CHANT DIXIÈME.
Cependant le temps vole; et la scène qui change
Présente un double aspect au pied du fort Saint-Ange:
Au sein d'un pavillon, qui s'ouvre d'un côté,
D'un festin militaire éclate la gaîté:
L'autre part du théâtre offre une large place
Dont les travaux d'un camp cernent au loin l'espace:
Cette publique enceinte est le marché mouvant,
Où la troupe et le peuple à toute heure arrivant,
Au gré de leurs besoins achetent les denrées.
Un long pieu qui suspend des toiles déchirées
Est l'abri d'une vieille, humble et simple d'esprit,
Mais qui des maux du temps porte un cœur tout contrit.
Assise dans un coin, sous des palais superbes,
Pour substanter sa vie elle vend quelques herbes:
Fille d'un artisan, qu'a nourri son métier,
Cette veuve eut deux fils d'un époux ouvrier;
L'un, pour quelques liards, est mort dans les batailles;
L'autre, en un hôpital, périt sans funérailles:
Seule, âgée, en des murs dévastés par la mort,
Sa tranquille vertu confie à Dieu son sort:
Ainsi brille un feu pur dans l'argile grossière.
Un manuel des saints, recueil de la prière,
D'un latin non compris fit ses plaisirs pieux;
Mais depuis qu'un long âge a fatigué ses yeux,
Sa mémoire retrace à ses pensers fidèles
Les psaumes qu'elle chante et l'éclat des chapelles.
L'accent qu'adresse aux cieux sa tremblotante voix
N'y monte pas moins haut que l'oremus des rois;
Et dans son rang abject, des hommes oubliée,
Aux anges du Seigneur elle se sent liée.
Non loin de cet objet triste et religieux,
Sous leur tente dressée, en leur banquet joyeux,
Des chevaliers buveurs, fêtant leur table ronde,
Se vantaient leurs exploits, sources des pleurs du monde.
Alarçon est entre eux, scélérat sans terreur,
N'adorant d'autre Dieu que l'or et l'empereur,
Et qui, geolier cruel des captifs de son maître,
De Rome, en sa prison, tient aujourd'hui le prêtre:
Lui seul, dur instrument, mérita qu'autrefois
Charles-Quint lui remît la garde de François:
Tel, veillant sur la proie aux chasseurs assurée,
Un chien féroce attend sa part de la curée.
ALARÇON, OFFICIERS ALLEMANDS ET ITALIENS, UNE VIEILLE FEMME.
PREMIER OFFICIER.
Que fait dans son château le bon pape Clément?
ALARÇON.
Ce vicaire infaillible est un homme qui ment.
DEUXIÈME OFFICIER.
Tu parles sur ce ton du prince de l'église!
ALARÇON.
Clément est un vrai saint, si la peur canonise:
Car jamais nul chrétien, devant les empereurs,
Ne fut mortifié par autant de terreurs.
Ses cardinaux et lui font les dignes apôtres:
Mais le dieu de Madrid, sourd à leurs patenôtres,
Charle, est pour eux le diable, et j'en suis le suppôt.
TROISIÈME OFFICIER.
Vous vous trompez: au fond Charles-Quint est dévot;
Et, contrit des malheurs du pape qu'on assiége,
Fait des processions pour que Dieu le protège,
Et que l'aide des cieux délivre ses élus
Des fers....
ALARÇON.
Qu'un mot de lui soudain aurait rompus.
Notre empereur auguste est rusé politique:
Il veut punir Clément de sa démarche oblique,
Et retirer sur-tout du prix de sa rançon
De quoi payer nos gens qui l'ont mis en prison:
Ainsi tout le trésor des dîmes, des croisades,
Va solder à ses frais nous et nos camarades.
QUATRIÈME OFFICIER.
Les voyez-vous là-bas, montés sur des tréteaux,
Se réjouir, couverts d'habits sacerdotaux?
Les uns portant l'aumusse, et les autres l'étole,
Des acteurs de la messe entre eux jouer le rôle,
Et répandre à grands flots des bénédictions
Sur un peuple qui rit de leurs immersions?
ALARÇON.
Ces hommes-là, du moins, se font prêtres pour rire:
J'aime leur bonne foi.
