SCENE TROISIESME.
LE ROY, LE CID, L'INFANTE.
LE ROY.
Fuyez fuyez Madame, un Prince qui souspire,
Evitez mon abord, traitez moy rudement,
Et ne m'obligez pas d'un regard seulement,
Si par cette raison vous pensez que ma flame
Allentisse l'ardeur qui consume mon ame,
Vous vous trompez Chymene & par ces vains efforts
Vous me lancez des traits plus puissans & plus forts:
Voy Rodrigue aujourd'huy comme l'amour me traitte.
LE CID.
Cette judicieuse & prudente retraitte
N'estant pas un effect d'un arrogant mespris
Ne doit pas irriter vos genereux esprits:
Ne sçavez vous pas bien qu'une modeste crainte
Tient aupres de leurs Rois les sujets en contrainte
Et qu'un trop grand esclat à son sexe suspect
Excite peu d'amour & beaucoup de respect?
LE ROY.
Ah! si ma qualité me doit estre importune,
Destins diminuez l'esclat de ma fortune:
Ostez moy les grandeurs & ce nom si fameux
Dont aujourd'huy la pompe est contraire à mes voeux,
Rendez moy moins puissant que chacun m'abandonne
Brisez si vous voulez mon sceptre & ma couronne.
Vous me verrés encor benir vostre rigueur
Si pour tous ces tresors vous me donnez un coeur.
Chimene seulement peut borner mon envie,
D'elle seule dépend ou ma mort ou ma vie.
Et le choix que j'ay faict de cét objet charmant,
Provient moins de mes yeux que de mon jugement.
Donc si tu fus jamais dans le soing de me plaire,
Rodrigue rens Chymene à mes voeux moins contraire.
Acheve en ma faveur ce genereux dessein,
Va fondre les glaçons qu'elle a dedans le sein:
J'attens de ton esprit cét agreable office.