CHANT QUATORZIÈME.
Les murs sont disparus: le globe de la terre
Présente dans l'azur l'arc de notre hémisphère:
Le monstre Chrysophis le parcourt en rampant:
Tel on vit dans Eden un tortueux serpent,
D'abord en humble ver suivre une obscure trace,
Et du monde en ses plis envelopper la masse.
Tel en reptile abject, en hydre immense encor,
Se déroule à son gré le nouveau dragon d'or.
Il parle en ce moment à l'amante du pôle,
De qui l'art des nochers emprunta la boussole,
La prompte Magnégine, épouse de Sider,
Puissantes déités de l'aimant et du fer.
CHRYSOPHIS ET MAGNÉGINE.
CHRYSOPHIS.
Contemple les malheurs dont tu devins la cause
En guidant l'avarice aux mines du Potose,
Subtile Magnégine! eh bien? quand sur les eaux
Le dieu fatal du fer arma quelques vaisseaux,
Présageais-tu qu'ici par mon pouvoir suprême,
Moi, brillant dieu de l'or, je le vaincrais moi-même,
Et qu'en tyran des cœurs je saurais gouverner
Les cités de l'Europe où tu me fis traîner?
Elle te confia ses flottes intrépides:
Tu dirigeas vers moi les Castillans cupides,
Que protégeait Sider, ton inflexible époux,
Le fer cruel, de l'or ennemi si jaloux,
Qui, pour me conquérir, vint par-delà les ondes
De la terre fouiller les entrailles profondes.
Un dieu qui me celait aux regards des humains
M'ordonna de punir ce crime de leurs mains:
Instruit par ses décrets de leurs futurs supplices,
En vain je menaçai Pizarre et ses complices:
Je m'en souviens encore.... il entra, tout armé,
Au séjour ténébreux où j'étais enfermé:
Les torches que portait sa troupe criminelle
Avaient jauni le sein de la nuit éternelle;
Lorsqu'à leur pâle éclat mon corps se déroulant,
«O monstre! quel es-tu? dit-il en reculant,
«Ton front d'or qui reluit dans l'ombre où je me plonge,
«Décèle un gouffre immense où ta croupe s'allonge.
«Réponds-nous: du Potose es-tu le riche dieu
«Que la terre jalouse enchaîna dans ce lieu?
«—Fuis! m'écriais-je alors; fuis, étranger barbare,
«Ce monde que du tien la vaste mer sépare!
«Malheur aux conquérants qui doivent m'arracher
«Des prisons où le sort prit soin de me cacher!
«Laissez d'heureux Incas ignorant ma richesse
«Bénir en paix leurs jours pleins d'innocente ivresse:
«Quittez mon antre infect, inconnu de leurs fils.
«Sortez! redoutez-moi: mon nom est Chrysophis.
«—Ah! c'est toi, repart-il, qu'au sein de ces contrées
«Nous cherchions, en coupant les vagues azurées!
«Cède aux mains des soldats appuyés de Sider.»
Mes flancs à ce discours furent atteints du fer.
Un oracle, funeste à la Castille avare,
Me donnait à ce dieu qui secondait Pizarre:
Hélas! il me fallut céder au fer vainqueur:
Mais ces sinistres mots sortirent de mon cœur,
Au moment qu'arraché de ma caverne humide,
J'attirai l'œil du jour sur ma crête livide.
«Tremblez, vous que séduit mon trésor tentateur!
«Le fer, long-temps guerrier, long-temps agriculteur,
«Vous a soumis la terre, abondante nourrice:
«Mais depuis qu'en sa rage armant votre avarice,
«Il me force à quitter le lit où je dormais,
«Chrysophis et Sider combattront à jamais,
«Et l'un l'autre animés d'une envie éternelle
«Troubleront vos neveux de leur longue querelle.
«Suivis des trahisons et des assassinats,
«Jaloux de s'asservir par de sanglants combats,
«Ils baigneront l'Europe en des flots de carnage:
«Et si, du monde un jour méditant l'esclavage,
«Le fer s'unit à l'or, vous pleurerez vos droits,
«Vos vertus, vos hymens, et vos antiques lois.