CINQUIÈME OFFICIER.
Pour Clément quel martyre
S'il voit, la crosse en main, de chapes habillés,
Les soldats travestis devant les saints raillés.
ALARÇON.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que la mitre, et le casque,
Sont sur les mêmes fronts: chaque temps, chaque masque.
SIXIÈME OFFICIER.
Quel objet enchâssé montre-t-on en passant
Aux femmes que je vois sourire en rougissant?
De quelque anachorète est-ce un cordon qui brille?
Cette mère qui fuit en écarte sa fille;
Et les moins chastes sœurs n'osent le regarder:
Qu'a donc cet attribut pour les intimider?
SEPTIÈME OFFICIER.
L'Eglise étale ainsi des reliques secrètes
A la crédulité qui grossit ses recettes.
ALARÇON.
Elle a, par-dieu, raison! Clément nous paîra mieux.
La disette le presse, et, grace à mes bons yeux,
Il n'échappera pas à notre surveillance
Qu'il n'ait de notre armée acquitté la dépense.
Ils disaient, et riaient: près du réduit guerrier,
Pour son pape martyr la vieille est à prier:
Sur la foi des récits elle croit qu'on l'affame,
Et prend tout à la lettre, étant du peuple, et femme.
LA VIEILLE FEMME, LE PAPE CLÉMENT, ALARÇON, ET DES SOLDATS.
LA VIEILLE.
Si mon cœur charitable, en mon abaissement,
Aux regards du Très-Haut a su plaire un moment,
Daigne, ô vierge éternelle! ô toi, que Dieu fit mère,
Et toi, leur doux Jésus, délivrer le saint-père!
Qu'il était noble et beau, quand, debout aux autels,
Il célébrait vos noms en des jours solennels!
Dans les fers maintenant la famine le tue.
Mettons en ce panier des fruits, une laitue;
Et s'il vient nous bénir du haut de ses remparts,
Rodons, et par un signe attirons ses regards....
Si la garde me prend, voici ma dernière heure....
Mais, en servant le ciel, qu'importe que je meure!
Mon Dieu! dans les périls que j'ose ici tenter,
Dirige ma faiblesse et daigne m'assister!
On court ... ah! la frayeur me trouble les entrailles....
C'est le pape!.... à l'écart glissons sous les murailles.
CLÉMENT, sur les remparts.
Mes doigts bénis n'ont plus d'effet sur les soldats.
Ah! que vois-je? quelqu'un nous fait signe d'en-bas...
C'est une pauvre vieille.... on use de son zèle
Pour m'adresser peut-être une heureuse nouvelle....
Jetez-lui quelque fil vers ce mur écarté....
Bon! tirez son panier.... Ciel! on l'avait guetté,
On le saisit.
UN SOLDAT, en bas, à la vieille.
Coquine!
LA VIEILLE.
Ah, Dieu!... miséricorde!
LE SOLDAT.
Vieille bigote, viens! ce fil sera ta corde.
ALARÇON, dans sa tente.
Quelle clameur entends-je?... et qui peut dans ces lieux
Faire entrer ces soldats armés et furieux?
LE SOLDAT.
Commandant, cette femme a bravé la consigne.
Sous les murs assiégés elle a passé la ligne,
Pour offrir saintement à votre prisonnier
Le légume et les fruits saisis dans ce panier.
ALARÇON.
Ah! maraude, reçois le prix de ton offrande.
LA VIEILLE.
Grace, grace, seigneur! mon âge....
ALARÇON.
Qu'on la pende.
Et n'interrompez plus notre joyeux repas.
LA VIEILLE.
O Dieu, mort sur la croix, ne m'abandonne pas!
CLÉMENT, du haut du fort Saint-Ange.
On sort du pavillon.... C'est elle qu'on ramène...
Je vois, je reconnais le soldat qui la traîne....
Cette pauvre dévote est dupe de sa foi,
Et pour monter au ciel se fait pendre pour moi.
Mais peut-être il nous faut cette victime à Rome.
Pour qu'au rang des martyrs la légende la nomme:
Parfois un tel exemple, en exaltant les cœurs,
A soulevé lui seul mille poignards vainqueurs.
