CHANT SIXIÈME.


Tolède et son château dominent un rocher

En des bois où long-temps l'Espagne vit cacher

Des vierges, tendres fleurs, tribut offert au Maure,

Tel qu'en payait la Crète au fatal Minotaure.

C'est là que Charles-Quint s'est venu retirer:

Il préside un conseil. L'Honneur y veut entrer;

La sombre Politique, en Cerbère, à la porte

Se présente, et retient le zèle qui l'emporte.

L'HONNEUR, ET LA POLITIQUE.

LA POLITIQUE.

Qui de mon cabinet ose heurter le seuil?

Ah! c'est toi, vieil Honneur.

L'HONNEUR.

Je te demande accueil;

Et veux à l'empereur, parlant sous tes auspices,

Donner quelques avis généreux et propices.

LA POLITIQUE.

C'est prétendre beaucoup: les avis généreux

Jamais pour qui les suit n'ont des effets heureux.

Ma prudence a pour lui de plus sûres maximes

Que tes élans de cœur et tes vœux magnanimes.

L'HONNEUR.

O Politique! ô toi, dont l'esprit assuré

Marche dans l'univers d'un pas si mesuré,

Est-ce à toi de tomber dans cette erreur fatale?

Ah! sois mon alliée et non pas ma rivale.

Tu sais que des humains notre seule union

Fit long-temps admirer la noble ambition:

La gloire est l'heureux fruit de notre hymen illustre;

L'antique droit des gens en reçut tout son lustre:

Sans moi, la vile intrigue abaisse ta grandeur,

Sans toi, mon feu s'exhale en impuissante ardeur.

Marchons par-tout ensemble ainsi qu'aux premiers âges,

Beaux temps, où nous guidions ces chefs, ces rois si sages,

Qui, dignes fondateurs, qui, rivaux des Cyrus,

Virent par l'équité leurs empires accrus!

Sont-ils donc arrivés par des routes obliques

Jusqu'au plus haut sommet des grandeurs héroïques?

LA POLITIQUE.

Laisse tout ce phébus à l'art des romanciers!

Les poëtes, charmés des demi-dieux guerriers,

Leur prêtent comme toi des traits imaginaires:

Moi, j'ai touché le tuf, et vu net aux affaires.

Ces héros, qui du monde ont conquis le tribut,

Sans choisir leur sentier allaient droit à leur but.

De tous leurs ennemis ravir les héritages,

De leur soumission retirer des ôtages,

Fouler le plus puissant une fois abattu,

Ce fut là leur étude et leur noble vertu.

L'HONNEUR.

Oublierais-tu l'éclat dont Alexandre brille;

Comment de Darius il traita la famille?

LA POLITIQUE.

Il fut fier d'honorer un roi qui n'était plus,

Et d'usurper son trône, en châtiant Bessus.

Pour l'ennemi qui meurt, ne sied-il pas de feindre

Un généreux penchant dont on n'a rien à craindre?

L'HONNEUR.

Faut-il qu'un autre exemple éclaire ton erreur?

François est prisonnier de ton fier empereur:

Sans rançon à son trône il est beau de le rendre.

Que ce nouveau Porus trouve un autre Alexandre;

Et pour en enchaîner l'inviolable foi,

Disons à Charles-Quint de le traiter en roi.

LA POLITIQUE.

Ne cite point Porus, faible roi tributaire,

Des biens qu'on lui rendit alors dépositaire,

Dont la fidélité régna pour le vainqueur,

Qui le fit son sujet en conquérant son cœur.

François dans l'occident est un roi formidable,

De Charles-Quint émule et rival implacable,

Et qui, de ses liens une fois échappé,

Se vengera du coup dont le sort l'a frappé.

Mon aigle, dont la serre arrêta cette proie,

S'il lui permet de vivre, et jamais la renvoie,

Doit, prévenant sa rage et son essor futur,

Sucer en la plumant tout son sang le plus pur.

L'HONNEUR.

Du malheur de Valois qu'espère ta furie?

Les états de Milan, de Naple, et de l'Ombrie,

Ses domaines rendus au rebelle Bourbon,

Sont les biens dont à Charle il promet l'abandon:

Sa mère jure encore, à l'aide de la France,

De lui soumettre Rome, et Venise, et Florence.

LA POLITIQUE.

Digne traité des rois! dépouillés aujourd'hui,

Et prodigues vendeurs des domaines d'autrui!

Charles-Quint prise peu les chimères des princes:

Il veut de son captif l'argent et les provinces.