«Nous flatterons l'orgueil de vos épouses vaines,
«Nous corromprons vos cœurs; nous forgerons vos chaînes;
«Nous appesantirons les trônes détestés,
«Et nous couronnerons les vices effrontés.
«Ah! prévenez vos maux et des forfaits sans nombre!
«Ah! laissez-moi rentrer au sein profond de l'ombre,
«Où, si je ne fus pas trompé d'un bruit menteur,
«Vespuce, de ce monde avide explorateur,
«Aux doux Péruviens, aux enfants du Mexique,
«Fera payer le nom qu'il donne à l'Amérique!
«Gloire, que l'Éternel devait, en son courroux,
«Ravir au précurseur de brigands tels que vous.»
MAGNÉGINE.
Que dis-tu, Chrysophis, et quelle erreur t'abuse?
Ce faux lustre, succès d'une perfide ruse,
De Vespuce à jamais est l'avilissement,
Et des faits de Colomb l'éternel monument.
Jamais nul des larcins qu'on put faire au génie
N'appauvrit le trésor de sa gloire infinie:
Les siècles, qui des prix sont les dispensateurs,
Trompent les vœux jaloux de ses imitateurs.
Vespuce, qui suivit d'une ame intéressée
La route que Colomb avait déja tracée,
Aux bords qu'il atteignit ne recherchait que l'or:
Colomb, plus fier, briguait un plus noble trésor,
Le nom de demi-dieu, révélateur d'un monde:
Et sur l'aspect des temps, d'Uranie et de l'onde,
Prophète audacieux de son propre destin,
Il jura sa conquête, et l'accomplit enfin.
Que l'univers le sache: apprends sa gloire; écoute,
Et crois en Magnégine; elle éclaira sa route.
Aux bords liguriens, parmi des matelots,
Il me vint en naissant consulter sur les flots:
J'écartai des écueils sa jeunesse agitée:
Je remis dans ses mains mon aiguille aimantée,
Gage de mon hymen avec le dieu du fer:
Pour moi, sœur d'Électrone, invisible dans l'air,
Nul homme avant ces nœuds ne m'avait dévoilée.
Je lui dis qu'en secret au pôle rappelée,
Sous le joug de Sider le regardant toujours,
Je ne tends qu'à l'objet de mes premiers amours.
Instruit de mon penchant par cette confidence,
Son soin observateur m'attesta sa prudence.
Je lui voulus payer en bienfaits renommés
Les loisirs qu'à m'entendre il avait consumés.
Un jour que soupirait ce disciple d'Euclide
Tourné devant les mers qui couvrent l'Atlantide;
«Les mortels, me dit-il, moins courageux que moi,
«N'osent tenter la sphère et voguer sur ta foi:
«Mais ce ciel où ma vue a compté tant d'aurores,
«Ce colosse debout dans les îles Açores,
«Son bras levé qui semble aux bords occidentaux
«Me montrer un chemin vers des pays nouveaux,
«Ah! s'ils me promettaient les tributs du commerce
«Dont la source enrichit la Syrie et la Perse!
«Tentons plus que n'ont fait les héros les plus grands.
«La science aux yeux d'aigle a ses prompts conquérants,
«Qui de ceux de la guerre, environnés d'alarmes,
«Surpassent les exploits, sans tumulte, et sans armes.
«Ouvrons, ô Magnégine! ô ma divinité!
«Ces mers dont on n'osa fendre l'immensité.»
Il dit, et j'assurai mon aide à son audace.
Mais du rare génie ordinaire disgrace!
Le vulgaire, trop bas près de si hauts esprits,
N'atteint pas aux objets que leurs yeux ont surpris:
Et huit ans de dédains, sans lasser son courage,
Ont de ses beaux succès démenti le présage.
Enfin, domptant la brigue et l'incrédulité,
Loin de tout bord terrestre il s'est précipité.
Oh! comme ses nochers rappelaient le rivage,
Quand sur le vaste gouffre, empire de l'orage,
Chaque jour, allongeant leur liquide chemin,
Ne montrait plus qu'un ciel et qu'une mer sans fin!
