CHANT DEUXIÈME.
Le théâtre présente, en un château gothique,
Une chambre, que pare un lit non moins antique:
La nuit y règne encor sous deux rideaux épais
Brodés à larges fleurs, surmontés par un dais.
Là, s'agite en dormant un chef plein de vaillance,
Qui pour François-Premier a manié la lance,
Bonnivet, dont le camp siége au bord du Tésin:
Les vîtraux sont blanchis des rayons du matin.
Vers le lit du guerrier une image se glisse;
Fille du souvenir, c'est la belle Clérice.
BONNIVET ET L'IMAGE DE CLÉRICE.
L'IMAGE DE CLÉRICE.
Tu languis, amiral! n'est-ce donc pas pour moi
Que tu fis traverser les Alpes à ton roi?
Si j'en crois les baisers et les mots de ta bouche,
Milan n'eut rien pour toi de plus doux que ma couche.
Moi, folle Italienne, ardente en mon amour,
Je te fis oublier tes Lucrèces de cour:
D'autant plus préférable à ces illustres belles,
Qu'alors qu'on les subjugue on est fatigué d'elles;
Tandis que sans façon me laissant obtenir,
Quand on sort de mes bras, on veut y revenir.
L'abandon inquiet de vos prudes maîtresses
Ne vaut pas les transports de mes vives caresses,
Et leur triste scrupule, et leurs plaisirs gênés
Embrasent moins vos sens que mes sens effrénés.
Mon port a-t-il perdu ses graces attrayantes?
Ai-je les yeux moins vifs, les lèvres moins riantes,
Le col moins blanc, le sein moins ferme et moins poli,
Le bras, le pied, le..... quoi? qu'ai-je de moins joli?
Ah! mon cher Bonnivet! tu brûles, tu soupires,
Et l'ardeur qui t'émeut dit ce que tu desires.....
Viens donc.
BONNIVET.
O ma Clérice! objet aimable et beau!
Déja tu m'apparus vers ce double ruisseau
Qui, mêlant ses tributs pour former la Durance,
Des rocs de Briançon coule avec abondance.
Là, dans ma couche ainsi réveillant mes desirs,
Tu me vins de Milan retracer les plaisirs:
Tes appas demi-nus me ravirent en songe;
Et quand de tes baisers je goûtais le mensonge,
Tu semblas t'échapper comme une ombre sans corps,
Loin du lit qu'en désordre avaient mis tes transports.
L'IMAGE DE CLÉRICE.
J'ai voulu, te laissant le regret de ma perte,
Au sein de l'Italie à tes armes rouverte,
T'attirer doucement par le secret pouvoir
Que j'ai sur tout Français épris de mon œil noir.
Mon orgueil a bien ri, s'il faut parler sans feinte,
Quand, plein de ma mémoire en tous tes sens empreinte,
Au conseil de ton roi, par cent nobles raisons,
Tu poussas son armée à repasser les monts.
Ah! de ton éloquence héroïque, suprême,
Ma flamme était la source inconnue à toi-même.
Tu crus, en confondant les plus sages guerriers,
N'avoir devant les yeux que l'honneur des lauriers;
Tu ne voyais que moi: j'étais la seule envie
Dont l'attrait t'amenât sous les murs de Pavie.
Les peuples ont-ils cru qu'un magnanime roi
Au milieu des périls entraînât, sur ta foi,
Ses soldats, et la fleur des preux de sa famille,
Pour rendre un libertin à l'amour d'une fille?
Tel est le monde! Allons; aux assiégés vaincus
Reprends-moi dans Pavie, et presse le blocus.
(L'image disparaît.)
BONNIVET, s'éveillant.
Que dit-elle?.... Ah! j'entends la trompette qui sonne.
Déja sur l'horizon le jour naissant rayonne.....
Levons-nous..... dans mon camp devançons le soleil.
Quoi donc? à quel objet rêvais-je en mon sommeil?
A Clérice!... Elle-même.... Oh! l'étrange folie!....
Son amour m'aurait fait rentrer dans l'Italie!
Non, non, dans les périls dont je me sens pressé,
Ce lâche sentiment ne m'eût jamais poussé:
Vous n'êtes pas, madame, une seconde Hélène;
Votre Milan n'est pas l'Ilion qui m'amène.
