Les Adieux.

Les Adieux.

Charmante et paisible retraite,

Que de votre douceur je connais bien le prix!

(Mme Deshoulieres, la Solitude.)

UNE VESTALE, UNE NOVICE.

LA VESTALE.

Eh bien, ma Valérie, il faut nous séparer;

De la robe d’hymen l’amour va te parer,

Tu vas quitter le temple et tes jeunes compagnes;

Sylvius a du Parthe asservi les campagnes:

Dans Rome délivrée il revient en vainqueur,

Il vient à Valérie offrir son jeune cœur.

Mais, dans un si beau jour qui peut causer tes larmes?

Lorsqu’au sein de la gloire esclave de tes charmes,

Sylvius à ton sort est fier de s’allier?

VALERIE.

A l’autel de Vesta je n’irai plus prier!

Mes mains n’oseront plus lui porter une offrande;

Des novices déjà j’ai quitté la guirlande;

Déjà loin de mon front le saint voile est jeté.

Mes accens n’auront plus assez de pureté

Pour chanter avec vous l’hymne de la déesse.

Je n’obéirai plus à la grande prêtresse.

Quand tes soins veilleront auprès du feu sacré,

Une autre t’offrira le cèdre préparé,

L’huile sainte, les fleurs, l’encens des sacrifices,

Ou des riches moissons les fécondes prémices;

Et, lorsque de mes jours s’éteindra le flambeau,

Si, loin de cet azile, on m’élève un tombeau,

Le lis, emblème pur des jours d’une Vestale,

Ne protégera point ma cendre virginale!

C’en est fait! je vous quitte; ô mes heureuses sœurs,

Que votre sort obscur m’offrirait de douceurs!

Rien de vos sentimens n’allarme l’innocence;

Le seul qu’on vous permette est la reconnaissance;

Votre cœur en jouit sans remords, sans combats;

Au nom que vous aimez vous ne rougissez pas!

Toi, de pressentimens tu n’es point poursuivie:

Tu connais en un jour tous les jours de ta vie;

Ton ame est sans regret, comme sans avenir,

Pour toi le présent même est un doux souvenir.

Mais moi, sans implorer la Déesse chérie,

Exilée à jamais du Temple, ma patrie,

Des piéges qu’on ignore en ce chaste séjour

Qui défendra mon cœur?

LA VESTALE.

Les dieux et ton amour;

Ne crains pas de Vesta la vengeance suprême:

Il n’est point de danger près de celui qu’on aime!

Sans offenser le ciel, sans infidélité,

Ton cœur va seulement changer de déité;

Et tes dons vont passer dans la même journée

Du Temple de Cybèle au Temple d’Hyménée.

Demain, séchant tes pleurs, près de ton jeune époux,

Va, tu ne diras pas que mon sort est plus doux.

Je crois déjà te voir, à ses vœux moins rebelle,

Pour la première fois heureuse d’être belle,

Et nommant Sylvius le plus grand des guerriers,

De son front triomphant caresser les lauriers.

Déjà l’heure s’avance où, paré de sa gloire,

Il viendra.....

VALERIE.

Je l’entends! sous son char de victoire,

Du portique sacré le marbre a tressailli.

Ah! de ton amitié l’oracle est accompli:

Il vient, sa voix dissipe une crainte impuissante,

Je sens à mon bonheur que je suis innocente!

Magdeleine.
CHANT PREMIER.

Magdeleine,
Poëme.

CHANT PREMIER.

Béni soit le Dieu d’Israël! si sa colère est terrible au méchant endurci, sa miséricorde est infinie pour le pécheur repentant.

Mme Cottin. La prise de Jéricho ou la pécheresse convertie, liv. I.

Harpe du Roi poëte, ô Reine des cantiques,

Toi, que David baigna de larmes prophétiques,

Toi, que dans le saint temple il a fait retentir,

Toi, qui chantas son crime avec son repentir,

Apprends-moi les accords empreints de son génie,

Fais couler sous mes doigts des torrens d’harmonie,

Révèle ce malheur de mon âge inconnu,

Fais crier les remords dans un cœur ingénu;

Livre-moi les secrets d’une douleur amère;

Je ne connais encor que les maux de ma mère,

Dans une sainte erreur mon cœur est demeuré;

Pour chanter Magdeleine il faut avoir pleuré.

En ce temps-là vivait dans la cité chérie

Une femme, c’était Magdeleine Marie,

De l’antique Sion, témoin de son bonheur,

Elle fut à la fois et la honte et l’honneur.

Belle comme la gloire, elle en était l’image;

De même on lui rendait un imprudent hommage.

Le soin de sa parure occupait tous ses jours;

Ses vœux étaient de plaire et de plaire toujours.

Dans son cœur inconstant quels yeux auraient pu lire?

Tantôt de la folie elle avait le délire;

Puis, d’une jeune fille imitant la candeur,

Comme un attrait de plus adoptait la pudeur,

De l’innocence même osait feindre les charmes;

Mais ce cœur ignorait le mensonge des larmes,

Car il n’est plus d’espoir et point de repentir

Pour celle dont les pleurs ont appris à mentir.

O vous dont l’ame triste est pleine de tendresse,

Evitez les regards de cette enchanteresse!

Et vous, femmes, fuyez son dangereux séjour;

Et toi, qui de l’hymen voit briller le beau jour,

Dans la chaîne de fleurs que tes mains ont tressée

Retiens ton jeune époux, ô jeune fiancée!

