CHANT NEUVIEME.
Sur la colline où dort l'empereur Adrien,
Espace où descendit un ange aërien
Qui, rendant au fourreau sa menaçante épée,
Sauva Rome qu'un jour la peste avait frappée,
Le pontife Grégoire a fait dresser des tours:
Cet asyle à Clément offre un dernier recours.
Plus effrayé pour soi que pour le saint collége,
Il parle aux cardinaux, restes de son cortége,
Vieux princes du conclave, apôtres décorés,
Qui tous, par la terreur alors défigurés,
Penchant leurs fronts usés à méditer des crimes,
De leur espoir en Dieu démentaient les maximes.
Sous leur calotte rouge et leurs sacrés chapeaux,
Mille desseins roulaient en leurs larges cerveaux,
Magasin d'artifice et de noirs stratagêmes,
Et de poisons empreints sur leurs visages blêmes.
L'effroi plombait le teint de ces menteurs bénis,
De l'or du Vatican fabricateurs jaunis.
Mais tandis qu'ils tremblaient pour la reine des villes,
Pierre, et la sainte Église, et l'Esprit des Conciles,
Planaient au-dessus d'eux; ainsi qu'au mont Thabor,
Jésus transfiguré, dans son divin essor,
Loin des yeux des humains gémissants sur la terre,
Entretint ses élus de son céleste Père:
Tableau dont la grandeur visible à Raphaël
Devint de ses pinceaux le miracle éternel!
SAINT PIERRE, L'ÉGLISE, L'ESPRIT DES CONCILES.
L'ÉGLISE.
O toi dont l'Homme-Dieu, ton maître et ton modèle,
A du nom de Céphas payé le cœur fidèle,
Titre saint de ta foi, solide fondement,
Sur qui j'ai du Seigneur bâti le monument;
Toi, le premier élu, de qui la main pieuse
Jadis reçut du ciel la clef mystérieuse,
Plains l'opprobre où languit l'un de tes successeurs;
Plains un pontife aux mains de cruels oppresseurs;
Plains mon temple qu'on souille, et ma croix qu'on méprise,
Et mêle ta prière aux clameurs de l'Église.
Ma suprême grandeur, penchant vers son déclin,
Soumise au cours des ans touche-t-elle à sa fin?
De l'empire éternel où tu me fis prétendre,
Dans l'ombre de la mort vais-je sitôt descendre?
Et par l'âge emportée en souvenirs confus,
Ne laisser qu'un néant de tout ce que je fus?
Comme dans l'univers sont passés les royaumes,
Grossirai-je en tombant le nombre des fantômes,
Moi qui, riche en effet des biens les plus constants,
Devais nourrir mes fils par-delà tous les temps?
Leur sang fume en tous lieux ... qu'un autre Jérémie
Pleure Sion en proie à la flamme ennemie,
Et la haine écrasant les orphelins épars
Sous les pieds des chevaux, et sous l'airain des chars!
Aux portes de mon temple entends crier la foule...
On renverse nos murs, et notre autel s'écroule...
Hélas! contre le choc du désordre effréné,
Que peut en ses remparts Clément emprisonné?
Nulle foudre en ce jour ne suit son anathême:
L'ange exterminateur l'abandonne à lui-même;
Et la voix du démon, qu'à soulevé Luther,
Insulte, en le raillant, nous, les cieux et l'enfer.
Pourquoi m'as-tu promis que le Dieu des armées
Protégerait toujours mes enceintes fermées;
Et que des loups cruels, et des lions grondants,
Toujours en mon bercail je briserais les dents?
Trompais-tu mon espoir, ou m'as-tu délaissée?
O Céphas! ton Église expire terrassée.
Prends pitié des tourments qu'on lui fait éprouver,
Et que ta main encor l'aide à se relever.
SAINT PIERRE.
Que me demandes-tu, malheureuse infidèle!
Qui courus en aveugle à ta chûte cruelle,
Et que le Dieu sauveur pousse contre un écueil,
Afin qu'en te heurtant il brise ton orgueil?
Depuis quand, du Seigneur oubliant la promesse,
Te laisses-tu donc vaincre au danger qui te presse?
