, et, le regardant au visage, elle faisait croire qu'elle était attentive à ce que disait le chevrier, lequel commença son histoire de la sorte:

Chapitre LI

Qui traite de ce que raconta le chevrier à tous ceux qui emmenaient don Quichotte

À trois lieues de ce vallon est un hameau, qui, bien que fort petit, est un des plus riches qu'il y ait dans tous ces environs. Là demeurait un laboureur, homme très-honorable, et tellement que, bien qu'il soit comme inhérent au riche d'être honoré, celui-là l'était plus encore pour sa vertu que pour ses richesses. Mais ce qui le rendait surtout heureux, à ce qu'il disait lui-même, c'était d'avoir une fille de beauté si parfaite, de si rare intelligence, de tant de grâce et de vertu, que tous ceux qui la voyaient s'étonnaient de voir de quelles merveilleuses qualités le ciel et la nature l'avaient enrichie. Toute petite, elle était belle; et, grandissant toujours en attraits, à seize ans c'était un prodige de beauté. La renommée de ses charmes commença à s'étendre dans les villages voisins; que dis-je, dans les villages? elle arriva jusqu'aux villes éloignées; elle pénétra jusque dans le palais des rois, et dans l'oreille de toutes sortes de gens, qui venaient de tous côtés la voir comme une chose surprenante, ou comme une image miraculeuse. Son père la gardait soigneusement, et elle se gardait elle-même, car il n'y a ni serrures, ni cadenas, ni verrous, qui puissent garder une jeune fille mieux que sa propre sagesse. La richesse du père et la beauté de la fille engagèrent bien des jeunes gens, tant du village que d'autres pays, à la lui demander pour femme. Mais lui, auquel il appartenait de disposer d'un si riche bijou, demeurait irrésolu, sans pouvoir décider à qui des nombreux prétendants qui le sollicitaient il en ferait le cadeau. J'étais du nombre, et vraiment, pour avoir de grandes espérances d'un bon succès, il me suffisait de savoir que le père savait qui j'étais, c'est-à-dire né dans le même pays, de pur sang chrétien, à la fleur de l'âge, riche en patrimoine, et non moins bien partagé du côté de l'esprit.

Un autre jeune homme du même village, et doué des mêmes qualités, fit aussi la demande de sa main, ce qui tint en suspens la volonté du père, auquel il semblait qu'avec l'un ou l'autre de nous deux, sa fille serait également bien établie. Pour sortir de cette incertitude, il résolut de tout confier à Léandra (c'est ainsi que s'appelle la riche beauté qui m'a réduit à la misère), faisant réflexion que, puisque nous étions égaux, il ferait bien de laisser à sa fille chérie le droit de choisir à son goût: chose digne d'être imitée de tous les parents qui ont des enfants à marier. Je ne dis pas qu'ils doivent les laisser choisir entre de mauvais partis, mais leur en proposer de bons et de sortables, et les laisser ensuite prendre à leur gré. Je ne sais quel choix fit Léandra; je sais seulement que le père nous amusa tous les deux avec la grande jeunesse de sa fille, et d'autres paroles générales qui, sans l'obliger, ne nous désobligeaient pas non plus. Mon rival se nomme Anselme, et moi je m'appelle Eugène, afin que vous preniez connaissance des noms des personnages qui figurent dans cette tragédie, dont le dénoûment n'est pas encore venu, mais qui ne peut manquer d'être sanglant et désastreux.

À cette époque, il arriva dans notre village un certain Vincent de la Roca, fils d'un pauvre paysan de l'endroit, lequel Vincent revenait des Italies et d'autres pays où il avait servi à la guerre. Il n'avait pas plus d'une douzaine d'années quand il fut emmené du village par un capitaine qui vint à passer avec sa compagnie, et, douze ans plus tard, le jeune homme revint au pays, habillé à la militaire, chamarré de mille couleurs, et tout historié de joyaux de verroteries et de chaînettes d'acier. Aujourd'hui il mettait une parure, demain une autre; mais c'étaient toujours des fanfreluches de faible poids et de moindre valeur. Les gens de la campagne, qui sont naturellement malicieux, et plus que la malice même quand le loisir ne leur manque pas, notèrent et comptèrent point à point ses hardes et ses bijoux: ils trouvèrent que, de compte fait, il avait trois habillements de différentes couleurs, avec les bas et les jarretières; mais il en faisant tant de mélanges et de combinaisons, que, si on ne les eût pas comptés, on aurait bien juré qu'il avait étalé à la file au moins dix paires d'habits et plus de vingt panaches. Et n'allez pas croire qu'il y ait de l'indiscrétion et du bavardage en ce que je vous conte de ses habits, car ils jouent un grand rôle dans cette histoire. Il s'asseyait sur un banc de pierre qui est sous le grand peuplier de la place, et il nous tenait tous la bouche ouverte, au récit des exploits qu'il se mettait à nous raconter. Il n'y avait pas de pays sur la terre entière qu'il n'eût vu, pas de bataille où il ne se fût trouvé. Il avait tué plus de Mores, à ce qu'il disait, que n'en contiennent Maroc et Tunis, et livré plus de combats singuliers que Gante y Luna, plus que Diégo Garcia de Parédès, plus que mille autres guerriers qu'il nommait; et de tous ces combats il était sorti victorieux, sans qu'on lui eût tiré une seule goutte de sang. D'un autre côté, il nous montrait des marques de blessures auxquelles personne ne voyait rien, mais qu'il disait être des coups d'arquebuse reçus en diverses rencontres. Finalement, avec une arrogance inouïe, il tutoyait ses égaux et ceux même qui le connaissaient; il disait que son bras était son père, et ses oeuvres sa noblesse, et qu'en qualité de soldat il ne devait rien au roi lui-même. Il faut ajouter à ces impertinences qu'il était un peu musicien, et qu'il raclait d'une guitare, de façon qu'aucuns disaient qu'il la faisait parler. Mais ce n'est pas encore la fin de ses mérites: il était poëte par- dessus le marché, et de chaque enfantillage qui se passait au pays, il composait une complainte qui avait une lieue et demie d'écriture. Enfin donc, ce soldat que je viens de vous dépeindre, ce Vincent de la Roca, ce brave, ce galant, ce musicien, ce poëte, fut maintes fois aperçu et regardé par Léandra, d'une fenêtre de sa maison qui donnait sur la place. Voilà que les oripeaux de ses riches uniformes la séduisent, que ses complaintes l'enchantent, et qu'elle donne pleine croyance aux prouesses qu'il rapportait de lui-même. Finalement, puisque le diable, sans doute, l'ordonnait de la sorte, elle s'amouracha de lui avant qu'il eût seulement senti naître la présomptueuse envie de la courtiser. Et comme, dans les affaires d'amour, il n'en est point qui s'arrange plus facilement que celle où provoque le désir de la dame, Léandra et Vincent se mirent bientôt d'accord. Avant qu'aucun des nombreux prétendants de la belle pût avoir vent de son projet, il était déjà réalisé; elle avait quitté la maison de son cher et bien-aimé père (sa mère n'existe plus), et s'était enfuie du village avec le soldat, qui sortit plus triomphant de cette entreprise que de toutes celles dont il s'appliquait la gloire.

L'événement surprit tout le village, et même tous ceux qui en eurent ailleurs connaissance. Je restai stupéfait, Anselme confondu, le père triste, les parents outragés, la justice éveillée, et les archers en campagne. On battit les chemins, on fouilla les bois; et enfin, au bout de trois jours, on trouva la capricieuse Léandra dans le fond d'une caverne de la montagne, nue en chemise, et dépouillée de la somme d'argent et des précieux bijoux qu'elle avait emportés de chez elle. On la ramena devant son déplorable père, et là elle fut interrogée sur sa disgrâce. Elle avoua sans contrainte que Vincent de la Roca l'avait trompée; que, sous le serment d'être son mari, il lui avait persuadé d'abandonner la maison de son père, lui promettant de la conduire à la plus riche et à la plus délicieuse ville de tout l'univers, qui est Naples; qu'elle alors, imprudente et séduite, crut à ses paroles, et qu'après avoir volé son père, elle se livra au pouvoir du soldat la nuit même où elle avait disparu; que celui-ci la mena au plus âpre de la montagne, et qu'il l'enferma où on l'avait trouvée. Elle conta alors comment le soldat, sans lui ôter l'honneur, l'avait dépouillée de tout ce qu'elle possédait, et, la laissant dans la caverne, avait disparu: événement qui redoubla la surprise de tout le monde.

Certes, seigneurs, il n'était pas facile de croire à la continence du jeune homme; mais elle affirma et jura si solennellement qu'il ne s'était livré à nulle violence, que cela suffit pour consoler le désolé père, lequel ne regretta plus les richesses qu'on lui emportait, puisqu'on avait laissé à sa fille le bijou qui, une fois perdu, ne se retrouve jamais. Le même jour que Léandra fut ramenée, son père la fit disparaître à tous les regards; il alla l'enfermer dans un couvent d'une ville qui est près d'ici, espérant que le temps affaiblirait la mauvaise opinion que sa fille avait fait naître sur son compte. La jeunesse de Léandra servit d'excuse à sa faute, du moins aux yeux des gens qui n'ont nul intérêt à la trouver bonne ou mauvaise; pour ceux qui connaissaient son esprit et son intelligence éveillée, ils n'attribuèrent point son péché à l'ignorance, mais à sa légèreté et à l'inclination naturelle des femmes, qui est, la plupart du temps, au rebours de la sagesse et du bon sens.

Léandra une fois enfermée, les yeux d'Anselme devinrent aveugles, ou du moins n'eurent plus rien à voir qui leur causât du plaisir. Les miens restèrent aussi dans les ténèbres, sans aucune lumière qui leur montrât quelque chose d'agréable. En l'absence de Léandra, notre tristesse s'augmentait à mesure que s'épuisait notre patience; nous maudissions les parures du soldat, nous détestions l'imprudence et l'aveuglement du père. Finalement, Anselme et moi nous tombâmes d'accord de quitter le village et de nous en venir à ce vallon. Il y fait paître une grande quantité de moutons qui sont à lui, et moi, un nombreux troupeau de chèvres qui m'appartient également, et nous passons la vie au milieu de ces arbres, tantôt donnant carrière à notre amoureuse passion, tantôt chantant ensemble les louanges ou le blâme de la belle Léandra, tantôt soupirant dans la solitude, et confiant nos plaintes au ciel insensible.

À notre imitation, beaucoup d'autres amants de Léandra sont venus se réfugier en ces âpres montagnes, et s'y adonner au même exercice que nous; ils sont tellement nombreux, qu'on dirait que cet endroit est devenu la pastorale Arcadie[305], tant il est rempli de bergers et d'étables, et nulle part on ne cesse d'y entendre le nom de la belle Léandra. Celui-ci la charge de malédictions, l'appelle capricieuse, légère, évaporée; celui-là lui reproche sa coupable facilité; tel l'absout et lui pardonne; tel la blâme et la condamne; l'un célèbre sa beauté, l'autre maudit son humeur; en un mot, tous la flétrissent de leurs injures et tous l'adorent, et leur folie s'étend si loin, que tel se plaint de ses dédains, sans lui avoir jamais parlé, et tel autre se lamente en éprouvant la poignante rage de la jalousie, sans que jamais elle en eût donné à personne, puisque son péché, comme je l'ai dit, fut connu avant son désir de le commettre. Il n'y a pas une grotte, pas un trou de rocher, pas un bord de ruisseau, pas une ombre d'arbre, où l'on ne trouve quelque berger qui raconte aux vents ses infortunes. L'écho, partout où il se forme, redit le nom de Léandra; Léandra, répètent les montagnes; Léandra, murmurent les ruisseaux[306], et Léandra nous tient tous indécis, tous enchantés, tous espérant sans espérance, et craignant sans savoir ce que nous avons à craindre. Parmi tous ces hommes en démence, celui qui montre à la fois le plus et le moins de jugement, c'est mon rival Anselme: ayant à se plaindre de tant de choses, il ne se plaint que de l'absence; et, au son d'une viole dont il joue à ravir, en des vers où se déploient les grâces de son esprit, il se plaint en chantant. Moi, je suis un chemin plus commode et plus sage, à mon avis: celui de médire hautement de la légèreté des femmes, de leur inconstance, de leur duplicité, de leurs promesses trompeuses, de leur foi violée, enfin du peu de goût et de tact qu'elles montrent en plaçant leurs pensées et leurs affections. Voilà, seigneurs, à quels propos me sont venues à la bouche les paroles que j'ai dites, en arrivant, à cette chèvre, qu'en sa qualité de femelle j'estime peu, bien que ce soit la meilleure de tout mon troupeau. Voilà l'histoire que j'ai promis de vous raconter. Si j'ai été trop long à la dire, je ne serai pas court à vous offrir mes services. Ici près est ma bergerie; j'y ai du lait frais, du fromage exquis et des fruits divers non moins agréables à la vue que savoureux au goût[307].

Chapitre LII

Du démêlé qu'eut don Quichotte avec le chevrier, et de la surprenante aventure des pénitents blancs, qu'il termina glorieusement à la sueur de son front

L'histoire du chevrier fit grand plaisir à ceux qui l'avaient entendue. Le chanoine surtout en parut ravi. Il avait curieusement remarqué la manière dont s'était exprimé le conteur, beaucoup plus loin de paraître en son récit un rustique chevrier, que près de s'y montrer un élégant homme de cour. Aussi s'écria-t-il que le curé avait dit à bon droit que les bois et les montagnes nourrissent aussi des gens lettrés. Tout le monde fit compliment à Eugène. Mais celui qui se montra le plus libéral en offres de service, ce fut don Quichotte:

«Certes, lui dit-il, frère chevrier, si je me trouvais en position de pouvoir entreprendre quelque aventure, je me mettrais bien vite à l'oeuvre pour vous en donner une bonne. J'irais tirer du couvent (où sans doute elle est contre son gré) votre belle Léandra, en dépit de l'abbesse et de tous ceux qui voudraient s'y opposer; puis je la remettrais en vos mains, pour que vous fissiez d'elle tout ce qui vous semblerait bon, en gardant toutefois les lois de la chevalerie, qui ordonnent qu'à aucune damoiselle il ne soit fait aucune violence. Mais j'espère, avec l'aide de Dieu Notre Seigneur, que la force d'un enchanteur malicieux ne prévaudra pas toujours contre celle d'un autre enchanteur mieux intentionné. Je vous promets pour lors ma faveur et mon appui, comme l'exige ma profession, qui n'est autre que de prêter secours aux nécessiteux et aux abandonnés.»

Le chevrier regarda don Quichotte, et, comme il le vit de si pauvre pelage et de si triste carrure, il se tourna, tout surpris, vers le barbier, qui était à son côté:

«Seigneur, lui dit-il, quel est cet homme qui a une si étrange mine et qui parle d'une si étrange façon?

— Qui pourrait-ce être, répondit le barbier, sinon le fameux don Quichotte de la Manche, le défaiseur de griefs, le redresseurs de torts, le soutien des damoiselles, l'effroi des géants et le vainqueur des batailles?

— Cela ressemble fort, reprit le chevrier, à ce qu'on lit dans les livres des chevaliers errants, qui faisaient, ma foi, tout ce que vous me dites que fait celui-ci; mais cependant je m'imagine, à part moi, ou que Votre Grâce s'amuse et raille, ou que ce galant homme a des chambres vides dans la tête.

— Vous êtes un grandissime faquin! s'écria don Quichotte: c'est vous qui êtes le vide et le timbré; et j'ai la tête plus pleine que ne le fut jamais le ventre de la carogne qui vous a mis au monde.»

