CHANT HUITIÈME.


Un palais se découvre, où règnent en idoles

Ceux qui d'une humble foi nous prêchent les paroles;

Temple du souverain des temples des chrétiens,

Sacrés murs, enrichis par les arts des païens,

D'où la France amena sur le char de la guerre

Le superbe Apollon, seul dieu du Belvédère,

Et cet Antinoüs, dont les contours si beaux

Changeaient en Adriens les zélés cardinaux;

Le Vatican enfin, orgueil de cette ville,

Qui, jadis en Brutus, en Cicérons fertile,

L'est en prédicateurs, en abbés avilis,

Qui, moins faits pour la toge, endossent des surplis.

Là, du simple et du grand cherchant l'heureux mélange,

Errait l'infatigable et docte Michel-Ange;

Peintre et sculpteur fameux, dont les travaux divers

Ont rempli de son nom le moderne univers.

L'Hypocrisie alors, monstre ecclésiastique,

L'aborde sous l'habit du fervent Dominique.

L'HYPOCRISIE, ET MICHEL-ANGE.

L'HYPOCRISIE.

Michel-Ange, salut!

MICHEL-ANGE.

Salut, mon frère en Dieu!...

Non, je te reconnais, patronne de ce lieu.

Un peintre est un argus, et rien ne nous échappe:

Revêts donc la cuirasse, ou la robe, ou la chape,

En vain, Hypocrisie, à mes yeux pénétrants

Veux-tu donner le change ainsi qu'aux ignorants;

Je te vois mêmes traits sous diverses étoffes.

La pourpre, le manteau des rois, des philosophes,

Au temps des Phidias dérobaient tes contours;

Le lin sacerdotal te déguise en nos jours:

Mais notre œil sait juger comment tu te varies,

Et, pour saisir le nu, lève les draperies.

L'HYPOCRISIE.

Aussi n'est-ce pas toi que je veux abuser,

Grand homme, que les arts ont su diviniser,

Dont l'esprit, rayonnant d'une vive lumière,

Pénètre au sein profond de la Nature entière,

Notre imposture même a de secrets rapports:

Nous colorons tous deux mille trompeurs dehors;

Et des chastes martyrs les ressemblances peintes

Frappent autant les cœurs que mes chastetés feintes.

Les saints en tes portraits revivent pour toujours:

Tu mens par tes pinceaux, et moi par mes discours.

Ainsi, toujours chéris des princes et des prêtres,

Nos services du monde ont secondé les maîtres.

MICHEL-ANGE.

Ne nous comparons pas: les pinceaux innocents

De prestiges heureux n'abusent que les sens.

Le paradis du Christ, et l'olympe des fables

M'offrent des fictions que je rends vraisemblables;

Et mon art avertit la contemplation

De l'erreur qui la jette en son illusion:

Mais toi, qui ne feins rien que pour tromper les ames,

Tu venges sans pitié par le fer et les flammes,

De tes fausses vertus les dehors figurés,

Mensonges dangereux que tu nous rends sacrés.

Que ne t'ai-je tracée, à l'exemple du Dante,

De plomb doré vêtue, et gravement rampante!

Par-là j'eusse fait voir aux petits comme aux grands,

Qu'un vrai peintre à regret vend sa toile aux tyrans,

Que souvent il gémit, quand l'aveugle fortune,

Opposant à sa gloire une entrave importune,

Le force à consacrer, par d'immenses travaux,

Les rêves d'un apôtre et des siècles dévots,

Et l'excite à chercher l'espace imaginaire

D'un Enfer ténébreux, et d'un triste Calvaire.

L'HYPOCRISIE.

Tu dois t'en applaudir; c'est là que j'ai trouvé

Pour payer tes beaux arts un trésor réservé:

L'Église en cette source a puisé ses dépenses;

Et du fond des enfers tirant ses indulgences,

Je les vends de ma main au péché pénitent:

Leur prix fait sa richesse, et t'enrichit d'autant.

Mais apprends aujourd'hui l'embarras où nous sommes;

Luther, fléau du pape, ose instruire les hommes,

Et nos rémissions, qui s'achetaient si bien,

En ces temps endurcis ne nous valent plus rien.

Déja le saint trafic allait le mieux du monde:

Aux plus infames lieux où je faisais ma ronde,

Trouvais-je un libertin fourvoyé dans la chair;

«Ah! disais-je en pleurant, tu te damnes, mon cher.

«Du brasier éternel ainsi donc tu te joues

«Sur ce sein, sur ce dos, et sur ces belles joues!...

«—Hélas! répondait-il, père dominicain,

«L'enfer est bien douteux, et le plaisir certain:

«Près de ce tendre objet mon corps est sur la braise.

«—Eh bien, paie un pardon, et prends-en à ton aise.

«—Quoi! par-là, disait-il, le péché m'est permis?

«Payons tous deux, ma sœur; vîte, qu'il soit remis.»

Parlais-je au cabaret à quelque ivrogne indigne:

«Du Seigneur, lui disais-je arrosez donc la vigne,

«Puisqu'ainsi, dans le vin aimant à vous noyer,

«Votre langue en priant ne peut que bégayer.»