Non, je n'ai point pour vous suivi le roi des rois;
Je n'ai point follement, jaloux de vains exploits,
Pour me reconquérir vos faveurs et vos charmes,
Ebranlé tout-à-coup les Alpes sous mes armes,
Et porté mes canons sur des rocs sourcilleux
Où jamais n'ont tonné que les foudres des cieux.
Qui? moi! pour contenter mes amoureux caprices,
Mettre une armée entière au bord des précipices,
Exposer un grand roi, ses parents, ses soldats;
Les conduire en aveugle à de lointains combats!
Pour qui? pour ma maîtresse offerte à ma mémoire?
Non, mon cœur n'écouta que la voix de la gloire;
Et sans qu'à mes projets un fol amour ait part,
Je vins ici venger nos affronts et Bayard.
CLÉMENT-MAROT, ET BONNIVET.
BONNIVET.
C'est vous, galant Marot! vous, levé dès l'aurore!
MAROT.
Oui, j'aime à voir l'éclat dont l'orient se dore;
Et le dieu des beaux vers m'emplit de feux nouveaux,
Quand l'heure matinale attèle ses chevaux.
J'aime à voir de son char la lumière vermeille
Luire au camp des Français, que le clairon éveille;
Et, brillant dans l'azur, l'astre de Lucifer
Emailler les vallons étincelants de fer.
Si vous ne me parliez sur le ton des poëtes,
Je vous méconnaîtrais, armé comme vous l'êtes.
MAROT.
Je ne ferais nul cas d'un poëte de cour
Qui n'endosserait point la cuirasse à son tour.
BONNIVET.
Marot veut que son sang, grace à quelques prouesses,
Lui mérite les pleurs des plus nobles princesses.
MAROT.
Marot chez les neuf sœurs survivra plus d'un jour,
Blessé du fer de Mars et des traits de l'Amour.
BONNIVET.
La propre sœur du roi, si j'en crois la chronique,
Vous l'aura dit, peut-être, en un style saphique.
MAROT.
La sœur de notre roi, duchesse d'Alençon,
Protège en moi du Pinde un humble nourrisson:
Je l'aide quelquefois des avis de ma muse
A tourner plaisamment un conte qui l'amuse.
Mais les grands sont jaloux quand elle me sourit,
Et fait céder pour moi l'étiquette à l'esprit.
BONNIVET.
Marguerite, en secret, vous met, dit-on, en verve?
MAROT.
La Pallas de nos jours doit être ma Minerve.
Est-ce un sujet de glose aux malins envieux?
BONNIVET.
Que fait donc votre muse, absente de ses yeux?
Elle chante le roi, pour qui je prends l'épée.
BONNIVET.
Brave rimeur, courage! A quand votre épopée?
MAROT.
Le Parnasse, amiral, est plus lent à forcer
Que vos remparts tonnants, si prompts à renverser.
Un poëme renaît sur d'héroïques cendres.
Nous n'avons qu'un Homère; il est tant d'Alexandres!
N'imaginez donc pas, en vous raillant toujours,
Qu'un poëte, en soldat, marche au gré des tambours.
BONNIVET.
Vous, n'imaginez pas qu'en ses folles bouffées
Votre docte Phébus élève nos trophées.
MAROT.
Non; l'honneur d'un guerrier a d'autres fondements
Qui prêtent à nos vers d'utiles ornements.
BONNIVET.
Ah! les héros outrés et la fiction pure,
Des œuvres d'Apollon sont la seule parure;
Et de grands mots, tirés du latin et du grec,
Enrichissent leur fonds, quelquefois pauvre et sec.
Voilà ce qui soutient les vaines renommées
Des beaux diseurs de rien, en paroles rimées.
MAROT.
Si je connais votre art ainsi que vous le mien,
Je confesse qu'ici je n'en parle pas bien.
Chacun notre métier: perdons la frénésie
Moi, de parler de guerre, et vous, de poésie.
Souffrez qu'ici Marot, cavalier mal-expert,
Use à son gré du temps que vous jugez qu'il perd;
Que, sans titre en vos camps, rimant son badinage,
Il offre à plus d'un siècle un miroir de son âge.
Venez; le roi vous mande, et va tenir conseil.
L'Europe ne doit plus voir un double soleil:
Valois dit qu'il est temps que Charles-Quint lui cède.
BONNIVET.
S'il m'écoute, il vaincra.
MAROT.
Que Dieu vous soit en aide!
BONNIVET.