Si tu veux par l’amour le soumettre à tes lois,

Fais qu’il n’entende pas sa séduisante voix!

Le sage en la voyant perd son indifférence:

De la rendre au devoir il conçoit l’espérance;

Car, malgré tous ses torts, sa céleste beauté

Donne à son front coupable un air de chasteté.

Déjà dans son regard l’avenir se révèle,

Ah! bientôt, réclamant sa parure nouvelle,

Ce front se cachera sous la cendre du deuil[9]!

Ils seront passagers les jours de son orgueil!

Mais voyez quel éclat, quelle magnificence

De cette femme impie annoncent la puissance.

Admirez ce palais orné de pampres d’or[10],

Et ces vases d’airain plus précieux encor,

Ces colonnes de jaspe, et ces flambeaux superbes

D’où la flamme s’échappe en lumineuses gerbes.

L’aloës et la myrrhe, aux saints autels ravis,

De ce temple profane embaument le parvis;

Les tapis de l’Égypte en décorent l’enceinte.

Sous un dais recouvert de pourpre et d’hyacinthe[11]

Dans la salle de fête un banquet est dressé.

Là, des jeunes flatteurs le cortége empressé

Sur les siéges d’ivoire avec ordre se range;

Chacun s’anime, on rit; l’encens de la louange

Autour de Magdeleine exhale ses vapeurs.

Elle-même préside à ces plaisirs trompeurs.

Elle sait d’un sourire encourager la joie;

Par des soins prévenans sa grace se déploie.

Le vieil Herbas près d’elle a voulu se placer:

Aux rêves du jeune âge il ne peut renoncer.

Cette femme, à l’œil noir, est la belle Aurélie;

Cette autre est Salomé, par l’esprit embellie.

Plus loin on voit Pharès de la tribu d’Azer,

Et Nachor, surnommé le Lion du désert.

On reconnaît Paulus à sa toge romaine;

Le dépit l’éloigna, mais l’espoir le ramène:

De l’adorer toujours on avait fait serment.

Mais quel est ce jeune homme au front pâle et charmant,

Ce convive distrait que la joie importune?

Sa tristesse n’est pas celle de l’infortune:

Il est préoccupé d’un souvenir plus doux

Que tous ces vains plaisirs dont il n’est point jaloux.

C’est le noble Joseph, natif d’Arimathie;

Hélas! dans le péché son ame est endurcie;

On ne le voit jamais prier dans le saint lieu;

Le plaisir est son culte, et l’amour est son dieu.

Jamais il n’accorda le pardon d’une offense;

Mais un tendre soupir le trouvait sans défense.

Ses yeux presque fermés étaient doux et moqueurs;

Il savait des discours qui charmaient tous les cœurs,

Il les avait appris dans un monde perfide,

Et pourtant son langage était simple et timide,

Des sages, des enfans il était écouté:

Comment se défier de la timidité?

Ce jour-là, soit raison, ou soit par indolence,

Auprès de Magdeleine il gardait le silence.

Cachant à ses amis ses craintes, ses désirs,

Avec indifférence il voyait leurs plaisirs;

Et lorsque des rivaux la foule adulatrice

D’un regard bienveillant implore le caprice,

Lui, paraît dédaigner ce trop facile honneur,

Son sourire trahit un insolent bonheur.

Cependant Magdeleine a lu dans sa pensée,

De son morne silence elle semble offensée;

Il le voit, il se lève, et, domptant sa fierté,

Tout-à-coup fait briller sa tardive gaîté:

«Donnez, dit-il, la coupe à mes lèvres avides.

«Eh! quoi? les flacons d’or en mes mains restent vides?

«Les plaisirs du festin ont-ils fui les premiers?

«Nos coteaux ne sont-ils généreux qu’en palmiers?

«Ah! que n’est-il ici ce charpentier prophète

«Qui de l’humble Cana vint partager la fête,

«Et, d’oublier ses maux se fesant un devoir,

«Par un joyeux miracle attesta son pouvoir!

«Du Ciel ou de l’Enfer quel aimable transfuge!

«C’est un nouveau Noé sans arche et sans déluge;

«C’est un roi travesti pour sauver l’univers;

«C’est un ange perdu dans un monde pervers;

«C’est un dieu qui, forçant sa divine nature,

«Vient des pauvres mortels goûter la nourriture!»

O Jacob! ô David! jours de calamités!

La foule applaudissait à tant d’impiétés!

Et le jeune insensé, plein d’une double ivresse,

S’enflammant aux regards de sa belle maîtresse,

Et vantant par ses vers un trop heureux amour,

Riait, parlait, buvait et chantait tour à tour.

Puis Joseph dans ses bras serrait la harpe antique;

Sainte, elle accompagnait un profane cantique;

Tandis qu’autour de lui le vin oriental,

Quittant avec fracas la prison de cristal

Où depuis quinze hivers son doux parfum sommeille,

Retombait dans la coupe en cascade vermeille.

Déjà du haut des cieux l’étoile du matin

A fait pâlir l’éclat des flambeaux du festin.

Magdeleine aperçoit leur tremblante lumière.

Du somptueux banquet se levant la première,

«Séparons-nous, dit-elle, il est tard, et j’entends

«Le concert matinal des oiseaux du printemps.