Lui, calme, tint sur moi son regard immobile:
Mes seuls balancements glaçaient son cœur tranquille.
Combien je fremissais en mes doutes flottants!
En vain déguisait-il son trajet et le temps:
Ses amis, éperdus entre les vents et l'onde,
Jurent de l'engloutir sous la vague profonde;
Quand, fixant à deux jours le terme de son sort,
Intrépide, il promet sa conquête, ou sa mort.
Et sur quoi cependant plane son espérance?
Sur une mer déserte; abyme affreux, immense!
Mais le vol d'un oiseau, né sous de nouveaux cieux,
Augure favorable, étonne tous les yeux:
Mais une herbe, qui cède au torrent qui l'envoie,
Est reçue en signal de victoire et de joie.
Sur l'humide horizon les regards sont tendus.
Nuit dernière, par toi les aspects confondus
Laissent poindre en ton sein une clarté lointaine:
Les nochers attentifs sont sans voix, sans haleine:
Cependant Lampélie, aux traits d'un doux rayon,
Divinité du jour et fille d'Hélion,
Du soleil immobile éternelle courrière,
Révèle un continent que frappe sa lumière:
«Gloire à Colomb! dit-elle; et, le bénissant tous,
«Terre! voici la terre! un monde vient à nous!»
Tel est le cri perçant que, sur chaque navire,
Pousse la foule en pleurs vers Colomb qu'elle admire.
Rivages d'Haïti, vos hôtes innocents
Reçurent ces héros comme des dieux puissants;
Et pour leur consacrer les trésors de la terre
Ils n'attendirent pas les coups de leur tonnerre!
Colomb victorieux, Colomb, fier cette fois
D'aller frapper l'Europe au bruit de ses exploits,
Jaloux qu'on reconnût ce rêveur en délire
Qu'insultait l'ignorance et le malin sourire,
Colomb rendit sa voile à des vents ennemis.
Un fortuné retour lui sera-t-il permis?
Non, soulevés du choc des tempêtes cruelles,
Les flots, plus mutinés que ses soldats rebelles,
Rugissent de fureur et brisent ses vaisseaux.
«Eh quoi, les cieux, la foudre, et les vents, et les eaux,
«Veulent, s'écria-t-il, engloutir ma mémoire...!
«Eh bien! grand Océan, hérite de ma gloire.
«Puisqu'à jamais privé de revoir mon foyer,
«Mes destins dans l'oubli sont prêts à se noyer,
«Reçois dans tes torrents, arrache à la tempête
«Le secret de ma route, admirable conquête,
«Et porte vers l'Europe, alors que je péris,
«L'espoir du nouveau monde, et mes travaux écrits.»
Il jette alors son titre, auguste caractère,
Au terrible Océan, son dernier légataire.
Mais du sein bouillonnant de son gouffre profond
Le dieu sort, blanc d'écume, et soudain lui répond:
«Va, Colomb, ne crains pas que la mer te dévore:
«Va retrouver les cours, plus perfides encore,
«Où des vents plus jaloux et non moins furieux
«Te feront aux enfers tomber du haut des cieux.
«Quel salaire y reçoit le génie et ses peines!
«Je te reverrai nu, le corps meurtri de chaînes,
«Attester que l'abyme où gronde au loin ma voix
«Est plus calme et plus sûr que le palais des rois.
«Mais tel que sont liés le pôle et Magnégine,
«Marche, attiré, conduit par ta vertu divine!»
Le dieu ne lui dit pas que mon époux Sider
Livrerait sa conquête à l'empire du fer,
Ni que la bouche en feu du grondant Pyrotone
Des brigands de l'Europe y fonderait le trône:
Le dieu ne lui dit pas qu'un indigne bonheur
De ses faits à Vespuce attacherait l'honneur.
CHRYSOPHIS.
Il est vrai; tout héros, que hait la jalousie,
N'est vanté dans les cours que par l'hypocrisie:
Les princes ombrageux paraissent s'effrayer
Du mérite éminent que l'or ne peut payer.