Lannoy veut nous surprendre... Ah! je jure qu'avant,
Les nonnes de Pavie, en leur étroit couvent
Recevront mes soudards comme révérends pères.
MAROT.
Bon! que comme Marie elles soient vierges-mères.
Ils sortent; les démons rirent aux grands éclats,
Que la virginité, dévolue aux prélats,
Dût-être un jour en proie aux baisers à moustaches:
Car de l'honneur dévot le diable aime les taches.
Tout a changé d'aspect: dix jours sont écoulés.
La scène offre aux regards des chemins isolés;
Ils tendent vers un camp dont l'enceinte est voisine:
Sur de larges vallons Pavie au loin domine.
Le soleil qui se couche éclaire encor les fronts
Des arbres dont le soir déja noircit les troncs:
Là, d'un chêne élevé la grande ombre s'allonge.
Un coursier, qui hennit sous le frein d'or qu'il ronge,
Porte en ce lieu Bourbon, connétable fameux,
Transfuge de la France, et proscrit belliqueux.
C'est l'heure où du sommeil accourent les fantômes;
Où les esprits ailés, les Sylphes et les Gnômes,
Courbent, en voltigeant, la bruyère des bois,
Et remplissent les airs de murmurantes voix.
Sous d'humides vapeurs tout semble se confondre;
Le jour est prêt à fuir, et la nuit prête à fondre.
BOURBON.
Soleil! en t'éloignant tu vois mes camps agir:
L'astre d'un prince ingrat comme toi va rougir;
Et, me fuyant demain, sa splendeur éclipsée
Cédera pour sa honte à ma gloire offensée.
Heureux François-Premier, tremble d'être puni
Par ce même mortel que ta haine a banni.
Charles-Quint que je sers, mon juste et nouveau maître,
Des brigues de ta cour me vengera peut-être;
Et je te convaincrai, plaisir digne de moi!
Qu'un sujet outragé peut avilir un roi.
Que vois-je?... est-ce une erreur, une chimère vaine?...
Quel guerrier m'apparaît appuyé sous ce chêne?.....
C'est celui qu'à Rébec j'ai vu de sang baigné,
Me jeter en mourant un regard indigné!
C'est lui! je reconnais ses traits, et sa stature,
Sa longue épée en croix, et sa pesante armure.....
Écarte-toi, fantôme! et sors de mon chemin....!
Pour m'arracher la bride il étend une main....!
Avance, ô mon coursier!... Presse le pas! te dis-je....
Quoi! son crin se hérisse, il recule.... ô prodige!
Bourbon même, Bourbon de crainte est combattu......
Et toi, chez les vivants pourquoi reparais-tu?
Rentre au lit de la mort, ou cette lance.....
L'OMBRE DE BAYARD.
Approche.
Je suis le chevalier sans peur et sans reproche.
BOURBON.
Qui t'a fait du tombeau quitter la froide nuit?
L'OMBRE DE BAYARD.
Bayard vient consterner l'orgueil qui te conduit.
BOURBON.
Ton roi, dont l'amitié t'honora dans ta vie,
Humilia souvent ma vertu poursuivie:
Lui dûmes-nous tous deux garder la même foi?
L'OMBRE DE BAYARD.
L'honneur pour nos pareils n'a qu'une même loi.
BOURBON.
J'abhorrais d'un tyran l'injustice hautaine.
L'OMBRE DE BAYARD.
Lorsqu'il daigna de moi, modeste capitaine,
Recevoir l'accolade, aux champs de Marignan,
Valois s'annonca-t-il en superbe tyran,
Lui qui devant l'honneur de la chevalerie
Courba sa tête auguste, espoir de la patrie?
BOURBON.
Il voulut d'un prestige exalter nos vertus,
Pour vaincre ses rivaux par nos mains abattus.
L'OMBRE DE BAYARD.
Tu les sers contre lui, Connétable perfide!
Regarde à tes côtés cette vierge rigide:
Elle te redira qu'on doit au lit d'honneur
Mourir pour son pays sans reproche et sans peur.
Adieu! va, déloyal! ton vil triomphe approche:
Mais tu n'éviteras la peur ni le reproche.
(L'ombre disparaît.)
BOURBON ET LA CONSCIENCE.
BOURBON.
Où suis-je?... Oracle affreux qui confond mon orgueil!
O spectre tout armé, déserteur du cercueil,
Serais-tu des enfers l'organe et le ministre?
