SCENE TROISIEME.

LE ROY, L'INFANTE, CHYMENE, LE CID, CHERIFFE, SPHERANTE, CELIMANT, D. ARIAS.
LE CID.

Monarque le plus grand que le soleil esclaire
Prince victorieux que l'Espaigne revere:
Mars enfin satisfaict me rend auprés de vous,
Et me permet l'honneur d'embrasser vos genoux:
Mais comme auprés des dieux dont vous estes l'image
On ne se doit jamais approcher sans hommage
J'ay creu pour meriter le bon-heur de vous voir
Que de moy vos grandeurs exigeoient ce devoir.
Sire recevez donc cette illustre couronne,
Que mon bras vous apporte & que le ciel vous donne,
Avecque ces deux Roys, en ce point bienheureux
Qu'ils sont les prisonniers d'un Roy si genereux
Cettuy cy possedoit le sceptre de Cordoüe
Et l'autre que mon sort veut mesme que je loüe
Du prince de Tolede est l'unicque heritier

LE ROY.

Tu m'en feras grand Cid le recit tout entier:
Mais avant que l'ouir il fault que je t'embrasse
Que je baise ce front digne du Dieu de Trace
Et que j'admire enfin ces traits imperieux
Qu'Amour & Mars par tout rendent victorieux.

LE CID.

Ah? Sire à ce discours je ne sçay que respondre
L'excez de vos bontez ne sert qu'à me confondre
Pour espargner ma honte espargnez vos faveurs,
Et comme les travaux partagez les honneurs:
Comme moy vos soldats ont fait vostre victoire,
Il est Juste grand Roy qu'ils ayent part en la gloire
Et que par les bienfaits de vostre Majesté
Ils reçoivent le prix de leur fidelité

LE ROY.

On peut à leur merite aisément satisfaire,
Mais pour tes actions il n'est point de salaire
Ouy grand Cid tu te plais à faire des ingras
Et ta langue veut vaincre aussi bien que ton bras
Pour me favoriser neglige ta deffence
Et te laisse une fois vaincre à ma bien-veillance,
Autrement tu me fais des presens superflus
Si tu veux que je sois au rang de tes vaincus,
Mais que ton eloquence espargne un peu ses charmes
Et fais nous le recit du succez de tes armes
Un plus digne entretien ne nous peut arrester.

LE CID.

Grand Prince quel qui soit je vay vous contenter.
Je ne fus pas plutost hors de cette frontiere
Que mon bras qui cherchoit quelque noble matiere,
D'exercer sa valeur; d'un sang ardent & prompt
Prit pour premier objet le Tyran d'Ayamont
D'abord je l'investis, puis je forçay sa ville
Et je fis son tombeau du lieu de son azile
Ce siege fut suivy d'un plus heureux effet
Les Algarbes confus virent leur Roy deffaict
Et de leur propre sang la campagne couverte
Leur mit devant les yeux un tableau de leur perte
Apres ce grand combat dont je vous advertis
Je ralliay mes gens, & passay le Bethis
A rondes je reçeus le renfort de vos armes
Et je mis tous le monde en d'estranges alarmes
Tariffe & Gibralfar revinrent soubs vos loix
Je repris Algesire, & tous ces petits Roys
Qui s'estoient revoltez contre vostre puissance
Esprouverent les maux qui suivent l'insolence
De cet heureux succez Je ne fus pas content
Le Prince de Jahen en ressentit autant
Et par son arrogance attira cet orage
Pour avoir refusé de me donner passage
Enfin ceux dont Seville a craint les trahisons
Sont dedans les enfers, ou bien dans vos prisons,
De là voulant plus loing porter ma renommée
J'advançay vers Cordouë avecque mon armée,
Et je l'eusse d'abord emportée aisement
Sans le secours qu'elle eut assez heureusement:
Ce Prince genereux la voyant assiegée
Voulut par quelque effort la rendre soulagée,
Mais jugeant que par là son espoir estoit vain
Comme il estoit prudent il changea de dessein;
Enfin, apres avoir consulté sa vaillance
Son coeur en conçeut un, digne de sa naissance,
Par un de ses Herauts il m'envoye un cartel
Mon courage aussi-tost consent à ce duel
Et d'un mot de ma main je luy marque la place
Qui devoit achever ma vie ou son audace,
Il s'y rend, j'y parois, nous en venons aux mains
Le Ciel en voit partir mille coups inhumains,
Et je croy que son front pallit en cet orage
Mais enfin le bon-heur me donna l'advantage.

SPHERANTE.

La modestie icy trahit vostre valeur
La force me vainquit & non pas le mal-heur
Vantez vous librement d'un affront que j'aduoüe,

LE CID.

Sire ce fut ce coup qui fit tomber Cordoüe,
Je veis par cet effort son orgueil abatu
[Montrant Cheriffe.]
Ce Guerrier par sa cheute opprima sa vertu,
Et cet objet divin par son intelligence
Me la fit emporter presque sans resistance,

CELIMANT.