Visitais-je les cours, où les mœurs sont les mêmes;

Des dévotes levant les scrupules extrêmes,

La grace des pardons disposait largement

Leur faible conscience à tout événement.

Un grand s'escrimait-il, encor chaud du carnage,

Aux combats de la table et du concubinage;

Ruinait-il l'état au gré de ses valets:

«Mon frère, lui disais-je, au moins dormez en paix;

«Acquérez pour le ciel des passe-ports sans nombre.»

De là, dans nos couvents je retournais, à l'ombre,

Essayer les hasards des cartes et des dés,

Et jouer mes pardons, si bien achalandés!

Mais des faveurs du ciel l'abondance est tarie.

Habile homme, aide-moi de ta haute industrie:

Pierre te confia la clé du firmament;

Tu pressentis le jour du dernier jugement,

Tu nous réalisas les archanges célèbres,

L'empire des clartés, l'abyme des ténèbres;

Toi donc, qui des enfers imprimas la terreur,

Des superstitions renouvelle l'horreur:

Épouvante nos yeux des maux du purgatoire.

MICHEL-ANGE.

Ce lieu, dont on se forme une image si noire,

Ce passage de l'ame aux cieux pour elle ouverts,

Apprends que c'est la vie et ce triste univers.

Fixe ton regard louche, et que ton œil s'épure;

Emprunte mes rayons, contemple la nature,

Et perce, en nouveau lynx, aidé de mes clartés,

Les enceintes, les murs de toutes les cités.

Aperçois-tu dans l'ombre un homme qui se traîne,

Sans fers, comme accablé de la plus lourde chaîne,

Croupissant dans la fange, et d'insectes rongé?

L'HYPOCRISIE.

Quel est-il!

MICHEL-ANGE.

Un oisif, de soi-même chargé;

Et qui jamais vers Dieu ne levera sa face,

Que son ame n'échappe à sa terrestre masse.

Innocent envers tous, mais coupable envers lui,

Sa peine est la misère, et la honte, et l'ennui.

L'HYPOCRISIE.

Dans mes cloîtres ainsi s'engourdit plus d'un moine,

Propre à manger du gland en compagnon d'Antoine.

MICHEL-ANGE.

Cet homme aux larges reins, au ventre monstrueux,

Son col paraît gonflé d'un sang impétueux;

Sa face luit de pourpre, et son souffle est un râle:

Juge de sa souffrance aux soupirs qu'il exhale.

L'HYPOCRISIE.

Ainsi de leurs festins sortent les gros prélats.

MICHEL-ANGE.

Eh oui! c'est un gourmand qui subit ses repas:

Il n'aura de long-temps le corps ni l'esprit libre,

Si la sobriété ne lui rend l'équilibre.

Suis à l'écart les pas de ce jeune effréné;

Son front, avant les ans de rides sillonné,

Porte des longs chagrins l'empreinte manifeste;

Son œil farouche luit sous un sourcil funeste;

Et la fièvre, inégale en sa lente fureur,

A creusé de ses traits la livide maigreur.

L'HYPOCRISIE.

Jamais l'orgueil dévot, sous un humble cilice,

N'a, par tant de pâleur, fait plaindre son supplice.

MICHEL-ANGE.

C'est un amant, épris d'un fantôme charnel,

Et que dévore un feu qu'il croit être éternel:

Sa maîtresse, éloignée, à d'autres feux en proie,

Rebut de son rival, dans les larmes se noie;

Leurs maux à l'un et l'autre apprendront quelque jour

Que Dieu peut seul payer un immortel amour.

Lis au sein inquiet de ce flatteur docile

Qui circule à la cour en venimeux reptile:

Sous son maître qui tombe il gémit écrasé,

Comme un lierre ployant sous un chêne brisé:

Son supplice est, hélas! pour un intérêt mince

De suspendre son ame aux lèvres de son prince.

L'HYPOCRISIE.

Je connais ce tourment, que fait subir l'orgueil.

MICHEL-ANGE.

Voici, parmi la foule, et le bruit, et le deuil,

Un insensé, qu'emporte une ardeur vagabonde

Sur les deux continents, sur les gouffres de l'onde.

Son cœur, en ses replis vainement enfermé,

Laisse éclater l'effroi sur son front tout armé:

Son souris, démentant l'ennui qui le dévore,

Rend ce damné hideux à la cour qui l'adore.

L'HYPOCRISIE.

Ah! je le reconnais, c'est un ambitieux,

Avanturier que j'aide à s'égaler aux dieux.

MICHEL-ANGE.

Regarde ce railleur; la joie immodérée

Agite de ses traits la malice abhorrée;

L'interminable accès d'un rire douloureux

A l'émail de ses dents prête un éclat affreux:

Son délire t'apprend que son ame est punie

Par l'aiguillon cruel de l'ardente ironie:

Ce fiel le brûlera, tant que la charité

Ne le purgera point de sa malignité.

L'HYPOCRISIE.

Oui, telle est la fureur des bouffons satiriques,

Dont j'évite par-tout les grimaces comiques.

MICHEL-ANGE.