Arrête, ombre sévère!... Ah! quel adieu sinistre!...
Il s'enfonce à travers l'épaisseur des forêts,
Silencieux comme elle, et sombre en tous ses traits...
Il fuit.... il a soufflé le désordre en mon ame....
O mânes redoutés!... Mais toi, maligne femme,
Toi, parle; que veux-tu? l'horreur de cet instant
Doit-elle provoquer ton sourire insultant?
Pourquoi, d'un blanc si pur couverte tout entière,
Me blesser dans la nuit par ta vive lumière?
LA CONSCIENCE.
Traître! la Conscience enfin te veut parler.
BOURBON.
Importune! à mon camp laisse moi revoler.
LA CONSCIENCE.
L'ombre du preux Bayard m'ordonna de te suivre:
N'attends pas que de moi nul effort te délivre.
Je ne te quitte plus.
BOURBON.
LA CONSCIENCE.
J'ai des ailes: sur toi je fonds en épervier.
BOURBON.
Crois-tu m'épouvanter comme un enfant timide?
LA CONSCIENCE.
Ma présence a glacé plus d'un cœur intrépide.
Je te rendrai la paix, si tu me fais juger
Que sans crime tu vends ton bras à l'étranger.
BOURBON.
N'ai-je pas de Valois, par un zélé service,
Conquis et mérité la faveur protectrice?
LA CONSCIENCE.
Du rang de connétable il paya tes exploits,
Et son amitié tendre aggrandit tes emplois.
BOURBON.
Bientôt l'ingrat lui-même, en brisant son ouvrage,
Ne m'a-t-il pas ravi jusqu'à mon héritage?
LA CONSCIENCE.
Ta fière indépendance, ambitieux soldat,
Dans l'état prétendait s'ériger un état.
BOURBON.
Sa mère m'y forçait: Louise, à qui la France
Laisse aujourd'hui porter le poids de la régence,
Calomniait par-tout mes projets soupçonnés;
Depuis que, méprisant ses amours surannés,
Je refusai mes sens et mon jeune veuvage
A l'offre de son lit dont m'écartait son âge.
Une vieille coquette, implacable en ce point,
Poursuit qui la dédaigne, et ne pardonne point.
Elle me dépouilla de mon bien légitime:
Fallait-il au couteau me livrer en victime?
Elle, sa cour, son fils, ne m'opprimaient-ils pas?
Quel vil principe ont eu nos illustres débats!
LA CONSCIENCE.
Toujours d'un beau prétexte on se farde à soi-même
Ses petites noirceurs, son infamie extrême:
Mais, démentant au fond les dehors affectés,
J'éclaire les méchants sur leurs difformités.
Il valait mieux attendre, et détromper ton maître,
Que d'encourir sa haine, et devenir un traître.
BOURBON.
Pour les peuples ingrats et les rois insolents,
Des traîtres tels que moi sont des Coriolans.
LA CONSCIENCE.
S'appuyer de grands noms aux pervers est facile:
Si tu fais le Romain, imite donc Camille:
Proscrit des sénateurs, exilé généreux,
Il ne s'en est vengé qu'en triomphant pour eux:
Et si Coriolan a droit qu'on le révère,
C'est par son repentir, né des pleurs d'une mère.
Cesse donc, en rival d'un malheureux héros,
D'embraser ton pays au prix de ton repos:
Ou si son noble exemple a pour toi quelques charmes,
La patrie est ta mère; eh bien! rends lui les armes.
BOURBON.
Chacun dirait bientôt que faible, irrésolu,
Je ne n'ai rien su jamais de ce que j'ai voulu,
Que, tour-à-tour quittant l'empereur et la France,
J'ai doublement trahi l'une et l'autre puissance;
Et qu'entre ces partis, homme toujours douteux,
Je mérite à-la-fois le mépris de tous deux.
LA CONSCIENCE.
C'est donc la vanité qui seule t'aiguillonne
Dans le chemin du crime où ton cœur s'abandonne?
Insensé! ton orgueil a-t-il moins à souffrir
Parmi ces étrangers à qui tu vins t'offrir?
Les rivaux, dont ta gloire excite le murmure,
Te disputent ta place en te nommant parjure:
L'ombrageux Charles-Quint soupçonne qu'aujourd'hui
Perfide envers ton roi, tu peux l'être envers lui.