Puis, sans plus de façon, il sauta sur un pain qui se trouvait auprès de lui, et le lança au visage du chevrier avec tant de furie, qu'il lui aplatit le nez sous le coup. Le chevrier, qui n'entendait rien à la plaisanterie, voyant avec quel sérieux on le maltraitait, sans respecter ni le tapis, ni la nappe, ni tous ceux qui dînaient alentour, se jeta sur don Quichotte, et le saisit à la gorge avec les deux mains. Il l'étranglait, sans aucun doute, si Sancho Panza, arrivant sur ces entrefaites, n'eût pris le chevrier par les épaules et ne l'eût jeté à la renverse sur la table, cassant les assiettes, brisant les verres, et bouleversant tout ce qui s'y trouvait. Don Quichotte, se voyant libre, accourut grimper sur l'estomac du chevrier, qui, le visage plein de sang, et moulu de coups par Sancho, cherchait à tâtons un couteau sur la table pour tirer quelque sanglante vengeance. Mais le chanoine et le curé l'en empêchèrent. Pour le barbier, il fit en sorte que le chevrier mît à son tour sous lui don Quichotte, sur lequel il fit pleuvoir un tel déluge de coups de poing, que le visage du pauvre chevalier n'était pas moins baigné de sang que le sien. Le chanoine et le curé riaient à se tenir les côtes, les archers dansaient de joie, et les uns comme les autres criaient _xi, xi, _comme on fait aux chiens qui se battent[308]. Le seul Sancho Panza se désespérait, parce qu'il ne pouvait se débarrasser d'un valet du chanoine qui l'empêchait d'aller secourir son maître.

Enfin, pendant qu'ils étaient tous dans ces ravissements de joie, hormis les deux athlètes qui se gourmaient, ils entendirent tout à coup le son d'une trompette, si triste et si lugubre, qu'il leur fit tourner la tête du côté d'où venait le bruit. Mais celui qui s'émut le plus en l'entendant, ce fut don Quichotte, lequel, bien qu'il fût encore gisant sous le chevrier, fort contre son gré et plus qu'à demi moulu, lui dit aussitôt:

«Frère démon, car il n'est pas possible que tu sois autre chose, puisque tu as eu assez de forces pour dompter les miennes, je t'en prie, faisons trêve, seulement pour une heure; il me semble que le son douloureux de cette trompette qui vient de frapper mes oreilles m'appelle à quelque aventure.»

Le chevrier, qui se lassait de battre et d'être battu, le lâcha bien vite, et don Quichotte, se remettant sur pied, tourna les yeux vers l'endroit où le bruit s'entendait. Il vit descendre sur la pente d'une colline un grand nombre d'hommes vêtus de robes blanches à la manière des pénitents[309]. Le cas est que, cette année, les nuages avaient refusé leur rosée à la terre, et dans tous les villages de la banlieue on faisait des processions et des rogations, pour demander à Dieu qu'il ouvrît les mains de sa miséricorde et les trésors de ses pluies. Dans cet objet, les habitants d'un hameau voisin venaient en procession à un saint ermitage qu'il y avait au sommet de l'un des coteaux de ce vallon.

Don Quichotte, qui vit les étranges costumes des pénitents, sans se rappeler les mille et une fois qu'il devait en avoir vu de semblables, s'imagina que c'était matière d'aventure, et qu'à lui seul, comme chevalier errant, il appartenait de l'entreprendre. Ce qui le confirma dans cette rêverie, ce fut de penser qu'une sainte image qu'on portait couverte de deuil était quelque haute et puissante dame qu'emmenaient par force ces félons discourtois. Dès que cette idée lui fut tombée dans l'esprit, il courut à toutes jambes rattraper Rossinante, qui était à paître, et, détachant de l'arçon le mors et la rondache, il le brida en un clin d'oeil; puis, ayant demandé son épée à Sancho, il sauta sur Rossinante, embrassa son écu, et dit d'une voix haute à tous ceux qui le regardaient faire:

«À présent, vaillante compagnie, vous allez voir combien il importe qu'il y ait dans le monde des chevaliers professant l'ordre de la chevalerie errante; à présent, dis-je, vous allez voir, par la délivrance de cette bonne dame que l'on emmène captive, si l'on doit faire estime des chevaliers errants.»

En disant ces mots, il serra les genoux aux flancs de Rossinante, puisqu'il n'avait pas d'éperons, et prenant le grand trot (car, pour le galop, on ne voit pas, dans tout le cours de cette véridique histoire, que Rossinante l'ait pris une seule fois), il marcha à la rencontre des pénitents. Le curé, le chanoine, le barbier essayèrent bien de le retenir, mais ce fut en vain. Il ne s'arrêtait pas davantage à la voix de Sancho, qui lui criait de toutes ses forces:

«Où allez-vous, seigneur don Quichotte? Quels diables avez-vous donc dans le corps, qui vous excitent à vous révolter contre notre foi catholique? Prenez garde, malheur à moi! que c'est une procession de pénitents, et que cette dame qu'on porte sur un piédestal est la très-sainte image de la Vierge sans tache. Voyez, seigneur, ce que vous allez faire; car, pour cette fois, on peut bien dire que vous n'en savez rien.»

Sancho se fatiguait vainement; son maître s'était si bien mis dans la tête d'aborder les blancs fantômes et de délivrer la dame en deuil, qu'il n'entendit pas une parole, et, l'eût-il entendue, il n'en serait pas davantage retourné sur ses pas, même à l'ordre du roi. Il atteignit donc la procession, retint Rossinante, qui avait déjà grand désir de se calmer un peu, et, d'une voix rauque et tremblante, il s'écria:

«Ô vous qui, peut-être à cause de vos méfaits, vous couvrez le visage, faites halte, et écoutez ce que je veux vous dire.»

Les premiers qui s'arrêtèrent furent ceux qui portaient l'image, et l'un des quatre prêtres qui chantaient les litanies, voyant la mine étrange de don Quichotte, la maigreur de Rossinante, et tant d'autres circonstances risibles qu'il découvrit dans le chevalier, lui répondit:

«Seigneur frère, si vous voulez nous dire quelque chose, dites-le vite, car ces pauvres gens ont les épaules rompues, et nous ne pouvons nous arrêter pour rien entendre, à moins que ce ne soit si court qu'on puisse le dire en deux paroles.

— En une seule je le dirai, répliqua don Quichotte, et la voici: rendez à l'instant même la liberté à cette dame, dont les larmes et le triste aspect font clairement connaître que vous l'emmenez contre son gré, et que vous lui avez fait quelque notable outrage. Et moi, qui suis venu au monde pour redresser de semblables torts, je ne souffrirai pas que vous fassiez un pas de plus, avant de lui avoir rendu la liberté qu'elle désire et mérite.»

À ces propos, tous ceux qui les entendirent conçurent l'idée que don Quichotte devait être quelque fou échappé, et commencèrent à rire aux éclats. Mais ces rires mirent le feu à la colère de don Quichotte, lequel, sans dire un mot, tira son épée, et assaillit le brancard de la Vierge. Un de ceux qui le portaient, laissant la charge à ses compagnons, vint à la rencontre de don Quichotte, tenant à deux mains une fourche qui servait à soutenir le brancard dans les temps de repos. Il reçut sur le manche un grand coup de taille que lui porta don Quichotte et qui trancha la fourche en deux; mais avec le tronçon qui lui restait dans la main, il assena un tel coup à don Quichotte sur l'épaule du côté de l'épée, côté que la rondache ne pouvait couvrir contre la force du manant, que le pauvre gentilhomme roula par terre en fort mauvais état.

Sancho Panza, qui, tout haletant, lui courait sur les talons, le voyant tomber, cria à l'assommeur de ne pas relever son gourdin, parce que c'était un pauvre chevalier enchanté qui n'avait fait de mal à personne en tous les jours de sa vie. Mais ce qui retint la main du manant, ce ne furent pas les cris de Sancho; ce fut de voir que don Quichotte ne remuait plus ni pied ni patte. Croyant donc qu'il l'avait tué, il retroussa le pan de sa robe dans sa ceinture, et se mit à fuir à travers champs aussi vite qu'un daim. En cet instant, tous les gens de la compagnie de don Quichotte accouraient auprès de lui. Mais ceux de la procession, qui les virent approcher en courant, et derrière eux les archers avec leurs arbalètes, craignant quelque méchante affaire, formèrent tous le carré autour de la sainte image. Les chaperons bas, et empoignant, ceux-ci les disciplines, ceux-là les chandeliers, ils attendaient l'assaut, bien résolus à se défendre, et même, s'ils le pouvaient, à prendre l'offensive contre les assaillants. Mais la fortune arrangea mieux les affaires qu'on ne le pensait; car Sancho ne fit autre chose que de se jeter sur le corps de son seigneur, et, le croyant mort, de commencer la plus douloureuse et la plus riante lamentation du monde. Le curé fut reconnu par un de ses confrères qui se trouvait dans la procession, et cette reconnaissance apaisa l'effroi réciproque des deux escadrons. Le premier curé fit en deux mots au second l'histoire de don Quichotte, et aussitôt toute la foule des pénitents accourut pour voir si le pauvre gentilhomme était mort. Ils entendirent que Sancho, les larmes aux yeux, lui parlait ainsi:

«Ô fleur de la chevalerie, qui as vu trancher d'un seul coup de bâton la carrière de tes ans si bien employés! ô honneur de ton lignage, gloire de la Manche et même du monde entier, lequel, toi lui manquant, va rester plein de malfaiteurs qui ne craindront plus le châtiment de leurs méfaits! ô libéral par-dessus tous les Alexandres, puisque, pour huit mois de service et pas davantage, tu m'avais donné la meilleure île que la mer entoure de ses flots! ô toi, humble avec les superbes et arrogant avec les humbles, affronteur de périls, endureur d'outrages, amoureux sans objet, imitateur des bons, fléau des méchants, ennemi des pervers, enfin, chevalier errant, ce qui est tout ce qu'on peut dire!…»

Aux cris et aux gémissements de Sancho, don Quichotte rouvrit les yeux, et la première parole qu'il prononça fut celle-ci:

«Celui qui vit loin de vous, dulcissime Dulcinée, est sujet à de plus grandes misères. Aide-moi, ami Sancho, à me remettre sur le char enchanté; je ne suis pas en état d'étreindre la selle de Rossinante, car j'ai cette épaule en morceaux.

— C'est ce que je ferai bien volontiers, mon cher seigneur, répondit Sancho; et retournons à notre village, en compagnie de ces messieurs, qui veulent votre bien; là, nous nous préparerons à faire une troisième sortie qui nous donne plus de profit et de réputation.

— Tu parles d'or, Sancho, répliqua don Quichotte: ce sera grande prudence à nous de laisser passer la méchante influence des étoiles qui court en ce moment.»

Le chanoine, le curé et le barbier lui répétèrent à l'envi qu'il ferait très-sagement d'exécuter ce qu'il disait. Quand ils se furent amusés des simplicités de Sancho, ils placèrent don Quichotte sur la charrette, comme il y était auparavant. La procession se remit en ordre, et poursuivit sa marche à l'ermitage; le chevrier prit congé de tout le monde; les archers ne voulurent pas aller plus loin, et le curé leur paya ce qui leur était dû; le chanoine pria le curé de lui faire savoir ce qui arriverait de don Quichotte, s'il guérissait de sa folie, ou s'il y persistait, et, quand il en eut reçu la promesse, il demanda la permission de continuer son voyage. Enfin, toute la troupe se divisa, et chacun s'en alla de son côté, laissant seuls le curé et le barbier, don Quichotte et Sancho Panza, ainsi que le bon Rossinante, qui gardait, à tout ce qu'il voyait faire, la même patience que son maître. Le bouvier attela ses boeufs, arrangea don Quichotte sur une botte de foin, et suivit avec son flegme accoutumé la route que le curé désigna.

Au bout de six jours, ils arrivèrent au village de don Quichotte. C'était au beau milieu de la journée, qui se trouva justement un dimanche, et tous les habitants étaient réunis sur la place que devait traverser la charrette de don Quichotte. Ils accoururent pour voir ce qu'elle renfermait, et, quand ils reconnurent leur compatriote, ils furent étrangement surpris. Un petit garçon courut à toutes jambes porter cette nouvelle à la gouvernante et à la nièce. Il leur dit que leur oncle et seigneur arrivait, maigre, jaune, exténué, étendu sur un tas de foin, dans une charrette à boeufs. Ce fut une pitié d'entendre les cris que jetèrent les deux bonnes dames, les soufflets qu'elles se donnèrent, et les malédictions qu'elles lancèrent de nouveau sur tous ces maudits livres de chevalerie, désespoir qui redoubla quand elles virent entrer don Quichotte par les portes de sa maison.

À la nouvelle du retour de don Quichotte, la femme de Sancho Panza accourut bien vite, car elle savait que son mari était parti pour lui servir d'écuyer. Dès qu'elle vit Sancho, la première question qu'elle lui fit, ce fut si l'âne se portait bien. Sancho répondit que l'âne était mieux portant que le maître.

«Grâces soient rendues à Dieu, s'écria-t-elle, qui m'a fait une si grande faveur! Mais maintenant, ami, contez-moi quelle bonne fortune vous avez tirée de vos fonctions écuyères; quelle jupe à la savoyarde m'apportez-vous? et quels souliers mignons à vos enfants?

— Je n'apporte rien de tout cela, femme, répondit Sancho; mais j'apporte d'autres choses de plus de poids et de considération.

— J'en suis toute ravie, répliqua la femme; montrez-moi vite, cher ami, ces choses de plus de considération et de poids; je les veux voir pour qu'elles réjouissent ce pauvre coeur, qui est resté si triste et si inconsolable tous les siècles de votre absence.

— Vous les verrez à la maison, femme, reprit Panza, et quant à présent, soyez contente: car, si Dieu permet que nous nous mettions une autre fois en voyage pour chercher des aventures, vous me verrez bientôt revenir comte, ou gouverneur d'une île, et non de la première venue, mais de la meilleure qui se puisse rencontrer.

— Que le ciel y consente, mari, répondit la femme, car nous en avons grand besoin. Mais, dites-moi, qu'est-ce que c'est que ça, des îles? Je n'y entends rien.

— Le miel n'est pas pour la bouche de l'âne, répliqua Sancho; au temps venu, tu le verras, femme, et même tu seras bien étonnée de t'entendre appeler _Votre Seigneurie _par tous tes vassaux.

— Que dites-vous là, Sancho, de vassaux, d'îles et de seigneuries? reprit Juana Panza (ainsi s'appelait la femme de Sancho, non qu'ils fussent parents, mais parce qu'il est d'usage dans la Manche que les femmes prennent le nom de leurs maris[310]).

— Ne te presse pas tant, Juana, de savoir tout cela d'un seul coup. Il suffit que je te dise la vérité, et bouche close. Seulement je veux bien te dire, comme en passant, qu'il n'y a rien pour un homme de plus délectable au monde que d'être l'honnête écuyer d'un chevalier errant chercheur d'aventures. Il est bien vrai que la plupart de celles qu'on trouve ne tournent pas si plaisamment que l'homme voudrait; car, sur un cent que l'on rencontre en chemin, il y en a régulièrement quatre-vingt-dix-neuf qui tournent tout de travers. Je le sais par expérience, puisque, de quelques-unes, je me suis tiré berné, et d'autres moulu; mais, avec tout cela, c'est une jolie chose que d'attendre les aventures, en traversant les montagnes, en fouillant les forêts, en grimpant sur les rochers, en visitant les châteaux, en s'hébergeant dans les hôtelleries, à discrétion, sans payer un maravédi d'écot, pas seulement l'aumône du diable.»