Si tes beaux sentiments ont cru le dominer,

Vieil Honneur, d'où tu viens, tu peux t'en retourner.

L'HONNEUR.

Arrête... il m'entendra: si l'intérêt l'anime,

Eh bien! de l'univers il doit briguer l'estime,

Et ne pas, sous ses pieds écrasant le malheur,

Des princes indignés irriter la valeur.

LA POLITIQUE.

Tous les princes muets dans l'Europe étonnée,

Du plus puissant d'entre eux voyant la destinée,

Tremblant d'un sort pareil, et tristement soumis,

N'oseront du vaincu s'avouer les amis.

La pitié dans les cours n'a que peu d'influence:

L'estime à qui peut tout est de mince importance:

Que Charles-Quint haï soit craint des potentats;

Il suffit de ce point pour régir les états.

L'HONNEUR.

L'événement confond ce dangereux systême:

A ses yeux, au mépris de son ordre suprême,

Les grands, à son captif témoignant leur pitié,

Condamnent de leur chef la dure inimitié.

Sa cour plus généreuse, et noblement rebelle,

A François qu'elle plaint forme une cour nouvelle.

Sa sœur même, sa sœur, l'illustre Éléonor,

A ses adversités plus attendrie encor,

Sans rougir qu'à son lit tes soins l'aient destinée,

Sourit à son amour qui parle d'hyménée:

Les bras de la beauté sont ses tendres appuis:

Les plaisirs sont ligués pour tromper ses ennuis:

Et le respect touchant que son courage inspire,

Relevant son malheur, exerce un tel empire

Que, chez son ennemi ce monarque enchaîné

De ses propres sujets paraît environné;

Et l'Espagne, admirant sa fierté magnanime,

Semble même braver son vainqueur qui l'opprime.

LA POLITIQUE.

Ah! ne t'abuse pas: les danses et l'amour,

Ministres du vainqueur, s'empressant tour-à-tour

A consoler Valois, à calmer sa furie,

Tendent un piège adroit à sa galanterie:

Ainsi de ses secrets se rendant possesseur,

Charles-Quint le séduit par les yeux de sa sœur.

Les femmes, déités des Français idolâtres,

A ses graves desseins prêtent leurs jeux folâtres;

En flattant son captif découvrent ses penchants,

Amollissent son cœur à leurs discours touchants;

Et l'indiscrétion, prix de leur sacrifices,

Est le fruit espéré de ces doux artifices.

L'hymen, ce dieu si saint, n'obéit qu'à ma voix;

Et chez les grands lui-même esclave de mon choix,

Rapprochant les états par les nœuds des familles,

Donne à mon gré son joug aux plus illustres filles:

Il va d'Eléonor, si je le trouve bon,

Vendre à François la couche engagée à Bourbon.

Ainsi je pèse tout: Charles-Quint, mon élève,

Ne règle rien sans moi, guerre, ni paix, ni trève;

Et des plus vains plaisirs calculant les écarts,

Ne marche dirigé que par mes froids regards.

Je l'avertirai donc que, loin d'être domptée,

Chaque jour de Valois l'âme plus irritée,

Se confiant aux soins de nos séductions,

En rehausse l'espoir de ses présomptions.

Où la douceur échoue il faut la violence.

J'ai proscrit de sa cour la vaine complaisance,

Et, pour le surmonter, je le livre au Chagrin.

L'HONNEUR.

Il bravera ses traits; je l'ai couvert d'airain:

Mais dût-il être en bute aux plus vives atteintes,

Je l'ai mis au-dessus des douleurs et des craintes.

Où tendent tes rigueurs? crois-tu que ses sujets,

S'il vendait leur patrie, obéiraient en paix,

Et que le noble orgueil dont j'anime la France

Pourrait à Charles-Quint jurer obéissance?

LA POLITIQUE.

Eh oui! tous les humains sont lâches, ou pervers:

L'avarice et la peur maîtrisent l'univers.

L'argent de l'empereur décorant ses esclaves,

Subjuguerait le peuple et ses chefs les plus braves;

Et des vrais courageux les affronts ou la mort

A leurs imitateurs feraient craindre leur sort.

Quand les ministres vils de ses rigueurs extrêmes

Souleveraient la haine, il les tuerait eux-mêmes;

Et les peuples alors, vengés de leurs bourreaux,

Béniraient Charles-Quint sur l'autel des héros.

Qui lui résisterait? des oisifs imbécilles,

Des justes, offensés de ces respects serviles,

Prophètes de malheur dont on ne fait nul cas,

Cœurs sans ambition, esprits grossiers, ou bas.

