CHANT QUINZIÈME.
Ici paraît Bysance, et les jardins charmants
Consacrés aux loisirs des princes ottomans,
Colline où du cyprès la verdure éternelle
De leur divin sérail couvre l'enclos fidèle,
Et dont la pente, riche en brillants minarets,
En bassins couronnés d'ombrages toujours frais,
S'incline vers la rive où mugit le Bosphore,
Amphithéâtre ouvert aux rayons de l'aurore,
D'où l'œil se plaît à voir, des bouts de l'univers,
Le commerce appelé par les vents de deux mers.
C'est là que, relevant sa moustache épaissie
Qu'une pipe enfumait des parfums de l'Asie,
Couché parmi des fleurs, au sortir du divan,
Parle avec un Muphti l'auguste Soliman.
SOLIMAN, ET LE MUPHTI.
SOLIMAN.
Assis dans ces beaux lieux, ministre du prophète,
Quels pensers près de moi te roulent dans la tête?
LE MUPHTI.
Je songe à ton pouvoir, ô mon souverain bien!
SOLIMAN.
Muphti, Dieu seul est grand! les princes ne sont rien.
LE MUPHTI.
Est-ce au fier Soliman qu'il convient de le croire?
SOLIMAN.
Vois l'immense horizon où Dieu montre sa gloire:
Lui seul imprime un ordre immuable et certain:
Dieu seul gouverne tout; nos cœurs sont en sa main.
LE MUPHTI.
Son prophète remet aux sultans de la terre
Sa règle invariable et son puissant tonnerre.
SOLIMAN.
De l'aurore au couchant s'il n'est plus de rival
Qui soutienne ma vue et marche mon égal;
A qui le dois-je? au Dieu dont les flèches lancées
Ont de mon fier émule abattu les pensées:
La veille, il disputait l'Europe à ma grandeur;
Le lendemain, du trône il a fui la splendeur.
De l'altier Charles-Quint mémorable caprice!
LE MUPHTI.
Les chrétiens sont jaloux, superbes, sans justice;
Et le ciel a permis, malgré ses faits passés,
Que ce héros tombât au rang des insensés.
D'où part ce changement? de son orgueil avare.
Voulant à sa couronne ajouter la tiare,
Il osait plus tenter que n'ose un vrai sultan
Qui, du seul glaive armé, nous laisse l'Alcoran;
Et qui, sans renverser les lois qui l'ont vu naître,
Est le chef des croyants et n'en est pas le prêtre.
Voilà pourquoi l'ennui, triste enfant de l'orgueil,
L'a fait tomber du trône et jeté dans le deuil.
SOLIMAN.
Non, Muphti, ce dessein que lui prête la haine,
N'a jamais pu troubler sa raison souveraine.
Cet empereur savait que, bornés dans leurs droits,
Les pontifes toujours sont au-dessous des rois.
La voix des cultes saints dirige le vulgaire
Suivant qu'un potentat la fait parler ou taire.
Il n'eut donc pas besoin, pour combler son pouvoir,
Que sa main réunît le sceptre et l'encensoir.
Si Charles-Quint est las des pompes qu'on envie,
C'est qu'il se crut lui-même artisan de sa vie,
Et que de sa sagesse osant se prévaloir,
Resserré dans ses droits moindres que son espoir,
Impie, et n'ayant plus que soi pour vaine idole,
Perfide à ses traités, parjure à sa parole,
En ses propres complots enfin enveloppé,
Des grands revers du sort il s'est senti frappé;
Et de ses vœux hautains n'atteignant pas le faîte,
L'ambition le plonge au fond de la retraite.
LE MUPHTI.
On dit qu'il se repent de sa témérité
Qui ploya son église à son autorité.
Pour vous, ô Soliman, dont la rare prudence
Souffre de nos docteurs la sainte indépendance,
Votre cœur, mieux instruit par le grand Mahomet,
A notre auguste foi lui-même se soumet.
SOLIMAN.
J'obéis à Dieu seul, non à ton ministère:
Si des prêtres s'armaient de leur sacré mystère,
Ce Dieu, qui m'a conduit, prompt à les condamner,
M'inspirerait l'ardeur de les exterminer.
LE MUPHTI.
