CHANT SEPTIÈME.
FRANÇOIS-PREMIER, ET MARGUERITE.
MARGUERITE.
Enfin je vous revois!... douce faveur des cieux!
FRANÇOIS-PREMIER.
Marguerite, c'est vous! Marguerite en ces lieux!
MARGUERITE.
Après tant de regrets votre sœur vous embrasse!
Du plaisir que je sens, ô Dieu! je te rends grace.
Mon frère est sur mon sein.
FRANÇOIS-PREMIER.
Que dites-vous? hélas!
Votre frère, illustré par de vaillants combats,
Fut assis avec gloire au trône de la France:
Suis-je rien dans Madrid qu'un captif sans défense?
Un roi vainqueur peut-il se reconnaître en moi?
Vous n'avez plus de frère, et je ne suis plus roi.
MARGUERITE.
Sur le trône des lys oubliez-vous, mon frère,
Que vous seul commandez par la voix de ma mère,
Et qu'au loin vos arrêts, par nos lèvres dictés,
Sont dans votre royaume encor exécutés?
Qui vous atteste mieux votre entière puissance
Que de voir votre nom régner dans votre absence?
De l'Europe sur vous tous les regards fixés,
Tant de grands souverains pour vous intéressés,
Les pleurs d'un peuple, et ceux que répand ma tendresse,
Ce que pour vous servir tente ici ma faiblesse,
Ne témoignent-ils pas, mieux que tous les discours,
Que François est mon frère, et qu'il règne toujours?
FRANÇOIS-PREMIER.
Marguerite, en mes maux que ne puis-je vous croire!
Mon sceptre m'est resté, mais j'ai perdu ma gloire;
Et, plus éclate en vous la magnanimité,
Plus j'ai honte à vos yeux de mon adversité.
MARGUERITE.
Un revers ne flétrit qu'alors qu'on le mérite.
Jusques au fond du cœur connaissez Marguerite:
Le faible d'Alençon a fui vos étendards.
Lorsque je le revis, échappé des hasards,
En cet indigne époux je ne pus reconnaître
Ni les droits de son lit, ni son rang, ni mon maître;
Hélas! et trop livrée à mon premier transport,
Mes reproches, peut-être, ont avancé sa mort.
Oui, si la même fuite eût sauvé votre vie,
Vous n'auriez plus de sœur. Mais, vaincu sous Pavie,
Vos coups ont fait payer votre chûte au vainqueur;
Et d'un prince français j'ai reconnu le cœur.
FRANÇOIS-PREMIER.
Ce cœur est bien déchu de sa fière constance:
Lassé d'une inutile et triste résistance,
Il succombe au chagrin..... Mais, sans doute, ma sœur
De quelque espoir nouveau m'apporte la douceur?
MARGUERITE.
Vous êtes un héros, non un prince vulgaire;
Ainsi de vos malheurs je n'ai rien à vous taire:
Ils sont au plus haut point; Charles-Quint m'a parlé:
Son caractère affreux s'est enfin dévoilé.
FRANÇOIS-PREMIER.
Qu'entends-je?...
MARGUERITE.
Hélas! pour vous la régente affligée
De vos traités secrets m'avait seule chargée,
Afin que l'empereur, séduit à mon aspect,
Pour vos nobles destins gardât plus de respect.
Il m'a reçue: en vain l'amitié fraternelle
De sa vive éloquence appuyait tout mon zèle;
En vain je lui peignis l'opprobre dangereux
Dont le pourraient souiller vos fers trop rigoureux;
Tour-à-tour, employant la louange et l'outrage,
En vain j'ai su piquer son orgueil, son courage;
Et même, surmontant ma haine et la pudeur,
Par l'offre de ma main j'ai tenté sa grandeur;
Ah! rien n'a du cruel désarmé l'injustice.
Non que, pour m'abuser, son galant artifice
N'ait, à l'aide des fleurs d'un esprit gracieux,
Coloré ses refus de motifs spécieux:
Mais, dans ses volontés le trouvant inflexible,
J'ai pu sonder le cœur de ce monstre insensible,
Que l'honneur généreux, et que mon peu d'attraits
Ne détourneront point d'avares intérêts;
Et qui, pour seul profit d'un pénible voyage,
Me laisse dans vos bras pleurer votre esclavage.
FRANÇOIS-PREMIER.
Ma sœur, de mon destin subissons les arrêts.
MARGUERITE.
Quel courroux imprévu s'allume dans vos traits?
FRANÇOIS-PREMIER.
Ne vous l'ai-je pas dit?
MARGUERITE.
Calmez tant de colère.....
FRANÇOIS-PREMIER.