Depuis qu'avec la foi l'espérance a quitté
Mon temple, où s'éteignit l'ardente charité.
Depuis que, t'abaissant aux délices charnelles,
Ton ame abandonna les graces éternelles,
Et, contestant des biens qu'il fallait dédaigner,
Descendit des hauteurs où je te fis régner.
Que nous dit de Jésus l'autorité suprême?
«Qui veut s'unir à moi, qu'il renonce à soi-même.»
Et lorsqu'aux bords du fleuve il appela ma foi:
«Laisse-là tes filets, pêcheur, viens, et suis-moi!»
J'obéis, j'épousai sa pauvreté sévère,
Et pour les dons du ciel quittai ceux de la terre.
Ce fut dans l'indigence, et dans l'humilité,
Que j'assis de ta loi l'auguste majesté:
Je tirai ta splendeur du milieu des ténèbres;
La croix, en éclairant les bords les plus célèbres,
Montra, même aux Césars, les martyrs fiers et doux,
Plus rois que les tyrans dont le siècle est jaloux.
Dieu n'orne point les chefs de l'empire céleste
D'un or ni d'un argent corrupteur et funeste;
Il ne les revêt point de superbes dehors:
Mais, sous leur nudité riche de ses trésors,
Il fait, pour éclipser toute mortelle idole,
Reluire dans leur cœur sa vivante parole:
Il veut qu'aux yeux du monde, où le juste est proscrit,
Les épines, les maux, couronnent leur esprit.
Voilà comment d'abord mon zèle secourable
Accrut ta nation maintenant innombrable.
Apôtres sans éclat, tous les premiers pasteurs
Furent du peuple en deuil les saints consolateurs.
Tu ne ravissais pas leur diadême aux princes,
Ni leur faste aux cités, ni leurs droits aux provinces;
Mais, sans terrestres biens, reine des malheureux,
Ta main ne recueillait les moissons que pour eux.
Que fais-tu dans ces jours? ta vue est éblouie
D'une richesse vaine ici-bas enfouie:
De la clarté des cieux ton cœur s'est détourné,
Et ta basse avarice aux enfers l'a donné.
De ton législateur qu'ont produit les merveilles?
Mes yeux l'ont vu: sa voix instruisit mes oreilles.
Seul, pauvre, désarmé, patient dans les maux,
Nourri comme le sont les innocents oiseaux,
Il vainquit le besoin, dormit dans les tempêtes,
Et marcha confiant à ses hautes conquêtes.
Ah! que dans ses travaux n'as-tu su l'imiter!
Ah! du temple divin qu'il voulut cimenter
Les vertus de tes saints d'un pur zèle enflammées
Devaient être à jamais les pierres animées,
Et de son sanctuaire inaccessible à tous,
Ta lumière eût frappé tes ennemis jaloux:
Mais non; quittant le ciel, magnifique espérance,
Tu disputes aux grands leur étroite puissance:
Pour des honneurs mondains tu trahis les autels:
Pour de vils intérêts tu combats les mortels;
Ne t'étonne donc plus, avide usurpatrice,
De succomber sans gloire en cette infâme lice.
Cesse de m'invoquer contre d'affreux soldats
Sur tes parvis sanglants assiégeant tes prélats.
Toute chair doit périr; elle est telle que l'herbe:
Sa gloire est une fleur qui, brillante et superbe,
Se lève le matin, et tombe avant la nuit.
Ta fureur prit le fer, et le fer te détruit.
Bénis donc les rigueurs d'une foule guerrière
Qui pour seule arme enfin te laisse la prière,
Te rappelle à Jésus qui vint, entre les morts,
Sur les âmes régner, et non pas sur les corps;
Et qui force un pontife, en martyr pacifique,
A recourir aux cieux, ton héritage unique.
Dans l'univers entier qui te fit prévaloir?
Qui te sanctifia? la souffrance, et l'espoir.
De tes ambitions que l'erreur se dissipe;
Et pour durer sans fin remonte à ton principe.
L'ÉGLISE.
