SCENE PREMIERE.

LE ROY, LE CID, L'INFANTE.
LE ROY.

Grand Cid toute l'Espagne a receu de ton bras
La paix & le repos que ton Prince n'a pas,
Ce glorieux effect manque encore à ta gloire,
Pour la rendre parfaite, acheve ta victoire,
Combats en ma faveur un superbe ennemy,
Qui faict que ta valeur n'a vaincu qu'à demy,
Si tandis que mon peuple est sauvé de l'orage,
Elle me laisse seul au danger du naufrage.

LE CID.

Quoy, Sire, est-il quelqu'un qui se soit revolté
Contre les justes loix de vostre Majesté?
Est-il quelque mutin dont la vaine insolence
Ose encor s'eslever contre vostre puissance?
Nommez le moy, Seigneur, que je l'oste du jour.

LE ROY.

Rodrigue on ne le peut.

LE CID.

Hé! pourquoy?

LE ROY.

C'est l'amour.
Ouy, ce petit Tyran du Ciel & de la terre,
Est le fier ennemy qui me livre la guerre,
Et sans avoir esgard au vain tiltre de Roy,
Desja comme vainqueur il triomphe chez moy:
Je suis son prisonnier, mon coeur est sa conqueste,
Et mon esprit vaincu consent à ma deffaite,
Si bien que je me vois sur le point de perir,
Si Rodrigue aujourd'huy ne me veut secourir.

LE CID.

Si vostre allegement depend de mon service,
Sire, attendez de moy cet agreable office,
Dites-moy seulement ce que vous desirez.

LE ROY.

Ah! Rodrigue?

LE CID.

Seigneur, hé! quoy vous souspirez:
Est-ce que vous doutez de mon obeyssance,
Ou bien que vos desirs surpassent ma puissance?

LE ROY.

Nullement: mais je crains que quelque mauvais sort
Au lieu de m'approcher ne m'esloigne du port,
Que la difficulté ne change ton courage,
Et qu'il ne m'abandonne au milieu de l'orage.

LE CID.

Mon courage est exempt de cette lascheté.

LE ROY.

Je cognois ta valeur & ta fidelité,
Ma crainte toutesfois en ce point est extreme,
Qu'il faut pour me servir te combattre toy-mesme,
surmonter tes desirs, vaincre tes passions,
Et te sacrifier à mes affections.

LE CID.

Que vostre Majesté dispose de ma vie.

LE ROY.

Ce n'est pas mon dessein qu'elle te soit ravie,
Et je ne voudrois pas qu'on me pust reprocher
D'avoir acquis un bien qui me coustast si cher.

LE CID.

Que puis-je donc pour vous?

LE ROY.

Tu peux finir ma peine,
Si tu veux renoncer à l'amour de Chimene,
J'adore ses appas, & quoy que sa rigueur,
Luy fasse mépriser les offres de mon coeur,
Je croy que le seul poinct maintenant qui l'arreste
Est l'espoir glorieux que tu sois sa conqueste.

LE CID.

Ah! Sire, asseurez-vous, si vostre Majesté
Daigne jetter les yeux dessus cette beauté,
Que je ne serai pas à ce poinct temeraire,
Que d'esperer un bien que j'aurai creu vous plaire,
Qu'en cette occasion je ne sois pas suspect,
Si j'ay beaucoup d'amour, j'ay bien plus de respect,
Et quelque passion qui m'attache à Chimene,
Je sçai que je dois plus à mon Roy qu'à ma Reine.

LE ROY.

O coeur vraiment Royal & vraiment genereux!
Grand Cid c'est à ce coup que tu me rens heureux,
Je suis Roy maintenant, & ce que tu me donnes
Est un prix que j'estime au delà des couronnes:
En eschange je dois t'en donner un aussi,
Je destine à tes voeux l'Infante que voici,
Et comme cet Estat doit tout à ton courage,
Je veux que ce soit lui qui fasse ton partage.

L'INFANTE à part.

Tout rit à mes desirs, & mes voeux satisfaits
Ne sçauroient souhaiter de plus heureux effets:
On propose mes feux, on engage Chymene,
Et Rodrigue y consent pour soulager ma peine.

LE ROY au Cid.

Tu ne me respons rien.

LE CID.

Ah! Sire espargnez moy,
Je suis vostre sujet, & vous estes mon Roy.
Je ne souhaite pas les grandeurs d'un Empire,
L'honneur de vous servir est le but où j'aspire,
Possedant ce bon-heur, je croi tout posseder,
Et vous obeïssant, j'apprens à commander:
Et puis; mais à propos, Sire, voici Chymene.