Ce cadavre vivant, sur des livres penché,

Est le corps d'un mortel à l'étude attaché;

Pâle et froid, de son sang la course est arrêtée:

Son ame dans les cieux a suivi Prométhée;

Et riche de larcins, rapporte à son retour

Un feu, qui de son foie est l'éternel vautour,

Le feu de la science, ardeur qui le consume,

Et que pour son tourment en lui l'orgueil allume,

Jusqu'à ce qu'un rayon de la divinité

Confonde pour jamais sa curiosité.

L'HYPOCRISIE.

L'amour de la doctrine est en lui plus sincère

Qu'en ce pédant, à qui j'inspire un ton sévère,

Et qui doit à sa barbe, à ses graves rabats,

Le renom si coûteux d'un savoir qu'il n'a pas.

MICHEL-ANGE.

Plains l'avare usurier, sous de triples murailles

Couvant son or au fond des terrestres entrailles,

Jusqu'à l'heure où la Mort, qui nous fait tout quitter,

Vient, loin de son dépôt, lui-même l'emporter.

Les folles vanités, et les coquetteries,

Du sexe le plus doux sont les pâles Furies,

Et fanent sa beauté qu'avertit un miroir

Des outrages du temps qui détruit son pouvoir.

Ce malade, blessé des serpents de l'Envie,

Cède au plus grand des maux de notre courte vie:

L'humeur de la vipère a remplacé son sang,

Et glace son visage et son corps jaunissant:

Ses yeux tout offusqués, et clignant leurs paupières,

Craignent le luxe heureux et les hautes lumières:

Erostrate et Zoïle éprouvaient ses tourments:

Vois de ses dents de fer les tristes grincements.

Mes marbres immortels ont bravé ses morsures;

Sa rage a vainement cru ternir mes peintures;

Son sort est de rougir par la gloire irrité.

Voilà les châtiments de ce monde agité:

Ces maux, où des humains s'éprouve le courage,

Pour arriver au ciel sont leur commun passage:

Leur spectacle, toujours présent à mon regard,

Féconda seul en moi tous les fruits de mon art.

De même qu'un goût pur et les couleurs du style

Distinguent faiblement l'art d'un poëte habile,

Si son génie, instruit du jeu des passions,

Ne comble la hauteur de ses inventions;

De même les beautés d'un dessin qu'on admire

Ont de ma renommée étendu moins l'empire,

Que mon docte examen de tous les sentiments

Qui du vaste univers règlent les mouvements.

Telle est la vérité. J'ai trop peint de mensonges:

N'attends donc plus de moi l'image de vains songes:

J'ai pu complaire aux grands pour me rendre fameux;

Je m'appartiens enfin, devenu plus grand qu'eux.

Au Vatican déja rejetant mon salaire,

Je travaille en artiste, et non en mercenaire.

L'HYPOCRISIE.

Parle moins fièrement, ou je t'en punirai.

MICHEL-ANGE.

J'ai des pinceaux vengeurs; tremble! je te peindrai.

Elle fuit à ces mots, craignant que le génie

N'éternisât les trais de son ignominie.


Cependant tout se meut; un nouveau changement

Présente de Luther le sombre appartement,

Séjour, où de la Saxe un électeur-monarque

Fit une citadelle à cet hérésiarque:

L'ardent moine y médite, en son schisme affermi,

Près de testaments grecs entendus à demi,

D'un crucifix d'ivoire, et d'une bible ouverte

Que des commentateurs noircit la plume experte.

Les paisibles rideaux ombrageant son réduit

Laissent douter d'abord s'il y fait jour ou nuit.

L'eau, le pain, et le sel, sa seule nourriture,

Changent son corps pesant en substance plus pure;

Mais de son ventre à jeun, comme celui des saints,

Montent à son cerveau des vertiges mal sains,

Qui, troublant de vapeurs son esprit variable,

Le poussent dans le vague où l'attaque le Diable.

LUTHER ET LE DIABLE.

LUTHER.

Quoi donc? malin Satan, que j'avais cru chasser,

D'arguments éternels me reviens-tu presser?

LE DIABLE.

Pauvre moine, tu crois, voyageant dans les limbes,

Régner avec les saints couronnés de leurs nimbes;

Mais du troisième ciel redescends ici-bas,

Et prépare ton ame à de nouveaux combats.

Confesse-moi d'abord qu'à l'Église rebelle

La vanité t'inspire et non pas un vrai zèle:

Ainsi tu m'appartiens, et, dans les feux jeté,

Tu seras sur mon gril durant l'éternité.

LUTHER.

Non, subtil ennemi de la droiture sainte;

Tu veux de l'Évangile effacer toute empreinte,

Et, secondant le pape à corrompre la foi,

Dans la cité de Dieu le proclamer en roi;

Et moi, renouvellant la première doctrine,

Je veux, de sa hauteur recherchant l'origine,

Éclairer les enfants de la communion

Sur l'Invination, et l'Impanation,

Et par mon In-sub-cum montrer que le Messie

Est, pour en parler clair, avec et sous l'hostie.

LE DIABLE.

Eh! que t'importerait que le crucifié

Fut joint à la substance, ou transubstancié,

Si la foi pure, et non la dispute insensée,

Pour la raison divine allumait ta pensée:

Mais follement épris de tous ces graves riens

Qu'à soufflés mon école aux Théologiens,

Fier de rendre piquant l'esprit fin dont tu brilles,

De ta métaphysique affilant les aiguilles,

Tu te montres jaloux d'un triomphe érudit,

Plus que de terrasser le mensonge en crédit;

Et des textes nombreux la lecture funeste

Devint de ton orgueil l'aliment indigeste.