L'HONNEUR.

Ah! tais-toi, décrépite! avec plus de noblesse

Parle de ces mortels si chers à ta jeunesse.

Apprends que leur dédain pour ta subtilité,

Vertu qu'on traite en eux d'opiniâtreté,

Est une forte égide, abri que leur droiture

Oppose aux mouvements de ta souple imposture.

Tel dont la probité, sous le toit paternel,

N'a pour sobre aliment que le pain et le sel,

Cache sous les dehors dont une cour se raille

Un bon sens, qui confond l'opulente canaille,

Dès que le sort, aux grands le montrant tel qu'il est,

Fait voir qu'il s'est roidi pour n'être pas valet.

Tu révérais jadis les citoyens austères

Qui savaient conquérir et labourer leurs terres.

LA POLITIQUE.

D'où viens-tu me sonner ces propos rebattus

Sur le ton d'Aristide et de Cincinnatus?

Triste Honneur! D'autres temps veulent d'autres coutumes;

Les vertus sont de mode ainsi que les costumes.

Aux allures du siècle il faut s'accoutumer;

Et le Goth en Romain ne peut se transformer.

Ton antique héroïsme est aujourd'hui burlesque:

Qu'a-t-il fait de François? un preux chevaleresque,

Honteux de reculer, fondant sans savoir où,

Qui sur un rude écueil se heurtant comme un fou,

Contre un rival prudent suit l'orgueil qui le guide,

Et de ta fausse gloire est la dupe candide.

Moins en butte aux hasards, Charles-Quint que j'instruis,

De mon adresse heureuse a recueilli les fruits;

Dans toutes les cités il souffle des querelles,

Pour entrer dans leurs murs, arbitre élu par elles:

Envahisseur rapide, actif avec lenteur,

Il ne prend de Thémis qu'un masque protecteur:

Cruel, peu scrupuleux aux traités qu'il proclame,

Il sait trahir la foi que de tous il réclame:

Le talent de corrompre est son recours secret;

Et son amitié tourne au vent de l'intérêt.

Si mon art est d'agir par la force et la ruse,

C'est donc l'art d'opprimer, de tromper; il en use:

Et par lui, tu le vois, cet empereur fameux

Au trône des Césars s'est aggrandi comme eux.

Réussir est ma loi.

L'HONNEUR.

Magicienne usée,

Ah! ce siècle de fer t'a métamorphosée!

L'onzième des Louis, qui, né sombre tyran,

Égalait en noirceur l'idole de Séjan,

Le pontife Alexandre, infection des temples,

Sont donc tes favoris, tes sublimes exemples!

Qui t'a changée ainsi, ton fils, Machiavel,

Qui du noir Borgia fait un prince immortel?

Compare aux nobles chefs de la Grèce et de Rome

Le modèle ignoré que son livre te nomme;

C'est un brigand qu'il raille; où, s'il put l'admirer,

Par là son court esprit se laisse mesurer:

Juge si des mortels vraiment grands dans l'histoire,

L'affreux Valentinois atteindra la mémoire.

On hait du crime heureux la sombre profondeur,

Et l'on pleure un martyr revêtu de splendeur.

Au seul bruit des succès si la gloire était due,

Socrate avec orgueil eût-il bu la ciguë?

Régulus et Caton, libres de fuir leur sort,

Auraient-ils accompli leur serment à la mort?

Que dis-je? l'Homme-Dieu, modèle inimitable,

Aurait-il cru pour lui la croix inévitable,

Et présenté son front, d'épines couronné,

Aux bourreaux de Pilate, oppresseur consterné?

Son supplice est sa gloire, et le monde l'adore.

Mais j'ai de quoi te vaincre et t'étonner encore,

Par les prospérités de ces fortunés rois,

Alphonse, Charlemagne, Alfred, auteurs des lois,

Qui surent employer la guerre et l'industrie

A la seule grandeur utile à leur patrie.

Si j'ai terni l'éclat du vainqueur de Caton,

De ton nouveau César je souillerai le nom:

Qu'il soit, tel que le veut ton écrivain si sage,

Du lion, du renard, un difforme assemblage;

Les routes dont il prend le fil embarrassé

Le mèneront enfin à périr insensé:

Et moi, qui, dans l'esprit laissant mes nobles marques,

Rends Guesclin et Bayard égaux aux grands monarques,

Je veux dans l'avenir qu'il trouve pour vainqueur

Mon loyal roi des lys, qui ne suit que son cœur;

Et témoigner par-là que ma seule prouesse

T'enlève tout le gain de ta scélératesse.