Voilà comme, traînant sa pourpre accoutumée,
Charles-Quint que je sers court à la renommée:
Aux talents imposteurs accordant son appui,
Et voulant au respect ne présenter que lui:
Voilà comme en un âge éclatant en prodiges
Il croit tout éclipser à force de prestiges:
Vois outrager Colomb, et courir les mortels
Aux pieds de l'oppresseur qui me doit ses autels.
En deux temples déja la scène est ranimée,
L'un à la gloire ouvert, l'autre à la renommée:
Dans l'un sont les héros, martyrs de leurs vertus,
Qui, relevant Thémis et les arts abattus,
Servaient la piété, les lois, et la patrie;
Ceux qui rivaux d'Alcide ont, d'une ame aguerrie,
Opposé la constance unie à la valeur,
Aux monstres, aux tyrans, et sur-tout au malheur:
Les sages qu'abreuva la coupe de Socrate;
Les doctes bienfaiteurs, disciples d'Hippocrate,
Qui, donnant aux humains des jours nombreux et doux,
En bravant les fléaux les écartaient de tous,
Et qui, des morts hideux fouillant la sépulture,
Pour y chercher la vie ont vaincu la nature;
Là, sont Euclide, Hipparque, hommes de qui les yeux
Mesurèrent l'espace et les orbes des cieux;
Et tristes compagnons et d'Homère et d'Alcée,
Tous deux chantant des rois la colère insensée,
Ces poëtes nés fiers, indigents illustrés,
Qui, dédaigneux des grands, aux peuples sont sacrés.
Dans l'autre temple étaient les favoris du monde,
Assis sur les degrés que l'illusion fonde;
Ce concours insensé que dans le sein du bruit
La louange et le blâme au hasard ont produit;
Ces singes des Bacchus, des Ammons, des Hercules;
Ces brigands, d'Érostrate exécrables émules,
Qui, tels que les Xerxès et les fougueux Timurs,
Ont fondé leurs honneurs en détruisant des murs.
On y voit tous les fous chers à la renommée,
Ceux même dont l'ivresse au meurtre accoutumée
S'illustrait en riant des publiques douleurs;
Un vil Sardanapale, un Néron ceint de fleurs:
Là, brillent le caprice et les sectes nouvelles;
Et, parmi des lueurs qui semblent éternelles,
Figurent ces talents faux et présomptueux,
Des muses et des arts avortons monstrueux;
Là, de folles beautés, sur l'autel d'Aspasie,
Divinisent enfin jusqu'à leur frénésie,
Consacrant les banquets et les galants tributs
Ou d'un Alcibiade, ou d'un Apicius;
Montrant par-tout l'orgueil de leurs têtes huppées,
Des peuples trop enfants immortelles poupées.
La Louange, tenant l'encensoir à la main,
De Charles-Quint alors parfumant le chemin,
Le conduit au travers d'innombrables images,
Simulacres des dieux, des demi-dieux, des sages,
Masques ternis, concours d'infidèles portraits,
Qui du vainqueur flatté relèvent tous les traits.
Il monte au sanctuaire en acteur héroïque;
Et bientôt, exhaussé sur un trône magique,
Semble, en levant des yeux pleins de sécurité,
Soi-même s'admirer dans la postérité.
CHARLES-QUINT, LA LOUANGE, ET LA VÉRITÉ.
LA LOUANGE.
Je ne sais plus à qui te comparer, grand homme,
Entre tous les héros que la mémoire nomme.
Sésostris et Cyrus me semblent fabuleux;
Le divin Alexandre eut le cœur trop fougueux:
César fut grand, mais froid; Constantin, hypocrite;
Attila, sacrilège; et ta gloire mérite
D'effacer Charlemagne, aussi-bien que Clovis,
Princes dignes des Goths dont ils furent suivis:
Tous jetaient des clartés moins brillantes que rares
En d'incultes pays, en des siècles barbares,
Chez des peuples sans lois, ou trop efféminés
Pour repousser les fers qui les ont étonnés:
Aisément dans l'Asie on sema l'épouvante;
Mais toi, dominateur de l'Europe savante,
Toi, fameux Charles-Quint, en un temps éclairé,
Tu luis sur l'occident comme un astre épuré.