LUTHER.

Il faut dans son langage à son siècle parler:

On m'entendrait moins bien si je parlais plus clair;

Et des rhéteurs chrétiens la ferveur scholastique

Se plaît à mon jargon théo-métaphysique.

Par là j'ouvris la lice, et je pris les devants

Sur Léon écrasé de mes dogmes savants.

Si j'avais, en ami de la vérité nue,

Déclaré que de Dieu la grandeur inconnue,

Remplissant le passé, le présent, l'avenir,

Se fait sentir aux cœurs, et non pas définir;

L'Église, loin des yeux de la foule éblouie,

M'eût rejeté dans l'ombre en philosophe impie:

Mais, saisi du flambeau des prophètes sacrés,

J'embrase les esprits à mon schisme attirés.

Mes sermons ont déja, dans toutes les provinces,

Plus détruit de couvents que les armes des princes;

Et, de Rome ennemi, je ne puis qu'ébranler

Son trône qu'après moi d'autres feront crouler.

LE DIABLE.

Tu mens; et ce projet si beau, si magnanime,

De ton stérile sein n'est pas le fruit sublime:

Frère des Augustins, si l'on t'avait chargé

De vendre à leur profit les graces du clergé,

Tu déclamerais peu contre les indulgences

Dont les Dominicains vendent les assurances.

Les papes qu'aujourd'hui tu nommes en courroux

Papelins, papelards, papes-sots, papes-foux,

Souverains-Ante-Christ, prêtres Satanissimes,

Furent traités par toi de révérentissimes.

Tu les craignais alors et les as respectés:

Mais dès qu'à tes abois les peuples ameutés

Des moines enrichis pillèrent les cellules,

On brûla tes sermons, et tu brûlas les bulles;

Et les seigneurs, jaloux des trésors des reclus,

T'ont mieux servi depuis que tes cris superflus.

C'est pourquoi ton cerveau, rêvant la renommée,

Creusé par un long jeûne, ivre de sa fumée,

Repaît ta vanité de l'espoir si flatteur

D'être de l'avenir le grand réformateur.

LUTHER.

Du Démon envieux c'est bien là le génie!

A qui produit le bon toujours il le lui nie;

Et ne souffre jamais que, de la gloire épris,

Son véritable auteur en reçoive le prix.

N'ai-je donc pas, du zèle apôtre téméraire,

Fait tonner ma vertu des hauteurs de la chaire?

N'ai-je pas, d'un courage au martyre aguerri,

Défié les bûchers où Jean-Hus a péri?

Et devant l'empereur, les guerriers, et les prêtres,

Opposé mon front calme aux fureurs de mes maîtres?

N'ai-je pas su prouver que, du ciel inspiré,

Je m'assure en Dieu seul qui m'a seul éclairé,

Que la paisible étude et la retraite obscure

N'ont point intimidé ma fidèle droiture,

Et que d'un humble habit la modeste pudeur

Des somptueux prélats efface la splendeur?

Pour l'exemple de tous que pouvais-je mieux faire?

LE DIABLE.

Moins livrer le pontife au rire du vulgaire,

En sarcasmes grossiers moins verser ton venin,

Fangeuse obscénité qui souille ton latin.

LUTHER.

Eh! feins-tu d'ignorer, père de la malice,

Que le ris populaire est un vengeur propice,

Et qu'un fol enjouement, aux vieux respects fatal,

Ne naît que des gros mots d'un style trivial,

Par qui dans tous les rangs la lumière circule

Mieux qu'en de purs écrits dictés par le scrupule?

LE DIABLE.

Tu crois légitimer par ces raisonnements

Les erreurs du caprice et tes emportements:

Je connaîs mieux que toi la chaleur de ta bile:

En soulever l'aigreur ne m'est pas difficile;

Et je me plais moi-même, afin de te damner,

A voir tes sens fougueux si mal se gouverner.

Ainsi j'en attisai l'ardente convoitise

Qui d'un bizarre hymen t'inspira la sottise

Et j'ai ri des motifs dont j'appuyais ad hoc

Ton acte marital consommé sous le froc.

LUTHER.

O Diable, de ton nom le plus digne peut-être!

En quarante ans entiers te rendis-tu mon maître?

Et lorsque de la chair les mordants aiguillons

De mon sang jeune et vif excitaient les bouillons,

Si, quand mon feu croissait par trop de continence,

Une chaste ferveur maintint mon abstinence,

Et me fit d'Augustin garder l'étroite loi,

Près des filles de Dieu, qui brûlaient comme moi,

Le monde croira-t-il que je n'épousai Bore

Qu'afin de soulager l'ardeur qui me dévore,

Et que pour obtenir les baisers familiers

Qui de tout Wittemberg charmaient les écoliers?

Non, esprit tentateur: mais, en beaucoup d'épreuves,

De la faiblesse humaine ayant acquis les preuves,

J'ai voulu des cloîtrés, las d'un joug rigoureux,

Rompre en me mariant les ridicules vœux,

Par qui tous mes pareils, abondants en mérites,

Sont de tant de bâtards les pères hypocrites.

