CHANT TROISIÈME.


Le théâtre changé soudain offre aux regards

Les plaines où Pavie élève ses remparts:

Des escadrons par-tout, rangés sous leurs bannières,

Bordent les champs lointains d'éclatantes barrières;

Les piques, hérissant les épais bataillons,

Forment des murs d'acier, lancent mille rayons.

Sur leurs foudres ici par des chevaux traînées,

Chantent, le verre en main, de fumants Salmonées:

Là, des soldats vont boire en des brocs de liqueurs

Le mépris des dangers dont s'enivrent leurs cœurs;

Là, se hâte l'adieu d'ardentes vivandières,

Veuves deux fois le jour, et Ménades grossières.

Non loin, à triples rangs marchent des corps nombreux;

Les fifres, le tambour, guident leurs pieds poudreux;

Et le clairon aigu, les sonores tymbales,

Répondent aux canons, tonnant par intervalles.

D'un côté c'est Bourbon, qui, plein du feu de Mars,

Conduit de Charles-Quint les flottants étendards;

Lannoy partage ici l'armée avec Pesquaire:

De l'autre, impatient des hasards de la guerre,

François-Premier commande à ses preux chevaliers:

Sa vive Salamandre et l'or de ses colliers,

Sa plume, d'un beau front décorant la jeunesse,

Ses cheveux demi-ras, sa longue barbe épaisse,

La candeur de ses traits, la hauteur de son port,

Sur tous les autres chefs le signalent d'abord:

Il leur parle de lui moins que de la patrie.

Henri-d'Albret est là, de qui l'ame aguerrie

Dispute à Charles-Quint le sceptre Navarois:

Son sang, d'où sortira le plus aimé des rois,

D'une ardeur martiale enflamme son visage.

Après lui vient Saint-Pol, son émule en courage,

Favori de Valois, dans sa cour sans rival;

A son port, à son luxe, on le croit son égal.

Plus loin, avec lenteur s'avance la Trimouille;

Il courbe un front pensif que l'âge enfin dépouille:

Treize lustres passés le virent chez trois rois

Blanchir sous le fardeau d'un belliqueux harnois;

Vieux, son vieux corselet atteste un long service.

A ses côtés paraît le noble la Palisse,

Sage ami de Bayard, plus froid, non moins vaillant;

Sous un maintien tranquille il cache un cœur bouillant.

Bonnivet, ton coursier hennit devant ta troupe;

L'image de Clérice alors montée en croupe

Te presse; et l'on distingue et Lambesc, et Brion,

Parmi vingt chefs brillants et d'armure et de nom.

L'Imprévoyance accourt, et d'un aile étourdie

Plane autour d'eux, levant une tête hardie,

Prête à les aveugler d'un magique bandeau

Dont le prisme éblouit, et change tout en beau.

Les Vents poussent des cris d'orgueil et de colère;

Et de ses premiers feux l'astre du jour éclaire

Ces atômes guerriers, se disputant un coin

Sur le globe terrestre où lui seul brille au loin.

PESQUAIRE, SES SOLDATS, ET LES VENTS.

PESQUAIRE.

Amis de la fortune et de la renommée,

Soldats! portons secours à Pavie affamée.

L'ennemi, dans son camp faussement attaqué,

S'épouvante déja de s'y voir provoqué:

S'ils nous cèdent la route, allons sauver Pavie;

S'ils arrêtent nos pas, arrachons-leur la vie.

Croyez-en et Pesquaire, et Bourbon, et Lannoy;

Méprisez les Français et leur superbe roi.

L'Italie, aisément par leurs armes surprise,

Fut de tout temps perdue aussitôt que conquise:

Légers, impatients, non moins que hasardeux,

Quand leur fougue est à bout, on ne craint plus rien d'eux.

Les longs travaux d'un siége, épuisant leur armée,

Ont ralenti leur force à demi consumée:

Leur prince est loin d'avoir en ses rangs complétés

Tous les soldats qu'il paie et qui lui sont comptés:

Las, faibles, appauvris de garnisons lointaines,

Trahis des alliés, désertant par centaines,

Ces troupeaux de Gaulois vont fuir devant le char

De l'heureux Charles-Quint, notre nouveau César.

Vive notre empereur! mort à cette canaille!

LES SOLDATS.

Vive notre empereur! oui, livrons la bataille!

LES VENTS.

Quelles clameurs, mon frère! ah! je fuis plein d'horreur...