Tu t'abuses, Céphas: né des faibles ruisseaux,
Un fleuve accroît son lit en recueillant leurs eaux;
Et de son urne enfin l'abondance s'arrête
S'il ne peut sur la terre étendre sa conquête:
La source de ma vie, humble en mes premiers jours,
Dut s'augmenter d'abord pour prolonger son cours.
Si les hommes grossiers, pour seul prix de mes peines,
N'eussent vu que mes cloux, mes cilices, mes chaînes,
En mes labeurs obscurs leur courage abattu
De fol emportement eût traité ma vertu.
Notre gloire éternelle, invisible salaire,
N'eût point à ses appâts amorcé le vulgaire,
Et le peu de zélés sortis d'un rang abject
Ne m'aurait pu des grands conquérir le respect.
Il fallut, pour leur faire honorer mes supplices,
Joindre à l'espoir futur les présentes délices:
Il fallut que les arts et les purs orateurs
Charmassent dans les cours mes fiers persécuteurs:
Pour fléchir mes bourreaux, m'acheter des ministres,
M'asservir des tyrans les conseillers sinistres,
L'or me devint utile; et, fondant mon trésor,
Il me fallut du fer pour conserver mon or.
Ainsi, m'environnant d'une pompe mondaine,
Alliant à ma foi la politique humaine,
Dans les états nombreux où je portai ma croix,
Je me fis des sujets nourris par tous les rois,
Et courbai sous mon joug les têtes couronnées
Par ma tiare auguste en tous lieux dominées.
Dès-lors, mes citoyens, les élus de Sion,
Défendirent leurs droits sous ma protection:
Des peuples et des chefs mon oreille maîtresse
Par de secrets aveux me rassura sans cesse:
Ma voix emplit la chaire; et, sous mon appareil,
La gloire de mon temple effaça le soleil.
L'ESPRIT DES CONCILES.
Tu ne dois qu'à moi seul, république sacrée,
La liberté des lois dont tu fus illustrée:
Tant que de tes prélats le saint gouvernement
De leur égalité garda le sentiment,
Tant que de tes degrés la juste hiérarchie
Régla ton ministère, et non ta monarchie,
Et que l'esprit zélé des conciles nombreux
En ton sein maternel unit tes fils entre eux,
L'unanime intérêt, d'un hémisphère à l'autre,
Nommait le digne élu, successeur de l'apôtre:
Alors la même voix, parlant de tous côtés,
Soulevait ton grand corps dans toutes les cités:
Le mérite éprouvé, la foi qui le rehausse,
Désignaient sans combats l'appui du sacerdoce;
Et, formant tes conseils, un immense concours
Te faisait révérer des peuples et des cours.
Qu'un tyran apostat conjurât ta ruine,
Qu'un schisme ténébreux obscurcît ta doctrine,
Qu'un poison infectât tes membres languissants,
J'opposais à tes maux des remèdes puissants;
Et réveillant ta force en quelque heureuse lutte,
Quand tes pieds chancelaient, je prévenais ta chûte.
Mais depuis que le chef, assis au Vatican,
Se proclame Infaillible, et gouverne en tyran,
Que des princes du siècle il imite l'exemple,
Qu'il consacre à sa cour tout le luxe du temple,
S'immole tes brebis qu'il promet de nourrir,
Et boit jusqu'à ton sang tout près de se tarir;
Depuis qu'un titre, un nom, des richesses, des brigues,
Ont usurpé ton siége, et le vendent aux ligues,
Et qu'un conclave impur choisit dans le saint lieu
L'homme des potentats, et non l'homme de Dieu;
Tes avares enfants respectent ce seul maître,
Et de l'autel souillé n'encensent que le prêtre.
Sion, dépouille-toi! rends, devant l'éternel,
L'égalité première au troupeau fraternel.
L'ÉGLISE.
O fanatique esprit des turbulents conciles!
Que souhaitent de moi tes chagrins indociles?
Qu'en populaire état changeant ma royauté,
J'abaisse à ton niveau la fière papauté!
A mes libres statuts est-elle si contraire?
Le sceptre qu'elle tient n'est point héréditaire:
Son choix renouvelé, sans nul égard au sang,
Du dernier rang élève un chef au premier rang,
Et l'âge du mortel que je prends soin d'élire
Lui laisse peu le temps de troubler mon empire.
