CHANT PREMIER.
Ma muse, qui du monde a vu les tragédies
Aux esprits immortels servir de comédies,
Du ciel et de l'enfer va chanter les acteurs,
Les drames, le théâtre, et tous les spectateurs.
Dieu permit qu'une fois, dans l'empire des diables,
Succédassent les jeux à leurs maux effroyables;
Les carreaux et les fouets restèrent suspendus,
Et de longs cris joyeux y furent entendus.
Je veux, d'un pinceau neuf, essayer les peintures
Des plaisirs de l'enfer, et non de ses tortures.
Dans l'Ether sans limite, il est des profondeurs
Où des traits du soleil se bornent les splendeurs:
L'espace est traversé par des sphères sans nombre,
Et la lumière au loin le partage avec l'ombre.
D'un côté, sous le deuil, et de l'autre, sous l'or,
Là, règne Lampélie, et là, règne Ennuctor.
De l'astre pur des jours Lampélie est la fille;
Et loin de la carrière où sa présence brille,
Le sceptre d'Ennuctor, dieu de l'obscurité,
Des ténèbres régit l'abyme redouté.
Dans son empire affreux, par-delà notre monde,
Une ardente comète, à jamais vagabonde,
Roule au milieu des nuits, et de son épaisseur
Le seul feu des volcans éclaire la noirceur.
C'est là que sont déchus ces démons si terribles,
Ces hauts titans, l'horreur des fables et des bibles:
Leurs tourments trop chantés ne sont plus inouis;
O muse! chante donc les diables réjouis;
Dis les feux de l'abyme illuminant ses routes,
Les torches en festons pendantes à ses voûtes,
Les phosphores roulant en soleils colorés,
Et les métaux fondus en miroirs épurés:
Dis l'éclat des banquets, et les pompes qu'étale
Dans un gouffre enflammé la cohue infernale.
Spectacle comparable au fol aspect des cours,
Où des fêtes sans joie assemblent un concours
D'hommes blêmes d'ennuis, et de femmes flétries,
Qui rampent, enchaînés d'or et de pierreries;
S'efforçant, à l'envi, de dérider leur front,
Qu'attriste la mémoire ou la peur d'un affront.
Tels sont les noirs esprits, en leur palais funeste:
Ils ne jouissent plus de la clarté céleste;
Des lampions fumants sont leurs astres menteurs;
Leurs faux jardins sont pleins de bouquets imposteurs:
Les lambris lumineux de leurs grands édifices,
Brûlent leurs yeux lassés de brillants artifices;
Et tout ce riche éclat, fatigant appareil,
Les jaunit, les rougit, comme un ardent soleil.
Leurs plaisirs les plus vifs sont les jeux du théâtre.
Sous d'énormes piliers est un amphithéâtre,
Qu'inondent les démons à flots tumultueux,
Accourant applaudir des drames monstrueux.
Leur art, qui de la scène élargit la carrière,
Y fait d'un personnage entrer la vie entière;
Peu jaloux qu'un seul lieu, dans son étroit contour,
Resserre une action terminée en un jour.
De leurs yeux immortels la vue est peu bornée:
Devant eux, comme un point passe une destinée;
Et leur regard saisit avec rapidité,
L'enfance d'un héros, et sa caducité.
Pour nous mieux figurer, tout grossiers que nous sommes,
Ils rapprochent d'instincts les bêtes et les hommes;
De l'œuvre du grand-tout curieux amateurs,
La nature animée a pour eux mille acteurs;
Et parmi les bergers, les rois, les chefs suprêmes,
Ils font intervenir les divinités mêmes.
Ce qui ravit sur-tout leur cœur enclin au mal,
Ce sont les vils tyrans, nés d'un germe infernal,
Dont la noirceur, charmant leur goût diabolique,
Leur semble un rare effet de haute politique;
Bien que des assassins les caractères bas
Montrent les mêmes traits que ces grands scélérats.