«Allez, qu’un doux repos à ses lois vous enchaîne;

«Adieu, nous nous verrons à la fête prochaine.»

—A demain, dit Joseph en lui baisant la main.

Et la troupe joyeuse a répété: «Demain!»

Les plaisirs ont cessé, l’ivresse dure encore.

Par les chants de la nuit insultant à l’aurore,

Les convives enfin s’éloignent de ces lieux;

Le pauvre est réveillé par leurs bruyans adieux;

D’un regard indigné le prêtre les contemple,

Et va pour leur salut prier dans le saint Temple.

Villiers, novembre 1822.

[9] Mœurs des Israélites, par l’abbé Fleury.

[10] Description du temple de Jérusalem.

[11] Livre d’Esther, festin d’Assuérus.

Magdeleine,
CHANT VI.

MAGDELEINE.

FRAGMENT DU CHANT CINQUIÈME.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Satan va prononcer l’infernale sentence;

Car il craint la vertu moins que la pénitence.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ainsi parle Satan. Mais dans l’affreux cortège

Quel est-il ce démon que sa faveur protège?

Dans sa fatale main il agite un flambeau;

Que ses regards brûlants font frémir! Qu’il est beau!

Si la Haine était belle, on dirait: C’est la Haine!

Des anneaux d’un serpent il a formé sa chaîne,

Il porte sur son dos les ailes du vautour,

Et l’enfer l’a nommé le démon de l’amour!

Ce n’est pas cet amour dont la pudique flamme,

Comme un pardon du ciel, vient épurer notre ame,

Ce gage précieux d’un bonheur avenir,

Ce rayon du beau jour qui ne doit pas finir!

Magdeleine,

CHANT VI.

Pour prouver qu’en son cœur le besoin du pardon

N’était point le dépit, n’était point l’abandon,

Que du seul repentir elle était animée,

Dieu permit qu’elle fût profondément aimée.

Magdeleine, chant 5.

Les derniers feux du jour coloraient la cité.

Par mille sentimens à la fois agité,

Joseph de Magdeleine atteignit la demeure,

Quand l’ombre des palmiers marquait la neuvième heure.

Sous le riche portique aussitôt qu’il entra,

Il vit venir à lui la jeune Séphora[12].

«Te voilà! dit l’enfant, indiscrète et naïve,

«Je suis seule en ces lieux; mais, dis, sur quelle rive

«Si loin et si long-temps as-tu donc voyagé?....

«Magdeleine est au Temple... Oh! tout est bien changé!

«Elle adore Jésus, au désert l’accompagne;

«Elle va l’écouter sur la sainte montagne.

«Elle a donné son or, ses perles, ses rubis;

«Elle ne porte plus que de simple habits.

«Elle dit: «J’ai péché, mais Dieu m’a délivrée.»

«De pauvres, de vieillards on la voit entourée:

«Tous ceux qui la blâmaient réclament ses secours.

«Elle est douce, elle prie, elle pleure toujours,

«Et moi je la console, et, sans rien y comprendre,

«Je pleure sur ses torts qu’on ne veut pas m’apprendre.

«Toi, qui l’aimais déjà, tu l’aimeras bien mieux!»

Et Joseph soupira. Puis, détournant les yeux,

Abandonna l’enfant qu’il tenait embrassée;

Mais elle, par instinct, devinant sa pensée:

«Fuis ma sœur, reprit-elle, et ne l’afflige pas;

«Ton nom la fait pleurer quand je le dis tout bas,

«Et Nohamel[13] aussi, défend qu’on le prononce.»

—«Il suffit, dit Joseph, à la voir je renonce.

«Oui, de Jérusalem je partirai demain.»

Et, malgré lui, du temple il suivit le chemin.

D’un orgueil emprunté se faisant une étude,

«Courage, disait-il, pâle d’inquiétude,

«Mon nom la fait pleurer; elle n’ose me voir,

«D’un souvenir trop cher elle craint le pouvoir.

«Je conçois ses desseins; sa prudence m’évite;

«Elle m’a trop aimé pour m’oublier si vite.

«Aux accens de ma voix elle va se troubler;

«Je la verrai rougir, je la verrai trembler;

«Car, je n’en doute plus, sa feinte pénitence

«Est l’œuvre du dépit, et non de l’inconstance.»

A ces mots près du Temple une femme passa,

Et ce reste d’orgueil en son cœur s’effaça.

C’est elle!.... il reconnaît sa taille et sa démarche.

Vers l’enceinte sacrée, en rêvant, elle marche;

Il la suit, elle arrive, et pour s’humilier

A la porte s’arrête et se met à prier.

Est-ce bien Magdeleine? Ah! quelle différence!

Il l’admire et s’afflige, il n’a plus d’assurance.

Son amour, dont l’espoir commence à s’affaiblir,

Envie à la vertu ce pouvoir d’embellir;

Car jamais à ses yeux son amie infidèle

Au temps de ses erreurs n’avait paru si belle!

Jamais son jeune front n’eut un si noble aspect!

Joseph la contemplait, pénétré de respect.

Qu’il préférait alors à sa grace perfide,

Ce maintien à la fois imposant et timide!