—La mer ne hurle pas avec tant de fureur.

—Vers le camp des Français tes ailes sont tendues,

Va, porte-leur ces voix dans les airs répandues.

—Mon frère, je venais sur les bords du Tésin

Semer l'esprit des fleurs qui parfumaient mon sein,

Agiter doucement les cloches matinales:

Hélas! faut-il, percé du sifflement des balles,

Souffler l'odeur du sang et la poudre à canon,

Des mousquets tout le jour vomir l'horrible son,

Et, rapides courriers de subites alarmes,

Faire au loin retentir la tempête des armes?

—Eh bien! renvoyons-nous tous les bruits des combats,

Frappons dans les deux camps l'oreille des soldats,

Et, chassant coup-sur-coup la grêle meurtrière,

Volons chargés de cris, de flamme, et de poussière.

FRANÇOIS-PREMIER, LES CHEFS, LES SOLDATS DE SON ARMÉE, L'IMPRÉVOYANCE, LA MORT, LES VENTS, ET LES HEURES.

FRANÇOIS-PREMIER.

Dignes vengeurs des lys, voici l'heure et le jour

De signaler pour eux votre honorable amour.

On ose rallumer autour de nos enceintes

Des foudres qu'à jamais nous devions croire éteintes;

Entendez nos rivaux dans nos camps insultés

Braver de Marignan les vainqueurs redoutés!

C'est peu que ce combat soit nommé par l'histoire

Le combat des Géants, titre immortel de gloire!...

Ah! s'ils l'ont oublié, réprimons leur transport:

Leur attaque a donné le signal de leur mort.

Marchons! et vous saurez contre leur insolence

Ce que peut votre zèle aidé par ma présence.

Sied-il que votre roi, moins digne de son nom,

Tarde encor à punir le transfuge Bourbon?

Sied-il qu'un déserteur, qu'un ingrat, qu'un rebelle,

Nous force à reculer vers quelque citadelle?

Que servit notre essor, qui, s'ouvrant des chemins,

Surprit au haut des monts l'aigle altier des Germains,

S'il nous faut, reployant nos ailes inutiles,

Sous les Alpes ramper, fuir en lâches reptiles?

Non; ces monts éternels, gardant mon souvenir,

Ne diront point ma honte aux âges à venir:

Je ne repasserai sur leurs têtes blanchies

Qu'en des routes encore avec honneur franchies.....

Il semble que du ciel je les entends crier:

«Vos ennemis sont là; courez les foudroyer,

«Soldats! vos premiers coups, dont la France se vante,

«Font devant vos drapeaux élancer l'épouvante:

«Le bruit par-tout semé de tant d'exploits heureux

«D'avance les terrasse, et gronde encor sur eux.»

Ne balançons donc pas, et terminons la guerre.

Frappons, foulons aux pieds Lannoy, Bourbon, Pesquaire.

Mon rival apprendra que ses fiers généraux

Sur le bord du Tésin ont trouvé nos héros;

Et qu'à jamais rentré dans mes mains souveraines,

Le duché de Milan est un de mes domaines.

UN CAPITAINE.

Gloire à notre Alexandre! et feu sur tout coquin

Osant nommer César le pâle Charles-Quint!

SOLDATS.

Vive, vive le roi! mort à cette canaille!

L'IMPRÉVOYANCE.

Grand roi! l'heure est propice à livrer la bataille.

Ceins mon divin bandeau: marche, et vois rayonner

Les palmes que ta main s'apprête à moissonner.

L'empereur, lent et sombre, est né pour les désastres:

Toi, prompt, fier et hardi, tu vas toucher les astres.

HENRI-D'ALBRET.

O Chabanne, voyez que, malgré vous et moi,

La folle Imprévoyance aveugle votre roi.

LA PALISSE.

Ah! quiconque à la guerre est jaloux de la gloire,

N'a qu'un but devant lui, ce but est la victoire.

La constance n'est point l'opiniâtreté.

«Laissons, disais-je au roi, ce siége en vain tenté:

«Ecartons-nous plutôt de la ville investie

«Que de perdre en un coup le gain de la partie.

«Nos rivaux, épuisés par la route et la faim,

«D'eux-mêmes en marchant se détruiront enfin:

«Sire, alors paraissons; et les villes charmées

«Vous apportant leurs clés, s'ouvrant à vos armées,

«Admireront comment, arbitre des hasards,

«Vous hâtez vos succès par de sages retards.»