Ah! des lois des sultans fidèles émissaires,
Ils ont, sous votre aïeul, béni vos janissaires,
Et de ce vaste empire étendu le confin
Du Danube à l'Euphrate, et du Nil à l'Euxin.
Notre ange qui vous guide exauce leurs prières.
SOLIMAN.
Sois vrai: pourquoi, Muphti, nous voiler nos lumières?
A l'âge où tous les deux nous voici parvenus,
Peu de secrets d'état nous restent inconnus.
De tant de nations la diverse doctrine
D'un même espoir en Dieu tire son origine.
Les antiques respects des sages Indiens,
Les temples musulmans, et les autels chrétiens,
N'encensent que l'auteur, maître de tous les maîtres,
Que croiront nos neveux, que croyaient nos ancêtres:
Les cultes sont nombreux, le Dieu n'est qu'un pour tous.
Les rois et les sultans de leur gloire jaloux
Souvent ont sans remords uni Rome et Bysance.
Mon croissant qui s'allie à la croix de la France
Prouve que mes pareils aux volontés du sort
Des fanatismes vains soumettent le ressort.
Moi-même enfin, dans Rhode ouverte à ma vaillance,
Aux tentes des chrétiens accordant ma présence,
J'allai d'un preux vieillard, chevalier de sa foi,
Honorer la valeur si terrible pour moi:
Qui me poussait? Dieu seul, qui d'un amour sincère
M'émeut pour la vertu même d'un adversaire.
Docile au créateur de la terre et des cieux,
Sans superstition je porte un cœur pieux.
Crois-tu que néanmoins de regrets attaquée
Ma vieillesse s'enferme au sein d'une mosquée,
Ainsi que mon rival dans un cloître ignoré
Se cache à l'Occident dont il fut adoré?
Non, le ciel me créa pour livrer des batailles:
Je mourrai combattant sous d'illustres murailles;
Et s'il eût à la meule enchaîné mon destin,
J'aurais en paix subi cet autre arrêt divin.
Instrument de la loi qui règle tous les hommes,
Dont la fatalité nous fit ce que nous sommes,
J'ai mis en feu Belgrade, empli Vienne d'effroi,
Vaincu les Mamelus asservis à ma loi;
Et moi, si redouté jusque dans Ecbatane,
L'amour m'a fait trembler aux pieds de Roxelane!
Hélas! que sommes-nous, vains jouets des hasards?
Du triste Charles-Quint plaignons donc les écarts.
Que notre ame jamais ne soit enorgueillie
De sa fausse raison, si près de la folie.
Frémissons, à l'aspect d'un morne aveuglement,
De la fragilité de notre jugement.
Ce céleste flambeau de notre intelligence,
Qu'est-ce? un rayon qu'un souffle ôte à l'esprit qui pense.
Cette horreur me présente un abyme d'ennui....
Va, n'espérons qu'en Dieu, notre suprême appui.
Lis-moi notre Alcoran, tout plein de son génie.
L'oreille que chatouille une vague harmonie,
Porte aux sens enchantés moins de douce langueur,
Que ce sublime écrit n'en inspire à mon cœur.
Ainsi de l'Orient parlait l'auguste maître.
Des murs de Constantin qu'on a vus disparaître,
La scène est transportée en ce paisible lieu
Où Charles-Quint au monde a dit enfin adieu!
Le voilà seul, errant en un long vestibule,
Où les tristes lueurs du premier crépuscule,
Nuançant leurs reflets sous les vitrages peints,
Doublent sur le plancher les figures des saints.
Appelant dans le chœur tous les révérends pères,
Sa voix avant la cloche éveille ses confrères.
Oh! quel rire élevé du parterre infernal
Accueillit tout-à-coup son zèle matinal!
Pâle encor de sommeil, un froid jéronimite
Sort, et réprime ainsi la chaleur qui l'excite.
CHARLES-QUINT, ET LE JÉRONIMITE.
LE JÉRONIMITE.
Toi, qui troublas le monde, enfin lassé du bruit,
Ne permettras-tu pas qu'on dorme ici la nuit?
CHARLES-QUINT.
Est-ce pour sommeiller que l'homme est sur la terre?
Attends-tu que l'aurore ait blanchi l'hémisphère,
Pour traîner aux autels ton languissant amour
Vers le Dieu dont la main va rallumer le jour?