On ne l’entendait pas prier, mais seulement

De sa bouche entr’ouverte un léger mouvement

Trahissait de son cœur la fervente prière;

Elle était à genoux, humblement sur la pierre;

Ses cheveux, par des nœuds n’étant point retenus,

Descendaient en flots d’or jusques à ses pieds nus;

Une sainte langueur ajoutait à ses charmes;

Et ses yeux dont l’azur était brillant de larmes,

Modestes ressemblaient à ces modestes fleurs

Que l’ange des adieux fit naître de ses pleurs,

Qui protégent l’absence et sa mélancolie,

Et dont le nom charmant défend que l’on oublie.

Ce Joseph autrefois si fier, si confiant,

Voyez comme aujourd’hui timide, suppliant,

Il craint de s’attirer un regard trop sévère,

Et s’étonne d’aimer autant ce qu’il révère!

Aux yeux de Magdeleine il voudrait se cacher;

Il brûle de l’entendre, et n’ose l’approcher;

Hélas! plus il la voit, plus son amour redouble;

Epiant sur son front la rougeur et le trouble,

Enfin, malgré l’effroi qu’il s’efforce à bannir.

Et pour être écouté s’aidant d’un souvenir,

Il s’approche en tremblant de la femme qui prie,

Et lui dit tendrement: «Magdeleine, Marie.»

Sa voix est reconnue..... O surprise, ô douleur!

Le front de Magdeleine a gardé sa pâleur;

Ses traits ont conservé leur tristesse mortelle.

«Je bénis le Seigneur, c’est vous, Joseph, dit-elle,

«Je vois que tous mes vœux ne sont pas superflus,

«J’allais prier pour vous...—«Ah! tu ne m’aimes plus!»

«Moi! reprit Magdeleine, oh! je vous aime encore;

«Ne me refusez pas la grace que j’implore,

«Epargnez-moi pour vous des regrets éternels:

«Si jadis vous suiviez mes conseils criminels,

«D’un pieux repentir suivez aussi l’exemple.»

Elle dit; et paisible, elle entra dans le temple.

De la religion dédaignant les secours,

Joseph n’entendit pas ce consolant discours.

Mais cette voix sans trouble, il l’a trop entendue!

Voyant que sa tendresse était pour lui perdue,

Il pleurait son amie et ne l’écoutait pas.

Il voulut lui parler et retenir ses pas,

Mais triste, sans espoir et respirant à peine,

Il ne put prononcer que son nom, «Magdeleine!...»

Il la vit quelque temps errer dans le saint lieu,

Puis elle disparut... sans un regard d’adieu!...

Alors tout son malheur revint à sa mémoire,

Et son cœur en souffrit long-temps avant d’y croire.

Long-temps il répéta, de regrets consumé:

«Malheur! malheur à moi! Je ne suis plus aimé!..»

Le démon de l’amour, caché dans un orage,

N’avait pu jusqu’alors accomplir son ouvrage:

Magdeleine était là, loin d’elle il avait fui:

L’amour que Dieu lui donne est plus puissant que lui!

Et tant qu’elle resta hors des murs de l’enceinte,

Joseph fut protégé par sa présence sainte.

Mais sitôt qu’il la voit sous les lambris sacrés

Le démon, dans les airs, s’abaissant par degrés,

Et souriant déjà du tourment qu’il apprête,

S’envole vers Joseph, vient planer sur sa tête;

Par un prestige affreux égarant sa raison,

L’enchaîne de serpens, l’enivre de poison.

Pour rendre sa souffrance et plus longue et plus sûre

Il déchire son cœur d’une sourde blessure;

Le perce lentement d’un invisible fer;

Du récit de ses maux va réjouir l’enfer,

Et, faisant éclater son exécrable joie,

Aux tourmens qu’il lui laisse abandonne sa proie.

«Reviens, criait Joseph, Magdeleine, jamais

«Je ne puis être heureux sans toi... si tu m’aimais,

«Pourquoi m’avoir quitté? Je ne t’ai point trompée,

«De toi seule et toujours mon ame est occupée.

«Oh! je t’aime, reviens, je ferai tout pour toi,

«J’adorerai ton Dieu s’il te ramène à moi.

«Je serai pénitent si ta voix me l’ordonne,

«Et j’irai demander qu’ensemble on nous pardonne.

«Qu’il rende Magdeleine à mes vœux impuissans,

«Et sur tous ses autels je porte mon encens!

«Mais je ne puis aimer un Dieu qui nous sépare;

«Un Dieu dont le pardon t’a rendu si barbare;

«Un Dieu qui t’inspirant une profane ardeur,

«Du nom de repentir abuse ta candeur.

«Non, de ce Dieu rival j’affronte la puissance;

«Je maudis ses bienfaits et ta reconnaissance;

«Et mon cœur, par l’amour et la haine irrité,

«Ne s’enflamma jamais d’autant d’impiété!

«C’est en vain contre moi que ton orgueil conspire;

«En vain de tes sermens tu veux braver l’empire;

«Tu ne peux m’oublier jamais, tu m’appartiens;

«Ta honte nous unit; mes crimes sont les tiens;

«Ton cœur qui fut à moi ne peut me méconnaître,

«Et, roi de tes remords, je te commande en maître!

«Je saurai, du passé dévoilant les secrets,

«Troubler ta pénitence à force de regrets.

«Tes remords avec moi seront d’intelligence;

«Mon bonheur qui n’est plus, deviendra ma vengeance.

«Dans le temple, au désert et la nuit et le jour,

«Tu trouveras partout mon implacable amour.