Il repaît ton espoir de promesses frivoles:
Tu le sers par des faits, il s'acquitte en paroles;
Et Pesquaire, et Lannoy, tes compagnons guerriers,
D'un sourcil dédaigneux insultent tes lauriers:
Le regard des soldats et leur malin sourire
Te dit ce que leur bouche a besoin de te dire;
Et ton crime t'expose à l'affront que tu fuis,
Chez ceux que tu quittas, et chez ceux que tu suis.
Ah! qu'il eût mieux valu, recherchant la retraite,
Dévorant, loin des cours, une douleur muette,
Te montrer au-dessus de tes fiers ennemis,
Et digne des grandeurs où le sort t'eût remis!
Que produit en ces lieux ton courage inutile?
Tout transfuge est à charge à qui lui donne asyle;
Un mépris défiant accueille ses secours.
Je te plains: le dépit t'agite à mes discours;
Ils pénètrent ton cœur non moins que les morsures
D'un aspic dont le fiel irrite les piqûres.....
Où vas-tu donc? pourquoi tes éperons sanglants
D'un innocent cheval déchirent-ils les flancs?...
Tu reviens malgré toi sous ces rameaux funèbres,
Sous ce chêne, où Bayard est sorti des ténèbres:
Ses traits, ses derniers mots t'ont frappé de terreur.
BOURBON.
Conscience, tais-toi! tu n'es rien qu'une erreur,
Des sens désordonnés un vaporeux prestige.....
A te craindre, à t'ouïr, quelle force m'oblige?
Peux-tu m'ôter mes biens, mon crédit et mon rang?
Peux-tu blesser ma chair, et répandre mon sang?
As-tu, pour m'attaquer, une pique, une épée?.....
Menteuse vision de toute ame trompée,
Tes scrupules craintifs alarment les dévots,
Les femmes, les mourants, et non pas les héros.
LA CONSCIENCE.
Superbe! à ma rigueur ne crois pas te soustraire:
Je punis tes pareils ainsi que le vulgaire.
Inévitable, prompte à condamner le mal,
Tout coupable frémit devant mon tribunal.
On ne me voit en main le glaive ni la lance:
Mais de mon équité l'invisible vengeance
S'arme de traits aigus dont je perce le cœur
De tel qui me bravait par un discours moqueur.
C'est moi qui fais rougir l'altière courtisane
De l'or dont l'enrichit l'amour qu'elle profane;
C'est moi qui, trahissant les voleurs les plus fins,
Par-fois, sur leur visage écrivis leurs larcins.
Souvent pour le forçat échappé de la chaîne
Mon secret jugement est la plus rude gêne:
Au meurtrier obscur comme au noble brigand,
Je montre, à tous les coins, l'échafaud qui l'attend.
J'humilie à ma voix plus d'un Séjan illustre,
Devant l'homme qui n'a que sa vertu pour lustre:
Je pince nuit et jour les vils Amphitryons
Qui laissent Jupiter aggrandir leurs maisons;
Je mords la Danaé qui l'appelle à son aide;
Et ma verge en courroux fouette son Ganymède.
Pour toi, héros de titre et non héros de fait,
Je te ferai sentir qu'on te fuit, qu'on te hait,
Que, te rendant la vie à toi-même importune,
Tourmenté sur la roue où te mit la fortune,
Sans retour arraché des routes du devoir,
Ton audace est en toi l'effet du désespoir.
Pars donc! rejoins ton camp; va singer le grand homme.
BOURBON.
Laisse-moi.
LA CONSCIENCE.
Je te suis.
BOURBON.
Quoi! toujours?
LA CONSCIENCE.
Jusqu'à Rome.
Elle dit: mais Bourbon, lançant un œil hagard
Autour du sombre chêne où reparut Bayard,
Pique de l'éperon; et du pied, en arrière,
Son coursier en partant touche une fourmillière,
Populeuse cité, qu'écrase en un moment
De ses amples greniers l'entier écroulement.
Les démons, dont la vue est perçante et divine,
Pleins d'un vif intérêt contemplent sa ruine:
Des rangs les plus lointains de leur cirque étendu,
Ils attachent leurs yeux sur ce peuple éperdu,
Dont se sauve à grand'peine une fourmi tremblante,
Qui, grimpant au travers de l'arène roulante,
Dans le commun naufrage enfin trouvant un port,
Atteint le haut d'une herbe; et là, parle à la Mort.