Pendant que ces entretiens occupaient Sancho Panza et Juana Panza sa femme, la gouvernante et la nièce de don Quichotte reçurent le chevalier, le déshabillèrent et l'étendirent dans son antique lit à ramages. Il les regardait avec des yeux hagards, et ne pouvait parvenir à se reconnaître. Le curé chargea la nièce d'avoir grand soin de choyer son oncle; et, lui recommandant d'être sur le qui- vive, de peur qu'il ne leur échappât une autre fois, il lui conta tout ce qu'il avait fallu faire pour le ramener à la maison. Ce fut alors une nouvelle scène. Les deux femmes se remirent à jeter les hauts cris, à répéter leurs malédictions contre les livres de chevalerie, à prier le ciel de confondre au fond de l'abîme les auteurs de tant de mensonges et d'impertinences. Finalement, elles demeurèrent fort inquiètes et fort troublées par la crainte de se voir encore privées de leur oncle et seigneur dès que sa santé serait un peu rétablie; et c'est ce qui arriva justement comme elles l'avaient imaginé.

Mais l'auteur de cette histoire, malgré toute la diligence qu'il a mise à rechercher curieusement les exploits que fit don Quichotte à sa troisième sortie, n'a pu en trouver nulle part le moindre vestige, du moins en des écritures authentiques. Seulement la renommée a conservé dans la mémoire des habitants de la Manche une tradition qui rapporte que, la troisième fois qu'il quitta sa maison, don Quichotte se rendit à Saragosse, où il assista aux fêtes d'un célèbre tournoi qui eut lieu dans cette ville[311], et qu'il lui arriva, en cette occasion, des choses dignes de sa haute valeur et de sa parfaite intelligence. Quant à la manière dont il termina sa vie, l'historien n'en put rien découvrir, et jamais il n'en aurait rien su, si le plus heureux hasard ne lui eût fait rencontrer un vieux médecin qui avait en son pouvoir une caisse de plomb, trouvée, à ce qu'il disait, sous les fondations d'un antique ermitage qu'on abattait pour le rebâtir[312]. Dans cette caisse on avait trouvé quelques parchemins écrits en lettres gothiques, mais en vers castillans, qui rapportaient plusieurs des prouesses de notre chevalier, qui rendaient témoignage de la beauté de Dulcinée du Toboso, de la tournure de Rossinante, de la fidélité de Sancho Panza, et qui faisaient connaître la sépulture de don Quichotte lui-même, avec diverses épitaphes et plusieurs éloges de sa vie et ses moeurs. Les vers qu'on put lire et mettre au net sont ceux que rapporte ici le véridique auteur de cette nouvelle et surprenante histoire. Cet auteur ne demande à ceux qui la liront, en dédommagement de l'immense travail qu'il lui a fallu prendre pour compulser toutes les archives de la Manche avant de la livrer au grand jour de la publicité, rien de plus que de lui accorder autant de crédit que les gens d'esprit en accordent d'habitude aux livres de chevalerie, qui circulent dans ce monde avec tant de faveur. Moyennant ce prix, il se tiendra pour dûment payé et satisfait, tellement qu'il s'enhardira à chercher et à publier d'autres histoires, sinon aussi véritables, au moins d'égale invention et d'aussi gracieux passe-temps[313].

Voici les premières paroles écrites en tête du parchemin qui se trouva dans la caisse de plomb[314]:

LES ACADÉMICIENS D'ARGAMASILLA[315], BOURG DE LA MANCHE, SUR LA VIE ET LA MORT DU VALEUREUX DON QUICHOTTE DE LA MANCHE, HOC SCRIPSERUNT. LE MONICONGO[316], ACADÉMICIEN D'ARGAMASILLA, SUR LA SÉPULTURE DE DON QUICHOTTE

Épitaphe

«Le cerveau brûlé qui para la Manche de plus de dépouilles que Jason de Crète; le jugement qui eut la girouette pointue, quand elle aurait mieux fait d'être plate;

«Le bras qui étendit sa force tellement au loin, qu'il atteignit du Catay à Gaëte; la muse la plus effroyable et la plus discrète qui grava jamais des vers sur une table d'airain;

«Celui qui laissa les Amadis à l'arrière-garde, et se soucia fort peu des Galaors, appuyé sur les étriers de l'amour et de la valeur;

«Celui qui fit taire tous les Bélianis; qui, sur Rossinante, erra à l'aventure, celui-là gît sous cette froide pierre.»

LE PANIAGUADO[317], ACADÉMICIEN D'ARGAMASILLA, IN LAUDEM DULCINAE DU TOBOSO

Sonnet

«Celle que vous voyez au visage hommasse, aux fortes épaules, à la posture fière, c'est Dulcinée, reine du Toboso, dont le grand don Quichotte fut épris.

«Pour elle, il foula l'un et l'autre flanc de la grande Montagne Noire, et la fameuse campagne de Montiel, jusqu'à la plaine herbue d'Aranjuez, à pied et fatigué,

«Par la faute de Rossinante. Oh! quelle étoile influa sur cette dame manchoise et cet invincible chevalier errant! Dans ses jeunes années,

«Elle cessa en mourant d'être belle, et lui, bien qu'il reste gravé sur le marbre, il ne put échapper à l'amour, aux ressentiments, aux fourberies.»

LE CAPRICHOSO[318], TRÈS-SPIRITUEL ACADÉMICIEN D'ARGAMASILLA, À LA LOUANGE DE ROSSINANTE, CHEVAL DE DON QUICHOTTE DE LA MANCHE

Sonnet

«Sur le superbe tronc diamanté que Mars foule de ses pieds sanglants, le frénétique Manchois arbore son étendard avec une vaillance inouïe.

«Il suspend les armes et le fin acier avec lequel il taille, il tranche, il éventre, il décapite. Nouvelles prouesses! mais l'art invente un nouveau style pour le nouveau paladin.

«Si la Gaule vante son Amadis, dont les braves descendants firent mille fois triompher la Grèce, et étendirent sa gloire,

«Aujourd'hui, la cour où Bellone préside couronne don Quichotte, et la Manche insigne se glorifie plus que lui que la Grèce et la Gaule.

«Jamais l'oubli ne souillera ses gloires, car Rossinante même excède en gaillardise Brillador et Bayard.»

LE BURLADOR[319], ACADÉMICIEN ARGAMASILLESQUE, À SANCHO PANZA

Sonnet

«Voilà Sancho Panza, petit de corps, mais grand en valeur. Miracle étrange! ce fut bien l'écuyer le plus simple et sans artifice que vit le monde, je vous le jure et certifie.

«Il fut à deux doigts d'être comte, et il l'aurait été, si pour sa ruine, ne se fussent conjurées les impertinences du siècle vaurien, qui ne pardonnent pas même à un âne.

«C'est sur un âne (parlant par respect) que marchait ce doux écuyer, derrière le doux cheval Rossinante et derrière son maître.

«Ô vaines espérances des humains! vous passez en promettant le repos, et vous vous perdez à la fin en ombre, en fumée, en songe.»

LE CACHIDIABLO[320], ACADÉMICIEN D'ARGAMASILLA, SUR LA SÉPULTURE DE DON QUICHOTTE.

Épitaphe

«Ci-gît le chevalier bien moulu et mal errant que porta Rossinante par voies et par chemins.

«Gît également près de lui Sancho Panza le nigaud, écuyer le plus fidèle que vit le métier d'écuyer.»

DU TIQUITOC, ACADÉMICIEN D'ARGAMASILLA, SUR LA SÉPULTURE DE DULCINÉE DU TOBOSO

Épitaphe

«Ici repose Dulcinée, que, bien que fraîche et dodue, la laide et épouvantable mort a changée en poussière et en cendre.

«Elle naquit de chaste race et se donna quelques airs de grande dame; elle fut la flamme du grand don Quichotte, et la gloire de son village.»

Ces vers étaient les seuls qu'on pût lire. Les autres, dont l'écriture était rongée des vers, furent remis à un académicien pour qu'il les expliquât par conjectures. On croit savoir qu'il y est parvenu à force de veilles et de travail, et qu'il a l'intention de publier ces vers, dans l'espoir de la troisième sortie de don Quichotte.

Forse altri canterà con miglior plettro[321].

[1] Ces mots expliquent, à ce que je crois, le véritable sens du titre _l'Ingénieux hidalgo, _titre fort obscur, surtout en espagnol, où le mot _ingenioso _a plusieurs significations. Cervantès a probablement voulu faire entendre que don Quichotte était un personnage de son invention, un fils de son esprit (ingenio). [2] Il y a, dans l'original, _padrastro, _le masculin de marâtre. [3] Cette coutume, alors générale, était très-suivie en Espagne. Chaque livre débutait par une série d'éloges donnés à son auteur, et, presque toujours, le nombre de ces éloges était en proportion inverse du mérite de l'ouvrage. Ainsi, tandis que l'_Araucana _d'Alonzo de Ercilla n'avait que six pièces de poésie pour recommandations, le _Cancionero _de Lopez Maldonado en avait douze, le poëme des _Amantes de Teruel _de Juan Yaguë, seize, le _Viage Entretenido _d'Agustin de Rojas, vingt-quatre, et les _Rimas _de Lope de Vega, vingt-huit. C'est surtout contre ce dernier que sont dirigées les railleries de Cervantès, dans tout le cours de son prologue.

Au reste, la mode de ces ornements étrangers ne régnait pas moins en France : qu'on ouvre _la Henriade _et _la Loyssée _de Sébastien Garnier (Blois, 1594), ces deux chefs- d'oeuvre réimprimés à Paris en 1770, sans doute pour jouer pièce à Voltaire, on n'y trouvera pas moins de vingt-huit morceaux de poésie française et latine, par tous les beaux esprits de la Touraine, entre autres un merveilleux sonnet où l'on compare le premier chantre d'Henri IV à un bastion :

Muni, pour tout fossé, de profonde science… Qui pour mare a Maron, pour terrasse Térence. [4] Cervantès avait cinquante-sept ans et demi lorsqu'il publia la première partie du Don Quichotte. [5] Personnage proverbial, comme le Juif errant. Dans le moyen âge, on croyait que c'était un prince chrétien, à la fois roi et prêtre, qui régnait dans la partie orientale du Thibet, sur les confins de la Chine. Ce qui a peut-être donné naissance à cette croyance populaire, c'est qu'il y avait dans les Indes, à la fin du douzième siècle, un petit prince nestorien, dont les États furent engloutis dans l'empire de Gengis-Khan. [6] C'est ce qu'avait fait Lope de Vega dans son poëme El Isidro. [7] En effet, ce n'est point Horace, mais l'auteur anonyme des fables appelées _Ésopiques. (Canis et Lupus, _lib. III, fabula XIV.) [8] Ces vers ne se trouvent point parmi ceux qu'on appelle _Distiques de Caton; ils sont d'Ovide. (Tristes, _elegia VI.) [9] Don Antonio de Guévara, qui écrivit, dans une de ses _Lettres, _la Notable histoire de trois amoureuses. « Cette Lamia, dit-il, cette Layda et cette Flora furent les trois plus belles et plus fameuses courtisanes qui aient vécu, celles de qui le plus d'écrivains parlèrent, et pour qui le plus de princes se perdirent. » [10] Rabbin portugais, puis médecin à Venise, où il écrivit, à la fin du quinzième siècle, les _Dialoghi d'amore. _Montaigne dit aussi de cet auteur : « Mon page fait l'amour, et l'entend. Lisez-lui Léon Hébreu… On parle de lui, de ses pensées, de ses actions; et si, n'y entend rien. » (Livre III, chap. v.) [11] Cet ouvrage est justement le _Peregrino _ou l'_Isidro _de Lope de Vega, terminés l'un et l'autre par une table alphabétique des auteurs cités, et qui contient, dans le dernier de ces poëmes, jusqu'à cent cinquante-cinq noms. Un autre Espagnol, don José Pellicer de Salas, fit bien mieux encore dans la suite. Son livre, intitulé Lecciones solemnes a las obras de Don Luis de Gongora (1630), est précédé d'un _index _des écrivains cités par lui, par ordre alphabétique, et divisés en 74 classes, 2165 articles. [12] Il y a dans le texte _duelos y quebrantos ; _littéralement _des deuils et des brisures. _Les traducteurs, ne comprenant point ces mots, ont tous mis, les uns après les autres, _des oeufs au lard à la manière d'Espagne. En voici l'explication : il était d'usage, dans les bourgs de la Manche, que, chaque semaine, les bergers vinssent rendre compte à leurs maîtres de l'état de leurs troupeaux. Ils apportaient les pièces de bétail qui étaient mortes dans l'intervalle, et dont la chair désossée était employée en salaisons. Des abatis et des os brisés se faisait le pot-au-feu les samedis, car c'était alors la seule viande dont l'usage fût permis ce jour-là, par dispense, dans le royaume de Castille, depuis la bataille de Las Navas (1212). _On conçoit comment, de son origine et de sa forme, ce mets avait pris le nom de _duelos _y quebrantos. [13] Voici le titre littéral de ces livres : _La Chronique des très-vaillants chevaliers don Florisel de Niquéa, et le vigoureux Anaxartes, corrigée du style antique, selon que l'écrivit Zirphéa, reine d'Agines, par le noble chevalier Feliciano de Silva. - Saragosse, _1584. Par une rencontre singulière, cette _Chronique _était dédiée à un duc de Bejar, bisaïeul de celui à qui Cervantès dédia son Don Quichotte. [14] « Que j'achève par des inventions une histoire si estimée, ce serait une offense. Aussi la laisserai-je en cette partie, donnant licence à quiconque au pouvoir duquel l'autre partie tomberait, de la joindre à celle-ci, car j'ai grand désir de la voir. » _(Bélianis, _livre VI, chap. LXXV.) [15] Gradué à Sigüenza est une ironie. Du temps de Cervantès, on se moquait beaucoup des petites universités et de leurs élèves. Cristoval Suarez de Figueroa, dans son livre intitulé _el Pasagero, _fait dire à un maître d'école : « Pour ce qui est des degrés, tu trouveras bien quelque université champêtre, où ils disent d'une voix unanime : Accipiamus pecuniam, et mittamus asinum in patriam suam (Prenons l'argent, et renvoyons l'âne dans son pays). » [16] « Ô bastard ! répliqua Renaud à Roland, qui lui reprochait ses vols, ô fils de méchante femelle! tu mens en tout ce que tu as dit; car voler les païens d'Espagne ce n'est pas voler. Et moi seul, en dépit de quarante mille Mores et plus, je leur ai pris un Mahomet d'or, dont j'avais besoin pour payer mes soldats. » _(Miroir de chevalerie, _partie I, chap. XLVI.) [17] Ou Galadon, l'un des douze pairs de Charlemagne, surnommé _le Traître, pour avoir livré l'armée chrétienne aux Sarrasins, dans la gorge de Roncevaux. [18] Pietro Gonéla était le bouffon du duc Borso de Ferrare, qui vivait au quinzième siècle. Luigi Domenichi a fait un recueil de ses pasquinades. Un jour, ayant gagé que son cheval, vieux et étique, sauterait plus haut que celui de son maître, il le fit jeter du haut d'un balcon, et gagna le pari. - La citation latine est empruntée à Plaute (Aulularia, _acte III, scène VI). [19] Ce nom est un composé et un augmentatif de _rocin, petit cheval, bidet, haridelle. Cervantès a voulu faire, en outre, un jeu de mots. Le cheval qui était rosse auparavant (rocin-antes) est devenu la première rosse (ante-rocin)._ [20] _Quixote _signifie cuissard, armure de la cuisse; _quixada, _mâchoire, et _quesada, _tarte au fromage. Cervantès a choisi pour le nom de son héros cette pièce de l'armure, parce que la terminaison _ote _désigne ordinairement en espagnol des choses ridicules. [21] Quelquefois, en recevant la confirmation, on change le nom donné au baptême. [22] Allusion à un passage d'_Amadis, _lorsque Oriane lui ordonne de ne plus se présenter devant elle. (Livre II, chap. XLIV.) [23] En Espagne, on appelle port, _puerto, _un col, un passage dans les montagnes. [24] Je conserve, faute d'autre, le mot consacré d'hôtellerie ; mais il traduit bien mal celui de _venta. _On appelle ainsi ces misérables auberges isolées qui servent de station entre les bourgs trop éloignés, et dans lesquelles on ne trouve guère d'autre gîte qu'une écurie, d'autres provisions que de l'orge pour les mulets. [25] Vers d'un ancien romance :