Leur dialogue en vers est plaisant et tragique,
Descend à la satire, et s'élève à l'épique;
Et chacun des acteurs, en leurs mœurs ou leurs rangs,
A son propre langage et ses tons différents.
Les démons, au-dessus des plus savants artistes,
Dédaignent les ressorts de nos vains machinistes;
Leurs décorations, en tous leurs changements,
Sont un effet divin de prompts enchantements.
On y voit des hameaux, illusions vivantes,
Des bois, des eaux, des cieux, les images mouvantes,
De magiques châteaux, et de trompeuses fleurs,
Et des feux qui de l'aube imitent les pâleurs.
Faut-il offrir l'aspect du châtiment des crimes,
Ils lèvent le rideau qui cache leurs abymes;
Et leur regard encor s'effraie à pénétrer
Des gouffres, des volcans qu'il ne peut mesurer.
Déja s'ouvre le cirque à l'innombrable foule:
Tous fondent sur les bancs comme un torrent qui roule,
Et leur plaisir rugit non moins que la douleur.
Sur un mince clinquant de sanglante couleur,
L'œil, en lettres de feu, lit: «la Charlequinade,
«Ou l'orgueil couronné par un siècle malade;
«Pièce comi-tragique, à divertissements,
«Et tournois, et combats, et grands embrasements.»
Un nébuleux rideau couvrant d'abord la scène,
Offre, en mille portraits, à l'œil qui s'y promène,
Les masques différents dont l'Erreur en tout lieu
Déguisa de tout temps la face du vrai dieu;
Tableau dont les couleurs charment l'Hypocrisie,
Qui de tant de faux dieux bénit la fantaisie.
Là, sont tous les chaos d'où les religions
Tirèrent de la nuit leurs superstitions.
Comme autant de soleils, au centre de leurs mondes,
En ce rideau, sortant des ténèbres profondes,
Mille divinités, partageant l'univers,
Ont leurs trônes, leurs cieux, leurs olympes divers.
Un monstre gigantesque, à cinq têtes énormes,
D'un ventre sans mesure étale ici les formes;
C'est le puissant Brama, que la crédulité
Fait passer dans un fleuve à l'immortalité:
De son sein, de ses flancs, et de ses pieds fertiles,
S'écoulent les tribus des hameaux et des villes.
Là, ce divin monarque, honoré dans Babel,
Nourrit le feu, du monde élément éternel:
La flamme, sur son front, rayonne en diadême
Et l'astre pur des jours, son lumineux emblême,
Aux hommes éblouis cachant leur créateur,
Sous l'éclat de l'ouvrage en éclipse l'auteur.
Plus loin, brille Mithra dans l'azur diaphane,
Près du doux Oromase et du triste Arimane;
Triple divinité, dont le pouvoir égal
Balance dans le monde et le bien et le mal:
D'un côté sont les cieux, le jour et la science;
De l'autre les enfers, la nuit et l'ignorance.
La grande Isis est là, cherchant son Osiris,
Dont Typhon dispersait les membres en débris:
On lui voit retirer de l'ombre sépulcrale
Ses restes qu'elle assemble, et dresser un haut phalle,
Simulacre fécond, qu'elle veut conserver
De ce que son amour n'en a pu retrouver.
La lune la revêt de parures nouvelles,
Et vers son fils Horus pendent ses huit mamelles.
Le bœuf, le crocodile, et le sphinx, et l'Ibis,
Et le bouc de Mendès, et le chien Anubis,
Sont peints dans le troupeau des bêtes consacrées
Par un peuple brutal à sa suite adorées.
Son époux, nouveau dieu de cent peuples vaincus,
Semble ressuscité sous les traits de Bacchus:
Le lotus sur sa tête en un lierre se change;
Il ne sort plus du Nil, il redescend du Gange,
Tenant pour sceptre un thyrse, et jaloux d'assister
Aux banquets de l'Ida, séjour de Jupiter.
Du trône olympien, le grand fils de Saturne,
Versant les biens, les maux, qu'il puisait dans son urne,
Tonnait, se transformait en aigle impérieux,
En taureau mugissant, en cygne gracieux:
Ses frères, son épouse, et ses fils et ses filles,
Peuplaient tout l'univers de divines familles.