Par ces mots inhumains la voix pontificale
Tout à coup suscita la rumeur infernale:
On n'écouta plus rien; et la colère aigrit
Les Démons, inventeurs du catholique esprit:
Ils craignirent qu'un trait du tableau satirique
Ne fît trop mépriser l'ouvrage œcuménique;
Et contre les acteurs le bruit recommençant
Fit du cirque un chaos par-tout retentissant.
Le noir gouvernement des princes de l'abyme
Déchaîna ses vengeurs: «O blasphêmes! ô crime!
«Quoi! s'écria l'un d'eux, c'est peu que d'endurer
«Un style âpre et méchant, propre à nous torturer,
«Le sacrilége auteur de la pièce nouvelle
«De nos productions raille ici la plus belle,
«La papauté! Veut-on, qu'irrité de ce jeu,
«Dieu redouble aux enfers les supplices du feu?
«Nous ne croyons à rien, mais nous voulons qu'on croie.
«De l'Inquisition que le gril se déploie;
«Et brûlons Mimopeste, écrivain inspiré
«Pour avilir le pape et le culte sacré.
«Oui, même à l'Éternel son drame fait injure...
«Comment put-il tromper l'inquiète Censure,
«Dont, pour le bien de tous, les rigoureux ciseaux
«Devaient d'un acte infâme ôter tant de morceaux?
«Quel excès de licence épouvantable, impie!
«Et jusques à ce jour ici même inouie!
«Craignons que cent carreaux ne tombent à-la-fois;
«Démons, prosternons-nous, signons-nous d'une croix!»
Les seigneurs infernaux, monstres d'hypocrisie,
Les diablesses sur-tout, tombant en frénésie,
Et qui, faibles d'esprit, mais robustes de corps,
Aiment tant à passer des péchés aux remords,
Dévotes par vapeurs, chrétiennes par vengeance,
Tous de l'auteur alors demandaient la sentence.
Mais, ô cris! le théâtre, aussitôt agité,
Ouvre à grand bruit au jour sa vaste sommité;
Et blanchissant le gouffre, une vive lumière
Décolora le cirque et l'assemblée entière.
Tel qu'on voit se ternir et se défigurer,
(Si le petit au grand se laisse comparer)
Un concours de Phrynés, que la nuit et la danse
Rassemblent aux flambeaux, brillantes d'élégance;
Quand l'aurore se lève, accourt, et fait glisser
Un rayon du matin, prompt à les éclipser,
Tous les apprêts fleuris des trompeuses bergères
Tombent; l'aube fanant leurs roses mensongères,
Sur leurs fronts abattus de lascives fureurs
De leur fard qui s'écoule efface les couleurs:
Tel cet éclat, perçant les voûtes de la salle,
Rendant son or plus triste, et son lustre plus pâle,
Et des lampions morts effaçant la splendeur,
Des princesses d'enfer mit à nu la laideur.
Par Théose envoyé, cependant Xiphorane,
Ministre ailé, descend; et son front diaphane
Rayonne couronné d'un azur lumineux;
De la nacre et de l'or ses ailes ont les feux:
C'est lui qui, des mortels tranchant les destinées,
Frappe de coups subits les ames étonnées.
«O noirs Démons, dit-il, en votre nuit plongés,
«Des querelles de Dieu qui vous a donc chargés?
«Son règne est au-dessus des traits de la satire.
«En vos dépits amers il permet qu'un vain rire
«Console follement votre malignité
«Du pouvoir éternel de sa divinité.
«Eh! que sont devant lui les dogmes de la terre?
«Des voiles mensongers, où sa splendeur s'altère.
«Le Sacerdoce aveugle et son zèle imposteur
«Le cache à la Raison, qui le révèle au cœur.
«Aux plus grossiers humains la Nature l'atteste
«Mieux que la chaire antique aux peuples si funeste;
«Et l'image formée au gré de vains discours
«Ne figura jamais CELUI QUI FUT TOUJOURS.
«Raillez vos cultes faux; le pape est votre ouvrage.
«Vos jeux au Créateur ne font aucun ombrage:
«Il les voit de trop haut; et vous ne pourriez pas,
«Vils esprits de l'enfer, l'atteindre de si bas.»