«La mort saura mon nom; et la tombe elle-même,

«Quand tu viendras pleurer, te criera que je t’aime.

«Les échos du Carmel, des torrens et des bois

«Jusqu’aux pieds de Jésus te porteront ma voix;

«Et les flots du Jourdain complices de ma rage,

«S’armeront contre toi de ma brûlante image!»

A peine il exhalait ces cris de désespoir

Que le peuple, sortant de l’offrande du soir,

Et remplissant déjà la galerie antique,

Fit du nom de Jésus résonner le portique.

Les docteurs de la loi, par la foule écartés,

Pour épier Jésus au temple étaient restés.

C’est là qu’il expliquait sa morale profonde

En de simples discours qui changèrent le monde!

Tandis que les Hébreux, étonnés et ravis

L’écoutent; franchissant les degrés du parvis,

Joseph entend nommer le rival qu’il déteste:

C’en est fait! Plus d’obstacle à son projet funeste!

L’enfer a secondé sa jalouse fureur;

Il traverse la foule, y répand la terreur;

Profanant de son Dieu la demeure sacrée,

Du Temple qu’on fermait il assiége l’entrée,

S’élance, et suspendant de loin le coup fatal,

D’une main sacrilége attaque son rival....

Mais, sans parer le coup, sans s’émouvoir du crime,

Jésus l’anéantit par un regard sublime.

O miracle! O bonheur!.. Joseph n’est plus jaloux!..

Il entend le Messie et tombe à ses genoux;

Reconnaît le Sauveur à sa voix qui console;

A son front couronné des feux de l’auréole.

Il regarde... Soudain, remplis d’un saint effroi,

Ses yeux ont vu briller le soleil de la foi!

L’avenir se révèle à son ame attendrie;

Enivré de lumière, il s’enflamme, il s’écrie:

«Vous êtes le Sauveur que Moïse a prédit!»

Et comme il s’inclinait Jésus lui répondit:

«Il n’est point de pécheur que le ciel abandonne;

«Relevez-vous, allez, mon père vous pardonne.»

Et Joseph, du pardon éprouvant la douceur,

Courut vers Magdeleine et l’appela: «Ma sœur!»

Villiers, septembre 1823.

[12] Sœur de Magdeleine, âgée de huit ans.

[13] Nohamel, vielle nourice de Magdeleine.

La Tour
Du Prodige.

Conte.

A mon Neveu

Gustave O’Donnell.

J’ai fait pour toi ces vers, et je te les dédie.

Ton oreille en aimait déjà la mélodie;

A te les répéter combien je me plaisais!

Que je les trouvais doux lorsque tu les disais!

Hélas! dans tes beaux yeux la vie est effacée,

Ton innocente main en jouant s’est glacée;

J’ai vu venir la mort sur ton front gracieux,

Et ton dernier regard m’a révélé les cieux!

Oui, tu prieras pour nous, et ton ame naissante

Des pleurs de tes parens sera reconnaissante;

Le ciel t’écoutera; demande-lui pour eux

Des regrets moins amers, un sort moins rigoureux.

Pour calmer bien des maux je sens qu’on m’a choisie,

Viens m’aider; sois pour moi l’ange de poésie

Qui donne le secret de charmer les douleurs;

Viens m’apprendre à sourire en essuyant mes pleurs;

Fais entendre ta voix, ta voix qui m’est si chère,

Et je l’imiterai pour consoler ta mère,

Jusqu’au jour où le Dieu qui veille au souvenir

A ceux qui nous aimaient voudra nous réunir.

La Tour
Du Prodige,
Conte
Dédié à mon neveu Gustave O’Donnell.

Entour du feu, mesme au soir, que parlons

De voyagiers esgarez loing des routes,

Au fond des bois, dans le creulx des vallons,

Ou s’abritant soubz les obscures voultes

De vieulx chastels ouvertz aux aquilons,

S’oyonz un cry tout-à-coup dans la plaine,

Ung bruict confuz tant soict au loing cela,

Soudain le sang tout se fige en ma veyne;

Retienz mon souffle, et ne reprendz haleine

Que pour me dire: «O ciel! s’il estoit là!»

(Clotilde de Survile, le chant d’amour en hiver.)

Écoutez, mes enfans, cette effrayante histoire;

Comme d’un saint avis gardez-en la mémoire;

Un jour vous la direz à vos petits-neveux,

Quand la neige des ans blanchira vos cheveux.

C’était le soir; le vent soufflait sur les bruyères;

Les marais exhalaient des vapeurs meurtrières,

Et l’écho du vallon mêlait avec effroi

Les cris de la chouette aux sons lourds du beffroi.

Insensible aux autans qui grondaient sur sa tête,

Un voyageur, un seul, affrontait la tempête;

Paisible il gravissait le sentier du coteau.

Livrant aux aquilons l’azur de son manteau.

En vain les loups cruels, errant dans les ténèbres,

Font retentir les bois de hurlemens funèbres;

En vain les vieux bergers, l’autre soir, ont prédit

Qu’un malheur l’attendait près du sentier maudit;

Il n’a point écouté la parole des sages:

Pour un cœur sans amour qu’importent les présages?

Au conseil des vieillards il ne s’est point rendu;

Il a pris en riant le sentier défendu;

Et les vieillards ont dit: «Que le ciel le dirige,

«Et détourne ses pas de la Tour du prodige!»