Au pouvoir après lui ses sujets prétendant
Pour les droits de son titre ont un respect prudent;
Et, toujours occupé, mon trône, sans régence,
Est le centre puissant de ma vaste influence.
Ce sceptre qui courba l'univers asservi,
Est-ce pour le briser que je te l'ai ravi?
Non, je te l'arrachai, par tant d'art et de peines,
Pour imposer silence à tes querelles vaines.
Fol esprit des chrétiens assemblés par la loi,
Que prétends-tu? souvent le schisme est né de toi.
Tantôt l'orgueil naissant d'une bouche éloquente
Fait frémir l'orthodoxe aux erreurs qu'elle enfante:
Tantôt le nom des grands, le poids de leurs trésors,
Balancent tes avis, rompent mes vieux ressorts;
Et les partis, armés par la haine et les doutes,
Joignent mille fléaux à ceux que tu redoutes.
Tel est, tel est le sort trop commun aux états
Où la foule est livrée à d'orageux débats!
L'empire de l'Église a des lois plus certaines;
C'est pour le mieux guider qu'un homme en tient les rênes,
Et seul, pour mes enfants gardant mes biens entiers,
Il a des successeurs, et n'a point d'héritiers:
Libre des nœuds du sang, ma famille est la sienne:
Le salut, l'intérêt de la cité chrétienne,
Sur tous mes ennemis tiennent ses yeux ouverts.
Quel autre eût au croissant disputé l'univers?
L'Europe encenserait un prophète barbare,
Si je n'eusse au turban opposé la tiare,
Et fait, en roi des rois, marcher les potentats,
Qui sont les humbles chefs de mes pieux soldats.
Les aveugles Païens, les farouches Vandales,
Les Musulmans, zélés pour des erreurs fatales,
Tout a fléchi devant le souverain sacré
Qui de mon arbre antique est le tronc adoré.
Va, ne t'ombrage plus de sa hauteur suprême.
Ah! loin de dégrader mon triple diadême,
Suscitons en tous lieux pour ses grands intérêts
Le peuple des cloîtrés, mes défenseurs secrets.
L'ESPRIT DES CONCILES.
Quoi! ces lourds favoris couchés dans la mollesse,
Dont ta grace féconde a béni la paresse!
Église aveugle, au sein des périls que tu cours,
As-tu lieu d'en attendre un effort, un secours?
Hélas! leur privilége excite trop d'envie;
Et c'est pour les punir qu'on menace ta vie.
L'ÉGLISE.
Connais ma sainte armée: apprends que leurs langueurs
Sont les plus forts liens qui m'attachent les cœurs.
Le charme des loisirs et des joyeuses tables
Les rend de qui me hait ennemis implacables;
Et leurs esprits flatteurs, doctement exercés,
Gagnent à mon parti les héros insensés.
C'est peu: de tous les cœurs observant les caprices,
J'ai su multiplier mes pieuses milices.
Les uns, poussés au loin par de tristes penchants,
Sur les rocs et les mers me font plaindre en leurs chants:
Les autres, du remords étalant les misères,
Font de ma pénitence adorer les mystères:
Des vierges, embrassant mes chastes voluptés,
Goûtent la solitude au milieu des cités:
Hameaux, villes, déserts, et profonds hermitages,
Des sons de mon airain frapperont tous les âges:
Et tandis que ceux-là, dans l'étude plongés,
De la poudre arrachant mes faux titres rongés,
Disent en leurs écrits que ma loi consacrée,
Produite avec le monde, en aura la durée;
Ceux-ci, de mon pouvoir ministres agissants,
Organes de la foi, dans l'Espagne naissants,
Dirigent à mon gré la jeunesse ignorante;
Et si, dans l'univers leur mission errante,
Aux deux mondes conquis étendait ses travaux,
Mon glaive planerait sur les rois mes rivaux;
Et l'Inquisition, mon alliée ardente,
Vaincrait des nations la révolte imprudente.
L'ESPRIT DES CONCILES.
Tremble!... d'horreur émus, les peuples et les rois
Pour t'écraser un jour s'uniront à-la-fois.
L'ÉGLISE.