Non, je ne suis plus roi! vous n'avez plus de frère.
MARGUERITE.
Que me répétez-vous, et quel transport nouveau?...
FRANÇOIS-PREMIER.
Cette infâme prison, n'est-ce pas mon tombeau?
Parle; sied-il, du fond de leur demeure sombre,
A des morts oubliés, ensevelis dans l'ombre,
De gouverner en rois les états attristés,
Et de faire aux vivants ouïr leurs volontés?
Du sein de mon néant m'arroger quelque empire,
De tous les droits humains c'est lâchement me rire.
Parle; subir le joug d'un tyran odieux,
En attendre son sort, le lire dans ses yeux,
Souffrir que son caprice et vous joue, et vous brave,
Est-ce exister en roi? Non, mais en humble esclave.
Vil, et sans liberté, je ne suis désormais
Ni ton frère, crois-moi, ni le roi des Français.
MARGUERITE.
Est-ce qu'à la douleur votre raison succombe?
FRANÇOIS-PREMIER.
Le Dieu qui parle aux morts, m'éclaire dans ma tombe:
Entendez le décret qu'il dicte par ma voix.
Le sceptre des Français, dépôt transmis aux rois,
Et qui de mains en mains en leur famille passe,
Quand le prince finit, vit toujours en sa race.
Que mon fils, héritier de Valois qui n'est plus,
Prenne donc ma couronne et tous ses attributs;
Et, de mon ennemi détruisant l'espérance,
Rendant, pour le combattre, un monarque à la France,
Disons à l'univers, par le deuil de ma cour,
Que les murs de Pavie ont vu mon dernier jour.
MARGUERITE.
Ah! que proposez-vous?
FRANÇOIS-PREMIER.
Porte pour ma vengeance
Cet écrit que mes mains ont tracé par avance,
Titre que je ne puis confier qu'à ton sein;
Titre qui dans mon rang élève le dauphin;
Salutaire abandon de tous mes droits au trône.
MARGUERITE.
Sacrifice admirable, et grandeur qui m'étonne,
Qui désarme un tyran, fier de vous effrayer,
Et contraint un accord qu'il vous eût fait payer!
FRANÇOIS-PREMIER.
Ce n'est pas là, ma sœur, un piége que je dresse;
Je mourrai dans les fers où mon vainqueur me laisse.
Qu'à jamais oublié, ma famille.....
MARGUERITE.
Ah! sachez
Combien de vos revers tous les cœurs sont touchés.
Votre nom respecté passe de bouche en bouche.
Plus de votre ennemi la vengeance est farouche,
Plus nos dignes Français, du noble honneur épris,
En tous leurs vœux pour vous lui marquent de mépris.
On parle de vos fers moins que de vos blessures,
De vos exploits nombreux plus que de vos injures;
L'aiguille, nuançant les plus sombres couleurs,
Brode sur nos tissus le sujet de nos pleurs:
Vos faits et Marignan, plus chers à la mémoire,
Du chant des troubadours font revivre la gloire:
Et chaque mère, hélas! et chaque femme, en vous
Semble redemander son fils et son époux.
FRANÇOIS-PREMIER.
O douce expression d'un regret qui m'honore!
O touchante pitié, te mérité-je encore?
Mais, ma sœur, ne dis pas qu'une affreuse pâleur
Dément ma fermeté sous le poids du malheur;
Que, m'offrant à ma garde avec des yeux sans larmes,
Mon lit, seul confident d'un roi rempli d'alarmes,
Me voit de ma fierté me dépouiller le soir,
Et n'être plus qu'un homme en proie au désespoir.
Instruis mes seuls enfants par mon cruel exemple,
Afin que nul orgueil... On rentre, on nous contemple;
Et l'argus qu'on renvoie en mon appartement
De ce court entretien mesure le moment.
Adieu donc! sur mon sort pleure au sein de ma mère:
J'ai cessé d'être roi, je suis toujours ton frère!
Tout change: on aperçoit dans leur sombre atelier
Charle, et la Politique, et son bas chancelier;
Leurs poids, leurs sceaux menteurs, leur bourbeuse écritoire,
Sont les vieux instruments de ce laboratoire:
En perroquet jaseur, en vigilant faucon,
S'y perche à leurs côtés le Diplomagriffon,
Animal aux cent yeux, aux cent becs, aux cent ailes,
Qui mue en écoutant, et pique les nouvelles,
Et, suivant la saison, discret ou babillard,
De son riche plumage éblouit le regard.
CHARLES-QUINT, LA POLITIQUE, DIPLOMAGRIFFON, MERCURE-GATTINAT.