Adieu, fourbe!

LA POLITIQUE, à soi-même.

Endurons ces outrageants éclats:

Je punis qui m'offense; et ne m'irrite pas.

Rentrons dans le conseil d'où mon crédit l'évince;

Mais j'y redoute Osma, confesseur de mon prince:

Son zèle véhément a pour autorité

La parole du Christ et de la charité...

Étouffons avec soin la ferveur qui l'anime.

Le juste, prêchant seul, de tous est la victime:

Sa voie crie au désert dans les lieux où je suis;

Ou bien, j'ai pour vengeurs les poisons et les nuits.


A ces mots, des enfers le prince despotique.

Las d'entendre avilir l'auguste Politique,

Et rabaisser son art, qui lui semble infini,

Au métier que la corde et la roue ont puni,

Ému, mais comprimé par sa dignité grave,

Soulève du sourcil une cabale esclave.

Aussitôt se dressant, mille serpents obscurs

Sifflent les derniers vers qui lui paraissaient durs.

Ce bruit est le signal d'une prompte tempête.

Un parti veut ici que le drame s'arrête;

Un autre veut qu'il marche; et tous les spectateurs

D'une scène imprévue eux-mêmes sont acteurs.

L'hydre de la critique, à vaincre difficile,

Crie, A bas! mauvais goût! plat sujet! méchant style!

A la pièce, à l'auteur prodiguant mille affronts,

Allongeant mille mains, mille cols, mille fronts,

Elle appelle à son aide une séche harpie,

La Grammaire, toujours dans un coin accroupie,

Qui, des mots épluchés digérant mal le sens,

Revomit sa syntaxe, et lutte sur les bancs.

Des démons, barbouillés d'encre de son école,

Tirant à l'alambic les termes qu'elle isole,

Et déplaçant les mots de leur figure exclus,

Jugent ainsi des vers, qui dès-lors n'en sont plus.

Si l'accord de deux mots qu'allia le génie,

D'une expression neuve enfante l'harmonie,

De cet hymen fécond leur pudeur s'alarmant

En trouve monstrueux le vif accouplement.

Le cours rapide et clair des ellipses nouvelles,

A la pensée en vain semble prêter des ailes;

Mille aveugles esprits, vengeant leur cécité,

En niaient le vol prompt et la lucidité.

Un diable, à l'œil de porc, à la gueule de dogue,

Bondissait en hurlant: «Barbare! néologue!

«Qui, frondant le bon goût, s'efforce d'allier

«Le simple au figuré, le noble au familier,

«Qui mêle chaque genre, et la fable, et l'histoire!

«Des lettres ici-bas il va perdre la gloire!

«Mais c'est peu: quel scandale! il prétend attaquer

«La Politique même, et la veut démasquer!

«Elle qui nous gouverne, et dont le ministère

«Couronna plus d'un diable en régnant sur la terre,

«Fit les cœurs des tyrans ou nous nous renfermons,

«Et qui, sous la tiare a béni des démons!

«L'auteur, amant du vrai, s'appelle Mimopeste.

«Je dénonce aux enfers un esprit si funeste,

«Qui, s'il offrait son drame aux regards des humains,

«Ruinerait notre art chez tous les souverains;

«Et qui, rendant bientôt les princes philosophes...»

Il disait; lorsqu'un flot d'amères apostrophes

Tout-à-coup assaillit l'orateur indiscret

Du débat littéraire éventant le secret.

Un autre diable accourt, érudit, sec, et blême,

Des langues de Babel sachant à fond le thême.

C'est lui de qui le fouet, chez nos rhéteurs ardents,

Imprime son latin sur le cu des pédants:

Sa mémoire est un puits, sa tête est sans lumières;

Et de ses yeux jaunis il brûla les paupières

Sur de vastes feuillets, pleins de noms inconnus,

En ik, en uk, en ak, en ôs, en ès, en us.

Pour tirer du chaos de vieux hiéroglyphes,

Sur un livre éternel l'ont suspendu ses griffes;

Et son corps de dragon, sans ailes et sans chair,

Durant un siècle entier ne s'en put détacher.

Il s'imbut de doctrine en flottant dans le vide:

Telle pend à sa proie une sangsue avide.

On dit que ce démon tomba chassé du ciel,

Au jour que par l'envie empoisonné de fiel,

Son orgueil, trop jaloux, irrité des louanges

Qu'obtint la poésie en un concert des anges,

Proscrivit son langage affranchi dans ses tours

Des liens où languit le vulgaire discours:

De l'Olympe il roula dans la poudre classique.