Mis arreos son las armas, Mi descanso el pelear. (Canc. de Rom.) [26] Il y a ici un double jeu de mots : _Castellano _signifie également châtelain et Castillan; mais Cervantès emploie l'expression de _sano de Castilla, _qui, dans l'argot de prison, signifie un voleur déguisé. [27] C'est la continuation du romance cité par don Quichotte :

Mi cama las duras peñas, Mi dormir siempre velar. [28] L'hôtelier trace ici une espèce de carte géographique des quartiers connus pour être exploités de préférence par les vagabonds et les voleurs. [29] Il doit paraître étrange qu'un laboureur porte une lance avec lui. Mais c'était alors l'usage, chez toutes les classes d'Espagnols, d'être armés partout de l'épée ou de la lance et du bouclier, comme aujourd'hui de porter une escopette. Dans le _Dialogue des chiens Scipion et Berganza, _Cervantès fait mention d'un bourgeois de campagne qui allait voir ses brebis dans les champs, monté sur une jument à l'écuyère, avec la lance et le bouclier, si bien qu'il semblait plutôt un cavalier garde-côte qu'un seigneur de troupeaux. [30] Ce _romance, _en trois parties, dont l'auteur est inconnu, se trouve dans le _Cancionero, _imprimé à Anvers en 1555. On y rapporte que Charlot (Carloto), fils de Charlemagne, attira Baudouin dans _le bocage de malheur (la foresta sin ventura), _avec le dessein de lui ôter la vie et d'épouser sa veuve. Il lui fit, en effet, vingt-deux blessures mortelles, et le laissa sur la place. Le marquis de Mantoue, son oncle, qui chassait dans les environs, entendit les plaintes du blessé, et le reconnut. Il envoya une ambassade à Paris pour demander justice à l'empereur, et Charlemagne fit décapiter son fils. [31] _Les Neuf de la Renommée (los Nueve de la Fama) _sont trois Hébreux, Josué, David et Judas Machabée ; trois gentils, Hector, Alexandre et César ; et trois chrétiens, Arthur, Charlemagne et Godefroi de Bouillon. [32] C'est Alquife, mari d'Urgande la Déconnue, qui écrivit la _Chronique d'Amadis de Grèce. _La nièce de don Quichotte estropie son nom. [33] On ne sait pas précisément ni quel fut l'auteur primitif d'_Amadis de Gaule, _ni même en quel pays parut originairement ce livre célèbre. À coup sûr, ce n'est point en Espagne. Les uns disent qu'il venait de Flandre; d'autres, de France; d'autres, de Portugal. Cette dernière opinion paraît la plus fondée. On peut croire, jusqu'à preuve contraire, que l'auteur original de l'_Amadis _est le Portugais Vasco de Lobeira, qui vivait, selon Nicolas Antonio, sous le roi Denis (Dionis), à la fin du treizième siècle, et, selon Clemencin, sous le roi Jean Ier, à la fin du quatorzième. Des versions espagnoles circulèrent d'abord par fragments; sur ces fragments manuscrits se firent les éditions partielles du quinzième siècle, et l'arrangeur Garcia Ordoñez de Montalvo forma, en les compilant, son édition complète de 1525. D'Herberay donna, en 1540, une traduction française de l'_Amadis, _fort goûtée en son temps, mais oubliée depuis l'imitation libre du comte de Tressan, que tout le monde connaît. [34] Ce livre est intitulé : _Le Rameau qui sort des quatre livres d'Amadis de Gaule, appelé les Prouesses du très- vaillant chevalier Esplandian, fils de l'excellent roi Amadis de Gaule, _Alcala, 1588. Son auteur est Garcia Ordoñez de Montalvo, l'éditeur de l'_Amadis. _Il annonce, au commencement, que ces _Prouesses _furent écrites en grec par maître Hélisabad, chirurgien d'Amadis, et qui les a traduites. C'est pour cela qu'il donne à son livre le titre étrange de _las Sergas, _mot mal forgé du grec . Il voulait dire las Ergas. [35] L'histoire d'Amadis de Grèce a pour titre : _Chronique du très-vaillant prince et chevalier de l'Ardente- Épée Amadis de Grèce, _etc., Lisbonne, 1596. L'auteur dit aussi qu'elle fut écrite en grec par le sage Alquife, puis traduite en latin, puis en romance. Nicolas Antonio, dans sa _Bibliothèque espagnole, _t. XI, 394, compte jusqu'à vingt livres de chevalerie écrits sur les aventures des descendants d'Amadis. [36] L'auteur de ces deux ouvrages est Antonio de Torquémada. [37] Ou _Félix-Mars d'Hircanie, _publié par Melchior de Ortéga, chevalier d'Ubéda, Valladolid, 1556. [38] Sa mère Marcelina, femme du prince Florasan de Misia, le mit au jour dans un bois, et le confia à une femme sauvage, appelée Balsagina, qui, des noms réunis de ses parents, le nomma Florismars, puis Félix-Mars. [39] _Chronique du très-vaillant chevalier Platir, fils de l'empereur Primaléon, _Valladolid, 1533. L'auteur de cet ouvrage est inconnu, comme le sont la plupart de ceux qui ont écrit des livres de chevalerie. [40] _Livre de l'invincible chevalier Lepolemo, et des exploits qu'il fit, s'appelant le chevalier de la Croix, _Tolède, 1562 et 1563. Ce livre a deux parties, dont l'une, au dire de l'auteur, fut écrite en arabe, sur l'ordre du sultan Zuléma, par un More nommé Zarton, et traduite par un captif de Tunis ; l'autre en grec, par le roi Artidore. [41] Cet ouvrage est formé de quatre parties : la première, composée par Diego Ordoñez de Calahorra, fut imprimée en 1502, et dédiée à Martin Cortez, fils de Fernand Cortez ; la seconde, écrite par Pedro de la Sierra, fut imprimée à Saragosse, en 1586 ; les deux dernières, composées par le licencié Marcos Martinez, parurent aussi à Saragosse, en 1603. [42] Tout le monde sait que Boyardo est auteur de _Roland amoureux, _et l'Arioste de Roland furieux. [43] Ce capitaine est don Geronimo Ximenez de Urrea, qui fit imprimer sa traduction à Lyon, en 1556. Don Diego de Mendoza avait dit de lui : « Et don Geronimo de Urrea n'a-t-il pas gagné renom de noble écrivain et beaucoup d'argent, ce qui importe plus, pour avoir traduit le _Roland furieux, _c'est-à-dire pour avoir mis, où l'auteur disait _cavaglieri, _cavalleros ; _arme, _armas ; _amori, _amores ? De cette façon, j'écrirais plus de livres que n'en fit Mathusalem. » [44] Ce poëme, écrit en octaves, est celui d'Agustin Alonzo, de Salamanque, Tolède, 1585. Il ne faut pas le confondre avec celui de l'évêque Balbuéna, qui ne parut qu'après la mort de Cervantès. [45] De Francisco Garrido de Villena. Tolède, 1585. [46] Le premier des _Palmerins _est intitulé : _Livre du fameux chevalier Palmerin d'Olive, qui fit par le monde de grands exploits d'armes, sans savoir de qui il était fils, _Médina del Campo, 1563. Son auteur est une femme portugaise, à ce qu'on suppose, dont le nom est resté inconnu. L'autre _Palmerin (Chronica do famoso é muito esforzado cavaleiro Palmeirim da Ingalaterra, _etc.), est formé de six parties. Les deux premières sont attribuées, par les uns, au roi Jean II, par d'autres, à l'infant don Louis, père du prieur de Ocrato, qui disputa la couronne de Portugal à Philippe II ; par d'autres encore, à Francisco de Moraes. Les troisième et quatrième parties furent composées par Diego Fernandez ; les cinquième et sixième, par Balthazar Gonzalez Lobato, tous Portugais. [47] Ce roman est intitulé : _Livre du valeureux et invincible prince don Bélianis de Grèce, fils de l'empereur don Béliano et de l'impératrice Clorinda ; traduit de la langue grecque, dans laquelle l'écrivit le sage Friston, par un fils du vertueux Torribio Fernandez, _Burgos, 1579. Ce fils du vertueux Torribio était le licencié Geronimo Fernandez, avocat à Madrid. [48] C'est-à-dire le délai nécessaire pour assigner en justice ceux qui résident aux colonies, six mois au moins. [49] L'une était suivante et l'autre duègne de la princesse Carmésina, prétendue de Tirant le Blanc. [50] Cet auteur inconnu, qui méritait les galères, au dire du curé, intitula son ouvrage : _Tirant le Blanc, de Roche- Salée, chevalier de la Jarretière, qui, par ses hauts faits de chevalerie, devint prince et césar de l'empire grec. _Le héros se nomme Tirant, parce que son père était seigneur de la marche de Tirania, et Blanco, parce que sa mère s'appelait Blanche ; on ajouta de Roche-Salée, parce qu'il était seigneur d'un château fort bâti sur une montagne de sel. Ce livre, l'un des plus anciens du genre, fut probablement écrit en portugais par un Valencien nommé Juannot Martorell. Une traduction en langue limousine, faite par celui-ci et terminée, après sa mort, par Juan de Galba, fut imprimée à Valence en 1490. Les exemplaires de la traduction espagnole publiée à Valladolid, en 1516, sont devenus d'une extrême rareté. Ce livre manque dans la collection de romans originaux de chevalerie que possède la bibliothèque impériale de Paris. On l'a même vainement cherché dans toute l'Espagne, pour la bibliothèque de Madrid, et les commentateurs sont obligés de le citer en italien ou en français. [51] Portugais : il était poëte, musicien et soldat. Il fut tué dans le Piémont, en 1561. [52] Salmantin veut dire de Salamanque. C'était un médecin de cette ville, nommé Alonzo Perez. [53] Poëte valencien, qui continua l'oeuvre de Montemayor, sous le titre de Diana enamorada. [54] Voici le titre de l'ouvrage : _Les dix livres de Fortune d'amour, où l'on trouvera les honnêtes et paisibles amours du berger Frexano et de la belle bergère Fortune, _Barcelone, 1573. [55] Par don Bernardo de la Vega, chanoine de Tucuman, Séville, 1591. [56] Par Bernardo Gonzalez de Bobadilla, Alcala, 1587. [57] Par Bartolome Lopez de Enciso, Madrid, 1586. [58] Par Luis Galvez de Montalvo, Madrid, 1582. [59] Par don Pedro Padilla, Madrid, 1575. [60] Imprimé à Madrid en 1586. [61] Cervantès renouvela, dans la dédicace de _Persilès y Sigismunda, _peu de jours avant sa mort, la promesse de donner cette seconde partie de la _Galatée. _Mais elle ne fut point trouvée parmi ses écrits. [62] Le grand poëme épique de l'_Araucana _est le récit de la conquête de l'_Arauco, _province du Chili, par les Espagnols. Alonzo de Ecilla faisait partie de l'expédition. L'_Austriada _est l'histoire héroïque de don Juan d'Autriche, depuis la révolte des Morisques de Grenade jusqu'à la bataille de Lépante. Enfin le _Monserrate _décrit la pénitence de saint Garin et la fondation du monastère de Monserrat, en Catalogne, dans le neuvième siècle. [63] Poëme en douze chants, de Luis Barahona de Soto, 1586. [64] Il y avait, à l'époque de Cervantès, deux poëmes de ce nom sur les victoires de Charles-Quint : l'un de Geronimo Sampere, Valence, 1560 ; l'autre de Juan Ochoa de la Salde, Lisbonne, 1585. [65] _El León de España, _poëme en octaves, de Pedro de la Vecilla Castellanos, sur les héros et les martyrs de l'ancien royaume de Léon. Salamanque, 1586. [66] _Los hechos del imperador. C'est un autre poëme (Carlo famoso), _en cinquante chants et en l'honneur de Charles-Quint, composé, non par don Luis de Avila, mais par don Luis Zapata. Il y a dans le texte une faute de l'auteur ou de l'imprimeur. [67] Allusion au tournoi de Persépolis, dans le roman de Bélianis de Grèce. [68] Cervantès aura sans doute écrit Friston, nom de l'enchanteur, auteur supposé de _Bélianis, _qui habitait la forêt de la Mort. [69] En Espagne, dans la hiérarchie nobiliaire, le titre de marquis est inférieur à celui de comte. C'est le contraire en Angleterre et en France. [70] Cette aventure de Diego Perez de Vargas, surnommé _Machuca, _arriva à la prise de Xérès, sous saint Ferdinand. Elle est devenue le sujet de plusieurs romances. [71] Règle neuvième : « Qu'aucun chevalier ne se plaigne d'aucune blessure qu'il ait reçue. » (MARQUEZ, Tesoro militar de cavalleria). [72] Cervantès divisa la première partie du _Don Quichotte _en quatre livres fort inégaux entre eux, car le troisième est plus long que les deux premiers, et le quatrième plus long que les trois autres. Il abandonna cette division dans la seconde partie, pour s'en tenir à celle des chapitres. [73] Ainsi ce fut le sage Alquife qui écrivit la chronique d'Amadis de Grèce ; le sage Friston, l'histoire de don Bélianis ; les sages Artémidore et Lirgandéo, celle du chevalier de Phoebus ; le sage Galténor, celle de Platir, etc. [74] Ou cette plaisanterie, fort heureusement placée par Cervantès en cet endroit, avait cours de son temps, même hors de l'Espagne, ou Shakespeare et lui l'ont imaginée à la fois. On lit, dans les Joyeuses bourgeoises de Windsor (acte II, scène II) :

FALSTAF
Bonjour, ma bonne femme.
QUICKLY
Plaise à Votre Seigneurie, ce nom ne m'appartient pas.

FALSTAF
Ma bonne fille, donc.

QUICKLY J'en puis jurer ; comme l'était ma mère quand je suis venue au monde. [75] Cervantès veut parler de l'hébreu, et dire qu'il aurait bien trouvé quelque juif à Tolède. [76] On a donné le nom de _Morisques _aux descendants des Arabes et des Mores restés en Espagne après la prise de Grenade, et convertis par force au christianisme. Voyez, à ce sujet, mon _Histoire des Arabes et des Mores d'Espagne, _t. I, chap. VII. [77] Pour accommoder son livre à la mode des romans de chevalerie, Cervantès suppose qu'il fut écrit par un More, et ne se réserve à lui-même que le titre d'éditeur. Avant lui, le licencié Pedro de Lujan avait fait passer son histoire du chevalier de la Croix pour l'oeuvre du More Xarton, traduite par un captif de Tunis.