Non, je reviens du coup qui m'a d'abord surprise:
Forte ou faible ici-bas, je suis toujours l'Église.
Ma prière en tous temps armera les mortels;
Sur leurs inimitiés j'ai fondé mes autels:
Qu'un peuple les abjure, un roi prend leur défense;
Un état veut ma perte, un autre ma vengeance;
Leurs discordes pour moi sont d'éternels secours;
Et dans leurs mouvements, immuable toujours,
Mon pouvoir, épanchant leur sang pour mes querelles,
Semble un miracle antique aux regards des fidèles,
Qui raniment sans cesse, en relevant ma croix,
La vie impérissable accordée à mes lois.
SAINT PIERRE.
O cieux! t'affermis-tu, dans tes liens durables,
Par la désunion des états déplorables,
Toi, que créa ton Dieu pour inspirer la paix,
Et qui dois de lui seul attendre tes succès!
Ah! crois-en le martyr de l'évangile auguste,
Tu quittes les sentiers que te traça le Juste,
Qui prêchait aux humains, en paroles de miel,
L'amour entre leurs fils, nés égaux sous le ciel,
Qui, vainqueur des tourments, plein d'une foi profonde,
A rompu par sa mort l'esclavage du monde,
Et que l'homme innocent, qui craint plus Dieu qu'un roi,
Sent au fond de son cœur, et connaît mieux que toi;
Toi, qui deviens terrestre et qui n'es plus divine,
Tu te corromps: ta fin dément ton origine.
Il dit: et monte aux cieux en plaignant les humains.
Cependant Rome cède à de profanes mains
Les biens de ses autels, l'honneur de ses vestales;
Et la flamme répand mille horreurs infernales.
Mais du prompt incendie un palais respecté
Par de jeunes époux est encore habité.
Ici, nouveaux objets; le théâtre mobile
De leur appartement offre l'aspect tranquille.
Auprès de leur enfant leur vieux père est assis,
Et ses pleurs échappés mouillent son petit-fils.
Là, Pulcrine et Candor, inconnus de l'histoire,
Et trop sages toujours pour briguer nulle gloire,
Amants, époux heureux jusqu'à ce jour d'horreur,
En leur dernier réduit s'exprimaient leur terreur.
CANDOR, PULCRINE, L'ENFANT, ET LE VIEILLARD.
PULCRINE.
Abaisse les rideaux devant cette croisée
Que rougit la lueur de la ville embrasée:
Ces sanglantes clartés, qui tremblent devant moi,
Consternent mes regards, les remplissent d'effroi.
CANDOR.
Que de ton sein troublé la frayeur se tempère,
Et n'épouvante pas mon fils et ton vieux père.
L'ENFANT.
Les cris qui s'éloignaient se rapprochent de nous...
O mon Dieu! ces méchants nous égorgeront tous.
CANDOR.
Mon fils, dans les périls s'exerce le courage:
Tu seras homme, un jour ... soutiens donc cet orage;
Et, sans frémir ainsi, tâche de rassurer
Ta mère qui s'effraie, et que tu fais pleurer.
LE VIEILLARD.
Ah! de ce tendre enfant ne retiens point les larmes...
Faible contre un tel choc, frappé de tant d'alarmes,
Si jeune, je le plains d'approcher du trépas...
Moi, qui vers le tombeau n'ai plus qu'à faire un pas,
Si ma tête blanchie est soudain abattue,
Ce coup m'importe peu ... qu'on entre, et qu'on me tue.
CANDOR.
Mon père, à votre gendre épargnez ce discours.
Mes jours paîront plutôt le dernier de vos jours
Que de souffrir, vivant, qu'un barbare assassine
L'aïeul de mon cher fils, le père de Pulcrine.
PULCRINE.
Hélas! que produirait ton impuissant effort?
CANDOR.
J'ai des armes, je t'aime, et je suis jeune et fort.
PULCRINE.
Ces armes, en tes mains pures du sang des hommes,
Nous préserveraient mal du danger où nous sommes.
Elles ne t'ont servi qu'à chasser dans les bois
Les lièvres fugitifs et les cerfs aux abois.
Pour vaincre il faut du meurtre un dur apprentissage.