LA POLITIQUE.
Çà, monstre clairvoyant, espion de la terre,
Viens dire à Charles-Quint ce que dit l'Angleterre.
LE DIPLOMAGRIFFON.
Elle abjure en secret ses traités avec lui:
A François qu'il opprime elle offre son appui;
Et Volsay, qu'il trompa dans sa haute espérance,
Pousse Henri son prince à seconder la France.
LA POLITIQUE.
Que fait-on au saint-siége, où tu planes souvent?
LE DIPLOMAGRIFFON.
Sa girouette sainte a tourné sous le vent;
La régente Louise au pontife s'allie.
Hérétique et zélé, tout se réconcilie;
Et du seul Charles-Quint, dans chaque nation,
On accuse l'audace et l'usurpation.
Invisible, et volant de Madrid à Venise,
De l'Éridan au Rhin, du Tibre à la Tamise,
J'ai tout vu; croyez-moi, l'orage se grossit;
Et.....
LA POLITIQUE.
Que regardes-tu? qui suspend ton récit?
LE DIPLOMAGRIFFON.
J'aperçois Marguerite, héroïque amazone,
De votre prisonnier emportant la couronne.
Son coursier, qui des monts franchit les hauts sommets,
Déja touche aux confins de l'empire français.
CHARLES-QUINT.
O rapport trop tardif! ô perfide entrevue!...
Quoi? malgré tes cent yeux on a trompé ta vue!
LA POLITIQUE.
Que ne l'arrêtiez-vous, malgré le droit des gens?
LE DIPLOMAGRIFFON.
L'ordre en était parti.
CHARLES-QUINT.
Ne perdons plus de temps;
Vole la cajoler de-là les Pyrénées.
Toi, Politique, enfin pesons nos destinées;
Et puisqu'il faut tirer François de sa prison,
Prends soudain ta balance, et compte sa rançon.
LA POLITIQUE.
Pose dans ce bassin la valeur du monarque:
Mets dans l'autre ce poids.
CHARLES-QUINT.
Et quelle en est la marque?
LA POLITIQUE.
Naple.
CHARLES-QUINT.
Il ne suffit pas, et son titre léger
Sous des princes divers est sujet à changer.
Quel autre poids en sus nous convient-il de prendre?
LA POLITIQUE.
Rachat du vasselage en tes cités de Flandre.
CHARLES-QUINT.
Les vassaux tels que moi n'ont plus de suzerain.
Passons: quel poids nouveau dépose ici ta main?
LA POLITIQUE.
Le duché de Milan, objet de ta querelle.
CHARLES-QUINT.
Sforce n'en peut long-temps garder la citadelle:
Nous l'en dépouillerons; à quoi bon l'acheter?
Son titre est d'un haut prix, mais trop à contester.
Accrois donc cette masse.
LA POLITIQUE.
Allons, nulle vergogne.
Celui-ci.....
CHARLES-QUINT.
Quel est-il?
LA POLITIQUE.
Le duché de Bourgogne.
CHARLES-QUINT.
Mets.
LA POLITIQUE.
Ah! le roi vaut moins: ce poids l'a soulevé.
Romps ses fers, si de lui ce pacte est approuvé:
Mais de sa foi jurée il faut peser les gages.
Prends ses plus grands guerriers ou ses fils en ôtages;
Et réclame de plus l'hymen d'Éléonor.
CHARLES-QUINT.
Que valent ses enfants?
LA POLITIQUE.
Deux millions en or.
CHARLES-QUINT.
S'il offre douze preux, vaudront-ils ces deux princes?
LA POLITIQUE.
Pèse, pèse les pleurs, le sang de ses provinces,
Que leur perte à ton gré ferait couler soudain.
CHARLES-QUINT.
Bon! scellons ce marché.
MERCURE-GATTINAT.
Mon noble souverain,
J'ai peur que de faux poids la Politique n'use.
Souffrez qu'à ces traités votre sceau se refuse.
CHARLES-QUINT, sévèrement.
Eh bien, rendez-le moi.
MERCURE-GATTINAT, à soi-même.
Dieu! quelle est ma terreur!
J'ai d'un scrupule sot offensé l'empereur!
A quoi bon lui prouver quelque délicatesse?
Que servent les conseils? La droiture le blesse.
Mes entrailles, mon cœur, et tous mes sens émus,
Déja....
CHARLES-QUINT, en souriant.
Reprends les sceaux; mais ne raisonne plus.
LA POLITIQUE.
Excellente leçon! par là tu le consternes,
Et changes en muets ces agents subalternes.
Il faut que ses pareils, en brutes agissants,
Feignent d'être aveuglés, rampent obéissants.