Mais en un plus haut ciel Jéhova s'aperçoit,
Disant au premier jour: «Que la lumière soit.»
Il n'était que splendeur, que gloire, et la lumière
Sous un brûlant éclat voilait sa face entière.
Enfin sur un berceau, mystérieux trésor,
Un pigeon enflammé suspendait son essor,
Tandis que dans les bras d'une mère indigente,
Mère qui paraît vierge à sa grâce innocente,
Dormait l'enfant sauveur, né d'un dieu paternel:
Triple unité, que peint un triangle éternel.
Retracerai-je aux yeux ces légions d'idoles,
Ces pagodes au loin présentant leurs symboles;
Depuis le vieux Lama, l'objet d'honneurs si vains,
Payant l'encens des rois en excréments divins,
Jusqu'au dur Theutatès, si fier de sa massue,
Et de la chaîne d'or à ses lèvres pendue?
Chimères, qui cédaient à celles de la croix,
Pour qui, le fer en main, on criait: «Meurs, ou crois!»
Ces peintures montraient notre sphère embrasée
Sous un glaive sanglant en deux parts divisée.
Des califes géants ouvraient leur paradis
Aux élus forcenés combattant les maudits;
Et les temps, la nature, en traits allégoriques,
Aux peuples éblouis offraient cent dieux antiques.
Les pals et les bûchers qui bordaient ce tableau,
Surchargeaient d'ornements ce mystique rideau.
Debout, sur ses ergots, le peuple du parterre
Gronde et siffle à l'égal des vents et du tonnerre.
Les princes de l'abyme, empire d'Ennuctor,
Sont dans leur loge assis, derrière un balcon d'or.
Les plus grands, qu'un vain sceptre et que la pourpre accable,
Roidissant par orgueil leur maintien misérable,
Présentent lourdement leur fausse majesté
En spectacle risible à la malignité.
D'autres, de leur écaille étalant la richesse,
Masquent leur front abject d'une feinte noblesse:
Des manteaux étoilés couvrent leurs dos flétris
Par la honte des coups dont ils furent meurtris.
Ceux-ci, moins insolents, sur leur visage infâme
Portent, en traits confus, l'opprobre de leur ame;
Un noir fiel rend amer leur pénible souris.
Ceux-là, de leur splendeur sont gênés et surpris,
Ils n'osent déployer leurs ailes diaprées,
Et déguisent leur queue et leurs griffes dorées.
Non loin de ces démons cornus et soucieux,
Entre elles se rongeant et s'épluchant des yeux,
Leurs épouses dressaient, diablesses arrogantes,
Des aigrettes de feu, des crêtes élégantes:
Leur cœur de jalousie était envenimé;
Leurs lèvres se séchaient d'un dépit enflammé,
Sitôt qu'une rivale, à leurs yeux rayonnante,
Déroulait plus d'émail sur sa croupe traînante;
Ou que, sous ses cheveux, tressés de serpents verts,
Son diadême au loin envoyait plus d'éclairs:
A son tour, celle-ci pâlissait consternée
Quand d'un éclat voisin elle était dominée.
Cependant un orchestre interrompt les clameurs
De tout le cirque ému par de folles rumeurs.
D'un triple rang d'archets la profonde harmonie,
Que seconde des cors la douceur infinie,
Elève des sons purs, mélodieux, touchants,
Dont tressaillaient les cœurs, tendres échos des chants:
Tantôt ses longs accords soupirent une plainte,
Tantôt en bruits guerriers elle répand la crainte,
Porte les voluptés, la langueur dans les sens,
Et pénètre dans l'ame en aiguillons perçants.
Mais des princes d'enfer la cour est arrivée;
Tous les acteurs sont prêts, et la toile est levée.
Notre globe apparaît dans un ciel étendu;
Là, plane Copernic, astronome assidu,
Portant sa vue au loin de lunettes armée,
Pour mieux vaincre l'erreur des yeux de Ptolomée.