Ta force, ta jeunesse est un faux avantage
Contre d'affreux soldats, à l'homicide instruits,
Enivrés par la rage, et par la mort conduits.
Tu passais mollement tes heureuses journées,
Par les jeux, la musique, et l'amour enchaînées,
A cultiver les lois, les muses et les arts:
Tu n'as point de la guerre éprouvé les hasards.
CANDOR.
Combattre est-il l'effet d'une rare industrie?
C'est l'art qu'aux animaux inspire leur furie:
J'en fis trop peu de cas pour m'enrégimenter...
Mais contre des brigands s'il faut ici lutter,
Tu verras, sur le seuil de notre doux asyle,
Se changer en lion un citoyen tranquille;
Et je ne céderai ma maison au vainqueur
Que si, vaincu du nombre, on me perce le cœur.
Cher enfant! tendre épouse! et toi, vertueux père!
Quels intérêts pour moi plus sacrés sur la terre
Auraient droit de m'armer, hélas! tant que mes yeux
Demeureront ouverts à la clarté des cieux?
C'est à vous, doux objets, mon unique richesse,
Que j'attachai mes soins, mon amour, ma tendresse;
Et ta pudeur sincère, unie à mille appas,
Est le premier des biens que défendrait mon bras.
O ma Pulcrine! ô toi, mes délices, ma vie!...
Qu'entends-je?...
PULCRINE.
Vers la porte une troupe s'écrie...
LE VIEILLARD.
Quels coups heurtent le seuil!...
L'ENFANT.
O mon père, arme-toi!...
PULCRINE, à Candor.
Ciel! devant ces bourreaux vas-tu t'offrir sans moi?
CANDOR.
Tous trois, à ce foyer, restez dans le silence.
PULCRINE.
Ah! comme des clameurs s'accroît la violence!
L'ENFANT.
Quel bruit!...
CANDOR.
Nos serviteurs appellent mes secours...
PULCRINE.
Je ne te quitte pas...
LE VIEILLARD.
C'en est fait de nos jours!
PULCRINE.
La force m'abandonne... Ah, Candor!... il me laisse.
(Candor disparaît.)
LE VIEILLARD.
Contre tant d'assassins que pourra ma vieillesse?
Mes enfants ... à genoux! prions, prions les cieux!
Rendons-nous l'Éternel miséricordieux!
L'ENFANT.
O ciel! pour mes parents exauce ma prière!
LE VIEILLARD.
Dieu! ne prive que moi de la douce lumière.
L'âge a rendu mes jours ténébreux, incertains;
Et mes enfants ont droit à de plus longs destins.
PULCRINE.
Quel tumulte!... on se bat ... force-t-on les passages?
Va, mon fils, va jeter les yeux sur ces vitrages...
Peut-être mon époux, dans la lutte engagé...
L'ENFANT.
Voici de notre seuil le portier égorgé;
Des hommes demi-nus, d'autres sous la cuirasse,
Ma nourrice à leurs pieds, qui leur demande grace.
PULCRINE.
Viens, mon fils...
LE VIEILLARD.
O ma fille! où cours-tu sans appui?...
PULCRINE.
Je vais sauver Candor, ou mourir avec lui.
LE VIEILLARD.
M'abandonneras-tu? ma chère fille!... arrête!
Hélas! n'expose encor ni ton fils, ni ta tête...
On accourt ... c'est mon gendre!
(Candor reparaît.)
PULCRINE.
Il n'est point immolé!
L'ENFANT.
Comme il revient ici, terrible, échevelé!...
CANDOR.
Tout est fini pour nous, si Dieu ne nous seconde.
De tous ces meurtriers la horde vagabonde
S'avance, et fait sauter gonds, portes, et verroux.
J'ai, leur offrant mon or, cru vaincre leur courroux:
Leurs coups m'ont répondu: regardez cette épée...
Au sang de deux brigands je l'ai déja trempée;
Mais poussant devant moi chaises, tables, débris,
J'ai, pour voler à vous, fui leur rage et leurs cris.
Barricadons la porte, et si l'on nous assiége...
Il n'est plus temps.
PULCRINE.
Grand Dieu! que ta main nous protége.