Il a déjà franchi le torrent écumeux,

Et cette plaine aride où d’un combat fameux

Quelques tertres épars attestent la mémoire;

Son pied foule en passant ces monumens de gloire.

Soudain, au fond du bois par les vents agité,

Il a vu d’un flambeau la tremblante clarté;

Vers ce fanal d’espoir, toujours plus intrépide,

Il dirigea l’essor de sa course rapide.

Il marchait à grands pas; mais plus il avançait,

Et plus à l’horizon la clarté s’effaçait;

Il gravit le rocher, et la blanche lumière

Dans le ciel nébuleux disparut tout entière.

Alors le voyageur, saisi d’étonnement,

Et maudissant la nuit, s’arrêta brusquement;

Car sur le roc désert pour lui seul accessible,

Sa marche crut sentir un obstacle invincible;

Et, lorsque pour le vaincre il se précipita,

Contre un anneau de fer son casque se heurta,

Puis son bras s’étendit sur d’épaisses murailles;

Ses pieds ne trouvaient plus ni cailloux, ni broussailles.

L’éclair avait cessé de frapper ses regards,

Et la foudre pourtant grondait de toutes parts.

Sous cette voûte humide il lui semblait encore

Que son pas devenait de plus en plus sonore,

Et qu’un étrange bruit, un sourd gémissement,

Du fond d’un souterrain s’élevaient lentement.

En vain le malheureux, perdu dans ce lieu sombre,

Se guidant par ses bras qu’il étendait dans l’ombre,

Cherchait vers quelque issue à s’ouvrir un chemin;

Tout-à-coup, ô terreur!... il sent une autre main

Dont les doigts décharnés s’emparent de la sienne:

«Suis-je dans l’antre obscur de quelque magicienne?

«Dit le jeune imprudent, ou quelque vieux sorcier

«Aux fêtes du sabbat veut-il m’associer?

«Qu’il parle! à ses désirs il me verra docile;

«Le combattre ou l’aider, tout me sera facile,

«Et fût-il Satan même!..» A ces mots il entend

D’une porte d’airain tomber le lourd battant.

«Qu’on m’enferme, dit-il, mais qu’on réponde! Où suis-je?»

Une voix répondit: «Dans la Tour du prodige!»

Mais lui, serrant la main qui vient de le saisir,

«Déjà, dit-il, le ciel exauce mon désir!

«Enfin j’ai pénétré dans ce lieu redoutable;

«Toi, qui veux m’effrayer par ta voix lamentable,

«Renonce au vain projet de m’éloigner d’ici;

«Ton cœur à la pitié se fût-il endurci,

«Tu ne peux refuser au guerrier qui l’implore

«La modeste faveur d’attendre ici l’aurore?

«—Vous, s’écria la voix, vous, rester en ces lieux?

«—Pourquoi non?—Ah! fuyez!.. mortel audacieux!

«—Moi fuir?—L’ignorez-vous? cette tour est maudite,

«Un sorcier... un géant... un fantôme l’habite!..

«—Je viens le visiter.—Oh! ciel! que dites-vous?

«Du maître que j’attends redoutez le courroux.

«Il commande au Destin; l’enfer est sa patrie;

«Des flots et de l’orage il guide la furie;

«Fuyez! de le combattre abandonnez l’espoir:

«La lance des guerriers est sur lui sans pouvoir.

«Il défierait le ciel! de la mort elle-même

«Il brave sans danger la puissance suprême.

«En vain un coup heureux vous livrerait ses jours,

«Pour vous combattre encore il renaîtrait toujours!

«—Tu dis qu’il va venir?—Hélas avant une heure

«Vous entendrez ses pas!..—S’il est vrai je demeure;

«A son festin du soir je veux être invité.

«—Ah! c’en est fait de moi! votre témérité,

«Si mon maître revient, va me coûter la vie:

«Je ne suis qu’une esclave à ses lois asservie;

«Ayez pitié de moi, de vous j’aurai pitié;

«Je vais de mon souper vous offrir la moitié;

«Mais du hameau prochain vous reprendrez la route.»

Elle dit, et déjà l’entraîne sous la voûte.

Une lampe qui veille au fond du noir réduit,

Montre aux yeux du guerrier celle qui le conduit;

Les rides s’étendaient sur son pâle visage;

Une chaîne attachait deux clefs à son corsage:

«—Hâtez-vous, dit la vieille.» Aussitôt le guerrier

Fait sécher son manteau, quitte son baudrier;

Au clou de la muraille où brillait une hache,

Il suspend avec soin son casque au blanc panache,

Et s’assied, en riant de son repas frugal;

L’escabeau chancelait sur le sol inégal.

En attisant le feu, la servante craintive

Prêtait au moindre bruit une oreille attentive;

Posait sur une table à l’angle du foyer

Le lait, le pain de seigle, et les fruits du noyer;

D’un fer mal aiguisé sa main chassait la rouille;

Puis, tournant dans ses doigts la tremblante quenouille,

Tandis que l’étranger achève son repas,

La vieille auprès de lui vient s’asseoir, et tout bas

Lui dit ces mots: «La tour dans laquelle nous sommes

«N’est point l’œuvre de Dieu, n’est point l’œuvre des hommes.

«Pour tous c’est un mystère, et l’on n’a jamais su

«Quel noble châtelain ces murs avaient reçu.