Oüy grand Prince il est vray, par un noir attentat
Ce monstre de nature a trahy mon Estat,
Vous possedez mes biens mon Sceptre & ma personne,
Mais regardez un peu celle qui vous les donne,
Voyez de quelle main vous prenez ces presens
Et quelle main m'a mis en des fers si pesans,
[Montrant Cheriffe.]
Grand Roy vous cognoistrez aux traits de ce visage
Que c'est ma propre soeur qui m'a faict cet outrage:
Ma soeur! il ne se peut, c'est plutost un demon
Qui pour mieux me trahir s'est servy de ce nom.

CHERIFFE.

Cruel ne me fay pas un reproche si lasche
Ce nom est de mes jours la plus honteuse tache,
Et je trouve mon sort rigoureux en ce point
Que m'ostant de tes fers, il ne me l'oste point
Mais toy qui faits icy le vaillant & le brave:
M'as-tu traittée en soeur! non: j'estois ton esclave,
Au moins n'ay-je pas eu de meilleur traictement,
Et cette qualité m'a manqué seulement.
Sire ne croyez pas qu'une jeune imprudence
Ayt porté mon esprit à cette intelligence,
Ou que ce que j'ay fait soit une trahison
Vous livrant ce cruel je rompois ma prison
Je me tirois des fers où sa rage excessive
Tenoit honteusement ma liberté captive
Où malgré tout respect sa lasche intention
Me destinoit l'object de mon aversion
Et je voyois desja le moment de ma perte
Lors que l'occasion a mes voeux s'est offerte,
Qui repoussant les traicts & leur injuste effort
[Montrant le prince de Tolede.]
A fait en mesme temps leur naufrage & mon port
Ouy, Sire, quand je veis que ce superbe Prince
Estoit pour m'enlever sorty de sa province
Et qu'avec cet amas d'armes & de guerriers
Il songeoit à ce rapt plustost qu'à des lauriers
Je creus que je pouvois mesme avecque justice
A cette violence opposer l'artifice,
Trahir ses partizans, & qu'il m'estoit permis
De chercher un azile entre leurs ennemis
Je formai ce dessein mais ce coup d'importance
M'arresta quelque temps, & me tint en balance,
Jusqu'à ce que ce rare & glorieux objet
M'eust obligée en fin d'achever ce projet.

CHYMENE.

Il n'en faut plus douter, le perfide l'adore,
Quoy je voy ma rivale, & je respire encore?
Puis-je bien sans mourir endurer cét affront?

LE ROY.

Quand l'esprit est ardent & le courage prompt
Un dessein n'a jamais de malheureuse suitte,
Mais l'affaire qui traine est à demy destruite.

CHERIFFE.

Sire, pour negliger cette execution,
J'avois trop de courage & trop de passion,
Mon ame en peu de temps, cessa d'estre incertaine
Et l'amour acheva le complot de la hayne:
Ce Cid dont le renom est par tout si fameux
D'ennemy qu'il estoit fut l'object de mes voeux,
Sa vertu me vainquit, mon coeur fut sa conqueste,
Et ma felicité nacquit par ma deffaite:
Car cedant aux efforts d'un coup si glorieux
J'acquis en me perdant un butin precieux
Cét honneur des Guerriers, ce Cid incomparable.

L'INFANTE.

He bien qu'espere-tu Princesse miserable,
Peus-tu douter encor qu'il ne soit engagé.

LE CID.

Madame je vous suis doublement obligé
Puis qu'à l'heureux effect de vostre intelligence
Vostre ame en ma faveur, joint tant de bienveillance.
Et rien si puissamment ne me sçauroit ravir
Comme l'occasion de vous pouvoir servir
Mais que puis-je pour vous, commandez moy Madame.

CHYMENE.

Qu'a-t-elle à desirer, ingrat, elle a ton ame.

CHERIFFE.

Ah! grand Cid tu peux tout & je veux tout aussi.

LE CID.

Cheriffe le Roy seul est souverain icy,
Luy seul peut tout donner.

LE ROY.

Et tu peux tout promettre
Ton merite est au point qu'on luy doit tout permettre
Dispose librement de mon authorité.
Et croy que je fais moins que tu n'as merité.

CHERIFFE.

Je ne souhaitte pas cette faveur extréme
Tous les biens que je veux grand Cid sont en toy-mesme,
C'est à ce seul objet que tendent mes desirs,
Et c'est le seul espoir qui fait tous mes plaisirs,

LE CID.

Je ne sçay pas, Madame, avec quelle apparence
Vostre esprit a conceu cette belle esperance:
Mais Rodrigue jamais ne vous en a parlé.

CHYMENE.

Ah! Dieux qu'il est adroit!

L'INFANTE.

Qu'il est dissimulé.

CHERIFFE.

Quoy, Monsieur, avez-vous oublié vos promesses?
Est-ce là cét amour? sont-ce là les caresses
Qu'apres mon action je devois recevoir?