Tels étaient nos avis: l'instant de le convaincre

Est passé maintenant. On canonne ... allons vaincre!

HENRI-D'ALBRET.

Au feu, mes compagnons! fondons sur ces gens-ci;

Vous n'avez nul péril à redouter ici:

La victoire est à nous; leur mort est assurée.

LA PALISSE.

Au feu, vaillants soldats! allons à la curée.

Nous sommes les plus forts: ces gens vont devant nous

Fuir comme les moutons à l'approche des loups.

SAINT-POL.

Mes amis, ce sont là les pillards du Mexique:

Tuons-les! empochons tout l'or de l'Amérique.

LA MORT.

Oh! comme du butin ces guerriers trop jaloux

Courent, bride abattue, au-devant de mes coups!

Agitez tous leurs sens d'une rage insensée,

Tambour, fifre, trompette; ôtez-leur la pensée.

Vieux la Trimouille, toi, parmi tes escadrons

Au péril qui t'attend tu vas à pas moins prompts.

LA TRIMOUILLE.

C'est que tu m'apparais; et mon heure arrivée

M'avertit que ta faulx sur ma tête est levée.

LA MORT.

Si tu pressens mes coups, que ne sors-tu des rangs?

LA TRIMOUILLE.

Me fais-tu peur?

LA MORT.

Malgré les dehors que tu prends,

Vieillard, de m'éviter n'aurais-tu pas envie?

LA TRIMOUILLE.

Non, je sais préférer mon honneur à ma vie.

LA MORT.

Tu te roidis, brave homme: hélas! qu'en ce moment

Ton courage affecté me sourit tristement!

LA TRIMOUILLE.

J'ai toujours sans effroi contemplé ton image.

LA MORT.

Oui, telle qu'un fantôme au travers d'un nuage:

Mais lorsque les regards m'envisagent de près,

Mon aspect fait frémir: conviens-en.

LA TRIMOUILLE.

Moi! jamais.

LA MORT.

Je sais qu'à tes pareils ma tête décharnée

De lauriers éclatants se montre couronnée;

La gloire, de son voile, aux regards des héros

Cache les vers hideux qui me rongent les os:

On vante mes cyprès. Cependant ma présence

Hier à la retraite exhortait ta prudence:

Je t'ai glacé, la nuit, d'un présage odieux;

Ton chien hurlant sembla t'adresser des adieux;

Et ton coursier, l'œil morne, et baissant la crinière,

Sent qu'il conduit son maître au bout de sa carrière.

C'en est fait! tes brassards, ta cuirasse d'airain,

Ne pourront de ma faulx parer le coup certain.

Va te faire immoler... Un jour, ta vieille armure

Sera de ton château l'honorable parure!

Mais quand de tes périls je t'accours avertir,

Aux crédules soldats oseras-tu mentir;

Et mener sans pitié sous la mitraille affreuse

Ces jeunes campagnards, milice valeureuse?

LA TRIMOUILLE.

Laisse-moi les guider, ne les consterne pas.

Avancez, mes enfants! et signalez vos bras!

Je vous parle en bon père, et vous le dis sans feindre;

Ici tout à gagner, et nulle perte à craindre.

BONNIVET.

Bien, mon vieux chevalier! c'est parler comme il faut.

LA TRIMOUILLE.

Nous mentons en damnés; ce jour-ci sera chaud.

Je te l'ai dit.

BONNIVET.

Ami, que rien ne t'effarouche:

Nous vaincrons.

L'IMAGE DE CLÉRICE.

Bonnivet, ce soir, viens dans ma couche!

BONNIVET.

Ai-je temps d'y songer dans ce bruyant conflit?

Gare ici que la mort me creuse un autre lit.

L'IMAGE DE CLÉRICE.

Souviens-toi qu'à ces bords j'attachai ta constance:

J'ai dans l'événement plus de part qu'on ne pense.

BONNIVET.

Folle image! va-t'en..... mes braves canonniers,

Là-bas, de l'ennemi les bataillons entiers

Des portes de Pavie ont tenté le passage.....

De nos feux sur leur route allez grossir l'orage;

Et dirigeant contre eux vos tonnerres roulants,

Faites pleuvoir le fer et le plomb sur leurs flancs.

LA MORT.

Quel tumulte!... La foule et se disperse et crie.....