La terre ouvre pour toi ses mamelles fécondes;
Ton nom, l'effroi des mers, retentit aux deux mondes:
Toi seul enfin es tout, conquérant, fondateur,
Dieu pacificateur, et même créateur.
CHARLES-QUINT.
Tais-toi: je ne veux pas que l'on me déïfie:
La Louange est flatteuse, et mon cœur s'en défie.
LA LOUANGE.
Tu t'élèves encor par tes humbles discours:
Mais quoi? des nations démens-tu le concours?
Et les arts à ma voix consacrant tes batailles,
Et tes lois se gravant sur de nobles médailles,
Et ta statue équestre en toutes les cités
Multipliant ta vue et tes faits récités?
CHARLES-QUINT.
La haine, après un temps, flétrira mes images,
Et dira que mes dons ont payé tes hommages.
J'entendrai chez les morts cent reproches amers
D'avoir suivi, trompé tant de partis divers;
Et penchant tour-à-tour vers Luther ou l'Église,
Immolé l'un et l'autre à ma haute entreprise.
LA LOUANGE.
L'histoire à l'avenir ne prouvera que mieux
Que tu parus dévot, et ne fus point pieux.
Un héros tel que toi, que le génie éclaire,
Se rit des préjugés qu'il inspire au vulgaire.
Poëtes! unissez vos luths à mes accents!
Thurifères, trépieds, accablez-le d'encens;
A ce triomphateur présentez vos offrandes,
Filles, femmes, enfants, que j'ornai de guirlandes!....
Son œil déja s'enflamme, et les destins obscurs
S'éclaircissent pour lui, soleil des temps futurs.
Enivré de mon hymne, et du concert des âges,
Et de tant de parfums qui montent en nuages,
Le voilà qui s'agite...! Il voit sur mon autel
L'Europe enfin lui tendre un sceptre universel.
CHARLES-QUINT.
Oui, j'atteindrai ce prix, qu'on croit inaccessible...
Désormais à mon bras est-il rien d'impossible?
M'abusé-je d'un songe, ou d'un tableau trompeur
Que de ces flots d'encens produirait la vapeur?
Non, ma tête affermie est sans trouble et sans rêve.
Seul, je puis tout régir; plus de paix ni de trève:
Il faut que sous mon joug l'univers n'ait qu'un roi,
Ainsi qu'il n'a qu'un Dieu, qu'un centre, et qu'une loi.
Sortons, accomplissons mon grand dessein.
LA VÉRITÉ.
Arrête!
Un excès de fumée a surchargé ta tête;
Et je dois, en passant, t'avertir que l'orgueil
Frappera ton cerveau, près de ce même seuil.
CHARLES-QUINT.
Comment? qu'a donc mon vœu qui soit déraisonnable?
François-Premier n'est plus; Henri, peu redoutable,
En désastres verra se changer les succès
Dont son règne naissant éblouit les Français:
Un fils, de ma couronne héritier chez l'Ibère,
Par son utile hymen m'asservit l'Angleterre;
Vainement Albion, qu'alarment ses projets,
Veut au pouvoir de Rome enlever ses sujets;
Philippe inquisiteur, par son zèle inflexible,
M'assure le pontife, à mes rivaux terrible:
L'Église parle, au nom du ciel et de l'enfer,
Contre les libertés que proclama Luther;
Elle enchaîne à mon joug toute la Germanie:
Qui la disputerait à ma race bannie?
Serait-ce Ferdinand, ce frère que mes mains
Ont couronné lui-même, et fait roi des Romains?
Il ne peut refuser, pour le but où j'aspire,
De céder à mon fils le trône de l'empire,
Si contre Soliman je soutiens son effort:
Et, ma seule maison régnante après ma mort,
L'Europe sous mes lois florissante, enrichie,
Ne sera qu'une immense et stable monarchie.
Alors, qui retiendra mon aigle en son essor?