LE DIABLE.

Courage! applaudis-toi, loin de te repentir:

De tous les mauvais pas un dévot peut sortir.

Je veux que l'intérêt de ta réforme sage

Te force d'approuver jusqu'au concubinage.

Les hommes, non sans rire, entendront tes docteurs,

Ménageant un Landgrave entre leurs protecteurs,

Se demander en corps si par la bigamie

Il a droit de calmer sa luxure ennemie.

LUTHER.

Tu prétends.....

LE DIABLE.

Son salut rend ses motifs puissants:

Sa table est succulente et soulève ses sens:

Sa compagne n'est pas comme sa forteresse

Redoutant peu le choc du bélier qui la blesse:

Le lit d'une autre femme au moins l'adoucira:

Agar, sous Abraham, a secondé Sara:

Bel exemple à citer! l'écriture à ton aide

Contre Asmodée ainsi fournit plus d'un remède.

LUTHER.

Monstre! qu'oses-tu dire?.. Ah! c'est trop m'attaquer..

De colère, d'horreur je me sens suffoquer!

Va-t-en! crains les clartés que l'Esprit-Saint m'envoie..

N'attends pas que jamais ta torche me fourvoie...

Aux yeux de l'univers que j'illuminerai,

Comme l'ange Michel, je te terrasserai.

Fuis, Dragon, fuis les traits de ma vive lumière...

Méditation, jeûne, exercice, prière,

De mes ravissements soutenez la hauteur,

Joignez la créature à son suprême auteur!.....

Oui, l'auréole enfin couronnera ma tête!

Oui, j'instruirai le monde, et me voilà Prophète!


Il retombe, à ces mots, rêveur en son fauteuil.

Bore, qui de sa porte avait heurté le seuil,

Et qui depuis trois jours ne put le voir une heure,

Faisant sauter les gonds, pénètre en sa demeure;

Cette compagne sainte embrasse son héros,

Absorbé comme Jean dans l'île de Pathmos.

BORE ET LUTHER.

LUTHER.

Viens-tu, pour me troubler, te joindre au mauvais ange?

BORE.

Tout saint homme qu'on soit, il faut pourtant qu'on mange.

C'est trop faire carême à l'ombre de ce trou:

Je crains que mon Luther n'en meure, on n'en soit fou.

LUTHER.

L'esprit, sanctifié par le jeûne et les veilles,

De Dieu plus nettement aperçoit les merveilles:

Il croit sentir qu'aux cieux le vol des séraphins

Ravit tous ses pensers plus légers et plus fins,

Et comme dégagé du limon qui le souille,

Il oublie ici-bas sa mortelle dépouille.

BORE.

Lèvres d'un Augustin, laisse-moi donc puiser

Une éloquente ardeur en un tendre baiser.

LUTHER.

Chère épouse, goûtons de plus chastes délices:

Mes sens, mortifiés par de longs sacrifices,

N'ont plus rien de terrestre, et l'œuvre de la chair

Par ses grossiers plaisirs ne saurait les toucher:

En un état si pur, que reste-t-il de l'homme?

BORE.

Eve a séduit Adam par l'offre d'une pomme;

Et moi, de ce soupé qu'ont disposé mes soins,

Sur le cœur d'un époux je n'espère pas moins.

Allons, ranime-toi: ta pâleur m'épouvante:

Rêve à table en mangeant; je serai ta servante.

LUTHER.

Faible nature humaine! hélas! notre appétit

De notre infirmité trop tôt nous avertit.

BORE.

D'un cœur humble et docile il faut donc s'y soumettre.

Tu parais défaillant.... bois donc pour te remettre.....

Prends de cet agneau tendre, arrosé de son jus...

En ton sépulcre obscur trois jours entiers reclus,

Ressuscite, et fais Pâque.... il me semble un fantôme!

Les ermites de Thèbe, et l'abstinent Jérôme,

N'offrirent pas des traits si blêmes, si flétris.....

Un coup de ce vin vieux! une de ces perdrix!...

Il ne me répond rien, tant la faim le tourmente!...

Quelle ardeur! plus tu bois, et plus ta soif augmente!...

Les murs de ce pâté recèlent un jambon....

LUTHER.

Un Juif en aurait peur; mais un fidèle, non.

Les enfants de l'Église écoutent de sots rêves

Lorsque, nous prescrivant les herbes et les fèves,

Leur superstition n'ose à table souffrir

La chair des animaux, créés pour les nourrir.

La chair soutient la chair; Dieu même ainsi l'ordonne.

Ce n'est point un péché d'user de ce qu'il donne.

«O mon Dieu! fournis-moi, cent ans, à mes repas,

Moutons, bœufs, et gibier, poulets, et cochons gras;

Gloire éternelle! amen!» tu sais que ma syntaxe,

Dicta cette prière, et qu'elle court la Saxe,

Égayant les docteurs des universités,

Qu'elle affranchit du joug des prélats dépités.

BORE.

L'enjouement te revient; ta force est rajeunie!

LUTHER.

O liqueur de Noé, sois à jamais bénie!