Déchargez la fureur de votre artillerie!

Redoublez, éclatez, mousquetades, obus!

Voilà, voilà les rangs entr'ouverts et rompus....

Les escadrons ployant sous le feu qui les perce;

Chevaux et fantassins, tout tombe, se renverse.....

Têtes, jambes et bras, affreux lambeaux, volez!

Plumets, bonnets sanglants, casques vides, roulez!

Grondez, bouches d'airain, mes organes fidèles,

Vomissez la terreur et mes flèches cruelles.....

Bourbon, soutiens le choc... Ah! ah! je m'aperçois

Que ton front a pâli pour la première fois.....

Pesquaire, de bien près j'ai passé sur ta tête...

Toi, qui viens si fougueux, l'arquebuse t'arrête,

Jeune officier buveur, qui te battais si bien!

Tu dédaignais l'hymen, la paix du citoyen;

Où t'a conduit l'orgueil d'une ardeur martiale?

Dans ton bel âge, atteint d'une homicide balle,

Tu n'es plus! ton œil fier ne verra plus le ciel.

Et vous, qui, sur les monts, nourris de lait, de miel,

Innocents, respiriez dans la libre Helvétie;

Et vous, pauvres enfants de l'âpre Carinthie,

Qui vendîtes vos jours au prix de quelques sous,

Troupeaux que j'achetai, tombez donc sous mes coups.

Quoi donc? vous reculez, trop timides recrues!

Ah! jamais tant d'horreurs ne vous sont apparues;

La mort est inflexible à vos cris qu'elle entend.

«Mon vieux père, dis-tu, dans ses vignes m'attend...»

Tu ne fouleras plus la pourpre des vendanges,

Rougis tes pieds au sang qui fume dans les fanges.

«Moi, ma femme au hameau compte sur mon retour..»

Elle peut dans ton lit soudain changer d'amour:

Son sein fécondera les baisers d'un autre homme.

Toi donc, que je t'égorge, et toi, que je t'assomme!

Je cours à pas plus prompts que le pied des fuyards..

Mais quoi! vous franchissez vos fossés, vos remparts,

Français!... De vos rivaux j'ai fait un long carnage:

Eh bien, dans votre sang il faut donc que je nage;

Et que, trompant le sort, je tourne mes rigueurs

Sur vous et votre roi qui vous croyez vainqueurs.

FRANÇOIS-PREMIER.

Amis! sonnez la chasse, et forçons dans l'arène

Tous ces timides cerfs nous fuyant par la plaine.

LA TRIMOUILLE.

Sire, hors de ce camp pourquoi vous élancer?

Entre eux et vos canons c'est trop mal vous placer.

MAROT.

Suivons de Marignan le héros tutélaire!

SAINT-POL.

Qui connaît les périls n'est pas si téméraire:

Qui n'en courut jamais s'y lance trop avant.

MAROT.

Qui les prévoit le moins en sort le plus souvent.

FRANÇOIS-PREMIER.

Quoi! Marot tient l'épée ainsi que la trompette!

MAROT.

Sire, on n'est pas poltron parce qu'on est poëte:

Tyrthée, Eschyle, Alcée, ont bravé les hasards.

Un vrai fils d'Apollon n'a jamais peur de Mars.

FRANÇOIS-PREMIER.

A moi, mes défenseurs! au butin! à la gloire!

Partons.

LES SOLDATS.

Vive le roi!... Mort! Massacre! Victoire!

LES VENTS.

Ah! d'horreur et de bruit quel effroyable cours!

O rage!... il nous suffoque.... il rend les échos sourds...

Mais les bronzes français sont réduits à se taire....

La force a rallié les troupes de Pesquaire....

Vole, à toi ce salpêtre!...—A toi, bombes, boulets!

—Tremblez, clochers lointains, ponts, remparts, et palais!

—Eh bien? nos promptes sœurs, eh bien, filles ailées,

Avez-vous du canon pu compter les volées,

Heures, qui vous hâtez de rappeler Vesper?

Précipitez ce jour, rendez la paix à l'air.

Nous, aux quartiers voisins où Montmorenci veille,

Portons de ce combat l'avis à son oreille.


Ils volent: un prestige incroyable à nos yeux

Rend soudain les démons présents à d'autres lieux,

Et plus prompt que les vents les transporte en des plaines

Où d'un camp retranché siégeaient les capitaines.