Il dit: et le parterre, à ces hautes paroles,
Sentit avec chagrin que ses drames frivoles
Ne sauraient alarmer le suprême pouvoir
Du grand dominateur qu'on ne peut émouvoir.
L'esprit qui suscitait la Censure invoquée
Vit sa fausse rigueur honteusement moquée:
Et Xiphorane alors, remontant vers le jour,
Referma le sommet du nocturne séjour.
Mais, blessés du rayon qui perça leurs ténèbres,
Les Démons quelque temps, sous leurs voûtes funèbres,
Restèrent sans oreille, et sans yeux, et sans voix:
Le grand Théose, auteur du monde et de ses lois,
Qui, dans l'espace immense, anime et pulvérise,
Rappela l'épouvante en leur ame surprise.
Ainsi, quand tout-à-coup l'atteinte d'un fléau
Nous glace, et tourne enfin notre œil vers le tombeau,
Si de l'éternité la lumière soudaine
Éclaire le néant de notre vie humaine,
Nous frémissons d'abord; mais tant d'objets pressants
Nous rendent aux erreurs dont nous flattent nos sens,
Qu'à nous-mêmes ravis, nous nous livrons encore
Au plaisir d'oublier que le temps nous dévore:
Ainsi de leur effroi la morne impression
Arrêta peu le cours de leur illusion,
Puissance qui charma l'assemblée idolâtre
Par les nouveaux effets des ressorts du théâtre.
Où sont-ils transportés? au pied des Apennins,
Lieux où coulent en paix les vertueux destins
Du libre Agathémi, dont la sagesse extrême
Pour empire a l'espace, et pour dais le ciel même.
Sa grotte est sur des bords que vient de traverser
Un héros voyageur, accourant l'embrasser:
C'était André Dorie, homme de qui ce sage
Prévit un jour la gloire en voyant son visage;
Intrépide guerrier, habile sur les mers
A dompter du destin les orages divers;
Et selon qu'il servit ou l'Espagne, ou la France,
De leur sort à son gré décidant la balance:
Génois indépendant, qui, fier en ses discours,
Fut trop républicain pour être aimé des cours;
Mais qui, par son génie errant toujours sur l'onde,
Conquit sa liberté, bien si rare en ce monde!
ANDRÉ DORIE, AGATHÉMI.
ANDRÉ DORIE.
Heureux Agathémi, tranquille sur ces monts,
Exempt des soins nombreux où nous nous consumons,
Des hauteurs de la cime où le ciel vous éclaire,
Vous regardez en paix les fureurs du vulgaire,
Et n'êtes plus ému des troubles des cités.
AGATHÉMI.
Ah! trop sensible encore à leurs adversités,
Je ne suis point un sage; et les malheurs de Rome
M'ont tristement prouvé que je ne suis qu'un homme.
Zélé, compatissant, je crus les prévenir;
Inutile pitié, dont on m'a su punir!
ANDRÉ DORIE.
Expliquez-vous.
AGATHÉMI.
Hélas! un peu d'expérience
Des maux de l'avenir m'a donné la science;
Clarté de la raison, et qui me rend devin,
Sans miracle, et sans être un prophète divin.
Mes yeux contemplaient Rome, et prévirent l'orage.
Eh! qui, sans apporter nul obstacle au ravage,
Verrait d'un feu subit l'étincelle partir
Sur des murs, à ses yeux, prêts à s'anéantir?
J'ai couru, j'ai crié, présagé les désastres:
On m'a cru le jouet du délire et des astres,
Et, jeté dans les fers, l'ombre d'une prison
A soudain étouffé la voix de ma raison.
Mais trop tôt les vainqueurs détrompèrent la ville!
D'Orange, me tirant de mon obscur asyle,
Me présenta de l'or, qui ne put me toucher,
Me demanda mon nom, que je voulus cacher;
Heureux qu'on m'ignorât, fier de ne pas me vendre.
Hélas! à mes rochers je revins donc me rendre,
Pour jamais convaincu par mes oracles vains
Que sans fruit la sagesse avertit les humains.
ANDRÉ DORIE.