C'est toi de qui les flots raniment notre cœur,

Quand le diable l'abat et le jette en langueur.

Jamais, depuis l'instant que j'attaquai la messe,

Il n'a de plus d'assauts fatigué ma faiblesse.

Verse en ma large coupe, et que le feu du vin

Inspire à mon ivresse un cantique divin!

David chantait, dansait, festinait devant l'arche;

Imitons les transports de ce roi patriarche.

BORE.

Enfin, mon bon Martin, ton front s'est éclairci.

LUTHER.

De mes combats pieux j'écarte le souci...

O toi, que je sauvai du joug de Babylone!

O fille de Sion! ma bienheureuse nonne!

Ma Bore! un saint amour embrase ton époux!

BORE.

Eh bien!... holà ... sitôt!... la porte est sans verroux...

LUTHER.

Le Créateur veut-il qu'une étroite clôture

En d'inutiles feux sèche sa créature?

Il forma notre chair, et nous dit de jouir

De la fleur de nos sens, prête à s'évanouir.

BORE.

Que fais-tu?...

LUTHER.

J'obéis à sa loi fécondante...

L'amour est un effet de sa grace abondante.

Aimer est la leçon qu'Augustin nous prescrit...

BORE.

Quel feu matériel pour un divin esprit!

LUTHER.

Dieu même s'incarna dans le sein d'une femme.

BORE.

D'une vierge: et le suis-je?

LUTHER.

Eh! suis-je un Dieu, madame?

Non, bonne Catherine; à mon humanité

Il suffit des douceurs de ta maternité.

Viens donc, ma Sulamite!... oh! comme tu m'embrases!

Adorable union! ravissantes extases!


Il dit: et de la sorte était née autrefois

La bruyante Hérésie, organe de leurs lois;

Et qui, des vœux rompus par sa mère et son père,

Alla multiplier l'exemple si prospère.

La voici qui revient d'un pas tout triomphant.

LUTHER, BORE, ET L'HÉRÉSIE.

LUTHER.

O mon heureuse fille!

BORE.

O notre chère enfant!

LUTHER.

Ma fille, as-tu déja fait le tour de l'Europe.

L'HÉRÉSIE.

Oui; ma taille, en marchant, croît et se développe.

Dans un âge si tendre, on s'étonne de voir

Mes progrès merveilleux surpasser votre espoir.

BORE.

De la faveur du ciel n'est-ce pas un miracle?

L'HÉRÉSIE.

Mon doux instituteur, Mélancton, votre oracle,

M'annonce, me présente à chaque souverain;

Et des rives de l'Elbe à tous les bords du Rhin,

Les peuples m'ont reçue, enchantés de m'entendre.

Pour maîtresse déja les rois m'ont voulu prendre:

Nous triomphons, mon père... Ah! qu'il m'est glorieux

D'ouïr au loin porter votre nom jusqu'aux cieux!

Devenu des humains le modèle sévère,

Votre règle par-tout est la loi qu'on révère:

Vos travaux assidus, vos mœurs, votre maintien,

Sont du monde attentif l'éternel entretien:

De vos moindres secrets la nouvelle semée

Passe aux rois curieux de votre renommée;

On va jusqu'à chercher de quel pain se nourrit

Ce Prophète, homme étrange et de corps et d'esprit.

Interdits devant moi, vos ennemis vous craignent:

Le sacerdoce tremble, et ses foudres s'éteignent:

En tous lieux on redit que, terrassant l'erreur,

Debout, dans un conseil, bravant un empereur,

Vous avez confondu l'imposture idolâtre.

Des brebis d'Israël on vous nomme le pâtre.

Mais quel jeu du destin! les rois, mal assurés,

Attaquant vos écrits, les ont même illustrés:

L'Anglais, qui condamna votre sainte entreprise,

Pour épouser Boulen, divorce avec l'église;

Ce caprice, changeant les dogmes d'Albion,

Ote au pape un soutien de sa communion:

De la foi des humains, ô pitoyable cause!

La Suède, plaignant tout le sang qui l'arrose,

Lasse du joug béni des prélats, ses tyrans,

Électeurs achetés par ses rois différents,

Liés aux Christierns, qui la rendaient esclave,

M'assied sous les drapeaux du valeureux Gustave.

Le métal des clochers, de la paix ennemis,

Coule en monnaie utile, et m'acquiert des amis:

La Hollande en grossit les trésors du commerce;

Avec la liberté notre influence y perce:

Et tout présage enfin l'entier soulèvement

De la haute Helvétie, et des flots du Léman.

En céleste fléau des chefs du Capitole,

Un pasteur, conformant sa vie à sa parole,

Zélé, rigide et pur, votre émule Calvin,

Purge aussi les troupeaux et le bercail divin:

Que dis-je, en ce moment Charles-Quint nous seconde.

Quel spectacle nos jours vont-ils donner au monde!

Le pontife Clément, son infidèle appui,

Marchant de ruse en ruse entre François et lui,

Désormais sans secours, entouré d'adversaires,

Voit marcher contre lui les Germains mes sectaires,

Que le cruel Bourbon n'ayant pu soudoyer,

Du pillage de Rome a promis de payer.

C'en est fait, tout nous cède; et de l'église avare

Les peuples à leurs pieds fouleront la tiare.