Car, si tu contestais, la raison importune
Peut-être sentirait que ton ame est commune,
Et qu'en lâche caprice, en orgueilleuse erreur,
Aux plus petites gens s'égale un empereur.
Maintiens donc l'appareil de ta majesté fausse:
Tu ne leur parais grand que parce qu'il te hausse.
CHARLES-QUINT.
Oui, tout doit être en nous faux mystère et replis.
Allons briser les fers du monarque des lys.
Ouvre tes magasins: revêts tes mascarades:
Joie et farces de cour, perfides embrassades,
Paix feintes, au-dehors se colorant de fard,
Jeux et ris simulés et plâtrés avec art,
Accourez! Prends, Hymen, une torche enflammée!
Brillez, feux d'artifice! emportez en fumée
De nos divisions les sanglants résultats,
Et que tout chante et danse en nos heureux états!
C'est ainsi qu'en vapeurs s'exhalent les tempêtes:
Les guerres ne sont rien qu'un prélude à nos fêtes.
Sur les bords où François a reçu la clarté,
L'urne de la Charente arrose une cité,
Qui retentit au bruit d'une fête publique:
Là, ne circule pas un concours magnifique,
Mais un bon peuple, ému du retour de son roi,
Et sautant de plaisir, sans trop savoir pourquoi.
Des seuls peintres flamands les riantes magies
Du lustre des couleurs relèvent ces orgies,
Et charment, à l'éclat de rayons purs et vrais,
L'œil le plus dédaigneux de leurs naïfs portraits.
Van-Hostade, et Téniers, en grotesques images,
Animeraient la joie échauffant les visages,
Le seuil des cabarets couronné de lauriers,
Le tambourin pressant la Danse aux pas grossiers,
Les claques et les ris des fécondes commères,
Les baisers hasardeux rendant les filles mères,
Les Entelles du port, les Darès villageois,
Lutteurs, qui d'une meute excitent les abois,
Par le jus de Cognac leur face réjouie,
Leurs combats égayés, et leur vue éblouie,
Les guirlandes aux murs tapissés en dehors,
Et les châsses des saints découvrant leurs trésors.
Là, mettant dans un broc sa raison à l'épreuve,
Près d'un sonneur ivrogne un artilleur s'abreuve.
L'ARTILLEUR et le SONNEUR.
L'ARTILLEUR.
Au bon retour du roi! je l'ai bien canonné.
LE SONNEUR.
Au bon retour du roi! moi, je l'ai bien sonné.
L'ARTILLEUR.
Vos joyeux carillons, au milieu de la nue,
Semblent du Dieu du ciel chômer la bien-venue.
LE SONNEUR.
Nos cloches ont tinté pour Dieu seul autrefois;
Ensuite pour les saints; maintenant pour les rois:
Aussi, dit le Curé, l'Église dégénère.
L'ARTILLEUR.
Entends sur le rempart gronder notre tonnerre:
Jadis il ne rendait honneur qu'au Souverain.
En tous lieux aujourd'hui nous promenons son train,
Et brûlons aux moineaux une poudre inutile
Pour le moindre faquin, gouverneur d'une ville.
LE SONNEUR.
Mieux vaut de coups en l'air produire un vain fracas,
Que de carillonner de lugubres trépas.
Le canon et la cloche ont ce rapport ensemble
Qu'à leur bruit, tour-à-tour, on s'égaie, ou l'on tremble.
L'ARTILLEUR.
Ce jour par l'un et l'autre a droit d'être fêté.
Vive notre héros!... un coup à sa santé!
LE SONNEUR.
Buvons!... on va bientôt nous soulager des tailles.
L'ARTILLEUR.
Buvons!... nous n'aurons plus qu'à plumer des volailles.
LE SONNEUR.
Blé, vin, chair, et poisson, se donneront pour rien.
L'ARTILLEUR.
Tout allait mal; le roi fera tout aller bien.
LE SONNEUR.
Pintons en son honneur!
L'ARTILLEUR.
Verse, mon camarade!
LE SONNEUR.
Trinquons pour ce grand prince!
L'ARTILLEUR.
Encore une rasade!
LE SONNEUR.
Encor! Jamais, mordieu, je ne l'ai tant chéri!
L'ARTILLEUR.
Encor! Jamais mon cœur ne fut plus attendri!
LE SONNEUR.
Au diantre les lourdauds qui me brisent mon verre...
Quel vacarme!
L'ARTILLEUR.
Arrêtez!... Ils m'ont roulé par terre.
LA FOULE DES HABITANTS.
Gare! gare!—C'est lui!—De ce côté...—Par-là...