LA FOURMI ET LA MORT.
LA FOURMI.
Où fuirai-je? ô désastre! ah! tout tombe en poussière...
Quel gouffre ensevelit ma nation entière?
Eh quoi! la terre, hélas! ébranlant ses soutiens,
Engloutit nos travaux, nos familles, nos biens...
Ciel! protège la cime où je fuis la tempête;
O Mort! épargne-moi: cruelle Mort! arrête.
Je suis seule échappée aux abymes ouverts.....
Prétends-tu qu'avec moi finisse l'univers?
LA MORT.
Que dis-tu, faible insecte, et quelle est ta pensée?
Toute ta république à jamais renversée
Changera seulement ton étroit horizon:
L'ordre de l'univers en souffrira-t-il? Non.
LA FOURMI.
Ah! Dieu qui fit pour nous l'ombre, la clarté pure,
Les eaux, les fleurs, les fruits, et toute la nature,
Ne t'a pas commandé de nous exterminer.
LA MORT.
Le Dieu qui fit vos jours m'a dit de les borner.
Ce Dieu fit tout pour vous comme pour chaque race
Dont la foule innombrable arrive au monde, et passe.
LA FOURMI.
O triste Mort! fléau de la création!
LA MORT.
Moi! je la reproduis par la destruction.
Chaque individu meurt, l'espèce est éternelle:
Je dois les frapper tous, et ne puis rien sur elle.
Quand je viens les saisir, Dieu qui sait bien pourquoi
Ne voit pas que la mort ait rien de triste en soi.
LA FOURMI.
Ainsi donc, sans pitié tu m'ôteras la vie,
Comme à ce peuple, hélas! tu l'as déja ravie!
Eh! qu'avions-nous besoin d'établir nos maisons,
D'y nourrir nos enfants à l'abri des saisons,
Et de tant signaler notre active industrie,
Nos politiques lois, nos soins pour la patrie?
LA MORT.
Ces mœurs sont votre instinct jusqu'au temps du trépas;
Par elles vous viviez, ne les déplorez pas.
LA FOURMI.
Après l'ébranlement de tout notre hémisphère,
Des êtres tels que nous restent-ils sur la terre?
LA MORT.
Pauvre fourmi! le choc a brouillé ton cerveau.
A quelques pas d'ici cherche un abri nouveau:
Tes yeux y trouveront des peuplades semblables
A celle qui périt sous un monceau de sables;
Bientôt, vers le butin courant par millions,
Elles vont t'enrôler en leurs noirs bataillons.
LA FOURMI.
Quel pouvoir a, du sol agitant la surface,
Subverti nos états et la terrestre masse?
LA MORT.
Le pied d'un animal, et non le bras d'un Dieu,
Renversa votre empire en traversant ce lieu.
LA FOURMI.
Quel colosse puissant!
LA MORT.
Ce colosse superbe
N'est qu'un cheval mortel, qui foule et qui paît l'herbe.
Aveugles l'un pour l'autre, et d'instinct séparés,
Vous existez ensemble et vous vous ignorez:
Il échappe à tes yeux par sa grandeur extrême;
Ta petitesse aux siens te dérobe de même.
Ainsi tant d'animaux, diversement produits,
Sont au gré du hasard l'un par l'autre détruits:
Tour-à-tour l'un de l'autre utile nourriture,
A tous également je les livre en pâture;
Et, les cédant sans choix aux rongeants appétits,
L'aigle est en proie au ver, et les forts aux petits.
Te souvient-il d'un monstre à tes yeux si terrible,
Au long dos écaillé d'émeraude flexible,
Ce lézard, dont la gueule effrayait vos cités?
Un serpent en dîna dans ses trous écartés.
Ce pivert, qui dardait une langue afilée
Sur votre colonie à sa faim immolée,
Fut mangé d'un vautour; et son sanglant vainqueur
Fut pris d'un épervier, qui lui rongea le cœur.
Cet ennemi si prompt, ignoré de ta vue,
Craint d'autres ennemis dont la serre le tue.
Tous vivent de carnage; et, rebelles au sort,
Tous, quand vient leur instant, se plaignent de la mort.
LA FOURMI.
Ces créatures-là n'ont pas des destinées
Si tristes que la nôtre et sitôt terminées?
LA MORT.
Etonne-toi bien moins de tes destins si courts,
Que de naître si faible, et de compter des jours.