«Ce lieu fut autrefois un séjour de délices;

«On n’y redoutait point de sombres précipices.

«La vigne au chèvrefeuille enlacée en berceau,

«Ombrageait les détours d’un paisible ruisseau.

«Une nuit, tout-à-coup, dans les villes prochaines

«On entendit des bruits, et des voix souterraines;

«On vint au point du jour, et le pâtre surpris

«D’une tour inconnue aperçut les débris.

«L’île s’était changée en un rocher sauvage;

«Un torrent furieux désolait le rivage;

«La vigne était fanée, et sur les vieux créneaux

«La liane étendait ses verdâtres anneaux.

«Le pâtre alla conter l’histoire fabuleuse;

«Et chacun voulut voir la tour miraculeuse;

«Un moine en l’approchant fit le signe de la croix:

«On dit que du démon c’est l’œuvre, et je le crois;

«Nul ne l’a vu bâtir; c’est pour cela, vous dis-je,

«Qu’elle porte le nom de la Tour du prodige.»

«—Ton maître tarde bien, dit l’hôte impatient.

«—Ah! s’écria la vieille au maintien suppliant,

«Pour de plus nobles faits gardez votre courage.

«Voyez: le vent du soir a dissipé l’orage,

«Il vous faut repartir.—Eh bien! soit, j’y consens;

«Mais, dis-moi, quels étaient ces feux éblouissans

«Qui frappèrent mes yeux sur la tour?—Je l’ignore...

«Peut-être est-ce... une étoile... ou quelque météore...»

En prononçant ces mots la femme se troublait,

Et de son front ridé la pâleur redoublait.

Le voyageur, touché de ses vives alarmes,

Sans changer de projet, se lève, prend ses armes,

Et, feignant d’obéir, s’éloigne de la tour.

Bientôt il y revient par un secret détour;

Plus d’espoir! la servante a refermé la porte;

Il hésite un moment; mais son destin l’emporte,

Et, sans considérer la hauteur des remparts,

Rejetant son manteau sur les débris épars,

Il monte; sur le lierre étend ses mains adroites;

Il pose un pied hardi dans les fentes étroites;

Enivré du plaisir qu’un danger lui promet,

De l’infernale tour il atteint le sommet.

Tout-à-coup il s’arrête, écoute, et croit entendre

Sortir du haut donjon cette voix douce et tendre:

«Oh! depuis si long-temps je prie avec ferveur!

«Quand luira-t-il ce jour où votre ange sauveur,

«Mon Dieu, viendra charmer ma triste rêverie,

«Comme il fit autrefois des chagrins de Marie?»

A ces accens plaintifs l’intrépide étranger

Sur le fer du balcon s’élance plus léger.

Il s’attache aux barreaux de l’étroite fenêtre,

Et jouit à son tour de l’effroi qu’il fait naître:

La voix se tait. Alors d’un jour mystérieux

La lune a protégé ses désirs curieux;

Il s’avance, et d’abord, pour mieux voir, il essuie

La pourpre des vitraux qu’avait ternis la pluie;

Il regarde... O bonheur! est-ce un enchantement?

Pour un preux chevalier quel fantôme charmant!

Que cette femme est belle, à genoux sur la pierre,

Tenant ses doigts d’albâtre unis pour la prière!

Qu’il aime ce front pur, cette bouche, et ces yeux

Dans une sainte extase égarés dans les cieux!

Est-ce un rêve du cœur? N’est-ce pas un prestige?

C’est là le vieux sorcier de la Tour du prodige?

Malgré ce doux aspect, le jeune homme tremblant

Veut quitter du balcon le débris chancelant;

Car ses pas ont perdu leur guerrière assurance,

Et son cœur intrépide a frémi d’espérance.

Sous les festons du lierre il cherche à se cacher;

De la belle inconnue il voudrait approcher;

Il craint de la voir fuir, il se trouble, il balance;

Mais quels accents divins!.. Elle parle... silence!

«Toi que Dieu m’a promis, que tous les jours j’attends,

«Ange consolateur, est-ce toi que j’entends?

«N’est-ce pas dans les airs ton ame qui soupire?

«Ah! si les malheureux ont sur toi quelque empire,

«Parle, et fais que du moins pour la première fois,

«A ma voix sans écho réponde une autre voix!

«Ne me trompé-je pas? Il me répond! Qu’entends-je?..

«Oh! rien n’est aussi doux que les accents d’un ange!

«Mais dis-moi, Gabriel, pourquoi viens-tu le soir?

«Que tu dois être beau! que je voudrais te voir!»

D’abord il a souri de la sainte méprise;

Mais bientôt, plein d’espoir et cachant sa surprise,

Il cherche à pénétrer à travers les barreaux;

Puis, d’une agile main soulevant les vitraux,

«Fille de Dieu, dit-il, livrez-vous à la joie;

«Oui, je suis Gabriel, et le Seigneur m’envoie;

«Je viens réaliser vos rêves de bonheur;

«Je suis le plus aimant des anges du Seigneur.»

«—Ah! prends pitié de moi, répond la voix touchante;

«Gabriel, ce langage et m’attriste et m’enchante.

«Ne me dis pas encor que tu vas me chérir;

«Oh! ne m’accable pas! le bonheur fait mourir:

«Et mon ame sans force, aux pleurs accoutumée,

«Succombe, dans sa joie, à l’espoir d’être aimée!»