C'est lui qui passe!—Eh non.—Oui.—Le roi!—Le voilà!
Rangez-vous! place! place!—Holà! ciel!—Je rends l'ame.
Au voleur!..—Insolent, respectez une femme..!
—On m'étouffe!..—Poussons! enfonçons!..—Je le voi!
Vivat!—Je suis rompu, mais j'ai bien vu le roi.
—Moi, j'en étais tout proche.—Et moi, je puis vous dire
Qu'il a toutes ses dents; car nous l'avons fait rire.
—Moi, j'ai donné, reçu mille coups tour-à-tour....
—Moi, je suis tout en sang...—Vivat! ô le beau jour!
Tout l'Enfer reconnut dans cette populace
Se faisant échiner autour d'un roi, qui passe,
Même instinct qu'à la cour où de cuisants regrets
Font payer cher l'orgueil de l'avoir vu de près,
Du théâtre mouvant les ressorts admirables
Composent un conseil d'automates notables:
François, avec les Pairs, assis dans sa grandeur,
Du puissant Charles-Quint reçoit l'ambassadeur.
L'Honneur, génie heureux qui sur la France veille,
Au roi, qu'il raffermit, soudain parle à l'oreille.
FRANÇOIS-PREMIER, L'HONNEUR, LA MONARCHIE, LES GRANDS, LES DÉPUTÉS DE BOURGOGNE, LANNOY, SUITE DE L'AMBASSADEUR.
L'HONNEUR, au roi.
Te voilà de retour; et ma seule vertu
A dompté le chagrin qui t'aurait abattu.
N'avais-je pas prédit que l'Honneur héroïque
Saurait dans ses calculs tromper la Politique?
Et la priver des fruits qu'elle a cru retirer
Du traité que son joug te força de jurer?
Je crains pourtant qu'un jour des bouches indiscrètes
N'accusent de ton cœur les faiblesses secrètes:
Charge donc les États de dégager ta foi.
La Monarchie à tous va répondre pour toi;
Et le Nonce romain, si sa voix le réclame,
De tes serments forcés délivrera ton âme.
(A l'ambassadeur.)
Vous, Lannoy, j'interroge en secret votre sein:
Quel pacte lie un homme avec un assassin,
Quand le fer meurtrier, qui sur sa gorge brille,
En obtient l'abandon des biens de sa famille?
L'espoir de votre maître est un folle erreur.
LANNOY, à François-Premier.
Sire, avant de parler au nom de l'Empereur,
Souffrez qu'en votre cour vos vertus magnanimes
Reçoivent de Lannoy les tributs légitimes,
Et qu'un soldat, admis devant François-Premier,
En ce grand roi, d'abord, salue un grand guerrier.
Mes yeux ont vu de près votre illustre constance;
Et j'en dois hautement témoignage à la France.
Maintenant à mon prince il me faut obéir.
Deux nobles souverains ne sauraient se haïr;
Et j'accours aujourd'hui rendre plus solennelle
Leur paix qui fut troublée, et doit être éternelle.
Comblez donc tous nos vœux: hâtez-vous de signer
Les traités consentis qui la feront régner;
Et l'Univers, plus calme en toutes ses provinces,
Bénira le pouvoir de deux augustes princes
Qui, vaillants, généreux, adorés des humains,
Toujours de l'équité suivirent les chemins.
LA MONARCHIE.
Sire, au nom des États convoqués vers la Saône,
Laissez-moi réclamer l'intégrité du trône.
Je joignis, dès le temps des neveux de Clovis,
Le sceptre bourguignon au faisceau de mes lis:
Dès-lors il m'appartint: d'un bien héréditaire
Vous êtes possesseur moins que dépositaire:
Est-ce à vous de le vendre? Ah! je lie à jamais
Les sujets à leur prince, et le prince aux sujets.
Sans leur commun aveu, mon pacte indestructible
Oppose à vos serments un obstacle invincible;
Et la France, appuyant la Bourgogne et ses droits,
Ne sert en vous qu'un maître esclave de mes lois.
FRANÇOIS-PREMIER.
Au ciel plus qu'à moi-même elle a lieu de se plaindre
Si je blesse un devoir que je gémis d'enfreindre.
Un serment, commandé par la nécessité,
M'arrache la Bourgogne ou bien la liberté;
Et, si je ne la cède, il faut qu'à ma parole,
Retourné dans Madrid, moi-même je m'immole.
Mes généreux sujets doivent donc acquitter
Le triste engagement qu'on m'a fait contracter:
Et, sous leur nouveau prince, en des temps plus tranquilles,
Thémis protégera tous les droits de leurs villes.