Faut-il que du matin le prompt oiseau devance
Les chants religieux de ta reconnaissance?
LE JÉRONIMITE.
A la force toujours mesurant le devoir,
Dieu ne commande rien qui passe le pouvoir:
Il divisa le temps par l'ombre et la lumière,
Afin que le repos suspendît la prière.
CHARLES-QUINT.
De tous temps on m'a vu, moi, chef du monde entier,
Aux offices pieux m'empresser le premier.
LE JÉRONIMITE.
Seigneur, la vanité de s'offrir pour modèle
Aux labeurs diligents pousse autant qu'un vrai zèle.
La simple humilité ne se distingue pas.
Mais quoi! l'ambition eut pour vous tant d'appas,
Que dans le sein obscur de votre monastère
Vous en portez toujours l'orgueilleux caractère.
CHARLES-QUINT.
Toi, qui si hautement me parles sans terreur,
As-tu donc oublié que je fus empereur?
LE JÉRONIMITE.
N'avez-vous pas du siècle abjuré les maximes?
CHARLES-QUINT.
On me rend en ces murs des respects légitimes:
Tes compagnons pour moi n'ont pas ces fiers dédains.
LE JÉRONIMITE.
C'est qu'exilés du monde, ils ont des cœurs mondains;
Et qu'ils fondent l'espoir de leur vaine prudence
Sur des appuis de chair, non sur la providence.
CHARLES-QUINT.
De quel vil intérêt les peut-on soupçonner?
Sans sceptre, je n'ai plus de biens à leur donner.
LE JÉRONIMITE.
Vous imaginez donc, sans or ni diadême,
Que, parfait en tous points, en vous c'est vous qu'on aime?
Ah! reconnaissez là le piége le plus fin
Qu'à vos présomptions tende l'esprit malin.
Si de tous vos flatteurs vous reste un petit nombre,
De vos honneurs quittés c'est qu'on encense l'ombre.
Les titres, les succès, et les exploits vainqueurs,
Gravent un souvenir dont s'étonnent les cœurs.
Un homme qu'une fois ont admiré les hommes,
S'abaisse faussement dans les rangs où nous sommes;
Son renom qu'il y porte, et qu'il feint d'y cacher,
De son aspect jamais ne peut se détacher.
Née en lui d'un revers, ou de sa fantaisie,
Son humilité même accroît la jalousie:
Même entre les reclus, peu de sages mortels
Pour se voir tous égaux ont des yeux fraternels.
L'un, qui suit tous vos pas mieux que ceux de l'apôtre,
Rend sa retraite illustre en écrivant la vôtre:
L'autre, espère qu'à Rome un jour sera redit
Son éloge, appuyé de votre haut crédit,
Et que l'épiscopat, le tirant du chapitre,
Changera, devant tous, son capuchon en mitre.
Les disciples d'Ignace, épiant vos discours,
Se façonnent dans l'art d'intriguer près des cours,
De bénir les complots, d'étouffer les scrupules,
Et de saisir des grands les oreilles crédules.
Ceux qu'instruisit Pacôme à se mortifier,
Ardents en leur ferveur pour s'en glorifier,
Des ermites de Thèbe imitant les merveilles,
Disputant de maigreur, de jeûnes et de veilles,
Tâtant leurs os, leur chair, au défaut du miroir,
S'efforcent de pâlir les traits qu'ils vous font voir.
Ceux-là, de vos destins affectant l'ignorance,
Fiers que vous subissiez leur feinte indifférence,
Appliquent, en passant, un soin minutieux
A vous sembler distraits quand vous cherchez leurs yeux.
A quoi bon tant de peine où leur orgueil succombe,
Pour descendre avec Job et nous deux, sous la tombe?
CHARLES-QUINT.
Moine altier, te crois-tu le seul sage ici-bas?
LE JÉRONIMITE.
Non, mon infirmité ne m'enorgueillit pas.
CHARLES-QUINT.
Qui donc a tes respects?
LE JÉRONIMITE.
Tout homme époux et père,
Qui vit d'un art utile, ou cultive la terre:
Ce mortel est béni de sa race et de Dieu.
CHARLES-QUINT.
Apprends-moi....
LE JÉRONIMITE.