C'est ainsi que, dit-on, le front couvert de cendre,
On voyait d'Israël les inspirés descendre,
Prédisant à Sion l'ange exterminateur;
Et l'organe de Dieu semblait toujours menteur.
Sans doute votre foi, dans ces monts retirée,
N'a pu voir sans horreur fouler l'arche sacrée,
Et son prêtre investi par des soldats cruels?
AGATHÉMI.
Non, je n'ai pas frémi pour de trompeurs autels:
Le pape n'est qu'un prince, et n'est plus un apôtre;
Grand du monde, il s'expose aux revers comme un autre.
Je n'ai craint que pour Rome et pour tous ses enfants,
Près d'être encore en proie à des Goths triomphants.
ANDRÉ DORIE.
Je vous croyais un saint, caché dans ce refuge.
AGATHÉMI.
Sachez quelle est ma foi; je vous en rends le juge.
Souvent je méditai, dans le calme des nuits,
Le Dieu qui créa tout, et qui fait que je suis.
Ce vrai Dieu, quel est-il, disais-je, et quel mystère
L'offre sous tant de noms aux peuples de la terre?
Soudain, un feu rapide enlevant mes esprits,
Me porta dans les cieux de l'antique Osiris:
Surpris de sa grandeur, j'adorais sa statue;
Mais j'en touchai la base, elle fut abattue;
Et sur les bords du Nil volant de tous côtés,
Je renversai d'un choc trente divinités:
Ce n'est qu'erreur, me dis-je, en fuyant ces images.
Sous le ciel de l'Asie, emporté par deux mages,
Je révérai le feu, crus Bélus immortel;
Lorsque je vis crouler sa table et son autel.
Je revolai plus loin: toujours mêmes exemples.
Lama, le grand Lama périt même en ses temples.
Mais, toujours parcourant l'empire de l'Éther,
Dans l'Olympe des Grecs j'aperçus Jupiter:
J'approche, et sur l'Ida vois se réduire en poudre
L'amant de Ganymède, et son aigle, et sa foudre.
Fatigué, je m'abats sur de noires forêts;
J'y trouve un dieu guerrier, le puissant Theutatès:
Ma main ose sonder ce colosse homicide;
Il se brise, et son chêne écrase le druide.
Fausse idole! me dis-je, en échappant des bois.
Montons à ce Calvaire, où rayonne une croix;
Mon esprit s'éclaira; je vis, à sa lumière,
Se pourrir des débris qui tombaient en poussière,
Et, frappé d'une voix, dans les airs j'entendis:
«Nul mortel n'a reçu la clef du paradis.»
Éperdu dans ma course, et l'ame épouvantée,
Je revins à ma fange, et rampais en athée:
La raison me cria: «Les superstitions
«Cachent un Dieu, présent dans ses créations.
«Les sphères, les soleils, ouvrages périssables,
«L'homme, les animaux, divinités des fables,
«N'ont aucun de ses traits inconnus en tout lieu.
«Tu ne peux te connaître; et veux connaître Dieu!
«Ah! pour le mesurer que peut ton court génie,
«Imperceptible anneau de la chaîne infinie?»
Le savoir et le vrai m'ont prêté leur appui:
Sans comprendre mon Dieu, je comprends jusqu'à lui:
Et, mon esprit planant au-dessus des idoles
Que nous peint le mensonge en de vaines paroles,
Devant le Créateur, plein d'amour et d'effroi,
J'abaisse mon orgueil, je me tais, et je croi.
ANDRÉ DORIE.
Ah! cultivez long-temps, sans qu'aucun soin vous presse,
Ces augustes pensers, doux prix de la sagesse:
Vous ferez envier votre noble repos
Aux hommes tels que moi, qu'on appelle héros;
Et qui, s'embarrassant de respects misérables,
Ne servent pour seuls dieux que des rois leurs semblables;
Et de leur inclémence éprouvant le danger,
De culte chaque jour sont contraints à changer.
AGATHÉMI.
J'ai su que des jaloux, vous nommant un rebelle,
Privent François-Premier du fruit de votre zèle,
Et qu'à son ennemi vous portez vos secours.
Le mérite est en butte aux intrigues des cours.
ANDRÉ DORIE.