Là, pour juste supplice épousant la Critique,

Le solécisme obscur, le barbarisme affreux,

Fantômes de ses nuits, troublaient son cerveau creux:

Les verbes mal d'accord soulevaient ses scrupules;

Il se sentait piqué de points et de virgules;

Et tout style concis, vif, et riche en couleurs,

Excitait en ses yeux de cuisantes douleurs.

Sa race, à la férule, aux verges aguerrie,

En bourdonnant essaim de mouches en furie,

Fond, murmure au parterre; et de longs farfadets

Sont de la queue au bec transformés en sifflets:

Embouchés par les vents, une harmonie aiguë

De leurs anneaux gonflés fait vibrer l'étendue.

Cependant l'ergoteur, zoïle de l'enfer,

Glapissait d'une voix qu'on ne put étouffer:

«Ah! d'un drame incorrect interrompons la suite!

«S'il en faut condamner le fonds et la conduite,

«Mon cornet va répandre, à perpétuité,

«Des préceptes connus de toute antiquité.

«Habile à déchirer, inhabile à produire,

«J'ignore l'art de faire, et sais l'art de détruire;

«Et premier scribe un jour des charniers infernaux,

«Je serai pamphlétaire, et vendrai des journaux.»

L'impuissant a parlé. Les diablesses en loges

Admirent son crédit, effet des sots éloges:

On veut ouïr l'oracle; un troupeau qui le suit,

Réclame le silence en redoublant le bruit.

Vains efforts! le Destin, tout-puissant, invincible,

Avait écrit ces mots, d'un burin inflexible:

«Curieux de juger les mystères de tout,

«Le parterre entendra l'œuvre jusques au bout.

«Son goût sera gâté; mais s'il s'en rit, qu'importe!

«Est-ce un mal que l'enfer, s'amusant de la sorte,

«Raille la politique, en respect aux humains,

«Petit jeu, dont je tiens les dez entre mes mains?

«Dieu veut des noirs esprits soulager le supplice;

«La pièce est commencée, il faut qu'elle finisse:

«Mais d'horribles combats ces jeux seront mêlés.

«Les démons n'ont jamais que des plaisirs troublés.»

Ma muse, que n'as-tu l'organe d'un Homère,

Pour chanter ce théâtre, où le feu de la guerre

A cent taureaux ailés, à cent dragons volants,

L'un par l'autre assaillis, hurlants, sifflants, beuglants,

Inspira les transports d'une ivresse exécrable!

Oui, des cirques romains tout le peuple innombrable,

Rugissant alentour de ses gladiateurs,

A moins frappé le ciel d'accents provocateurs.

Du parquet jusqu'au cintre on se divise en groupe,

L'abyme entier s'émeut: l'un, blessé sur la croupe,

Fesse au vol un griffon, de qui l'ongle d'airain

D'un grand âne pelé vient d'arracher le crin:

L'autre, entamé des dents du lutin qui le serre,

D'un puissant bras de plomb assomme sa colère.

Tels qu'on peint la Gorgone aux regards flamboyants,

Ceux-ci lancent de l'œil mille éclairs foudroyants;

Ceux-là dressent en coqs un crête hardie:

Que de tristes fureurs pour une comédie!

Par-tout, de sphère en sphère un tel choc résonna,

Qu'il émut notre globe, et qu'il ouvrit l'Etna.

Les princes cependant se voilent dans leurs niches:

Le débat fut si long pour de vains hémistiches,

Que de ce choc bruyant, le diable le plus fin

Eût méconnu la cause, oubliée à la fin.

Mais la paix se rassied dans la foule rangée;

On suit le fil de l'acte, et la scène est changée.


François-Premier languit, dans sa couche étendu;

Sur son chevet assis veille un monstre assidu,

Le Chagrin, qui, bouillant d'ardeur atrabilaire,

Ote à son court sommeil le repos salutaire,

Soulève tout son corps et par sauts et par bonds,

Et le livre au tourment des songes vagabonds.

Sa rigueur, comme on sait, n'épargnant pas les princes,

N'est pas moins rude aux rois qu'aux sujets les plus minces.

FRANÇOIS-PREMIER ET LE CHAGRIN.

LE CHAGRIN.

Homme, holà! ne dors plus.

FRANÇOIS-PREMIER.

Laisse-moi donc en paix!

Pourquoi rouvrir mes yeux fatigués de tes traits?

LE CHAGRIN.