L'orientaliste don José Conde a récemment découvert la signification du nom de ce More, auteur supposé du _Don Quichotte. _Ben-Engéli est un composé arabe dont la racine, _iggel _ou _eggel, _veut dire cerf, comme Cervantès est un composé espagnol dont la racine est _ciervo. Engéli _est l'adjectif arabe correspondant aux adjectifs espagnols _cerval _ou _cervanteño. _Cervantès, longtemps captif parmi les Mores d'Alger, dont il avait appris quelque peu la langue, a donc caché son nom sous un homonyme arabe. [78] Au contraire, c'est la seule fois que Sancho soit nommé Zancas. Il est presque superflu de dire que _Panza _signifie panse, et _Zancas, _jambes longues et cagneuses. [79] Cervantès fait sans doute allusion au nom de _chien _que se donnaient réciproquement les chrétiens et les Mores. On disait en Espagne : Perro moro. [80] La _Santa Hermandad, _ou _Sainte Confrérie, _était une juridiction ayant ses tribunaux et sa maréchaussée, spécialement chargée de la poursuite et du châtiment des malfaiteurs. Elle avait pris naissance dès le commencement du treizième siècle, en Navarre, et par des associations volontaires ; elle pénétra depuis en Castille et en Aragon, et fut complètement organisée sous les rois catholiques. [81] Ou Fier-à-Bras. « C'était, dit l'_Histoire de Charlemagne, un géant, roi d'Alexandrie, fils de l'amiral Balan, conquérant de Rome et de Jérusalem, et païen ou Sarrasin. Il était grand ennemi d'Olivier, qui lui faisait des blessures mortelles ; mais il en guérissait aussitôt en buvant d'un baume qu'il portait dans deux petits barils gagnés à la conquête de Jérusalem. Ce baume était, à ce qu'on croit, une partie de celui de Joseph d'Arimathie (qui servit à embaumer le Sauveur). Mais Olivier, ayant réussi à submerger les deux barils au passage d'une profonde rivière, vainquit Fier-à-Bras, qui reçut ensuite le baptême et mourut converti, comme le rapporte Nicolas de Piamonte. » (Historia de Carlo Magno, _cap. VIII et XII.) [82] _Orlando furioso, _canto XVIII, CLXI, etc. [83] Voici le serment du marquis de Mantoue, tel que le rapportent les anciens _romances _composés sur son aventure : « Je jure de ne jamais peigner mes cheveux blancs ni couper ma barbe, de ne point changer d'habits ni renouveler ma chaussure, de ne point entrer en lieux habités ni ôter mes armes, si ce n'est pour une heure, afin de me laver le corps, de ne point manger sur nappe ni m'asseoir à table, jusqu'à ce que j'aie tué Charlot, ou que je sois mort dans le combat… » [84] Dans le poëme de Boyardo, le roi de Tartarie, Agrican, vient faire le siége d'Albraque avec une armée de deux millions de soldats, qui couvrait quatre lieues d'étendue. Dans le poëme de l'Arioste, le roi Marsilio assiége la même forteresse avec les trente-deux rois ses tributaires et tous leurs gens d'armes. [85] Royaumes imaginaires cités dans l'Amadis de Gaule. [86] Il peut être curieux de comparer cette description de l'âge d'or avec celles qu'en ont faites Virgile, dans le premier livre des _Géorgiques, _Ovide, dans le premier livre des _Métamorphoses, _et le Tasse, dans le choeur de bergers qui termine le premier acte de l'Aminta. [87] Presque tous les instituts de chevalerie adoptèrent la même devise. Dans l'ordre de Malte, on demandait au récipiendaire : « Promettez-vous de donner aide et faveur aux veuves, aux mineurs, aux orphelins et à toutes les personnes affligées ou malheureuses ? » Le novice répondait : « Je promets de le faire avec l'aide de Dieu. » [88] _Rabel, _espèce de violon à trois cordes, que l'on connaissait en Espagne dès les premières années du quatorzième siècle, car l'archiprêtre de Hita en fait mention dans ses poésies. [89] Il y a dans l'original « … Plus que sarna (la gale) » pour Sara, femme d'Abraham. Don Quichotte répond ensuite : « _Sarna vit plus que Sara. » Ces jeux de mots ne pouvaient être traduits. [90] Il est dit, au chapitre XCIX du roman d'Esplandian, que l'enchanteresse Morgaïna, soeur du roi Artus, le tenait enchanté, mais qu'il reviendrait sans faute reprendre un jour le trône de la Grande-Bretagne. Sur son sépulcre, au dire de don Diégo de Véra (Epitome de los imperios), _on avait gravé ce vers pour épitaphe :

HIC JACET ARTURUS, REX QUONDAM, REXQUE FUTURUS,

qu'on pourrait traduire ainsi :

CI-GÎT ARTHUR, ROI PASSÉ, ROI FUTUR.

Julian del Castillo a recueilli dans un ouvrage grave _(Historia de los reyes godos) _un conte populaire qui courait à son époque : Philippe II, disait-on, en épousant la reine Marie, héritière du royaume d'Angleterre, avait juré que, si le roi Artus revenait de son temps, il lui rendrait le trône.

Le docteur John Bowle, dans ses annotations sur le _Don Quichotte, _rapporte une loi d'Hoëlius le Bon, roi de Galles, promulguée en 998, qui défend de tuer des corbeaux sur le champ d'autrui. De cette défense, mêlée à la croyance populaire qu'Artus fut changé en corbeau, a pu naître l'autre croyance que les Anglais s'abstenaient de tuer ces oiseaux dans la crainte de frapper leur ancien roi. [91] L'ordre de la _Table-Ronde, _fondé par Artus, se composait de vingt-quatre chevaliers et du roi président. On y admettait les étrangers : Roland en fut membre, ainsi que d'autres _pairs de France. Le conteur don Diégo de Véra, qui recueillait dans son livre (Epitome de los imperios) _toutes les fables populaires, rapporte que, lors du mariage de Philippe II avec la reine Marie, on montrait encore, à Hunscrit, la _table ronde _fabriquée par Merlin ; qu'elle se composait de vingt-cinq compartiments, teintés en blanc et en vert, lesquels se terminaient en pointe au milieu, et allaient s'élargissant jusqu'à la circonférence, et que dans chaque division étaient écrits le nom du chevalier et celui du roi. L'un de ces compartiments, appelé _place de Judas, _ou _siége périlleux, _restait toujours vide. [92] Le romance entier est dans le _Cancionero, _p. 242 de l'édition d'Anvers. _Lancelot du Lac _fut originairement écrit par Arnault Daniel, poëte provençal. [93] Renaud de Montauban devint empereur de Trébisonde ; Bernard del Carpio, roi d'Irlande ; Palmerin d'Olive, empereur de Constantinople ; Tirant le Blanc, césar de l'empire de Grèce, etc. [94] « Tirant le Blanc n'invoquait aucun saint, mais seulement le nom de Carmésine ; et, quand on lui demandait pourquoi il n'invoquait pas aussi le nom de quelque saint, il répondait : « Celui qui sert plusieurs ne sert personne. » (Livre III, chap. XXVIII.) [95] Ainsi, lorsque Tristan de Léonais se précipite d'une tour dans la mer, il se recommande à l'amie Iseult et à son doux Rédempteur. [96] L'article 31 des statuts de l'ordre de l'Écharpe _(la Banda) était ainsi conçu : « Qu'aucun chevalier de l'Écharpe ne soit sans servir quelque dame, non pour la déshonorer, mais pour lui faire la cour et pour l'épouser. Et quand elle sortira, qu'il l'accompagne à pied ou à cheval, tenant à la main son bonnet, et faisant la révérence avec le genou. » [97] Don Quichotte veut parler sans doute de la princesse Briolange, choisie par Amadis pour son frère Galaor. « Il s'éprit tellement d'elle, et elle lui parut si bien, que, quoiqu'il eût vu et traité beaucoup de femmes, comme cette histoire le raconte, jamais son coeur ne fut octroyé en amour véritable à aucune autre qu'à cette belle reine. » (Amadis, lib. IV, cap. CXXI). [98] Nessun la muova ! Que star non possa con Orlando a prova. (Ariosto, _canto XXIV, oct. 57.) [99] On donnait alors dans le peuple le nom de _cachopin _ou _gachupin _à l'Espagnol qui émigrait aux Grandes-Indes par pauvreté ou vagabondage. [100] Chrysostome étant mort _désespéré, _comme disent les Espagnols, c'est-à-dire par un suicide, son enterrement se fait sans aucune cérémonie religieuse. Ainsi il est encore vêtu en berger, et ne porte point la _mortaja, habit religieux qui sert de linceul à tous les morts. [101] Les stances de ce chant (canción) se composent de seize vers de onze syllabes (endecasilabos), _dont les rimes sont disposées d'une façon singulière, inusitée jusqu'à Cervantès, et qu'on n'a pas imitée depuis. Dans cet arrangement, le pénultième vers, ne trouvant point de consonance dans les autres, rime avec le premier hémistiche du dernier.

Mas gran simpleza es avisarte desto,
Pues se que esta tu gloria conocida
En que mi _vida _llegue al fin tan presto.

Comme ces singularités, et même les principales beautés de la pièce (où elles sont rares) se trouvent perdues dans la traduction, je l'aurais volontiers supprimée, pour abréger l'épisode un peu long, un peu métaphysique, de Chrysostome et de Marcelle, s'il était permis à un traducteur de _corriger _son modèle, surtout quand ce modèle est Cervantès. [102] L'érudition de l'étudiant Ambroise est ici en défaut. Tarquin était le second mari de Tullia, et c'est le corps de son père Servius Tullius qu'elle foula sous les roues de son char. [103] Que fué pastor de ganado Perdido por desamor.

Il y a dans cette strophe un insipide jeu de mots entre les paroles voisines _ganado _et perdido ; celle-ci veut dire _perdu ; _l'autre, qui signifie _troupeau, _veut dire aussi gagné. [104] Habitants du district de Yanguas, dans la Rioja. [105] Amadis tomba deux fois au pouvoir d'Archalaüs. La première, celui-ci le tint enchanté ; la seconde, il le jeta dans une espèce de souterrain, par le moyen d'une trappe. Le roman ne dit pas qu'il lui ait donné des coups de fouet ; mais il lui fit souffrir la faim et la soif. Amadis fut secouru dans cette extrémité par une nièce d'Archalaüs, la demoiselle muette, qui lui descendit dans un panier un pâté au lard et deux barils de vin et d'eau. (Chap. XIX et XLIX.) [106] _Tizona, _nom de l'une des épées du Cid. L'autre s'appelait Colada. [107] Beltenebros. [108] Avant leur expulsion de l'Espagne, les Morisques s'y occupaient de l'agriculture, des arts mécaniques et surtout de la conduite des bêtes de somme. La vie errante des muletiers les dispensait de fréquenter les églises, et les dérobait à la surveillance de l'Inquisition. [109] Voyez la note 80 chap. X. [110] Le supplice de Sancho était dès longtemps connu. Suétone rapporte que l'empereur Othon, lorsqu'il rencontrait, pendant ses rondes de nuit, quelques ivrognes dans les rues de Rome, les faisait berner… _distento sagulo in sublime jactare. _Et Martial, parlant à son livre, lui dit de ne pas trop se fier aux louanges : « Car, par derrière, ajoute-t-il : Ibis ab excusso missus in astra sago. »

Les étudiants des universités espagnoles s'amusaient, au temps du carnaval, à faire aux chiens qu'ils trouvaient dans les rues ce que l'empereur Othon faisait aux ivrognes. [111] C'est Amadis de Grèce qui fut appelé le _chevalier de l'Ardente-Épée, _parce qu'en naissant il en avait une marquée sur le corps, depuis le genou gauche jusqu'à la pointe droite du coeur, aussi rouge que le feu. (partie I, chap. XLVI.)

Comme don Quichotte dit seulement Amadis, ce qui s'entend toujours d'Amadis de Gaule, et qu'il parle d'une épée véritable, il voulait dire, sans doute, le _chevalier de la Verte- Épée. Amadis reçut ce nom, sous lequel il était connu dans l'Allemagne, parce que, à l'épreuve des amants fidèles, et sous les yeux de sa maîtresse Oriane, il tira cette merveilleuse épée de son fourreau, fait d'une arête de poisson, verte et si transparente qu'on voyait la lame au travers. (Chap. LVI, LXX et LXXIII.) [112] Nom de l'île de Ceylan dans l'antiquité. [113] Peuples de l'intérieur de l'Afrique. [114] Ce ne sont pas les portes du temple où il périt qu'emporta Samson, mais celles de la ville de Gaza. (Juges, _chap. XVI.) [115] Littéralement : cherche mon sort à la piste, dépiste mon sort. [116] On croit que ce nom, donné par les Arabes à la rivière de Grenade, signifie semblable au Nil. [117] De Tarifa. [118] Les Biscayens. [119] Andrès de Laguna, né à Ségovie, médecin de Charles-Quint et du pape Jules III, traducteur et commentateur de Dioscorides. [120] Le texte dit simplement _encamisados, _nom qui conviendrait parfaitement aux soldats employés dans une de ces attaques nocturnes où les assaillants mettaient leurs chemises par-dessus leurs armes, pour se reconnaître dans les ténèbres, et que par cette raison on appelait camisades (en espagnol _encamisadas). _J'ai cru pouvoir, à la faveur de ce vieux mot, forger celui d'enchemisé. [121] Don Bélianis de Grèce s'était appelé le _chevalier de la Riche-Figure. _Il faut remarquer que le mot _figura, _en espagnol, ne s'applique pas seulement au visage, mais à la personne entière. [122] Concile de Trente (chap. LV). [123] Cette prétendue aventure du Cid est racontée avec une naïveté charmante dans le vingt et unième romance de son Romancero. [124] C'est sans doute une allusion au Nil, dont les anciens plaçaient la source au sommet des montagnes de la Lune, dans la haute Éthiopie, du haut desquelles il se précipitait par deux immenses cataractes. (Ptolémée, _Géogr., _livre V.) [125] Les bergers espagnols appellent la constellation de la _petite Ourse _le _cor de chasse (la bocina). _Cette constellation se compose de l'étoile polaire, qui est immobile, et de sept autres étoiles qui tournent autour, et qui forment une grossière image de cor de chasse. Pour connaître l'heure, les bergers figurent une croix ou un homme étendu, ayant la tête, les pieds, le bras droit et le bras gauche.

Au centre de cette croix est l'étoile polaire, et c'est le passage de l'étoile formant l'embouchure du cor de chasse _(la boca de la bocina) _par ces quatre points principaux, qui détermine les heures de la nuit. Au mois d'août, époque de cette aventure, la ligne de minuit est en effet au bras gauche de la croix, de sorte qu'au moment où _la boca de la bocina _arrive au-dessus de la tête, il n'y a plus que deux ou trois heures jusqu'au jour. Le calcul de Sancho est à peu près juste. [126] Quelquefois les contes de bonne femme commençaient ainsi : « … Le bien pour tout le monde, et le mal pour la maîtresse du curé. » [127] L'histoire de la Torralva et des chèvres à passer n'était pas nouvelle. On la trouve, au moins en substance, dans la XXXIe des _Cento Novelle antiche de Francesco Sansovino, imprimées en 1575. Mais l'auteur italien l'avait empruntée lui-même à un vieux fabliau provençal du treizième siècle (le Fableor, _collection de Barbazan, 1756), qui n'était qu'une traduction en vers d'un conte latin de Pedro Alfonso, juif converti, médecin d'Alphonse le Batailleur, roi d'Aragon (vers 1100). [128] On appelle _vieux chrétiens, en Espagne, ceux qui ne comptent parmi leurs ancêtres ni Juifs ni Mores convertis. [129] Allusion au proverbe espagnol : « Si la pierre donne sur la cruche, tant pis pour la cruche ; et si la cruche donne sur la pierre, tant pis pour la cruche. » [130] Armet enchanté appartenant au roi more Mambrin, et qui rendait invulnérable celui qui le portait. (Boyardo _et l'Arioste.) [131] _Palmérin d'Olive, _chap. XLIII. [132] _Esplandian, _chap. CXLVII et CXLVIII. [133] _Amadis _de _Gaule, _chap. CXVII. [134] _Amadis de Gaule, _chap. LXVI, part. II, etc. [135] _Amadis _de _Gaule, _chap. XIV ; _le Chevalier de la Croix, _chap. CXLIV. [136] Bernard del Carpio, canto XXXVIII ; Primaléon, chap. CLVII. [137] _Tirant le Blanc, _part. I, chap. XL, etc. ; le Chevalier de la Croix, livre I, chap. LXV et suiv., etc. [138] Suivant les anciennes lois du _Fuero Juzgo _et les _Fueros _de Castille, le noble qui recevait un grief dans sa personne ou ses biens pouvait réclamer une satisfaction de 500 _sueldos. Le vilain n'en pouvait demander que 300 (Garibay, _lib. XII, cap. XX). [139] On croit que Cervantès a voulu désigner don Pedro Giron, duc d'Osuna, vice-roi de Naples et de Sicile. Dans son _Théâtre du gouvernement des vice-rois de Naples, _Domenicho Antonio Parrino dit que ce fut un des grands hommes du siècle, et qu'il n'avait de petit que la taille : di picciolo non avea altro que la statura. [140] « Quand le seigneur sort de sa maison pour aller à la promenade ou faire quelque visite, l'écuyer doit le suivre à cheval. » (Miguel Yelgo, _Estilo _de _servir a principes, _1614.) [141] On trouve dans le vieux code du treizième siècle, appelé _Fuero Juzgo, _des peines contre ceux qui font tomber la grêle sur les vignes et les moissons, ou ceux qui parlent avec les diables, et qui font tourner les volontés aux hommes et aux femmes. (Lib. VI, tit. II, ley 4.) Les _Partidas _punissent également ceux qui font des images ou autres sortilèges, et donnent des herbes pour l'amourachement des hommes et des femmes. (Part. VII, tit. XXIII, ley 2 y 3.) [142] Ce célèbre petit livre, qui parut en 1539, et qu'on croit l'ouvrage de don Diego Hurtado de Mendoza, ministre et ambassadeur de Charles-Quint, mais qui a peut-être pour auteur le moine Fray Juan de Ortega, est le premier de tous les romans qui composent ce que l'on nomme en Espagne la _littérature picaresque. _J'en ai publié l'histoire et la traduction dans l'édition illustrée de _Gil Blas, _comme introduction naturelle au roman de Lesage. [143] L'auteur de _Guzman d'Alfarache, _Mateo Aleman, dit de son héros : « … Il écrit lui-même son histoire aux galères, où il est forçat à la rame, pour les crimes qu'il a commis… » [144] Amadis de Gaule, ayant vaincu le géant Madraque, lui accorde la vie, à condition qu'il se fera chrétien, lui et tous ses vassaux, qu'il fondera des églises et des monastères, et qu'enfin il mettra en liberté tous les prisonniers qu'il gardait dans ses cachots, lesquels étaient plus de cent, dont trente chevaliers et quarante duègnes ou damoiselles.