L'airain sonne; allons prier: adieu!
CHARLES-QUINT, seul.
Quel esprit saint remplit ce jeune homme inflexible!
Le silence profond, et l'étude paisible,
Comme deux anges saints l'écartant du péril,
Ont-ils instruit son cœur en son pieux exil,
Et bornant ses regards aux murs d'un monastère,
Et vers Dieu seul tournant son ame solitaire,
Tellement éclairé sa méditation
Qu'il ait vu le néant de toute ambition!
A ses traits, à son œil, pleins d'une ardente flamme,
On n'accusera pas le sommeil de son ame:
Ainsi donc sa vertu comme une aigle a plané
Par-dessus l'univers qu'enfin j'ai dominé;
Et, venu sans fatigue à ce point où j'arrive,
Il foule aux pieds l'orgueil, et rien ne le captive.
Quel exemple! ma gloire a sujet d'en rougir.
Vain jouet des humains que je pensais régir,
Il m'a fallu, traînant mes pompeuses entraves,
Être esclave du joug reçu par mes esclaves....
Vous le savez, palais, qui sous vos riches toits
Me vîtes de ma pourpre étaler tout le poids;
Et vous, larges parvis, et degrés des portiques,
Usés par mon cortège en des fêtes publiques,
Vous, enceintes des camps où, malheureux acteur,
Je m'offrais en spectacle au peuple adorateur,
Dites quels noirs chagrins dévorés en silence
Démentaient de mon front la pénible insolence!
Combien, sous les dehors de ma sérénité,
D'orages menaçants mon cœur a palpité!
Parlez, ô tristes nuits! parlez, ô jours sinistres!
Sans repos consumés près d'assidus ministres;
Terres, fleuves, et mers! dites combien de fois
Je vous ai traversés, et j'ai changé vos lois!
Afrique, parle! Europe, as-tu quelques rivages
Que je n'aie étonnés de mes nombreux voyages?
Eh bien! de ces labeurs quels ont été les fruits?
Des troubles pour le monde, et pour moi des ennuis.
Tant de peuples charmés, courant de ville en ville
Aux décorations de mon faste inutile,
Admirent du même œil mes ingrats successeurs,
De mes nobles tréteaux aujourd'hui possesseurs.
Heureux si pour tout prix, mon siècle, tu m'égales
Aux rois dont j'imitai les scènes théâtrales,
Et si je ne me perds sous tous les monuments
Des princes qu'ont vantés l'histoire ou les romans!
Ai-je assez fait déja pour éclipser leur gloire?....
Non, non, quittons ce cloître où languit ma mémoire.
Reprenons la couronne; et que mes cheveux blancs
Frappent encor les yeux de mes rivaux tremblants!...
Obtenons un triomphe à mon fils, à mon frère,
Et de l'aigle assoupi réveillons le tonnerre....
Superbe! que dis-tu? ne te souvient-il pas
Qu'en litière traîné parmi tes vieux soldats,
Tes débiles esprits, tes forces épuisées,
Trahissant ta fortune, excitaient leurs risées...
Il était temps, hélas! de jeter ton fardeau....
Du trône descendu, marche en paix au tombeau.
Mais pourquoi sans honneur, prêt à fuir la lumière,
Suivre encore un modèle en quittant ma carrière?
Second Dioclétien parmi les empereurs,
Mourrai-je à son exemple en arrosant des fleurs?
Qu'une palme nouvelle orne ma sépulture.
Ici l'orgueil en froc est humble sous la bure:
Dans l'ombre il se conquiert le respect des humains:
J'ai vaincu des héros; je veux vaincre les saints;
Et, de ma pénitence illustrant le supplice,
Faire autant que ma pourpre adorer mon cilice.
Il dit: l'enfer s'émut du projet que l'orgueil
Soufflait à l'insensé, méditant son cercueil.
On le vit tout-à-coup, muet, sourd, et stupide,
L'œil et les mains au ciel, courbant un front timide,
De derniers ornements prompt à se dépouiller,
En face de la croix allant s'agenouiller.
Parmi les changements que l'intermède entraîne,
Son même aspect, toujours reproduit sur la scène,
Aux démons sans pitié rend un rire inhumain.
