XXIII
Chaque jour, dès le matin, Petite mère s'établissait sous le cerisier. Elle ne trouvait jamais la journée trop longue: il y avait tant à regarder; tant à admirer… Tantôt c'était un oiseau qui voltigeait et sautillait autour d'elle, tantôt une fleur que Charlot lui apportait, tantôt un nuage au ciel qui changeait de place et de forme tandis qu'elle le suivait des yeux. Vers le soir, quand les ombres commençaient à s'allonger sur les prairies, on la ramenait à la maison. Le matin elle pouvait marcher en s'appuyant un peu sur le bras de Sylvanie, mais le soir elle était fatiguée et celle-ci la portait comme le premier jour. Les joues de Petite mère prenaient des teintes rosées comme elles n'en avaient pas eu depuis qu'elle était toute enfant; elles étaient aussi moins creuses et ses yeux paraissaient moins étrangement grands dans sa petite figure; sa bouche s'ouvrait souvent pour sourire. Elle était bien changée, mais elle avait toujours son air doux et sérieux, et le bonheur ne la rendait pas égoïste.
Un jour une voiture s'arrêta à l'entrée du sentier qui conduisait à la petite maison; c'était un événement. A part celle qui avait amené les enfants, Sylvanie ne se souvenait pas d'avoir vu pareille chose en sa vie. Elle regarda avec curiosité de la fenêtre de sa cuisine et vit descendre une dame et une petite fille qui s'avancèrent vers la maison. Alors Sylvanie essuya à la hâte ses mains qui étaient dans l'eau de savon et alla au-devant des visiteuses.
— Nous venons voir notre petite malade, dit madame Grandville, que la jeune fille reconnut alors pour l'avoir entrevue le jour où elle était allée chercher Petite mère. Quant à Edith elle ne l'avait pas encore rencontrée.
— Vous la trouverez dehors, Madame, je vais vous conduire auprès d'elle. Elle ne mérite presque plus le nom de malade, vous allez la trouver bien changée.
Petite mère les vit venir de loin, et reconnut aussitôt la "petite dame;" ses yeux brillèrent, elle rougit jusqu'à la racine des cheveux, et puis la timidité prit le dessus, et lorsque les visiteuses furent tout près d'elle elle n'osa rien dire, pas même tendre la main. Mais Edith ne se laissa pas arrêter par cette froideur apparente; elle l'embrassa en disant:
— Que je suis contente de te revoir, ma chère Fleurette.
Petite mère, tout interdite de s'entendre appeler ainsi, ne dit encore rien.
— Est-ce que tu m'as oubliée?
— Oh! non, répondit-elle avec un regard qui en disait bien plus que ses paroles, mais je ne m'appelle pas Fleurette.
— Je sais… Maman m'a dit qu'on t'appelle Petite mère. C'est gentil aussi, on dirait que c'est pour jouer; mais moi je t'appellerai toujours Fleurette parce que c'est le nom que je te donnais en pensant à toi. Cela ne te fait rien, n'est-ce pas? Où est Charlot?
— Il joue à la fontaine.
— Je vais le chercher, dit Sylvanie, mais il ne sera guère présentable.
Elle courut d'abord chercher des chaises pour les visiteuses, puis appeler Charlot qui vint, tout trempé et tout honteux, baissant la tête et ne voulant regarder personne en face. Pourtant au bout d'un moment, "la jolie petite dame" l'avait mis à l'aise et il babillait de bonne grâce tout en jouant avec les boucles blondes qui lui avaient laissé un si profond souvenir.
Quand madame Grandville eut bien admiré la bonne mine de la petite convalescente, la jolie vue qu'on avait sous le grand cerisier, la maison tout entourée de verdure, elle proposa à Sylvanie de venir avec elle jusqu'à la voiture pour y prendre quelques provisions qu'elle avait apportées.
— Si vous pouvez, lui dit-elle, nous donner vers la fin de l'après-midi quelque chose à manger, nous resterons un peu, et je dirai au cocher d'aller au village voisin et de revenir nous prendre avant la nuit.
— J'ai du lait de ma chèvre, du pain noir et du fromage, répondit Sylvanie, un peu inquiète de la modestie de ses ressources.
— Oh! alors nous ne manquerons de rien et si réellement cela ne vous gêne pas nous resterons.
Le cocher fut donc congédié et madame Grandville entra avec la jeune fille dans la maison.
Elle fut enchantée de l'ordre et de la propreté qui y régnaient, mais elle ne fit pas de compliments à Sylvanie, car celle-ci était si naturellement aimable et distinguée que l'on ne pouvait s'étonner que tout, autour d'elle, portât le même cachet.
La vieille grand'mère était assise sur une chaise près d'une fenêtre.