Amadis leur dit, quand ils vinrent lui baiser les mains en signe de reconnaissance : « Allez trouver la reine Brisena, dites-lui comment vous envoie devant elle son chevalier de l'Île-Ferme, et baisez-lui la main pour moi. » _(Amadis de Gaule, _livre III, chap. LXV.) [145] On appelle en Espagne sierra (scie) une cordillère, une chaîne de montagnes. La Sierra-Morena (montagnes brunes), qui s'étend presque depuis l'embouchure de l'Èbre jusqu'au cap Saint-Vincent, en Portugal, sépare la Manche de l'Andalousie. Les Romains l'appelaient Mons Marianus. [146] La Sainte-Hermandad faisait tuer à coups de flèches les criminels qu'elle condamnait, et laissait leurs cadavres exposés sur le gibet. [147] Il paraît que Cervantès ajouta après coup, dans ce chapitre, et lorsqu'il avait écrit déjà les deux suivants, le vol de l'âne de Sancho par Ginès de Passamont. Dans la première édition du _Don Quichotte, _il continuait, après le récit du vol, à parler de l'âne comme s'il n'avait pas cessé d'être en la possession de Sancho, et il disait ici : « Sancho s'en allait derrière son maître, assis sur son âne à la manière des femmes… » Dans la seconde édition, il corrigea cette inadvertance, mais incomplètement, et la laissa subsister en plusieurs endroits. Les Espagnols ont religieusement conservé son texte, et jusqu'aux disparates que forme cette correction partielle. J'ai cru devoir les faire disparaître, en gardant toutefois une seule mention de l'âne, au chapitre XXV. L'on verra, dans la seconde partie du _Don Quichotte, _que Cervantès se moque lui-même fort gaiement de son étourderie, et des contradictions qu'elle amène dans le récit. [148] Témoin celle d'Amadis de Gaule :

Leonoreta sin roseta
Blanca sobre toda flor,
Sin roseta no me meta
_En tal culpa vuestro amor, _etc.
(Livre II, chap. LIV.)
[149] _Carta _signifie également _lettre _et _charte ;
_de là la question de Sancho.
[150] _Coleto de ambar. _Ce pourpoint parfumé se
nommait en France, au seizième siècle, _collet de senteur, _ou
collet de fleurs. (Voy. Montaigne, livre I, chap. XXII, et les
notes.)
[151] Personnages de la _Chronique de don Florisel de
Niquea, _par Féliciano de Silva.
[152] Chirurgien d'Amadis de Gaule.
[153] Voyez la note 146 du chap. XXIII.
[154] _Amadis de Gaule, _chap. XXI, XL et suivants.
[155] On peut voir, dans l'Amadis de Gaule (chap.
LXXIII), la description d'un andriaque né des amours
incestueux du géant Bandaguido et de sa fille.
[156] _Orlando furioso, _chants XXIII et suivants.
[157] Imitation burlesque de l'invocation d'Albanio dans
la seconde églogue de Garcilaso de la Vega.
[158] _Orlando furioso, chant IV, etc.
[159] In inferno nulla est redemptio.
[160] Les poëtes, cependant, n'ont pas toujours célébré
d'imaginaires beautés, et, sans recourir à la Béatrix du Dante
ou à la Laure de Pétrarque, on peut citer, en Espagne, la Diane
de Montemayor et la Galathée de Cervantès lui-même.
[161] Il est sans doute inutile de faire observer que, pour
augmenter le burlesque de cette lettre de change, don
Quichotte y emploie la forme commerciale.
[162] Expression espagnole pour dire : Elle me porterait
respect.
[163] C'est Thésée que voulait dire don Quichotte.
[164] C'était Ferragus, qui portait sept lames de fer sur le
nombril.
(Orlando furioso, _canto XII.)
[165] _Orlando furioso, _canto XXIII.
[166] Phaéton.

… Currus auriga paterni, Quem si non tenuit, magnis tamen excidit ausis. (Ovid., _Met., _lib. II.) [167] Ces strophes sont remarquables, dans l'original, par une coupe étrange et par la bizarrerie des expressions qu'il fallait employer pour trouver des rimes au nom de don Quichotte : singularités entièrement perdues dans la traduction. [168] À la manière de l'archevêque Turpin, dans le _Morgante maggiore _de Luigi Pulci. [169] Roi goth, détrôné en 680, et dont le nom est resté populaire en Espagne. [170] Comme le plus grand charme des trois strophes qui suivent est dans la coupe des vers et dans l'ingénieux arrangement des mots, je vais, pour les faire comprendre, transcrire une de ces strophes en original :

¿ Quien menoscaba mis bienes ? Desdenes. ¿ Yquien aumenta mis duelos ? Los zelos. ¿ Y quien prueba mi paciencia ? Ausencia. De ese modo en mi dolencia Ningun remedio se alcanza, Pues me matan la esperanza Desdenes, zelos y ausencia. [171] Malgré mon respect pour le texte de Cervantès, j'ai cru devoir supprimer ici une longue et inutile série d'imprécations, où Cardénio donne à Fernand les noms de Marius, de Sylla, de Catilina, de Julien, de Judas, etc., en les accompagnant de leurs épithètes classiques. Cette érudition de collège aurait fait tache dans un récit habituellement simple et toujours touchant. [172] Parabole du prophète Nathan, pour reprocher à David l'enlèvement de la femme d'Urie. _(Rois, _livre II, chap. XII.) [173] Pellicer croit voir ici une allusion à cette sentence de Virgile :

Una salus victis, nullam sperare salutem. [174] Malgré cet éloge des épisodes introduits dans la première partie du _Don Quichotte, _Cervantès en fait lui- même la critique, par la bouche du bachelier Samson Carrasco, dans la seconde partie, beaucoup plus sobre d'incidents étrangers. [175] Espèce de casquette sans visière, dont se coiffent les paysans de la Manche et des Andalousies. [176] Cervantès voulait probablement désigner le duc d'Osuna, et peut-être y avait-il un fond véritable à l'histoire de Dorothée. [177] Pour Ganelon, voyez la note 17 du chap. I. Vellido est un chevalier castillan qui assassina le roi Sanche II au siége de Zamora, en 1073. [178] Zulema est le nom d'une montagne au sud-ouest d'Alcala de Hénarès, au sommet de laquelle on a trouvé quelques ruines qu'on croit être celles de l'ancien Complutum. Cervantès consacre ici un souvenir à sa ville natale. [179] En Espagne, on appelait _ensalmo une manière miraculeuse de guérir les maladies, en récitant sur le malade certaines prières. Ce charme s'appelait ainsi (ensalmo), _parce que les paroles sacramentelles étaient ordinairement prises dans les psaumes. [180] Allusion à l'un des tours de maquignonnage des Bohémiens, qui, pour donner du train au mulet le plus lourd ou à l'âne le plus paresseux, leur versaient un peu de vif-argent dans les oreilles. [181] Ce roman fut composé par Bernardo de Vargas ; il est intitulé : _Les livres de don Cirongilio de Thrace, fils du noble roi Élesphron de Macédoine, tels que les écrivit Novarcus en grec, et Promusis en latin, _Séville, 1545, in-folio. [182] Voyez la note 37 du chap. VI. [183] Gonzalo Fernandez de Cordova. Son histoire, sans nom d'auteur, fut imprimée à Saragosse en 1559. [184] En 1469. Il mourut à Bologne en 1533. [185] Voici comment la _Chronique du Grand Capitaine _raconte cette aventure : « Diégo Garcia de Parédès prit une épée à deux mains sur l'épaule… et se mit sur le pont du Garellano, que les Français avaient jeté peu auparavant, et, combattant contre eux, il commença à faire de telles preuves de sa personne, que jamais n'en firent de plus grandes en leur temps Hector, Jules César, Alexandre le Grand, ni d'autres anciens valeureux capitaines, paraissant réellement un autre Horatius Coclès, par sa résolution et son intrépidité. » (Chap. CVI.) [186] À la fin de la _Chronique du Grand Capitaine, _se trouve un Abrégé de la vie et des actions de Diégo Garcia de Parédès (Breve suma de la vida y hechos de Diego Garcia de Paredes), écrit par lui-même, et qu'il signa de son nom. [187] Mulierem fortem quis inveniet ? (Prov., cap. XXXI.) [188] Périclès. (Voy. Plutarque, de la Mauvaise Honte.) [189] Luigi Tansilo, de Nola, dans le royaume de Naples, écrivit le poëme des Larmes de saint Pierre (le Lagrime di San Pietro), pour réparer le scandale qu'avait causé son autre poëme licencieux intitulé : le Vendangeur (il Vendemmiatore). Le premier fut traduit en espagnol, d'abord partiellement, par le licencié Gregorio Hernandez de Velasco, célèbre traducteur de Virgile ; puis, complétement, par Fray Damian Alvarez. Toutefois, la version de la stance citée est de Cervantès. [190] Allusion à l'allégorie que rapporte Arioste dans le XLIIe chant de son _Orlando furioso, _où Cervantès a pris l'idée de la présente nouvelle. Arioste avait emprunté lui- même l'histoire du vase d'épreuve au livre premier de Tristan de Léonais. [191] Guzman d'Alfarache réduit tout ce raisonnement à peu de paroles : « Ma femme seule pourra m'ôter l'honneur, suivant l'opinion d'Espagne, en se l'ôtant à elle-même : car, puisqu'elle ne fait qu'une chose avec moi, mon honneur et le sien font un et non deux, comme nous ne faisons qu'une même chair. » (Livre II, chap. II.) [192] Ce billet est littéralement conservé dans la comédie composée par don Guillen de Castro, sur le même sujet et sous le même titre que cette nouvelle. [193] Cervantès a répété ce sonnet dans sa comédie intitulée la Casa de los zelos (la Maison de jalousie), au commencement de la seconde _jornada ; _ou plutôt c'est de cette comédie qu'il l'a pris pour l'introduire dans sa nouvelle. [194] Voici, d'après un vers de Luis Barahona, dans son poëme des Larmes d'Angélique (Lagrimas de Angélica, canto IV), ce que signifient ces quatre SSSS :

Sabio, Solo, Solicito y Secreto,

qu'on peut traduire ainsi :

Spirituel, Seul, Soigneux et Sûr. [195] Je laisse cette faute d'orthographe, qui se trouve aussi dans l'original _(onesto _pour honesto) ; une camériste n'y regarde pas de si près. [196] Cervantès commet un anachronisme. Le _Grand Capitaine, _après avoir quitté l'Italie en 1507, mourut à Grenade en 1515. Lautrec ne parut à la tête de l'armée française qu'en 1527, lorsque le prince d'Orange commandait celle de Charles-Quint. [197] On portait alors, surtout en voyage, des masques (antifaces) faits d'étoffe légère, et le plus souvent de taffetas noir. [198] Lella, ou plutôt Étella, veut dire en arabe, d'après l'Académie espagnole, l'adorable, la divine, la bienheureuse par excellence. Ce nom ne se donne qu'à Marie, mère de Jésus. Zoraïda est un diminutif de _zorath, _fleur. [199] _Macange est un mot turc corrompu (angé mac), _qui veut dire nullement, en aucune façon. [200] Ainsi, au dire de don Quichotte, Cicéron, avec son adage _cedant arma togoe, _ne savait ce qu'il disait. [201] Le mot _letras, _transporté de l'espagnol au français, produit une équivoque inévitable. Dans la pensée de Cervantès, les _lettres divines _sont la théologie, et les _lettres humaines, _la jurisprudence, ce que l'on apprend dans les universités. Le mot _letrado, _qu'il met toujours en opposition du mot _guerrero, _signifie, non point un homme de lettres, dans le sens actuel de cette expression, mais un homme de robe. En un mot, c'est la magistrature et ses dépendances qu'il oppose à l'armée. [202] Don Quichotte, qui emprunte des textes à saint Luc, à saint Jean, à saint Matthieu, oublie ces paroles de l'Ecclésiaste (chap. IX) Et dicebam ego meliorem esse sapientiam fortitudine… Melior est sapientia quam arma bellica. [203] _Estudiante. _C'est le nom qu'on donne indistinctement aux élèves des universités qui se destinent à l'Église, à la magistrature, au barreau, et à toutes les professions lettrées. [204] _Aller à la soupe (andar a la sopa), _se dit des mendiants qui allaient recevoir à heure fixe, aux portes des couvents dotés, du bouillon et des bribes de pain. La condition des étudiants a peu changé en Espagne depuis Cervantès. On en voit un grand nombre, encore aujourd'hui, faire mieux que d'_aller à la soupe : _à la faveur du chapeau à cornes et du long manteau noir, ils mendient dans les maisons, dans les cafés et dans les rues. [205] Don Quichotte n'est pas le premier qui ait traité cette matière. L'Italien Francesco Bocchi avait publié à Florence, en 1580, un discours _Sopra la lire delle armi e delle lettere ; _et, précédemment, en 1549, l'Espagnol Juan Angel Gonzalez avait publié à Valence un livre latin sous ce titre : Pro equite contra litteras declamatio. Alia vice versa pro litteris contra equitem. [206] On sait ce que veut dire avoir la manche large. [207] Cervantès répète ici les imprécations de l'Arioste, dans le onzième chant de l'Orlando furioso :