LES MÊMES, ET DES SOLDATS ARMÉS.
LES SOLDATS.
Point de pitié! massacre! et vengeance à Bourbon!
LE VIEILLARD.
Ah, par mes cheveux blancs!...
LES SOLDATS.
Hors de là, vieux barbon!
LE VIEILLARD.
Non, je reste à vos pieds ... n'avez-vous pas un père?
Ah! d'un vainqueur peut-être arrêtant la colère,
Un jour il lui tendra de suppliantes mains,
Méritez qu'on l'épargne, et devenez humains.
UN SOLDAT.
Mon père est enterré: va le joindre, bon homme.
PULCRINE.
Bourreaux! tigres! comment faut-il que je vous nomme?...
Immolez-nous ensemble.
LES SOLDATS.
Armes bas, ou la mort!
CANDOR, à sa famille.
Attachez-vous à moi ... Dieu! rends mon bras plus fort
(Aux soldats.)
Non, non, n'espérez pas que l'effroi nous sépare...
Voilà ton lot, brigand! voici le tien, barbare!
Mords la poussière, infâme! expire ici, bourreau!
PULCRINE.
O cher époux! ton sang jaillit sous leur couteau...
LES SOLDATS.
Courage! baîllonnons son insolente bouche,
Amis, et qu'en trophée on le lie à sa couche;
Et qu'il raconte aux morts les consolations
Que va goûter sa veuve en ses afflictions.
Nous, soupons à ses frais! buvons à nos prouesses!
Et vivent les Tarquins de toutes les Lucrèces!
Un voile alors cacha le courroux allumé
De la pudeur luttant contre un Mars enfumé;
Scène dont les humains raillent l'horreur extrême,
Et dont l'aspect hideux révolta l'enfer même.
La féroce Ironie, en des plaisirs affreux,
Mêlait le sang au vin, les cruautés aux jeux,
Et Rome, en tous ses murs ouverts à la rapine,
Étalait les horreurs des foyers de Pulcrine.
Déja par-tout le feu, qui court de seuil en seuil,
Vole au sein de la nuit, teint de pourpre son deuil:
Et de la triste Rome illuminant les rues,
Éclairant des vainqueurs les légions accrues,
Sa lueur sur le Tibre ondoie avec les flots.
Une femme accourait, poussant mille sanglots;
Sa main guide un enfant: elle a fui sa demeure,
Et sur l'arc d'un vieux pont, marche, s'arrête, et pleure.
C'est Pulcrine et son fils, d'un pas épouvanté
Traversant les débris de la vaste cité;
Pulcrine, qui fuyant et bourreaux et victimes,
Lève ses yeux, frappés de l'image des crimes,
Et sous l'affreux éclat répandu dans les airs,
Paraît une ombre pâle, échappant aux enfers.
PULCRINE ET SON ENFANT.
L'ENFANT.
Ma mère, où nous sauver? la ville est toute en flamme...
D'où vient que tu souris?
PULCRINE.
Quel trouble émeut ton ame?
Le seuil de nos foyers, qui rassurait nos cœurs,
Ne fut pas un abri respectable aux vainqueurs:
N'en ont-ils pas rompu la barrière sacrée?
A quels dangers plus grands serais-je ici livrée?
Où verrai-je mon père, où verras-tu le tien?
Tous deux percés de coups ... tous deux mourants... Eh bien!
Au milieu du carnage on épargna nos têtes...
Ne redoute que moi ... mes mains sont toutes prêtes
A te ravir encor ta mère, ton appui...
Dieu! qu'osé-je penser?... O cruelle!... Va, fui!
Évite une insensée, et fuis mes violences,
Cher petit enfant!
L'ENFANT.
Dieu! quels regards tu me lances!...
Tes yeux toujours si doux, si caressants, hélas!
M'ont plus épouvanté que les yeux des soldats.
PULCRINE.
Ne pleure pas ... tes pleurs importunent ta mère...
Va, va te consoler dans les bras de ton père:
Il t'aime, il nous sourit; son aimable bonté
Jamais pour tes erreurs n'eut de sévérité:
C'est pour nous rendre heureux qu'il agit, qu'il respire;
Et quand nous soupirons sa tendresse en soupire...