Il entre au chœur du temple, un missel à la main;
Et jusqu'au soir unit ses accents hypocrites
Aux longs psaumes hurlés par cent gueules bénites.
Ses entrailles à jeun alors ont beau crier,
Devant la table sainte il s'obstine à prier.
Les moines cependant, zélés en gourmandise,
Assis au réfectoire, amour de leur église,
Ont laissé ce martyr, le chapelet au cou,
Seul, errant dans la nef, et canonisé fou.
O du théâtre alors enchantement extrême!
Du sanctuaire ouvert le spectacle est le même;
Et le seul mouvement qu'un art divin produit
Est le dernier combat du soir et de la nuit.
Plus des murs spacieux les ténèbres noircissent,
Des cierges rougissants plus les feux s'éclaircissent;
Et tandis qu'aux piliers l'ombre ôte la couleur,
L'or aux flambeaux reluit avec moins de pâleur.
Les stalles dans le deuil s'ensevelissent toutes:
Et sous les jets croisés et les hauts arcs des voûtes,
Les fenêtres du chœur entr'ouvrent d'un côté
Aux rayons de la lune un passage argenté:
Son disque, honneur du ciel, blanchit quelques nuages.
Le cœur de Charles-Quint, plein de confus orages,
Soupire; et, frissonnant dans le temple profond,
Des portiques au loin l'écho sourd lui répond.
Voici qu'une vapeur s'abattant sous le dôme,
Porte à l'autel trois saints; le fulminant Jérôme,
Et le tendre Augustin, et le zélé Bernard;
Leur lin sacerdotal se déploie au regard.
CHARLES-QUINT, SAINT JÉROME, SAINT AUGUSTIN, ET SAINT BERNARD.
CHARLES-QUINT.
O pères de Sion! docteurs saints! graves ombres!
Est-ce vous qui, sortis de vos sépulcres sombres,
Sur les hauteurs du ciel avez pu vous placer?
En votre noble essor je veux vous surpasser,
Et qu'un nimbe étoilé succède à la couronne
Qu'à mes vains héritiers mon mépris abandonne.
SAINT JÉRÔME.
O roi jaloux des saints! eh! quoi donc? prétends-tu
Faire monter l'orgueil où monta la vertu?
Équitable aux humains, l'arbitre tutélaire
Accorde à leurs travaux un différent salaire:
Héros, ceins ton laurier; la palme est notre prix.
Tu régnas sur les corps, et nous sur les esprits:
Ton empire est la terre, et le ciel est le nôtre.
Un trône t'appuyait; nous, le cri d'un apôtre.
On te nommait un dieu dans tes palais dorés:
Nous bravions tes pareils dans les cours adorés.
Les hommes égorgés te servaient de victimes;
Nous pleurions sous la croix les meurtres et les crimes.
Ta politique aux rangs immolait l'équité;
Nos fraternelles voix prêchaient l'égalité:
Nous disions que les grands ne sont bientôt que cendre,
Que de tous leurs degrés la Mort les fait descendre;
Et que seul ferme et libre, en tous temps, en tout lieu,
Le juste clairvoyant craint les rois moins que Dieu.
Ta fierté despotique eût proscrit notre vie:
D'où vient que notre gloire allume ton envie?
Crois-tu qu'il te suffise, au terme de tes ans,
De vouer aux autels tes loisirs impuissants,
D'achever ta vieillesse en un cloître sévère,
Pour t'égaler aux saints que le monde révère?
Tel paraîtrait moins grand, s'il n'eût, jusqu'au trépas,
Traîné durant un siècle un sort obscur et bas,
Et repoussé des cours les faveurs corruptrices,
Pour marcher, pauvre et nu, vainqueur de leurs délices,
Et laisser aux mortels qu'enfle leur vanité
L'exemple patient de son humilité.
Sais-tu quel fut Jérôme, et comment sa doctrine
Consacra dans ces murs son nom, sa discipline?
Né fier, ardent, subtil, instruit dans tous les arts,
Dont le charme étonnait la ville des Césars,
Du monde, en sa jeunesse, écartant les amorces,
En d'austères ferveurs il consuma ses forces.
S'en vint-il comme toi, de fatigue épuisé,
A l'amour du désert offrir un cœur usé?