Ne les revois-tu pas en des rêves terribles?

FRANÇOIS-PREMIER.

Au moment du réveil ils me sont plus horribles.

C'est peu que ta noirceur m'ait fait sécher, maigrir;

Et dans le désespoir je suis prêt à mourir.

Achève donc! qu'au moins je dorme dans la tombe.

LE CHAGRIN.

Alors que dans mes mains une victime tombe,

Je dévore sa chair et les jours et les nuits,

La suçant jusqu'aux os, enfin je la détruis.

Me fuit-on sur les mers, je m'attache au navire:

Dans les champs, des saisons j'attriste le sourire:

Dans les palais, je règne en lugubre appareil:

Je fais redouter l'ombre et haïr le soleil:

De mes premiers accès ou croit dompter la rage;

Mais, accrus par le temps, ils usent le courage.

Dis-moi, fameux héros, si la force de Mars

Vaut la ferme vertu qui résiste à mes dards?

Certes, la patience a droit à plus de gloire

Qu'un belliqueux transport qui court à la victoire.

FRANÇOIS-PREMIER.

Pour triompher de toi n'ai-je pas fait assez?

LE CHAGRIN.

De quelques mois d'efforts tes membres sont lassés,

Et tu t'enorgueillis de tes vertus sublimes!

Ah! dans les rangs obscurs regarde mes victimes:

L'une, indigente et nue au sortir du berceau,

Traîne sa pauvreté jusqu'au lit du tombeau,

Sans que le vil besoin, piége de l'innocence,

La contraigne à céder au poids de la souffrance:

L'autre, en un lieu creusé sous d'affreux soupiraux,

N'acceptera la paix que du fer des bourreaux,

Plutôt que de trahir un honneur, que lui nie

Le monde qui la raille, et qui la calomnie:

L'autre, sans toit, sans pain, entend ses fils crier,

Et vend ses jours pour eux au joug d'un maître altier.

Homme, que te dirai-je? Il faut te bien convaincre

Qu'avant toi, mieux que toi, mille autres m'ont su vaincre.

FRANÇOIS-PREMIER.

Né roi, jadis vainqueur, maintenant dans les fers;

Nul de ceux qu'ont pressés tes maux long-temps soufferts,

N'eut tant à regretter, à déplorer, à craindre!

LE CHAGRIN.

Toujours qui je poursuis se croit le plus à plaindre.

FRANÇOIS-PREMIER.

Mon rival, insensible à mon affliction,

Fonde sur mon tombeau son usurpation.

Ne l'aperçois-je pas s'asseyant sur mon trône?

LE CHAGRIN.

Que t'importe ton rang si le jour t'abandonne.

FRANÇOIS-PREMIER.

Il flétrira mon règne en trompant mes sujets:

J'aurai perdu mon sceptre et jusqu'à leurs regrets.

J'entends ma propre cour applaudir ses mensonges.

LE CHAGRIN.

Eh bien! entre au cercueil: là, finiront tes songes.

FRANÇOIS-PREMIER.

Bourbon, de ma famille ennemi factieux,

Va livrer mon royaume aux chocs séditieux.

Par quel hideux sourire il insulte à ma cendre!

LE CHAGRIN.

Ta haine chez les morts veut-elle encor descendre?

FRANÇOIS-PREMIER.

Tous ces arcs triomphaux, à mes palmes dressés,

Sous la main des Français s'écroulent renversés.

Louis, qui de l'Égypte a sauvé sa mémoire,

Revit du moins la France, et vivra dans l'histoire.

Moi!...

LE CHAGRIN.

Si tu meurs, péris obscur en ta prison!

FRANÇOIS-PREMIER.

Ces femmes, dont ma gloire égarait la raison,

Fières de mon amour qui les a possédées,

Rougissent des faveurs qu'elles m'ont accordées.

Leur amant couronné, vaincu dans un combat,

N'est plus à leurs regards qu'un imprudent soldat.

LE CHAGRIN.

Te sied-il de songer au cœur de tes maîtresses?

Les rides sur ton front ont gravé tes détresses.

Ce miroir t'apprendra que mes âpres douleurs

De ton jeune visage ont desséché les fleurs.

Mais cède à Charles-Quint, et sors de ta misère:

Tu reverras tes fils.

FRANÇOIS-PREMIER.

J'avilirais leur père.

LE CHAGRIN.

Tourne-toi donc vers Dieu, suprême espoir des morts,

Dont la sainte onction vient d'arroser ton corps.

FRANÇOIS-PREMIER.