— Elle est très sourde, dit Sylvanie.
— Oh! cela ne m'empêchera pas de causer avec elle. J'ai une bonne voix pour me faire entendre des oreilles les plus dures.
Lorsque la grand'mère, qui ne s'était pas doutée de l'arrivée d'une voiture, eut compris à peu près qui était la visiteuse, celle-ci entama avec elle une conversation qui, bien qu'un peu pénible, marchait pourtant d'une manière tout à fait satisfaisante. Au bout d'une demi-heure madame Grandville était au courant de tout ce qui concernait Sylvanie et sa grand'mère. Elle prenait tant d'intérêt à ce que celle-ci lui racontait sur l'activité, le savoir-faire, la vaillance de sa petite-fille, que, tout heureuse d'être écoutée ainsi, la bonne dame aurait volontiers parlé jusqu'au soir.
Madame Grandville avait apporté ses crayons et elle voulut en profiter pour faire un croquis de la vieille petite maison à moitié cachée par les grands arbres qui, au premier coup d'oeil, l'avait frappée comme digne de figurer dans son album.
Elle choisit le point de vue le plus pittoresque et se mit à l'oeuvre. La vieille dame, flattée de ce qu'on faisait "le portrait de sa maison," vint sur le seuil pour jouir de la vue de l'artiste; Sylvanie allait et venait pour ses préparatifs, et sous le grand cerisier caché par un angle du mur, on entendait les voix de trois enfants qui causaient.
Petite mère n'était plus du tout intimidée. Elle avait la main dans celle d'Edith et la regardait avec des yeux brillants. Celle-ci avait trouvé place dans le grand fauteuil à côté d'elle et Charlot se tenait assis par terre à leurs pieds. Si ce n'avait été son admiration pour "la petite dame" il n'aurait certainement jamais abandonné la fontaine pour se tenir si tranquille et pendant si longtemps!… Ils étaient plongés dans une conversation qui les absorbait tous les trois. Petite mère racontait qu'elle avait demandé au bon Dieu de dire à ceux qui la croyaient coupable qu'elle n'avait pas volé, et elle ajoutait en regardant Edith de ses yeux pensifs:
— Il le savait bien, n'est-ce pas?
— Je le crois bien qu'il le savait. Il sait tout, même ce que nous ne disons à personne. Pauvre Fleurette, quand je pense que c'est moi qui suis cause que tu as été si malheureuse… Pourtant je ne croyais pas mal faire en te donnant ma pièce d'or. Mais maintenant tu n'y penseras plus, n'est-ce pas? Tu n'es pas fâchée contre moi!…
— Mais, dit Charlot qui n'avait écouté que les premiers mots, je voudrais pourtant bien qu'on me dît comment le bon Dieu pouvait le savoir.
— Que veux-tu dire? demanda Edith en caressant la bonne joue ronde du petit garçon. Est-ce que tu ne sais pas que Dieu voit tout?
— Nous ne savons rien, dit Petite mère tristement. On m'a dit de prier Dieu, mais je ne sais pas où il est. Est-ce que vous l'avez vu?
— Vu!… Mais personne ne l'a vu… On ne le voit pas…
— Alors comment le connaît-on?
La réponse était plus difficile qu'Edith ne l'avait cru au premier abord. Elle réfléchit un moment.
— Je ne sais pas bien, dit-elle… Jamais je n'ai eu l'idée de me le demander. Voyons, que j'essaie de le comprendre… D'abord tout ce qui est autour de nous, ces arbres, ces prés, le soleil et le grand ciel bleu, je sais bien que c'est lui qui l'a fait… Qui serait-ce? Les hommes ne pourraient pas.
— Et les maisons? demanda Charlot.
— Non. Les maisons, nous savons bien que les hommes les font, puisque nous le voyons tous les jours.
— Alors ils peuvent bien faire aussi les arbres?…
— Non, parce que, vois-tu, Charlot, c'est beaucoup plus difficile. Pense qu'un arbre est d'abord tout petit. Il croît… il grandit comme nous. Nous grandissons, tu sais, tandis que les maisons restent toujours comme on les a faites.
— C'est vrai… dit Petite mère.
— Maman m'a dit une fois que les hommes peuvent faire beaucoup de choses très belles, mais qu'ils ne peuvent rien faire de vivant.
— Je voudrais… commença Petite mère, et elle s'arrêta.
— Que voudrais-tu?
— Je voudrais qu'on me dît tant de choses!… Quand j'étais toute seule pendant que Charlot dormait et que le père ne revenait pas, je pensais quelquefois que le bon Dieu était tout près… Alors je n'avais plus peur et je lui demandais de nous donner du pain et de ramener le père. Ma maman me disait toujours; "Aie confiance en Dieu, demande-lui tout." Mais on ne m'a jamais rien expliqué, et quelquefois je pensais qu'il n'y avait personne pour m'entendre puisque jamais personne ne me répondait.