Au fond de la Syrie, où Dieu fut son étude,
Avec zèle embrassant la triste solitude,
Sous des antres brûlants, disciple des lions,
Il apprit à rugir contre ses passions.
Ce fut là que, couché sans luxe et sans mollesse,
De sa nudité même il connut la richesse:
Ce fut là que ses sens, émus d'objets impurs,
Des beaux cirques de Rome oublièrent les murs;
Et qu'assailli des traits de ses Vénus infâmes,
De ses membres séchés il éteignit les flammes.
Oui, dès-lors proclamant la liberté, la foi,
Il devint plus fameux et plus puissant que toi.
Des sublimes hauteurs où la vertu se fonde,
J'abaissai mes regards sur les pompes du monde;
Comme un pasteur, debout au sommet des rochers,
Voit à ses pieds l'abyme où luttent les nochers.
Qu'ai-je vu? des honneurs, toujours près du naufrage,
Moins grands que la vertu qui se rit de l'orage:
Un crédit et des biens, dignes de peu d'égards,
Ou donnés, ou ravis par le jeu des hasards:
Le seul juste en son cœur a des trésors durables.
Qu'ai-je vu? des cités un moment admirables,
Que l'affreuse misère ou les coups des fléaux,
Que la discorde atroce aiguisant ses couteaux,
Que l'effroi des prisons, l'horreur des funérailles,
Soulevaient, déchiraient jusque dans leurs entrailles;
Tandis qu'inébranlable entre tous leurs enfants,
Le seul juste résiste aux bourreaux triomphants.
Qu'ai-je vu? des banquets, des théâtres, des danses,
Dont le peuple adorait les fausses jouissances;
Spectacles que payaient son pain ou ses affronts,
Que suspendait souvent un seul mot des Nérons,
Et peu fait pour séduire à leur splendeur funeste
Le juste qu'éblouit l'éternité céleste.
Qu'ai-je vu? des mortels, fantômes-empereurs,
Maîtrisant leurs soldats, non leurs propres fureurs;
Un Goth, un vil Gainas, la terreur d'un royaume,
Redoutable à son prince, et non à Chrysostôme,
Qui prouva que le juste est seul fort contre tous
Pour rompre les conseils des intérêts jaloux,
Et que l'ombre et les bois sont la profonde école
D'où sort avec éclat l'invincible parole.
Qu'ai-je vu? des rhéteurs, des sophistes rivaux,
Par la brigue emportant les prix dus aux travaux,
Et confondus chacun en leur science impie
Par un Dieu méconnu, qui leur ôte la vie.
Qu'ai-je vu? de Thémis les magistrats honteux
Au gré des souverains pesant le droit douteux;
Et que le juste seul, observant la balance,
Retient comme assiégés par sa noble présence.
Qu'ai-je vu? cette terre encline à s'abymer,
Gouffre, où tout s'engloutit comme au sein d'une mer;
Et dont les tremblements, pires que les tempêtes,
Renversent de vos toits les plus superbes faîtes.
Enfin, qu'ai-je donc vu, dans les jours, dans les nuits?
Des pervers qui, semant de formidables bruits,
En leur lit désarmés, quand leur fureur sommeille,
Dorment comme au cercueil, lorsque le juste veille.
Je n'ai donc craint que Dieu, je n'ai cherché qu'en lui
Ma gloire, mes trésors, mon véritable appui;
Et je ne daignai pas, en héros sanguinaire,
Briguer de tes grandeurs le comble imaginaire.
Tout chaste, et vraiment saint, plus épuré que l'or,
Sur des ailes de flamme élevant mon essor,
J'ai, libre de ma chair que brûlait l'abstinence,
Vécu par la pensée, et tout intelligence,
Ravi sur les sommets d'où ce globe n'est rien,
Où la vie est un songe, et la mort même un bien.
Toi donc, monstre affamé du miel de la louange,
Nabuchodonosor, qui régnas sur ta fange,
N'espère pas briller entre les aigles saints
Aux cieux qu'habite l'ame, et les anges sereins.
SAINT AUGUSTIN.
Apprends que pour t'asseoir aux limbes où nous sommes,
En pasteur bienfaisant il faut guider les hommes,
Et, plein de charité jusqu'à son dernier jour,
Remplir la douce loi, qui seule est tout; l'amour.
Aime, a dit le grand Paul; et ma voix le publie.