N'est-il pas vrai, Candor, modèle de vertu?
Cher époux, réponds-moi...
L'ENFANT.
Ma mère, ou le vois-tu?
PULCRINE.
Oui, Candor, hâtons-nous de sortir de la ville:
Ta fidèle équité cherche un séjour tranquille...
La guerre menaçante approche de ces murs;
Nous trouverons aux champs des asyles plus sûrs:
Des mœurs de l'âge d'or nous reverrons la trace.
Tu te plais à Tibur, où se plaisait Horace:
L'amour, la poésie, et le doux soin des fleurs,
Sous d'agrestes abris enchanteront nos cœurs.
Viens ... faisons à mon père approuver ce voyage;
Les vieillards à leur toit sont attachés par l'âge.
L'ENFANT.
A qui parles-tu donc?
PULCRINE.
A ton père...
L'ENFANT.
Il est mort.
PULCRINE.
Mort! qui?... perds-tu l'esprit?... Non, mon enfant, il dort.
Regarde ... pour jamais il dort sur la poussière...
Son corps est tout sanglant, et ses yeux sans lumière,
Ses yeux, hélas! témoins de mon horrible affront...
Misérable! où cacher l'opprobre de mon front?...
Candor, en expirant tu reçus ma promesse...
Je ne trahirai point ma gloire et ta tendresse.
L'outrage qui me souille est ignoré de tous;
Et victime après toi de ton amour jaloux,
Dans l'éternel oubli dérobant notre injure...
Vois ces ondes ... entends le Tibre qui murmure...
La Mort, qui sous ce pont roule au milieu des flots,
M'ouvre leur vaste lit... C'est là qu'est le repos.
L'ENFANT.
Ah! pourquoi coupes-tu ta belle chevelure,
Ma mère?
PULCRINE.
O longs cheveux! inutile parure!
La main de mon époux se plut à vous tresser;
C'est autour de mon fils qu'il faut vous enlacer...
Liez d'un nœud fatal et l'enfant et la mère...
Pourquoi vivrions-nous? pour traîner sur la terre
Les hideux souvenirs d'un père assassiné,
D'un époux expirant, et d'un lit profané;
Pour craindre de nos nuits la solitude sombre,
Pour détester nos jours plus que l'horreur de l'ombre..
Que suis-je? que serai-je? et mon fils malheureux,
Pourquoi vit-il?... Tout fut, tout sera sans nous deux.
O fleuve, dans ton cours emporte notre vie!
L'ENFANT.
Vas-tu donc te jeter?... ciel! en as-tu l'envie?...
Sur le bord de ce pont ne t'incline donc pas...
Tu m'entraînes ... je tremble...
PULCRINE.
Ah! reste entre mes bras,
Reste, mon pauvre enfant! qu'est-ce qui t'épouvante?
L'ENFANT.
Ce pont, cette eau profonde, et ta voix gémissante.
PULCRINE.
Ce bord te fait frémir ... viens, viens t'asseoir ici...
Tu recules!...
L'ENFANT.
Mon Dieu! ne souris pas ainsi.
PULCRINE.
Moi, sourire! Eh pourquoi? quand l'horreur m'environne.
Vois cet embrasement qui sur les eaux rayonne...
Il dévore nos biens, nos temples, nos palais...
O mon mari! mon père! ô douleurs! ô forfaits!
Pardonne, cher Candor! mais je ne peux te suivre:
L'amour de notre enfant me force encore à vivre...
Mais non, je te rejoins, j'obéis à ta voix!
Le sein de l'Éternel nous recevra tous trois.
L'ENFANT.
Arrête!... oh! par pitié!...
PULCRINE.
Ton père nous appelle.
Elle dit, prend sa course, et, mère trop cruelle,
Dans le fleuve avec lui tout-à-coup s'élançant,
Pousse un cri vers les cieux, et tombe en l'embrassant.
On vit long-temps sa robe, en flottant sur les ondes,
Les soutenir luttant sur les vagues profondes,
Leurs mains battre les flots rougis des feux lointains,
Disparaître; et le Tibre engloutit leurs destins.