Ce prologue au sujet sert de commencement;
Ainsi qu'un haut portique ouvre un grand monument.
COPERNIC ET LA TERRE.
COPERNIC.
Terre, sur le soleil c'est toi qui fais la roue:
Cet astre est ton essieu.
LA TERRE.
Mortel, né de ma boue,
Homme, frêle animal, es-tu si curieux
Que d'oser sur ma sphère interroger les cieux?
Tu dois si peu de temps ramper à ma surface!
En toi-même plutôt cherche ce qui se passe.
COPERNIC.
Eh! peut-on y voir clair? mon bonnet de docteur
Atteste qu'un scalpel, sous mon œil scrutateur,
A trop souvent, au sein d'une victime humaine,
Cherché par où l'artère est unie à la veine,
Et comment le poumon y forme un sang pourpré
Qui se change en sang noir dans sa course altéré.
Lorsqu'épiant les nerfs, j'ai vu les tiges fines
Des troncs dont le cerveau reçoit tant de racines,
Quand j'ai sondé le crâne où fermente si fort
L'ardeur des passions, qu'éteint sitôt la mort;
Et l'écho du rocher frappé du son qui vole,
Et le souple larynx, route de la parole,
Et du cœur enflammé ce trépied véhément
Qui, partageant le corps en un double fragment,
Soulève en son courroux les voûtes ébranlées
Dont la secousse émeut les entrailles troublées;
Quand j'ai percé l'horreur des replis intestins,
Où se perd et se rompt le fil de nos destins;
Ce foie où la tristesse et le fiel semblent fondre,
Et le sombre embarras du fatal hypocondre:
Je n'ai trouvé dans l'homme, au grand jour dépouillé,
Qu'un labyrinthe obscur où je m'étais souillé.
J'ai reculé, j'ai fui ce néant de moi-même;
Et me refugiant vers la raison suprême,
Honteux de demander, après un vain effort,
Le secret de la vie à la muette mort,
Ma pensée aussitôt recouvrit ces viscères
Dont, trop long-temps encor m'étalant les mystères,
L'image, en tout mortel, m'offrait même souvent
L'aspect de l'homme éteint dans l'homme encor vivant.
Respectant les tissus où la sage nature
Cache de nos ressorts la fragile structure,
Etonné que des yeux le liquide crystal
Des rayons éthérés fût le mouvant canal,
Vers les grands corps des cieux je levai ma paupière;
Et fier de réfléchir leurs torrents de lumière,
Mon esprit reconnut, planant de toutes parts,
Que plus loin que mon œil il étend ses regards;
Et j'ai vu ma grandeur, en cette intelligence
Qui de la bête à l'homme établit la distance.
LA TERRE.
Superbe insecte! eh quoi! tu prétends donc savoir
L'ordre de l'univers, ce qui le fait mouvoir?
Toi, de qui la faiblesse aux erreurs asservie,
N'a pu voir quel principe est l'agent de ta vie!
COPERNIC.
Je sais que tu te meus; mais, ignorant pourquoi,
J'en sais sur toi du moins tout autant que sur moi.
LA TERRE.
A quoi bon t'enquérir, pour guider ton ménage,
Si le soleil ou moi nous faisons un voyage?
COPERNIC.
Ce savoir, inutile à l'étroite raison
Des mortels concentrés au soin de leur maison,
Sert aux explorateurs des bords de nos deux mondes
A nombrer tous leurs pas sur le sol et les ondes,
Et soumet, à l'aspect des astres mieux suivis,
Les terrestres labeurs aux célestes avis.
Si je n'avais connu sur quel axe inclinée
Tu tournes doublement par jour et par année,
Du zodiaque ardent comptant mal les retours,
Je n'eusse pu prévoir les saisons ni les jours,
Ni quand d'un astre, au loin précédant ta planète,
L'apparence changée ou recule, ou s'arrête;
Ni quand, sous l'écliptique ombragée en passant,
La lune cachera son disque brunissant,
Ni combien le soleil se baissant vers ta ligne,
Des jours égaux aux nuits hâte en un an le signe;
Et l'homme ignorerait du midi jusqu'au nord,
Quels mois viendront ouvrir son sillon ou son port.