De Bysance en Asie il peut voler encor,
Planer sur le Liban, où la croix fut plantée,
Remonter de Gengis la route ensanglantée;
Et, donnant à la Chine un nouvel empereur,
Aux mers de la Corée essayer sans terreur
De m'ouvrir quelque voie inconnue au Tartare,
Vers ce monde récent que m'a conquis Pizarre:
Et je verrais enfin, abordant au Pérou,
Le globe entier soumis.
LA VÉRITÉ.
Grand roi, tu n'es qu'un fou.
LA LOUANGE.
Divinité fâcheuse à la haute puissance,
Que tu mérites bien le dédaigneux silence
De ce fier empereur qui te tourne le dos!
LA VÉRITÉ.
C'est l'adieu que souvent je reçus des héros.
LA LOUANGE.
Quelle chaleur te pousse à dire tes pensées?
LA VÉRITÉ.
L'espoir de prévenir leurs fureurs insensées.
LA LOUANGE.
Mentir est profitable, et ton langage est vain.
LA VÉRITÉ.
Je parle pour instruire, et sans l'espoir du gain.
LA LOUANGE.
On ne te croit jamais; tu n'enrichis personne.
LA VÉRITÉ.
On t'évalue au poids de l'argent qu'on te donne.
LA LOUANGE.
Où voit-on estimer tes tristes sectateurs?
Les biens et le crédit comblent mes orateurs.
Qui sont les mendiants? ce sont tes interprètes.
Qui marche sur tes pas? des aveugles poëtes,
Chantant pour les oisifs, une tasse à la main;
Des pédants sans manteau, sans chaussure, et sans pain.
Ces pauvres confidents de la Nature immense,
Savent peu mes secrets pour chasser l'indigence.
Mais vois les favoris qu'emmiellent mes discours;
Vêtus de pourpre, ils sont les idoles des cours.
Ton Homère si gueux, ton Phocion si rustre,
Ont-ils jeté l'éclat de mon Séjan illustre?
LA VÉRITÉ.
Tu fais des rois plus vils que des bêtes sans lois,
Et je fais d'Épictète un égal des grands rois.
LA LOUANGE.
Va, va, sors de ce monde! on ne t'écoute guère.
LA VÉRITÉ.
Aussi voit-on durer l'injustice et la guerre.
LA LOUANGE.
Lie au moins ta droiture à mon art captieux.
LA VÉRITÉ.
J'aime mieux fuir la terre, et m'exiler aux cieux.
Mais entends-tu, là-haut, la Thémis séculaire
Aux crimes, aux vertus, dispenser leur salaire;
Et sur tes favoris, sa voix, qui te dément,
Renouveler encor l'antique jugement?
LA THÉMIS DES SIÈCLES, LES VRAIS ET LES FAUX GRANDS HOMMES.
PYTHAGORE.
J'éclairai les mortels.
HOMÈRE.
J'éternisai leur gloire.
ÉPAMINONDAS.
La vertu fut ma loi.
ALEXANDRE.
Ma loi fut la victoire.
NUMA.
Rome eut par moi des mœurs.
BRUTUS L'ANCIEN.
Je brisai ses liens.
ATTILA.
J'ai fait frémir les rois.
SYLLA.
Et moi, les citoyens.
ARCHIMÈDE.
Je pesai l'univers.
PLINE.
J'en burinai l'histoire.
OMAR.
Je brûlai les écrits.
TIBÈRE.
Je bravai leur mémoire.
COLOMB.
J'acquis un nouveau monde.
CÉSAR.
Et j'ai mis l'autre aux fers.
LA THÉMIS DES SIÈCLES.
Vous donc, volez aux cieux! Vous, tombez aux enfers.
CÉSAR.
Quoi! César même!
LA THÉMIS DES SIÈCLES.
Oui, toi, dont la gloire usurpée
A fait céder la toge au pouvoir de l'épée;
Toi qui, dans l'univers, né pour tout subjuguer,
Tuant la liberté que tu lui pus léguer,
Laissas par ton exemple, en sanglant héritage,
L'empire à des Nérons qu'adora l'esclavage.