LE CID.

Et qui vous a donné cét inutile espoir?

CHERIFFE.

Vous.

LE CID.

Moy? j'en doute.

CHERIFFE.

O Dieux, cognois-tu cette lettre.

LE CID.

Ouy.

CHERIFFE.

Tien: ly donc ingrat; elle fera paroistre
Par combien de raisons cét espoir m'est permis.

LE CID.

Je sçay ce que je dois, & ce que j'ay promis
Je ne suis pas ingrat, vous le verrez, Madame.

CHERIFFE.

Ah! grand Cid excusez les transports de mon ame,
Vous les avez causez avecque ces mespris
Dont la feinte d'abord a troublé mes esprits
Mais apres cette peur maintenant je respire,
Puisque vous promettez d'alleger mon martyre.

LE CID.

Madame, ce desir excede mon pouvoir:
Mais attendez de moy tout ce que le devoir
Et que la courtoisie aux nobles naturelle
M'ordonneront pour vous.

CHERIFFE.

Quoy doncq Cid infidele
Tu retournes encor à ton premier propos?
O lettre, ô trahison fatale à mon repos,
Descouvre tes secrets & montre à cét infame
Son infidelité.

LE CID.

Je le veux bien, Madame.
Qu'on lise cet escrit, je ne m'en deffends point
Et je veux desormais l'observer de tout point.

LE ROY.

Cette condition me semble raisonnable,
Et Rodrigue en cela paroist tres-equitable,
Voyons en cet escrit quel est vostre interest.

LE CID.

Grand Prince je consens qu'il nous serve d'arrest.

CHERIFFE.

Je le veux bien aussi.

LE ROY.

Je vous rendray justice.

CHYMENE.

Dieux on va prononcer l'arrest de mon supplice,
Et je resiste encore à ce cruel effort.

L'INFANTE.

J'attends de cette lettre ou ma vie ou ma mort.

LETTRE DE RODRIGUE A CHERIFFE.

Cheriffe si la tyrannie
D'un frere plein de cruauté,
Au lieu de respecter son sang & ta beauté
Se plaist à te donner une peine infinie:
Porte tes genereux esprits
Aux sentimens que tu m'escris
Sors de ce rigoureux empire.
Mais avant ton depart qu'il sente ton courroux,
Et vien alleger ton martyre
Dans le camp d'un vainqueur qui te sera plus doux.

CHERIFFE continuë.

Hé! bien traistre entends-tu le sens de ces paroles?
Ces termes rendent-ils tes promesse frivolles?
Ne suis-je pas Cheriffe? & n'es-tu pas vainqueur?
Ne t'ay-je pas ouvert & Cordoue & mon coeur
Toutefois desloyal tu me veux mescognoistre
Et m'oster un espoir que ta main a faict naistre?
Est-ce là ce destin si charmant & si doux
Que tu me preparois?

LE CID.

Dequoy vous plaignez-vous?
Est-il quelque insolent qui vous ayt faict outrage,
N'estes vous pas, Madame, à couvert de l'orage,
Que ce frere inhumain vous avoit preparé:
Outre ce traitement qu'aviez-vous esperé,
Pensiez-vous que je deusse estre vostre conqueste?
Cheriffe il n'est plus temps, un autre object m'arreste
Et mes fers sont si beaux que sans aveuglement
Je ne sçaurois changer un object si charmant.

CHERIFFE.

Hé! bien ne changes point, mais finis ma misere,
Efface avec mon sang ce traistre caractere,
Et comme de ton crime il est desja noircy
Pour me punir du mien fay-le rougir aussi
Barbare qu'attens-tu? rends ta hayne assouvie,
Adjoute à mes malheurs la perte de ma vie,
Et pour mieux contenter l'excez de ta rigueur
Arrache de mon sein, & ma flame & mon coeur.

CELIMANT.

Ah! que je suis content! & que cette vangeance
Faict gouster à mes sens une douce allegeance,
Que mes yeux sont ravis de te voir en ce point,
Où ton plus grand espoir est de n'en avoir point
Triomphe maintenant perfide, fay la brave
Pour n'avoir point de fers tu n'es pas moins esclave.

CHERIFFE.

Quoy! barbare.

LE ROY.

Tout beau moderez ce transport,
Je vous promets à tous un favorable sort
Je suis Prince, & je veux vous obliger à croire
Que je sçay prudemment user d'une victoire,
Vous gardes ayez soin qu'en leurs appartemens
Ils ne reçoivent point de mauvais traitemens,
En quelque estat qu'ils soient je veux qu'on les revere,
[Parlant au Cid.]
Toy va-te delasser dans les bras de ton pere,
Qui brusle des long-temps du desir de te voir.

LE CID.

Je vay puis qu'il vous plaist luy rendre ce devoir.

[Tout rentre horsmis Chymene, l'Infante & le Cid.]