LA TERRE.
Va, subtil raisonneur, dès avant Ptolomée,
Qui me laissa jadis sa relique embaumée,
On mangeait, on buvait, sans regarder si haut.
Chaque animal pour vivre en sait autant qu'il faut.
COPERNIC.
Chacun suit son instinct et remplit sa carrière:
Le nôtre est de sonder le monde et la matière:
Et l'esprit qui te pèse et mesure tes pas,
Est plus noble que toi, qui ne te connais pas.
Je préfère un rayon de science profonde
A l'éclat des dehors couvrant ta sphère immonde:
Tu cesses de briller quand la clarté te fuit;
La pensée est la flamme, et veille dans la nuit.
Cette lampe immortelle éclaira Pythagore
Sur l'immobilité du soleil qui te dore.
Déja les temps passés m'ont dit que Nicétas
Te vit sous le soleil variant tes climats,
De ses feux vers l'aurore aller puiser la source
Qu'on croyait au couchant apportés par sa course.
Sous l'espace des cieux mon compas s'est ouvert.
Ton étroit diamètre eût-il rien découvert?
Celui de ta carrière est l'immense mesure,
Où d'une parallaxe enfin l'atteinte sûre
Touche, au sommet d'un angle, un monde errant dans l'air,
Jusqu'à l'étoile fixe au plus haut de l'éther,
Où les astres lointains d'un ciel inaccessible
Cachent dans l'infini leur orbite insensible.
LA TERRE.
Ainsi tu brises donc l'antique firmament,
Ceintre de crystal pur, voûte de diamant,
Dont les clous d'or.....
COPERNIC.
Erreurs! songes de l'ignorance!
Vains prestiges des sens dupes de l'apparence!
LA TERRE.
Crois-tu les détromper?
COPERNIC.
L'homme apprendra de moi
Que son soleil si lourd, immense au prix de toi,
Ne peut, pour éclairer ta ronde petitesse,
Au cercle de tes jours rouler avec vîtesse;
Tandis que, pour t'offrir à ses traits éclatants,
En pivotant sur toi, tu tournes moins de temps.
LA TERRE.
L'homme ne croira pas qu'un transport si commode
De lui-même, le soir, le rende l'antipode.
Les oiseaux, dira-t-on, du nadir au zénith,
De vue, en fendant l'air, perdraient soudain leur nid.
COPERNIC.
On saura qu'avec toi l'atmosphère qui roule,
Entraîne en cheminant ce qui vit sur ta boule;
Comme sur un navire, où tous ceux qu'il conduit
S'imaginent voir fuir tous les objets qu'il fuit.
LA TERRE.
Au mortel indolent qui se sent immobile,
Affirme que sans cesse il court de mille en mille,
Et qu'il voyage autant, sans s'en apercevoir,
Que Charles-Quint, toujours fier de se faire voir:
L'ellébore sera le prix de ta remarque,
Elève d'Hippocrate, et beau vainqueur d'Hipparque.
COPERNIC.
Je ne m'empresse pas de proclamer à tous
Les lois de ma raison, car les humains sont fous;
Et des contemporains toujours l'ingratitude
Proscrit la vérité conquise par l'étude.
D'Euclide et d'Archimède astronome appuyé,
Je m'avance à pas lents, de doutes effrayé:
Si mon art faisait luire entre les deux solstices
La face des Césars, le poil des Bérénices,
Astrologue menteur, si mes vagues discours
Semblaient mettre d'accord les cieux avec les cours,
Si, dans l'ombre observant mille intrigues secrètes
J'en étais le devin, ainsi que des comètes,
Mon siècle, aimant la fourbe et l'ostentation,
Me nommerait des grands la constellation:
Mais, ne tendant qu'au vrai, je n'ai que Dieu pour maître,
Ce n'est que du tombeau que ma gloire peut naître,
Après les vains fracas qu'on entend éclater
Au nom de tous nos rois, du pape et de Luther.