Come trovasti, o scelerata e brutta Invenzion, mai loco in uman core ! Per te la militar gloria è distrutta ; Per te il mestier dell' armi è senza honore ; Per te è il valore e la virtù ridutta, Che spesso par dei buono il rio migliore… Che ben fu il più crudele, e il più di quanti Mai furo al mondo ingegni empi e maligni Chi immagino si abbominosi ordigni. E crederò che Dio, perche vendetta Ne sia in eterno, nel profondo chiuda Del cieco abisso quella maladetta Anima appresso al maladetto Giuda… [208] Lope de Vega cite ainsi ce vieil adage, dans une de ses comédies _(Dorotea, _jorn. I, escena CLI) : Trois choses font prospérer l'homme : science, mer et maison du roi. [209] Ce Diégo de Urbina était capitaine de la compagnie où Cervantès combattit à la bataille de Lépante. [210] Cervantès parle de cette bataille en témoin oculaire, et l'on conçoit qu'il prenne plaisir à rapporter quelques détails de ses campagnes. [211] Il s'appelait Aluch-Ali, dont les chrétiens ont fait par corruption Uchali. « Aluch, dit le P. Haedo, signifie, en turc, _nouveau musulman, nouveau converti ou renégat ; ainsi ce n'est pas un nom, mais un surnom. Le nom est Ali, et les deux ensemble veulent dire le renégat Ali. » (Epitome de los reyes de Argel.) [212] Uchali, dit Arroyo, attaqua cette capitane avec sept galères, et les nôtres ne purent la secourir, parce qu'elle s'était trop avancée au delà de la ligne de combat. Des trois chevaliers blessés, l'un était F. Piétro Giustiniano, prieur de Messine et général de Malte ; un autre, Espagnol, et un autre, Sicilien. On les trouva encore vivants, enterrés parmi la foule des morts. (Relación de la santa Liga, _fol. 67, etc.) [213] Capitan-Pacha. [214] Cervantès fit également cette campagne et celle de l'année 1573. [215] On appelait ainsi les marins de l'Archipel grec. [216] « Don Juan d'Autriche, dit Arroyo, marcha toute la nuit du 16 septembre 1572, pour tomber au point du jour sur le port de Navarin, où se trouvait toute la flotte turque, ainsi que l'en avaient informé les capitaines Luis de Acosta et Pero Pardo de Villamarin. Mais le chef de la chiourme, ajoute Aguilera, et les pilotes se trompèrent dans le calcul de l'horloge de sable, et donnèrent au matin contre une île appelée Prodano, à trois lieues environ de Navarin. De sorte qu'Uchali eut le temps de faire sortir sa flotte du port, et de la mettre sous le canon de la forteresse de Modon. » [217] Au retour de leur captivité, Cervantès et son frère Rodrigo servirent sous les ordres du marquis de Santa-Cruz, à la prise de l'île de Terceira sur les Portugais. [218] Marco-Antonio Arroyo dit que ce capitan, appelé Hamet-Bey, petit-fils et non fils de Barberousse, « fut tué par un de ses esclaves chrétiens, et que les autres le mirent en pièces à coups de dents. » Geronimo Torrès de Aguilera, qui se trouva, comme Cervantès et comme Arroyo, à la bataille de Lépante, dit que « la galère d'Hamet-Bey fut conduite à Naples, et qu'en mémoire de cet événement, on la nomma _la Prise. » (Cronica de varios sucesos.) Le P. Haedo ajoute que ce More impitoyable fouettait les chrétiens de sa chiourme avec un bras qu'il avait coupé à l'un d'eux. (Historia de Argel, fol. 123.) [219] Muley-Hamida et Muley-Hamet étaient fils de Muley-Hassan, roi de Tunis. Hamida dépouilla son père du trône, et le fit aveugler en lui brûlant les yeux avec un bassin de cuivre ardent. Hamet, fuyant la cruauté de son frère, se réfugia à Palerme, en Sicile. Uchali et les Turcs chassèrent de Tunis Hamida, qui se fortifia dans la Goulette. Don Juan d'Autriche, à son tour, chassa les Turcs de Tunis, rappela Hamet de Palerme, le fit gouverneur de ce royaume, et remit le cruel Hamida entre les mains de don Carlos de Aragon, duc de Sesa, vice-roi de Sicile. Hamida fut conduit à Naples, où l'un de ses fils se convertit au christianisme. Il eut pour parrain don Juan d'Autriche lui-même, et pour marraine doña Violante de Moscoso, qui lui donnèrent le nom de don Carlos d'Autriche. Hamida en mourut de chagrin. (Torrès de Aguilera, _p. 105 y sig. _Bibliot. real, _cod. 45, f. 531 y 558.) [220] Don Juan d'Autriche fit élever ce fort, capable de contenir huit mille soldats, hors des murs de la ville, et près de l'île de l'Estagno, dont il dominait le canal. Il en donna le commandement à Gabrio Cervellon, célèbre ingénieur, qui l'avait construit. Ce fort fut élevé contre les ordres formels de Philippe II, qui avait ordonné la démolition de Tunis. Mais don Juan d'Autriche, abusé par les flatteries de ses secrétaires, Juan de Soto et Juan de Escovedo, eut l'idée de se faire couronner roi de Tunis, et s'obstina à conserver cette ville. Ce fut sans doute une des causes de la mort d'Escovedo, qu'Antonio Perez, le ministre de Philippe II, fit périr _par ordre supérieur, comme il le confessa depuis dans la torture, et sans doute aussi de la disgrâce d'Antonio Perez, que ses ennemis accablèrent à la fin. (Torrès de Aguilera, _f. 107 ; _don Lorenzo Van-der-Hemmen, _dans son livre intitulé _Don Felipe el Prudente, f. 98 et 152.) [221] Cette petite île de l'Estagno formait, d'après Ferreras, l'ancien port de Carthage. L'ingénieur Cervellon y trouva une tour antique, dont il fit une forteresse, en y ajoutant des courtines et des boulevards. (Aguilera, _f. 122.) [222] Gabrio Cervellon fut général de l'artillerie et de la flotte de Philippe II, grand prince de Hongrie, etc. Lorsqu'il fut pris à la Goulette, Sinan-Pacha le traita ignominieusement, lui donna un soufflet, et, malgré ses cheveux blancs, le fit marcher à pied devant son cheval jusqu'au rivage de la mer. Cervellon recouvra la liberté dans l'échange qui eut lieu entre les prisonniers chrétiens de la Goulette et de Tunis et les prisonniers musulmans de Lépante. Il mourut à Milan, en 1580. [223] C'est le nom qu'on donnait alors aux Albanais. [224] Le petit moine. - Le véritable nom de cet ingénieur, qui servit Charles-Quint et Philippe II, était Giacomo Paleazzo. Outre les constructions militaires dont parle ici Cervantès, il répara, en 1573, les murailles de Gibraltar, et éleva des ouvrages de défense au pont de Zuaro, en avant de Cadix. Ce fut son frère, Giorgio Paleazzo, qui traça le plan des fortifications de Mayorque, en 1583, et dirigea les travaux de la citadelle de Pampelune, en 1592. [225] Le P. Haedo donne la même étymologie à son nom. [226] Dans sa Topografia de Argel (chap. XXI), le P. Haedo lui donne le titre de Capitan des corsaires. « C'est, dit-il, une charge que confère le Grand Turc. Il y a un capitan des corsaires à Alger, un autre à Tripoli, et un troisième à Tunis. » Cet Uchali Fartax était natif de Licastelli, en Calabre. Devenu musulman, il se trouva, en 1560, à la déroute de Gelvès, où plus de 10 000 Espagnols restèrent prisonniers. Plus tard, étant roi ou dey d'Alger, il porta secours aux Morisques de Grenade, révoltés contre Philippe II. Nommé général de la flotte turque, en 1571, après la bataille de Lépante, il se trouva l'année suivante à Navarin, et mourut empoisonné en 1580. [227] Les Espagnols le nomment Azanaga. [228] Bagne _(balio) _signifie, d'après la racine arabe dont les Espagnols ont fait albañil (maçon), un édifice en plâtre. - La vie que menaient les captifs dans ces bagnes n'était pas aussi pénible qu'on le croit communément. Ils avaient des oratoires où leurs prêtres disaient la messe ; on y célébrait les offices divins avec pompe et en musique ; on y baptisait les enfants, et tous les sacrements y étaient administrés ; on y prêchait, on y faisait des processions, on y instituait des confréries, on y représentait des _autos sacramentales, _la nuit de Noël et les jours de la Passion ; enfin, comme le remarque Clémencin, les prisonniers musulmans n'avaient certes pas autant de liberté en Espagne, ni dans le reste de la chrétienté. (Gomez de Losada, _Escuela de trabajos y cautiverio de Argel, _lib. II, cap. XLVI y sig.) [229] Ce maître du captif était Vénitien, et s'appelait Andreta. Il fut pris étant clerc du greffier d'un navire de Raguse. S'étant fait Turc, il prit le nom d'Hassan-Aga, devint élamir, ou trésorier d'Uchali, lui succéda dans le gouvernement d'Alger, puis dans l'emploi de général de la mer, et mourut, comme lui, empoisonné par un rival qui le remplaça. (Haedo, _Historia de Argel, _fol. 89.) [230] Ce _tel de Saavedra est Cervantès lui-même. Voici comment le P. Haedo s'exprime sur son compte : « Des choses qui se passèrent dans ce souterrain pendant l'espace de sept mois que ces chrétiens y demeurèrent, ainsi que de la captivité et des exploits de Miguel de Cervantès, on pourrait écrire une histoire particulière. » (Topografia, _fol. 184.) Quant au captif qui raconte ici sa propre histoire, c'est le capitaine Ruy Perez de Viedma, esclave, comme Cervantès, d'Hassan-Aga, et l'un de ses compagnons de captivité. [231] Zalemas. [232] Le P. Haedo, dans sa _Topografia _et dans son _Epitome de los reyes de Argel, _cite souvent cet Agi-Morato, renégat slave, comme un des plus riches habitants d'Alger. [233] Il se nommait Morato Raez Maltrapillo. Ce fut ce renégat, ami de Cervantès, qui le sauva du châtiment et peut- être de la mort, quand il tenta de s'enfuir, en 1579. Haedo cite à plusieurs reprises ce Maltrapillo. [234] Cette esclave s'appelait Juana de Renteria. Cervantès parle d'elle dans sa comédie _los Baños de Argel, _dont le sujet est aussi l'histoire de Zoraïde. Le captif don Lope demande au renégat Hassem : « Y a-t-il par hasard, dans cette maison, quelque renégate ou esclave chrétienne ? » Hassem. « Il y en avait une, les années passées, qui s'appelait Juana, et dont le nom de famille était, à ce que je crois bien, de Renteria. » Lope. « Qu'est-elle devenue ? » Hassem. « Elle est morte. C'est elle qui a élevé cette Moresque dont je vous parlais. C'était une rare matrone, archive de foi chrétienne, etc. » (Jornada I.) [235] Prière, oraison. [236] Cervantès dit, dans sa comédie de los Baños de Argel (jornada III), que cette fille unique d'Agi-Morato épousa Muley-Maluch, qui fut fait roi de Fez en 1576. C'est ce que confirment le P. Haedo, dans son _Epitome, _et Antonio de Herrera, dans son Historia de Portugal. [237] _Bab-Azoun _veut dire _porte des troupeaux de brebis. _Le P. Haedo, dans sa _Topografia, _dit au chapitre VI : « En descendant quatre cents pas plus bas, est une autre porte principale, appelée Bab-Azoun, qui regarde entre le midi et le levant. C'est par là que sortent tous les gens qui vont aux champs, aux villages et aux _douars (aduares) _des Mores. » Alger, comme on voit, n'avait point changé depuis la captivité de Cervantès. [238] Ce projet de Zoraïde est précisément celui qu'imagina Cervantès, quand son frère Rodrigo se racheta pour lui envoyer ensuite une barque sur laquelle il s'enfuirait avec les autres chrétiens : ce qu'il tenta vainement de faire en 1577. [239] Ceci est une allusion à l'aventure de la barque qui vint chercher, en 1577, Cervantès et les autres gentilshommes chrétiens qui étaient restés cachés dans un souterrain pour s'enfuir en Espagne. [240] Cet arrangement de l'achat d'une barque fut précisément celui que fit Cervantès, en 1579, non pas avec Maltrapillo, mais avec un autre renégat nommé le licencié Giron. [241] _Tagarin _veut dire _de la frontière. _On donnait ce nom aux Mores venus de l'Aragon et de Valence. On appelait, au contraire, _Mudejares, _qui signifie _de l'intérieur, _les Mores venus de l'Andalousie. (Haedo, _Topografia, _etc. Luis del Marmol, _Descripcion de Africa, _etc.) [242] Ce marchand s'appelait Onofre Exarque. Ce fut lui qui procura l'argent pour acheter la barque où Cervantès devait s'enfuir avec les autres chrétiens, en 1579. [243] Sargel, ou Cherchel, est situé sur les ruines d'une cité romaine qui s'appelait, à ce qu'on suppose, Julia Caesarea. C'était, au commencement du seizième siècle, une petite ville d'environ trois cents feux, qui fut presque dépeuplée lorsque Barberousse se rendit maître d'Alger. Les Morisques, chassés d'Espagne en 1610, s'y réfugièrent en grand nombre, attirés par la fertilité des champs, et y établirent un commerce assez considérable, non-seulement de figues sèches, mais de faïence, d'acier et de bois de construction. Le port de Sargel, qui pouvait contenir alors vingt galères abritées, fut comblé par le sable et les débris d'édifices, dans le tremblement de terre de 1738. [244] Voyez la note 239 du chap. XL. [245] C'est la langue franque. Le P. Haedo s'exprime ainsi dans la Topografia (chap. XXIX) : « La troisième langue qu'on parle à Alger est celle que les Mores et les Turcs appellent _franque. _C'est un mélange de diverses langues chrétiennes, et d'expressions qui sont, pour la plupart, italiennes ou espagnoles, et quelquefois portugaises, depuis peu. Comme à cette confusion de toutes sortes d'idiomes se joint la mauvaise prononciation des Mores et des Turcs, qui ne connaissent ni les modes, ni les temps, ni les cas, la langue franque d'Alger n'est plus qu'un jargon semblable au parler d'un nègre novice nouvellement amené en Espagne. » [246] C'est-à-dire de l'Albanais Mami. Il était capitan de la flotte où servait le corsaire qui fit Cervantès prisonnier, et « si cruelle bête, dit Haedo, que sa maison et ses vaisseaux étaient remplis de nez et d'oreilles qu'il coupait, pour le moindre motif, aux pauvres chrétiens captifs. » Cervantès fait encore mention de lui dans la _Galatée _et d'autres ouvrages. [247] Le _zoltani _valant 40 aspres d'argent, ou presque 2 piastres fortes d'Espagne, c'était environ 15 000 francs. [248] Bagarins, de _bahar, _mer, signifie matelots. « Les Mores des montagnes, dit Haedo, qui vivent dans Alger, gagnent leur vie, les uns en servant les Turcs ou de riches Mores ; les autres, en travaillant aux jardins ou aux vignes, et quelques-uns en ramant sur les galères et les galiotes ; ceux-ci, qui louent leurs services, sont appelés _bagarinès. » (Topografia, _cap. II.) [249] Commandant d'un bâtiment algérien. [250] Nazaréens. [251] _Kava _est le nom que donnent les Arabes à Florinde, fille du comte Julien. Voici ce que dit, sur ce promontoire, Luis del Marmol, dans sa Description general de Africa (lib. IV, cap. XLIII), après avoir parlé des ruines de Césarée : « Là sont encore debout les débris des deux temples antiques…, dans l'un desquels est un dôme très-élevé, que les Mores appellent _Cobor rhoumi, _ce qui veut dire _sépulcre romain ; _mais les chrétiens, peu versés dans l'arabe, l'appellent _Cava rhouma, _et disent fabuleusement que là est enterrée la Cava, fille du comte Julien… À l'est de cette ville, est une grande montagne boisée, que les chrétiens appellent _de la mauvaise femme, _d'où l'on tire, pour Alger, tout le bois de construction des navires. » Cette montagne est probablement le cap Cajinès. [252] On sait que les musulmans sont iconoclastes, et qu'ils proscrivent, comme une idolâtrie, toute espèce de représentation d'êtres animés. [253] L'aventure du captif est répétée dans la comédie _los Baños de Argel, _et Lope de Vega l'a introduite également dans celle intitulée _los Cautivos de Argel. _Cervantès la donne comme une histoire véritable, et termine ainsi la première de ces pièces : « Ce conte d'amour et de doux souvenir se conserve toujours à Alger, et l'on y montrerait encore aujourd'hui la fenêtre et le jardin… » [254] La charge d'auditeur aux chancelleries et audiences, en Espagne, répondait à celle de conseiller au parlement parmi nous. [255] _Rui, _abrévation, pour Rodrigo. [256] Pilote d'Énée.