LE DUC D'ALENÇON, MONTMORENCI, ET LES HEURES.

MONTMORENCI.

Oh! quel bruit sourd ... des airs entendez-vous le son?

Votre frère combat, noble duc d'Alençon!

D'ALENÇON.

Oui, des Vents empressés je reçois le message.

Le roi cueillera-t-il des lauriers sans partage?

Courons de Charles-Quint punir les vils agents;

Passons leur sur le ventre, écrasons tous ses gens.

Les malheurs de Lautrec au sein de l'Italie

De leur superbe audace exaltaient la folie:

Maintenant nos soldats ont de fermes appuis;

Mon frère est dans l'armée, et moi-même j'y suis.

MONTMORENCI.

Commandez, monseigneur: les voilà tous en selle.

LES HEURES.

Nous t'amenons, ô Mort, une troupe nouvelle:

Esclaves du destin, ministres de sa loi,

Pourquoi nous soumet-il à ce funeste emploi?

Ah? qu'il nous plairait mieux, riantes, fortunées,

De guider pas à pas d'agréables journées,

De rouler mollement un cercle de plaisirs

Qui des heureux humains charmât tous les loisirs,

Jusqu'au temps où l'ennui de leur vieillesse éteinte

Verrait de jours sans pleurs le doux terme sans crainte!


A peine d'Alençon arrivent les soldats

Aux bords ensanglantés par les premier combats,

Qu'une horrible Déesse au tumulte échappée

Pousse à grands cris vers eux sa voix entrecoupée.

LA PEUR, aux soldats du duc d'Alençon.

Fuyez! tout est perdu! sauvez-vous, malheureux!...

Vos nombreux ennemis sont des Géants affreux...

Ici frappe le sabre et d'estoc et de taille...

Ici la lance brille, et là pleut la mitraille....

Au froid de mes frissons c'est résister assez....

Vos fronts pâles, vos yeux hagards, vos poils dressés,

Vous rendent l'un à l'autre un spectacle effroyable...

Fuyez, fût-ce en enfer! laissez la gloire au diable!

Mais quoi? ne vois-je pas d'Alençon arrivé,

Tout coloré d'orgueil, marchant le nez levé?

De ces fanfarons-là l'audace est passagère:

Son œil flottant trahit son douteux caractère:

Brave, et non courageux, plein de fausse chaleur,

Quand sa fougue le quitte, il reste sans valeur:

Son teint, dès qu'on lui parle, et s'altère et varie;

Et mon souffle imprévu va glacer sa furie.

D'ALENÇON, LA PEUR, ET LA HONTE.

D'ALENÇON, à ses soldats.

Comment, lâches fuyards, la terreur vous abat?

Poltrons, où courez-vous? retournez au combat.

LA PEUR.

Ah, prince! il n'est plus temps!...

D'ALENÇON.

L'honneur, sa loi suprême.

Commande.... Eh quoi, Français? vous fuyez!

LA PEUR.

Fuis toi-même.

D'ALENÇON.

Que fait le roi mon frère?

LA PEUR.

On l'ignore: va, fuis.

D'ALENÇON.

Quoi? les chefs? Quoi? les grands?...

LA PEUR.

Le fer les a détruits:

Allemands, Espagnols, les ont pressés en foule...

Regarde ce désordre et tout le sang qui coule.

Fuis, te dis-je.

LA HONTE.

Toi, fuir! Prince, songe à ton rang.

LA PEUR.

Ne songe plus qu'à vivre, et regarde ce sang!

LA HONTE.

Infâme Peur, tais-toi.

LA PEUR.

Tais-toi, gênante Honte.

LA HONTE.

Mon pouvoir te vaincra.

LA PEUR.

Mon horreur te surmonte.

LA HONTE.

Beau-frère d'un grand roi, n'écoute point la peur!

LA PEUR.

Homme, iras-tu mourir par un orgueil trompeur?

LA HONTE.

A sa fuite aujourd'hui sa dignité s'oppose:

N'est-il pas prince?

LA PEUR.

Eh bien! je le métamorphose.

Tel que devant l'autour fuirait un passereau,

Le prince disparu s'envole en prompt oiseau:

Frémissant de tomber en des serres cruelles,

Le voilà, plein de crainte, emporté par des ailes,

Qui des Alpes franchit la cime en palpitant,

Et déja dans Lyon rentre au nid qui l'attend.

LA HONTE.