Malheureux! de sa croix la présence sacrée

N'a pu rendre le calme à mon ame égarée.

LE CHAGRIN.

Celui de qui l'orgueil et les soucis d'un rang

Agitent encor l'ame en un corps expirant,

Aveugle au bord du gouffre où chaque heure l'entraîne,

Aux avis de la mort ouvre l'oreille à peine.

Tu n'imploras l'hostie avec solennité

Que par soin politique et non par piété.

Il n'est que les mourants libres du joug du monde,

A qui l'aspect du ciel rende une paix profonde,

Sans qu'un rite et qu'un prêtre, au moment du trépas,

Leur rappellent un Dieu, qu'ils n'oublièrent pas.

FRANÇOIS-PREMIER.

On ouvre: on entre ici.

LE CHAGRIN.

C'est l'empereur lui-même!

Il redoute l'effet de ta faiblesse extrême;

Et t'a fait demander de te rendre aujourd'hui

La visite qu'en vain tu demandas de lui.

Maintenant qu'à tes maux sa vue est un remède,

Alarmé de ton sort, il accourt de Tolède:

Et ses doux traitements vont guérir mon poison,

De peur qu'enfin la mort n'emporte ta rançon.

FRANÇOIS-PREMIER.

L'oserai-je augurer?.... le plus cruel supplice

Est d'embrasser l'espoir s'il faut qu'il nous trahisse.

LE CHAGRIN.

Charle et deux confidents s'approchent de ton lit.

Ta pâleur les étonne, et lui-même en pâlit.

CHARLES-QUINT, FRANÇOIS-PREMIER, COURTISANS.

FRANÇOIS-PREMIER, à soi-même.

Son regard attentif sur ma couche s'arrête.

Le superbe s'incline et découvre sa tête!....

Un trouble involontaire a-t-il saisi son cœur?

Ah! plutôt, l'hypocrite affecte la douceur.

(A Charles-Quint.)

De votre prisonnier venez voir la misère.

CHARLES-QUINT.

Non, je viens embrasser mon digne ami, mon frère!

FRANÇOIS-PREMIER.

Après tant de retards, au moins, graces aux cieux,

Près d'aller chez les morts je reçois vos adieux.

CHARLES-QUINT.

De mille soins pressants la triste dépendance

D'un court trajet pour moi prolongeait la distance:

Libre un moment, j'accours soulager vos ennuis.

FRANÇOIS-PREMIER.

Vous seul m'eussiez tiré de l'état où je suis!

Le voulez-vous changer?

CHARLES-QUINT.

Que ne suis-je Esculape!

Je vaincrais tout d'un coup la douleur qui vous frappe.

FRANÇOIS-PREMIER.

Ah! de votre grand cœur je connais l'amitié:

Vous êtes généreux: votre noble pitié

Vient rendre le repos à mon ame, à la France?

CHARLES-QUINT.

De votre corps, mon frère, appaisons la souffrance.

L'esprit flotte incertain quand les sens sont troublés:

Nos justes intérêts nous sont alors voilés:

Souvent même, l'effort des organes débiles

Rompt le fil de nos jours, tant nous sommes fragiles!

Ne réglons rien encor: raffermissez-vous bien;

Et pour votre salut bornons cet entretien.

Revenu dans Madrid, mes visites prochaines

De mon frère chéri termineront les peines.

FRANÇOIS-PREMIER.

La mort peut m'empêcher, hélas! de vous revoir.

Que d'un heureux traité j'emporte au moins l'espoir...

CHARLES-QUINT.

Quel discours, ô mon frère!... Ah! chassez ce présage,

Et de votre santé vous reprendrez l'usage.

Que j'examine encor vos lèvres et vos yeux....

Votre force renaît: demain vous serez mieux.

Mon frère, embrassons-nous: sommeillez plus paisible.

Adieu!

FRANÇOIS-PREMIER.

Qu'à ce baiser votre frère est sensible!

(A soi-même.)

Il sort le scélérat, que rien ne peut toucher!

Ses regards sur mes traits semblaient ne s'attacher

Que pour voir si, domptant l'ennui qui me dévore,

Mon ame à ses rigueurs résisterait encore.

Qui croirait qu'un grand prince, en effet si pervers,

Approchât son captif sans en rompre les fers;

Et qu'après sa visite, objet de mon attente,

Il laissât ma faiblesse en ses doutes flottante?

UN COURTISAN, à la suite de Charles.