Surgit Palinurus, et omnes Explorat ventos…, Sidera cuncta notat tacito labentia coelo. _(_A_En., _lib. III.) [257] _Clara _y luciente estrella ; jeu de mots sur le nom de Clara. [258] Il n'y avait point encore de vitres en verre à Madrid, même dans la maison d'un auditeur. [259] Tergeminamque Hecaten, tria virginis ora Dianae. (VIRGILE.) [260] Le Pénée était précisément un fleuve de Thessalie ; il arrosait la vallée de Tempé. [261] Comme le bon sens de Roland, qu'Astolphe rapporta de la lune. [262] _La garrucha. _On suspendait le patient, en le chargeant de fers et de poids considérables, jusqu'à ce qu'il eût avoué son crime. [263] Allá van leyes do quieren reyes. « Ainsi vont les lois, comme le veulent les rois. « Cet ancien proverbe espagnol prit naissance, au dire de l'archevêque Rodrigo Ximenès de Rada (lib. VI, cap. XXV), lors de la querelle entre le rituel gothique et le rituel romain, qui fut vidée, sous Alphonse VI, par les diverses épreuves du _jugement de Dieu, _même par le combat en champ clos. [264] _Orlando furioso, canto XXVII. [265] Les règlements de la Sainte-Hermandad, rendus à Torrelaguna, en 1485, accordaient à ses archers (cuadrilleros) _une récompense de trois mille maravédis quand ils arrêtaient un malfaiteur dont le crime emportait peine de mort ; deux mille, quand celui-ci devait être condamné à des peines afflictives, et mille, quand il ne pouvait encourir que des peines pécuniaires. [266] L'aventure des archers s'est passée dans le chapitre précédent, et le chapitre suivant porte le titre qui conviendrait à celui-ci : _De l'étrange manière dont fut enchanté don Quichotte, _etc. Cette coupe des chapitres, très-souvent inexacte et fautive, et ces interversions de titres que l'Académie espagnole a corrigées quelquefois, proviennent sans doute de ce que la première édition de la première partie du _Don Quichotte _se fit en l'absence de l'auteur, et sur des manuscrits en désordre. [267] La comédie que composa don Guillen de Castro, l'auteur original du _Cid, _sur les aventures de don Quichotte, et qui parut entre la première et la seconde partie du roman de Cervantès, se termine par cet enchantement et cette prophétie.

Dans sa comédie, Guillen de Castro introduisait les principaux épisodes du roman, mais avec une légère altération. Don Fernand était fils aîné du duc, et Cardénio un simple paysan ; puis, à la fin, on découvrait qu'ils avaient été changés en nourrice, ce qui rendait le dénoûment plus vraisemblable, car don Fernand, devenu paysan, épousait la paysanne Dorothée, et la grande dame Luscinde épousait Cardénio, devenu grand seigneur. [268] Voir la note 264 mise au titre du chapitre précédent. [269] Elle est, en effet, de Cervantès, et parut, pour la première fois, dans le recueil de ses _Nouvelles exemplaires, _en 1613. On la trouvera parmi les _Nouvelles de Cervantès _dont j'ai publié la traduction. [270] Gaspar Cardillo de Villalpando, qui se distingua au concile de Trente, est l'auteur d'un livre de scolastique, fort estimé dans son temps, qui a pour titre : _Sumas de las súmulas. _Alcala, 1557. [271] Pline, Apulée, toute l'antiquité, ont placé les gymnosophistes dans l'Inde. Mais don Quichotte pouvait se permettre quelque étourderie. [272] On sait que ce fameux voyageur vénitien, de retour en Italie, et prisonnier des Génois en 1298, fit écrire la relation de ses voyages par Eustache de Pise, son compagnon de captivité. Cette relation fut traduite en espagnol par le _maestre _Rodrigo de Santaella. _Séville, _1518. [273] Comme Le Tasse, dans la description des enchantements d'Ismène et d'Armide. [274] Cervantès donnait son opinion sur ce dernier point bien avant la querelle que fit naître Télémaque. [275] Ces trois pièces sont de Lupercio Leonardo de Argensola, qui a mieux réussi, comme son frère Bartolomé, dans la poésie lyrique que sur le théâtre. L'_Isabella _et l'_Alexandra _ont été publiées dans le sixième volume du _Parnaso español _de don Juan Lopez Sedano. La _Filis _est perdue. [276] _L'Ingratitude vengée (la Ingratitud vengada) _est de Lope de Vega ; la _Numancia, _de Cervantès lui-même ; _le Marchand amoureux (el Mercador amante), _de Gaspard de Aguilar, et _l'Ennemie favorable (la Enemiga favorable), _du chanoine Francisco Tarraga. [277] Enfant au premier acte et barbon au dernier, (BOILEAU.)

comme cela se voit dans plusieurs pièces de Lope de Vega, _Urson _y _Valentin, los Porceles de Murcia, el primer Rey de Castilla, _etc. [278] Peu s'en faut qu'il n'en soit ainsi dans plusieurs comédies du même Lope de Vega, _el nuevo mundo descubierto por Cristo val Colon, el rey Bamba, las Cuentas del grand Capitan, la Doncella Teodor, _etc. [279] Lope de Vega fit mieux encore dans la comédie _la Limpieza no manchada (la Pureté sans tache). _On y voit le roi David, le saint homme Job, le prophète Jérémie, saint Jean-Baptiste, sainte Brigitte, et l'université de Salamanque. [280] Ou _Autos sacramentales. _Lope de Vega en a fait environ quatre cents : _San Francisco, san Nicolas, san Agustin, san Roque, san Antonio, _etc. [281] Je ne sais trop sur quoi Cervantès fonde son éloge des théâtres étrangers. À son époque, les Italiens n'avaient guère que _la Mandragore _et les pièces du Trissin ; la scène française était encore dans les langes, Corneille n'avait point paru ; la scène allemande était à naître, et Shakespeare, le seul grand auteur dramatique de l'époque, ne se piquait assurément guère de cette régularité classique qui permettait aux étrangers d'appeler barbares les admirateurs de Lope de Vega. [282] Cet heureux et fécond génie est Lope de Vega, contre lequel Cervantès a principalement dirigé sa critique du théâtre espagnol. À l'époque où parut la première partie du _Don Quichotte, _Lope de Vega n'avait pas encore composé le quart des dix-huit cents comédies _de capa y espada _qu'a écrites sa plume infatigable.

Il faut observer aussi qu'à la même époque le théâtre espagnol ne comptait encore qu'un seul grand écrivain. C'est depuis qu'ont paru Calderon, Moreto, Alarcon, Tirso de Molina, Rojas, Solis, etc., lesquels ont laissé bien loin derrière eux les contemporains de Cervantès. [283] Premier comte de Castille, dans le dixième siècle. [284] Le Cid n'était pas de Valence, mais des environs de Burgos, en Castille. Cervantès le nomme ainsi parce qu'il prit Valence sur les Almoravides, en 1094. [285] Guerrier qui se distingua à la prise de Séville par saint Ferdinand, en 1248. [286] Ce n'est point du poëte que Cervantès veut parler, quoiqu'il fût également de Tolède, et qu'il eût passé sa vie dans les camps : c'est d'un autre Garcilaso de la Vega, qui se rendit célèbre au siége de Grenade par les rois catholiques, en 1491. On appela celui-ci Garcilaso de _l'Ave Maria, _parce qu'il tua en combat singulier un chevalier more qui portait, par moquerie, le nom d'_Ave Maria _sur la queue de son cheval. [287] Autre célèbre guerrier de la même époque. [288] L'histoire de Floripe et de sa tour flottante, où l'on donna asile à Guy de Bourgogne et aux autres pairs, est rapportée dans les Chroniques des douze pairs de France. [289] Le pont de Mantible, sur la rivière Flagor (sans doute le Tage), était formé de trente arches de marbre blanc, et défendu par deux tours carrées. Le géant Galafre, aidé de cent Turcs, exigeait des chrétiens, pour droit de passage, et sous peine de laisser leurs têtes aux créneaux du pont, _trente couples de chiens de chasse, cent jeunes vierges, cent faucons dressés, et cent chevaux enharnachés ayant à chaque pied un marc d'or fin. Fiérabras vainquit le géant. (Histoire de Charlemagne, _chap. XXX et suiv.) [290] Comme les Juifs le Messie, ou les Portugais le roi don Sébastien. [291] L'histoire de ce cavalier fut écrite d'abord en italien, dans le cours du treizième siècle, par le _maestro _Andréa, de Florence ; elle fut traduite en espagnol par Alonzo Fernandez Aleman, Séville, 1548. [292] Le Saint-Grial, ou Saint-Graal, est le plat où Joseph d'Arimathie reçut le sang de Jésus-Christ, quand il le descendit de la croix pour lui donner la sépulture. La conquête du Saint-Grial par le roi Artus et les chevaliers de la Table- Ronde est le sujet d'un livre de chevalerie, écrit en latin, dans le douzième siècle, et traduit depuis en espagnol, Séville, 1500. [293] Les histoires si connues de Tristan de Léonais et de Lancelot du Lac furent également écrites en latin, avant d'être traduites en français par ordre du Normand Henri II, roi d'Angleterre, vers la fin du douzième siècle. Ce fut peu de temps après que le poëte Chrétien de Troyes fit une imitation en vers de ces deux romans. [294] Écrite à la fin du douzième siècle par le troubadour provençal Bernard Treviez, et traduite en espagnol par Félipe Camus, Tolède, 1526. [295] Cette trompe fameuse s'entendait, au rapport de Dante et de Boyardo, à deux lieues de distance. [296] Pierre de Beaufremont, seigneur de Chabot- Charny. [297] Ou plutôt Ravestein. [298] Juan de Merlo, Pedro Barba, Gutierre Quixada, Fernando de Quevara, et plusieurs autres chevaliers de la cour du roi de Castille Jean II, quittèrent en effet l'Espagne, en 1434, 35 et 36, pour aller dans les cours étrangères _rompre des lances en l'honneur des dames. _On peut consulter sur ces pèlerinages chevaleresques la _Cronica del rey don Juan el IIe, cap. CCLV à CCLXVII. [299] Suero de Quiñones, chevalier léonais, fils du grand bailli (merinomayor) _des Asturies, célébra, en 1434, sur le pont de l'Orbigo, à trois lieues d'Astorga, des joutes fameuses qui durèrent trente jours. Accompagné de neuf autres _mantenedores, _ou champions, il soutint la lice contre soixante-huit _conquistadores, _ou aventuriers, venus pour leur disputer le prix du tournoi. La relation de ces joutes forme la matière d'un livre de chevalerie, écrit par Fray Juan de Pineda, sous le titre de _Paso honroso, _et publié à Salamanque en 1588. [300] _Cronica del rey don Juan el IIe, _cap. CM. [301] La _Historia Caroli Magni, _attribuée à l'archevêque Turpin, et dont on ignore le véritable auteur, fut traduite en espagnol et considérablement augmentée par Nicolas de Piamonte, qui fit imprimer la sienne à Séville, en 1528. [302] Malgré l'affirmation du chanoine, rien n'est moins sûr que l'existence de Bernard del Carpio ; elle est niée, entre autres, par l'exact historien Juan de Ferreras. [303] L'altercation a commencé dans le chapitre précédent, de même que l'entretien entre don Quichotte et Sancho, qui lui sert de titre, avait commencé dans le chapitre antérieur. Faut-il attribuer ces transpositions à la négligence du premier éditeur, ou bien à un caprice bizarre de Cervantès ? À voir la même faute tant de fois répétée, je serais volontiers de ce dernier avis. [304] Virgile avait dit des Champs-Élysées :

Largior hic campos aether et lumine vestit Purpureo. _(_A_En., _lib. VI.) [305] Allusion au poëme de Giacobo Sannazaro, qui vivait à Naples vers 1500. L'_Arcadia _fut célèbre en Espagne, où l'on en fit plusieurs traductions. [306] On ne s'attendait guère à trouver dans le conte du chevrier une imitation de Virgile :

Formosam resonare doces Amaryllida silvas. [307] Autre imitation de Virgile, qui termine ainsi sa première églogue :

Sunt nobis mitia poma, Castaneae molles, et pressi copia lactis. [308] Voilà un passage tout à fait indigne de Cervantès, qui se montre toujours si doux et si humain ; il y fait jouer au curé et au chanoine un rôle malséant à leur caractère, et il tombe justement dans le défaut qu'il a reproché depuis à son plagiaire Fernandez de Avellaneda. Il n'y a point de semblable tache dans la seconde partie du Don Quichotte. [309] Les processions de pénitents _(disciplinantes), _qui donnaient lieu à toutes sortes d'excès, furent défendues, en Espagne, à la fin du règne de Charles III. [310] Dans le reste de l'Espagne, les femmes mariées conservaient et conservent encore leurs noms de filles.

Cervantès, dans le cours du Don _Quichotte, _donne plusieurs noms à la femme de Sancho. Il l'appelle, au commencement de la première partie, Mari-Gutierrez ; à présent, Juana Panza ; dans la seconde partie, il l'appellera Teresa Cascajo ; puis une autre fois, Mari-Gutierrez, puis Teresa Panza. C'est, en définitive, ce dernier nom qu'il lui donne. [311] Il y avait alors à Saragosse une confrérie, sous le patronage de saint Georges, qui célébrait, trois fois par an, des joutes qu'on appelait justas dei arnes. (Ger. de Urrea, Dialogo de la verdadera honra militar.) [312] Garcia Ordoñez de Montalvo, l'auteur de _Las sergas de Esplandian, _dit, en parlant de son livre : « Par grand bonheur il se retrouva dans une tombe de pierre, qu'on trouva sur la terre dans un ermitage près de Constantinople, et fut porté en Espagne par un marchand hongrois, dans une écriture et un parchemin si vieux, que ce fut à grand'peine que purent le lire ceux qui entendaient la langue grecque. » La Chronique d'Amadis de Grèce fut également trouvée « dans une caverne qu'on appelle les _palais d'Hercule, _enfermée dans une caisse d'un bois qui ne se corrompt point, parce que, quand l'Espagne fut prise par les Mores, on l'avait cachée en cet endroit ». [313] Cervantès ne pensait point alors à publier une seconde partie du Don Quichotte. [314] Je demande pardon pour la traduction des sonnets et des épitaphes qui suivent. Que pouvait-on faire d'une poésie ridicule à dessein ? [315] Au temps de Cervantès, on commençait à peine à instituer des académies dans les plus grandes villes de l'Espagne, Madrid, Séville, Valence. En placer une à Argamasilla, c'était une autre moquerie contre ce pauvre village dont _il ne voulait pas se rappeler le nom. _Cervantès donne aux académiciens d'Argamasilla des surnoms ou sobriquets, comme c'était l'usage dans les académies italiennes. [316] Issu du Congo. [317] Mot formé de _pan y agua, _pain et eau ; c'est de ce nom qu'on appelle les commensaux, les parasites, les gens auxquels on fait l'aumône de la nourriture. [318] Le capricieux. [319] Le moqueur. [320] Nom de guerre d'un fameux renégat, corsaire d'Alger, et l'un des officiers de Barberousse, qui, sous le règne de Charles-Quint, fit plusieurs descentes sur les côtes de Valence. [321] _Orlando furioso, _canto XXX. - Cervantès répète et traduit ce vers à la fin du premier chapitre de la seconde partie :

Y como del Catay recibio el cetro,
Quiza otro cantará con mejor plectro.