LUTHER.

Ma fille, l'univers sent donc ce que tu vaux:

Sa liberté sera le prix de mes travaux.

BORE.

Qu'elle débite bien son nouveau catéchisme!

LUTHER.

Lisons l'écrit d'Érasme, intimidé d'un schisme:

Avant de m'endormir, il me faut rétorquer

Les arguments cornus dont il veut me piquer.

BORE, seule.

BORE.

Épouse de Luther, jadis religieuse,

Voilà que de la nuit l'heure silencieuse

Te commande d'entrer dans le lit conjugal:

Rester vierge était triste; être femme, est-ce un mal?

Je ne me repens pas d'avoir quitté le voile:

On m'en blâme; et pourquoi? chacun suit son étoile.

Faisant de ma jeunesse une longue douleur,

La discipline austère en desséchait la fleur;

Mes sens, par-fois tentés des délices du monde,

Emportaient loin de Dieu mon ame vagabonde:

J'aurais failli plus tard; ainsi que font toujours

Les Lucrèces du siècle écartant les amours,

Et qui, de leur orgueil déshonorant l'ouvrage,

En leur maturité prennent un cœur volage,

Et que le vif regret d'avoir perdu leur temps

Précipite sans frein au déclin des beaux ans.

Mais peut-être pour moi la règle moins cruelle

Eût enfin à son joug soumis mon cœur fidèle....

O cloche! dont le son frappe les airs lointains,

Tu rappelles mon ame à ses premiers destins!

Ta voix, pendant la nuit, signal de la prière,

Sous les voûtes du cloître où j'étais prisonnière,

Me tirait de ma couche, et traînait ma langueur

Devant l'autel d'un Dieu, seul époux de mon cœur!

Ce devoir partagé de mes chastes rivales,

Ces cierges qui perçaient des ombres sépulcrales,

Ces élans d'un amour né de vagues desirs,

Hélas! je m'en souviens, me donnaient des plaisirs.

Mon esprit s'échauffait d'une plus pure flamme;

Mon corps, libre de soins, vivait moins que mon ame:

Vers un ciel consolant je la sentais errer,

Quand mes jalouses sœurs me faisaient soupirer.

Mais dans la vie active où le monde m'entraîne,

De soucis en soucis chaque moment s'enchaîne;

On mange sur la terre un pain trempé de fiel,

On y porte sa croix sans espérer le ciel;

Et l'on quitte le jour, au bout de sa carrière,

Sans avoir pu goûter et bénir sa lumière.


Elle dit: au parterre où l'on aime le bruit,

On regarde en pitié quel regret la poursuit:

Car les Diables, brûlés par une humeur caustique,

N'ont, dans leur esprit sec, rien de mélancolique.

Mais un spectacle affreux, plus doux à leurs regards,

C'est Rome, dont le sac promis à des soudards

Attire sur les pas de Bourbon qui l'assiège,

Tant de luthériens, ennemis du saint-siége.

Vêtu de la blancheur d'un corset argenté,

Le hardi connétable, avec célérité,

D'un mur déja croulant surmonte les ruines:

Tel que brille au matin, levé sur des collines,

Entre les flancs noircis d'un nuage orageux,

Lucifer, non voilé, serein et lumineux,

Qui regarde sous lui le désastre et la guerre

Fondre au loin dans les cieux ébranlés du tonnerre.

Tel, devançant le jour, Bourbon impatient

Préside la tempête, et l'éclaire en riant.

Par-tout la Conscience, ardente, vengeresse,

Jura de le poursuivre, et lui tient sa promesse.

BOURBON, LA CONSCIENCE, ET LA MORT.

LA CONSCIENCE.

Ici, triomphe ou meurs, ô connétable altier!

Trahi de Charles-Quint, traître à François-Premier,

Bientôt, sans autre nom que celui de transfuge,

Un trône sur la terre est ton dernier refuge:

Échappe, en y montant, aux coups de l'avenir,

Et fais-toi redouter de qui veut te punir.

Le joug d'un premier crime est le dur esclavage

Qui t'enchaîne au succès d'un criminel ouvrage;

Et d'avance en ton cœur j'ai corrompu le fruit

Des glorieux travaux que ton remords produit.

Je te condamne à fuir de conquête en conquête

Le juste châtiment qui menace ta tête:

D'un degré qui t'assure atteins donc la hauteur;

Traître, pour te sauver, deviens usurpateur.

C'est moi qui, te traînant au pied de ces murailles,

Te fis à tes soldats, avides de batailles,

Par les chants, les bons mots, en riant fantassin,

Déguiser le poison qui fermente en ton sein:

Leur versant à longs traits ta belliqueuse ivresse,

En buvant avec eux, ton orgueil les caresse:

Mets leur zèle à profit pour décider le sort,

Parle, et cours dans leurs rangs, pousse-les à la mort...

Mais on quitte la brèche, on t'abandonne ... ah! tremble...

Voilà tes défenseurs qui reculent ensemble...

Ils te déchireront, si tu n'es pas vainqueur.

BOURBON.

Mes frères! mes amis! allons, ferme, du cœur!

Héros à qui jamais la victoire n'échappe,

Céderez-vous la palme aux vils soldats du pape?