LA MONARCHIE.
Quoi! nos engagements n'ont-ils pas devancé
Le serment qu'à Madrid vous avez prononcé?
S'il est une promesse inviolable et sainte,
C'est celle qu'autrefois je reçus, sans contrainte,
Aux autels où sur vous la divine onction
Dans vos mains consacra ma domination.
Pouvez-vous, séparant votre intérêt du nôtre,
Détruire, parjurer ce serment pour un autre,
Avilir votre foi par ces renversements,
Et de mes libertés sapper les fondements?
La France, de ses biens, de son honneur jalouse,
La France aime ses rois; la France est leur épouse;
Non pour voir déchirer ses membres en lambeaux,
Et sans pudeur passer à des maîtres nouveaux:
Mais pour être toujours noblement protégée,
Toute au juste héritier, et jamais partagée.
Si vous trompez sa foi, si vous abandonnez
Les fils que vers la Saône elle vous a donnés,
Je cesserai dès-lors de mettre en ma balance
Tout ce qu'ils doivent rendre à mon obéissance:
Affranchis de mon joug, méconnaissant la voix
D'un monarque étranger que n'a point fait leur choix,
Au mépris du devoir laissés par vous sans maître,
Libres au même instant, ils pourront toujours l'être.
Ma loi, qui les soumit à votre autorité,
Veut du père aux enfants même fidélité.
FRANÇOIS-PREMIER.
Lannoy, vous entendez avec quelle noblesse
La Bourgogne constante à son maître s'adresse:
Et vous êtes témoin qu'il ne m'est pas permis
De trahir des sujets que leur choix m'a soumis.
Sur les bords où s'accrut ma tige souveraine,
Plus que je ne suis roi, la Monarchie est reine:
Votre Empereur lui-même aurait bien du prévoir
Qu'il engageait ma foi, par de là mon pouvoir.
De sa rigueur aveugle, hélas! telle est la suite.
Que cet exemple serve à régler sa conduite:
Qu'il suive en son bonheur des conseils généreux,
Et respecte du moins ses rivaux malheureux.
Je ne le cèle point; j'éprouve quelque joie
Du secours imprévu qu'un Dieu vengeur m'envoie.
L'amour de ce royaume à mon sceptre attaché
Me donne un gage heureux dont mon cœur est touché.
Est-ce à moi de punir d'une guerre cruelle
Une rebellion qui m'atteste son zèle?
Livrerai-je un État, de qui je suis aimé,
Aux fers d'un souverain qui m'a tant opprimé?
Comment de Charles-Quint leur vanter la clémence?
Lui, dont l'inimitié, poussée à la démence,
Traita leur prince, aux yeux de l'univers entier,
Non comme un roi chrétien, mais en vil prisonnier!
Lui, qui retient encor mes deux fils en otages!
Lui, qui, dans une barque entraînant ces chers gages,
Défendit qu'en passant tout proche de mes yeux
Un baiser de leur père adoucît leurs adieux!
Voilà, voilà les fruits de sa cruauté vaine.
Tout le fuit: tout évite et redoute sa chaîne.
La Saône et ses enfants ont trop d'effroi de lui:
Tous les chefs de l'Europe, alliés aujourd'hui,
Prétendent arrêter l'Autriche impérieuse
Dont s'emporte sans frein l'audace ambitieuse,
Et s'unissent pour rendre à l'Italie en paix
Un maître qui tous deux nous en chasse à jamais.
Dites à l'Empereur d'entrer en cette ligue,
Barrière à tout orgueil, obstacle à toute brigue:
Mais s'il veut mon secours pour de justes exploits,
Je suis prêt: qu'au croissant il oppose la croix;
Et qu'enfin Soliman, qui nous menace encore,
Aille au fond des rochers rugir loin du Bosphore.
Ces belliqueux projets sont seuls dignes de nous.
Allez donc, et vers lui chargé de soins plus doux,
Dites-lui qu'à sa sœur ma main reste donnée,
Et que Paris l'attend pour fêter l'hyménée.
Il dit: le grand conseil se tait avec respect:
Il sort; La cour le suit; et tout change d'aspect.
Le spectacle infernal, sans règle dramatique,
De tout un long sujet compose un acte unique;
Et la pièce, qu'ici notre art suspend cinq fois,
Là-bas, va d'un seul jet: autres lieux, autres lois.
Que d'arrêts érudits, que de justes remarques
Cet abus coûterait à nos grands Aristarques!
Et qu'il me semble heureux qu'évitant le bourbier,
Parmi nous chaque auteur marche en bon routinier!