— Mais tu vois bien qu'il a pris soin de toi, Fleurette! Il t'entendait donc!…
— Oui, je le vois bien maintenant.
— Mais où est-ce qu'il est donc? demanda Charlot d'un ton impatient, car il lui fallait une réponse précise. Je croyais qu'il était dans le ballon, mais le monsieur a dit que non.
— Oh! Charlot, mon pauvre Charlot! s'écria Edith en riant, dans le ballon!… Mais le ciel même, le grand ciel bleu ne peut pas le contenir. Nous ne pouvons pas comprendre cela, mais nous pouvons au moins aimer Dieu et lui demander de nous apprendre à le connaître.
— Je l'aimerai quand je l'aurai vu, dit le petit garçon avec décision.
— Jésus a dit: Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur. Il faut donc bien que tu l'aimes, Charlot.
— Qui est ça, Jésus?
— Comment tu ne sais pas qui est Jésus? Et toi, Fleurette?
Petite mère était devenue toute rouge.
— J'ai vu son portrait dans une église, dit-elle. Il était sur une croix et il avait une couronne d'épines. Pourquoi est-ce qu'ils lui avaient fait tant de mal?
— Je vais vous raconter son histoire, dit Edith. Ecoute-moi bien, Charlot.
Il y avait une fois dans un pays, qu'on appelle la Judée, des bergers qui gardaient leurs troupeaux dans les champs. C'était la nuit et tout à coup ils ont vu une grande lumière et ils ont entendu une belle musique. C'étaient des anges qui chantaient. Tu sais ce que c'est que les anges, Charlot?
— Oui, dit le petit garçon, j'en ai vu dans les images.
— Eh bien, les anges dirent aux bergers que dans une ville qui s'appelait Bethléem il venait de naître un petit enfant. Alors ils se levèrent pour aller le voir et une étoile les conduisait…
— Une étoile!… répéta Petite mère avec étonnement.
— Oui, elle marchait devant eux et ils la suivaient.
— Une étoile n'a pas de jambes, dit Charlot d'un ton bourru.
— Non, mais elle marchait dans le ciel, et quand elle s'arrêta les bergers aussi s'arrêtèrent. Et ils trouvèrent le petit enfant Jésus dans une crèche. Tu sais ce que c'est?…
— Ah! oui, j'ai vu cela dans une boutique, répondit Petite mère, et on m'a dit que c'était l'enfant Jésus, mais je ne savais pas ce que cela voulait dire.
— Alors les bergers se sont mis à genoux devant le petit enfant…
— Pourquoi? demande Charlot étonné.
— Parce qu'ils savaient que ce pauvre petit enfant, couché dans cette crèche, était venu du ciel pour leur apprendre à connaître Dieu et à l'aimer. Ensuite il grandit, et il était toujours sage, toujours obéissant. Et quand il fut devenu un homme il faisait du bien à tout le monde, il guérissait les malades, il consolait ceux qui étaient malheureux. Il parlait du bon Dieu et il disait: "Aimez-le de tout votre coeur, et aimez les autres comme vous-mêmes." Alors ceux qui l'entendaient disaient: "Il nous parle de la part de Dieu," et ils allaient partout avec lui pour l'entendre encore. Et les petits enfants mêmes aimaient à aller auprès de lui parce qu'il les prenait dans ses bras et les bénissait. Mais les méchants le haïssaient et voulaient lui faire du mal. Et bientôt ils l'ont pris et l'ont cloué sur une croix avec une couronne d'épines sur la tête, et ils le frappaient et l'insultaient. Et lui, il demandait à Dieu de leur pardonner…
— Est-ce qu'il est mort? demanda Petite mère qui écoutait avec une attention intense.
— Oh! oui, il est mort… et il est retourné au ciel. Mais alors, maintenant, tu comprends, nous savons que le bon Dieu nous aime, puisque Jésus nous l'a dit. Nous savons qu'il veut nous pardonner notre méchanceté et nous rendre bons comme Jésus l'était.
Petite mère écoutait toujours les mains croisées sur ses genoux, les yeux pleins de larmes.
— Oh, dit-elle, si seulement il était encore sur la terre!…
— Oui, dit Edith, je le voudrais bien aussi, mais nous irons au ciel et nous le verrons si nous aimons Dieu de tout notre coeur et notre prochain comme nous-mêmes. Et alors aussi nous verrons Dieu…
En parlant ainsi Edith levait ses yeux bleus vers le ciel; il semblait qu'elle entrevît quelque chose dans les profondeurs de l'azur. Petite mère la regardait et son coeur se remplissait de pressentiments des choses éternelles. Charlot, un peu las d'une conversation si sérieuse, s'était mis à quatre pattes pour voir de plus près une fourmi qui trottait, affairée, parmi les brins d'herbe.