Retiré loin du bruit, l'ignorance et l'église
Ne sacrifieront point Copernic à Moïse.
Je lègue mon systême à quelque zélateur
Qui sera condamné d'un saint inquisiteur
A renier sa foi sur le cours de la terre:
Tant la vérité plaît aux prêtres de ta sphère!
Adieu. Je crois sentir qu'en fuyant d'ici-bas
L'ame, à son apogée, ignore leurs débats.
LA TERRE.
Crains ce périhélie où son feu la dévore.
COPERNIC.
Je suis dans le soleil, et je te mire encore.
(Il disparaît.)
LA TERRE, L'ESPACE ET LE TEMPS.
LA TERRE.
De quels maîtres divins en a donc tant appris
Cet animal pensant, de la lumière épris?
Qui de mes mouvements lui découvrit la trace?
L'ESPACE ET LE TEMPS.
Nous.
LA TERRE.
Qui donc êtes-vous?
LE TEMPS.
Moi, le Temps.
L'ESPACE.
Moi, l'Espace.
LE TEMPS.
Oui, c'est moi qui toujours, un long pendule en main,
Dans l'horloge des cieux sonne sur ton chemin.
L'ESPACE.
C'est moi qui de la voûte où chaque étoile brille
Forme un cadran immense à l'éternelle aiguille.
LA TERRE.
Je reconnais ta voix, ô Temps fallacieux,
Qui, par ta double face, à-la-fois jeune et vieux,
Regardes, emportant les mondes sous ton aile,
Le passé qui me fuit, l'avenir qui m'appelle:
Toi, je te reconnais aux cercles azurés
Où sont de tes grandeurs marqués tous les degrés.
L'ESPACE.
Fils de l'éternité, le temps produit chaque âge;
Fils de l'immensité, l'espace la partage;
L'immobile infini qu'on ne peut concevoir,
En son sein tous les deux nous laisse nous mouvoir;
On ne saisit qu'en nous les lieux et la durée;
Et par notre puissance, avec art mesurée,
L'esprit, qui tient de nous ses doctes éléments,
De nos rapports unis tire ses jugements.
Ce fut par nos leçons que l'humaine industrie
Te soumit aux calculs de sa géométrie.
Sans l'espace, le temps serait inaperçu;
Sans le temps, de l'espace on n'eût jamais rien su.
LA TERRE.
Je ne te comprends pas.
LE TEMPS.
Trop ignorante masse!
Sentirais-tu dans l'air toujours changer ta place,
Si tu n'apercevais de moments en moments
Des astres d'alentour les divers changements?
Le terme de leur cours, leur vîtesse inégale,
Ne t'instruisent-ils pas par leur double intervalle?
C'est ainsi qu'un chasseur, en décochant deux traits,
Les juge lents ou prompts d'autant que loin ou près
Vers le but de leur vol un même instant les porte:
Et tout ce qui se meut s'estime de la sorte.
L'ESPACE.
Oui, des corps circulant dans ma capacité,
La pesanteur s'égale à leur vélocité;
C'est par nos seuls avis que l'homme qui te sonde
Sait que ta lune agit sur les reflux de l'onde,
Et connaît que ton pôle en sa nutation
Borne à vingt-cinq mille ans sa révolution:
C'est peu que de prévoir les phases des planètes,
Il suit dans notre sein les retours des comètes,
Trace la parabole où leurs feux sont perdus,
Et prédit aux mortels qu'ils ne les verront plus.
LA TERRE.
Ce petit être-là reçut un haut génie!
LE TEMPS.
Non, le temps éternel, l'étendue infinie,
Où le temps mesurable et l'espace apparent
Emportent l'univers et passent en courant,
Sont pour l'homme des mots qu'il ne saurait entendre;
Son esprit jusque-là ne put jamais s'étendre;
Et n'attachant à tout qu'un sens matériel,
Derrière un ciel franchi n'imagine qu'un ciel.