En vain répondrait-on qu'un intermède utile
Coupe le dialogue et rompt l'ennui du style,
Et prêtant à la scène un lustre merveilleux,
Quand l'esprit se fatigue amuse encor les yeux;
Cet acte sans repos, trop fécond assemblage,
Leur paraîtrait folie: ils ont le goût si sage!
A peine seulement voudront-ils écouter
Le récit des tournois que tu vas leur chanter,
Ma muse: trace donc, pour des gens sans lecture,
A juger par leur sens instruits par la nature,
L'enceinte où les Démons, vieux amis du chaos,
Se complurent à voir jouter mille héros.
Dans le sein de Paris, les tambours et les flûtes,
Appellent tous les preux à de brillantes luttes:
Les murs sont revêtus de tapis éclatants,
De festons enlacés, et de drapeaux flottants:
De guirlandes par-tout les fenêtres ornées,
De chêne, de laurier, les portes couronnées,
Le concours enjoué des peuples curieux,
Tant de seigneurs si fiers de passer sous leurs yeux,
Des groupes de beautés, ceintes de pierreries,
Décorant les balcons des vastes galeries,
Et semant les chemins de rubans et de lis
Jetés aux palefrois des vaillants Amadis:
Et là, de mains en mains des corbeilles errantes
Qui jonchent le pavé de feuilles odorantes;
Tout annonce aux petits que, pour les éblouir,
Les grands daignent paraître, et vont les réjouir.
On admire l'éclat dont ce beau jour décore
La sœur de Charles-Quint, la tendre Éléonore,
Qui de François-Premier adoucit la prison;
Et qui, par un hymen allégeant sa rançon,
Conduite dans un lit à ses feux redevable,
Ne trouva pas, dit-on, le monarque insolvable.
Sur de riches brocards siégent à ses côtés
De son nouvel époux les enfants rachetés:
La maîtresse du roi, D'Heilly, sur son visage
D'un lendemain de noce aperçoit tout l'outrage,
Et d'un crédit rival méditant le malheur,
De la publique joie elle fait sa douleur:
Son œil à son héros jette dans cette lice
Un regard, souriant d'amoureuse malice;
Et cache le dépit d'un secret déshonneur,
Qui ferait fuir sa cour, fidèle au seul bonheur.
Ceux que de plaire au maître un soin jaloux tourmente,
N'osant trop encenser l'épouse ni l'amante,
Tournent tous leurs respects vers l'auguste appareil
Du roi, leur grave centre, et leur brillant soleil.
Déja le clairon sonne; un feu roulant pétille:
Les rangs des escadrons opposés en quadrille
Sous la barrière encore attendent les signaux
Tout près d'ouvrir l'arène, à la voix des héraults.
Roi d'armes en ce jour, Montmorenci commande:
Des chevaliers français nulle tige plus grande
N'a de l'honneur des preux si haut porté l'essor;
Bovine la vit croître, et Marignan encor:
Sa gloire l'annonçait mieux que les arquebuses,
Qui saluaient les noms des bannières confuses,
Dont le dénombrement fatiguerait cent voix
Jalouses d'imiter les Muses d'autrefois,
Et d'user doctement toute leur énergie
A s'enfler d'un orgueil de généalogie.
Eh! qu'importe aux splendeurs de l'effet théâtral
Quels sont ces cavaliers, champions de métal,
A qui leurs gantelets, et leur cuirasse énorme,
Leurs brassards, leur visière, ôtent l'humaine forme;
Armes, dont l'attirail appesantit leur corps
Non moins que leur esprit si rude en ses ressorts;
Que dis-je? leur esprit! créatures grossières,
Ils ont l'instinct brutal des bêtes carnassières:
Tels sont pourtant ces chefs des nobles carrousels,
Par les dames fêtés, chantés des ménestrels;
Lutteurs bien au-dessous de l'élite héroïque
Qui traversait jadis la poussière olympique,
Combattants demi-nus qui, debout sur des chars,
Laissaient lire en leurs traits leurs belliqueux hasards,
Et livraient à-la-fois, sous la voûte céleste,
Leurs fronts aux traits du jour, leur sein aux coups du ceste.
Dames et Troubadours ne les ont pas connus;
Hélas! ils n'ont charmé qu'Homère et que Vénus.
Tous les Juges du camp lèvent leurs caducées.
Les mannequins de fer courent, têtes baissées;
La pique sur la pique, et l'écu sur l'écu,
Chaque géant renverse un géant sur le cu.
Un affreux cliquetis, musique des batailles,
Fait voler en éclats armets, cottes, et mailles,
Heaumes, hauberts, cuissards, panaches et cimiers....