Ma vengeance s'apprête; et ma voix souveraine
Contre le joug français demain soulève Gêne:
Au nom de Charles-Quint, en prince fortuné,
Je ferai refleurir les murs où je suis né.
AGATHÉMI.
De votre noble cœur ce dessein est bien digne;
Mais faites plus; rendez votre nom plus insigne:
Foulez aux pieds les rangs; et dans votre cité
Rappelez en ces jours l'antique Liberté;
Et que, de l'Italie étonnant les provinces,
Un tel bienfait vous place au-dessus des grands princes.
ANDRÉ DORIE.
Une ville si faible, entre tant d'ennemis,
Défendrait peu les droits qui lui seraient remis.
AGATHÉMI.
Au sein d'un vaste état, votre effroi chimérique
Aurait d'autres motifs contre la république:
Et des cœurs les plus droits les principes douteux
Ainsi chassent toujours la Liberté loin d'eux.
La nuit descend des monts: couchez dans ma demeure;
Et lorsque du matin luira la première heure,
Vous partirez, ému d'un espoir bien plus grand,
Que celui dont s'enivre un prince, un conquérant.
Vous les surpasserez; croyez-en mon présage:
Mon œil juge du cœur sur l'aspect du visage.
Tels que d'un voyageur mille aspects variés
Ravissent chaque jour les regards égayés;
Tel de l'acte qui court le rapide passage
Sans cesse au spectateur produit une autre image.
Il admire à cette heure un des beaux monuments,
De la superbe Gêne antiques ornements,
Un port, où se miraient des galères rangées,
Fières de cent lauriers dont elles sont chargées.
Le généreux Dorie, assemblant les soldats,
Les nobles, et le peuple, et les vieux magistrats,
Maintenant souverain des murs qui l'ont vu naître,
En chassa les Français, et seul y parle en maître.
Parmi les habitants dont il reçoit l'accueil,
Vrai héros, son maintien n'affecte aucun orgueil.
Déja les courtisans, dont il est l'espérance,
Le caressent des yeux, se courbent par avance:
D'autres lui souriant, plus timides flatteurs,
Des mouvements de tous ne sont qu'imitateurs;
Quelques-uns, désertant leurs partis avec peine,
Le vantent d'autant plus qu'ils couvent plus de haine;
Et le peuple, en tous temps jouet des factieux,
De ses destins futurs alarmé, curieux,
Applaudit en espoir aux décrets que vient rendre
Le vainqueur, dont enfin la voix se fait entendre.
ANDRÉ DORIE.
O citoyens! Dorie est issu parmi vous:
A l'enfant de vos murs vos hommages sont doux.
Je ne veux point, ingrat à mes destins propices,
Par mon ambition avilir mes services,
Et, pour un titre altier vous vendant mes exploits,
Fonder l'orgueil d'un trône, et non l'honneur des lois.
La douce liberté, seule loi naturelle,
De tous les cœurs humains est la pente éternelle:
L'erreur même en est chère, et j'en ai pour garants
Tant d'autels érigés aux fléaux des tyrans.
La voix des temps passés répète à notre oreille:
«L'homme est toujours divers, Thémis toujours pareille.»
Qu'à l'homme donc jamais vos droits ne soient remis;
Et qu'ils restent fixés dans la main de Thémis.
Hardis navigateurs, craignez-vous les naufrages?
Dans une république il est beaucoup d'orages:
On y craint les partis dont la haine et l'amour
De tous leurs chocs bruyants ont pour témoin le jour.
Mais, sous les fers d'un seul, comptez, comptez le nombre
Des victimes d'état qu'on étouffe dans l'ombre.
Opposez donc toujours, sous vos fiers étendards,
Aux ennemis le glaive, aux tyrans les poignards.
Soyez libres, Génois! et préférez pour l'être
La pauvreté, la mort, au joug honteux d'un maître;
Et j'aurai de ma tombe, heureux libérateur,
Fait un sinistre écueil à tout usurpateur.
Dans Gênes, à ces mots, la voix de la patrie
Frappa les cieux, les mers, du grand nom de Dorie:
Et sur un vieil amas de cent chaînes de fer,
S'assit la Vertu libre. Elle étonna l'enfer.