— Je t'apporterai un livre où tu pourras lire l'histoire de
Jésus, dit Edith à Petite mère.
— Je ne sais pas lire, répondit la pauvre petite toute confuse.
— Oh! que c'est triste!… Mais tu apprendras, Fleurette; ce n'est pas très difficile, je suis sûre que tu sauras bien vite. Moi j'aime beaucoup à lire, mais j'aime encore mieux causer comme à présent. Quand tu seras guérie tu viendras me voir quelquefois, et je viendrai aussi chez toi. Nous causerons…
— Mais, dit Petite mère, moi, je ne sais rien…
— Je suis sûre que tu sais beaucoup de choses que je ne sais pas. Dis-moi un peu ce que tu sais faire…
— Rien… répéta la petite.
— Je suis sûre que tu sais faire ton lit, balayer ta chambre.
— Oui, mais ce n'est pas difficile. Je sais aussi faire cuire la soupe.
— Oh! que tu es habile! Moi je ne sais rien faire de tout cela.
Quand je veux m'en mêler la femme de chambre me dit "Laissez,
Mademoiselle, ce n'est pas votre affaire." Mais je voudrais
apprendre aussi, car c'est amusant de faire le ménage. Et toi,
Charlot, que sais-tu faire, gros garçon?
— Moi, répondit Charlot, je sais cueillir l'oseille, et quand je serai grand je saurai bâtir des maisons.
Sylvanie arrivait avec une petite table qu'elle couvrit d'une nappe un peu grossière, mais d'une parfaite propreté. Elle y posa des tasses, des assiettes, du lait, du pain de seigle, du fromage et une grande assiettée de fraises qu'elle venait de cueillir dans le jardin. C'était un repas charmant; Edith et sa mère croyaient n'en avoir jamais fait de si bon. Charlot en prit une large part sans se faire prier et Petite mère but son lait. Sylvanie allait et venait pour servir, tandis que ses poules s'aventuraient jusque sous le cerisier pour becqueter les miettes du festin. Il fallut ensuite montrer à Edith la chèvre dont elle venait de boire le lait, et Sylvanie voulut encore lui cueillir un bouquet moitié de fleurs de son jardin, moitié de fleurs des champs entremêlées d'herbes fines; tout cela prit du temps et le soleil était bien bas à l'horizon lorsque la voiture, qui avait attendu patiemment au bout du sentier, s'éloigna enfin emportant les deux visiteuses. Les habitants de la petite maison les suivirent des yeux tant qu'ils le purent, puis on rentra et Petite mère se remit au lit un peu lasse, mais les yeux brillants et le coeur joyeux.
— Je ne veux pas dormir, je veux penser, dit-elle à Sylvanie qui se penchait sur elle en lui souhaitant une bonne nuit.
— A qui veux-tu penser?
— A tout ce qu'elle m'a dit. Elle nous a raconté une si belle histoire, et maintenant je sais que Dieu nous aime…
Un quart d'heure après elle dormait paisiblement. De beaux et doux rêves la faisaient sourire, et lorsqu'elle s'éveilla dans la nuit elle se sentait si heureuse qu'elle aurait voulu pouvoir le dire à quelqu'un, mais tout le monde dormait. Par la petite fenêtre un rayon de lune se glissait dans la chambrette entre les branches du rosier; un rossignol tardif chantait dans les arbres et le murmure de la fontaine se mêlait à sa voix. Tout était si doux, si paisible. Petite mère se rendormit en souriant encore.
Oui, l'amour de Dieu veille sur vous, pauvres enfants, l'amour de Dieu vous enveloppe de toutes parts! Petite mère le sait maintenant. Pour en avoir conscience il faut un coeur d'enfant, un coeur pur et aimant. Quelle douceur infinie dans le sentiment de cet amour!
Elle dormit jusqu'au matin de ce sommeil profond et paisible, et lorsqu'elle se réveilla sa première pensée fut:
— Je suis tout à fait guérie…
Madame Nanette vint dans la journée, apportant un poulet de sa basse-cour pour la malade, et du beurre de sa façon pour Sylvanie. En regardant Petite mère, elle put à peine croire qu'elle avait sous les yeux la même enfant qui lui avait paru toute semblable à une figure de cire.
— Mais te voilà toute vivante, lui dit-elle, je n'aurais jamais cru qu'on pût changer à ce point en si peu de temps.
Et en s'en allant elle dit à Sylvanie:
— Vous aviez raison, ma fille, cette petite a l'air de vouloir vivre.