Effet prodigieux de la toute-puissance,
Qui, d'organes si fins protégeant l'existence,
Défend à mille chocs de rompre les ressorts
Par qui ton cœur palpite en un si frêle corps!
Que peut contre mes dards ta fragile cuirasse?
Comment affermis-tu ton regard dans l'espace,
Et respires-tu l'air, souvent pernicieux
Au plus robuste oiseau né pour braver les cieux?
Ne murmure donc plus si ton destin s'arrête.
L'herbe qui maintenant te porte sur son faîte,
Doit-elle autant durer que ce chêne au longs bras,
Grand être, encor vivant, que tu ne connais pas?
Ce géant des forêts va sous ma faulx encore
Gémir, atteint des coups d'un être qu'il ignore;
Cet être enfin, c'est l'homme, orgueilleux animal.
Et des lieux qu'il parcourt tyran le plus fatal.
La Mort avait parlé: du creux de l'arbre antique,
Un hibou fit ouïr son cri mélancolique:
Au présage annoncé par sa sinistre voix
Le chêne à part se dit, en langage des bois:
LE CHÊNE.
Malheureux arbre! En moi quel tumulte s'élève!
Je sens que vers mon cœur se retire ma sève:
Mes membres ont tremblé, comme ils tremblent souvent
Du frisson qui les glace à l'approche du vent.
Cependant la fraîcheur et la paix m'environne:
Nul choc ne m'avertit qu'il pleuve ni qu'il tonne:
De tous les points divers de l'espace éthéré
La nuit souffle sur moi l'air le plus épuré.
Quel noir pressentiment m'épouvante, me glace?
M'annonce-t-il ma fin? moi, dont l'antique race
A peuplé l'univers de tant d'arbres fameux!
La nature me dit que je suis grand comme eux:
En mon accroissement nul voisin ne m'arrête:
Je sens loin de mon tronc se balancer ma tête:
Je sens mes bras des cieux mesurer la hauteur,
Et mes pieds des enfers sonder la profondeur.
Ah, qu'importe! La mort va m'entraîner peut-être.....
Sais-je comment, pourquoi, je commençai de naître?
Sais-je comment, pourquoi, sitôt je périrai?
Immobile sur terre, en moi seul retiré,
Je ne vois ni n'entends: aucune voix n'exhale
Le trouble qui saisit mon ame végétale;
Mais sensible aux objets qui me viennent saisir,
Non moins que la douleur j'éprouve le plaisir.
Cent hivers, m'arrachant ma robe de verdure,
M'ont déja fait subir leur piquante froidure,
Et, glaçant mes rameaux comprimés et roidis,
Ont chargé de frimas mes membres engourdis:
Mais lorsque du printemps les ailes caressantes
Revenaient protéger mes feuilles renaissantes,
Quel charme de sentir sa main me délivrer,
Ma sève plus active en mes veines errer,
La force déployer mes tiges vigoureuses,
Le germe entrer au sein de mes fleurs amoureuses,
Et se multipliant par mille extrémités,
Rapporter à mon cœur toutes leurs voluptés!
Quelle douceur je goûte à boire la rosée,
Et les sucs de la terre à mes pieds arrosée,
Lorsque des chauds étés les feux étincelants
Brûlent ma chevelure et desséchent mes flancs!
Dans le recueillement du nocturne silence,
De mon secret sommeil paisible jouissance,
Que semblent respecter le mouvement des airs
Et les hôtes nourris sous mes ombrages verts,
J'attends l'heure où par-tout les chantres de l'aurore
Font tendrement frémir mon écorce sonore.
Si j'ai peine à dompter les vents et leurs fureurs,
Des torrents de la pluie affreux avant-coureurs;
Si la foudre, sur moi gravant des cicatrices,
M'a déja de la mort annoncé les supplices;
N'ai-je donc pas, ô Dieu! sujet de redouter
La perte des plaisirs qu'elle viendra m'ôter?
Encor plein de verdeur, mon feu va-t-il s'éteindre?
Je jouis de la vie; ô Mort, je dois te craindre.
Il dit: on aperçoit quelques soldats épars:
De hauts bonnets velus ombrageaient leurs regards:
Leurs mains portaient un càble, et leur dos une hache:
Leur visage fendu par leur double moustache,
Leur teint où de la vigne a bourgeonné la fleur,
D'un prêtre qui les suit relevaient la pâleur;
C'était leur aumônier; et, cousu d'aiguillettes,
Leur commandant, tout fier de jeunes épaulettes,
En Céphale nouveau, devançait le matin:
Armé d'un court fusil, il poursuit le butin;
Et chassant les oiseaux, familles bocagères,
S'exerce en les tuant à mieux tuer ses frères.