Va, je l'y poursuivrai pour son ignominie:

Et là, d'un repentir sa lâcheté punie

Apprendra s'il devait, trop prompt à s'alarmer,

En oiseau fugitif, se laisser transformer.

Là, redevenant homme, un fond de bile noire

Dans son lit agité l'étouffera sans gloire,

Méprisé d'une épouse, inflexible Pallas,

Pour avoir fuit la mort, qu'il n'évitera pas.

Telle est la fin du lâche, abhorré de soi-même.

D'où revient Bonnivet, sanglant, poudreux et blême?

Aux deux flancs de l'armée en vain te montres-tu?

En vain ton fier courage a par-tout combattu,

L'image de Clérice et ta folle imprudence

Ont ruiné ta gloire, et ton prince, et la France.

Vois ces morts entassés, vois tes derniers amis,

Victimes des hasards à qui tu les soumis.

Rougis donc, insensé.... Tu lèves ta visière!

Essaie, essaie encore à souffrir la lumière.

BONNIVET.

Non, non, je l'ai trop vue ... affrontons le vainqueur:

Qu'il connaisse mes traits, et me perce le cœur.

Je dois, sans rechercher ni secours ni retraite,

Sauvant au moins ma gloire, expier ma défaite.

Lansquenets, Castillans, je ris de vos clameurs:

Mourez, ou tuez-moi.... Dieu! j'expire....

LA TRIMOUILLE.

Tu meurs,

Obstiné Bonnivet! ma vieille expérience

Eût mérité peut-être un peu de confiance.

Dans le conseil du roi ta voix m'a repoussé:

Tu te flattais.... ô Dieu! Dieu! quel plomb m'a blessé!

Le sang à gros bouillons coule sur mon visage...

Ici finit pour moi la course d'un long âge!

Ma valeur t'a bravée au déclin de mes ans,

O mort!... tu n'as pas fait dresser mes cheveux blancs...

Quel nouveau coup m'atteint! la force m'est ravie....

Hélas!... adieu, mon roi, ma famille, et la vie!

CASTALDO.

Buzarto, laisse-moi mon noble prisonnier.

BUZARTO.

Castaldo, j'ai tué moi-même son coursier.

CASTALDO.

Français, parle, réponds, qui de nous est ton maître.

LA PALISSE.

De l'ami de Bayard nul de vous ne peut l'être.

Sous mon cheval mourant, dans la poudre tombé,

Dieu seul me désarma, lorsque je succombai.

BUZARTO.

Nul de nous ne l'aura: terminons la querelle.

CASTALDO.

Ah, scélérat!...

BUZARTO.

Du coup vois jaillir sa cervelle.

FRANÇOIS-PREMIER.

O Galéas! ô toi, qui péris le dernier,

De ton roi vainement tu fus le bouclier.

Tu tombes, malheureux! qui pourrait me défendre?..

A me saisir vivant oserait-on prétendre?

D'avance par la mort dépouillé d'attributs,

Roi sans armée, hélas! on ne me connaît plus.

Je n'ai plus d'autre espoir qu'un trépas qui m'honore....

En ce gros d'assaillants tout prêt à fondre encore,

O mon vaillant coursier! jetons-nous tous les deux..

Quoi? m'abandonnes-tu, compagnon belliqueux?

LE COURSIER DU ROI.

Mon maître, n'ai-je pas, secondant ton courage,

Tout le jour, écumé de fatigue et de rage?

Le sang baigne mes flancs, le sang rougit mon frein:

Percé de mille coups sous mon harnois d'airain,

Lassé d'avoir bondi sur les morts et les armes,

Je sens mon feu s'éteindre, et je verse des larmes..

Crains d'être dans ma chûte entraîné sous mon poids.

FRANÇOIS-PREMIER.

D'un dernier serviteur ô merveilleuse voix!

LE COURSIER DU ROI.

Orgueilleux de la main qui daignait me conduire,

Sous la pourpre et sous l'or toujours fier de reluire,

J'espérais, trop superbe, encor plein de vigueur,

Ramener aux Français leur monarque vainqueur,

Et, dans tes beaux haras et tes gras pâturages,

Charmer long-temps les yeux des belles et des pages..

Mais, hélas! c'en est fait! et ma chair et mes os

Resteront sur ces bords, pâture des oiseaux.

FRANÇOIS-PREMIER.

Trop docile animal! te voilà sans haleine,

Parmi tous les humains que ma fortune entraîne!