Aurons-nous donc sans fruit, en dépit des hivers,

Franchi les Apennins, de neige tout couverts,

Traversé l'Italie, épuisés d'indigence,

Fait frémir, en passant, et Bologne, et Florence?

Rome est là sous nos yeux, pleine d'argent et d'or,

Rome, de l'univers le plus riche trésor!

Eh quoi! lâcherons-nous une proie aussi belle?

Non, périssons plutôt... A moi donc cette échelle!

A moi, mes compagnons! j'y monte le premier.

LA MORT.

Où s'élance cet homme, intrépide guerrier?

Tous ses traits sont émus par des chaleurs soudaines;

La vertu de son sang bouillonne dans ses veines...

Quelque intérêt durable allume ses fureurs....

Quels efforts! quel courage!... Un plomb siffle...

BOURBON.

Ah! je meurs.

LA MORT.

Il tombe, abandonné du souffle de la vie;

Ainsi que tout-à-coup s'affaisse et se replie,

Lasse d'avoir gonflé son sein tout irrité,

La voile d'un vaisseau que le vent a quitté.

BOURBON.

Dérobez aux soldats ma dépouille fumante...

LA CONSCIENCE.

Laisse, laisse, orgueilleux, le soin qui te tourmente!

Vois le terme commun des petites grandeurs...

De l'éternel oubli sonde les profondeurs,

Et descends dans le gouffre où dorment terrassées

L'espérance lointaine, et les hautes pensées.

LA MORT.

Pourquoi sur son cadavre étendre ce manteau?...

Soldats, qui de Bourbon suivîtes le drapeau,

Votre chef est tombé: publiez votre perte!

Vengez-la!... que par-tout Rome, de sang couverte,

Apprenne qu'en poussant votre guide au trépas,

J'enflammai votre rage, et ne l'arrêtai pas!

Et toi, fière cité! frémis, hurle ... tes portes

S'ouvrent avec fracas au torrent des cohortes.

ROME.

O Dieu, Dieu protecteur! les Germains, les Gaulois,

Vont me fouler aux pieds pour la dernière fois!

O ville si long-temps souveraine du monde,

Bientôt, anéantie en ta chûte profonde,

Il ne restera plus de Rome que son nom.

As-tu des dieux, des lois, des vengeurs? Hélas non!

Mars de ton Capitole a quitté la colline;

Thémis, Vesta, n'ont plus leur puissance divine;

Tu n'as plus de Camille et de prompt Décius

Arrachant la victoire à tes vainqueurs déçus!

Quel secours implorer contre tant d'adversaires?

Où seront les Narsès, les vaillants Bélisaires,

Qui te déroberont aux sacrilèges mains

Des Vandales, des Goths, tes bourreaux inhumains?

Du Dieu de tes martyrs le vicaire timide

T'abandonne aux couteaux d'une horde homicide:

Son infaillible voix n'ose rien prononcer;

Il n'a plus maintenant de foudres à lancer.

Pontife, cardinaux, augustes sacriléges,

Fuyez! l'autel menteur n'a plus de priviléges.

Vous qui ne croyez point, que vous sert de prier?

Un rempart est le Dieu qui peut vous appuyer.

Saint-Ange assied ses murs au sommet d'une roche;

Que du ciel invoqué ce château vous rapproche:

Hypocrites, fuyez! abandonnez aux coups

Les peuples de la terre, hélas! punis pour vous.

Quel tumulte! quels cris!... Oh! quels flots de barbares!..

Oh! quel débordement de meurtriers avares!...

Venez, dépouillez-moi, vous êtes triomphants:

Mais pourquoi sur le marbre écraser ces enfants?

Leur jeune âge si pur est innocent de crimes...

Ah! du moins épargnez de si tendres victimes...

Ciel! où fuir, où marcher sur ces pavés sanglants?...

Mères, filles, sortez de mes palais brûlants:

Échappez aux fureurs du rapide incendie...

Ah! plutôt reculez ... cette troupe hardie

Qu'enflamme votre aspect d'une insolente ardeur,

Accourt, l'épée en main, vaincre votre pudeur...

Frémissez! leurs plaisirs sont suivis du carnage.

O mes fils, rachetez vos foyers du pillage!

Prodiguez vos trésors à ces fiers ravisseurs;

Dérobez à leurs yeux vos femmes et vos sœurs...

Vos pères vers le ciel tendent leurs mains sans armes,

Sauvez-les ... entendez les menaces, les larmes,

Et les chevaux hennir dans mes temples fumants,

Et les profanateurs briser mes monuments.

O désastre! ô regrets! vous êtes abattues,

Idoles de mes yeux, admirables statues,

Que, pour m'environner de respects plus constants,

Mon amour préserva de l'outrage des temps!

Et de qui les beautés, défendant mes rivages,

Ont vaincu tant de fois les conquérants sauvages,

Attestant en effet que la main des beaux-arts

Protège les cités non moins que les remparts!


Ainsi se lamentait Rome tout éplorée,

Par le fer des soldats, par le feu dévorée;

Et l'effrayant tableau de mille embrasements

Présentait à l'Enfer l'aspect de ses tourments.


LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT NEUVIÈME.