Annonçons en tous lieux par des courriers certains

Quel charme à se revoir goûtaient ces souverains;

Comment notre empereur, de qui la renommée

Connaît peu la bonté sincère, accoutumée,

A plaint son prisonnier, et calmé ses tourments;

Et que le temps qui court est gros d'événements.


Ils sortent: et les jours, se succédant sans cesse,

Autour du lit du roi passent avec vîtesse.

Ceux-ci peignent son teint d'un vermillon nouveau;

Ceux-là chassent l'ennui qui rongeait son cerveau:

Les autres le levaient, et de sa marche lente

Soutenaient la langueur bientôt moins chancelante;

Ou plus réparateurs, aiguillonnant sa faim,

Rendaient son cœur plus fort, rendaient son corps plus sain:

Cependant en ces mots, tout remplis de tristesse,

Au Lendemain changeant la sombre Nuit s'adresse.

LA NUIT ET LE LENDEMAIN.

LA NUIT.

Fantôme aux pieds ailés, perfide Lendemain,

Pourquoi t'offrir toujours au triste cœur humain,

Et corrompant les fruits du jour et de la veille,

Troubler l'homme en mon sein, même quand il sommeille?

Fils de l'aube, apprends-moi par quel malin plaisir

Tu trompes si souvent sa crainte et son desir.

Tu n'es qu'un faux Prothée, et ta mobile image

Se montre rarement pareille à ton visage.

LE LENDEMAIN.

Il est vrai, comme toi je m'avance voilé;

L'homme qui croit me voir d'un prisme est aveuglé:

Et mon retour dément, par mille expériences,

Des horoscopes vains toutes les presciences:

Mais ainsi Dieu l'ordonne, et Dieu veut le punir

De perdre le présent pour chercher l'avenir.

Malheureux, se peint-il ma figure effrayante?

J'arrive en l'égayant par ma face riante:

Trop heureux, m'attend-il pour s'enivrer d'orgueil?

J'accours l'humilier, et suis vêtu de deuil.

Que ne vit-il en paix sans forger des mensonges

Qui me prêtent un masque aussi vain que tes songes!

L'heure qui fuit l'entraîne, et, hâtant son trépas,

L'avertit que peut-être il ne m'atteindra pas:

Mais, toujours poursuivant ma forme imaginaire,

L'homme est sa propre dupe, et né visionnaire.

O nuit! l'ignores-tu? l'absence du soleil

Te permet à son lit d'appeler le sommeil:

Eh bien! sans profiter de ta douceur paisible,

Toi-même si propice, il te peint si terrible,

Qu'il croit te voir ouvrir les portes du tombeau,

Et t'escorter d'objets, monstres de son cerveau.

Ses lampes et ses feux repoussent tes ténèbres,

Tant leurs obscurités lui paraissent funèbres!

Tel espace où, le jour, il se voit isolé,

Lui semble à ta faveur d'assassins tout peuplé:

Ta lune, astre charmant, lui verse la tristesse;

Et les rêves, s'il dort, le tourmentent sans cesse.

Ne m'accuse donc pas si, courant après moi,

Son esprit inquiet l'emporte hors de soi.

Se créer des erreurs, voilà sa destinée.

LA NUIT.

Hélas! c'est donc en vain qu'au bout de la journée

Sur les yeux des mortels fatigués de travaux

J'épanche la vertu de mes plus frais pavots!

De l'homme vainement je répare la force,

S'il l'épuise à courir vers ta trompeuse amorce.

LE LENDEMAIN.

Dis-lui qu'en philosophe il m'attende sans soins,

Qu'il se confie au ciel, et m'envisage moins.

Aussi-bien, en son cœur, la crainte et l'espérance

Ne produisent de moi qu'une fausse apparence:

Je change incessamment de maintien et de traits,

Et tel qu'on me prévit je ne reviens jamais.

François, aux premiers jours de sa mélancolie,

Crut qu'avec moi la mort suivrait sa maladie;

De sa fièvre pourtant j'arrêtai la fureur:

Bientôt j'ai dans sa chambre attiré l'empereur.

Il redoutait le poids de son ennui funeste;

Bientôt de ses langueurs j'ai dissipé le reste:

Il craignait l'abandon; bientôt je vins encor

Rendre à ses yeux épris l'aimable Éléonor.

Voici que du matin les lumières dorées

Percent de son château les vitres colorées.....

Va-t'en: je lui rendrai plus de sérénité

Que du flambeau des cieux n'en répand la clarté.

Marguerite, sa sœur, ô visite imprévue!

Belle comme l'aurore, apparaît à sa vue.


LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT SEPTIÈME.