En achevant ces mots, des pleurs délicieux

De la jeune captive ont obscurci les yeux.

Elle reste à genoux, heureuse et recueillie,

De mille sentimens à la fois assaillie;

Et ce trouble nouveau pour elle a tant d’appas,

Que lui-même à présent ne l’en distraira pas.

Il cherche à la calmer, et l’émeut davantage;

Comment faire cesser le trouble qu’on partage?

De sa coupable ruse oubliant le secours,

Vingt fois il se trahit dans ses tendres discours:

Il n’est plus ange, il pleure, il supplie, il commande,

Il fait de grands sermens, sans qu’on les lui demande,

Il parle de constance et de sincérité

A celle dont le cœur n’avait jamais douté!

Mais elle, s’alarmant de ce langage étrange,

S’étonne de rougir aux paroles d’un ange:

L’innocence frémit des sermens superflus!

«—Ah! dit-elle en tremblant, je ne vous comprends plus;

«Mes discours insensés ont droit de vous surprendre:

«Mon père a défendu qu’on me fît rien apprendre;

«Il dit que le savoir a causé ses douleurs;

«Je ne sais que prier et pleurer nos malheurs.»

Puis, sur son front pâli, ramenant ses longs voiles,

Elle ajouta: «Mon père a lu dans les étoiles

«Que, rempli de courroux, Dieu frapperait de mort

«Celui qui par le cœur s’unirait à mon sort.

«Et c’est pour rassurer sa tendresse alarmée

«Que loin de tous les yeux il me tient enfermée.

«La neige, dans les airs répandant ses flocons,

«A déjà quinze fois couvert ces vieux balcons,

«Depuis qu’en cette tour on cacha mon enfance;

«Une femme étrangère y veille à ma défense;

«Elle seule me parle: Ah! dans ces lieux d’horreur

«Jamais le chevrier ne vient que par erreur.

«Lorsque je vois passer un enfant du village,

«Si je veux l’appeler à travers ce grillage,

«Il s’enfuit aussitôt; et je ne sais pourquoi

«Dans ce village heureux on a si peur de moi!»

«—Que de ces temps amers le souvenir s’efface!

«S’écria l’inconnu, retrouvant son audace;

«Jetez sur l’avenir des regards consolés.

«Les secrets du bonheur vous seront révélés.

«Demain, quand le soleil rougira la campagne,

«Je vous apparaîtrai sur la haute montagne;

«J’aurai l’air et les traits d’un jeune chevalier;

«Vous me reconnaîtrez à l’or du bouclier

«Dont vous verrez de loin jaillir les étincelles;

«Sous l’azur d’un manteau je replierai mes ailes;

«Et si d’autres guerriers accompagnent mes pas,

«De leurs masques de fer ne vous effrayez pas.

«Au séjour des heureux conduite par moi-même,

«Demain vous apprendrez comment au ciel on aime,

«Demain!..—Qu’ai-je entendu? Grand Dieu! quel est ce bruit?

«Voyez-vous ces éclairs qui sillonnent la nuit?

«—Rassurez-vous, dit-il, ma vie est immortelle,

«Ne craignez rien pour moi.—Je le sais, reprit-elle,

«Vous ne pouvez mourir, et pourtant je frémis:

«N’est-il pas dans les cieux des anges ennemis?

«Oh! je n’en puis douter, un danger vous menace,

«Je le sens à mes pleurs, à l’effroi qui me glace.

«Fuyez!—Moi, vous quitter? non, jamais! Près de vous

«De l’orage et de Dieu je brave le courroux!»

Comme il disait ces mots la foudre éclate et tombe;

La tremblante captive à son effroi succombe;

Le ciel vient de frapper l’imprudent séducteur:

L’ange qu’elle adorait n’est plus qu’un imposteur;

Le prestige est détruit: la mort l’a détrompée!

De l’ange Gabriel la flamboyante épée,

Éclairant à ses yeux le front du criminel,

Elle a vu s’accomplir l’oracle paternel.

Le lendemain, un page errant dans la vallée,

N’aperçut qu’un manteau sur la pierre isolée.

On chercha vainement du jeune voyageur

Les restes consumés par l’orage vengeur;

Et le torrent profond, qui sous le roc murmure,

Ne roula dans ses flots qu’une sanglante armure.

Dieu pardonne l’orgueil qu’il vient d’humilier.

On racheta son ame à force de prier:

Une femme, enfermée en un saint monastère,

Pour lui pria long-temps, rêveuse et solitaire;

Et l’on a su depuis que dans le vieux couvent

Un ange pardonné la visitait souvent;

Que le jour de sa mort, après la sainte messe,

Du jeune chevalier acquittant la promesse,

Cet ange était venu de la part du Seigneur

Réaliser enfin ses rêves de bonheur;

Et qu’ensemble, tous deux s’élevant dans les nues,

Ils avaient pris du ciel les routes inconnues.

On ne peut de ce fait nier la vérité;

C’est notre ancien pasteur qui me l’a raconté.

La voilà, mes enfans, cette effrayante histoire;

Comme d’un saint avis gardez-en la mémoire.

Un jour vous la direz à vos petits-neveux,

Quand la neige des ans blanchira vos cheveux,

Et, remplis du respect qu’un tel miracle exige,

Ils salueront les murs de la Tour du prodige.

A la chaumière de Lormois, août 1823.