UN AUMONIER, UN CAPITAINE, UN OFFICIER, ET QUELQUES SOLDATS.
LE CAPITAINE.
Voici le lieu marqué pour nos détachements:
Ces bois nous serviront de bons retranchements:
Faites-en sur la route un abattis en forme.
L'OFFICIER.
Camarades, holà! coupez cet arbre énorme.
L'AUMÔNIER.
La parole de Dieu s'accomplit en nos temps,
Messieurs: tout est fauché comme l'herbe des champs:
L'orgueilleux dont le front est voisin de la nue,
Tombe, et meurt à jamais quand son heure est venue.
LE CAPITAINE.
Quoi! votre charité s'étend-elle à ces bois,
L'abbé? vous en parlez comme on parle des rois!
L'AUMÔNIER.
Cet arbre est né comme eux superbe et périssable.
Que lui sert aujourd'hui que l'histoire ou la fable
De son antique honneur ait rempli l'univers?
Car si nous en croyons tous les siècles divers,
La plaine de Membré vit son aïeul auguste
Protéger de ses bras la famille d'un juste.
Les chênes, ses parents, quoique sourds et sans yeux,
Devenus à Dodone organes des faux dieux,
Exhalaient de leur tronc une voix prophétique,
Oracle interrogé des confins de l'Attique.
La dryade, au sortir de leur sein verdoyant,
Aux voyageurs divins montrait un front riant;
Et leur feuille ondoyante en couronnes civiques
Ceignait dans les cités les têtes héroïques.
De la Tamise au Rhône, et du Rhin à l'Oder,
Gaulois, Germains, frappant des boucliers de fer,
Ont de sanglants autels honoré ses ancêtres:
On vit, la serpe en main, leurs homicides prêtres,
Perçant les airs de chants mêlés aux sons du cor,
De son gui consacré couper les bourgeons d'or.
Son corps, depuis ce temps, a recelé des fées:
Ses bras des chevaliers portèrent les trophées;
Et, de fragiles nœuds durables monuments,
Ses flancs en leur écorce ont reçu les serments
Des amours plus légers que les oiseaux sans nombre
Peuple ailé qui voltige et bâtit sous son ombre.
Eh bien! tant d'attributs ne préserveront pas
Ce vieux roi des forêts de pourrir ici-bas.
L'OFFICIER, aux soldats.
Frappez, sciez, taillez, sappez, fouillez la terre.
L'AUMÔNIER.
Rien n'est donc à l'abri des fleaux de la guerre!
Combien tous ces soldats et leur chef rugissant
Signalent de courroux contre un arbre innocent!
Hier, contre un moulin ils écumaient de rage;
Et demain leur fureur va brûler un village.
Sot délire!
UN SOLDAT.
Voyez ce chat-huant qui fuit!.....
LE CAPITAINE, tirant sur l'oiseau.
Pour ton œil faux et louche il n'est plus assez nuit....
A bas! tu n'iras plus, quand l'ombre tend ses voiles,
Chasser dans la campagne aux lueurs des étoiles.
L'AUMÔNIER.
Quel luxe de plumage en son obscurité!
De la création riche diversité!....
LE SOLDAT.
Une taupe en ces trous?.. tiens, meurs en ton coin sombre.
LE CAPITAINE.
La taupe dans son nid, le hibou dans son ombre,
Ont subi le destin de tant d'hommes peureux
Souvent frappés de mort dans leur lit ténébreux.
L'AUMÔNIER.
Les dangers sont par-tout: il n'est d'autre science
Que de mettre en Dieu seul toute sa confiance.
LE CHÊNE.
LA MORT.
Ah! tu gémis en vain.
LE CHÊNE.
Je chancelle....
LA MORT.
Il est temps de céder à ma main:
Du sol qui t'a nourri j'arrache ta racine,
Tombe, et remplis le ciel du bruit de ta ruine!
Adieu! j'entends de Mars le bronze au loin tonner,
Et sur des bords sanglants ma fureur va planer.
L'arbre alors se renverse, et tout le voisinage
Perd à jamais sa vue et son antique ombrage.