Que t'importaient mes droits au duché de Milan,

Pour en mourir victime ainsi qu'un courtisan!

Tu fus non moins aveugle en ton obéissance,

Et reçois aujourd'hui la même récompense.

Que puis-je maintenant, sans hommes, ni chevaux?

Mortel qu'on nomme roi, sens le peu que tu vaux!

POMPÉRANT.

Sire, avec vous encor je soutiendrai l'orage.

FRANÇOIS-PREMIER.

Guerrier, dis-moi ton nom, montre-moi ton visage:

Sous ta visière en vain je tâche à découvrir

Quel digne chevalier accourt me secourir.

BOURBON.

Victoire, de la mort parcours l'affreux théâtre!

LANNOY.

Accablons des Français ce reste opiniâtre.

PESQUAIRE.

Ces chevaliers encor tiennent le glaive en main.

Qu'ils se rendent à nous, ou qu'ils tombent soudain.

POMPÉRANT, au roi.

On vient! on fond sur nous!.. je me ferai connaître

A mes derniers efforts pour défendre mon maître.

LA MORT.

Non, cruels ennemis, vous ne l'abattrez pas.

Pour vous exterminer il me prête son bras....

De quelle ardeur sur lui chacun se précipite!

Reste des nobles preux qui formaient son élite,

Frappez ces assaillants accrus de toutes parts,

Et de corps expirés faites-lui des remparts.

Quel carnage!... Vautours, corbeaux, criez de joie,

Venez tous.

LES VAUTOURS, dans les airs.

A la proie!

LES CORBEAUX.

A la proie! à la proie!

SAINT-POL.

Sommes-nous sous le feu de volcans en fureur?

POMPÉRANT.

O jour! en ce moment recules-tu d'horreur?

FRANÇOIS-PREMIER.

Soleil! par ces torrents de fumée épaissie

Ta lumière à jamais serait-elle obscurcie?

Je n'entrevois plus rien qu'aux lueurs des éclairs

Que mes aveugles coups font jaillir dans les airs.

Astre, qui tant de fois éclairas ma vaillance,

Cache, en te dérobant, mes revers à la France!

LE SOLEIL.

Fixe, et tranquille au sein de tout mon univers,

Que je répands d'éclat sur les mondes divers!

Que j'aime à contempler la constante harmonie

Des sphères, traversant l'étendue infinie!

Que mes rayons sont doux à ces globes heureux,

M'empruntant la splendeur qu'ils se rendent entre eux!

Comme en paix dans l'ellipse où leur cours les attire,

De l'espace éternel ils partagent l'empire!

Comme je dois charmer par mes sérénités

Tous les êtres vivants dont ils sont habités!

Dieu! grand Dieu! mon auteur, conserve tes ouvrages.

Il est, il est prédit qu'en des millions d'âges,

Me chassant loin du centre, et rompant mon ressort,

Tu dois soumettre enfin le Soleil à la mort:

Mondes, vous combattrez...! Que deviendra la Terre?

Et toi, Lune, après elle à mes regards si chère?

Ah! la Discorde affreuse, et fille du chaos,

De tous vos éléments troublera le repos,

Si Dieu, dans sa fureur, laissant chacune libre,

Tarde à renouveler leur premier équilibre.


A ces mots d'Hélion, divin astre des jours,

Un applaudissement, redoublé dans son cours,

Du bas fond du parquet monta jusques aux voûtes.

Les Autans, soulevés sur les liquides routes,

Font avec moins de bruit rugir les vastes mers:

Nul volcan n'égala ce fracas des enfers.

Les démons plus qu'humains, hors du point où nous sommes,

Sont mieux saisis du beau que ne le sont les hommes.

D'un coup-d'œil, ce tableau leur faisant mesurer

Tant d'êtres sur la scène offerts à comparer,

Ils se plurent à voir en leurs causes profondes

Nos petits chocs de haine et les grands chocs des mondes;

Et la Mort tour-à-tour frappant de coups pareils

Les chênes, les fourmis, les rois, et les soleils.

La foule des acteurs en ce drame introduite

Du dialogue en vain reprit deux fois la suite:

Mais les chœurs de bravos! toujours plus éclatants,

Tinrent le divin acte interrompu long-temps;

Et l'Envie oublia d'éveiller la colère

Des serpents infernaux qui sifflent au parterre.


LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT QUATRIÈME.