Le juste adorant Dieu vit pour tous, et s'oublie:
Ce précepte jamais se grava-t-il au cœur
D'un prince ivre de soi, politique vainqueur?
Triste sort d'un tel homme, idole de soi-même!
Que fait-il? il s'absorbe en son pouvoir suprême:
Sa vaine ambition jamais ne s'assoupit:
Il prodigue le sang pour venger un dépit:
Il amasse les biens d'une main criminelle:
Il arrache à Naboth sa vigne paternelle,
Tient sur ses seuls périls les yeux toujours ouverts,
Et s'estime le dieu, centre de l'univers.
Qui produit en son cœur ce désordre coupable?
C'est ce besoin d'aimer à tous inévitable,
L'amour qui nous égare alors que fol et vain
Il n'a point un objet éternel et divin;
L'amour, tendre penchant de nos sensibles ames,
L'amour, alimenté par de célestes flammes,
Plus solide, plus pur, en ses liens charmants,
Que ne le sont les nœuds d'or et de diamants;
L'amour, dont les plaisirs consolant nos misères,
Nous attachant à Dieu, nous attache à nos frères!
Complaire à ce qu'on aime est le vœu de l'amour:
Ce doux espoir, ce soin le presse nuit et jour;
Plus d'orgueilleux projets, plus de noire injustice,
Plus de débats jaloux, plus d'infame avarice;
Il chérit en autrui l'opulence et l'honneur,
Et du bonheur de tous compose son bonheur.
L'homme épris de ses feux n'a point l'œil adultère:
Si des femmes qu'il voit la beauté passagère
Se relève d'atours et s'anime de fard,
Il n'idôlatre pas leurs colliers et leur art,
Et ne sent nulle ardeur corruptible et profane
Pour la fleur qui périt et la chair qui se fane.
Voit-il une indigente et muette beauté
Qu'à l'ombre, et gracieuse en sa simplicité,
Semble orner le malheur empreint sur son visage?
Les consolations, piège où l'ame s'engage,
Ne captiveront pas son cœur sanctifié:
Toute humaine douleur a droit à sa pitié.
Voudra-t-il s'ériger des palais, des portiques?
Graver par-tout son nom en lettres magnifiques?
Non; l'aumône en secret, les charitables soins,
Feront de sa bonté parler mille témoins,
Monuments animés, et voix impérissables,
Qui rediront son zèle aux âges innombrables.
Que les schismes trompeurs et les séditions
Aux fureurs de leurs chefs livrent les nations;
Éloquent, il sait vaincre et l'audace et la ruse
Par une bouche d'or comme le fils d'Anthuse;
Et, non moins fort qu'Ambroise, aux portes de Milan
Il osera fermer le saint temple au tyran.
Qui doute que l'amour rende un cœur intrépide?
Contemple le maintien d'une vierge timide:
Elle aime; et s'effrayant de sa fragilité,
Son scrupule frémit d'une infidélité:
La flamme du jeune âge errante dans ses veines
Allume dans ses sens des rebellions vaines;
Sa constante pudeur, ferme en ses chastes vœux,
Traverse noblement les épines, les feux:
Tel un ange sans corps marche dans sa carrière:
Mais d'un front où reluit une pure lumière,
S'il faut, (triste courage en un objet si doux!)
Qu'elle brave la mort pour son divin époux,
Elle court au martyre; et, de regrets suivie,
Brebis sans tache, aux loups abandonne sa vie.
Juge combien l'amour, triomphant des bourreaux,
Nous aide à surpasser la vertu des héros,
Et du tendre orateur de la chaire d'Hippone
Juge si c'est à toi d'envier la couronne!
SAINT-BERNARD.
Prince, qui dans nos rangs te flattes de siéger,
Bernard veut à son tour ici t'interroger.
Fier d'avoir en tous lieux porté le fer, la flamme,
Ta puissance abdiquée étonne encor ton ame;
Mais, rappelant tes faits, pour mieux te mesurer,
Avec nos saints exploits ose les comparer.
Comment as-tu conquis les villes alarmées?
Par tes ambassadeurs, ton or, et tes armées.
Comment séduisais-tu les peuples éblouis?
Par ta pompe étalée à leurs yeux réjouis.