Il faut que des moments, des lieux et des figures,
Pour être comparés, lui prêtent leurs mesures;
Et le temps fixe et vrai, le vide illimité,
Se cache autant à lui que la divinité.
Que de choses pourtant, véritables mystères,
Que sa science ignore, et nomme des chimères!
Dieu même, à sa faiblesse invisible en tout point,
Parce qu'il est voilé, lui semble n'être point.
L'ESPACE.
Eh! l'homme, qui toujours examine et compare,
Médite peu le fond, et son esprit s'égare.
Par le temps et l'espace il compte les instants,
Et ne sait ce que c'est que l'espace et le temps.
Un an est un long siècle à son impatience;
Un siècle n'est qu'un jour pour sa vaine espérance:
Son orgueil ne voit pas que tout son avenir
Dans le passé rapide est tout près de finir.
Terre, un quart de ton globe, inutile domaine,
Aux mortels couronnés paraît suffire à peine;
Tandis que leurs sujets, n'arpentant qu'un jardin,
S'étonnent des grandeurs de son étroit confin.
Ainsi, toujours trompé sur tout ce qu'il embrasse,
L'homme se croit durable et sans borne en sa place;
La mort vient, le dépouille, et je reprends sur lui
Jusqu'au lieu resserré d'où son corps même a fui:
Car, tout passe en mon sein, emporté par les âges;
Le monde en doit sortir, et même ses images.
LE TEMPS.
Un drame néanmoins va montrer aux démons
Ce que font les mortels pour leurs rangs et leurs noms,
Et l'âge où Charles-Quint, en fatiguant sa vie,
A cru s'éterniser sur ta superficie.
LA TERRE.
Où donc est le théâtre où ses traits sont offerts?
L'ESPACE.
Aux enfers.
LA TERRE.
En quels lieux sont cachés les enfers?
L'ESPACE.
L'erreur se les figure au centre de ton globe:
Une comète au loin dans la nuit les dérobe,
Monde errant, embrasé, plus vaste que le tien;
Car, dans l'immensité, ton orbe entier n'est rien.
Tu le sais: dans le vide il est tant de demeures!
Adieu! poursuis ta route, et roule au gré des heures.
Là finit le prologue, on voit tout s'éclipser;
L'acte, image du siècle, enfin va commencer.
Mais sur la scène encor s'abaisse un second voile:
La fausse renommée y brille en une toile
Où le pinceau traça le triomphe des chars,
Au temple de mémoire entraînant les Césars.
Quelques sages, témoins de leurs superbes rôles,
Soit dédain, soit pitié qui haussât leurs épaules,
Courrouçaient d'un souris les centaures d'acier
Qui de leur sabre nu croyaient les effrayer.
On voyait des grandeurs les cimes orageuses
Sur des remparts en feu, qu'en ses courses fangeuses
Entourait de replis un long fleuve sanglant.
Les noirs torrents du Styx, le Phlégéton brûlant,
Dont l'horreur fabuleuse épouvante les ames,
N'ont rien de plus affreux, dans leurs eaux, dans leurs flammes,
Qu'un cours de sang humain, roulant à gros bouillons,
Où surnagent encor, en proie aux tourbillons,
Des pieds, des corps tronqués, des mains, de pâles têtes.
Cependant le vainqueur, dont les palmes sont prêtes,
Traverse le carnage; et, rougi de ce sang,
L'affreux jour qui s'y plonge en s'y réfléchissant
Fait reluire au passage une pourpre enflammée,
Vêtement du héros cher à la renommée;
Tandis qu'un peuple aveugle entend de toutes parts
Les trompettes, les chants, les cris, et les pétards.
L'enfer se plaît à voir que du sang qui s'étale
La lueur rejaillit en pourpre triomphale.
Le peintre est applaudi par les noirs spectateurs.
La toile enfin remonte, et fait place aux acteurs.