Que d'exploits pour un chantre, aimant les faits guerriers,
Et qui du fer, de l'or, des arçons, et des selles,
Saurait en vers brillants tirer mille étincelles!
Oh! que ma muse a tort de prendre un ton moqueur
Dès qu'un grave sujet ne dit rien à son cœur!
Cependant, en ce choc d'armures si pesantes,
Se heurtent les amants de Princesses galantes;
Et, sous le dur acier, les amours éperdus
S'alarment des efforts de leurs membres tendus,
Frémissant que la dague ou l'épieu qui les touche
Ne mutile un Hercule, athlète de leur couche.
L'illustre Marguerite, aimable sœur du roi,
Chroniqueuse de cour, se rit de leur effroi:
Chaste, mais se créant mille folles peintures
Des preux dont sa gaîté traça les aventures,
Elle juge, aux grands coups des émules d'Artus,
Les regrets de leur dame, et leurs fermes vertus.
La foule, à contenir en tout temps mal aisée,
Poursuit l'un de louange et l'autre de risée:
Sur les fiers concurrents un étendard s'abat;
Et les monstres d'airain suspendent leur combat.
La lice est transformée en un salon magique:
La Danse y renouvelle un cercle magnifique
D'illettrés paladins, galants avec roideur,
Du bout de leur épée appuyant leur grandeur,
Annonçant par leur chiffre et leurs devises fades
Moins des cœurs amoureux que des cerveaux malades,
Et, des belles du siècle, éprises de romans,
Nommés les Ferragus et les fiers Agramants.
Leur esprit n'exaltait en gothique langage
Que myrtes, nœuds d'amour, tendres fers et servage;
Et tous les faux respects de ces vassaux altiers,
Aux femmes déguisaient des mœurs de muletiers.
Mais tandis qu'un Renaud, couronné dans ces joûtes,
Est baisé d'une Armide, et rebaisé de toutes;
Et des mains de la reine, ô précieux trésor!
Reçoit un casque, un glaive, et des éperons d'or,
L'Honneur, le franc Honneur s'adresse à Marguerite,
Qui, nouvelle Pallas, était sa favorite.
L'HONNEUR, ET MARGUERITE.
L'HONNEUR.
Qui me reconnaîtrait en d'insensés tournois
Où l'on m'a travesti sous un pesant harnois?
Les dehors belliqueux dont cet âge me pare
N'étalent en mon nom qu'un appareil barbare;
Et vous riez de voir tant de palmes coëffer
Un Rodomont sans cœur s'il n'est bardé de fer,
Et si toujours ses mains, dans l'escrime exercées,
N'ont pas contre la mort rassuré ses pensées.
MARGUERITE.
Noble Honneur, il est vrai; ce siècle fanfaron
Affermit sous l'acier plus d'un homme poltron:
Ton maintien est singé par la chevalerie,
Comme le tendre amour par la galanterie.
Mais nous aimons mieux voir nos polis écuyers
Triompher en ces jeux sur de prompts destriers,
Que d'affliger notre œil aux combats téméraires
Où s'égorgent les preux et leurs auxiliaires,
Et qui placent un brave, appelé par ta voix,
Entre l'affront du blâme et le mépris des lois.
L'HONNEUR.
Non, l'Honneur, l'Honneur vrai, compagnon du courage,
Ne veut pas qu'on s'immole au soupçon d'un outrage,
Ni que des alliés, partenaires fougueux,
Quand se battent deux fous, se battent avec eux,
Ni que pour toute femme, ou laide, ou vieille, ou naine,
On coure en un champ-clos rompre une lance vaine:
Mais il veut que toujours on serve avec ardeur
L'intérêt de l'état, l'amitié, la pudeur,
La douce liberté, de tout grand cœur chérie,
Les lois, appui du peuple, et sur-tout la patrie.
Tous vils gladiateurs, tous lâches assassins,
Devant lui sont au rang des adroits spadassins;
Et subir un pardon, oublier une offense,
Part de plus de vertu qu'un vaillant coup de lance.
MARGUERITE.
Tu n'approuves donc pas les aveugles duels
Allant de jour en jour décocher leurs cartels?
L'HONNEUR.
Si peu, que j'abandonne aux railleurs de la terre
Les défis que se font l'empereur et ton frère,
Et ces graves conseils jugeant leurs démentis.....
MARGUERITE.
Chut! dans le souvenir ces bruits sont amortis;
Des traités de Madrid efface au moins l'histoire:
Arrachons cette page, Honneur, pour notre gloire!
Elle dit; tout s'éclipse: aux fêtes de la cour
Succède une autre scène, en un autre séjour.