Comment consternais-tu les états et leurs ligues?
Par mille surveillants, délateurs de leurs brigues.
Quel amas d'instruments, d'armes, et de ressorts!
Moi, sans cour, sans soldats, sans faste, sans trésors,
Hôte obscur de Clairvaux, je montai dans la chaire;
Et soumettant les cœurs à l'esprit qui m'éclaire,
De la cité de Dieu levant les étendards,
Conquérant plus d'états que les fameux Césars,
Triomphant des clameurs que jetait l'hérésie,
Terrible, j'ai versé l'Europe sur l'Asie,
Et de tous ses guerriers grossi la légion
Qui roulait en torrents vers l'autel de Sion.
Seul et nu, d'où tirai-je une telle puissance?
Ce fut de ma cellule et de mon indigence.
A ton art politique aurais-je pu devoir
De si profonds secrets, un si vaste pouvoir?
L'homme qui sous le ciel vit pauvre et solitaire
Se sent victorieux des maîtres de la terre,
Si son ame en effet, droite en sa fermeté,
Se plaît dans la retraite et dans la pauvreté.
Notre corps peut agir parmi la multitude,
Si l'ame en soi toujours garde sa solitude:
Les pensers, au-dessus des vulgaires humains,
Nous en séparent mieux que les déserts lointains,
Et nous fermant l'oreille à l'injure, aux louanges,
Nous font sur l'univers planer avec les anges.
La pauvreté qu'on aime est riche en liberté:
Elle soutient sans peur l'auguste vérité,
Du vain appât de l'or ne se sent point captive,
Des biens qu'elle n'a pas ne craint point qu'on la prive,
Des pontifes, des rois, menace l'appareil,
Ne voit rien de constant que le cours du soleil,
Et par-tout, de ses pieds secouant la poussière,
En méprisant la mort, passe intrépide et fière.
Elle fut ma compagne; elle est l'appui d'un saint;
Et le tissu grossier dont elle m'avait ceint,
M'attira sur la terre un encens préférable
Aux honneurs que s'acquit ta pourpre misérable.
Tels, ces rois des déserts, Elie, et Daniel
Contre leurs ennemis s'armaient des feux du ciel.
Hélas! qu'aurais-tu fait contre nos voix sinistres,
Grand roi, qui ne peux rien sans or et sans ministres?
CHARLES-QUINT.
J'aurais par mes soldats châtié vos pareils,
Dès qu'ils eussent formé de turbulents conseils.
J'aurais été de Jean l'Hérode inexorable,
Si, quittant son désert, apôtre déplorable,
Ceint de viles toisons, il eût dans mon séjour
Paru couvert de cendre, et censuré ma cour.
J'ai régi les mortels: je sais leurs impostures,
Vos ames, doctes saints, étaient-elles si pures?
Tantôt le zèle altier de votre apostolat
Signalait plus en vous un tyran qu'un prélat,
Et, jaloux d'opprimer le peuple ou son monarque,
De l'humble sacerdoce ensanglantait la marque:
Tantôt, martyrs publics des rigueurs de la croix,
Votre orgueil s'abaissait pour abaisser les rois,
Et, rampant au travers de tortueuses routes,
Fuyait les dignités pour les dominer toutes.
Vous subissiez le jeûne au milieu des festins,
Pour repaître l'encens brûlé sur vos chemins:
Vous vantiez le silence et la paix des retraites;
Et l'oubli courrouçait vos vanités secrètes:
Austères avec faste, à l'ombre relâchés,
Vos haines s'accusaient de cent vices cachés:
Et, de vos saints docteurs calomniant la vie,
Un faux mépris de tous décelait votre envie.
Vous prêchâtes la foi, vous qui ne crûtes rien:
Votre art fut de tromper, grands hommes! c'est le mien.
SAINT-JÉRÔME.
Je vois, digne Bernard, ton dédaigneux sourire.
Augustin, revolons à notre heureux empire.
Laissons ce héros nain, déchu de tout espoir,
Se nier des grandeurs que son œil ne peut voir.
Ils disent: Charles-Quint, honteux d'apprendre encore
Qu'il soit pour les esprits des hauteurs qu'il ignore,
Suivit d'un œil si sot leur noble ascension,
Que l'Enfer l'écrasa de sa dérision.